Il fallait déjà pouvoir leur parler.
Madame Yu n'avait jamais eu de rendez-vous fixe avec ses enfants. Elle les appelait quand elle voulait les voir et le reste du temps, les exhortait à aller s'exercer comme les cultivateurs qu'ils étaient. Leurs précepteurs s'occuperaient d'eux, avait-elle pensé, il serait bien temps de les prendre en main quand ils viendraient se mesurer à elle.
Elle avait commis une erreur, elle le savait maintenant. Son esprit était demeuré à Meishan Yu où les jeunes étaient pris en charge par des mentors vénérés afin de les sevrer du lien avec leur mère et de les rendre indépendantes. Jeunes guerrières, elles revenaient vers celle-ci pour établir une relation entre égales. Rien n'importait plus à une guerrière de Meishan Yu que le respect et il se gagnait par l'indépendance.
Mais pas à Lotus Pier. Dans les Hautes-terres, le respect ne se gagnait pas : il était distribué avec parcimonie par le chef de secte, presque toujours un homme, à ceux qui suivaient ses ordres sans poser de questions. (Et quels merveilleux résultats donnait cette méthode dans une secte où le chef ne se souciait guère de faire régner l'ordre ou d'encourager la survie. Mais elle avait changé ça. Au moins, elle avait changé ça.) Les enfants restaient des chiots jusqu'à ce que quelqu'un d'autre en décide autrement et se voyaient alors affecter des tâches, un rôle auquel on les préparait… si on les préparait.
Les gens ne se souciaient guère de Jiang Cheng. Ils avaient tort. Un héritier fort fait une secte forte. Seul le contraste avec Wei Wuxian réveillait à présent un peu les cultivateurs de Yunmeng mais trop peu et trop tard. Et entre l'indifférence de leur père et les exigences de leur mère… ses enfants restaient faibles, et aveugles face à la tempête à venir. Elle devait réparer le mal qu'elle leur avait fait. Il fallait qu'elle les prépare.
Mais partout où ils allaient maintenant allait Wei Wuxian, et toute tentative de l'éloigner déclenchait l'intervention de Jiang Fengmian et les pleurs des enfants. Le ciel les préserve que Wei Wuxian se voie refuser quelque chose ! (Elle avait pleuré des larmes de rage la première fois qu'elle avait réalisé qu'elle, Maîtresse de Yunmeng, ne pouvait refuser quoi que ce soit à un petit vagabond recueilli par charité dans sa propre maison. Sa mère aurait levé des armées pour ce manque de respect.) Mais Ziyuan avait des dettes à payer et avait donc ravalé sa rage. Il y aurait d'autres occasions. (Son temps se faisait court pourtant.)
Elle n'avait que peu pratiqué l'art du traqueur étant jeune fille, enorgueillie par l'idée d'être une guerrière de la cité puis la future Maîtresse d'une secte importante. Là encore, les conseils de sa mère avaient été perdus au vent. « Ecouter est un art, Ziyuan, un art que tu devrais pratiquer tous les jours. Savoir qui fait quoi, pour quelle raison, avec qui et comment les autres le perçoivent est une condition importante de la vie d'une dirigeante. Avant de te constituer un entourage constitué de femmes dévouées, tu devras les choisir ! Si tu ne peux pas lire dans leur cœur, comment leur faire confiance ? »
Elle n'avait pas écouté, trop habituée à pouvoir s'appuyer sur une mère et une dirigeante forte pour réaliser combien d'efforts et de compromis exigeait tous les jours la bonne marche de leur cité et de leur territoire. Quand elle était arrivée à Yunmeng, un conseil existait déjà, ainsi qu'une suite de femmes qui devaient la servir. Il lui avait fallu plus d'une année, à sa grande honte, pour réaliser qu'aucun des deux ne la respectait, aucun de ces cultivateurs dédaigneux des Hautes-terres. Qu'était-ce qu'une femme pour eux ? Un jouet, une distraction, un réconfort pour un jeune seigneur entiché de jolies choses.
Elle leur avait appris à la craindre mais le respect n'était venu que beaucoup plus tard et même à présent, aucun d'entre eux ne s'opposerait à leur seigneur en sa défense, alors même que l'existence entière de la secte reposait sur elle. Les contrats avec les sectes voisines, l'organisation des chasses nocturnes, la nomination des disciples… tout venait d'elle, avec quelques apparitions de son mari qui n'y comprenait rien et ne s'en souciait guère mais dont les ordres ne pouvaient pas être ignorés. Les anciens travaillaient avec elle pour le salut de la secte, comme Madame Jiang l'avait prévu, mais ils lui en voulaient d'être ce que leur Maître ne pouvait pas ou ne voulait pas être et le manifestaient de cent petites manières mesquines dont elle ne se souciait pas… immensément. Ils la combattaient quelquefois, sachant pourtant qu'elle œuvrait pour le bien de tous mais mécontents de la situation. (Ils avaient sans doute pensé que Madame Jiang l'avait choisie pour sauver son fils de lui-même. Ziyuan aussi l'avait cru… avant de se rappeler que la vieille dame n'avait mentionné que Yunmeng. Le mariage qu'elle avait organisé pour son fils était la preuve qu'elle avait perdu tout espoir pour lui.)
Ses enfants… L'attention d'un père protège un enfant de Maîtres sévères, de condisciples vulgaires, et de passants trop familiers. Connaissant leur situation, les gens avaient pitié de Jiang Yanli et de son frère. Les critiques de leur père – jamais d'encouragements ou de conseils – encourageaient les membres de la secte à les trouver faibles d'esprit comme de corps. La gentillesse de Yanli incitait les gens à se servir d'elle, et la rudesse de Cheng les incitait à l'éviter. Aucun entourage ne se formait autour d'eux comme il aurait été normal à leurs âges : flatteurs, troisièmes filles compétentes placées là par leurs parents, opportunistes de tous genres espérant une place et les faveurs de futurs héritiers. Rien. Les enfants de leur âge les fuyaient comme la peste. Sans doute disait-on qu'ils avaient le mauvais œil. Et maintenant, même ce futur de maîtres mal aimés était perdu, et ils n'étaient pas prêts à la vie de cultivateurs indépendant. Les sauvages, comme on les appelait dans ces contrées civilisées, ne pouvaient compter ni sur les ressources d'une secte prospère dans les mauvais moments, ni sur son secours dans une situation dangereuse. Ils étaient isolés. Certains gagnaient l'approbation d'une secte après quelques années, mais il fallait déjà prouver sa valeur et pour cela, survivre.
L'esprit rempli de terribles images, elle secoua la tête. Non. Pas ses enfants. Un cultivateur devait mourir, c'était sa destinée mais pas de cette façon stupide.
Elle allait parler à ses enfants.
L'art du traqueur requérait de la subtilité, qualité dont Madame Yu reconnaissait elle-même qu'elle était particulièrement dépourvue.
Peu importait. Ça n'était pas comme si elle avait encore de la fierté à préserver. Elle avait donc insisté pour que les rapports concernant Wei Wuxian continuent à lui parvenir – bien qu'elle ne puisse plus le réprimander – et réussi à faire croire à tous – trop facilement – que ce n'était qu'une tentative de plus d'établir son autorité sur l'orphelin. (Comme c'était dur, pourtant, de voir ses enfants, les yeux pleins de larmes et de reproches pour une punition qu'ils avaient eux-mêmes subie mille fois.) Le bon sens avait quitté le Quai des Lotus le jour où Wei Wuxian y était entré et ses mines faussement tristes ne faisaient qu'empirer la situation.
Elle le haïssait. Elle essayait de se purger de cette haine, de s'en défaire : il n'était pas responsable, ce n'était qu'un enfant… mais il avait brisé le miroir de ses illusions en mille morceaux et ne s'en était même pas aperçu. C'était insupportable.
Elle devait le supporter, pourtant. Sa dernière chance de laisser à ses enfants un souvenir un peu moins négatif ne lui laissait pas le luxe de la haine.
Elle étudia les agissements du garçon avec une intensité qui effrayait ses subordonnés. Il se sauvait de ses leçons… sauf quand elles l'intéressaient. Il était brillant… sauf quand il était incroyablement dense. Il était incapable de deviner les sentiments des gens en face de lui, sauf s'ils les lui criaient à la figure. Il n'avait aucun respect pour les désirs des autres. « Conséquences » n'avait pas de sens pour lui.
Curieusement c'est cette analyse qui aida Madame Yu à lui pardonner. Parce qu'elle pouvait imaginer, étant mère, les projets de Cangse Sanren pour l'éducation de son fils, projets mis à mal par le temps et sa mort inattendue.
Wei Wuxian était brillant en tout ce qui concernait le combat contre les esprits – l'essentiel pour le fils de cultivateurs indépendants et actifs.
Il lisait, retenait et analysait très vite. Comme quelqu'un dont l'accès aux bibliothèques est toujours court et se doit d'être productif.
Ses talismans étaient originaux et puissants. Encore une fois, Cangse Sanren ne pouvait pas se permettre d'avoir un fils vulnérable aux esprits qu'elle poursuivait. Trop risqué. En attendant d'avoir une épée, il devait pouvoir se protéger en attendant les secours.
Il ignorait le sens du mot « tabou », ne savait pas se tenir en société et était parfaitement ignorant dès qu'il ne s'agissait pas de cultivation. Cangse Sanren and son mari avaient quitté le Repaire des Nuages douze ans plus tôt et n'avaient depuis jamais remis les pieds dans une secte majeure. Personne ne savait s'ils étaient encore en vie – et en fait, personne n'avait su quand ils étaient morts. Leur fils avait mené une vie de vagabond, ne faisant partie d'aucun ordre, n'ayant aucune lignée et ne connaissant rien des obligations quotidiennes. La vie en société lui était parfaitement étrangère.
En résultat de son éducation tronquée et compromise, « conséquences » n'avait pas de sens pour lui. Toutes les punitions étaient donc injustes.
Le résultat de ces recherches fut qu'un matin très tôt, Madame Yu descendit sur le dortoir des enfants comme une tempête et, panier à la main, les réveilla en sursaut. Ils allaient, leur dit-elle, étudier la diplomatie et l'art des plantes sur le mont Gyshi. Toute la journée. Tout était prêt, ils avaient cinq kè pour s'habiller et se laver la figure. Non, Wei Wuxian n'était pas exempté. S'il faisait partie de la famille principale, comme l'indiquait sa présence dans la chambre de ses enfants (Grrrr !) alors il était compris dans le nouvel éventail de leçons qu'elle avait décidé de leur donner maintenant qu'ils étaient en âge.
Jiang Cheng et Jiang Yanli se précipitèrent dans la salle de bains, habitués à ses humeurs et sachant ne pas discuter. Wei Wuxian n'avait pas encore appris cette leçon. Il partit donc de la maison en vêtements de nuit, sous le bras d'une Madame Yu impassible et ignorant ses plaintes. Les cultivateurs, attirés par les cris et redoutant une nouvelle « persécution », se mirent à rire quand mis au courant de la situation. Quand les plus audacieux suggérèrent à Madame Yu de « laisser aller le pauvre enfant », c'est avec beaucoup d'acidité qu'elle répondit « Et porter le blâme pour l'avoir exclu des leçons réservées à la famille principale ? Merci ! » ce qui fit baisser les yeux à beaucoup, obligés de reconnaitre l'injustice de la situation.
Elle utilisa un rappel des leçons précédentes pour distraire ses enfants des cris pitoyables de leur pair et souligna sans colère qu'elle ne lui demandait rien qu'elle ne leur demandât pas et qu'eux ne criaient pas au martyre. Apprendre l'histoire du Quai des Lotus n'était pas une torture, quand même. Devant ses arguments, ils se refroidirent un peu. Ils avaient eu des leçons de ce type avec elle dans le passé, et si elles avaient été rares ces dernières années, c'était parce que leur père avait affirmé qu'ils étaient trop jeunes et ordonné qu'elle attende qu'ils soient plus mûrs. Le spectacle que Wei Wuxian leur donnait était donc, comme beaucoup de ses réactions, exagéré. Ne craignant plus pour leur « petit frère » (Grrr !), ils se mirent à dansoter gaiement au milieu des fleurs en récitant les attributs du terrain qu'on pouvait déduire des floraisons. Madame Yu vit avec plaisir que cette leçon, du moins, avait perduré et fit connaitre sa satisfaction.
Ils ne perdirent Wei Wuxian qu'à la limite du dernier village. Madame Yu avait voulu pouvoir affirmer ensuite qu'elle avait essayé de le retenir de toute ses forces… sans le blesser. C'est donc avec sincérité qu'elle put jurer par la suite qu'il lui avait glissé des mains comme un serpent de mer et aussi qu'il avait utilisé quelque chose, ce qu'elle lui reprocha en public et sans passion. « La force spirituelle est un excellent bouclier contre les différents esprits, et être toujours préparé est une bonne chose… mais dans un repaire de cultivateurs, c'est à la fois insultant et dangereux. Mon premier réflexe quand je sens une énergie inconnue près de moi, surtout en présence des enfants, est d'activer mon arme spirituelle - Zidian. J'aurais pu vous blesser, Wei Wuxian. » Et comme il essayait d'en rire, elle fit résonner sa voix dans la salle. « Ceux qui combattent les esprits ont des réflexes violents, Wei Wuxian. Vous pouvez faire sursauter la plupart des gens ici sans qu'ils dégainent leur épée, mais une touche d'énergie spirituelle et ils seront prêts au combat. Ne donnez à aucun l'occasion de regretter leurs actes. S'il vous plait. »
C'est le s'il vous plait qui impressionna le plus les spectateurs. Ils le virent comme un exemple de la Dame du Quai des Lotus, une cultivatrice responsable, surmontant son animosité pour veiller au bien de ses administrés. C'était en fait dangereux pour Wei Wuxian de surprendre des guerriers bien entrainés de cette façon et d'autres, mais jusque-là, ça ne dérangeait qu'eux. Maintenant que Jiang Fengmian pouvait imaginer le précieux enfant coupé en tranches par un garde trop zélé, il serait certainement plus sévère. Est-ce que cela aurait le moindre effet sur un enfant qui se sentait déjà prisonnier de règles trop sévères… Allez savoir.
(Wei Wuxian ignora complètement la portée du s'il vous plait comme il ignorait toutes les conventions sociales. Mais Madame Yu le vit comprendre ce dont elle parlait et l'assimiler. Peut-être cela l'encouragerait-il seulement plus à être plus rapide que les gardes, à esquiver leur réponse brutale, mais ce détail, au moins, il l'avait compris. Ce qui confirmait ses observations… mais n'améliorait guère les choses. Au contraire.)
Mais son but principal avait été accompli. Elle avait passé une journée en compagnie de ses enfants et leur avait enseigné de précieuses leçons. Elle ne savait pas si elle aurait la possibilité d'en donner d'autres mais chaque journée de plus était un cadeau non mérité. Elle avait au maximum deux ans avant que Jiang Fengmian décide, ou plutôt annonce qu'il nommait Wei Wuxian Premier Disciple et qu'elle soit obligé de quitter le Quai des Lotus en protestation. Qu'elle ne laisse pas ses enfants démunis, elle en priait tous les dieux. Passé était le temps de la vanité : elle devait remplir le premier devoir d'une mère envers son enfant, pour se faire pardonner de l'avoir mis au monde.
