Mes petits chats,
J'ai un tout petit peu de retard mais j'ai cravaché dur pour essayer de le combler le plus vite possible !
En tout cas, je publie aujourd'hui la sixième partie de la tendre histoire de Steve et Bucky au bord de la mer. Entre eux, ce sont les débuts de l' "Amitié" comme la section précédente étant dédiée à leur Rencontre.
J'espère que vous allez faire encore un petit bout de chemin avec eux :)
J'ai fait une relecture attentive mais les coquilles sont toujours possibles alors n'hésitez pas à me les signaler.
Pour ceux que cela intéresserait, vous trouverez ci-dessous quelques notes explicatives.
A tous, je vous souhaite une bonne lecture.
Bien à vous,
ChatonLakmé
NamUs est le sigle du National Missing and Unidentified Persons System. Il s'agit d'un réseau national consacré aux personnes disparues, non identifiées et non réclamées à travers les États-Unis. Il aide la police dans ses enquêtes, notamment par l'intermédiaire des sciences médico-légales. Ce référentiel est également mis à disposition des particuliers en mettant à leur disposition des guides, des instruments de recherches, une bibliothèque etc.
L'Appel de la forêt est un célèbre roman d'aventure écrit par l'auteur américain Jack London et publié en 1903. Il raconte l'histoire d'un chien domestique appelé Buck, vendu comme chien de traîneau à l'époque de la ruée vers l'or et qui renoue finalement avec ses instincts sauvages pour survivre.
Médicalement, le dysmophisme est la malformation d'un organe ou d'une partie du corps. En psychologie, il désigne plutôt un décalage pathologique entre la réalité et la manière dont le patient perçois son corps (par exemple, se voir plus gros ou plus mince etc.).
Le Department of Health and Human Service (HHS) est une branche exécutive du gouvernement fédéral des États-Unis dédiée à la santé et aux services sociaux. Elle est l'équivalent du Ministère de la Santé et de la Prévention français.
Merck Sharp and Dohme, abrégé en Merck & Co (MSD) est un laboratoire américain réputé fondé en 1891 à New York. Il fait partie des cinq plus grandes sociétés pharmaceutiques mondiales.
Le Big One désigne le tremblement de terre qui devrait un jour dévaster la Californie. Le dernier a avoir été recensé est celui qui a détruit San Francisco en 1906 suite à un mouvement tectonique le long de la faille de San Andreas. Le Big One est caractérisé par une magnitude de 7,8 ou plus sur l'échelle de Richter (7,9 pour la catastrophe de 1906) et d'un déplacement de six mètres de la faille. Les scientifiques estiment qu'un tel phénomène se produit tous les 150 ans environ et à 62 % la probabilité que le prochain Big One arrive avant 2032.
L'homme de la plage
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Sixième partie
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Les coudes sur le bureau et les mains dans les cheveux, Bucky est plongé dans un antique dictionnaire russe du début du XXe siècle quand il entend un aboiement sur la plage.
Le jeune homme tourne immédiatement la tête avec intérêt, fronce les sourcils puis s'oblige à retourner à sa lecture attentive. Les petits caractères d'imprimerie sont serrés, le cyrillique a quelques défauts d'impression mais l'épais ouvrage couvert de cuir marron un peu passé est son meilleur outil de travail quand il traduit un roman ancien.
À cet instant, il en a vraiment besoin. Il pense que dans sa traduction de 1987, Georges Kehl a fait un contresens dans une phrase du chapitre XXII. Bucky se doit de vérifier et pour cela, rien ne vaut de remonter à la source. Son vieux dictionnaire est réellement la langue de Tolstoï. Il sait que la réponse se trouve entre ces pages un peu cornées à la reliure fatiguée.
Un chien aboie à nouveau dans le lointain mais le son est plus précis. Plus près.
Le brun jette à nouveau un regard par-dessus son épaule en direction du salon et de la baie vitrée entrouverte sur la terrasse.
Un autre aboiement, plus un jappement. Quelque chose de joyeux, de familier.
Il sourit. C'est Sandy. Ils sont rentrés.
Bucky baisse les yeux sur le dictionnaire, toute envie envolée. Il hausse les épaules, glisse un signet pour revenir plus tard à sa lecture et ferme soigneusement le volume. Tant pis, il reprendra plus tard. Maintenant, il est trop distrait.
Le brun fait rouler sa tête de droite à gauche plusieurs fois pour détendre sa nuque puis enregistre soigneusement son document Word. Satisfait, il s'étire longuement dans un petit grognement de plaisir, fait craquer son dos et ses vertèbres. Il doit vraiment acheter un nouveau fauteuil de bureau. En palpant les muscles crispés de ses épaules, Bucky réalise qu'il ne peut plus réellement repousser son achat. Son colocataire avait dit être vexé des siestes nécessaires que lui imposait sa fatigue au début, de cette impression d'être un vieil homme. Le brun claque sa langue contre son palais. C'est vrai. Ce ne sont pas ses visites trop fréquentes à son kiné sur W Henderson Street qui lui feront dire le contraire.
Le brun retire l'élastique à son poignet et noue négligemment ses cheveux en chignon. Il grimace en sentant sa nuque moite sous ses doigts.
C'est une chaude journée, un de ses derniers sursauts d'été caniculaire avant l'installation tranquille de l'automne sur Eureka. Le temps est lourd, l'air chargé d'humidité et il n'y a pas vraiment d'air.
Une fois encore, Bucky songe qu'il aurait peut-être dû protester quand son colocataire lui a dit aller se promener dehors.
Sandy aboie à nouveau.
Le jeune homme a été un peu trop inquiet pour lui pendant l'heure écoulée pour continuer à travailler l'air de rien. Il est vraiment soulagé d'entendre la chienne japper comme elle le fait quand elle est heureuse. Leur sortie s'est bien passée.
Le brun range un peu son bureau. Il a un regard coupable devant la pile de dictionnaires et l'écran de son ordinateur sur lequel le curseur du document Word clignote d'un air vaguement narquois. Une heure de travail. Vingt lignes traduites. Bucky s'est inquiété plus qu'il ne veut bien l'admettre.
La chienne se rapproche alors le brun dépose prudemment sur l'étagère qui surplombe son bureau son exemplaire d'Anna Karénine, traduction de 1962 par Diana Bodlen chez Penguin Random House.
C'est sans doute son bien le plus précieux pour cette commande, plus que le vieux dictionnaire de 1908 pourtant devenu une rareté et que Winnifred Barnes lui a offert à la fin de ses études. Le petit volume du roman de Tolstoï à la couverture cartonnée illustrée d'une gravure sentimentale était le sien. Le papier est de mauvaise qualité, l'impression pas toujours très nette mais sa mère a annoté les pages de courtes analyses, envahissant les marges déjà étroites de sa fine écriture de professeur. Une aide inestimable pour son travail. Un véritable trésor.
Bucky effleure doucement la tranche du bout des doigts puis abandonne les autres exemplaires traduits sur le bureau avec les dictionnaires.
Les aboiements de Sandy se précisent, portés par un vent de mer qui se lève péniblement. Il est un peu frais. Le brun a l'impression qu'il a la puissance d'un ouragan tant il le savoure sur sa peau moite. Il distingue aussi des éclats de voix à présent, même discrets. Il sourit sans pouvoir s'en empêcher. Tout peut attendre maintenant.
Bucky quitte le bureau et ferme avec soin la porte derrière lui. Il ignore tout. La liste des mails encore non lus dans sa messagerie, tous envoyés par Tony, son éditeur, pour lui rappeler gentiment qu'il est en retard. La liste des chapitres qu'il doit relire et corriger et qui s'allonge un peu trop dernièrement. Tout peut attendre.
Dans la cuisine, le jeune homme vérifie machinalement son reflet dans la vitre du four puis ouvre le frigo pour sortir une bouteille d'eau fraîche. De l'autre main, il enclenche la cafetière dont le réservoir a déjà été rempli par une main attentionnée pendant qu'il travaillait. Son sourire s'agrandit.
Un bruyant éclat de rire depuis la plage.
Son sourire devient gigantesque.
Les reins calés contre le plan de travail, Bucky attend la préparation de son café et regarde distraitement la porte du frigo.
Déjà du temps de Winnifred Barnes, elle a toujours été relativement vide. Quand elle était un chiot, Sandy pensait que les post-it colorés étaient une invitation soutenue à les arracher par jeu. Elle a grandi et les choses ont changé. Tout a changé. La porte est à présent couverte d'imprimés, de notes manuscrites, d'éléments divers retenus par des magnets un peu ridicules. Le brun ne pensait pas qu'il aurait un jour autant de plaisir à voir une part de tarte magnétique avec des yeux de cartoon sur son beau modèle de frigo haut de gamme.
Il entend son colocataire rire de plus en plus fort, il l'entend aussi ronchonner contre Sandy qui semble particulièrement excitée. Le brun se mord les joues.
Quand le blond rentre d'une longue promenade sur la plage, sa voix est toujours un peu plus rauque, un peu rocailleuse, souvent parce qu'il a la gorge sèche à cause de l'air marin. C'est une raison pragmatique, pas très sexy mais Bucky ressent quand même des picotements dans les reins.
Le brun essuie ses paumes moites sur son bermuda.
En haut à gauche de la porte, il y a les recommandations de Sam sur lesquelles le brun a collé un autocollant en forme de dragon offert à la caisse du WinCo Food. Ça les a fait ricaner comme des garnements satisfaits. Juste à côté, Bucky a accroché les numéros de téléphones utiles, celui de Sam, de l'assistante sociale de John et d'une association du centre-ville. Il y a un post-it au logo de St. Joseph Providence Hospital rappelant le prochain rendez-vous de son colocataire.
Puis beaucoup d'autres choses plus anecdotiques que le jeune homme adore.
Ou si importantes que les deux colocataires les regardent toujours avec une forme de respect.
Bucky soulève le coin de leur prochaine liste de courses et effleure en dessous le bord déchiqueté d'un petit coupon vert pâle à l'encre à moitié effacée. Le papier est fin et fragile, c'est presque un miracle qu'il ait survécu. Le brun l'a accroché à la porte du frigo il y a trois semaines, retrouvé au fond de la poche pectorale de la veste de costume de John. C'est un coupon de réservation pour une voiture, arraché sans soin du talon du carnet auquel il appartenait. L'encre a bavé sous l'effet de l'eau salée, l'adresse de l'entreprise est illisible tout comme le nom du client. Son nom. Il serait un document franchement inutile dans la quête des souvenirs de John si les deux hommes ne lui avaient trouvé une autre utilité.
Bucky sourit tandis qu'il verse son café dans une tasse.
John ne s'appelle plus John. Depuis trois semaines, il se prénomme Chris, comme les premières lettres de la voiture louée, probablement une Chrysler. Chris donc, une fois l'orthographe corrigée.
Tellement plus beau et pertinent que le fade John. … Tellement plus séduisant aussi avec ce « r » qui roule sous la langue et le « s » presque caressant à la fin.
Bucky adore entendre le blond se présenter au téléphone quand il est dans les parages. C'est stupide.
— « Sandy, non ! Lâche ça ! »
Le brun étouffe un rire.
Sa tasse dans une main, il récupère la bouteille d'eau fraîche de l'autre et traverse le salon. Sur le seuil, il jette un regard au frigo une nouvelle fois. Il aime ce désordre apparent sur le modèle d'électroménager à neuf cents dollars parce qu'il est une construction. Celle de ces semaines de colocation avec Chris et de leur vie partagée.
Bucky se souvient de tout alors il sait combien ils ont pu rire, se chamailler gentiment ou rouspéter contre l'autre pour ce désordre.
Il n'y a plus la gêne et la maladresse des premiers jours lors desquels chacun marchait sur des œufs pour ne pas empiéter sur l'espace de l'autre. Ça a été réglé par l'achat d'un lot de magnets en forme de smiley représentant plusieurs humeurs et personnages qui a fait crier Sam à l'atteinte au bon goût.
Il n'y a plus les hésitations au moment d'entrer dans la salle de bain et la crainte de tomber par inadvertance sur l'autre homme nu dans la baignoire. Ils ont gardé par un sentimentalisme moqueur la petite pancarte « Occupée » qu'ils avaient accroché à la poignée. Une petite pancarte en bois déformée par les crocs de Sandy car son désintérêt pour les post-it ne signifie pas qu'elle se désintéresse de tout.
Les listes de courses sur le frigo sont suivies par des idées de menus ou de recettes pour que chacun s'investisse et participe.
La porte laquée de couleur grise s'est lentement couverte de cet amas de bric et de broc en papier.
Bucky sort sur la terrasse.
Ces trois semaines sont passées à la vitesse de l'éclair, c'est probablement ce qui arrive quand on partage d'excellents moments. Et que tout est facile.
Dire que Sam avait insinué que ce serait difficile pour lui de partager son quotidien. S'il exagérait un peu, le brun dirait qu'il a l'impression que Chris a toujours habité avec lui. Il aime déraisonnablement son rangement maniaque de la salle de bain, ses grommellements gênés devant l'électroménager high-tech de la cuisine (le blond a toujours un peu de difficultés à saisir les subtilités de la machine à café) et la manière dont il parle à Sandy qui se pâme d'amour devant lui.
Juste des bonheurs simples et modestes.
Bucky se mord les joues et s'empresse de sortir sur la terrasse, laissant la baie vitrée grande ouverte derrière lui pour tenter un maigre courant d'air. Il pose sa tasse et la bouteille d'eau sur la table basse du salon de jardin avant d'aller s'accouder à la rambarde.
Le brun inspire à pleins poumons une bouffée un peu fraîche et humide et baisse les yeux sur plage.
À quelques dizaines de mètres de la maison, Sandy caracole joyeusement sur le sable, un morceau de bois dans la gueule. Elle ne cesse d'aller et venir vers Chris pour se faire attraper avant de s'éloigner d'un bon habile au dernier moment. Bucky se demande distraitement si la peau luisante de sueur de son colocataire est le résultat de sa promenade au soleil ou des facéties de la chienne.
La tête tournée vers le blond, Sandy courre mais chute maladroitement quelques mètres plus loin. Elle roule sur la plage, projetant du sable partout. Le brun ricane d'un air moqueur mais son colocataire se précipite vers elle avec inquiétude. Comme un père s'inquiétant pour son enfant. Bucky appuie son menton dans sa main. C'est adorable.
Le brun les salue d'un signe de la main. La chienne se précipite dans l'escalier pour venir à sa rencontre, son bâton oublié derrière elle. Bucky remarque avec une acuité presque gênante combien les cheveux de Chris sont plus dorés depuis qu'il sort quotidiennement au soleil et sa peau plus brillante qu'il ne le pensait. Il préfère prendre sa tasse à café pour s'occuper un peu.
Le jeune homme lui adresse un sourire rayonnant depuis la plage. Bucky s'empresse de boire une gorgée. Une longue gorgée.
— « Tu fais une pause ? », lui demande-t-il en désignant le mug d'un signe de tête.
Le brun la lève devant lui en guise de salut tandis que le jeune homme monte à son tour l'escalier.
— « Merci d'avoir rempli la cafetière », lui répond Bucky. « Je vous ai entendu revenir alors j'ai décidé de sortir du bureau une minute. Je n'avance pas de toute manière. »
— « … Je ne devrais pas être aussi satisfait du fait que tu manques ton travail pour être avec nous », sourit Chris. « Tu as déjà eu la gentillesse de prendre quelques jours de congé pour moi quand je me suis installé ici. »
Bucky hausse les épaules d'un air nonchalant. Inutile de préciser que la seule présence de Sandy ne lui aurait certainement pas fait quitter son travail. Il préfère se concentrer sur le « ici ». Chris ne désigne plus Manila Beach uniquement comme la maison de Bucky. Parfois, il dit juste « la maison », plus rarement « notre maison ».
Le brun prend tout ce qui lui indique que le jeune homme se sent bien grâce à lui, dans cette vie qu'ils passent ensemble.
Chris passe une main dans sa nuque, la masse du bout des doigts avant de s'étirer longuement, les mains au-dessus de la tête. Son tee-shirt humide remonte sur son ventre, dévoilant le relief de ses abdominaux et la fine ligne de poils clairs qui plonge mutinement sous l'ourlet de son short de sport.
Bucky plonge presque le nez dans son mug.
Chris grogne légèrement d'aise tandis qu'il fait rouler ses épaules puis se penche pour retirer ses baskets.
Le brun a envie de s'y noyer.
— « Faire des pauses permet d'être plus productif, tous les ergonomes le disent », marmotte-t-il avant de sourire en coin. « … Je dois avouer que tu es une grande source de distraction. Je n'arrive pas à croire que tu sois sorti habillé comme ça. »
Chris est en train d'étirer avec soin ses bras et son dos. Il lui jette un regard en coin avant de rire.
— « Tu ne devrais pas être aussi sévère avec toi-même, je les ai pris dans ta penderie », lui rétorque-t-il malicieusement.
Bucky se mord les joues. Bon sang, il adore quand le blond fait ça. C'est quelque chose qu'il a découvert pendant les premières semaines de leur colocation. Avec un peu plus de confiance en lui et moins de timidité, Chris a l'humour piquant et la répartie bien sentie. Ça chatouille agréablement son ventre.
Le brun se renfrogne un peu sous son regard taquin.
– « Je sais que c'est à moi, j'étais là quand tu les as choisis », bougonne-t-il. « Tu pourrais reconnaître qu'ils ne te vont pas vraiment. Va t'acheter des vêtements à Eureka à l'occasion, tu as justement rendez-vous à Providence demain. Je t'avancerai l'argent si tu veux. C'est presque douloureux de te voir habillé comme ça tu sais… »
Chris hausse les épaules sous son tee-shirt trop petit et un peu élimé aux coutures. Bucky sent ses oreilles chauffer. Comment a-t-il pu sortir en public avec ce vieux chiffon ? Lui-même ne le portait guère plus que pour dormir. Le blond se mord les joues.
— « Je préférerais utiliser mon argent pour autre chose… », marmonne-t-il en lui jetant un regard en coin.
Bucky lève les yeux au ciel et rit doucement. Chris est un homme obstiné. C'est une autre facette de sa personnalité que le brun a découvert et il l'aime autant que les autres.
— « Je ne veux pas que tu me verses un loyer, je ne changerai pas d'avis. Je ne demanderai jamais ça à un ami », répond-il. « Tu participes aux courses et à l'entretien de la maison, je trouve que c'est un arrangement équitable. Garde-le pour te faire plaisir. »
— « … Ça m'a fait plaisir de t'acheter ce plaid pour le salon. C'est aussi ce que font les amis. »
Oh le petit…
Le brun a envie de ricaner mais quand il croise le regard de Chris, il ne peut pas le faire. Il ne s'agit pas d'une de ces réparties taquines de son ami, ça n'a même rien à voir.
Le jeune homme sourit d'un air un peu gêné avant de détourner les yeux et de brosser avec soin ses baskets pour retirer le sable. C'est aussi maladroit que Bucky se réfugiant dans sa tasse de café arabica.
Il jette un coup d'œil au canapé. Bien sûr qu'il adore ce plaid anthracite et blanc que le jeune homme a ramené il y a quelques jours d'Eureka. Les températures ont connu une brusque chute avant ces derniers jours de canicule. Le brun ronchonnait tous les soirs sur la terrasse parce qu'il avait froid. Il avait un beau plaid qu'il a cédé à Sandy en désespoir de cause parce qu'il ne parvenait plus à le nettoyer correctement. Il râlait vraiment fort et Chris riait. Il riait mais le blond lui a offert ce cadeau bien choisi qui l'a déraisonnablement ému. Ça avait été un moment gênant et maladroit, ponctué par les explications embrouillées de son colocataire. La couverture un autre trésor, trop grand pour aller sur l'étagère avec l'exemplaire d'Anna Karénine annotée par Winnifred Barnes.
Chris est en train d'étirer avec soin ses trapèzes et Bucky l'observe distraitement. Ces muscles roulent, se contractent, ondulent sous la peau. C'est un spectacle fascinant.
— « Tu sais ce qui me ferait vraiment plaisir ? J'aimerais que tu achètes des vêtements à ta taille qui te mettraient en valeur. Mes tee-shirts ont l'air ridicule sur toi et j'ai honte que Sam t'ait donné des pantalons aussi élimés. »
— « Tu exagères. Ce sont des affaires confortables, voilà tout. »
— « … Ne crois pas que je n'ai pas vu que tu avais roulé l'ourlet de ce short sur tes hanches. L'élastique est tellement détendu qu'il ne tient plus. »
Le blond éclate d'un beau rire joyeux. Il tire légèrement sur le haut du jogging d'un air taquin et Bucky roule des yeux parce qu'il sait qu'il a raison. Il préfère aussi ne pas s'attarder sur le liseré sombre de son boxer. Ça a déjà été surprenant de se retrouver un jour face à face avec les sous-vêtements de John dans le tambour de la machine à laver. Vraiment… étrange.
Il claque sa langue contre son palais d'impatience. Le brun est aussi un homme un peu buté.
— « Sérieusement Chris, tu pourrais le faire. Avec un corps comme le tien, ce serait une très bonne chose que tu dépenses quelques dizaines de dollars dans de véritables vêtements. Je t'ai déjà donné le nom de plusieurs magasins du centre-ville et même celui d'une friperie. »
— « … Ce sont les endroits où tu vas aussi ? J'aime bien ce que tu portes », lui répond doucement le blond.
Cette fois, Bucky se sent rougir. Il grimace à sa gorgée de café tiède, repousse sa tasse et s'empare de la bouteille d'eau fraîche pour la tendre à Chris.
— « Tu fais une pause avec moi ? »
Subtil changement de conversation. Le blond roule des yeux mais accepte avec reconnaissance. Il la presse doucement contre son front et soupire de plaisir à l'agréable fraîcheur sur sa peau moite.
— « Merci, j'avais soif », admet-il en en buvant plusieurs longues gorgées.
— « Partir avec une telle chaleur n'était pas raisonnable », ne peut s'empêcher de remarquer Bucky.
— « Tu aurais dû venir pour veiller sur moi », ricane Chris.
Le jeune homme renifle d'un air hautain. Sans façon. Même si le corps du blond est vraiment sculptural et le sien… un peu moins.
Bucky le bouscule d'un coup d'épaule. Chris rit joyeusement tandis que l'eau coule maladroitement sur son menton. Il essuie son visage d'un revers de main mais le brun trouve quand même ça sexy.
Il s'accoude à nouveau à la rambarde et regarde Manila Beach.
— « La balade a été bonne ? Sandy a l'air épuisé… »
— « Ta chienne court beaucoup dans l'eau et dans le sable, elle aime se dépenser », lui rétorque le blond d'un ton un peu contrit. « Elle m'a emmené plus loin au nord, vers la seconde plage. »
— « Vers Humboldt Beach ? Tu as marché jusque là-bas ? »
— « … J'ai couru jusque là-bas », le corrige doucement Chris en regardant ses pieds.
— « Chris… Tu le fais exprès. »
— « Je t'assure qu'il fait moins chaud au bord de l'eau, tu t'en rendras compte quand on ira promener Sandy en fin de journée », s'empresse d'ajouter le jeune homme. « C'était très supportable et je n'ai pas couru longtemps. »
Bucky roules des yeux d'agacement. Si Sam était là, il lui dirait qu'il ressemble à sa mère mais le brun considère que c'est un compliment alors pourquoi s'en priver.
— « Tu avais pris ton portable ? », poursuit-il.
Chris sort l'appareil d'une poche de son short et l'agite ostensiblement entre eux. Bucky hoche la tête avec satisfaction tandis que son colocataire ricane. Oui, il sait. Ça fait parent-poule mais il y a des défauts pires que celui-là.
Le brun fait tourner distraitement le reste de café tiède au fond de sa tasse.
— « C'est la première fois que tu vas à Humboldt… »
— « C'est un bel endroit », acquiesce doucement Chris en faisant de grands moulinets avec ses bras pour détendre ses muscles. « … Je ne me suis souvenu de rien une fois là-bas. Je pensais que quelque chose me paralyserait ou que j'aurai peur, un peu comme dans un film, mais rien. J'ai juste eu la conscience aiguë que c'est à cet endroit que j'ai perdu la mémoire. C'est juste arrivé mais je vis bien avec. »
Bucky se mord les joues tandis qu'il hoche la tête d'un air un peu raide.
Chris est tellement… surprenant.
Depuis son installation, le brun a pensé le ménager en promenant Sandy dans les environs immédiats. Le blond lui a déjà dit combien il appréciait les dunes couvertes d'herbes sèches de Manila Beach ou d'observer la maison depuis la plage. Depuis lors, inutile d'aller marcher à plusieurs kilomètres pour trouver du dépaysement. Bucky ne se lasse pas de leur promenade quotidienne avec Sandy, un peu toujours semblables si ce n'est qu'ils s'aventurent parfois dans les dunes pour prendre un peu de hauteur. Chris aime bien ça alors le brun aussi. C'est tout, c'est facile. L'endroit est aussi plus riant et vivant que les alentours un peu lunaires d'Humboldt, Bucky a pensé que c'est ce dont son colocataire avait besoin. De la chaleur, des vagues, un trajet facile et la possibilité de rentrer quand il est fatigué.
Il pince les lèvres.
Il ressemble finalement peut-être un peu trop à sa mère, parfois prudente à l'excès quand il était petit garçon et qu'il descendait seul de la terrasse sur la plage. Chris est juste un homme de plus de trente ans.
Le blond le bouscule gentiment d'une épaule. L'odeur piquante de sa sueur lui donne un peu chaud.
— « Je ne voulais pas te vexer en y allant seul. Je n'ai pas réalisé que Sandy et moi étions si loin jusqu'à ce que je voie le récif… »
— « Ne t'excuse pas pour ça », sourit Bucky. « J'ai pensé à t'y emmener mais je ne voulais pas être trop intrusif. Tu n'en as jamais parlé depuis ton emménagement alors je n'ai pas insisté. Tu commençais à prendre tes marques ici et à te sentir bien, ça aurait pu réveiller de mauvais souvenirs. »
Chris hausse nonchalamment les épaules.
— « Je te l'ai dit, nous ne sommes pas dans un film et il ne s'est rien passé », le taquine le blond. « Nous avons fait beaucoup de recherches à mon sujet quand je me suis installé chez toi et nous avons finalement décidé de le mettre de côté. J'ai accepté de mettre tout ce que j'ignore de côté. Ma vie ici me rend heureux, je n'ai pas de regret et c'est grâce à toi. »
S'il y a bien une chose qui n'a pas changé malgré les semaines écoulées, la fin du mois d'août qui approche et les prémisses de l'automne, c'est ça. Cette manière qu'à toujours Chris de le regarder comme s'il était très important pour lui, presque un peu vital et une réelle source d'admiration. Bucky sent encore ses oreilles chauffer un peu quand il le voit dans les yeux bleus de son colocataire. Ça non plus, ce n'est pas très différent.
Le brun opine un peu timidement.
— « Tu sais que le commissariat de la 6th Street t'est toujours ouvert. Les officiers Ruiz et Porterfield ne te laisseront jamais sur le trottoir si tu leur demandes où en est leur enquête », lui rappelle-t-il doucement.
Probablement pas très loin, susurre une petite voix un peu mesquine à son oreille. Bucky reste dubitatif et cela n'a rien à voir avec le véritable interrogatoire que lui a fait passé la jeune femme quand il s'est présenté spontanément il y a peu pour faire sa déposition. Bon sang ce qu'il peut la détester.
Chris esquisse un sourire.
— « Ils ont tous les numéros de téléphone de la maison, ils savent comment me joindre s'ils ont du nouveau. Je te l'ai dit, cette situation me convient. Si tu es prêt à me supporter encore un peu… »
Bucky lui donne un coup de coude dans les côtes en guise de réponse, le faisant rire contre lui. Le blond boit une longue gorgée fraîche, si avide qu'une goutte perle à la commissure de ses lèvres et roule le long de sa mâchoire et de son cou. Elle disparaît dans l'ourlet du vieux tee-shirt de rock. Le jeune homme trouve que c'est regrettable.
Il caresse distraitement Sandy qui quémande paresseusement des caresses, sa truffe mouillée plongée dans le creux de sa paume.
— « Nous pouvons encore regarder les réseaux sociaux et les sites consacrés aux personnes disparues. Tu sais que tu n'as qu'à me le demander ou à prendre l'ordinateur portable du salon si tu veux le faire seul », lui propose-t-il.
— « Je ne suis pas très à l'aise », lui rétorque Chris en grimaçant légèrement.
Le brun ricane. C'est un euphémisme. La gêne de son colocataire à utiliser correctement des appareils électroniques pourrait être agaçante s'il n'était pas aussi adorablement dépité et agacé de ne pas y parvenir. Ça concerne aussi bien que le fonctionnement du four, l'utilisation de la machine à café que le vieux HP mis à sa disposition sur la table basse. La première fois qu'il a posé ses doigts sur le clavier, Bucky a dû faire un reboot usine sans réellement comprendre comment il avait pu en arriver là en à peine une quinze minutes. L'air proprement effaré de Chris devant l'écran qui alignait des lignes de code le fait encore rire rien que d'y penser. Il doit déjà sourire un peu trop car le blond l'asperge avec sa bouteille. Bucky essuie son front et ses joues en râlant. Il donnerait beaucoup de choses pour vivre ces moments encore et encore.
— « Je vais bien. Laissons la police d'Eureka faire son travail et si elle ne résout jamais mon affaire, tant pis. Je vivrais sans. J'ai déjà bien de nouveaux souvenirs agréables. »
— « Tu es le bienvenu ici aussi longtemps que tu le voudras. Sandy a l'air de penser que tu as toujours habité avec nous et je suis à deux doigts de faire la même chose… »
Chris le remercie d'un sourire. Il attrape sa cheville, la colle contre sa fesse pour étirer les muscles de ses cuisses. Le blond se concentre sur sa respiration, souffle profondément puis repose le pied sur le sol pour tendre sa jambe derrière lui. Bucky observe distraitement la manière dont le coton pourtant un peu fatigué du short se tend sur ses muscles, soulignant le galbe de ses fesses et de ses cuisses puissantes.
Le blond contemple la plage, appuyé d'une main contre la rambarde et il sourit encore, l'air parfaitement heureux.
Bucky se mord les joues. Il aime voir ça. Tout plutôt que l'ombre qui a envahi ses yeux quand ils consultaient la base NamUs sans trouver la moindre photo de lui il y a deux semaines. Les deux hommes n'ambitionnaient pas de suppléer à l'enquête de la police d'Eureka. Il s'agissait juste pour Chris de reprendre un peu le contrôle sur les événements. Bucky pensait que c'était une bonne idée, Sam aussi. Le blond s'était décomposé en ne se reconnaissait dans aucun avis de recherche. Parcourir NamUs et la liste des personnes disparues ou kidnappées sur le site du FBI leur avait pris des heures. Sans succès. Pas plus que la liste complète des loueurs de voitures à cent kilomètres autour d'Eureka. Une défaite cruelle. Chris avait marmonné quelque chose, une plaisanterie qui ne les avait pas fait rire avant de s'éclipser dans sa chambre jusqu'au dîner. Ce jour-là, Bucky avait accumulé plus de retard que jamais dans sa traduction. Il avait eu le cœur gros. Encore plus gros le lendemain quand le blond lui avait annoncé doucement qu'il préférait arrêter leurs efforts et attendre un signe de la police d'Eureka. Moins qu'une reddition, c'était surtout un don de soi. Bucky l'avait compris très tard alors qu'il se retournait encore et encore dans ses draps. Chris acceptait de considérer sa nouvelle vie comme intimement liée à celle du brun parce qu'ils habitaient ensemble. Ils partageraient tout. Chris était à lui d'une certaine manière. Bucky a encore parfois un peu de remords en songeant au plaisir qu'il a éprouvé à ce moment-là.
À côté de lui, le blond grogne d'aise tandis qu'il achève d'étirer avec soin les muscles de sa jambe droite. La bouteille d'eau est vide, Bucky veut lui en proposer une autre mais Chris semble avoir d'autre préoccupation. Il attrape le bas de son tee-shirt à deux mains et le retire d'un geste souple. Le brun s'étrangle un peu. Taillé comme une sculpture. Parfait. C'est ridicule la manière dont les poils sous ses aisselles sont dorés dans les rayons du soleil.
— « Excuse-moi mais je déteste sentir le tissu coller à ma peau. Avec les embruns, j'ai l'impression que ça m'irrite », s'excuse-t-il en essuyant son front avec le vêtement roulé en boule.
Chris lève un bras pour lui montrer son flanc droit et prouver ses dires. Le brun détourne le regard et grogne qu'il n'a pas besoin de voir ça, merci bien. Son colocataire éclate de rire. Son souffle gonfle ses pectoraux. Ça aussi, c'est ridicule de le remarquer avec autant d'acuité.
Le blond frotte à nouveau son front humide et ses doigts s'égarent sur sa tempe droite à l'emplacement de ses anciens points de suture. Les fils noirs se sont parfaitement résorbés, la marque encore boursoufflée commence à être recouverte par un fin duvet de cheveux blonds. Très fin et qui semble vraiment très doux.
Le brun lui pince les côtes.
— « Arrête de la toucher ou elle va s'enflammer et elle cicatrisera mal. Sam a dit qu'elle pourrait empêcher tes cheveux de repousser correctement », lui rappelle-t-il.
— « Ce sont les embruns, ça gratte », proteste Chris.
Le jeune homme penche légèrement la tête pour lui montrer son front. Bucky s'assure que la blessure ne saigne pas. Pour ça, il s'autorise à effleurer la peau contusionnée et les petits cheveux très clairs en train de repousser. Oui, ils sont vraiment doux.
— « Je ne vois rien excepté que tes cheveux ressemblent à du duvet de poussin », se moque-t-il gentiment.
Puisqu'il est autorisé à vérifier l'état de santé de Chris, le brun s'en acquitte avec diligence. Il observe avec attention son torse et le gros hématome pourpre qui marbre encore son flanc gauche. Celui-ci est coloré de jaune et de bleu sur son pourtour mais au centre, il est encore violet même si Sam est satisfait de la manière dont il se résorbe.
Bucky déglutit légèrement. De son point de vue, il est toujours aussi impressionnant et laid. La corolle formée par le sang piégé dans les tissus sous-cutanés lui retourne un peu l'estomac. … Quelqu'un a frappé le blond vraiment très fort cette nuit-là.
Le jeune homme l'effleure du bout des doigts sans pouvoir s'en empêcher. Chris a un sursaut. Il siffle d'inconfort et s'éloigne de lui par réflexe.
— « Excuse-moi », marmotte Bucky. « Tu as mal ? »
— « Un peu plus que quand je suis parti tout à l'heure », admet le blond en palpant doucement sa chair contusionnée. « … Je suppose que je n'aurai peut-être pas dû trottiner. »
— « Je crois que les mots exacts de Sam étaient : Aucune activité physique pendant six semaines. »
Bucky lui jette un regard entendu qui crie silencieusement quelque chose comme Je te l'avais bien dit !
Chris ricane et reconnaît son erreur d'un sourire adorable de contrition. Il touche une nouvelle fois son flanc. Un frisson parcourt sa peau quand il effleure le gros hématome et le jeune homme baisse sagement la main.
— « Ne lui dis pas, s'il te plaît », souffle le blond. « Je n'ai pas été assez prudent mais je ne le referai plus. Ou en tout cas pas avant les… trois semaines qu'il me reste. »
— « Je ne sais pas… Peut-être que Sam devrait quand même être informé du fait que tu fais de la musculation quand tu crois que je ne te vois pas. Juste pour ton bon suivi médical tu vois… »
— « Comment tu– ? »
Chris rougit légèrement de gêne tandis que Bucky lève les yeux au ciel d'un air faussement exaspéré.
— « J'habite ici depuis que j'ai dix ans et je connais le moindre craquement de cette maison. Même si je le voulais, je ne pourrais pas ignorer que tu fais probablement des séries de crunchs sur le parquet de ta chambre du côté de la fenêtre. » Le brun sourit. « Je te rappelle que mon bureau est juste à côté. »
Le blond grimace mais il a cette petite moue qui signifie qu'il s'en veut de s'être fait prendre. C'est tellement mignon. Bucky étouffe un rire derrière ses lèvres serrées.
— « Tu aurais dû me dire que je te dérangeais. … Tu es déjà tellement dissipé dans ton travail », se moque Chris avant d'éviter son coup de coude. « Bucky non ! Ça fait mal ! »
Le brun se fige. Il lui jette un regard noir, fusille plus encore le gros hématome sur ses côtes et s'accoude à la rambarde de la terrasse.
— « Il y a toujours de la codéine dans l'armoire à pharmacie de la salle de bain et la poche de glace est dans le congélateur », lui rappelle-t-il.
Chris renifle légèrement.
— « Je n'aime pas prendre ces comprimés, je me sens toujours groggy après… »
— « Voilà qui tombe bien puisque tu vas te reposer avant le déjeuner, n'est-ce pas ? », insiste le brun. « Les oreillers supplémentaires sont toujours dans la penderie de ta chambre si tu as besoin de t'installer plus confortablement. Je peux aussi descendre les miens si tu veux. »
— « Ça ira, je survivrai. Et nous avons convenu que je cuisine ce midi. »
— « On peut aussi faire quelque chose de très simple, une salade par exemple. »
— « Buck', j'aimerais bien réaliser ma part de corvées si tu veux bien. Tu me laisses faire trop peu de choses pour t'aider dans la maison… »
Le brun se mord les joues.
Parfois, Chris l'appelle par cet autre surnom qu'il lui a trouvé. Quand il avait quinze ans et qu'il était au lycée, un de ses camarades du club d'athlétisme avait tenté la même chose. Bucky avait détesté ça, peut-être aussi parce que le chien du gardien du lycée d'Eureka portait le même nom. Ou le héros couvert de poils du roman L'Appel de la forêt de Jack London qu'il avait lu en première année. Merci mais non merci. Mais le blond a une façon de le dire, quand il est peu agacé ou qu'il marmotte entre ses dents, qui lui fait absurdement plaisir. C'est comme… un truc à eux. Leur truc pourrait dire le brun s'il avait encore quinze ans.
Chris frissonne légèrement et se frotte les bras pour se réchauffer. La brise soufflant du large est plus fraîche, Bucky le sent aussi sur sa nuque humide de transpiration. Torse-nu, sans doute un peu fatigué par sa longue sortie, le blond a froid. Il ramasse sa tasse et la bouteille d'eau vide.
— « Tu es le seul à t'obstiner à vouloir cuisiner alors que tu es un danger pour notre électroménager », lui rappelle le brun avec malice. « Pour le reste, tu m'aides bien plus que tu ne le crois. Un matin, je suis descendu et tu étais en train de réparer le robinet qui gouttait dans la cuisine. »
— « Ce n'était qu'un bête problème de joint usé. »
Bucky se mord les joues. Il garde un souvenir légèrement différent mais c'est sans doute parce que, à moitié réveillé, il avait trouvé Chris à quatre pattes dans le meuble, des outils éparpillés autour de lui. Camden se plaignait souvent des petits désagréments de la vieille maison mais jamais il n'aurait fait ça. Il n'aurait jamais ressemblé non plus à cet archétype du plombier sexy, même habillé d'un vieux tee-shirt aussi élimé que les autres et d'un short de nuit.
Le brun se racle légèrement la gorge.
— « C'est dérisoire en comparaison de ce que tu m'offres », reprend Chris.
— « Une alternative, tu veux dire ? »
Les deux hommes se sourient d'un air complice. Le blond s'essuie une dernière fois le visage avec le tee-shirt roulé en boule. Bucky esquisse une grimace vaguement dégoûtée en voyant l'étoffe à la couleur un peu indéfinissable. Sandy s'approche avec intérêt du vêtement, la truffe en l'air. Elle hume le tissu, penche légèrement la tête sur le côté avant d'éternuer bruyamment. La chienne les regarde d'un air surpris avant de s'enfuir dans le salon.
— « La prochaine fois que tu vas à Eureka, tu vas faire les magasins Chris », lui dit Bucky d'un ton sans réplique.
— « Sandy m'adore, ça ne veut rien dire. »
Bucky grogne bruyamment entre ses dents serrées. Le blond pose avec soin ses baskets sur la terrasse pour les faire sécher puis lui donne un petit coup d'épaule malicieux.
— « … Si je vais en ville pour trouver de quoi satisfaire ton goût de l'esthétique, tu viendras avec moi ? », lui demande-t-il doucement.
La question est inattendue. Vraiment. Bucky l'interroge d'un regard. Chris passe une main gênée dans sa nuque tout en regardant ses pieds. Avec une attention au moins aussi surjouée que celle du brun quand il plongeait dans sa tasse à café pour ne pas trop lorgner sur son corps à demi-nu.
— « … Il y a un peu ce truc de… dysmorphisme, tu sais et j'ai l'impression que je n'arriverai jamais à me décider seul sur ce qui me va », ajoute-t-il doucement.
— « Tout te va », baragouine un peu le brun.
— « C'est juste une infinité de possibilités et ça ne m'aide pas… S'il te plaît ? »
Chris lui jette un regard en coin, un sourire un peu gêné à la bouche.
Bucky déteste ça, il fait toujours les magasins d'une manière pragmatique et efficace mais… d'accord. Il est toujours d'accord quand il s'agit de son colocataire. Il acquiesce lentement.
— « Je ne suis pas un grand expert en tendances du prêt-à-porter masculin mais je peux te donner mon avis. Ou je peux essayer… »
Si Sam l'apprend, ou pire encore les croise ensemble en train de flâner dans Old Town avec des sacs dans les mains, il est mort. Mais le sourire de Chris est rayonnant, il est rassuré, alors tant pis.
Le brun entre dans le salon.
— « Nous ferons une liste avant d'y aller pour être certain de nous infliger ça qu'une seule fois », ajoute-t-il d'un ton pince-sans-rire qui fait s'esclaffer le blond.
— « D'accord. On en reparle au déjeuner ? Je vais aller prendre une douche. »
— « Dépêche-toi avant de prendre froid ou Sam dira que je ne veille pas assez bien sur toi », dit distraitement le brun en traversant le salon vers la cuisine.
Chris rit plus fort. Sur le seuil de la baie vitrée, il retire soudain son jogging avant d'entrer dans la maison, vêtu de son seul boxer. Bucky le regarde traverser à son tour le salon vers les escaliers d'un air parfaitement interdit.
— « C'est pour ne pas mettre de sable partout », explique le blond en passant devant lui. « Je laisse mes affaires sales sur la terrasse, je m'en occuperais en redescendant. N'y touche pas. »
— « Aucun risque », croasse Bucky.
— « Je te connais, tu veilles trop bien sur moi », le taquine Chris. « À tout à l'heure. Et je fais la cuisine ! »
Le jeune homme disparaît dans l'escalier, suivi avec intérêt par Sandy. Bucky s'empresse de rincer sa tasse, de jeter la bouteille en plastique dans le bac des déchets recyclables avant de ressortir sur la terrasse. Merde. Il se laisse tomber sur un des fauteuils du salon de jardin et pose ses coudes sur ses genoux, ses mains liées devant sa bouche. Merde.
Sandy vient s'affaler sur ses pieds et ferme immédiatement les yeux, un lourd soupir bienheureux agitant son corps musclé. Le brun ricane et se penche pour la gratter gentiment sur l'échine.
— « Il t'a fait des misères, pas vrai ? Ce petit con trop beau… », souffle-t-il.
La chienne soupire une nouvelle fois, comme un acquiescement ou quelque chose qui dirait « Oui, il court trop vite et on est allé trop loin. Je vais juste fermer un peu les yeux pour me reposer. » Sandy papillonne un instant des paupières mais Bucky la voit déjà s'assoupir lentement. Il sourit affectueusement avant de se redresser.
Les mains à nouveau nouées devant sa bouche, il observe Manila Beach et la ligne d'horizon de l'océan.
Ce petit con trop beau… Avec son dos si large et sa peau dorée quand il s'est éclipsé dans l'escalier un peu plus tôt. Sa chute de reins parfaite et ses fesses… parfaites aussi. Tout en muscles mais ciselés, juste soulignés comme il faut. Rien de trop ou de pas assez. Le brun le sait, il l'a assez observé distraitement depuis des semaines.
Un très bel homme donc. Avec un adorable sourire d'enfant et un duvet de cheveux sur sa tempe droite d'une blondeur de bébé. Un homme magnifique et gentil.
Bucky arrache l'élastique de son chignon et ébouriffe ses mèches d'une main fébrile. Il a l'impression d'avoir à nouveau quatorze ans et qu'il craquait sur Evan Urbaniak en dernière année de collège. Sauf que ce dernier était terriblement arrogant avec ses trois poils sombres sur les joues quand celle de Bucky restait encore lisses et douces.
Chris semble ignorer le sens même de ce mot. Il ne sait même pas qu'il est beau ou alors, il est trop modeste pour le reconnaître. Il sourit de cet air un peu gêné quand le brun lui fait un compliment et fait semblant de s'arracher les yeux parce qu'il est habillé comme un sac. Oui, juste une petite risette qui creuse une fossette dans sa joue et qui semble dire « Et toi ? Est-ce que tu t'es bien regardé ? » Bucky a envie de rouler des yeux quand il le voit faire ça mais il se retient parce que cela ne conduirait qu'à une ridicule compétition de compliments sur qui est l'homme le plus séduisant de la maison et le brun sait qu'il n'en démordrait pas. Il est obstiné. Chris est l'homme le plus beau d'Eureka et de Manila réunis. Il ne se prononce pas pour Arcata, il ne s'y rend pas assez régulièrement. Il a quand même une idée sur la question si quelqu'un lui demandait.
Mince.
Chris est beau, gentil, amusant et si facile à vivre. C'est un peu comme si les deux hommes se connaissaient depuis toujours. Et Bucky a toujours l'impression d'avoir quatorze ans. Il a ces petits chatouillis agréables dans l'estomac quand il entend Chris aller et venir dans la maison, quand il vient toquer à la porte de son bureau pour lui dire qu'il est l'heure de déjeuner. Quand les deux hommes se retrouvent en fin de journée pour boire un verre sur la terrasse et que le blond sourit en regardant l'océan. Comme s'il avait toujours été là et que rien ne changera jamais.
Le brun se mord les joues et crispe ses doigts dans ses cheveux. Il a remarqué depuis quelque temps que la fossette sur la joue de Chris est légèrement plus visible, qu'elle creuse un peu plus sa peau. Ça veut dire que le jeune homme sourit beaucoup, qu'il est heureux et bon sang, Bucky aussi. Il adore ce petit creux délicatement ombrée à la commissure de ses lèvres. Ses doigts picotent de plus en plus à l'idée de l'effleurer du bout des doigts avec révérence. Fascination.
Il gémit doucement. Si adolescent.
Sam le taquine encore quand il lui demande s'il supporte bien leur colocation et la présence d'une autre personne dans sa maison. Son ami n'a pas conscience de combien il se trompe. De combien Bucky a une conscience de plus en plus aiguë d'être, peut-être, un peu beaucoup foutu.
Son portable sonne bruyamment sur la table basse du salon et le brun sursaute légèrement. Il se lève, le récupère paresseusement et retourne s'affaler dans le fauteuil. Il dérange Sandy en l'enjambant et la chienne grogne légèrement de désapprobation.
— « Allô ? »
— « Salut Buck', c'est Sam. Est-ce que je te dérange ? »
— « Pas plus que d'habitude », ricane le brun et son ami siffle une insulte dans le combiné. « Est-ce que tout va bien ? Tu es de service à Providence ? »
— « C'est à moi de te demander ça, je ne suis pas celui qui affronte toujours un énorme bouleversement dans sa petite vie bien tranquille et réglée. Tout se passe bien avec Chris ? »
Bucky se mord les joues alors qu'il sent ses oreilles chauffer un peu. Bon sang, ce n'est pas le moment. Pas plus que d'entendre son ami roucouler exagérément le « r » de son prénom. Merci bien, le brun aime suffisamment le faire lui-même. Mentalement, dans le secret de sa tête tandis qu'il articule silencieusement.
— « Pourquoi m'appelles-tu si tout va bien ? », élude-t-il soigneusement.
Sam ricane et son ton est tellement satisfait que le brun s'attend sincèrement au pire. Il avait le même quand il lui avait annoncé un jour au lycée qu'il lui avait arrangé le coup avec ce mec plutôt craquant en dernière année qui rendait Bucky franchement distrait dans la cour. Un cinéma plus tard, Johann était ravi d'avoir trouvé une oreille compatissante pour écouter combien il était amoureux d'Éva Pyrce qui ne le regardait pas parce qu'elle sortait au même moment avec Marc Feder. Le brun ne savait même pas qui étaient tous ces lycéens. Un véritable soap opéra au goût de savon. Bucky avait passé la pire après-midi de sa courte existence en plus du fait d'entendre son cœur se fêler douloureusement dans sa poitrine.
— « Tu vas être ravi Buck' ! J'ai passé tout mon dressing en revue, je n'ai pas vraiment plus de choses à donner à ton colocataire mais un patient régulier de Providence va bientôt rejoindre une maison de repos à côté du Sequoia Park. Je connais bien ses enfants. Ils sont en train de vider la maison et ils seraient ravis que quelqu'un qui en a besoin vienne se servir dans le dressing. Tu veux leurs coordonnées ? »
Bucky hausse légèrement les épaules avant de se gratter la joue.
— « Je ne sais pas… Je vais en parler à Chris mais je ne suis pas sûr qu'il accepte. Il tient beaucoup à faire les choses par lui-même et à ne pas trop dépendre des gens autour de lui. »
— « Ta voix sonne comme si c'était la chose la plus mignonne du monde alors que c'est stupide. Il n'y a rien d'indécent à accepter un peu d'aide. Tu lui as bien ouvert en grand les portes de ton dressing quand il a emménagé chez toi, non ? »
Merde. Il sent ses joues chauffer un peu plus fort.
— « Ce n'est pas pareil, nous sommes amis », proteste-t-il dans un croassement. « C'est moins difficile pour lui d'accepter ma gentillesse ou la tienne parce qu'il nous connaît. Chris a son orgueil tu sais… »
Sam claque sa langue contre son palais et Bucky gigote légèrement sur place de gêne.
— « Tu recommences. Ça sonne comme un truc incroyablement attendri alors que c'est toujours stupide Buck'. Tu lui en parleras ? Les enfants de Mr. Louis sont assez pressés. »
Le brun fronce les sourcils. Pressés de vider (et de vendre) la maison de leur père qu'ils mettent dans une maison de repos ? C'est moche. Il n'a pas envie de participer à ça. Bucky baisse les yeux sur les affaires de sport abandonnées en un petit tas sur la terrasse. D'un autre côté… Ce tee-shirt, ce pantalon… Ce n'est plus possible. Il renifle légèrement.
— « Je le ferai mais je ne te promets rien », admet-il.
— « Eh bien persuade-le Buck' ! Sois charmant et persuade-le ! Bon sang, tu es le premier à dire que sa garde-robe te donne envie de pleurer. Mr. Louis était un homme qui s'habillait avec beaucoup de goût tu sais. »
Nouveau regard au petit tas informe et humide. À côté des vieilles baskets un peu usées. Ça ne peut pas être pire de toute manière.
— « Je vais le faire », répète-t-il. « … Chris a commencé à prendre conscience que cette situation n'était plus possible de toute manière. »
— « Alléluia ! Il va aller faire les magasins ? »
— « Il m'a demandé de l'accompagner », acquiesce distraitement Bucky.
Ah. Mince. Le brun ouvre la bouche, la referme, recommence encore une fois avant d'entendre Sam glousser dans le combiné. Il abandonne.
— « Oh Buck', c'est adorable. Si tu veux le convaincre, dis-lui que ce don généreux lui permettra de garder un peu plus d'argent pour lui. »
— « Tu sais très bien qu'il voudra quand même leur laisser un petit quelque chose », lui rappelle le brun.
— « Eh bien ajoute qu'il aura un peu plus d'argent pour te faire des cadeaux. Je suis persuadé que le joli plaid de votre canapé aurait besoin de coussins assortis pour se sentir moins seul… »
— « Sam… », grogne Bucky d'un ton menaçant.
Il entend son ami rire aux éclats. Le brun a juste les oreilles proches du point de fusion. Et il est fatigué.
— « Oh, c'est juste tellement facile Bucky. Est-ce que vous passerez à Providence quand vous serez en ville ? Chris a besoin d'un renouvellement d'ordonnance ? »
— « Pas à ma connaissance, il lui reste des antalgiques. » Le jeune homme fronce les sourcils d'un air suspicieux. « Pourquoi aurait-il besoin d'une nouvelle ordonnance ? »
Sam claque sa langue contre son palais d'impatience. Le brun roule des yeux. Il sait que son ami va prendre le même ton que sa mère quand elle le grondait pour avoir faire une bêtise. Il déteste quand il fait ça.
— « Je suis médecin et je n'ai pas besoin de voir Chris complètement nu à l'hôpital pour savoir qu'il a repris le sport. Avant les six semaines de repos que je lui ai imposé. C'est très mignon de ta part de vouloir le couvrir mais je pensais que tu tenais à lui. »
— « Bien sûr que je tiens à lui, je passe mon temps à penser et à m'inquiéter pour lui », réplique vivement Bucky avant de baisser les yeux sur ses genoux. « Chris en a fait un peu trop aujourd'hui mais il n'aime pas prendre les antidouleurs que tu lui as prescris pour ses côtes. Il a l'impression de perdre ses moyens et il déteste ça. … Je peux le comprendre. »
— « Je peux aussi les changer si vous m'en parlez Buck'. Comment suis-je sensé le savoir si Chris ou toi ne me dites rien ? À chaque fois que je le croise à Providence pour ses check-up, il babille seulement à propos du fait qu'il va bien, que c'est merveilleux de vivre avec toi et que tu es extraordinaire avec lui. »
— « Bordel Sam… »
Bucky pensait que ses oreilles chauffaient vraiment avant ? Grossière erreur de débutant. Maintenant, elles brûlent vraiment. Son ami ricane dans le combiné.
— « Plus sérieusement, essaye de le raisonner ou ses migraines vont aussi se mettre à le torturer dès qu'il posera les yeux sur toi. Il doit rester raisonnable, il est encore convalescent même si son métabolisme est vraiment remarquable. »
— « Chris ne pense à rien de semblable Sam, je peux te l'assurer », marmotte le brun.
Il se lève et va s'accouder à la rambarde de la terrasse. Non il n'est pas sombre, non il n'est pas triste. C'est un simple constat. Bucky est un peu foutu mais Chris est un homme raisonnable. Ses propres réactions quand il le voit n'engage que lui. Rien de plus.
Sam sait. Bien sûr que Sam sait, il est son meilleur ami depuis plus de quinze ans.
Il sait que le blond lui plaît et que Bucky a un peu le béguin pour son colocataire. Le brun espérait juste qu'eu égard à cette longue amitié, son ami le taquinerait un peu moins. À moins qu'il soit le seul à comprendre des doubles sens partout.
Il fronce les sourcils. Non. Sam a été diplômé plus qu'honorablement de l'université d'État de Chico. Il n'est pas stupide. Juste con. Parfois. Souvent quand il s'agit de ses histoires sentimentales. Et tellement commère.
Le brun entend le bruit d'une porte qui claque dans la maison. Sandy relève la tête avec intérêt tout en regardant vers le salon. Chris est probablement sorti de la salle de bain, il ne va pas tarder à le rejoindre. Bucky passe une main dans ses cheveux. Il doit rapidement écourter cette conversation. Sam semble comprendre et respecter son long silence. Le brun entend juste sa respiration lente et tranquille dans le combiné, ça ressemble vaguement à des excuses.
— « … Dis à Chris de passer à Providence quand il pourra. Je vais changer sa médication, il est inutile qu'il continue à avoir mal alors que le HHS recense plusieurs centaines de médicaments contre la douleur. »
— « Vraiment ? Foutus laboratoires pharmaceutiques. »
— « Ouais, foutus laboratoires. Mais ne le répète pas trop fort, MSD vient de faire un don au département de recherche de l'hôpital. »
Bucky rit doucement et acquiesce. Sam renifle légèrement dans le combiné.
— « Trouver aussi les mots pour le convaincre de ne pas en faire trop. Je sais qu'il t'écoutera alors fais-le et fais-le bien Buck'. C'est important. »
- « Chris n'a pas eu de migraines depuis plusieurs jours », lui répond doucement le brun.
— « La Californie a connu un Big One une fois en 1906, ça ne veut pas dire que ça n'arrivera pas une autre fois. Bon sang, on fait des films au cinéma là-dessus ! La dernière migraine de Chris a été très violente. S'il est un peu imprudent, tu dois prendre soin de sa santé pour lui Buck'. »
Le jeune homme fronce les sourcils et se mord les joues. Il n'aime pas ce ton, ça ressemble à des remontrances. Bucky pourrait s'en accommoder parce que Sam n'est pas son père et qu'il a trente-cinq ans mais il ne peut pas occulter ça. Cette vague de culpabilité aussi énorme que les tempêtes d'automne sur la côte Ouest qui enfle en lui.
Il se souvient.
La journée avait été excellente. Les deux hommes riaient comme deux perdus tandis qu'ils se chamaillaient en faisant la vaisselle. Bon sang, la vaisselle. L'activité la moins glamour et la plus domestique du monde. Bucky avait bien remarqué le léger pli sur le front de Chris mais si le jeune homme n'avait pas très bien dormi, il avait mangé avec appétit. Comment aurait-il pu prévoir ça ? Son hoquet brutal, la manière dont il avait crispé ses doigts sur le torchon tandis qu'il essuyait un verre. Les joues soudain très pâles, les lèvres exsangues, la respiration sifflante. Les jambes… faibles. Sur un homme de la carrure de Chris, l'effet était un peu effrayant.
Bucky serre et desserre distraitement ses doigts sur la rambarde.
Chris semblait incapable de trouver sa chambre, c'est lui qui l'y avait guidé en le tenant par la main. Pièce plongée dans le noir, poche de froid récupérée en vitesse dans le congélateur et enroulée dans un torchon encore plus vite pour la poser sur son front. Le blond avait les dents tellement serrées par la douleur qu'il ne pouvait pas parler. Bucky lui avait fait promettre d'un hochement de tête raide de le prévenir si son état s'aggravait avant de le laisser seul. Il avait terminé la vaisselle et s'était installé dans le canapé pour attendre. Ça avait duré plus de quatre heures. Une éternité pour tous les deux.
Bucky se racle la gorge. Ouais, Sam a raison. Elle était vraiment moche celle-ci. Il n'aime pas s'en rappeler.
— « C'est exactement ce que je fais mais Chris n'est pas un enfant. Je ne peux pas lui interdire de faire des choses en le menaçant de le priver de dessert. » Il passe une main sur sa nuque. « … Je suis sûr que les choses iraient mieux s'il trouvait un travail pour s'occuper l'esprit et se sentir utile. Il serait si fier de gagner un salaire même misérable. »
Bucky sourit tendrement. Oh oui, si fier avec ce sourire si beau.
— « C'est compliqué Buck'. »
— « Je sais mais ce n'est pas pour autant que c'est juste. Il n'a aucun papier en propre et il dépend du service d'assistance social du comté. C'est humiliant pour lui. Il m'aide à la maison mais il ne me croit pas vraiment quand je lui dis. »
— « Sois plus persuasif. Tu as convaincu le président du club d'athlétisme du lycée de te faire intégrer l'équipe alors que l'endurance n'était pas ton point fort. Tu peux le faire. »
— « Je n'ai pas envie de rire Sam », siffle le brun avec agacement. « Chris a juste besoin de se prouver à lui-même qu'il peut faire des choses. Je ne me sens pas légitime de lui demander de se ménager alors qu'il passe ses journées à tourner en rond dans la maison puis sur la plage quand il sort Sandy. Alors oui, il fait du sport et il garde les choses pour lui quand ça ne va pas. Qu'est-ce que je peux y faire ? »
Un long silence lui répond, uniquement troublé par le craquement du cuir du fauteuil de Sam. Bucky sait qu'il doit être en train de se balancer légèrement d'avant en arrière sur le siège, une habitude que le brun lui a toujours connu depuis leur première rencontre. Cette fois, il y a juste le couinement du fauteuil en plus. Ça devient rapidement agaçant.
— « Sam ? »
— « Je réfléchissais… Quand vous viendrez à Providence, je lui donnerai une nouvelle prescription et je reparlerai avec lui de cette histoire de psychologue. »
— « Je te souhaite bien du courage », ricane Bucky. « S'il ne me dit pas à moi quand ça ne va pas, comment veux-tu qu'il en parle à un inconnu ? »
— « Il y a tellement de fierté dans ta voix que je vais faire comme si je n'avais rien remarqué parce que c'est ridicule. Tu ne crois pas qu'il pourrait justement se confier parce que c'est un inconnu ? Personne n'aime prendre le risque d'être jugé par les gens qu'on aime et auxquels on tient Buck'. »
Le brun se mord les joues. Touché. Il a fait ça lui aussi. C'est lors d'un tout petit job d'été au WinCo d'Eureka quand il avait seize ans que Bucky avait parlé pour la première fois à une autre personne de son attirance pour les garçons. Elle s'appelait Éden, elle étudiait à l'université d'Arcata et elle avait le tatouage en couleurs d'un scarabée dans le cou. Bucky trouvait ça cool et une personne cool ne se serait jamais montré moins cool en apprenant ce qui le taraudait depuis des mois, pas vrai ? Éden avait été vraiment sympa. Elle avait dit en riant qu'avec un visage et des yeux pareils, il ferait un malheur. Le brun avait rougi très fort. La jeune femme lui avait même un peu appris à draguer. Parler de tout ça à Sam et à sa mère avait été simple après.
Bucky entend brusquement un bruit étouffé dans le combiné et Sam claque sa langue contre son palais. Il esquisse un sourire. Son ami a dû se projeter en avant sur son fauteuil ce qui indique que leur conversation touche à sa fin. Sam n'a vraiment pas changé.
— « Venez manger à la maison dans la semaine, Maria sera ravie de vous voir. Il faut que vous sortiez un peu de ta maison du bonheur Buck', ça vous ferait du bien à tous les deux. »
Le brun maugrée un peu entre ses dents serrées avant de hocher la tête.
— « On attend votre invitation dans ce cas. Et je vais parler à Chris de tout ça. »
— « C'est ça, mettez donc en commun vos agendas surbookés pour trouver du temps pour vos amis… J'organise ça avec Marie et je te recontacte. Bonne soirée et bon shopping. »
Bucky ricane et salue une dernière fois son ami avant de raccrocher. Sam aura beau le torturer, il ne racontera rien de leur séance de lèche-vitrine. Il est son meilleur mais ça ne signifie pas pour autant qu'il doit lui fournir de quoi le taquiner sans fin pendant des semaines. Le brun est même surpris que Sam n'ait pas insisté un peu plus sur ce point. Il est sans doute en train d'affûter ses armes et dans ce cas, Bucky ne doit surtout pas l'encourager à quoi que ce soit.
Le brun retourne s'asseoir dans le salon de jardin. Sandy s'empresse de sauter à côté de lui sur la banquette et pose sa tête sur sa cuisse pour quémander des caresses. Le brun obtempère gentiment, il la gratte longuement sur le crâne et derrière les oreilles. La chienne frissonne de plaisir sous ses doigts.
Bucky entend une porte se fermer dans son dos puis le parquet du salon craquer doucement. Il sourit.
Sandy relève paresseusement la tête et accueille Chris d'un petit soupir heureux. Le blond rit et la gratte gentiment sur l'arrière-train. Une serviette sur les épaules, le blond achève de sécher ses cheveux. Il porte un jean qui tombe un peu trop bas sur ses hanches et un tee-shirt d'université de Sam au logo un peu effacé. Bucky se mord les joues. Il ressemble à un étudiant très séduisant de Chico.
— « Je sais, rien ne va dans ce que je porte mais nous allons bientôt aller en ville pour remédier à ça », se moque-t-il en haussant un sourcil.
— « C'est une des combinaisons les moins mauvaises que j'ai vu… »
Chris ricane et lui donne un petit coup de poing dans l'épaule en guise de vengeance. Il ébouriffe ses cheveux avec la serviette éponge et fait des épis qui donnent vraiment envie de Bucky de les coiffer.
— « Est-ce que tout va bien ? Tu as l'air contrarié… »
— « Sam va nous gronder comme des enfants la prochaine fois que nous irons à Providence. Il sait que tu fais du sport et que je ne fais rien pour t'en empêcher », marmotte le brun.
— « Tu essayes très fort pourtant », rit Chris. « Je suis sûr qu'il n'y a rien que tu ne pourras régler avec des cookies. »
Le jeune homme hausse légèrement les épaules tandis que sa discussion avec Sam résonne encore dans son esprit. Il passe une main lasse dans ses cheveux et sa nuque. Frustré, agacé et gêné.
— « Tu es sûr que tu me racontes tout ? »
Bucky a envie de lui répliquer un peu vertement qu'il est le seul à lui cacher des choses mais ce serait un peu trop accusateur et il ne se sent pas légitime de le faire. Il masse sa nuque du bout des doigts.
— « … Est-ce que tu me trouves trop envahissant ? », lui demande-t-il après un silence. « Je me sens concerné par ce qu'il t'est arrivé et je sais que parfois je prends les choses trop à cœur. Je veux juste bien faire les choses. Pour t'aider. »
Bucky garde les yeux rivés sur Sandy. Il note distraitement que ses cils bruns sont particulièrement longs et ses moustaches légèrement tortillées au bout à cause de la position de sa tête sur ses genoux. Le brun entreprend de les lisser doucement. D'infimes petits muscles font tressaillir ses babines. Chris s'assoit en face de lui et cogne gentiment son genou du sien.
— « Je ne sais pas ce que Sam t'a dit mais je vais me montrer vraiment peu coopératif lors de mon prochain check-up… » Bucky ricane sans envie. « Tu n'es pas trop envahissant. Tu me laisses faire des erreurs. »
— « Parce que je ne suis pas tout le temps avec toi. Si j'étais venu me promener ce matin, je peux t'assurer que tu n'aurais pas couru », marmotte le brun.
— « Et je n'aurai pas mal aux côtes comme c'est le cas maintenant. C'est donc une bonne chose que tu me reprennes parfois et que tu me rappelles que je ne suis pas un super-héros », sourit Chris. « Tu fais beaucoup de choses pour moi et je pense que tu ne réalises pas combien ça te rend important à mes yeux. Sam est ton meilleur ami pour la vie mais tu n'es pas obligé de l'écouter. Je suis ton colocataire. »
Bucky rit et ça sonne un peu plus sincère cette fois.
— « Mon meilleur ami pour la vie ? D'où est-ce que tu sors ça ? », s'esclaffe-t-il joyeusement.
— « Je cite textuellement Sam. Si tu le contredis sur ce point, je pense que tu auras bien d'autres choses à penser que ses remontrances pour me laisser faire des abdominaux dans ma chambre. »
Bon sang, Chris est parfait. Tellement parfait.
Bucky le regarde d'un air vaguement interdit avant d'éclater franchement de rire. Ses genoux tressautent légèrement et Sandy se plaint en grommelant contre son pantalon. Le blond lui jette un regard malicieux et continue d'essuyer ses cheveux avec soin. Les épis sont plus nombreux, notamment sur le fin duvet qui commence à peine à couvrir ses points de suture.
Ça va mieux mais Bucky doit quand même le dire. Il pense à Chris, assis face à un inconnu à lui raconter Dieu sait quoi. Il doit lui demander.
— « Tu me le dirais si tu avais quelque chose d'important à m'avouer, n'est-ce pas ? Je ne suis pas quelqu'un de susceptible ni de colérique mais si je te mets mal à l'aise d'une quelconque manière, j'aimerais que tu me promettes de trouver quelqu'un à qui parler. »
— « Ah, les rendez-vous chez le psychologue », comprend le blond et Bucky opine. « … Et toi ? Tu me le dirais si quelque chose n'allait pas ? »
— « Je– »
Le brun se mord les joues. Il a envie de répondre par l'affirmative mais le ferait-il vraiment. Il repense aux mots de Sam, à la facilité de se confier à un inconnu plutôt qu'à un ami. Mais Chris n'est ni l'un ni l'autre pour lui, il est un peu plus que cela et Bucky doit reconnaître que l'idée que ça change le met mal à l'aise. Démériter à ses yeux ? Jamais de la vie.
— « … Ce n'est pas parce que je n'ai pas confiance en toi », argumente-t-il maladroitement.
— « C'est la même chose pour moi », sourit gentiment Chris. « Je suis heureux que tu sois à mes côtés et de ne pas être seul avec… tout ce qu'il m'est arrivé mais une franchise totale et absolue peut parfois faire plus de mal que de bien. »
Ou avouer des choses vraiment très attendues. Ou pas. Et tout détruire. Le jeune homme acquiesce lentement.
— « Tu vas devoir trouver de meilleurs arguments pour convaincre Sam quand il te parlera encore une fois d'un suivi psychologique. »
— « Je le ferai », rit le blond. « Maintenant, est-ce qu'on peut parler de quelque chose de plus agréable ? Comme notre prochaine virée dans les magasins d'Eureka par exemple ? »
— « Parle pour toi », grommelle Bucky d'un air de martyr.
Chris ricane et se relève pour aller récupérer dans le salon un bloc-notes et un stylo. Le brun cache son sourire dans sa paume. Le goût de son colocataire pour l'écriture manuscrite est adorable. Au moins autant que de l'entendre râler sur le fait que la tablette ne fonctionne pas alors qu'il l'utilise de la mauvaise manière.
Bucky l'écoute distraitement faire la liste des vêtements qu'il devrait acheter, se contentant de le corriger sur un ou deux points comme le fait que les mois d'hiver qui peuvent être très pluvieux en Californie. Ils sont encore en août.
Le fait que Chris se projette aussi loin avec lui le rend absurdement heureux.
Il s'installe plus confortablement dans la banquette et acquiesce à intervalle régulier. Il n'a pas vraiment envie de sortir de leur maison, Bucky y est bien. Il y est même mieux depuis qu'ils habitent ensemble. Et si les gens se méprennent un peu en les voyant ensemble ou se posent des questions, eh bien qu'ils continuent. Le brun apprécie de ne plus sentir les regards un peu énamourés de l'institutrice de l'école Montesori sur la plage ou celui, brûlant de curiosité de Charlie quand elle promène Nico. Avec son flegme habituel, Aaron s'est contenté de hausser un sourcil et un pouce quand le couple les ont croisés un matin très tôt sur Manila Beach. Rien de plus, rien de moins mais Bucky a rougi un peu. Il n'a rien ajouté, n'a détrompé personne et ne s'est justifié de rien.
C'est juste eux. C'est Chris. Dans sa maison qui est devenue la leur. Avec Sandy. Ça prête sans doute à confusion mais Sam a raison. C'est à lui de veiller sur le blond. C'est uniquement ce que Bucky fait.
