Le texte d'origine commence à remonter un peu, mais je repensais aux petites histoires écrites pendant octobre il y a deux ans et je me disais que certaines méritaient davantage. Voici la première, que je viens juste de terminer (l'autre à laquelle je pense concerne Mori Yuki et le bakeneko, je ne sais pas encore s'il y en aura d'autre). La première section est le texte de 2022 et les trois suivantes des essais que je n'ai pas voulu supprimer. L'histoire développée à partir des deux premiers paragraphes commence donc vraiment à la quatrième section, à "Le renard disparut de lui-même…".


The Boogeyman\ The Captain

Depuis depuis, Mamoru était à la fois tellement différent et tellement semblable. Il restait en lui une part permanente de celui qu'il avait été. Il avait le même sourire, le même sens de l'humour, les mêmes goûts. Il se comportait presque de la même manière qu'avant avec sa famille et ses amis. Il faillait juste ignorer sa nostalgie et sa colère. Ignorer, surtout, son teint blême, les dents trop pointues et trop nombreuses dans sa bouche, et surtout la blessure noircie là où aurait dû se trouver son œil.

Il aurait dû être mort. Son entourage le savait, ils étaient chanceux qu'il soit encore là. Mais parfois… parfois, Mamoru geignait dans la nuit d'une douleur qu'il n'était plus censé ressentir. Parfois, son rire s'éteignait sans raison, au détour d'une conversation, et il y avait dans son œil intact les traces d'une faim qu'il ne se permettait jamais d'assouvir devant eux et sur laquelle ils s'étaient tous abstenu de poser la moindre question, tacitement. Il était… autre chose. Il était toujours Mamoru. Mais il était impossible d'ignorer qu'il appartenait à la nuit, maintenant.


Il aurait dû être mort. Son entourage le savait, ils étaient chanceux qu'il soit encore là. Mais parfois… parfois, Mamoru geignait dans la nuit d'une douleur qu'il n'était plus censé ressentir. Parfois, son rire s'éteignait sans raison, au détour d'une conversation, et il y avait dans son œil intact les traces d'une faim qu'il ne se permettait jamais d'assouvir devant eux et sur laquelle ils s'étaient tous abstenu de poser la moindre question, tacitement. Personne n'osait encore en parler à voix haute. Mamoru lui-même préférait ça ainsi, même si ce n'était qu'une comédie. Certains jours, quand il était de très mauvaise humeur, cela lui donnait l'impression que sa vie était devenue une très mauvaise farce. Comment cacher son œil manquant et sourire la bouche fermée pouvait-il suffire à faire oublier ce qu'il était devenu quand la femme qui l'avait ramenée lui avait elle-même dit, avec un regard qu'il n'avait jamais oublié, qu'il ne serait jamais le même? Il était… autre chose, maintenant. Il était toujours Mamoru. Mais il était impossible d'ignorer qu'il appartenait à la nuit, maintenant.


Il revint à la mi octobre, quand l'énergie ambiante commençait tout juste à être assez forte. Starsha s'excusa. Au début, il ne comprit pas pourquoi.


Il distinguait des ombres. Partout. Tout le temps. Ce fut peut-être ce qui expliqua sa réaction, quand il se vit dans un miroir pour la première fois. Elle n'avait pas pu sauver son œil trop endommagé, il le savait, mais il eut du mal à comprendre ce qu'il voyait - ce devait être un problème qu'avait son seul œil. Forcément. Ce n'était pas vrai, cette chose noire, là, dans son visage. Ce ne fut que quand ses doigts rencontrèrent la peau de son visage Il qu'il réalisa. C'était… ce n'était même pas un œil mort et blanc, comme il aurait dû, mais une abomination.

Il passa des heures, par la suite, à tâter ce bout de peau noircie et sèche - si tant que c'était de la peau - et à deviner en dessous la paupière et la mince ligne des cils collés, les mouvements du globe oculaire. Il ne demanda jamais à Starsha ce que c'était. Il ne voulait pas savoir.


Le renard disparut de lui-même dans la première semaine de novembre, quelques jours à peine après le jour des morts, probablement reparti vivre dans la forêt une fois les flammes évaporées. Sanada ne nota sa disparition qu'au moment où il réalisa que ses canines, devenues anormalement longues, rétrécissaient. Ce fut à peu près au même moment que Niimi s'aperçut avec satisfaction que les objets cessaient de bouger autour d'elle - elle pourrait sûrement récupérer son téléphone, une fois que l'énergie résiduelle aurait disparu. Mori dit au revoir à Mirenel à regret et le chat redevint un simple chat, après quoi elle alla passer du temps avec Kodai et leur tout nouvel animal de compagnie. Après s'être émerveillé de ce que la magie des morts faisait aux lapins et aux chevaux, Dessler déclara qu'il avait hâte à l'année prochaine, sa guide riant sous cape et sa fille regrettant déjà les deux oreillers sur pattes.

La seule chose qui ne changea pas (hormis le porg nouvellement baptisé qui répondait depuis peu au nom de Nao Mori-Kodai, mais personne n'était certain que ces créatures étaient vraiment magiques) fut Mamoru.


Il faisait nuit mais il ne dormait pas. Sanada avait fini par comprendre sans difficulté, au fil des nuits, en l'entendant se retourner et se lever quand il croyait que son conjoint dormait, que Mamoru ne dormait jamais vraiment. C'était la toute première fois, cependant, que Mamoru n'essayait pas de faire semblant. Il était dans la cuisine. Dans le noir. En train de marmonner à son verre d'eau. Il releva la tête quand Sanada alluma la lumière.

-Tu crois que je peux encore mourir? fut le début de la conversation.

Sanada eut une seconde d'hésitation et décida qu'il ne servirait probablement à rien d'essayer de ramener la conversation à quelque chose de plus simple.

-Pourquoi? demanda-t-il donc, prudemment.

-Ça fait… plus de deux mois, maintenant.

-Trois, rectifia Sanada, mais Mamoru ne parut même pas l'entendre.

Il avait à nouveau cet air perdu, comme s'il n'avait littéralement pas entendu. Ce n'était pas rare, depuis. Pourtant, Mamoru s'était soumis à tous les tests possibles et inimaginables, et Sanada avait vérifié les résultats de chacun d'entre eux. Et Mamoru n'était absolument pas sourd. C'était plutôt… comme si son cerveau se déconnectait pendant une seconde ou deux. La fatigue, se justifiait Mamoru lorsque Susumu, Kaoru ou Sanada lui-même évoquait la question. L'instant d'après, Mamoru clignait de l'œil et esquissait un sourire incertain.

-Tu n'as pas vu d'autres phénomènes, depuis?

-Aucun. Mais ce genre de choses arrive.

-Jamais aux humains!

Pendant une seconde, Sanada eut l'impression que Mamoru le dévisageait au travers de la peau noire, à la place de son œil. Mamoru jurait pourtant sur tout ce qu'il connaissait qu'il ne voyait plus rien, de ce côté-là. Il ne sut quoi répondre, parce que c'était vrai. La magie du monde des morts n'agissait jamais que temporairement sur les humains, même si certains y étaient plus sensibles que d'autres.

-Starsha n'est pas humaine, objecta-t-il en désespoir de cause.

-Ça ne me dit toujours pas ce que je suis, moi.

Le verre d'eau sur la table était resté intouché. Mamoru n'en avait pas pris une gorgée.

-Tu n'as pas soif?

-Soif? Non, pourquoi?

-Le verre.

Mamoru eut l'air surpris.

-Je… Tout à l'heure, peut-être. J'ai dû penser à autre chose.

Son rire n'avait pas grand chose de joyeux.

-J'en perds des bouts, hein?

Toujours cet œil. Mais Mamoru baissa vite la tête.

-Kaoru devrait revenir vivre ici. J'irais prendre l'appartement.

-Kaoru aime être seule.

-Sauf qu'elle, elle ne te fait pas peur.

Sanada en fut bouche-bé pour un instant.

-Tu crois que si j'avais vraiment peur de toi, tu serais encore là? Que je vivrais avec toi, que je dormirais avec toi toutes les nuits?

Mamoru gratta distraitement le rebord de la forme sombre, dans son visage. Quoi que ce soit, elle était lisse et glissait dans la peau, sans la la moindre imperfection, pas comme une blessure ou le rebord d'une prothèse. Il n'y avait absolument rien sur quoi mettre le doigt.

-J'aurais peut-être dû suivre Starsha tout de même.

-Non! protesta Sanada, un brin trop fort. Tu ne serais pas revenu avant des mois… si jamais tu serais revenu.

Il attrapa la main de Mamoru en s'assoyant face à lui, deux choses que Mamoru parut enregistrer en retard.

-Mais je serais revenu, Shiro. Bien sûr que je serais revenu.

-Ou peut-être que tu serais devenu quelqu'un d'autre.

-Shiro, reprit Mamoru, prononçant son prénom dans un souffle désabusé, je suis déjà quelqu'un d'autre.


Aurait-il dû répondre? Ajouter quelque chose? Il ne savait pas. Shiro se rappelait trop bien de la première fois, à la mi-octobre - il devait avoir vingt-et-un ou vingt-deux ans -, lorsqu'il avait senti pendant la nuit ses canines pousser et ses yeux distinguer l'obscurité comme une teinte à part. Comment il avait dû sortir affronter le regard des autres. Comment il avait même cessé de se sentir humain, aussi touché par la magie qu'il pouvait l'être; et le soulagement, quand il avait senti la magie refluer dans l'air! La deuxième année avait été moins terrifiante. Aujourd'hui, c'était presque normal. À chaque année, la magie revenait, mais c'était temporaire.

Mamoru en était à sa deuxième "première" année, et chez lui, les changements ne disparaitraient jamais.

Regrettait-il, parfois, de ne pas être mort? Sanada secoua la tête. Il ne devait pas penser comme ça. C'était toujours leur Mamoru. Même s'il aurait pu ne pas être là.

Niimi répondit aussitôt, quand il appela.

-As-tu peur de Kodai? fut sa première question.

Niimi ne fut même pas surprise.

-A-t-il subitement découvert qu'il aimait les steaks bien saignants ou est-ce parce qu'il refuse de sortir durant l'après-midi, les jours de soleil?

-Il a des absences. Même pendant la nuit.

Il y eut un instant de silence, le genre de silence dans lequel Sanada pouvait entendre Kaoru jouer avec un objet sur son bureau et regarder son ordinateur.

-Et il pense que j'ai peur de lui. Il parlait de son œil. Il se demandait si tu aurais préféré vivre ici à sa place.

-Vivre avec toi? Sur le papier, c'est tentant, mais en une semaine nous ne nous parlerions plus jamais.

Un autre silence. Cette fois, Sanada pouvait presque voir Niimi baisser toutes les fenêtres sur son ordinateur pour se concentrer sur la discussion.

-Pourquoi appelais-tu? Veux-tu que je vienne parler avec lui?

-Non... Si tu viens essayer de le comprendre, c'est vous qui ne vous parlerez plus dans une semaine.

-Shiro, répondit Kaoru avec un petit rire, je fais aussi partie de ce couple.

-Tu as ta place et j'ai la mienne. Et ta place, ce n'est pas d'être sa psy ou sa mère.

-Alors, pourquoi appelais-tu?

-Parce que je suis désespéré! Il a envisagé de partir.

-Partir où? s'étonna Niimi.

-Où crois-tu? Avec la déesse.

Un blanc - pas un silence, pas avec Kaoru figée devant son écran, incapable de trouver les mots.

-Il a voulu partir avec Starsha?

-Elle lui a probablement offert une place, juste en le ramenant. Il a assez de magie en lui pour y survivre, maintenant.

Sanada passa la langue sur ses dents. Parfois, il sentait encore les canines contre ses joues. Personne ne savait pourquoi certains étaient plus prédisposés à recevoir une dose de magie. Un gène particulier? Une parole prononcée de travers? Une rencontre avec un être surnaturel? Mais la magie s'en allait toujours. Normalement.


C'était arrivé à Mamoru seulement l'année dernière, quand il avait rencontré Starsha. La dame était une légende urbaine depuis très longtemps; elle apparaissait quand la magie revenait dans l'air, mais quand elle apparaissait, personne ne savait d'où elle venait. Ses soeurs et elle n'étaient pas des humaines métamorphosées, soudain dotée de ces yeux inhumains et de ces cheveux qui paraissaient bouger d'eux-mêmes. La première photo prise d'elle datait de l'invention de la photographie. Starsha était là depuis tellement longtemps qu'elle se fondait dans le décor, marchant au milieu des hommes comme si elle ne les voyait pas plus que des meubles autour d'elle, mais de temps en temps elle s'arrêtait, elle avait un mot gentil ou une caresse à prodiguer. Elle aimait les enfants et les animaux, surtout, mais la légende affirmait que de temps en temps elle faisait une faveur à un adulte. L'année dernière, elle s'était arrêtée devant Mamoru pour lui sourire. À ce moment, tout le monde avait ri. Pour l'instant c'était encore drôle.

-Quel genre de faveur crois-tu qu'elle te fera? avait plaisanté Susumu.

Les réponses avaient été amusantes, avant. Un don, peut-être. Un certain pouvoir. Un enfant avait même été évoqué, même si personne n'y croyait vraiment. Les enfants magiques arrivaient plus souvent dans les légendes que dans la réalité. Ça paraissait tout de même l'une des théories les plus probables. Mamoru passait même du temps avec Starsha, il affirmait qu'à lui elle parlait. Parfois on le retrouvait toujours avec elle au petit matin, et comme Mamoru refusait de dire ce qui se passait, l'idée faisait de plus en plus de sens.

Quoi qu'il en soit, ils ne le sauraient pas avant l'année prochaine. Si Starsha revenait avec un enfant ou pas. Mamoru avait fini par confirmer que c'était une possibilité, mais Starsha avait probablement simplement senti qu'il aillait mourir bientôt.


Il était mort au combat un mois et demi après. Et puis il était revenu, blême et confus, sur l'un des chemins empruntés le plus souvent par Starsha.

Starsha elle-même n'avait fourni aucune réponse. Sanada avait vu l'autopsie pour tenter de comprendre, mais il n'y avait pas grand chose à expliquer. Seule la magie justifiait que les dégâts de son crâne soient ainsi réparés, qu'il puisse tenir debout avec si peu de sang. Seule Starsha pouvait en être responsable. Alors, que voulait-elle donc? Un ami? Un compagnon? Un père pour son enfant? Ou était-ce un pur hasard? Shiro ne pouvait même pas croire à un hasard.

Elle lui avait proposé de partir. Elle avait ramené un homme de la mort sans difficulté et elle lui avait proposé de partir avec elle. Elle voulait clairement quelqu'un pour être à ses côtés.


Mamoru fit semblant de dormir, cette nuit-là. En tout cas, il s'allongea près de Shiro, une heure ou deux après, lui tapota vaguement sur l'épaule pour voir s'il était réveillé -c'était un besoin que même mourir ne lui avait pas enlevé - , un geste auquel Shiro ne répondit pas, trop absent pour, puis roula sur le côté et s'immobilisa. Sans jamais se mettre à ronfler ou respirer de travers, non, s'il restait là toute la nuit il ne bougerait pas du tout.

Quand Shiro se réveilla, Mamoru était donc toujours là, à lui sourire comme il avait toujours souri. Shiro réprima une vague de soulagement, l'attira à lui aussitôt. Mamoru en fut ravi, l'embrassant en retour, plus affamé encore. Il s'écoula un long et agréable moment, sans que Shiro prenne le temps de trop regarder son œil tout noir; après, Mamoru s'affala sur l'oreiller en détournant bien la tête, de manière à ne regarder Shiro que de son œil gauche. Celui qui était encore tellement humain. N'eut-il été de son magnifique teint livide dans la lumière du matin et les dents aiguisées qui dépassaient de son sourire, il aurait semblé l'être.

Starsha avait elle aussi trop de dents. Ça revint à Shiro presque brutalement - Mamoru ne souriait pas souvent comme ça. Mais Shiro avait déjà croisé Starsha, une fois, alors qu'elle flânait dans la maison, après une des soirées qu'elle avait passées sur place. C'était l'unique fois où elle lui avait adressé la parole. J'aimerais avoir quelque chose à manger, avait-elle déclaré très doucement, dans un japonais parfait. Sanada lui avait ouvert le réfrigérateur, histoire de ne pas se mettre à dos une telle créature, et Starsha avait souri en prenant le seul paquet de viande qu'il y avait. Il avait eu un bref aperçu, assez terrifiant, de la deuxième rangée de dents derrière ses lèvres. Elle l'avait mangé presque cru, pour rendre le moment encore plus perturbant.

-Ça va? demanda Mamoru, soudain inquiet. Tu es devenu tout blanc tout d'un coup.

Shiro fit l'effort de respirer plus doucement.

-Ça va, murmura-t-il d'une voix étranglée.

-Tu as mal à la tête? Tu veux de l'eau?

-Ça va! répéta Shiro d'un ton trop brusque, se retenant pour ne pas repousser la main que Mamoru tendit vers lui, toute pâle, avec des ongles blancs, délavés.

Ce ne fut pas très difficile, considérant le fait que l'instant d'après, il se retournait pour vomir.


Qu'est-ce qui pouvait bien justifier cette réaction? Il savait qu'elles aimaient beaucoup le sang et la mort - il avait vu de ses propres yeux Starsha manger de la viande crue bien avant qu'elle n'entreprenne cette étrange relation avec Mamoru et s'invite chez eux. Il avait vu Yurisha bercer un chat écrasé par une voiture comme s'il avait été vivant et Sasha s'arrêter pour lécher les quelques gouttes de sang qui s'échappaient d'un doigt coupé ou d'un genou écorché, à la stupéfaction des personnes concernées. Il vivait avec Mamoru, il les avait vu souvent, ces dents nombreuses, il y avait même touché. Il voyait tout les jours son œil. Il savait que Mamoru avait toujours faim. Qu'il avait une cicatrice toute noircie sur une bonne longueur du crâne, qu'il avait moitié moins de sang qu'il n'aurait dû dans le corps, que son cerveau plantait comme un ordinateur trop sollicité. Qu'il ne mourrait peut-être jamais. Dans cent, dans deux cent ans, il serait peut-être toujours là, accompagnant Starsha. Il figurerait sur de très vieilles photos. Il serait indifférent aux autres, il se comporterait comme elle, amoral et différent. Il vivrait toujours, certes. Il parlerait aux animaux, sourirait aux enfants - peut-être même les siens, l'espèce de Starsha en semblait capable. Il paraissait que Mori Yuki était possiblement une descendante de Starsha ou de Sasha, peut-être même la fille d'une des deux. Il aurait des relations brèves, des enfants avec des humaines au fil des siècles. Et, un jour, il choisirait à son tour quelqu'un qui devait mourir bientôt, un homme ou une femme qu'il rendrait pareil à lui. Il aurait oublié Shiro depuis longtemps.

Kaoru passa, peu après midi.

-Je ne sais pas! se défendit Mamoru. Le lait était peut-être périmé? Je n'en ai pas bu. Shiro? As-tu déjeuné? Comment ça, pas du tout?

Kaoru passa jeter un coup d'œil dans la chambre. Le fait que Shiro était encore dans le lit, les draps rabattus, complètement nu en dessous, la fit beaucoup rire.

-Tu as oublié de manger, hier soir? Trop d'activité, un estomac vide, ça peut vite causer un malaise.

-Ça se pourrait, murmura Sanada.

-Kodai est en train de faire cuire des muffins, tu veux que je t'en ramène ou tu te sens assez bien pour venir?

Après un instant d'hésitation, Shiro se leva à contrecœur, attrapant la première chemise qui lui tombait sous la main. Mamoru était assis devant le four, toujours torse nu - une motivation qui n'avait rien de désagréable. Kaoru eut un sourire en s'en apercevant.

-Ce sera bientôt prêt, leur apprit Kodai en se retournant.

Il portait à nouveau le bandeau tiré sur un côté de son visage, un bandeau à cheveux récupéré dans un tiroir, pour les jours d'avant où Mamoru ne supportait plus ses cheveux ou quand Kaoru avait envie de relaxer ou de prendre un bain. C'était assez drôle à voir, mais ça masquait au moins son œil noir.

-J'ai pensé que c'était mieux, se justifia Mamoru. Je sais que c'est ridicule mais je pourrais trouver des lunettes de soleil.

-Pour ressembler à tous les sacs à douche qui portent des lunettes de soleil à l'intérieur? se moqua ouvertement Kaoru.

-Oui, eh bien je commence à en avoir assez de voir les gens reculer quand ils me voient… (Kaoru eut un regard interrogateur vers Shiro qui répondit que non d'un mouvement de la tête. Ce n'était pas ce qui s'était passé.)… et de vous voir réagir quand je vous regarde du mauvais côté.

-Tu vois toujours de tes deux yeux? s'étonna Kaoru.

-Non, marmonna pensivement Mamoru. Celui-là est fermé sous ce truc.

Il se remit à gratter la peau noire.

-Alors comment peux-tu voir? s'interrogea-t-elle.

Mamoru eut l'air mal à l'aise.

-Je ne… je devine des trucs. Parfois.

-Mais tu ne vois pas, compléta Shiro. Pas vraiment.

-Non. Si je ferme cet œil je distingue juste du noir. Toutes des silhouettes et des ombres.

Kaoru se tourna vers Shiro avec un air horrifié qu'il devait arborer lui aussi, et tant pis pour la vision de Kodai torse nu qui leur faisait à déjeuner. Le plus drôle et le pire fut que Mamoru ne se rendit compte de rien.

-Voilà! annonça-t-il fièrement en posant le plat sur la table. Shiro, si tu as moins mal au cœur, tu veux le premier?


Mi février. Ça faisait trois mois. Juste trois mois. Il en restait encore huit, avant que la magie des morts revienne, huit mois avant que Starsha revienne et se décide à expliquer ce qu'elle avait bien pu faire à Mamoru et pourquoi voyait-il des foutues ombres d'un œil censé être aveugle.

-Tu crois qu'il peut être guéri? avança Kaoru, un soir de fin février que Shiro passa dans l'appartement.

C'était le meilleur arrangement qu'ils avaient trouvé: Mamoru et Shiro vivaient ensemble et Kaoru dans son propre appartement. Elle avait le droit à sa solitude quand elle voulait, elle pouvait venir les rejoindre ou inviter l'un des deux. C'était aussi l'endroit idéal pour ouvrir un cabinet le temps d'un an ou deux, si Kaoru se révélait être enceinte - ils le planifiaient vaguement, Kaoru se reposerait le temps de la grossesse et Shiro et Mamoru garderaient l'enfant, mais Kaoru avait déjà mis fin à une grossesse qu'elle était incapable d'assumer, quelques années avant, n'étant pas prête à l'époque. Shiro suspectait depuis un moment qu'elle l'était à nouveau, mais c'était tout récent et il redoutait que Kaoru lui crève un œil à lui aussi s'il osait sous-entendre une prise de poids.

-Guérir? Il n'est pas malade.

-Je sais! Mais ça nous perturbe tous. J'ai l'impression que… qu'il pourrait redevenir normal. Plus normal. Il pourrait être opéré au moins pour son visage. Personne n'a même essayé! argua-t-elle. Il pourrait… même juste une greffe de peau ou une transfusion, voir ce que ça donnerait… pour nous… nous tous.

Shiro tourna la tête vers elle.

-Ça fait combien de temps?

-Quatre mois, révéla Kaoru.

Trop tard pour changer d'idée maintenant, donc. Kaoru devait forcément s'être posé la question.

-De Mamoru? demanda-t-il donc plutôt.

-Juste avant son départ. J'ai passé la nuit avec lui… et avec toi, ça remonte à trois semaines trop tôt.

-De Mamoru comme avant.

-Comme avant, oui.

Kaoru releva légèrement la tête pour dissimuler des larmes.

-Quand il est revenu, je pensais que ce serait une bonne idée de le garder: après tout, je n'en aurais plus l'occasion.

-Mais...?

-Mais... Oh, par quoi commencer? Tu me vois être mère? Avec un ventre énorme?

-Tu es encore très mince, observa Shiro.

Plus qu'il ne devrait, mais Kaoru ne lui aurait sûrement pas parlé comme ça s'il y avait le moindre problème. Kaoru soupira.

-Ça me terrifie. Juste l'idée de devoir prendre soin de lui. Et tu sais le plus idiot? C'est qu'il aura toujours l'âge de son frère ou de sa sœur.

-Sa sœur, fit Shiro, machinalement. À mon avis, elles ne sont que des femmes.

Kaoru lui jeta un regard courroucé qui s'adoucit aussitôt.

-Vous allez le prendre? Comme convenu?

-Évidemment.

-Tu peux prétendre qu'il est le tien?

La requête surprit Shiro plus qu'il ne pensait. À quoi bon? Il avait toujours vaguement imaginé être le père de cet enfant quoi qu'il advienne, tout comme Mamoru.

-Il ne s'en souviendra même pas, affirma Kaoru en essuyant des larmes peu subtiles, Shiro fit mine de ne rien voir. J'ai peur qu'il passe à côté. Qu'il oublie d'en prendre soin. Et je ne veux pas qu'il ait une sœur comme eux.

Génial. Mais Kaoru paraissait tellement mal que Shiro accepta.


Mi mars. Mamoru paraissait un peu mieux mais Kaoru vivait désormais ouvertement mal sa grossesse. Elle dormait à la maison, souvent, sur le lit de la chambre d'amis, ou elle poussait l'un d'eux du lit pour prendre sa place dans les bras de l'autre. Elle mangeait remarquablement peu, aussi. Il n'y avait pas grand chose qu'elle ne rendait pas.

Sanada surprit un matin la discussion entre Kaoru et Mamoru.

-Félicitations, lui lança ce dernier, au milieu de la journée, en débarquant à son bureau.

Sanada ravala sa surprise. Il se figurait que Kaoru n'irait peut-être pas jusqu'au bout.

-Pour le bébé? demanda-t-il stupidement.

-Toi, tu peux encore! répondit Mamoru tout aussi stupidement, en souriant. J'ai hâte de voir à quoi ta petite fille ressemblera.

-Notre petite fille, rectifia machinalement Sanada.

Ça ne tiendrait jamais, comme mensonge. Il suffisait que la petite fille en question - c'était bel et bien une petite fille, Sanada l'avait appris quelques jours avant, sur cet écran tout flou - naisse avec des yeux bruns ou la tête châtain. Ou qu'elle hérite d'un TDAH très fortement répandu chez la famille Kodai. Ou que son groupe sanguin soit incompatible avec celui de Sanada. Il pouvait continuer longtemps la liste.

-Je sais, fit Mamoru toujours avec ce grand sourire. Kaoru pense qu'on peut faire comme prévu, qu'on pourra l'installer à la maison. Regarde, j'ai fait un plan.

Le plan était un dessin fait à la va-vite des pièces de la maison avec, à l'emplacement d'un vieux débarras, une inscription: chambre de Noriko. Sanada nota ce détail avec soin tout en remarquant la justesse des calculs faits au dos, sur les achats à faire. La justesse des prix, s'entend. Parce qu'ajouter "ce lit avec le toit comme une cabane vu en ligne" n'était clairement pas nécessaire, mais Sanada n'était pas pour lui reprocher son enthousiasme.

-C'est remarquable, nota-t-il donc.

Mais il n'allait pas faire dormir Noriko dans un lit décoré de la sorte. En tout cas pas avant ses quatre ans, et seulement si elle le demandait. Inutile de faire une telle dépense pour qu'elle ne s'en rappelle jamais au final.

-Mais pourquoi Noriko?

L'enthousiasme de Mamoru vacilla à peine et retomba bien droit sur ses pieds comme si de rien n'était.

-C'était le prénom de ma mère. Tu peux en suggérer un autre, de toute manière je suis sûr que Kaoru va dire non à tout ce qu'on lui proposera.

Hum. Mais quitte à être dans les idées irréalisables, Sanada inscrivit un tout petit "Mio" en dessous de "Noriko".


Kaoru les coinça tous les deux dans le couloir du bureau de Sanada, moins d'une semaine après, à la fin mars. Les notes exhaustives de Mamoru avaient maintenant la forme d'une dizaine de pages, quatre ou cinq photos, beaucoup de liens de boutiques en ligne sur des pyjamas trop mignons et des décorations pour sa future chambre, un plan beaucoup plus détaillé de la dite future chambre et une liste de prénoms sur lesquels Mamoru et lui s'obstinaient depuis une semaine. Le dernier en date était Rumi. Sanada aillait écrire Emika, mais il ne l'avait pas encore transmis à Mamoru.

-Qu'est-ce que c'est que ça? demanda-t-elle avec un intérêt notable, brandissant le dossier juste sous leurs yeux.

Sanada jeta un regard à Mamoru, qui portait maintenant un bandeau tous les jours, avec deux bouts de ficelle qui se perdaient dans ses cheveux et un morceau de tissu récupéré sur une vieille chemise trouée. Il ne paraissait pas davantage savoir quoi dire.

-Une plaisanterie? tenta Sanada.

-C'est une plaisanterie sacrément élaborée. (Mais Kaoru riait quand elle retourna la page.) Je veux ça.

Ça, c'était l'horrible croquis de la future chambre de la petite fille, autant réalisé par Sanada que par Mamoru, à l'encre ou au crayon de mine. Il montrait un lit couvert de peluches et un mur jaune - pas rose, Kaoru les aurait éviscérés tous les deux.

-Tu veux une chambre comme ça? hasarda Mamoru.

-Je veux cette chambre-là, rétorqua Kaoru avec un grand sourire. C'est ce que vous imaginez pour elle, non?

Sanada laissa échapper un rire.

-Si c'est réalisable.

-J'ai vidé le débarras, lui apprit Kaoru. Et j'ai eu le temps de nettoyer le plancher avant d'aller vomir.

Elle grimaça une seconde avant d'effacer ce rictus.

-J'ai laissé des échantillons. Mais jaune paraît une très jolie couleur.

Elle n'avait donc pas l'intention de s'impliquer davantage dans ces travaux. Kaoru tourna la page suivante, la dernière. Les prénoms.

-Rumi? Sérieusement?

-Summer Bird Blue, répondit Mamoru.

Kaoru fit la moue.

-Suzume.

-Tu aimes les films d'animation, maintenant?

-J'essaie de trouver des idées.

-Emika, laissa échapper Shiro.

Kaoru se mordit la lèvre.

-Sanada ou Kodai?

-Niimi, fit Kodai, très vite. C'est la solution la plus simple.


Niimi Suzume, ou Niimi Emika, au moins jusqu'à sa naissance. Après, Shiro verrait apposé son nom sur l'acte de naissance et n'aurait qu'à se marier avec Mamoru pour que ce soit officiel, et alors peu importerait que son nom soit Kodai ou Sanada.

-Si l'un de nous prenait le nom de l'autre, souligna Mamoru dans la seconde précise où il disait d'habitude des bêtises avant de se rétracter, ce serait quand même plus simple.

Mais Shiro considéra sérieusement la question.

-Ça peut être moi, offrit-il spontanément alors que lui et Mamoru s'occupaient de repeindre les murs défraîchis en jaune.

C'était bien, le jaune. Ça reflétait la lumière du soleil. Comme Mamoru et lui allaient ressortir entièrement jaunes de cette expérience, c'était aussi bien. Mamoru le regarda d'un air surpris, déjà à moitié blond, de la peinture du sarrau que Shiro lui avait prêté jusqu'au dessous de ses chaussures.

-Pourquoi spécialement toi?

Parce que ça n'avait pas d'importance? Parce que Mamoru avait une famille encore en vie et que ça lui plaisait bien, à Shiro, d'en faire partie?

-Ça ne voudrait pas dire revenir au début dans toutes tes publications?

-Je peux toujours garder mon nom d'usage.

Et ça poserait probablement moins de problèmes. Bien sûr que je suis son père, je suis marié avec son autre père.

-Tu le voudrais vraiment? demanda Mamoru, perplexe.

-Oui, répondit simplement Shiro.

Mamoru hocha la tête.

-Ça me parait être une bonne idée.

Il recula d'un pas pour admirer leur œuvre - le mur. Il aillait être blond pour encore quelques lavages de cheveux.

-Tu crois qu'il fait trop froid pour ouvrir la fenêtre?

-Il n'y a qu'à refermer la porte après.

Sanada éteignit le chauffage dans cette pièce juste avant qu'ils ne sortent et prit soin de bien refermer la porte. Si ça se trouvait, le froid ferait sécher la peinture plus vite. En tout cas ils seraient débarrassés de l'odeur de peinture pour un moment. Mamoru alla prendre une douche avec plaisir tandis que Shiro considérait avec perplexité le tas de vêtements blanc, noir et jaune. Ça ne partirait jamais.

-Ça lui fera une histoire à raconter, plaisanta Mamoru en revenant.

-Quoi, "comment tes deux idiots de père ont repeint des murs seuls pour la première fois de leur vie en salissant tout au passage "?

Mamoru esquissa un sourire.

-J'aillais le dire, affirma-t-il en désignant les empreintes jaunes bien visibles sur le carrelage. Ceci dit, on peut toujours inventer une histoire de petits lutins.

-Des lutins en avril? Avec d'aussi grands pieds?

Mamoru riait ouvertement, maintenant.

-Je vais aller m'habiller. Va prendre une douche, toi aussi.

Il y avait un gâteau sur la table, à son retour, et Mamoru arborait un sourire tout fier. Shiro alla l'embrasser sans même reculer.


Fin avril. Six mois de grossesse, Niimi Suzume était viable, maintenant. Cinq que Mamoru était comme ça. Au moins l'idée d'accueillir petite Niimi dans la famille le motivait à ne plus lancer des discussions ardues et philosophiques à quatre heures du matin toutes lumières éteintes. Il arborait toujours son bandeau désormais peint en jaune vif et prenait plaisir à remplir la chambre de petite Niimi de jouets et de lampes en forme d'animaux.

-Tu crois qu'il sait? demanda à tout hasard Shiro à Kaoru.

Il faisait des pâtes avec des fruits de mer, parce que c'était à peu près tout ce qu'arrivait à manger Kaoru, qui vomissait rien qu'en voyant du sucre ou des légumes, malgré le traitement.

-Je ne sais pas, admit Kaoru à contrecœur en se massant les jambes, tout doucement.

Il prit le relais machinalement, pendant que les pâtes cuisaient. Apparemment, il faisait ça beaucoup mieux que Mamoru. Il cuisinait beaucoup moins bien, par contre, mais elle accepta le bol de pâtes avec plaisir.

-Il ne m'a rien demandé, reprit-elle en avalant la première bouchée avec le plaisir tout relatif d'une femme enceinte de six mois qui vomissait toutes les demi-heures et qui essayait juste de ne pas finir cette grossesse plus maigre qu'en commençant. S'il a des doutes, il se fiche de savoir.

-Je lui ai proposé de l'épouser.

Kaoru pouffa de rire.

-Je viens de t'imaginer dans un costume blanc.

-Au moins ce n'était pas une robe.

-J'y ai pensé! Tu n'as pas attendu qu'il te le demande? Il paraissait prêt à le faire.

-Oh, il l'était. Il m'a subtilement demandé si je portais des bagues. Puis il est arrivé avec un ruban à mesurer. Et il a ouvert le site du bijoutier le plus proche pour me demander ce que je voudrais.

Voir Kaoru rire comme ça était suffisamment rare pour qu'il en profite.

-Ah oui, dit-elle en souriant. Mamoru et ses indices quand il veut quelque chose.

-Je n'ai pas eu envie d'une demande officielle. Je sais qu'il l'aurait fait et je n'ai pas eu envie qu'il écrive mon nom sur un panneau publicitaire ou qu'il décide de me chanter une chanson en public.

Cette fois, Kaoru pressa sa main contre sa bouche pour ne pas se mettre à rire mais ses yeux brillaient. Elle ne voulait visiblement pas se moquer.

-Ce serait tellement son genre.

-Ça n'aura plus d'importance, après.

-Quoi? s'étonna Kaoru, mais elle comprit très vite. Dis-moi que tu ne fais pas tout ça pour ça. Parce que j'ai eu cette idée stupide.

-Pas que. Et je ne veux pas que tu te fasses le blâme parce que je veux cet enfant aussi. C'est ce que je voulais, insista-t-il. Même avant tout ça.

Kaoru lui adressa un sourire vaguement incertain, le visage une teinte plus pâle qu'au début de la conversation.

-Même si c'est bizarre, maintenant?

-C'est toujours Mamoru. C'est toujours… nous.

-Il le voulait, lui aussi, affirma Kaoru. Vous devriez vous voir, tous les deux, à vous inquiéter comme des idiots de la venue de ce bébé que je suis la seule à porter, aux dernières nouvelles.

Elle avala une dernière bouchée, inspira à fond. Sanada comprit que la nausée venait déjà, mais elle ne bougea pas.

-Ça va?

-Ça va, confirma-t-elle en inspirant à nouveau. Mais ce sera la dernière.

-Je sais. Un enfant est déjà bien assez.

Si c'était bien le cas. Sanada marqua une pause.

-Je porterai un costume blanc. Ça me parait être une bonne idée.

Niimi ne fit que sourire, amusée.

-Tu seras adorable dedans.

-Pas séduisant? Adorable, on dirait une poupée ou un ourson.

-Non, ce n'était pas une erreur. C'est à ce dont tu ressembles quand tu es heureux.

-Comme à un ourson.

-Oui mais c'est mignon! Tu es mignon quand tu souris.

Mignon. D'accord. Avant de le laisser dire quoi que ce soit, Kaoru étendit à nouveau les jambes sur les siennes, maintenant qu'il était à nouveau assis, et il se remit machinalement à lui masser les pieds, ne pouvant réprimer un sourire. Connaissant Kaoru, c'était sûrement fait exprès.

C'était bien, être mignon. Elle souriait, elle aussi.


Petite Niimi - officiellement baptisée Sanada Suzume, au grand dam de Mamoru qui aurait vraiment préféré Rumi, mais Sanada et lui furent d'emblée écartés de cette décision - naquit donc en juin. Un mois après le pic de mai où Mamoru aurait dû ne plus avoir accès à la moindre goutte de magie. Il paraissait bien, cependant. Autant qu'il pouvait l'être.

-Elle est tellement belle, observa-t-il, son doigt dans le poing du bébé.

Elle avait les yeux mordorés, elle aussi. Le teint plus doré que le pâle blanc de Kaoru, mais Mamoru et Shiro avaient tous les deux cette couleur de peau. Elle serait brune, aussi, mais impossible de dire si ses cheveux deviendraient noirs ou châtains.

Elle était tellement belle, c'était vrai. C'était incroyable. Mamoru avait raison. Shiro caressa le front du bébé, tout doucement.

-Notre petite fille, murmura-t-il.

Ce furent eux deux qui s'occupèrent de Suzume la première nuit, histoire que Kaoru dorme au mieux. Ce fut moins pénible que se l'était imaginé Shiro: pendant que la maman qui avait le plus souffert se reposait, Mamoru et lui restèrent éveillés et discutèrent à voix basse, se partageant Suzume, qu'elle pleure ou dorme. Sanada était certain qu'ils penseraient totalement l'inverse dans quelques semaines, quand ils seraient tous les deux épuisés, mais cette nuit-là fut très douce.

-On pourrait se marier demain matin, observa Mamoru, Suzume dans les bras. Avec elle, ce serait tellement facile. On n'aurait qu'à faire un passage à l'administration et faire une fête.

-Juste tous les trois? Avec Kaoru qui perd encore du sang, Susumu dans l'espace et un bébé d'une journée?

Mamoru sourit à son tour, reconnaissant son erreur. Le bandeau jaune faisait partie de son accoutrement, maintenant, et Sanada savait qu'il se vernissait les ongles pour masquer leur pâleur, qu'il se massait souvent les joues pour essayer de redonner du sang à son visage blême, qu'il souriait la bouche soigneusement fermée. Qu'il mettait toute son énergie à paraître normal. À ne pas montrer de blancs, à ne pas laisser transparaître sa faim.

-D'accord, c'était stupide.

Il remua légèrement.

-Tu veux la prendre?

Shiro se retrouva donc avec Suzume dans les bras, petite Suzume que Mamoru regardait avec tellement d'amour.

-Crois-tu que Kaoru puisse s'être trompée? questionna-t-il soudain. Ou si c'est mon imagination? C'est difficile de voir, parfois. Mais je trouve qu'elle me ressemble un peu… enfin, je n'ai plus de photo de moi bébé non plus.

-Tu veux faire un test? proposa subitement Shiro. Ce serait réglé.

-Arrête, dit Mamoru très doucement. Je préfère ne pas savoir.

-Tu crois?

-Maintenant que je risque de ne plus engendrer que des monstres, je préfère ne pas le savoir.

Sanada en resta muet un instant, pressant la langue contre ses dents.

-Tu n'es pas un monstre, dit-il finalement.

Mamoru eut le même soupir qui venait à chaque fois dans cette discussion.

-Je ne sais pas ce qu'il te faut.

Il ne fit pas un geste pour reprendre Suzume quand elle commença à pleurer. Ce fut donc Shiro qui la nourrit, cette fois.

-Tu pense vraiment que Starsha est…?

Mamoru se raidit aussitôt.

-Oui. Elle avait déjà plus d'appétit au moment où elle est partie. Elle mangeait en pleine journée. Elle était… différente. Elle brillait différemment. Quand je la regardais comme ça.

Mamoru pressa brièvement sa main contre son œil valide.

-Et je sais qu'elle a déjà eu des enfants. Mais je… je ne sais pas à quoi ils ressemblent. Et Starsha parlait d'eux avec une telle indifférence… je serai comme elle un jour.

-Mais tu ne l'es pas.

-Vous accueilleriez un enfant à moitié comme moi?

Argh. Sanada espérait vraiment en avoir fini avec les discussions philosophiques à quatre heures du matin.

-Ce serait toujours ta fille, répondit-il quand même, parce qu'il le pensait.

-Ou mon fils, corrigea machinalement Mamoru en posant la main sur le front du bébé. Tu as sûrement raison. Ça n'a pas d'importance.


Petite Niimi élut domicile très vite dans une chambre toute jaune jusqu'à ses empreintes de pieds. Ce fut dur, au début, mais ça aillait. Kaoru rentra chez elle avec un bon paquet de médicaments et deux mois de congé maternité. Shiro reprit le travail pour ne s'occuper de Suzume qu'en journée et Mamoru mit ses insomnies à profit. Il paraissait tellement mieux qu'il avait pu l'être, plus conscient de tout, comme s'il mettait toute son énergie dans son attention. Il aimait beaucoup passer du temps avec Suzume, vraiment beaucoup. Sanada le retrouva souvent à son retour en train de parcourir la maison avec Suzume dans les bras.

-C'est un bébé, s'expliqua-t-il à un passage de Kaoru, qui tenait dans ses bras une Suzume de deux mois, maintenant. Je sais que c'est difficile parce que tu es clairement celle de nous trois qui a le moins d'instinct parental, mais c'est juste un bébé.

-Tu ne penses pas que ne plus avoir à dormir doit aider, non? le tança Kaoru.

Mamoru leva l'œil au ciel d'une manière très théâtrale.

-Tu passes toutes les nuits dans un environnement dépourvu d'enfants. Si tu ne dors pas, ne viens pas blâmer ta fille.

Il attrapa ensuite la petite main de Suzume, l'agitant en l'air en direction de Kaoru. Suzume arborait une tête tellement surprise.

-Regarde, elle te fait coucou. Tu es heureuse de voir maman, Su?

Ce fut tout aussi drôle de voir comment Kaoru se laissa attendrir, et Suzume se retrouva sur ses genoux, à baver et agiter les poings mais à sourire à sa maman. C'était visible que Kaoru était toujours mal à l'aise, mais elle souriait quand même. C'était un bébé plus que bien portant, maintenant, pas la petite chose gluante du premier jour. Sanada l'avait mise dans un pyjama jaune couvert de fleurs qu'elle n'avait pas encore sali et avait vaguement tenté de la coiffer avec des barrettes. Elle avait déjà des cheveux, pas beaucoup mais elle en avait. De jolis cheveux noirs et épais, encore plus sombres que ceux de Mamoru.

-Elle est belle, observa Kaoru.

-Tu as l'air surprise, releva Mamoru en riant. Elle te ressemble. Ce sera une femme magnifique.

Kaoru sourit d'un air rarement aussi sincère, sa fille sur les genoux.


Ils se marièrent en septembre, au plus beau de l'été, juste avant l'automne, quand les arbres commençaient à se colorer mais qu'il faisait encore chaud. Ce n'était pas la saison des pluies et c'était juste avant que la magie des morts ne commence à se manifester. Ce fut une cérémonie dans un parc, aussi informelle qu'elle pouvait l'être. Suzume était dans les bras de Susumu parce qu'il avait été convenu à l'unanimité que les chances étaient trop grandes pour que Kaoru jette sa fille au bout de ses bras après quelques minutes de hurlements, elle avait maintenant trois mois et elle conversait gaiement avec son oncle avec des rires et des gazouillis, essayant d'attraper les cheveux longs de Susumu, spectacle qui fit beaucoup sourire Mori. Shiro portait du blanc comme il avait promis tandis que Mamoru avait préféré un costume gris. Ce fut une très belle journée et plus tard, Shiro afficha la photo d'eux tous sur son bureau.


Octobre. Le premier signe de la magie dans leurs vies ne fut pas Mamoru qui se levait au milieu de la nuit, le cerveau retourné et des propos absurdes - ce que craignait Shiro sans se l'avouer - ni même Sanada qui voyait ses canines pousser ou ce renard en feu débarquer dans son bureau pour lui réclamer des croquettes. Ce fut Yurisha, qui débarqua chez eux un petit matin avec un tas de couvertures étrangement tissées dans une bassine en plastique.

-Asha, dit-elle en forçant Shiro à prendre la bassine en plastique. Mais vous pouvez l'appeler comme vous voulez.

Yurisha était de loin la moins hallucinée des trois. Sa mort à elle devait être beaucoup plus récente que celle de Starsha ou de Sasha, parce qu'elle paraissait aussi consciente que Mamoru. Si ce n'était de son obsession pour les morts qu'elle partageait avec ses sœurs, elle pouvait paraitre comme humaine.

-Sa mère n'est pas là? demanda maladroitement Shiro en essayant de fouiller dans les couvertures d'une seule main et de supporter le poids de l'autre bras.

La bassine ressemblait étrangement à celle qu'on pourrait trouver dans un magasin au rabais pour y mettre des articles de piscine et qui fendait à la première journée passée au soleil, mais chaque couverture avait été faite à la main, Shiro pouvait le sentir, brodée et peinte de motifs dont il pourrait passer des semaines à trouver la signification. Il pouvait sentir le soin que Starsha ou n'importe qui d'autre y avait apporté, de leur délicatesse à la chaleur dans ses doigts quand il y laissa la main un instant.

-Non, admit Yurisha avec un rictus. Tu peux garder les draps. C'est tout l'amour qu'elle est capable de donner.

-C'est elle qui a fait tout ça? C'est incroyable. C'était…

Les yeux de Shiro parcourèrent à la va-vite les rares symboles et les mots qu'il est capable d'identifier.

-Pour la protéger?

Mais le rire de Yurisha n'eut rien de drôle.

-C'était le strict minimum pour faire en sorte qu'une enfant vivante reste vivante. Dépose ce bac, tu vas la réveiller.

Asha était au milieu de tout ça, protégée par un cocon de sortilèges, et Shiro n'en revint pas qu'un tel enchantement soit vu comme un strict minimum, mais il l'aperçut et réalisa soudain ce que Yurisha venait de lui admettre, parce qu'Asha avait le teint tout rose et respirait et était merveilleusement vivante pour une fillette née d'une mère morte.

-Tu... veux t'assoir cinq minutes? proposa-t-il, ébranlé.

Comme si elle était humaine mais peu importe, elle avait le droit de s'assoir et de souffler, elle aussi. Mais Yurisha lui jeta un regard indéfinissable.

-Ne m'invite pas à ta table. Tu sais que ça peut mal finir.

-C'est ta nièce. Tu… tu pourrais avoir envie de la voir une dernière fois.

-Non, dit Yurisha en refermant la main qu'il tendit vers elle, refusant définitivement son offre. Rebaptise-la et gardez-la. Permets-lui de grandir ici, c'est mieux pour tout le monde. Elle vivra et la coupure sera plus nette entre elle et nous.

Shiro hésita. Il savait déjà tout ça, il l'avait déjà compris, mais il n'a pas envie de mettre Yurisha à la porte tout de suite.

-Tu as fait le trajet pour m'apporter une enfant qui n'est pas la tienne. Veux-tu rester pour un repas?

-Ce n'est pas ta fille non plus, souligna Yurisha, mais elle sourit alors que Shiro aillait lui montrer sa main et répondre que oui. Laisse Asha ici et sortons de cette maison. Ça ne nous engagera à rien.

C'était aussi bien. Il faisait un peu froid, dehors, mais rien d'insurmontable. Yurisha accepta avec plaisir les filets de poisson crus parce que c'était tout ce que Shiro avait à lui proposer, et tant pis pour le repas de ce soir.

-Est-elle spéciale? demanda Sanada.

Aucune des lois qui régissent son espèce n'obligeaient Yurisha à répondre mais elle le fit quand même. Elle était définitivement beaucoup moins hallucinée que ses soeurs, qui lui auraient souri d'un sourire qui aurait été qualifié de défoncé sur n'importe qui d'autre.

-Elle ne se transformera jamais. Mais elle parlera peut-être aux morts, à ceux qui reviennent, certaines de nos filles le font. Je sais que ma fille le fait.

-Ta fille, répéta doucement Shiro.

-Astera. Pour les étoiles. Celle qui me ressemble, je sais que tu la connais. Tu peux lui dire, si tu veux. Maintenant qu'elle est adulte.

-Et à M… à Asha, je pourrais lui dire?

-Quand elle sera grande. Quand la vérité ne posera plus problème.

-Est-ce qu'elle vieillira?

Ce qui fit rire Yurisha.

-Comme une enfant. Un peu plus vite que la normale, mais ça changera à l'âge adulte.

Elle marqua une pause.

-Vous pouvez garder les couvertures. Elles ne lui serviront pas à grand chose ici mais elles peuvent toujours guérir ses égratignures et chasser ses peurs. Et vous devez lui choisir un autre nom, c'est important, et ne jamais l'appeler Asha.

-Pourquoi faire tout ça? questionna Shiro, aussi horrible cela puisse-t-il être pour Yurisha. Pourquoi tant en faire pour vos enfants? Pourquoi ne pas les laisser mourir et les ramener comme vous? Pourquoi ne pas vous tenir qu'entre vous?

Heureusement pour lui, Yurisha lui accorda un sourire compréhensif, indulgent même.

-J'aime mes sœurs, répondit-elle, et un jour j'aimerai Kodai comme mon frère. Mais tu ne saisis pas encore la chance que c'est de pouvoir encore marcher parmi les hommes. De pouvoir vivre encore un peu. Mieux, de savoir que même mort tu peux créer quelque chose de beau.

-Vous mourriez pour de bon, sans nous?

-Sans vous, fit pensivement Yurisha. Nous n'aurions jamais de nouveaux individus. Nous ne pourrions jamais retrouver des miettes de ce que nous étions.

-Humaine, comprit Sanada.

-Il y a très longtemps. Mais l'idée que nous filles y grandiront elles aussi suffit à nous rendre heureuses. Et ce n'est pas cruel, ajouta-t-elle, le devançant. Nous les revoyons toutes à la fin.

Ce fut à cet instant précis qu'il sentit le premier pincement dans sa joue. Yurisha le considéra avec un sourire avant de se retourner vers l'horizon, comme si elle écoutait un son au loin.

-Je vais y aller avant de m'incruster trop longtemps, dit-elle en se levant. Au revoir, Sanada.

Et sans plus, juste un toucher sur sa peau, un souffle de vent, elle était partie. Ce fut un cri de Kaoru qui le fit se réveiller - se réveiller, oui, il s'était apparemment endormi sur la terrasse. Asha essayait de sortir du panier, on aurait dit une chenille en coton qui ne savait pas ramper que Kaoru essayait en vain de retenir.

-Mio, appela-t-il, la main tendue vers la petite fille. Mio.

Mio se dégagea du cocon à moitié du cocon pour lui faire un grand sourire et Kaoru l'attrapa enfin sans qu'elle ne se débatte.

-C'est elle? demanda-t-elle avec un air heureusement presque pas horrifié - enfin, si, un peu, mais c'était l'amour avoué de Kaoru pour les enfants qui la faisait grimacer ainsi, pas le fait que ce soit l'enfant de Starsha.

Mio, elle, souriait toujours, inconsciente de l'agacement de sa future maman ou belle-maman. Ce n'était pas une nouvelle née ni même un nourrisson. Elle avait l'air d'avoir au moins un an. Elle marcherait bientôt et elle parlerait dans à peine plus longtemps. Shiro lui adressa un sourire, la même sensation désagréable se propageant déjà dans ses gencives.

-C'est elle. Tu veux que je la prenne?

Kaoru fit non de la tête, le considérant avec un sourire.

-Tu as pâli. Rentre à l'intérieur avant de cramer au soleil, dit-elle avant de faire demi tour. Je vais chercher Mamoru.

Seul dans la cuisine, il ramassa toutes les couvertures, preuve supplémentaire qu'il n'avait pas rêvé. Elles étoufferaient Mio s'il les mettait toutes dans son lit mais il pouvait les répartir entre Suzume et elle.

Il vérifia quand même avant d'aller rejoindre Mamoru et Kaoru. Le poisson avait disparu du réfrigérateur. Il eut un sourire, referma la porte et contempla l'obscurité un instant avant d'aller rejoindre le reste de sa famille.