Killer Whale
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Disclaimers : all is mine.
Note chronologique : quelque part dans le flou qui suit 78.
Note de l'auteur : j'avais envie que Sérhà éperonne un truc.
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La stridulation à deux tons de l'alarme descendit le long des vrilles végétales et se répandit dans les coursives du Hau Maiangi via l'ensemble des corolles phoniques. Sérhà était déjà en chemin. Elle accéléra le pas. Le cargo qu'elle escortait contenait un chargement de première importance pour le Faré de Punavai Iti, perdu en plein cœur des Confins. Ses sœurs comptaient sur elle pour les ravitailler. Hors de question qu'elle les déçoive.
Loönya, son second, l'attendait en passerelle.
— Des skiffs en harcèlement, lui annonça-t-elle aussitôt. Ils avaient préparé leur coup.
Sérhà consulta les écrans d'un regard. L'endroit était propice, en effet. Trop loin des grands centres de la Bordure Intérieure pour espérer appeler au secours, assez proche de l'amas Purèhua pour s'y fondre une fois leur forfait accompli.
Autour du cargo, une dizaine de jets monoplaces virevoltaient comme des mouches excitées. Dans son sillage, une barge d'abordage se tenait prête à bondir. Elle pinça les lèvres.
— Ils ne sont pas seuls, estima-t-elle. Ce sont des chasseurs de type Beagle, ils n'ont pas l'endurance pour tenir en autonome dans cette zone.
— Vaisseau-mère ?
— Oui, probablement.
Plus crédible qu'une station fixe, en tout cas.
Loönya hocha la tête, puis se détourna pour donner une série de consignes à l'opératrice radar. L'officier en second connaissait les systèmes d'armes du Hau Maiangi sur le bout des doigts. Si un autre vaisseau naviguait à proximité, elle le trouverait. Sérhà l'observa effectuer un premier balayage lointain couplé à un scan ionique, se permit un demi-sourire satisfait, puis s'assit à son fauteuil. Cette tâche-ci était entre de bonnes mains. À elle la partie la plus… explosive, à présent.
— Salve de dispersion, ordonna-t-elle.
Les Beagles s'égaillèrent lorsque le Hau Maiangi se dévoila, et les tirs laser se perdirent dans l'immensité spatiale.
— Ils sont trop rapides, kapene, l'informa l'artilleuse. La conduite de tir ne parvient pas à les accrocher.
— Aucune importance. Maintenez-les à distance avec des tirs de barrage. L'essentiel c'est qu'ils ne s'approchent pas du cargo.
Sérhà poussa un bouton sur son accoudoir. La projection tridi de la radio se déploya depuis le côté gauche de l'appui-tête.
— Killer Whale, ici le Hau Maiangi. Des dégâts chez vous ?
Le commandant du cargo était un humain buriné par les ans et les radiations cosmiques. Sérhà tenta de retrouver son nom, sans succès. Smith ? John Smith ? Peu de chances qu'il s'agisse de son vrai nom, de toute façon. L'espace et ses dangers incitaient les navigateurs indépendants tel que ce « Smith » à un certain anonymat.
— Négatif, ma'am. Quelques éraflures sans gravité, mais le bouclier répulsif a fait son job. J'ai ordonné d'augmenter la vitesse… On va les semer au prochain warp, ces p'tits salopiauds.
Mouais. Sérhà n'aurait pas été si catégorique. Les Beagles n'étaient pas seuls, c'était une certitude. Et selon qui les accompagnait, la course-poursuite pourrait s'avérer très ardue.
Sérhà coupa la communication avec un mauvais pressentiment.
— Combien de temps jusqu'au prochain point de saut ? demanda-t-elle.
— Onze minutes, kapene.
Il pouvait s'en passer des choses en onze minutes, gambergea-t-elle. Elle tapota nerveusement l'accoudoir de son fauteuil. Où s'étaient envolés les Beagles ?
— Ils se sont regroupés en un six cinq par un neuf négatif, distance deux cent trente. La barge semble avoir des difficultés à tenir la vitesse.
Tant mieux. Pas de barge d'abordage, pas d'abordage… ce qui signifiait donc qu'« on » allait chercher à les ralentir. Sérhà enfonça ses ongles dans l'accoudoir.
— Loönya, des traces du vaisseau-mère ?
— Rien du tout, kapene. Le scan ionique détecte des anomalies, mais elles ne sont pas cohérentes entre elles et je ne…
Flash.
Sur l'écran, la trajectoire du Killer Whale bascula brutalement sur tribord tandis qu'une explosion frappait sa proue. « Mine dérivante ! » s'affola la radio. « J'ai perdu trois quarts de puissance sur le bouclier ! »
Le cargo entama une série de zigzags erratiques. Sérhà ignorait s'il s'agissait d'une stratégie réfléchie du commandant ou si l'humain n'était désormais plus mu que par la panique, toutefois la trajectoire lui convenait : l'imprévisibilité des manœuvres perturberait l'ennemi – du moins, elle l'espérait.
— Le saut ? interrogea-t-elle.
— Sept minutes.
Trop long, beaucoup trop long.
— Kapene, j'ai une détection sur l'avant ! Trois cents mètres quadri-réacteurs, perception d'au moins deux fréquences de conduites de tir !
Une frégate. Plus massive que le Killer Whale, et monstrueuse par rapport aux cent malheureux petits mètres du Hau Maiangi.
La radio s'anima à nouveau. Fréquence spatiale universelle.
— Cargo Killer Whale, ici le Lycaon. Au nom de la Congrégation du Boucan, je vous informe que vous n'avez pas acquitté votre taxe de passage. Veuillez stopper vos moteurs et vous préparer à accueillir nos percepteurs. – Pause – … Au patrouilleur d'escorte, désactivez vos systèmes offensifs et restez à l'écart. Une torpille vous est réservée si vous approchez.
La menace était claire. La disproportion des forces, évidente. Sérhà abattit un poing rageur sur son fauteuil.
— Coupez la conduite de tir et fermez les portes de bordées, siffla-t-elle entre ses dents serrées.
Loönya lui adressa un regard inquisiteur, déçu et réprobateur à la fois.
— On abandonne, kapene ?
— Le Hau Maiangi n'est pas de taille contre une frégate. Si on bouge, on sera pulvérisées.
La bouche fermée de Loönya était sans équivoque : ne pas bouger était inenvisageable. Et, de par sa culture, de par leur culture à toutes, une attaque suicide était une option acceptable. Sérhà ne pouvait toutefois s'y résoudre. Il y a quelques années, elle aurait offert sa vie pour sa Reine sans hésiter. Désormais…
— Sérhà, le cargo va se faire piller ! insista Loönya. Nos sœurs de Punavai ont besoin de ce chargement !
Sérhà secoua la tête. Désormais, elle refusait de mourir pour rien.
Mais cela ne voulait pas dire qu'elle abandonnait.
— Le Hau Maiaingi n'est pas de taille, répéta-t-elle. Notre sacrifice ne détruira pas cette frégate.
Il existait toujours d'autres chemins.
— Je suis prête à m'encastrer dans sa coque s'il le faut ! poursuivait Loönya. Ordonnez, et nous vous suivrons toutes !
Sérhà sourit. Il existait d'autres chemins.
— Je suis prête à m'encastrer dans sa coque également, Loönya. Mais le Hau Maiangi n'est pas conçu pour ce genre de manœuvre. Pour éperonner à la mode pirate, il faut viser plus gros.
Loönya écarquilla les yeux. « À la mode pirate », hein… Toutes deux savaient exactement ce à quoi – ce à qui – elle faisait allusion. Un seul idiot dans cette galaxie méprisait les risques d'une brèche de coque sur son propre vaisseau et usait de l'éperonnage en plein espace comme d'une tactique standard. Sérhà avait un jour croisé sa route. Sa vie avait depuis irrémédiablement changé. Une malédiction ou une bénédiction, selon le point de vue que l'on adoptait. Mais elle ne pouvait nier que cela lui apportait… des tas d'idées nouvelles.
Elle sourit plus largement.
— Loönya, je te confie la passerelle. Essaie de te positionner au maximum dans un angle mort des radars ennemis, je prends une navette pour monter sur le Killer Whale.
Ce n'était pas orthodoxe, ce n'était pas son éducation, ce n'était pas sa culture.
C'était parfait.
Loönya lui renvoya une moue perplexe.
— Kapene, vous êtes sûre de…
— Oui.
Il y avait d'autres chemins que celui qu'elles suivaient depuis toujours.
— Je vais changer les règles du jeu.
—
L'équipage du cargo se montra aussi perplexe que celui du Hau Maiangi. Sérhà n'en avait cure. Elle savait ce qu'elle avait à faire.
— Ma'am, votre présence va peut-être les, euh, les agacer.
Sérhà balaya l'objection apeurée d'un geste sec.
— Je n'ai pas l'intention de les laisser monter à bord, trancha-t-elle. Montrez-moi un plan de coupe de votre navire. Vous avez la possibilité d'évacuer et d'isoler toutes les tranches de l'avant ?
La perplexité s'intensifia.
— Ma'am, nous ne sommes pas armés vous savez… Nos deux pauvres canons de défense rapprochée sont à peine en mesure de les chatouiller. Ils vont ricaner, si on attaque.
— Ce ne sont pas vos canons qui m'intéressent, rétorqua Sérhà. C'est votre blindage. Vous pouvez shunter la sécurité de proximité ?
— Euh… Bien sûr, mais…
Une lueur de compréhension éclaira soudain l'expression du commandant du cargo, aussitôt remplacée par une grimace effarée.
— Ma'am ? Vous voulez… Vous voulez…
— Je veux l'éperonner, acquiesça Sérhà. Il pense avoir gagné, il se trompe.
Réticence palpable. Hésitation. Zeste de lâcheté crasse. Le commandant recula d'un pas.
— 'z'êtes dingue ! Personne ne tente des éperonnages volontairement à part… à part… Bon sang ! Vous croyez que c'est possible ?
Sérhà croisa les bras.
— Je ne pense pas que le pirate qui s'en est fait une spécialité ait déposé un copyright sur la manœuvre, persifla-t-elle. Et si lui le réussit, alors oui c'est possible que nous le réussissions aussi.
Elle sentit l'espoir. Tout lâche qu'il était, le commandant Smith restait humain, et les humains adoraient les solutions « atypiques ». Le reniflement qu'il lâcha suintait de joie mauvaise.
— L'avant va morfler à coup sûr, mais si on le percute à l'équerre ça devrait limiter les dégâts. Vous prenez la barre, ma'am ?
— Avec plaisir.
La sensation était étrange. Elle ne connaissait pas ces humains, elle n'avait eu avec eux que des échanges radio laconiques, mais elle naviguait à présent avec eux comme s'ils avaient parcouru toute la galaxie ensemble.
— Paré à mettre les gaz sur votre ordre, ma'am !
Elle sentit leur attente. Elle sentit leur excitation. Elle sentit leur adhésion unanime.
Elle sentit leur respect.
Elle regarda les écrans.
— Pleine puissance ! lança-t-elle.
L'ennemi était proche, très proche, trop proche. Trop confiant.
La radio crachota un avertissement.
Trop tard.
Le Killer Whale bondit sur l'avant.
Le nom était curieusement adéquat, songea Sérhà tandis qu'elle virait de bord pour se positionner à la perpendiculaire de sa cible. Killer Whale. Une orque, qui se jetait sur sa proie de tout son poids.
— Attention pour impact !
Bien peu étaient ceux qui pouvaient se prévaloir d'un éperonnage volontaire. Un pirate. Elle-même. Qui d'autre ?
Elle se demanda ce que le pirate en penserait.
Le cargo s'enfonça dans le flanc de la frégate.
— Brèche en Bravo ! Brèche en Charlie ! cria quelqu'un. Ponts un à trois endommagés, perte d'étanchéité confirmée secteur un !
Silence. Respirations retenues.
Instant de bascule.
— Le confinement primaire de Delta tient ! On passe !
Cris de joie.
— On passe bordel ! On passe !
Sérhà s'amusa de cet enthousiasme immature typiquement humain. S'aperçut qu'elle avait très envie de s'exclamer « wouhou ! » bras levés, poings serrés. Se retint à temps. Sourit à part soi. Typiquement humain. Elle côtoyait trop d'humains. Était-ce une mauvaise chose ?
Autour d'elle, des écrans s'étaient éteints, des alarmes bipaient çà et là, un haut-parleur grésillait.
Derrière, la frégate Lycaon sombrait, éventrée en son plein milieu.
Plus loin, le Hau Maiangi ouvrait le feu sur les Beagles. L'un explosa en vol. Trois allumèrent leurs feux de reddition. Les autres s'enfuirent vers le vide interstellaire. Sans leur vaisseau de soutien, les petits appareils avaient peu de chances de s'en sortir… Tant pis pour eux.
Sérhà se rejeta en arrière. De nouveaux chemins. C'était… extrêmement satisfaisant.
Elle sursauta quand le commandant Smith posa une main sur son épaule. L'homme lui adressa un signe de menton empreint de solennité.
— 'z'êtes complètement dingue, ma'am, statua-t-il.
Elle prendrait la phrase comme ce qu'elle était : un compliment. L'apanage d'un éperonnage planifié, maîtrisé – et réussi.
Recommencerait-elle ? Sérhà ferma les yeux. Inspira. S'emplit de soulagement, goûta la joie, s'enivra de fierté. Oui, elle retrouverait l'intensité de cet instant, se promit-elle.
Celui-ci n'était que le premier.
