Ce premier matin, elle fit mine de vouloir rattraper Wei Wuxian puis d'y renoncer pour ne pas laisser ses enfants seuls et perdus dans la campagne. L'intrus n'aurait aucun mal à regagner le village encore en vue et y passerait sans doute la journée à s'y empiffrer de sucreries, ce qui amoindrirait un peu l'effet quand il se plaindrait d'avoir été exclus. Il essaierait sans aucun doute de se faufiler plus tard pour assister à la leçon mais à ses propres conditions. Elle l'avait aussi prévu.
Elle entraina ses enfants, un peu tristes d'avoir « perdu » Wei Wuxian mais souriant de l'avoir vu rouler leur mère redoutée (et, oh, comme cela faisait mal !) à quelques lis de là, sur le sommet d'une colline herbeuse. La vue y était splendide : des centaines de fleurs y attiraient des milliers de papillons. Les couleurs en étaient presque étourdissantes. Après avoir laissé ses enfants courir, crier les noms des plantes qu'ils reconnaissaient et leurs vertus, elle les fit asseoir et reprendre leur souffle près d'elle. Jiang Yanli faiblit la première, d'abord, son niveau d'énergie étant le plus bas. Elle ne s'était pas améliorée, constata l'œil exercé de Madame Yu et cela l'agaça, car, quoique Jiang Yanli ait été un bébé fragile et ne dispose pas de l'énergie spirituelle de son frère, elle était en parfaite santé. Elle ne pratiquait juste aucune activité physique. C'était intolérable.
Quand Jiang Cheng les eu rejointes, elle leur offrit de l'eau dans une gourde de peau tirée de sa sacoche et l'ombre offerte par la large ombrelle qu'elle avait conjurée. Elle leur donna quelques morceaux de fruits séchés et les laissa mâchonner, se demandant par où commencer. Tout commentaire négatif à l'encontre de Wei Wuxian les braquerait ils n'écouteraient plus et guetteraient le piège. Il fallait qu'elle fasse de ces rencontres un pont logique entre la mère négligente qu'elle avait été et la situation actuelle.
Elle devait en faire une question de devoir. C'était la seule solution. Tout le monde savait que Yu Ziyuan était plus attachée à son devoir qu'à sa famille. C'était la seule motivation qu'ils croiraient: qu'elle veuille faire d'eux de parfaits héritiers. (Parce qu'ils ne croyaient plus en son amour, n'y avait peut-être jamais cru. Et ce qu'elle avait perdu, elle ne pouvait le regagner.) Et alors qu'elle acceptait ce fait, sa première phrase lui vint facilement.
« Avant tout, » leur dit-elle, « à l'abri des ragots et des oreilles curieuses, je vous dois des excuses. »
Jiang Cheng s'étrangla bruyamment sur un fruit. Jiang Yanli en fit de même, quoique plus discrètement. Madame Yu leur donna de l'eau, les aida à s'essuyer la figure et poursuivit sans croiser leur regard.
« Je suis une guerrière de Yu. A Meishan, les femmes élèvent leurs enfants en commun pour que même si une mère n'est pas pourvue d'une qualité, ses enfants ne manquent de rien. J'étais une enfant quand je suis tombée amoureuse de votre père il ne m'est jamais venu à l'idée que les choses seraient si différentes ici. Je pensais que Jiang Fengmian insisterait pour entrainer Jiang Cheng, oui mais c'est l'intérêt de la secte entière d'avoir des héritiers équilibrés et heureux. Il ne m'est jamais venu à l'idée que vous ne pouviez compter que sur moi. »
Elle aspira profondément et leva enfin les yeux sur eux. Ils étaient choqués mais elle pouvait déjà voir dans les yeux de Yanli le calcul alors que Jiang Cheng se concentrait profondément sur ses paroles.
Regardant sa fille, elle avoua ce qu'elle n'avait jamais dit tout haut mais que toutes deux savaient : « A Meishan, les femmes commandent et les hommes ne sont qu'une arrière-pensée. Je suis la troisième fille de la matriarche actuelle, faite pour mener des armées. Je n'ai jamais désiré autre chose qu'être une guerrière je savais que je serais légendaire. Et il me semblait évident qu'après moi, ma fille aînée… »
La douleur aperçue sur le visage de ladite fille avant qu'elle se détourne, et le reproche sur celui de son fils la brûlèrent profondément mais elle leur devait de continuer. « J'ai été déçue, Jiang Yanli, quand vous vous êtes révélée plus faible que je ne l'attendais. Ma précieuse fille aînée, celle qui devait être le couronnement de ma vie, de mes ambitions… »
Encore une seconde, dit-elle à sa fierté blessée, à la petite fille féroce qu'elle avait été, à l'adolescente ambitieuse et stupide qui l'avait menée là. « Mais j'avais tort. Yanli, j'avais tort. »
Les deux petites têtes se redressèrent, comme montées sur des ressorts et dans n'importe quelles autres circonstances elle en aurait plaisanté. Mais l'heure était trop grave. Elle continua donc, soutenant leurs regards pour prouver qu'elle était sincère.
« Une femme de Meishan – tout comme un homme, j'imagine, » fit-elle avec un regard d'excuse à son fils, « acquiert ses qualités en grandissant. Nous ne sommes nées qu'avec un ou deux traits dominants et quelquefois un rêve ou deux, mais c'est sur le chemin où la vie nous mène que nous apprenons ce dont nous sommes pourvues… et ce qu'il nous reste à apprendre. Ma mère, une de nos plus puissantes matriarches, est plus connue pour sa sagesse que pour ses prouesses militaires. C'est ce don qui lui a permis de garder notre secte forte et indépendante toutes ses années. Je mentirais, » se força-t-elle à ajouter, « en disant que vous me la rappelez, Yanli. Ma mère dans mes rêves fait toujours trois mètres de haut et sa voix résonne comme le tonnerre. Je me la rappelle brutale, libre avec ses mains – mais à présent je me demande si elle n'était pas ainsi juste avec moi, parce que c'était le seul langage que je comprenais. »
Comme ils la regardaient sans rien dire, peut-être avides d'autres informations, peut-être assommés par ce déluge d'informations après ces années de famine, elle poursuivit.
« Ce que je veux vous dire, c'est que la façon dont je vous ai traités, et sur laquelle tout le Quai des Lotus s'est apparemment appuyé pour vous juger – n'est pas un reflet de votre personnalité ou de vos compétences. C'est celui de ma jeunesse étourdie et capricieuse. Pour cela, je vous demande pardon. Vous n'êtes pas obligés de me pardonner, » se pressa-t-elle d'ajouter quand ils ouvrirent la bouche, effrayée à l'idée de leur extorquer quelque chose de plus. « Des années de mauvais traitement laissent des marques et certaines ne partent jamais. Je voulais juste que vous sachiez que je regrette profondément la façon dont je vous ai traités et que j'avais tort. »
Le silence qui suivit fut lourd de quelque chose, mais elle n'aurait pas su dire quoi. Pas hostile mais elle n'était pas certaine qu'ils sachent comment être hostiles après des années de répression, même Jiang Cheng avec son « mauvais caractère » bien connu.
Ils regardèrent tous trois les papillons danser, respirant à plein poumons l'air parfumé.
Elle reprit à voix basse.
« Je vous ai failli en tant que mère et je crains qu'il ne soit trop tard pour réparer ces fautes. Mais il y a un dernier devoir que je dois et veut remplir je pensais que j'aurais plus de temps mais qu'importe. Les leçons que vos mentors vous donnent sont incomplètes et adaptées au niveau d'enfants sans statut, bien insuffisantes pour de futurs cultivateurs. Il est important que vous deux – oui vous aussi, Jiang Yanli – soyez préparés à ce monde que nous disons le nôtre, celui des Cinq Sectes, qui est bien différent que ce qu'il apparait à travers les persiennes de Yunmeng. Pour cela vous devez comprendre ses principes, ses idéaux mais aussi ses réalités, sur quelles bases il a été construit, avec quel matériel, et comment il change, année après année. Je ne vous dirais pas quelle place vous y occuperez : rappelez-vous que mon destin a été très différent des autres filles de Meishan Yu et que votre vie aussi peut prendre un virage brutal – que vous le vouliez ou pas. Rien n'est certain dans la vie prévisible oui, mais le reste est à la merci des dieux et des femmes. »
Elle voyait qu'elle les perdait, son discours un peu vague les renvoyant à ceux des mentors qu'elle décriait : beaucoup de principes, très peu de réalité.
« Pour cette première leçon, je vous demanderais simplement : qu'est-ce qu'un cultivateur ? »
Les enfants se regardèrent et communiquèrent à grand renfort de sourcils et de grimaces. Elle laissa le silence s'étendre, détournant le regard pour ne pas les intimider.
« Quelqu'un qui maîtrise l'énergie spirituelle ? » se risqua timidement Yanli.
« Hmmm, » fit Madame Yu sans cesser d'admirer les papillons. « Mais n'y a-t-il pas des bandits qui attaquent les voyageurs avec cette même énergie ? »
Cette fois le silence fut rempli de chuchotements.
« Quelqu'un qui se bat contre les esprits ! » affirma Jiang Cheng.
« Ce n'est pas une mauvaise réponse, » fit Madame Yu, « mais est-ce que les prêtres du Sud ne font pas la même chose, armés seulement de leurs prières ? En plus de bénir les champs ? »
Les chuchotements se firent plus long et moins discrets et Madame Yu ramena lentement son attention sur ses enfants.
« Ne vous accablez pas. Je vous ai posé cette question précisément parce que la réponse n'est pas aussi simple que le pensent la plupart des gens. Le nom de « cultivateur » a été crée pour décrire une certaine catégorie de gens aux aspirations, aux activités et aux talents très différents. Mais à la base, un cultivateur c'est quelqu'un qui essaie d'être vertueux. »
Ils la regardaient avec incrédulité et de la part de Jiang Cheng, presque de l'indignation.
« Vertueux ? » firent-ils presque en chœur et Jiang Yanli rougit et baissa les yeux.
Madame Yu rit sans pouvoir s'en empêcher mais se reprit en les voyant se raidir, incertains de l'attitude à adopter.
« Pardon, » fit-elle. « Oui, un cultivateur « cultive » l'énergie spirituelle et le plus souvent s'en sert pour combattre les esprits sans repos… mais pourquoi ? »
Quatre yeux vides accueillirent sa nouvelle question. Elle se retint de rire encore une fois et reprit.
« Pourquoi ne pas rester à la maison ? Nos talismans nous protègent, nous avons des terres à foison et nous ne manquons de rien. Pourquoi prendre des risques au lieu de nous occuper de nos affaires ? »
« Mais… et les paysans ? » demanda Yanli, un peu troublée.
Madame Yu haussa les épaules.
« Nous ne régnons que sur nos disciples et ceux qui vivent sur nos terres. Nous ne sommes les seigneurs d'aucun paysan. »
« Mais… au-dehors ! » s'exclama Jiang Cheng oubliant sa peur dans son indignation. « Ils ne peuvent pas se défendre ! »
« Pourquoi serait-ce notre problème ? » demanda sa mère avec curiosité, les laissant tous les deux muets et les yeux écarquillés.
Mais ils étaient brillants, ses enfants et ne tardèrent pas à relier les points.
« Parce que c'est bien, » insista Yanli, doucement mais sans détourner le regard.
« Parce que c'est notre devoir ! » brailla Jiang Cheng, toujours indigné de cette offense à ses principes.
Ziyuan rit encore une fois, cette fois sans se retenir.
« Et ? » fit-elle entre deux éclats de rire.
Les enfants se regardèrent, échangèrent un hochement de tête déterminé set se tournèrent vers elle, satisfaits d'avoir résolu l'énigme.
« N'importe qui peut cultiver l'énergie spirituelle et combattre les esprits, » commença Yanli.
« Mais seul celui ou celle qui se sert de ses pouvoirs pour défendre les autres est un cultivateur ! » exulta Jiang Cheng.
De nouveau sérieuse, elle les regarda.
« Vous connaissez donc la signification du mot « cultivateur », tel qu'il a été créé. Vous avez quelques notions de ce que « vertueux » veut dire. Mais je parlais d'essayer, et vous avez ignoré ce mot, qui est pourtant très important. »
Ils étaient pendus à ses lèvres.
« Une cultivatrice n'en est pas moins une femme - ou un homme ! - avec des qualités et des défauts. Être vertueux une fois de temps en temps, quand le cœur vous en dit est aisé mener une vie vertueuse est difficile, frustrant et compliqué. Placer le bien des autres en tête de vos priorités n'est pas un instinct naturel chez la femme – ou chez l'homme. Quand de plus s'en mêlent des questions de famille, de tradition, d'héritage, de conflit personnel… être vertueux est une chose. Le rester ? Demande du travail et une bonne connaissance de soi. »
Elle les laissa absorber ses mots et commencer à s'en imprégner. Intérieurement, elle déplorait le temps perdu. C'était la première leçon fondamentale ! Vraiment, aucun de leur tuteurs… ?! Mais pourquoi ?! »
Extérieurement elle restait parfaitement calme, agitant nonchalamment une tige de fleur qu'elle venait de briser.
« Contemplez, » fit-elle sur un ton égal, « les différences entre les grandes sectes. Les Lan pensent que la vertu est dans la sérénité, qui leur permet de se détacher des biens de ce monde et de se montrer plus justes envers ceux dont ils ne partagent pas les vues. Les Nie savent que leur vertu est dans la force des armes qui leur permet de combattre partout l'injustice. Les Jiang, eh bien, poursuivez l'impossible avait l'habitude de se référer à la recherche de solutions aux problèmes des autres. Leur vertu prenait racine dans la sagesse et la diplomatie. »
Elle fit semblant de ne pas remarquer leurs expressions incrédules.
« Les Jin sont certains que la vertu est dans la richesse qui leur permet de s'élever au-dessus des passions et d'aider ceux qui en ont besoin. Les Wen affirment que la vertu est le pouvoir qui leur permet de changer le monde – et d'accomplir les objectifs des quatre autres sectes. Mais rappelez-vous : la cultivation est un acte individuel. Pour que ces objectifs soient atteints il faut que chaque cultivateur de chaque clan essaie d'être vertueux. »
Le silence était pensif et comme elle l'aimait ! Elle n'aurait pas cru qu'enseigner soit si plaisant.
« Mais… » demanda une Yanli un peu hésitante. « Et s'ils échouent ? »
« Ah, » fit une Madame Yu de nouveau amère. « Alors c'est le chaos. »
Alarmés par le mot, ils redressèrent la tête vivement et elle dut se reprendre rapidement.
« Enfin… c'est le devoir d'une cultivatrice – et d'un cultivateur, pardon – d'essayer et d'essayer encore. Parce que la vertu parfaite est impossible à atteindre et que c'est un travail de tous les jours de s'en rapprocher. »
« La prochaine fois, » fit-elle en se relevant avec précaution – elle ne s'exerçait plus assez, visiblement ! – « je vous parlerait des Lan et de leurs milliers de règles. »
Ils firent la grimace avant d'acquiescer poliment. Bien. Peut-être que Wei Wuxian serait suffisamment rebuté par l'idée de règles pour surmonter son envie de se mêler de tout. Peut-être.
« Devons-nous répéter la leçon à Wei Wuxian ? » demanda Jiang Cheng avec précaution en descendant la colline.
Comme s'ils n'allaient pas le faire de toute façon. Mph. Mais elle devait rester fidèle à son rôle et donc pinça les lèvres avant d'acquiescer.
« Pourquoi pas. Mais la prochaine fois, faites-lui bien comprendre qu'il doit être là en personne ! Ça ne lui ferait pas de mal, d'entendre parler de règles… »
Et quand ils cachèrent leurs gloussements dans leurs manches, elle compta ça pour une victoire.
