« La prochaine fois » prit place trois jours plus tard. Deux jours de scènes parfaitement orchestrées plus tard, de poursuite d'un Wei Wuxian déterminé à ne pas être trainé à une leçon de plus, de dialogues de sourds avec un Jiang Fengmian qui ne voulait pas que son protégé soit exclu de leçons auxquelles il refusait pourtant d'assister… mais le résultat était là. Quand Madame Yu entraina ses enfants avec leur matériel d'écriture, Wei Wuxian s'était évaporé du domaine central. Quelques recherches mollement orchestrées par des disciples amusés ne donnèrent rien et certains rirent derrière son dos. Elle riait aussi, intérieurement. Quand son mari la blâmerait, elle l'inviterait à attraper son anguille lui-même et à arrêter de le soutenir dans sa paresse. Ça devrait lui assurer une semaine de répit.
Et cette fois, une fois quitté Lotus Pier, elle tourna à gauche.
« Mère ? Nous n'allons pas sur la colline ? » demanda une Jiang Yanli un peu déçue.
« Il y aura d'autres occasions, petit oiseau, » fit Madame Yu en ignorant la rougeur de sa fille, peu habituée à des surnoms de la part de sa mère. « Comme Wei Wuxian s'est… absenté » – ils rirent – « j'ai pensé que rien ne nous empêchait de passer la matinée dans le Cœur du Lotus. »
« Ooooh ! »
Ce fut la réplique en chœur de ses enfants qui eurent soudain l'air très jeunes avec leurs yeux écarquillés. Le Cœur du Lotus était, sinon le plus, au moins un des endroits les plus sacrés du Quai des Lotus. L'énergie spirituelle y était abondante et pure et sa fonction principale était d'aider les Jiang à se recharger. Certains Jiang, en tout cas. Car le lieu était lié à la lignée principale et seuls eux pouvaient y pénétrer. Sans exception. Elle n'aurait donc pas pu y inviter Wei Wuxian même si elle l'avait voulu et pourrait toujours argumenter qu'elle n'aurait pas mené sa leçon là s'il avait été présent.
Mais elle ne voulait plus penser à Wei Wuxian.
(Elle n'aurait pas toujours ce luxe.)
Sur le chemin du lieu sacré, les enfants dansotaient encore, tout excités. Les rares cultivateurs qu'ils croisèrent riaient de les voir aussi heureux.
Bientôt il n'y eu plus personne et l'influence apaisante du lieu se faisait déjà sentir.
Ziyuan avait passé peu de temps dans le square surplombant une pièce d'eau, suivant une tradition millénaire. A son impétuosité, le calme avait toujours semblé menaçant, et il lui paraissait toujours entendre des reproches dans la brise. Mais elle avait le droit d'y entrer. Elle était Jiang par mariage et ce jour elle avait décidé d'exercer ce droit.
(Elle était encore un peu intimidée, mais la barrière de bambous s'ouvrit sous ses mains sans hésitation. Elle laissa entrer les enfants, alla pour les suivre puis murmura un « merci » enfantin dans l'air vide avant de lâcher la barrière et de s'éloigner très vite. Le vent lui caressa la joue mais elle refusa d'y penser. Elle devait rester déterminée.)
Ses projets furent un peu délayés, pourtant, car l'énergie spirituelle du lieu était plus pure et abondante que ce à quoi ses enfants étaient habitués. Ils s'en enivrèrent et tournèrent en rond, follement, pris de vertige. Jiang Yanli fut bientôt débordée et dut s'allonger sur l'herbe tandis que Jiang Cheng, inquiet mais incapable de s'empêcher de rire, était pris d'une crise de hoquet.
Madame Yu passa donc la première heure à leur enseigner – leur enseigner ! ils auraient déjà dû connaitre cet exercice par cœur – à respirer. « La respiration, » leur dit-elle « est un des outils essentiels de la cultivatrice. »
« Et du cultivateur ! » trompeta Jiang Cheng qui s'habituait petit à petit à ses tics.
« Et du cultivateur, vous avez parfaitement raison, Jiang Cheng. C'est pour cela que les premiers cultivateurs – vous voyez, je peux y arriver si je m'applique… »
Leur fou rire reparti, il leur fallu du temps pour se calmer.
« Pardon. C'est pour cette raison que les premier cult-i-va-teurs furent des moines. Leur habitude de la méditation et du détachement terrestre leur permet d'être plus sensibles à l'énergie spirituelle. Mais plus sensible n'est pas toujours une bonne chose ! Une paysanne ordinaire, par exemple, si elle pouvait pénétrer ce cercle, ne ressentirait rien et pourrait vous tuer avec un rocher pendant que vous êtres sous l'emprise du vertige. «
Pas l'exemple le plus approprié, Yu Ziyuan, s'admonesta-t-elle. Gentiment, souviens-toi.
Rire et hoquet avaient cessé net, par contre.
« D'un autre côté, c'est une relation réciproque : l'énergie spirituelle est plus sensible à vos humeurs. Il est possible que votre élan de peur devant l'assaut de cette paysanne provoque un typhon qui l'emporte au loin… elle et la moitié des toits de la contrée. Il est donc très important pour un cultivateur, quel que soit son sexe, de maitriser ses humeurs, de peur d'être un danger pour tout le monde, y compris sa personne même. »
Elle était très fière d'avoir réussi à éviter le problème du genre, et les sourires approbateurs des enfants renforçaient son plaisir. Elle était peut-être un peu ridicule. Qu'importe.
Elle leur enseigna donc les rythmes de respiration de base, façon Meishan Yu (« si vos tuteurs voulaient faire de vous de parfaits Jiang, ils avaient des années pour s'y mettre !), la façon d'entrer dans une transe légère, comment se guider ou un autre vers le sommeil, comment s'énergiser et concentrer cette énergie… Jiang Cheng s'endormit bien vite c'était généralement le cas au cours du premier apprentissage. Pour une personne tendue, la relaxation de la transe incitait à récupérer le sommeil en retard. « Ce qui est très bien ! » expliqua-t-elle à Yanli, « parce qu'une cultivatrice mal reposée a du mal à équilibrer son caractère et à prendre les bonnes décisions, ce pour quoi il faut prendre soin de soi-même. Ce n'est pas de l'égoïsme, c'est un service rendu aux autres. Si une cultivatrice a des responsabilités, son humeur et sa santé sont importants. C'est pourquoi Maîtresses de secte et héritières ont généralement des disciples pour les servir afin d'être libres des obligations terrestres et prêtes à servir les autres dans leur rôle particulier. »
Yanli avait remarqué que cette méthode n'était pas employée pour enseigner son frère, Madame Yu en était sure. Mais avait-elle remarqué qu'à aucun point ces derniers jours les mots Jiang Cheng et héritier n'avaient été prononcés dans la même phrase ? Probablement pas et ce n'était pas le moment d'en parler. Il viendrait.
Madame Yu profita du sommeil de Jiang Cheng pour enseigner des méthodes plus poussées à Yanli qui s'en imbiba comme une éponge. Elle objecta pourtant faiblement : tout cet entrainement n'était-il pas gaspillé sur elle ? Avec son faible pouvoir spirituel…
« Yanli, » fit Madame y fermement, « moins d'énergie veut dire plus de contrôle et beaucoup de méthodes de haut niveau demandent de la subtilité. Je vous rappellerais aussi que les esprits ne se soucieront pas de votre niveau : il faudra bien vous défendre alors, vous et tous ceux sous votre protection. »
Devant le regard incrédule de sa fille, elle pinça les lèvres,
« Les deux faiblesses du paysan face aux esprits sont d'une part son manque de force spirituelle et de l'autre son ignorance. En tant que part d'une grande secte, tu sais au moins quels lieux éviter, quelles herbes brûler et les rituels de base. Encore une fois, crois-tu que dire à un esprit « oh en fait je n'ai pas le niveau » va changer quoi que ce soit ? »
Yanli restait abasourdie et embarrassée. C'était certainement un nouveau discours pour la demoiselle de la maison Jiang qu'on traitait habituellement comme une handicapée !
« Mais même si vous n'aviez pas de pouvoir spirituel, Yanli, » fit plus gentiment sa mère, « la respiration vous aiderait à courir plus vite. Et de ce côté, quelle excuse avez-vous ? Tu es peut-être née en avance, ma fille, mais tu n'as plus eu le moindre problème physique depuis l'âge de cinq ans. Aucun entrainement physique ne t'es interdit ! »
Sa fille avait l'air dépassé, alors Ziyuan lui enseigna une méditation simple et l'encouragea à communier avec ce lieu « qui a connu ta grand-mère, une femme de valeur ! » où reposait son héritage. A regret, elle éveilla gentiment Jiang Cheng et profita de son état second pour lui enseigner les mêmes méthodes. Sans surprise, il était meilleur quand il ne réfléchissait pas. Dès qu'il eut assez repris conscience pour réaliser ce qu'il faisait, il se bloqua.
Avec tristesse, Madame Yu réalisa qu'elle ne le connaissait pas assez pour savoir exactement quoi lui dire. Elle allait devoir procéder par essais et erreurs. (Ça ne pouvait honnêtement pas être pire que l'étendue de rien qu'il avait manifestement reçu comme éducation.)
« Jiang Cheng, savez-vous ce qu'est un génie ? » lui demanda-t-elle gentiment.
Il se recroquevilla sur lui-même, comme attendant les coups.
« Quelqu'un comme Wei Wuxian ? » souffla-t-il.
Pendant un instant elle vit rouge, littéralement, et ne voulut rien plus intensément que de revenir à Yunmeng et de tuer Jiang Fengmian de ses propres mains. Quand elle sentit son fouet réagir à ses émotions, elle se força à se calmer.
Plus tard, se rappela-t-elle. Ne fais pas payer d'autres pour tes erreurs. Jiang Cheng a deux parents. Sois celui que tu n'as jamais été et laisse Jiang Fengmian à ses choix.
« Mais exactement, » insista-t-elle. « Savez-vous ce qu'est un génie ? »
Il secoua la tête, la regardant de ses grands yeux sombres et gardés.
« Un génie, » lui dit-elle, « est quelqu'un qui n'a pas besoin de travailler. Quelqu'un qui comprend, immédiatement et sans effort ce qui est devant elle ou lui. L'on peut, comprenez-vous, n'être génie que dans un seul sujet, ou en toutes choses. Un génie, c'est quelqu'un pour qui apprendre est facile. Comprenez-vous ? »
Il hocha lentement la tête, distrait par cette définition toute simple.
« Mais la vie n'est pas facile, » continua-t-elle en choisissant ses mots. « Et donc les génies sont extrêmement rares. C'est pourquoi on en fait tant de cas. »
Jiang Cheng émit un son surpris. Yanli, qui avait émergé de sa méditation quelques minutes plus tôt, rosées et sereine, posa une question.
« Comme d'un miracle ? »
« Exactement comme d'un miracle. Bien raisonné, Yanli. »
Elle ignora poliment le rougissement de sa fille – même si pincer ces joues était vraiment tentant – et enchaina.
« Un miracle est une occasion tellement rare et remarquable que le souvenir en perdure dans les mémoires et dans les conversations. De même, un génie laisse généralement des traces dans l'histoire par ses inventions, ses actions et sa philosophie. Encore une fois, l'on peut être un génie dans un seul domaine, donc rien n'empêche l'individu en question d'être une terrible personne. »
Soudain l'ambiance se fit tendue et elle mit quelques instants à comprendre. Oh. Ils pensaient qu'elle allait attaquer Wei Wuxian et l'accuser d'être un monstre.
Elle resta impassible et leva les yeux au ciel dans son esprit. Il allait falloir surmonter ces petites sensibilités. Tout n'était pas à propos de Wei Wuxian ! Elle se reprit quand la honte la saisit. Tout n'était pas à propos de Wei Wuxian, non. Ça n'était pas parce que son mari avait décidé d'ignorer tout le reste qu'elle pouvait se permettre ce luxe. Sois plus sage, Yu Ziyuan, se dit-elle. C'est le seul chemin qui t'est ouvert, à présent.
« Les grandes sectes aiment à se vanter de leurs génies, » continua-t-elle sous leurs regards suspicieux. Une des affirmations qui revient régulièrement est qu'il y en a au moins un par génération, ce que je n'ai certainement pas constaté moi-même. Comme je le disais, ces gens sont rares. Par exemple, vous n'en êtes pas un, Jiang Cheng. »
Il recula, comme frappé, mais resta résigné.
« Moi non plus. »
Jiang Cheng se figea. Vu son regard surpris, il n'y avait pas pensé.
« Ni votre sœur, votre père, les membres de son conseil, vos tuteurs, les disciples principaux… Je pourrais continuer longtemps. Je sais que les Jades Parfaits de Lan ont cette réputation, mais je les ai rencontrés ils s'entrainent comme tout le monde et sont surclassés par certains : seule leur politesse est inhumaine. »
Cette dernière phrase les fit rire, comme elle l'avait espéré. (Elle était sincère, pourtant.)
« Il y a beaucoup de choses à dire sur la secte Lan. La prochaine fois, peut-être. Mais pour en revenir à mon sujet : très peu de gens sont des génies. Le reste d'entre nous doit suer et saigner pour devenir meilleur, c'est le destin de la femme… pardon, Jiang Cheng – et de l'homme. Et bien sûr que vous vous sentez inférieurs : à quel enfant de votre âge vous comparez-vous ? Suivant le même entrainement ? Vous comparez-vous à votre père, avec ses années, l'éducation qu'il a reçue au Repaire des Nuages, ses années de combats spirituels ? »
Cette idée les laissa pensifs.
« Vous comparez-vous à moi, élevée dans les déserts de Meishan pour être une guerrière et dont la seule idée était d'impressionner ma mère, la matriarche, et d'être la meilleure de mes sept sœurs ? »
Ce détail leur fit écarquiller les yeux. Oui, ils pouvaient imaginer la rage qu'elle avait mis à être la meilleure, hein ?
« Vous comparez-vous aux disciples qui ne sont acceptés dans une secte que s'ils sont parvenus à un certain niveau de cultivation ? Et dont le séjour et le bien-être sont dépendent de leurs progrès ? »
L'expression de Yanli s'était assombrie. Le visage de Jiang Cheng trahissait qu'il cherchait encore à comprendre.
Elle leur laissa un instant pour absorber ces nouveaux détails.
« Votre position – à vous deux ! – est unique dans la secte. Vous seuls avez reçu, par circonstances et par négligence, le choix d'être cultivateurs ou non. Mais « bon » ou « mauvais » n'a jamais été une possibilité. Une fois que vous avez commencé à cultiver, on vous demandera le meilleur de vous-même. Qu'importe si Yanli doit apprendre à se battre pour compenser son faible pouvoir spirituel. Qu'importe si Jiang Cheng doit s'obliger à réfléchir. Personne ne vous demandera – personne n'aurait jamais dû vous demander ! – si vous pouvez cultiver. »
Elle les laissa reprendre leur respiration.
« Vous pouvez quitter la secte. C'est une possibilité. »
Elle les avait choqués.
« Vivre dans une bonne famille de gens normaux. Vivre en paix, administrer des affaires, n'ayant pour devoir que de vous marier et de propager le nom qui vous a été donné. Mais un cultivateur se doit d'essayer d'être vertueux. Avec autant d'accentuation sur essayer que sur vertueux. Il vous faut essayer, Jiang Yanli, Jiang Cheng. Le résultat importe peu. Quand on n'est pas un génie, rien n'est facile et les progrès se comptent jour après jour. »
Ils hochèrent la tête, pris dans leurs pensées. Yu Ziyuan, soulagée, se permit de regarder le ciel et de lui adresser ses remerciements. Si elle ne pouvait leur transmettre que ces deux principes, ils ne seraient pas perdus. Un cultivateur est quelqu'un qui essaie. Et ils n'étaient pas inférieurs.
C'était l'espoir qu'elle venait de leur offrir.
