Trois mois après l'arrivée de Wei Wuxian, Madame Yu sut qu'elle devait déposer les armes, parce qu'elle avait déjà perdu la guerre. Il ne s'agissait plus maintenant que de sauver ce qu'elle pourrait. Le Quai des Lotus si on lui en laissait le temps, l'héritage de ses enfants - peut-être – et plus que tout, leurs cœurs. Car déjà ils aimaient le petit vaurien avec la passion innée des Jiang : Jiang Yanli, émue aux larmes par sa triste histoire déversait toute la tendresse que le ciel lui avait accordée sur le pauvre orphelin et Jiang Cheng, fasciné par les éclats de rire faciles et l'humeur changeante de Wei Wuxian, le suivait partout, déjà avec l'attitude d'un petit frère moins favorisé devant son ainé plus gâté par la nature.

Madame Yu grinçait des dents. Son fils, l'héritier du Quai des Lotus, s'abaisser de cette façon ! Et Jiang Fengmian les encourageait, bien sûr. Que sa descendance inconfortablement réelle s'amourache d'un va-nu-pieds messager des dieux, c'était tellement romantique… ! Et peu importe que l'enfant lui-même soit quelquefois mal à l'aise devant l'extravagance des cadeaux dont il ne savait que faire, ou devant les brèches à l'étiquette si évidentes que même sa pauvre éducation lui permettait de les voir. Jiang Fengmian était le Maître du Quai des Lotus et Jiang Fengmian avait décidé.

Madame Yu était sa Maîtresse, mais sans l'appui de son conjoint, qu'est-ce que cela signifiait vraiment ? Jiang Cheng était son fils… mais est-ce que c'était suffisant ?

Madame Yu avait déjà vu, au cours des années, glisser comme sable entre ses doigts ses illusions, l'amour d'un cœur passionné, la certitude de son intelligence et de ses capacités, l'espoir de jours meilleurs… Mais ces trois derniers mois lui avaient durement enseigné la réalité : il lui restait encore beaucoup à perdre. Le respect de ses pairs, car son mari ne chercherait pas plus à dissimuler sa honteuse préférence devant eux que devant ses cultivateurs. La prospérité et la position de leur secte, quand il propulserait Wei Wuxian dans une position de Premier Disciple à laquelle le tempérament du gamin le destinait peu… et à laquelle on ne le préparait guère. Elle devait au moins lui reconnaitre ça : l'enfant, aussi porteur de catastrophe qu'il soit, n'aurait pas, elle le croyait sincèrement, choisi cette situation s'il l'avait pu. Il avait également peu de moyens de refuser les attentions de l'homme qui l'avait sauvé des rues et lui avait donné un toit. (Il y avait des moyens, pourtant. Wei Wuxian s'était déjà révélé Maître à ne pas faire ce qu'il ne voulait pas faire, alors pourquoi… ? Mais le conflit pourrait altérer son précieux statu quo, et le descendant du disciple divin haïssait par-dessus tout le conflit. Rire et éviter la discussion, prétendre que tout allait bien étaient son épée et son bouclier. Peut-être que Jiang Fengmian et lui se méritaient l'un l'autre.)

Wei Wuxian ne voulait pas être Premier Disciple, s'entrainer ou apprendre quoi que ce soit qui ne l'intéressait pas. Il fuyait la responsabilité comme la peste et trouvait toujours un pauvre imbécile pour faire son travail à sa place. Peu importe ce qu'il était censé apprendre, il avait toujours une excuse. Quel genre de Premier Disciple serait-il pour Jiang Cheng ?! On ne pouvait pas compter sur lui.

De plus, la position d'héritier des Jiang due à son fils, garantie par sa naissance devenait chaque jour plus fragile. Madame Yu le voyait dans les yeux des conseillers, dans les admonestations de son mari à « écouter ce que Wei Wuxian dit, il est plus intelligent que vous », dans le comportement de plus en plus passif de leur fils au tempérament pourtant explosif, comme s'il ne savait plus comment se concentrer ou dans quelle direction.

Pire que tout : elle pouvait, ce qu'elle n'avait jamais cru possible, perdre l'amour de ses enfants. Déjà ils la considéraient avec méfiance. Ne savait-elle pas qu'il fallait traiter Wei Wuxian avec douceur ? Et les commentaires de leur père la condamnaient. Une femme dure, sans cœur, c'est ainsi qu'il la dépeignait. Pas un mot des deux années pendant lesquelles elle l'avait courtisé contre ciel et terre, ou des quelques deux cent poèmes qu'elle lui avait envoyé ! Une femme violente mais rien sur la culture des Yu et de leurs femmes guerrières ou sur le soutien qu'elles avaient offerts à Jiang pendant ses années difficiles ! Une femme cruelle.

Yu Ziyuan avait très peu d'illusions sur elle-même. Elle n'avait pas la gentillesse de sa fille Yanli. Elle n'était pas sereine. Elle était abrupte, prône à l'explosion devant la stupidité humaine et méritait son surnom de jeunesse de Tornade des sables. Comme le vent chaud du désert, elle bousculait les mal préparés et punissait les imprudents. Elle était dangereuse, oui. Ils l'étaient tous, c'était la position de cultivateur qui le voulait. Elle ne s'en cachait pas, comme certains. Mais jamais avant ce jour ses enfants ne l'avaient crainte, ne l'avaient regardée avec méfiance, n'avaient tremblé comme des chiens sous ses remarques. Ils n'avaient jamais « subtilement » fait une barrière de leurs corps entre elle et quelqu'un. « Est-ce ce ainsi que vous me voyez maintenant ?! » avait-elle envie de crier. « Suis-je un monstre qui éventre les petits enfants et se repait de leurs larmes ? » Mais elle se taisait, la réponse amère déjà évidente sur leurs visages. Dans l'histoire de Wei Wuxian, le petit prince retrouvé, il fallait un monstre et Jiang Fengmian lui avait assigné ce rôle.

(En douze ans, elle n'avait jamais cessé de l'aimer. Malgré ses injures, malgré son indifférence, malgré ses absences et des désillusions quotidiennes, le bel homme à la posture nonchalante venu de contrées exotiques obsédait son cœur comme au premier jour. Comme elle aurait souhaité qu'il n'en soit pas ainsi ! De pouvoir retourner à Meishan Yu sans laisser derrière elle plus que sa fierté… ! Mais jamais l'étau ne s'était relâché - jusqu'à maintenant. Maintenant, à regarder ses enfants essayer de l'apaiser comme si elle était l'ogresse des contes… Jiang Fengmian ne le saurait jamais mais seule la droiture des Yu lui avait évité une mort horrible. Ziyuan assurerait son devoir autant qu'elle le pourrait, comme elle l'avait promis à Madame Jiang. Ses efforts serviraient encore ses enfants et la secte qu'on lui avait confiée. Jiang Fengmian et Wei Wuxian pouvaient se noyer dans le bourbier qu'ils créaient.

Une Yu trahie est la pire des diablesses, dit-on sur le continent, mais à Meishan Yu l'on sait mieux et l'on se tait. La pire des Yu, c'est celle dont le cœur est vide. Parce qu'elle n'a plus rien à perdre.)

Il était temps de contre-attaquer. Pas là où Jiang Fengmian l'attendait, trop heureux qu'il serait de l'humilier en public et de montrer à tous quelle terrible femme elle était. Non, elle avait fini de se disputer avec Jiang Fengmian.

(Son mari ne réaliserait jamais l'importance de ce signe, comme il n'avait jamais compris la passion qui déclenchait ces disputes. D'autres ne seraient pas si aveugles.)

Elle allait s'occuper de ses enfants.