Note:

Et voilà, c'est la fin... Et c'est le moment de vous remercier de m'avoir suivie dans cette aventure! Vous tout·e·x·s qui avez lu cette histoire chapitre après chapitre, commenté, montré votre intérêt par un like ou un follow... Votre présence m'a énormément touchée et motivée dans les moments de lassitude.

Un merci tout particulier à Phedrelia, pour m'avoir soutenue dès le moment où l'idée de cette histoire a germé dans ma tête, à l'été 2020. Et avoir trouvé le nom de travail de ce projet, qui est longtemps resté "la Photografic". Merci aussi à Caro de m'avoir permis d'emprunter le nom de famille de Camus, mon imagination étant capable de conjurer un Shaka/Aphrodite du néant mais pas de trouver un nom à mon héros.

Et merci enfin à toutes les autrices et auteurs qui ont écrit sur Saint Seiya, et notamment Camus et Milo, avec talent et dévotion. C'est grâce à vous que j'ai eu envie d'écrire à mon tour, que j'ai trouvé le courage de poster ma première histoire ici, et que je me retrouve quelques années plus tard avec l'équivalent d'un petit roman entre les mains. Vous ne pouvez pas savoir à quel point je vous suis reconnaissante de m'avoir donné l'exemple.

Et sur ce, je vous laisse apprécier (j'espère) la fin de cette histoire!


Chapitre 14

– Toujours partant pour une soirée Netflix et pizza ? Tu es sûr que tu ne préférerais pas aller boire un verre au Golden Triangle, ou autre chose ?

– Absolument.

Camus et Milo se tenaient à la cuisine après une journée qui avait été longue pour tous les deux. Milo avait vu défiler les clients, et Camus avait dû rattraper le retard que la préparation de l'exposition lui avait fait prendre sur son travail administratif. S'il voulait être payé pour ses services, il fallait bien qu'il envoie des factures, avait-il fait remarquer à Milo quand celui-ci avait suggéré qu'il prenne quelques jours de congé.

– Tu n'as pas besoin d'essayer de me changer les idées, tu sais, reprit Camus alors que Milo sortait d'un placard des verres et un bol qu'il se mit à remplir de chips.

– Je ne veux pas que tu rumines, c'est tout.

– Je ne rumine pas.

Milo jeta un coup d'œil incrédule à Camus. Celui-ci se concentra sur l'ouverture de la bouteille de vin qu'il venait de pêcher dans une armoire.

– Tu es plongé dans tes pensées la moitié du temps. Et oui, c'est plus que d'habitude, ajouta-t-il en anticipant la réponse de Camus.

Camus remplit leurs verres en silence.

– C'est vrai, finit-il par admettre. Mais pas parce que je me lamente sur ma défaite.

Les deux hommes trinquèrent. Milo attendit patiemment que Camus continue son explication, et celui-ci, encouragé par le regard d'acceptation posé sur lui, reprit.

– Je savais que je ne gagnerais pas.

– Quoi ? Mais…

Camus aurait pu se vanter d'avoir, pour une fois, laissé Milo complètement sans voix. Celui-ci le regardait avec des yeux ronds.

– … Ou du moins, que j'avais très peu de chances, corrigea-t-il. Pas avec ces photos.

– Alors pourquoi tu les as choisies? Tu avais l'air tellement convaincu quand tu m'as expliqué ton accrochage, l'histoire qu'il racontait…

Milo reposa son verre auquel il n'avait pas touché et fronça les sourcils.

– Et en plus, ces photos étaient bien meilleures que celles du mec qui a gagné !

– Non, soupira Camus, plus touché qu'il ne voulait bien le montrer par la foi que Milo plaçait en lui. Le travail de Seiya Pegasus était de très bonne qualité. Mais ce n'est pas la question. Sur le marché de l'art, ce n'est pas forcément le meilleur qui gagne. Il y a d'autres critères qui entrent en compte. L'intérêt commercial, la capacité d'un artiste à se vendre…

Milo reprit son verre et but une gorgée, l'air pensif.

– Ouais, ça je m'en doute. C'est comme un tatoueur, tu peux être le meilleur, si tu ne fais pas un minimum de marketing… Mais là, c'était un concours ! Ça sert à quoi d'organiser un concours si ce n'est pas pour récompenser le meilleur ?

– Le meilleur pour la Fondation Graad, pas le meilleur dans l'absolu. Pour autant que cette notion puisse même exister en art.

Milo reposa son verre. Ses yeux s'étaient fixés sur Camus avec cette intensité qui lui donnait toujours l'impression que Milo lisait dans ses pensées.

– Et donc, tu es en train de me dire que tes photos étaient peut-être les meilleures, mais qu'elles ne correspondaient pas au style de la Fondation Graad.

Camus acquiesça en baissant les yeux.

– Celles qui m'ont valu d'être sélectionné étaient très différentes. Et je savais que cette série… c'était un gros risque.

– Tu penses à une photo en particulier, dit Milo d'une voix basse.

Camus sentit une boule se former dans sa gorge.

– La Fondation Graad est plutôt classique dans ses choix, en général. Les photos de Seiya Pegasus correspondaient sans aucun doute mieux aux valeurs familiales qu'elle promeut.

La boule grandit encore et Camus lutta pour inspirer autour d'elle. L'angoisse qui ne le quittait pas depuis deux jours était sur le point de prendre le dessus, finalement.

Elle n'avait rien à voir avec le fait d'avoir délibérément mis en péril la plus grande chance de sa carrière, et probablement anéanti celle-ci avant même qu'elle ne commence par la même occasion. Il avait fait un choix mûrement réfléchi, et ne le remettait pas en question. Du moins, pas en ce qui le concernait, lui.

Mais Milo ? Il lui avait montré un soutien sans faille ces deux derniers jours, l'avait entouré de gentillesses. Qu'allait-il penser en apprenant que Camus s'était servi de lui, de cette photo… en sachant qu'elle lui enlevait probablement toutes ses chances de victoire ?

– Je suis désolé, murmura-t-il.

La boule dans sa gorge ne voulait pas laisser passer les mots.

– J'aurais dû te le dire avant. Pour que tu puisses décider de me laisser l'exposer en toute connaissance de cause.

Camus releva la tête lentement.

Pour rencontrer deux flammes bleues.

Deux flammes qui ne dévoraient pas mais réchauffaient. Qui ne brûlaient pas d'indignation mais l'éclairaient de leur compréhension.

Milo s'approcha et prit le visage de Camus entre ses deux mains, appuyant leurs fronts l'un contre l'autre.

– Je comprends, Camus. Tu as trouvé ta propre vision d'artiste et tu l'as montrée au monde. Il ne pouvait rien y avoir de plus important que ça à gagner… Et je t'y ai aidé, comme je l'avais promis. Tu croyais sérieusement que j'allais t'en vouloir?

La boule qui obstruait la gorge de Camus fondit comme neige au soleil. Toute la tension qu'il n'avait pas sentie s'accumuler les deux derniers jours quitta son corps et il s'inclina légèrement vers Milo, cherchant plus de contact et de chaleur. Le souvenir de la dernière fois que Milo l'avait tenu ainsi, son odeur entêtante de cèdre et de vanille, le mélange d'amusement et de tendresse qui faisait pétiller son regard lui donnèrent l'impression que sa poitrine se dilatait comme un ballon sur le point de s'envoler. Une fois de plus, des mots se pressèrent dans sa gorge là où l'angoisse avait libéré l'espace.

Il les ravala, s'arracha à l'étreinte de Milo et au baiser que celui-ci allait déposer sur ses lèvres.

– Viens avec moi.

Il entraîna Milo par la main sans se soucier de ses questions et ne le lâcha que lorsqu'ils furent arrivés dans sa chambre. Il laissa Milo derrière lui le temps d'ouvrir le premier tiroir de son bureau et d'y récupérer un épais rouleau de papier crème qu'il tendit à Milo.

– Je voulais te donner ça à un autre moment, mais…

Il s'interrompit. Ses yeux piquaient bizarrement.

Milo prit l'objet et le déroula. Il l'examina un moment, puis tourna vers Camus la gravure. Le titre, rédigé dans une typographie qui évoquait une élégante écriture manuscrite à l'ancienne, indiquait qu'elle représentait la constellation du Scorpion. Ses étoiles se détachaient en blanc sur un fond bleu nuit, chacune munie de son nom et de ses coordonnées.

– Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il doucement.

– Ta constellation.

– Mais pourquoi…

– Lis ce qui est écrit en bas de la page.

Milo le fixa une seconde, puis se mit à lire à haute voix le paragraphe qui accompagnait le dessin.

Selon la mythologie grecque, la constellation du Scorpion trouve son origine dans la lutte entre le Scorpion et le chasseur Orion. Dans l'un de ces mythes, Orion menaça de tuer tous les animaux de la création pour prouver ses talents à la chasse. Gaia créa donc le Scorpion pour tuer Orion avant qu'il ne puisse mettre sa menace à exécution.

Milo inspira vivement. Camus le vit déglutir péniblement avant de reprendre sa lecture d'une voix rauque.

Orion s'enfuit, mais le Scorpion le rattrapa et le tua…

Le papier se froissa sous la crispation de ses mains.

Pour le récompenser, Zeus l'immortalisa sous la forme d'une constellation.

Sa voix se cassa. Il leva vers Camus un regard perdu.

Camus alla se placer derrière lui. Il entoura sa taille de ses bras et posa son menton sur son épaule. Dans cette position, il sentait le dos de Milo raide et contracté contre son torse. Il effleura des lèvres le point où son pouls battait staccato au creux de son cou.

– Chaque légende, chaque symbole a de multiples versions, Milo, murmura-t-il.

– Dans celle-ci, le Scorpion est toujours un tueur.

L'amertume dans la voix de Milo lui fit l'effet d'une râpe sur une peau récemment greffée. Il s'efforça de maîtriser sa respiration, de conserver cette voix calme qui avait su apaiser Milo.

– Oui. Pour protéger les animaux sans défense de l'extinction. Les aider, Milo. Comme tu le fais avec tous ceux qui t'entourent. Avec moi.

Contre lui, les muscles de Milo se relâchèrent légèrement.

– Et là, tu vas me dire que je peux choisir quelle histoire je préfère croire et quel scorpion je veux être, hein ?

Sa voix tremblait et le coeur de Camus se fendilla.

– Je n'ai pas besoin de le faire. Je te l'ai dit…

Il apposa un nouveau baiser, plus appuyé, dans la nuque de Milo.

– Je crois que tu as choisi il y a longtemps.

Le dos de Milo s'élargit et vint se plaquer davantage contre lui sous l'effet d'une profonde inspiration, puis se creusa lorsqu'elle se délita en un petit rire mouillé.

– Tu sais quoi, Camus ? Je vais devoir me faire tatouer un renard .

Un rire monta dans la poitrine de Camus comme une nuée de bulles de champagne. Il allait éclater quand son téléphone se mit à vibrer avec insistance.

Il fit mine de l'ignorer et se laissa aller contre Milo, mais celui-ci lui échappa. Il se tourna juste assez pour que Camus puisse distinguer les larmes qui brillaient à ses cils.

– Réponds, lui enjoignit-il d'une voix toujours mal assurée. C'est peut-être un client…

Camus sortit son portable de sa poche et fronça les sourcils. Numéro inconnu.

– Allô, répondit-il sèchement.

Monsieur Camus Versal ?

– Oui.

Minos Griffin. Enchanté de faire votre connaissance.

Camus resta sans voix. Minos Griffin, comme dans…

Il réussit à reprendre ses esprits pour répondre avant que la pause ne se prolonge au-delà de toute politesse.

– Moi de même, Monsieur Griffin.

Sa voix devait avoir sonné aussi bizarre qu'elle en avait l'air, parce que Milo le regardait maintenant d'un air interrogateur.

Monsieur Versal, avez-vous par hasard entendu parler de la Galerie Giudecca ?

Minos Griffin, comme dans la Galerie Giudecca. Deux G, comme les initiales de ses fondateurs, Minos Griffin et Eaque Garuda. Amants selon les uns, demi-frères pour les autres, les deux selon les plus mauvaises langues. Un duo aussi énigmatique que sulfureux, à la tête du fer de lance de l'art underground à New York.

– Naturellement.

Face à lui, Milo mimait une conversation téléphonique tout en traçant un grand point d'interrogation dans les airs. Camus agita la main en signe d'apaisement, mais il avait l'impression de s'être déconnecté de son propre corps .

Son interlocuteur n'eut pas l'air de se vexer de son apparent manque d'enthousiasme. Minos Griffin devait être habitué à générer des réactions diverses.

Bien. Il se trouve que mon associé et moi avons vu vos œuvres à la Fondation Graad. Je suis surpris qu'ils vous y aient exposé, pour être honnête…

Le plus surprenant pour Camus était que Minos Griffin et Eaque Garuda aient mis le pied à la Fondation. Outre l'évidente rivalité entre les deux institutions, Graad et Giudecca ne jouaient absolument pas dans la même cour. Griffin et Garuda étaient connus pour aimer la provocation et mépriser « l'art décoratif pour jeunes héritières en mal de bonnes actions » comme l'avait dit Griffin dans une interview récente.

– … C'est un compliment, bien entendu.

Son interlocuteur fit une pause. Camus savait qu'il aurait probablement dû le remercier, ou poser une question, à tout hasard s'enquérir de la raison de son appel, mais il avait l'impression que ses neurones étaient englués dans du chocolat fondu.

Milo, l'air désespérément curieux, articulait en silence les mots « C'est qui? ».

– Merci, réussit à prononcer Camus.

Un petit rire résonna comme des perles de verre se brisant au sol.

Je vois que vous n'êtes pas du genre à aimer bavarder pour ne rien dire, je vais donc aller droit au but. A notre connaissance, vous n'avez pas d'agent ni de galerie attitrée, c'est exact ?

La sensation de déconnexion s'accentua. Camus avait l'impression de lire un dialogue dans un livre. La chaleur du téléphone à son oreille, la poussière en suspension dans un rayon de soleil couchant, le regard maintenant inquiet de Milo, de simples mots sur une page.

– C'est exact.

Parfait. Monsieur Versal, nous serions très intéressés à vous rencontrer. Mon associé et moi pensons que nous pourrions établir un partenariat tout à fait fructueux pour chacun d'entre nous à l'avenir. Que pensez-vous de demain midi ?

Enfin, l'ambre qui emprisonnait les facultés de réflexion de Camus explosa et il réintégra son corps.

Est-ce que Minos Griffin était vraiment en train de lui proposer de le représenter ?

C'était impossible. Il connaissait les travaux des artistes de la Galerie Giudecca.

Il y avait cet adepte des nouvelles technologies, Myu quelque chose, dont les montages de photos d'insectes et d'images produites par intelligence artificielle ressemblaient aux cauchemars d'un généticien fou. Camus se souvenait d'un ver qui se tordait sur une feuille, handicapé par les mandibules trop grandes d'une fourmi guerrière, et affublé des ailes chatoyantes d'un papillon tropical. C'était à la fois monstrueux et fascinant. Quand on lui demandait quel message portaient ses photos, Myu répondait simplement « Aucun. A part que le grotesque est une forme de beauté ».

Il y avait le sculpteur que tout le monde surnommait « Rock », un grand gaillard aux traits épais qui décrochait rarement plus que trois mots d'affilée en interview. Front bas, regard éteint, vêtements achetés au Walmart du coin : on l'aurait facilement pris pour un redneck débarqué tout droit de sa cambrousse, sa carabine sur le dos. Camus n'avait jamais vu une personnalité aussi peu vendable, sur le marché de l'art. Et pourtant, ses œuvres abstraites dégageaient une puissance brute à couper le souffle.

Les poulains de Griffin et Garuda étaient comme le duo : ils se fichaient du bon goût, du qu'en-dira-t-on et des critiques. Ils exprimaient ce qui leur brûlait les doigts et les yeux. Ils ne se conformaient pas à ce que l'on attendait des artistes, ne jouaient ni les rebelles ni les jeunes prodiges. Ils restaient eux-mêmes en toute circonstance, et s'il se trouvait des gens pour apprécier leur travail, c'était une bonne surprise.

Camus n'était pas du tout comme ça. Ses photos n'étaient pas du tout comme ça.

Non ?


6 mois plus tard

Pour sa première exposition individuelle, Camus Versal frappe un grand coup.

Le nouveau protégé de la Galerie Giudecca continue sur la lancée qui a permis à Griffin et Garuda de le repérer alors même qu'il venait d'échouer à conquérir la bourse de la Fondation Graad. Il sublime son modèle principal et compagnon, le tatoueur Milo Kazan, dans des photos à la sensualité d'autant plus exacerbée qu'elles ne montrent rien ou presque : une épaule, la courbe d'une fesse à contre-jour, une main dont on ne peut qu'imaginer où elle s'aventure. Ce qui subjugue dans ces images, ce n'est pas tant la plastique du sujet que son regard omniprésent et le lien quasi tangible qu'il tisse avec celui du photographe. Prisonnier de ce jeu de regards comme d'un labyrinthe de miroirs, le spectateur se fait voyeur consentant d'une intimité nue, oscillant entre érotisme brut et tendresse presque douloureuse.

Camus Versal élargit également sa palette, avec une série remarquable qui immortalise toutes les étapes de la mise en beauté de son colocataire, le maquilleur Aphrodite Nilssen. Détaillé en gros plan, chaque geste y prend un sens nouveau. Loin d'un acte futile et banal, la rectification d'une ombre, le placement d'un faux grain de beauté ou la courbure d'un cil deviennent sous l'œil du photographe un rituel solennel, presque magique.

Camus Versal confirme ainsi le flair fameux de Griffin et Garuda. Comme toute exposition de Giudecca, « La vie en bleu » ne plaira sans doute pas à tous les publics. On peut toutefois la recommander sans réserve aux amateurs d'un art qui bouleverse le spectateur.

Shun Andrews, The New Yorker

– Je croyais que Shaka était le seul critique officiel du New Yorker, commenta Milo après avoir fini de lire l'article pour à peu près la dixième fois depuis qu'il était sorti.

– Il a confié celle-là à son stagiaire, répondit Aphrodite sans cesser d'appliquer un vernis rose coquillage sur ses ongles soigneusement manucurés. Son éthique professionnelle lui interdit de commenter le travail de ses amis, c'est une des raisons pour lesquelles il se tient à l'écart de tout… Il n'a même pas voulu discuter de l'expo avec le gamin avant que l'article soit sous presse.

– Heureusement que tu n'es pas tombé sur lui avant qu'il appelle Minos Griffin, remarqua Camus qui revenait de la cuisine avec une assiette de cookies.

Ça lui faisait encore bizarre de s'entendre qualifier d'ami de Shaka Sanghar. Même si depuis qu'Aphrodite et lui étaient officiellement ensemble, il avait suffisamment côtoyé le critique pour se rendre compte qu'il était beaucoup plus accessible qu'il ne l'avait imaginé, quand on le connaissait un peu.

– Ça n'aurait pas posé de problème, il ne savait pas qu'on était colocataires… Et ce n'était pas une prise de position publique qui pouvait faire monter ta cote artificiellement, donc il l'aurait sûrement fait de toute façon.

– Il est compliqué, quand même, remarqua Milo en piochant un des gâteaux.

– Genre c'est le seul.

Aphrodite n'avait pas tort, songea Camus. Cette année avait été tout sauf simple, une succession de montagnes russes dont il ne voyait pas encore la fin. Mais à ce moment précis, dans leur salon, avec le soleil de fin d'après-midi qui cuivrait le canapé et nuançait les bleus et roses du tapis d'une teinte sépia, il avait l'impression d'être au sommet du circuit. Emerveillé par le paysage qui s'offrait à lui et prêt à encaisser dix fois l'inévitable descente, parce qu'il était certain que le prochain sommet serait plus beau encore.

Aphrodite papillonnait des mains pour faire sécher son vernis en racontant sa dernière dispute avec Shaka, qui comme d'habitude s'était conclue par des excuses de part et d'autre et une réconciliation sur l'oreiller. Milo l'écoutait en engloutissant les cookies. Camus se sentit envahi d'une immense gratitude pour les deux hommes qui avaient changé sa vie.

– Oups ! Il faut que je speede, lança soudain Aphrodite en sautant sur ses pieds. J'ai rendez-vous avec Queen et Shaka dans une heure. On se retrouve au Golden Triangle ce soir avec tout le monde, hein ?

– Clair.

– Au fait, j'ai aussi invité Myu, il est sympa. Et Angelo, il a l'air tout malheureux avec Shura qui est en Ukraine. Occupez-vous d'eux si vous arrivez avant moi, d'accord?

Aphrodite leur fit un clin d'œil avant de filer comme un courant d'air.

Camus secoua la tête.

– Si Aphrodite se met à vouloir être ami avec tous mes nouveaux collègues, on en a pas fini…

Angelo, l'auteur des Masques de mort, avait été recruté par Minos Griffin en même temps que Camus et préparait sa propre exposition. Qui plus est, le coup de foudre entre lui et Shura n'avait pas été qu'artistique, si bien que Camus avait eu l'occasion de le revoir assez régulièrement pour lui présenter Aphrodite et Milo. Il connaissait moins Myu, mais celui-ci était présent au vernissage de "La vie en bleu" et l'avait félicité avant de se lancer dans une grande conversation avec Aphrodite, portant d'après ce dernier sur les gestes techniques que Camus avait immortalisés.

– Bah, tu devrais être content qu'il s'entende comme larron en foire avec ces gars. Tu verras, d'ici deux mois, tu le retrouveras ici en train de vernir les ongles d'Eaque Garuda en violet.

– Le pire, c'est qu'Eaque en serait probablement ravi !

Les deux hommes éclatèrent de rire.

Camus devait bien admettre que malgré ses doutes initiaux… Il se sentait bien à la Galerie Giudecca. Il avait découvert que la froideur de Minos et la flamboyance d'Eaque se contrebalançaient mutuellement, formant un équilibre qui faisait le succès de leur binôme. A sa grande surprise, leurs goûts divergeaient profondément, mais ils se rejoignaient sur des principes avec lesquels ils refusaient catégoriquement de transiger. Et leur compétence ne faisait aucun doute. Minos posait sur ses photos un regard analytique auquel aucun détail n'échappait. Eaque avait une approche plus instinctive et parvenait souvent à mettre des mots sur une sensation que Camus éprouvait sans pouvoir l'expliciter. Tous les deux le poussaient à flirter avec ses limites, et Camus avait l'impression d'avoir progressé à pas de géant avec eux.

Un frôlement sur sa joue l'arracha à ses réflexions.

– A quoi tu penses ?

Milo se tenait au-dessus de lui, la main maintenant posée sur ses cheveux. Camus se pencha pour y reposer sa tête.

– A la façon dont ma vie a changé depuis que j'ai fait votre connaissance.

– A quel point elle est devenue chaotique, tu veux dire ?

– A quel point j'ai appris à aimer le chaos.

Milo retira doucement sa main pour prendre celle de Camus.

– J'ai le dos qui me démange… je crois qu'il faudrait que quelqu'un vérifie ma cicatrisation.

Il tira sur le bras de Camus, qui répondit à l'incitation et se leva.

– C'est bizarre, ça. Tout était parfaitement cicatrisé quand j'ai vérifié hier… et le jour d'avant…

– Oui, hein ? Raison de plus pour ne pas tarder, des fois qu'il se passerait quelque chose de grave.

Camus suivit Milo dans sa chambre, où celui-ci se débarrassa de son t-shirt d'un seul mouvement fluide. Il se tourna pour montrer son dos à Camus.

Camus sentit une vague douce et chaude naître dans sa poitrine, s'infiltrer entre ses côtes, couler en ruisseaux maintenant familiers dans son ventre et au creux de ses reins. Pas seulement à cause du V que dessinaient les épaules larges de Milo et sa taille étroite, du mouvement éternellement fascinant des rubans d'encre sur ses bras à chaque flexion des muscles, de l'abandon des boucles indigo sur ses épaules. Ce qui l'émouvait par-dessus tout, c'était le nouveau dessin encré sur son omoplate droite, en face du scorpion.

La thérapie que Milo avait entreprise finissait par porter ses fruits. Le soutien de ses amis, finalement mis au courant de toute l'histoire, également. Kanon, qui en connaissait un rayon niveau culpabilité et forfaits non imaginaires à se reprocher, avait beaucoup aidé Milo à relativiser certaines de ses pensées négatives. Il s'était mis avec lui au karaté, dont Aldébaran venait d'ouvrir un cours. Milo y apprenait à se défouler tout en contrôlant son explosivité.

Des années d'angoisse et de manque d'estime de soi ne guériraient pas en un clin d'œil, mais Milo était déjà plus apaisé. Et son nouveau tatouage avait été une étape clé de la route vers la guérison.

Camus s'approcha.

– Il est parfaitement cicatrisé.

– Tu es sûr ?

Il frôla des lèvres la première des étoiles de la constellation du Scorpion qui avaient trouvé leur place sur le dos de Milo. Souffla légèrement. Devina plus qu'il ne le vit le frisson qui dévalait la colonne vertébrale de Milo.

Il embrassa plus franchement l'emplacement.

– Absolument certain…

Ses lèvres glissèrent en direction de la seconde.

– … Mais pour plus de prudence, je vais toutes les vérifier…

Milo inspira plus fort lorsqu'il lécha délicatement la deuxième étoile.

– Patiemment et méthodiquement…

– C'est tout toi, ça…

Sa voix avait baissé d'un octave et Camus la sentit vibrer contre ses lèvres lorsqu'il embrassa la troisième étoile.


Merci de m'avoir lue! Si vous avez des commentaires, des questions, un besoin irrépressible de savoir quelles scènes ont été coupées au montage ou quels éléments de worldbuilding n'ont pas été intégrés à l'histoire finale... N'hésitez pas! Si vous ne voulez pas demander en review, mes messages privés sont ouverts ici, ainsi que sur Twitter ( LilyAoraki) et Tumblr ( lilyaoraki).