III - Once upon a midnight dreary, while I pondered, weak and weary
Après avoir passé huit jours supplémentaires à Sainte-Mangouste, Harry fut enfin libre de rentrer chez lui. Enfin, en quelque sorte, puisque par "chez lui", Golding entendait chez les Black — ce qui n'enchantait guère Harry. Certes, il était heureux de dire adieu aux murs blancs de sa chambre d'hôpital, mais il n'avait aucune envie de mettre ne serait-ce qu'un pied chez les Black. S'il avait bien suivi toute l'histoire, cela signifiait qu'ils poseraient bientôt leurs bagages au 12, Square Grimmaurd. L'idée ne l'enchantait pas du tout, bien évidemment. Harry avait trop de mauvais souvenirs liés à cette maison. Que ce soit l'ambiance générale ou le fait que cela le ramenait inévitablement à Sirius, cela le déprimait. Il n'avait aucune envie de s'en approcher, de près ou de loin. De plus, il n'osait imaginer le nombre de babioles ou artefacts de magie noire que les Black devaient conserver de leur vivant. Ça avait été une véritable chasse au trésor (un trésor maléfique, certes) lorsque Sirius en était le dernier membre vivant. Alors, avec ses ancêtres en pleine santé et au complet, Harry n'avait définitivement pas hâte de s'y rendre. En gros.
Pourtant, le matin du huitième jour (et huit semaines après le fameux accident qui l'avait conduit à l'hôpital), Melania — la mère du gamin — fit son apparition dans sa chambre. Harry se souvint l'avoir longuement dévisagée.
Les huit jours qui s'étaient écoulés avaient été incroyablement gênants. Il était censé être leur fils et donc probablement faire preuve d'un tant soit peu d'affection envers elle. D'un autre côté, Sirius avait toujours décrit sa famille comme une bande de cinglés, et parfois, Harry devait admettre que les préjugés avaient la vie dure. Il s'en voulait un peu, parfois, lorsqu'il surprenait le regard de Melania se teinter d'une infinie tristesse. Il voyait bien qu'elle faisait des efforts pour ne pas brusquer l'enfant qu'il était — car il n'était qu'un môme, physiquement du moins. Un môme qui était censé ne pas se souvenir de sa vie avant l'accident.
En bref, c'était compliqué et Harry avait horreur des complications.
Il y avait donc de grands moments de gêne pendant lesquels Melania Black avait des réactions de mère inquiète (elle avait tenté de le serrer dans ses bras et Harry avait sursauté et s'était dégagé de l'étreinte avec un brin de panique dans le regard) et des moments où lui et ses nouveaux parents se regardaient dans le blanc des yeux sans savoir quoi dire ou faire.
Alors, lorsqu'on lui donna le feu vert pour sortir de l'hôpital, Harry manqua de sauter de joie. Seulement, il était un adulte proche de la trentaine et à la place, il poussa un soupir de soulagement particulièrement long.
Est-ce que tu es prêt ? Tu as toutes tes affaires ? lui demanda la mère d'Antares en agitant sa baguette.
Harry leva un sourcil parce que vraiment ? Il n'avait pas d'affaires à proprement parler. Il n'avait rien, en fait. Pas de baguette, pas de bagages et les vêtements qu'il portait étaient d'un goût particulièrement… peu commun. Même la robe de bal de Ron lors de sa quatrième année n'avait pas autant de froufrous que la chemise qu'il portait actuellement. C'était donc ça, la vie des enfants de sang-pur ? Être vêtus de chemises étranges et de tout un tas de dentelles ? Imaginer Malfoy vêtu d'un tel accoutrement eut le mérite de le dérider un peu et il se promit de lui envoyer un exemplaire pour la postérité.
Je suis prêt, écrivit-il sur son bloc-notes.
Melania Black opina d'un mouvement de tête avant de lui tendre la main comme une mère l'aurait tout naturellement fait pour accompagner son enfant d'un point A à un point B. Ce fut au tour de Harry de la dévisager longuement. C'était gênant. D'une part parce qu'il était un adulte bon sang de bois et d'autre part, parce qu'il voyait bien que sa réaction continuait de blesser la matriarche Black. Avec un pincement au cœur et jugeant qu'aucun parent ne méritait de subir une telle douleur, Harry attrapa la main de la sorcière alors qu'elle s'apprêtait à tourner les talons, avortant son geste au passage.
Pendant un instant, Harry crut que la femme allait se mettre à pleurer de bonheur. Ses yeux étaient humides et l'expression de son visage tourmentée. Mais parce qu'elle était une Black, elle lui adressa un mouvement du menton, conserva sa contenance et ensemble, main dans la main, ils quittèrent l'horrible chambre blanche.
Le trajet ne dura pas spécifiquement longtemps. Monsieur Black s'était, semble-t-il, d'ores et déjà occupé de la paperasse concernant son droit de sortie, aussi ils cheminèrent directement vers le hall d'entrée de Sainte-Mangouste. À sa grande surprise, ils ne firent aucun arrêt vers le réseau de Cheminettes de l'hôpital.
À la place, le départ se fit en Portoloin et honnêtement ? Quitte à choisir, Harry se demanda s'il n'aurait pas préféré la Cheminette. Seulement, Melania avait apparemment pensé à son petit souci allant de pair avec sa surdité non résolue. Incapable de s'entendre prononcer le moindre mot, il y avait une trop grande marge d'erreur pour que l'enfant se trompe en donnant l'adresse de leur résidence et se retrouve dans Merlin sait quel trou perdu. Harry s'était également posé la question mais comme il était censé avoir oublié tout un tas de choses, il avait trouvé plus sage d'attendre et de voir.
Dans le pire des cas, il aurait pris la poudre d'escampette sitôt arrivé dans le susdit trou perdu et aurait mis un maximum de distance entre lui et la famille de son parrain décédé. C'était cruel, certes, mais parfois, il fallait faire avec les moyens du bord.
Le voyage en Portoloin se passa exactement comme l'avait craint Harry : avec des tas de nausées, une sensation plus que désagréable et un atterrissage catastrophique. Harry tomba sur les fesses sous le regard étonné de Melania Black et le froncement de sourcils d'Arcturus. Harry songea que l'homme ne faisait pas grand-chose à part froncer les sourcils.
Les lettres magiques qu'il commençait sérieusement à abhorrer firent irruption dans les airs.
Est-ce que tout va bien ?
Rouge de honte, Harry hocha la tête.
À son époque, il avait fini par maîtriser les arrivées qu'elles soient via la poudre de Cheminette ou via les Portoloins. Ça faisait bien des années qu'il ne s'était pas ramassé misérablement. Le corps d'enfant qu'il possédait aujourd'hui... Harry ne s'y était pas encore habitué. C'était étrange. Le centre de gravité n'était pas le même et ses mouvements étaient parfois maladroits. Il donnait parfois l'impression de ne pas savoir quoi faire de ses membres — ou d'avoir un balai profondément enfoncé dans le fondement — ce qui, bien évidemment, était loin de plaire au couple Black. Harry n'y pouvait pas grand-chose et ce n'était même pas de la mauvaise foi. Juste une question d'habitude.
Devant son trouble évident, la mère d'Antares plia les genoux pour se retrouver à hauteur des yeux de l'enfant. Elle ajusta les plis de sa longue robe et pendant un instant, elle sembla chercher ses mots avant de se rendre compte que c'était bien inutile.
Je sais que tout cela est étrange pour toi Antares, lui dit-elle, les mots apparaissant au fur et à mesure. Je ne peux pas te promettre que tout s'arrangera, mais ton père et moi faisons de notre mieux. Je sais que c'est effrayant, que dans ton état, tu n'as pas la moindre idée de ce qu'il se passe, mais nous allons prendre notre temps.
Harry cligna des yeux bêtement. Bon, d'accord. Il ne s'attendait pas à autant de délicatesse de la part de la sorcière. Les visites à Sainte-Mangouste n'avaient pas été aussi nombreuses qu'on aurait pu l'attendre d'un parent voyant son enfant hospitalisé et Harry n'avait pas trop su quoi en penser sur le moment.
Il avait beaucoup trop de choses en tête pour s'attarder sur le manque de visites des parents d'Antares Black ou même s'en inquiéter.
Sûrement qu'il était plus simple pour eux d'agir en tant qu'humain dans la sécurité de leur demeure. Il ne voyait pas vraiment d'autres explications. Autant dire qu'il avait passé plus de temps à faire la connaissance de Barnaby Golding — le guérisseur qui l'avait suivi pendant toute sa convalescence — que des propres parents du gamin.
Harry articula un "je sais" silencieux. Il n'avait pas d'encre ou de plume sous la main alors il ne prit pas la peine d'écrire quoique ce soit ou de tenter de longues phrases qui demandaient un effort supplémentaire à tout le monde.
Melania lui offrit un petit sourire.
Je vais te montrer ta chambre à présent.
La chambre en question n'était pas spécifiquement ce à quoi s'attendait Harry. Pour être tout à fait honnête, il n'avait encore jamais vu de chambre d'enfant sorcier tout droit venu des années 40, et encore moins dans le monde magique. Autant dire qu'il ne savait pas précisément à quoi s'attendre. Il s'était imaginé un donjon sombre et humide avec des murs en pierre, des toiles d'araignées et peut-être même un ou deux cercles sacrificiels. Que vouliez-vous ? Il avait un côté mauvaise langue inavoué et beaucoup d'a priori sur cette famille, et c'était un fait d'ores et déjà établi.
Niveau référence, Harry se cantonnait à son placard sous l'escalier, puis à la deuxième chambre de Dudley qui n'était pas franchement une référence en matière de confort. Il se souvenait vaguement du désordre dans la chambre principale de son cousin — pour le peu qu'il y avait mis les pieds — des meubles modernes, d'un téléviseur et d'une console de jeux vidéo. Il avait acquis un ordinateur à un moment donné et une chaîne stéréo. Autant dire qu'il s'était fait à l'idée de ne rien retrouver de tout cela dans la chambre d'un enfant descendant d'une famille de sang-pur telle que les Black.
Quant à la chambre de Ron, les moyens financiers n'étaient pas les mêmes et le comparatif difficile à faire. Harry se souvenait pourtant qu'elle lui avait paru chaleureuse bien que petite et exiguë. Les meubles avaient été simples, le lit recouvert d'une couverture en patchwork. Il se souvenait des figurines de Quidditch et des posters dans le même thème. Le désordre y était à peu près le même et Harry l'avait mille fois préférée à sa chambre chez les Dursley — ce qui était tout à fait normal, au fond.
La chambre d'Antares Black était… différente. La pièce était grande et lumineuse. Il y avait une grande fenêtre avec des vitraux colorés représentant des créatures magiques, dont la vue donnait sur le jardin. Les murs étaient recouverts d'un papier peint vert et crème avec des motifs plutôt classiques de l'époque. Les meubles étaient en bois sombre et de belle facture — luxueux. Harry compta plusieurs meubles de rangement et bibliothèques pleines de livres. Il y avait également un grand chandelier central avec des bougies éteintes et des jouets rangés dans certaines étagères et sur le sol. Il avait l'impression que l'occupant de la chambre y avait joué quelques heures auparavant avant de filer sans rien ranger, distrait par une nouvelle activité.
Mais ce qui le mortifia le plus fut le lit de l'enfant, situé dans le fond de la pièce contre le mur. C'était un lit d'enfant à baldaquin — donc avec des rideaux soyeux et blancs — ce qui contrastait avec le bois sombre. Il y avait certes un côté majestueux et coûteux et tout ça. Mais il y avait surtout des barreaux à mi-hauteur qui devaient permettre à l'occupant d'en sortir à sa guise sans forcément chuter durant son sommeil.
Harry pinça les lèvres. La chambre était très jolie et loin de ce à quoi il s'était attendu. Mais il y avait un lit à barreaux et cela le contrariait parce qu'il était un putain d'adulte et que les barreaux à son âge, c'était la honte.
Qu'en penses-tu ? demanda la sorcière.
Elle se tenait dans l'encadrement de la porte avec un faible sourire aux lèvres. L'émotion était visible sur son visage et Harry repensa aux jouets éparpillés dans la pièce. Visiblement, les parents du garçon n'avaient pas eu le cœur à y faire le ménage. Huit semaines de coma, c'était long. Harry avait bien compris qu'il n'y avait eu aucune garantie qu'Antares puisse se réveiller un jour. Il pouvait comprendre qu'ils aient laissé la chambre en état en attendant de meilleures nouvelles ou par peur de provoquer le destin.
Il eut un pincement au cœur. Le gamin avait disparu et lui était là et leur avait volé ce quelque chose de précieux. Ce petit être qui avait l'air d'être profondément aimé — du moins, au moins par la sorcière. Arcturus Black était encore un grand mystère que Harry n'était pas certain de vouloir percer.
Il opina d'un mouvement de la tête. Ça semblait être devenu une sorte de langage universel, comme pour dire qu'il appréciait ce qu'il avait sous les yeux et cela sembla apaiser légèrement Melania.
Je vais te laisser t'installer, lui dit-elle. Repose-toi un peu. J'ai quelques affaires à régler, après quoi, je te retrouverai pour le déjeuner. Est-ce que cela te convient ?
L'Élu approuva de nouveau. Il n'était pas levé depuis bien longtemps mais il se sentait épuisé.
Le départ de la matriarche lui laissait le temps d'organiser ses pensées. Il avait passé les derniers jours à réfléchir et réfléchir et réfléchir à un moyen de rentrer chez lui. Seulement, sous cette forme, les choses allaient s'avérer très compliquées. Déjà, parce qu'il se souvenait avoir eu une discussion avec Ron au sujet des enfants de sang-pur qui étaient très rarement présentés à la société avant leur entrée à Poudlard. "Ce sont les héritiers, alors il est coutume qu'ils soient gardés en sécurité. Il n'y a pas forcément eu beaucoup de naissances dans les plus grandes familles. Alors la plupart des grandes familles ne prennent pas le risque de trimballer leurs mômes partout." Harry s'en était étonné. Il avait posé tout un tas de questions à Ron. Comment allaient-ils à l'école primaire s'ils ne sortaient pas de chez eux — ou en tout cas, pas sans un parent ? Ron l'avait dévisagé sans avoir l'air de savoir de quoi il voulait parler.
Apparemment, les jeunes sorciers issus de familles sorcières étaient éduqués à la maison.
Harry avait froncé les sourcils. Il ne prenait pas son cas pour une généralité parce qu'il avait compris avec les années que son éducation avait été ratée de A à Z, mais généralement, les parents moldus s'efforçaient d'inculquer les principes de socialisation à leurs rejetons. Puis, il y avait tout un tas de trucs importants à savoir, comme lire et écrire par exemple.
Ron avait haussé les épaules. Ceux qui avaient les moyens engageaient des tuteurs privés. La plupart étaient éduqués par les parents ou la famille proche.
Harry avait trouvé cela bizarre. Puis il s'était souvenu de Molly Weasley. Molly était une mère au foyer et avait merveilleusement bien éduqué ses enfants. Ce qui l'avait conduit à se demander si Malfoy avait été élevé par des trolls parce que Narcissa lui paraissait plus saine d'esprit que Lucius et qu'il ne voyait pas comment ce sale gosse avait pu tourner ainsi.
Bien évidemment, ce souvenir ne l'avait pas aidé. Si ce qu'avait dit Ron était vrai, les choses étaient sûrement d'autant plus compliquées en 1940. Il se souvenait de ses cours d'histoire et savait donc que la guerre était aux portes du monde moldu. Puis, sans parler de Grindelwald. Les sorciers de cette époque devaient probablement craindre une attaque — comme celles des Mangemorts avant qu'il ne tue temporairement Voldemort alors qu'il n'était qu'un bébé — et donc, limiter les sorties en famille.
En bref, Harry n'était pas certain d'avoir l'occasion de mettre un pied en dehors de la demeure Black et ce, encore moins sans être accompagné par le couple.
Aussi, il avait effectué quelques calculs rapides.
Antares étant né le 1er novembre 1929, cela signifiait qu'en septembre prochain, il rentrerait à Poudlard pour sa première année.
Il y avait également le frère aîné du gamin, Orion (qui était accessoirement le père de Sirius) qui avait fait sa rentrée l'année précédente, et une sœur aînée, apparemment, qui, elle, devait être en cinquième année.
Il pouvait éventuellement attendre patiemment la rentrée du gamin pour se faufiler dans la réserve mais Harry Potter n'était pas quelqu'un de patient, même si ça s'était amélioré avec l'âge.
Il s'était réveillé le 10 janvier 1940 et avait passé huit jours de plus entre les murs de Sainte-Mangouste. Aujourd'hui était donc le 18 janvier, ce qui l'emmerdait profondément. Cela signifiait qu'il devait attendre 7 mois et 13 jours.
Par Merlin, songea Harry. Je ne vais jamais tenir le coup.
La simple idée de recevoir une éducation à la maison et d'être cantonné à une chambre pleine de jouets et, de manière générale, à la demeure des Black avait de quoi lui saper le moral.
Éventuellement, la seule chose qu'il pouvait faire à l'heure actuelle, c'était de fouiner dans la bibliothèque située au rez-de-chaussée. Il n'était pas tout à fait certain d'y être autorisé, mais Harry, d'un autre côté, ne s'était jamais vraiment soucié du règlement.
Il soupira avant de venir frotter ses yeux. Le corps d'Antares n'était ni pratique, ni endurant. C'était un môme frêle et dépourvu de muscles. Sans compter qu'il avait passé deux mois allongé dans un lit... Autant dire qu'il se sentait comme s'il s'était fait rouler dessus par le Poudlard Express. C'était à mille lieues de son corps à lui, celui d'un Auror surentraîné avec presque une décennie d'entraînement derrière lui.
Les muscles endoloris — ça faisait après tout presque une demi-heure qu'il n'avait pas bougé de l'entrée de la chambre là où Melania l'avait laissé — Harry se décida enfin à bouger. Il n'avait rien de mieux à faire, aussi fouina-t-il pendant un moment dans la chambre d'enfant. Il y avait toutes sortes de livres et de jouets destinés à un jeune public et rien de franchement utile ou intéressant aux yeux de l'Auror aguerri qu'il était.
Finalement, à force de fatigue et de muscles criant grâce, Harry vint finalement s'allonger dans le foutu lit doté de foutus barreaux. La bataille de regards n'avait pas fonctionné comme escompté et le lit n'avait pas brûlé par la force de son regard — ce qui était franchement dommage. Il s'endormit non sans se promettre de demander à Melania un lit plus adapté... en quelque sorte.
