IV - All that we see or seem is but a dream within a dream
Harry cligna des yeux bêtement, observant les alentours. Il n'avait aucune idée de comment il était passé de dormir dans un lit à barreaux, au cimetière de Godric's Hollow et honnêtement ? Cela commençait sérieusement à devenir redondant. Depuis qu'il avait mis les pieds en 1940, Harry était pour ainsi dire perdu. Il ne comprenait rien de la moitié des choses qui lui arrivaient ni comment il parvenait toujours à se mettre dans des situations pareilles. C'était usant à force. Pourtant, il gardait espoir d'une manière ou d'une autre - sûrement parce qu'il se persuadait que Ginny l'attendait à son époque et que c'était tout ce qui importait réellement.
Le cimetière était exactement comme lorsqu'il l'avait visité pour la première fois avec Hermione alors qu'ils étaient à la recherche des Horcruxes de Voldemort. Les tombes étaient plus ou moins bien entretenues bien que la plupart soient recouvertes de neige. Il faisait froid et nuit et quelques flocons virevoltaient au gré du vent. Pendant un instant, il se demanda s'il n'avait pas rêvé toute cette histoire de voyage dans le temps, de surdité et des Black. Seulement, un regard vers ses mains ridiculement petites et terriblement pâles lui assura qu'il n'était pas en train de rêver. Peut-être qu'il devenait juste fou. McGonagall n'avait-elle pas dit à Hermione lors de sa troisième année qu'il ne fallait pas jouer avec le temps au risque d'en subir les conséquences ? Il ne parvenait pas à se souvenir desdites conséquences - ce qui n'était pas malin vu les circonstances - mais il était prêt à parier que la folie devait en être une.
"Tu n'es pas fou, non," intervint subitement une voix.
Harry sursauta avant de pivoter vers la source du bruit. Son cœur battait la chamade et il n'eut pas vraiment le temps de réaliser que le son était revenu parce qu'il se retrouva soudainement face à une jeune femme d'une vingtaine d'années aux cheveux flamboyants. La bouche grande ouverte, stupéfait, Harry dévisagea la silhouette de sa mère, Lily Potter.
"Qu'est-ce que…"
Il cligna de nouveau des yeux.
"Maman ?" demanda-t-il, incertain.
La femme dodelina curieusement et croisa ses jambes. Elle était assise sur une pierre tombale - ce qui n'était pas très respectueux envers les morts, ni même très poli. Dans un coin de sa tête, Harry songea qu'il voyait mal sa mère se comporter de la sorte.
"Vous n'êtes pas Lily, n'est-ce pas ?" dit-il après un court silence.
Il ne retrouvait pas la douceur dans les traits de son visage. Ceux-ci étaient figés comme dans de la glace, froids et n'inspiraient aucun amour. Harry s'était toujours dit que le jour où il la retrouverait dans l'autre monde, son visage déborderait d'amour. On lui avait répété à maintes reprises qu'il avait été aimé et choyé avant que ses parents ne perdent la vie. Il ne voulait pas croire que Lily Potter puisse montrer une telle expression.
Avec un rictus en coin, la créature ayant volé les traits de la sorcière décédée fit mine d'observer ses ongles comme s'il s'agissait de la chose la plus intéressante lui ayant été donnée de voir depuis des années.
"Quelque chose comme ça," répondit finalement l'imposteur.
Harry fronça les sourcils. L'idée que l'on puisse voler et se servir de l'image de sa mère de cette façon le répugnait au plus haut point.
"Arrêtez ça," siffla-t-il entre ses dents.
Et peut-être qu'il y eut une légère pointe de Fourchelangue. Peut-être pas. Ce qui était sûr, c'est que Harry Potter était désormais en colère, comme si les huit derniers jours passés en 1940 et l'incompréhension et l'angoisse ressenties trouvaient enfin un exutoire.
En réalité, Harry était fou de rage. Il était fatigué de constater que ce genre de trucs lui arrivaient encore, comme s'il n'avait pas passé l'intégralité de sa scolarité - et sa vie de manière générale - à lutter contre tous ceux qui avaient tenté de lui faire la peau.
"Les jeunes de nos jours n'ont plus le sens de l'humour."
Harry vit rouge.
Autour de lui, le vent se leva et l'orage gronda. Lily Potter - ou ce qui en avait l'apparence tout du moins - leva les yeux au ciel. Puis, comme l'avait fait Barty Croupton Jr. quelques années auparavant (ou le ferait dans quelques années ?), la créature changea. Sa peau se mit à onduler comme la surface de l'eau portée à ébullition. À la place de Lily Potter se tenait désormais une silhouette noire comme la nuit caractérisée par l'absence totale de membres, ou même d'un visage. La créature n'avait rien d'humanoïde. Elle était comme un nuage sombre, une substance cauchemardesque bien pire que les Détraqueurs. Le seul signe distinctif que Harry put lui accorder fut les deux orbes blanches siégeant reines au milieu de ce qui devait être son faciès. En l'observant, Harry crut se noyer dans le vide, celui avec un V majuscule. Ses cheveux se dressèrent sur le haut de son crâne et un frisson d'horreur parcourut son corps. Même devant Voldemort, Harry n'avait jamais ressenti une terreur à lui glacer les tripes. Ça le prenait à la gorge et il comprit ce que devait ressentir une biche prise devant les phares d'une automobile juste avant l'impact.
Harry déglutit. Il pouvait sentir les suées froides glisser contre sa peau, le rendant moite et avec un sentiment de solitude absurde, il se dit que l'apparence de sa mère n'était finalement peut-être pas une mauvaise idée.
"Harry Potter," siffla la créature dont la voix n'avait plus rien d'humain.
C'était déformé comme une onde radio sans réseau fixe, comme des ongles qui crissent sur un tableau noir, comme le hurlement d'une Banshee.
Livide, Harry se demanda pour la millième fois en l'espace de 27 ans si sa fin était venue.
Il voulut ouvrir la bouche, dire quelque chose - n'importe quoi - mais ses cordes vocales refusèrent de répondre. Il avait l'impression d'être un enfant terrifié par un monstre qui se serait caché sous son lit. Il avait l'impression d'être seul et que personne ne lui viendrait en aide. Il eut l'impression que la vie sur Terre s'était tarie.
Enfin, il dit :
"Vous n'êtes pas la Mort, n'est-ce pas ?"
Sa voix trembla, mais il ne s'en soucia pas. Il y avait parfois des choses bien plus importantes que sa fierté d'homme.
Comme sa vie, par exemple. Et Harry Potter avait beau avoir une vie de merde, la perspective d'un avenir radieux suffisait à le maintenir à flot, à lui donner envie d'en voir plus et de profiter de ce qu'il avait manqué, enfant.
La créature ricana.
"Effectivement," dit-elle. "Je suis bien pire que cela."
Et Harry se demanda ce qui pouvait exister de pire que la mort.
La torture ?
Il n'avait jamais entendu parler de la personnification de la torture.
D'un autre côté, il n'était pas certain de savoir si la personnification de la mort était réelle ou s'il l'avait juste imaginée. Parfois, il en venait à se questionner sérieusement sur l'état de sa santé mentale, mais ça, c'était un problème pour un autre jour.
L'Être de fumée/poussière/ombre bougea et Harry sursauta. Elle ne se trouvait plus assise contre la pierre tombale, mais presque à un cheveu de sa propre silhouette - ce qui aurait dû être impossible parce que personne n'était censé pouvoir bouger aussi vite. Un Vif d'Or ne bougeait pas aussi vite. Apparemment, il n'avait pas fini de voir des choses qui n'étaient pas censées arriver puisqu'on lui en servait presque littéralement tous les jours.
Las, Harry dut lever les yeux pour observer la créature. Il n'avait aucune envie de la dévisager, vraiment. Au contraire, il aurait voulu prendre la fuite très loin. Mais il s'en trouvait incapable, comme forcé par une force mystique.
Finalement, et sûrement parce que le silence devenait gênant, l'Ombre parla.
"Tu es un poison pour l'univers Harry Potter," dit-elle.
Et Harry songea vraiment ? et super. Tout était su-per. Voilà qui lui remontait le moral pour sûr.
"À l'heure qu'il est, tes proches sont sûrement déjà morts."
Il fronça les sourcils, incertain d'avoir tout à fait compris ce dont la créature voulait parler.
Il dit "Je vous demande pardon ?" et "De quoi est-ce que vous parlez ?" le cœur battant, l'horreur enserrant ses tripes. Un relent de colère, de terreur et d'incompréhension explosa dans sa tête.
"Hum," fit l'ombre, songeuse. "Je pensais que tu étais au courant. Flûte."
Elle bougea sur elle-même, étendit ce qui devait être un bras qui naquit de sa forme liquide/gazeuse - Harry n'était pas trop sûr - et pointa un doigt - ou quelque chose comme ça - vers son torse d'enfant de 9 ans que le sorcier ne finissait jamais vraiment de maudire.
"Ton monde se meurt et c'est de ta faute."
Son corps d'enfant tressaillit, comme frappé de plein fouet.
"Quoi ?" dit-il encore, le timbre rauque et écorché vif.
Alors l'Ombre parla.
Elle dit :
"L'Homme est un loup pour l'Homme," citant une expression connue dont Harry ne parvenait pas à se souvenir de la provenance.
Elle dit :
"Depuis la nuit des temps, ton espèce s'entretue pour des raisons sine qua non idiotes."
Elle dit :
"Depuis la nuit des temps, l'Homme ravage tout sur son passage. On leur offrit une terre où vivre et depuis lors, l'Être Humain en fit un terrain d'horreur, de poussière, d'os et de sang."
Elle dit :
"Depuis lors, les Entités Supérieures n'ont jamais cessé de vous observer, étudiant votre évolution comme un jeu, d'abord, puis avec dégoût. L'Homme passe plus de temps à inventer de quoi blesser et terrifier qu'à réparer et aider. Depuis lors, ces Entités vous ont abandonnés comme on délaisse un jeu devenu inintéressant. Depuis lors, ces Entités souhaitent effacer toute trace de votre existence."
Elle dit :
"On ne peut pas leur en vouloir. Il est plus facile d'effacer l'existence d'une erreur que de s'impliquer dans un changement long et fastidieux."
Et Harry l'écouta. Harry l'écouta et se demanda pourquoi elle lui racontait tout ça. Harry l'écouta et plus il prêtait attention aux mots qui lui étaient destinés, plus la terreur augmentait. Il voulut crier, hurler, pleurer. Il voulut implorer l'ombre et lui dire que toutes les herbes d'un jardin n'étaient pas mauvaises. Merlin, il voulut sortir sa baguette et confronter cette créature qui venait porteuse de terribles nouvelles. Puis, les yeux écarquillés, il comprit que cela confirmait exactement les propos de celle-ci. Son premier réflexe était effectivement de se battre. Mais c'était le propre de l'homme, non ? Que de se battre pour ses idéaux ?
L'ombre parla, parla et parla.
"Je vous observe depuis le début," dit-elle. "Et honnêtement, pour beaucoup, vous n'êtes que des cafards qui ne méritent rien de mieux."
Elle eut l'air songeuse pendant un court instant.
"Tu en fais partie, bien évidemment."
Et Harry pinça les lèvres, plus livide que jamais.
"Honnêtement, les hommes et leur syndrome du héros, je ne peux vraiment pas les supporter. Je ne vois vraiment pas en quoi tu fais exception à la règle. Mais," ajouta-t-elle, "j'ai mes favoris. Et honnêtement ? Ça m'embête un peu de voir qu'ils vont eux aussi passer à la casserole. La Magie t'a bénie en t'octroyant bien des choses. Des choses non méritées si tu veux mon avis, mais passons. Je ne suis pas là pour m'occuper des jouets de mes compères."
"Qu'est-ce que vous voulez ?" demanda finalement Harry.
La sensation de terreur était toujours présente mais plus la créature parlait, plus il avait l'impression qu'il faisait face à un être lambda s'ennuyant dans sa vie, qu'à une force supérieure. C'était étrange parce qu'il était certain qu'elle pourrait le tuer d'un claquement de doigts. D'un autre côté, il avait envie de l'envoyer au coin pour réfléchir un peu sur son comportement parce que très franchement ? Quoiqu'elle soit, cette créature agissait comme un enfant.
"Meh," fit-elle. "Impétueux avec ça, hein ?"
Elle grommela quelque chose et Harry crut saisir un commentaire sur le fait qu'il n'avait "vraiment rien pour lui" et en fut vexé un court instant.
"Je veux des tas de choses. L'édition collector des Pléiades, prendre le thé avec Freddie Mercury, avoir un jardin zen, tu vois ? Mais surtout, je veux un champion."
Harry ouvrit la bouche, puis la referma. Il fronça les sourcils et songea c'est quoi ce bordel.
Il se dit qu'il avait raison, que l'Entité en face de lui n'était qu'un - ou une ? - gamin qui ne savait plus quoi faire de ses jouets.
Puis, il prit un instant pour faire le tri dans sa tête et jura entre ses lèvres. Apparemment, au-delà des sorciers et des Moldus, le monde était tenu à l'œil par ce qui devait être des Entités - les compères de la créature - et ça ? Ça n'était pas sur son bingo 2008 - enfin, 1940. En quelque sorte.
Avait-il mentionné qu'il était las de toutes ces conneries ?
Il pinça l'arête de son nez entre ses doigts.
"Pardon," dit-il, "mais je ne vois vraiment pas quel est le rapport avec moi ?"
La créature faite d'ombre virevolta autour de lui, valsant et valsant. Un rire résonna à ses oreilles (et vraiment, Harry en profita pour se repaître du son ô combien terrible fut-il).
"Oh," fit la créature. "Il n'y a pas vraiment de rapport avec toi en tant que tel. Je m'ennuyais, tu étais mort de toute façon, alors pouf, retour à la case départ."
"Retour à la case départ," répéta Harry bêtement. "Pardon mais c'est quoi ce bordel ? Parce que j'ai bien compris que vous ne m'appréciez pas particulièrement alors permettez-moi de le redemander mais qu'est-ce que j'ai à voir avec ça ? C'est quoi cette histoire de fin du monde, de champion et bon sang - un jardin zen, vraiment ?"
"Je ne te permets pas de me juger monsieur-je-veux-une-femme-et-des-enfants. Bon sang, tu es un tel cliché, j'en vomirais presque si je le pouvais."
Et ça ? Ça c'était un coup bas. Harry sentit la colère vrombir sous sa peau et sa magie picota le bout de ses doigts.
"Excusez-moi de vouloir une famille ! Vous semblez tout savoir alors vous devriez connaître ce qui m'est arrivé, non ?"
L'Ombre soupira et Harry jura qu'elle leva les yeux au ciel.
"Pitié, tu penses vraiment être unique à ce point ? Des tas de gens n'ont pas de parents. Des tas de gens meurent tous les jours en fait. Alors quoi ? Tu as débarrassé ton pays d'un type qui voulait prendre d'assaut une école - woaw, je suis impressionnée. Peut-être qu'avec plus de jugeote, les sorciers auraient pu créer une coalition avec le reste du monde, je veux dire ton Voldemort n'avait pas autant de sbires que ça…"
Harry voulut répliquer mais en fut incapable. Il fronça les sourcils (encore) et honnêtement ? Dans les faits, il ne pouvait pas réellement contredire la créature. À la place, il balaya l'argument d'un geste de la main.
"Ce n'est pas le sujet," dit-il, la colère faisant place à l'impatience. "C'est quoi cette histoire de fin du monde ? De champion ?" répéta-t-il.
"Ugh," soupira la créature. "Tu es d'un ennui. Je te l'ai dit non ? Quelqu'un a pris la décision de rayer les Hommes de la carte du monde et je veux que tu l'arrêtes."
"Que je l'arrête," répéta encore une fois Harry.
Il jugea que tout ça était du grand n'importe quoi, que rien de ce que racontait l'Ombre n'avait de sens, qu'on était en train de se moquer de lui.
"Oui."
"Vous voulez que moi, Harry Potter, j'arrête la fin du monde ?"
"Tout ça et plus si affinité," acquiesça l'Être noir comme la nuit.
Harry se pinça juste pour s'assurer qu'il n'était pas en train de rêver.
"Merci mais non merci," répondit-il finalement parce que honnêtement ? Tout ça c'était des conneries et il commençait à en avoir marre qu'on lui dise ce qu'il devait faire ou ne pas faire.
Autant dire que sa réponse ne fut pas accueillie avec beaucoup de joie. L'ombre qui n'avait cessé de virevolter sur elle-même se figea dans le temps. Puis, elle se mit à grossir, grossir et grossir. Des tentacules noires volèrent et vinrent entourer les chevilles de l'enfant qu'était Harry Potter, piégé dans le corps d'Antares Black. Harry eut l'impression de se noyer. Privé d'air, de ses sens, de tout, Harry crut devenir fou. Il n'y voyait rien, ne sentait rien, n'entendait rien. Même les battements aliénés de son cœur ne lui parvenaient plus comme un tambour furieux dans ses tempes. Il ne ressentait plus rien. Tout était noir et vide autour de lui. Il voulut crier mais aucun mot ne s'échappa de ses lèvres.
"Tu. N'as. Pas. Le. Choix," assena une voix dans sa tête.
Autour de lui, le cimetière se matérialisa de nouveau et avec lui, le retour de ses sens. Il haleta, sa propre main enserrant sa gorge comme si ce geste pouvait aider l'oxygène à remplir ses poumons.
Lorsque la silhouette réapparut devant lui, elle semblait à peine apaisée.
"Tu n'es pas en position de me dire non," répéta-t-elle. "Ton époque se meurt et si tu veux sauver ta femme, c'est la seule solution."
Harry la dévisagea bouche-bée.
"Qu'est-ce qui vous différencie des Hommes ? Vous agissez exactement comme ceux que vous haïssez."
"C'est là que tu fais erreur, Harry Potter. Je n'ai ni âme, ni conscience. Je ne ressens pas la joie, ni la tristesse. Je suis vide, vide, vide. Et parfois, je me trouve une occupation. Aujourd'hui, c'est toi. Demain, sûrement quelqu'un d'autre. Seulement, tout cela ne te concerne pas réellement, n'est-ce pas ? Ton rôle est de t'assurer que le monde reste tel qu'il est."
"Arrêter la fin du monde," dit-il faiblement.
"Entre autres."
Harry inspira.
"Je ne vois pas le rapport entre ça et me retrouver en 1940."
"C'est parce qu'il n'y en a aucun. Appelle ça du divertissement, de l'ennui, une envie passagère. Appel ça un coup de pouce. Appel ça le plaisir de t'emmerder. Aujourd'hui tu es là, peut-être que demain tu seras mort."
Et honnêtement ? Il n'y avait vraiment aucune réponse à apporter à ce type de tirade. Harry prit conscience d'être une fois de plus, le pion d'une partie d'échecs qui ne lui appartenait pas de décider la tournure. La lassitude revint de plus belle et pendant un instant, il songea à refuser coûte que coûte parce que la mort, au moins, aurait le mérite d'être paisible et de mettre un point final au baratin qu'était sa vie depuis sa venue au monde.
"Je ne suis pas certain de pouvoir lutter contre... la putain de fin du monde," avoua-t-il après un instant.
"Je n'en doute pas un seul instant," roucoula la créature.
Harry leva les yeux au ciel.
"Pourquoi moi ? Vous n'avez pas quelqu'un d'autre à torturer avec ces conneries ?"
"Et pourquoi pas toi ? Je te l'ai dit. Toi et ton fichu syndrome du sauveur. Tu ne peux pas t'empêcher de venir en aide à la veuve et l'orphelin. Tu vas y mettre toute ton âme, quitte à la vendre au plus offrant."
"Je ne suis pas comme ça."
"Oh vraiment ?"
Elle rigola. Harry ne trouva pas cela amusant. Pas le moins du monde.
"Et puis, la magie t'a bénie, non ? Alors c'est plus fun comme ça. C'est ce que disent les jeunes de nos jours, non ?"
Cela eut le mérite d'intriguer Harry parce qu'il ne se sentait pas particulièrement béni, là tout de suite.
"De quoi est-ce que vous parlez ?"
La créature virevolta de nouveau, toute excitée. Son rire fit écho dans tout Godric's Hollow et Harry grimaça car cela n'avait vraiment rien d'agréable.
"Tu t'en rendras compte bien assez tôt," répondit-elle avec tout le mystère dont elle était capable.
Puis, la créature s'approcha de lui et étendit un doigt griffu jusqu'à lui et, pile au niveau de sa cage thoracique, elle y enfonça son étrange appendice. Il y eut un éclat de lumière soudain et une explosion de magie telle que Harry n'en avait jamais vu. Enfin, la douleur sembla le déchirer de l'intérieur, réduire ses os en poussière et ses muscles en charpie.
Harry Potter hurla de douleur. Chaque nerf titillé, brûlant d'une intensité nouvelle, chaque parcelle de son corps se déchirant et se reconstituant encore et encore et encore. Il hurla jusqu'à en perdre le souffle, hurla jusqu'à ce que ses cordes vocales cèdent sous la pression, criant de grâce.
Harry ouvrit les yeux subitement. Sa gorge était en feu, son corps pris d'une douleur incommensurable et pendant un instant, il crut sérieusement que sa tête allait exploser. Une douleur lancinante irradiait l'intégralité de son corps et il eut l'impression de mourir une fois de plus. Haletant, désorienté, il mit de longues et interminables secondes à se souvenir de l'endroit oú il et de l'époque à laquelle il se trouvait. En reprenant conscience de son environnement, Harry remarqua finalement qu'au-dessus de lui se tenait Arcturus Black et que l'homme le tenait fermement par les épaules comme s'il avait tenté de le secouer pour le réveiller. L'homme était blême, un pli soucieux creusant l'espace entre ses deux sourcils. Ce qui était plus surprenant encore était le dôme bleu pâle érigé tout autour d'eux.
Un protego ? se demanda-t-il. Seulement, il n'eut pas réellement le temps de s'attarder sur cette pensée car en y regardant à deux fois, Harry constata que l'intégralité de la chambre de l'enfant semblait avoir subi le passage d'un typhon d'une violence inouïe. Il n'y avait pas de meuble ayant survécu au cataclysme. Des morceaux de bois gisaient ici et là, les fenêtres étaient brisées - même son lit semblait avoir subi le courroux de Merlin lui-même. Harry se tenait en plein milieu d'une tempête. Des objets virevoltaient encore dans la pièce, se fracassant contre les murs et le vent sifflait, sifflait, sifflait.
Monsieur Black parla mais le garçon ne comprit pas les mots qui lui étaient adressés et Harry comprit bien vite que quoiqu'il se soit passé avec la créature, cela devait être de son fait. Était-ce un énième jeu pour elle ? Il ne le saurait sans doute jamais.
Arcturus le secoua légèrement et Harry ancra son regard désormais gris dans les orbes cristallins de son non-paternel.
La tempête se calma finalement et des objets en tout genre retombèrent sur le sol, inanimés. Harry cilla et dévisagea le patriarche Black semblant demander quoi et qu'est-ce qu'il se passe.
Seulement, monsieur Black ne prit pas la peine de répéter les mots qu'il lui avait adressés quelques instants plus tôt. À la place, il le relâcha et Harry prit conscience que la prise de l'homme avait été si forte qu'une douleur leur lança au niveau de ses épaules. Avec une grimace, il massa l'une de ses épaules d'une main.
À cet instant, un elfe de maison fit son apparition. Les yeux d'abords écarquillés devant le capharnaüm, l'elfe sembla s'adresser au Maître de Maison avant de disparaître de nouveau et ce, sans le plop sonore qui caractérisait les déplacements magiques
Au même moment, Melania Black fit son apparition devant l'encadrement de la porte de sa chambre d'enfant. Elle dévisagea son mari, puis son fils. Sa baguette fut immédiatement dans sa main et son regard parcourut la chambre comme si elle s'attendait à trouver un intrus.
Pour ne pas changer, Harry était perdu, incapable de comprendre le pourquoi du comment. Avait-il subi une attaque durant son sommeil ? Il tenta de tirer quelques explications des parents d'Antares mais sans son ouïe, cela s'avéra compliqué d'espionner la conversation. Les deux adultes étaient plongés dans une discussion animée et régulièrement, Harry s'aperçut que des regards étaient jetés dans sa direction. Après de longues minutes durant lesquelles il n'osa pas bouger le moindre muscle, Melania Black dépassa son mari pour venir s'accroupir au niveau du lit de son fils. Les lettres magiques qu'il détestait tant apparurent dans les airs.
Est-ce que tu es blessé ?
Il observa la sorcière qui semblait sincèrement inquiète. Cependant, il y avait un quelque chose d'étrange dans la façon dont elle le dévisageait. Un quelque chose qu'Harry ne parvint pas à saisir.
Il grimaça pour toute réponse. Son corps lui faisait un mal de chien et il avait l'impression que de la lave en fusion avait remplacé son sang et coulait désormais dans ses veines. C'était douloureux. Sûrement beaucoup trop pour un enfant mais Harry était plus ou moins accoutumé à la douleur et son seuil de tolérance était plutôt élevé.
Une demi-heure après son réveil chaotique, l'horloge du Grand Salon sonna 13h lorsqu'un nuage de poussière s'éleva depuis la cheminée. Harry grogna en apercevant la silhouette du guérisseur Golding.
Bon sang, pas encore, songea-t-il en faisant de son mieux pour éviter le regard inquiet du sorcier. Lui qui avait eu dans l'idée de passer sous les radars une fois sorti de Sainte-Mangouste, c'était raté. Il n'avait même pas réussi à passer quelques heures sans devoir faire appel à un médicomage. La honte était à son paroxysme - et c'était également un nouveau record personnel.
Bonjour Monsieur Black, dansèrent les lettres magiques.
Harry grogna pour la forme avant d'esquisser un salut d'un geste du menton.
Golding échangea quelques mots avec le couple Black avant de s'avancer vers lui. Harry, alors assis sur le canapé onéreux, fit mine de se lever (même si ses muscles refusaient l'idée même de faire le moindre mouvement). Heureusement, le guérisseur lui fit signe de ne pas bouger.
Alors, fit Golding. Tes parents m'ont dit que tu avais eu un petit souci de magie accidentelle ?
Et Harry songea sans surprise c'est quoi ce bordel ? Aux dernières nouvelles, il était un adulte et la magie accidentelle remontait à suffisamment loin dans son enfance pour qu'il prenne la peine de s'en souvenir.
Il haussa un sourcil à l'intention du médecin.
Ça arrive à tous les enfants de ton âge, ne t'inquiète pas. Je suis surtout là parce qu'ils ont évoqué le fait que ça a été... comment dire... surprenant ? En bref, je veux juste m'assurer que tout va bien de ton côté. Parfois, les jeunes sorciers peuvent se blesser sans s'en rendre compte.
Il marqua une pause, esquissant un sourire lorsqu'il remarqua que l'enfant devant lui leva les yeux au ciel.
Est-ce que tu as mal quelque part ?
Honnêtement ? Harry s'agaça de cette énième question. Il était bien incapable de savoir combien de fois ces mots lui avaient été adressés, mais il était certain que c'était de nombreuses fois par jour.
Devant lui, le guérisseur sursauta subitement et suivant son regard, Harry constata qu'un vase venait d'éclater. Ce qui était dommage parce qu'il avait l'air extrêmement coûteux. Il se demanda si la maison des Black était hantée lorsque tous les regards se tournèrent vers lui.
Golding ouvrit la bouche, puis la referma. Il fronça les sourcils (ce qui devenait une mauvaise habitude pour vraiment tout le monde) et se redressa pour échanger de nouveau avec le couple Black.
Melania avait enfoui sa tête entre ses mains, semblant hésiter entre rire et pleurer, et Arcturus semblait stupéfait, oubliant ses manières et son éducation de sang-pur au passage. Cela agaça d'autant plus le sauveur du monde sorcier qui finit par comprendre, lorsqu'un tableau vola en plein milieu du salon pour aller se fracasser contre une fenêtre, qu'il était la raison pour laquelle le vase avait éclaté et donc, par extension, qu'il avait probablement ravagé sa chambre par la même occasion.
Un sentiment de solitude lui tordit les tripes en regardant les trois sorciers discuter de lui comme s'il n'existait pas. Il était un adulte, bon sang, est-ce que c'était trop demander qu'on lui accorde ne serait-ce que la possibilité de savoir ce qu'il se passait ?
Il fut tenté de faire usage de la magie sans baguette pour comprendre ce dont il était question. Seulement, Harry ne connaissait aucun sort capable de retranscrire les paroles d'une personne sous forme de texte et il aurait été malavisé d'empirer son cas avec un acte de magie intentionnel sans baguette magique.
À la place, laissant libre cours à sa fureur, il s'adressa aux adultes présents, de sa voix désaccordée.
"Mais regardez-moi !" et "Arrêtez de discuter de moi comme si je n'étais pas dans la pièce par Merlin !"
Il récolta trois regards surpris et un buste à l'effigie d'un membre de la famille Black qui explosa en morceaux à quelques pas de lui.
Bon, songea-t-il. Bien joué Harry.
Melania Black fut à ses côtés en un instant, agenouillée à hauteur d'yeux.
Je suis désolée Antares, nous...
Seulement, son mari l'interrompit sans gêne.
Il suffit. Je ne t'ai pas élevé de la sorte, dit-il, et Harry devina qu'il se forçait à utiliser le sortilège de retranscription puisque avant ça, il n'avait jamais fait l'effort d'en faire usage hormis le jour de son réveil. Après ça, plus jamais.
En fait, ce n'était pas très surprenant compte tenu que les Sang-Pur avaient tendance à envoyer leurs enfants Cracmols aux oubliettes. Il n'était pas difficile de deviner qu'avec un enfant démontrant un handicap aussi évident qu'une surdité, le patriarche de la famille Black, la fameuse "Toujours Pur", finirait par l'envoyer lui aussi aux oubliettes. Il ne l'avait certainement pas encore fait dans l'espoir de trouver un remède magique - ou parce que sa femme l'en avait empêché. Sur ce point, Melania Black ne semblait pas se soucier du problème d'audition de son plus jeune fils.
Et parce que Harry était Harry et qu'il avait un problème naturel avec les puristes du sang et l'autorité en général, il foudroya le patriarche Black du regard. Et si les regards avaient pu tuer, alors sans nul doute aucun, Arcturus Black aurait trépassé immédiatement.
Au lieu de cela, et parce que la colère et l'injustice vrombrissaient à même la peau de l'enfant, les vêtements de l'homme prirent subitement feu.
Melania poussa un cri de surprise de concert avec l'exclamation de son mari. Le guérisseur fut plus vif et éteignit rapidement les flammes d'un coup de baguette magique et ce, même s'il dut s'y reprendre à deux reprises. Cela sembla le troubler puisque le pli soucieux entre ses deux sourcils, se creusa davantage.
Monsieur Black, fit le guérisseur qui avait bien compris que l'enfant tirait ses accidents magiques d'un trop-plein de frustration. Je ne sais pas si vous vous en rendez compte mais Antares a été sujet à cinq cas de magie accidentelle en l'espace d'une demi-heure.
Est-ce que nous devons nous en inquiéter ? demanda la sorcière en suivant l'exemple.
Son regard s'attarda sur la silhouette minuscule de son dernier-né. Elle semblait subitement bien plus âgée et fatiguée qu'à son habitude.
Arcturus, de son côté, ne pipa mot.
De vous inquiéter ? répéta Golding, semi-émerveillé, semi-époustouflé. Ce n'est encore jamais arrivé ! Un acte de magie accidentelle est terriblement épuisant à leur âge. Surtout si le premier est tel que vous me l'avez décrit. Si j'en crois l'état de sa chambre, votre fils devrait être en train de dormir pour récupérer. Au lieu de ça, je viens de le voir faire voler un vase, un tableau, un buste et mettre le feu à votre mari.
Oh, firent les lettres magiques au-dessus de la sorcière.
Harry songea merde.
Puis il ajouta à son tableau de chasse faire brûler un membre de la famille Black parce que c'était également quelque chose de très satisfaisant.
Comment te sens-tu, Antares ? lui demanda-t-on une fois de plus.
Et Harry haussa les épaules. Il allait bien. Bon, il avait mal partout, mais il était presque certain que cela avait plus de rapport avec l'Entité croisée en rêve, que l'utilisation de sa magie. Il pouvait la sentir ronronner sous sa peau, comme un chat repu. Sa magie allait bien. Elle allait même mieux que jamais.
Spectaculaire, fit le guérisseur non sans un sourire béat de fiché sur son visage.
Ça, se dit Harry, ça sent mauvais pour moi.
