« Je vois. » L'homme reposa sa tasse et sa soucoupe sur le bureau dans un geste minutieux ; sans rien laisser paraître, il réfléchissait déjà à ses paroles. Loki agissait de la même manière. Il était évident que ces deux-là partageaient bon nombre de points communs, même si les différences étaient les plus évidentes. « Je vais voir ce que je peux faire.
- Vraiment ? » Hela laissa l'espoir transparaître dans sa voix. Elle avait besoin de lui ; son plus jeune frère était bien trop têtu. « Puis-je vous faire confiance ?
- Eh bien, la confiance est… » Il eut un petit rire, « enfin, vous devez connaître la chanson, je suppose. Même si je n'ai jamais compris pourquoi les chiens et les enfants, je dois le reconnaître » ajouta-t-il en attrapant sa plume pour la tremper dans l'encrier.
Elle suivit son mouvement du regard, une minute silencieuse, avant de répondre : « Peut-être parce que l'un comme l'autre sont sans filtre, ils ne connaissent pas les nuances entre le bien et le mal. Ils sont naïfs de tout. » Thor l'était resté durant de longs siècles, et sur bien des sujets. Contrairement à Loki, qui avait mûri si vite. Trop vite, avec sa propre logique. Parfois effrayante. « Les gens en qui on peut vraiment faire confiance n'ont pas besoin de dire aux autres de le faire » lui avait-il suggéré une fois, alors que le trône l'accusait d'une énième bêtise et qu'elle tentait de se persuader qu'il n'y était pour rien. Il n'avait jamais cherché à s'en défendre, se cachant toujours derrière cette même phrase obstinée : « La confiance est pour les chiens et les enfants. » Son jeune frère qui, trop vite, avait appris à se méfier de tout, y compris de sa famille. Raison pour laquelle ils se retrouvaient dans une telle situation.
L'intendant l'observa par-dessous ses cils ; ses iris apparaissaient presque noirs à la lueur des bougies. « Cela doit être ça » approuva-t-il, avant d'afficher un sourire sur ses lèvres tirées par les âges. « Indéniablement, vous appartenez à la même famille. Vous, votre frère Thor, sir Loptr… Opiniâtres, le même instinct de protection… Votre mère doit être une femme formidable » ajouta-t-il avec un respect authentique, presque admiratif.
Ce fut alors à son tour de sourire. « Elle l'est. »
« Nous sommes une famille. » C'est ce que n'avait jamais eu de cesse de répéter la reine Frigga. Face à l'adoption des deux enfants illégitimes de son époux. Face à son incapacité à enfanter de nouveau après la naissance de Thor. Face à l'arrivée de Loki dans leur vie. Face à l'erreur, face à la tromperie, face à la mort. Une mère qui protégeait. Une mère qui prenait parti, quitte à aller contre l'avis de son compagnon et roi. Une mère qui gardait confiance.
« Loki doit revenir », Hela répéta les paroles avec lesquelles elle s'était présentée vingt minutes plus tôt.
Face à elle, et pourtant sur une autre branche d'Yggdrasil, l'assistant de son cadet approuva d'un hochement lent de la tête. « Je vais voir ce que je peux faire » répéta-t-il. Et Hela n'avait à son tour pas d'autres choix que de le croire, lui, cet étranger au tempérament plus sage qui veillait sur le métamorphe depuis près de deux cents ans.
Chapitre 21
Loki
Il y eut des exclamations parmi les bourdonnements dans ses oreilles, des ordres criés, ou peut-être des supplications. Tout était difficile à dire, car une seule chose obnubilait complètement son cerveau : le corps maintenu avec force contre le sien. À peine arrivés sur les couleurs vacillantes du Bifröst, son seidr s'était mis en quête de l'énergie tectonique d'Asgard. Il avait besoin de plus de pouvoir pour éteindre le feu, pour empêcher les images de se réaliser. Il n'avait pas été assez rapide et, comme à chaque fois, Thor n'avait pas tenu sa promesse. Il pouvait le sauver – d'un revers de main, il chassa les larmes de ses paupières -, il devait le sauver ! La vision ne s'accomplirait pas. La vision ne s'accomplirait jamais !
Les sifflements de seidr étaient assourdissants. « Laguz » invoqua-t-il avec force, la rune que Thor connaissait le mieux. Combien de fois l'avait-il gravé dans sa chair ? Est-ce que son aîné se réveillerait, une fois de plus, avec un sourire désolé sur ses lèvres, avant de prendre la pose pour afficher avec fierté ses nouvelles cicatrices ? « Laguz ! » ; il laissa le flot d'énergie couler hors de son corps. Thor pouvait tout prendre, il était prêt à tout lui donner.
Très vite, d'autres mains s'ajoutèrent. Il reconnut l'aura orange de sa mère, et celle flavescente d'Eir. « Tout va bien » lui murmura cette dernière ; encore des mensonges. Sa mère pleurait, le regard tourné vers le corps inerte de Balder. Il était trop tard pour lui, comme il le serait peut-être bientôt pour Thor. Non. Non ! « Jeune fille. Regardez-moi. » Il obéit, la vision troublée par sa propre impuissance. Les traits du médecin étaient stoïques ; elle était habituée à confronter les blessures et la mort. Pourtant, il voyait l'inquiétude craqueler la surface de son masque professionnel. « J'ai besoin que vous soyez calme. Votre frère a besoin de vous. » Elle noua ses doigts aux siens. « Vous pouvez le faire. Personne d'autre que vous ne peut le faire. Respirez. » Il inspira, avec difficulté. Contre sa paume, les battements de Thor s'affaiblissaient. Il expira de manière saccadée. Ses joues étaient humides et le sel s'accumulait sur sa langue, trop lourde pour répondre quoi que ce soit. « Prenez notre énergie. Sauvez-le. Vous pouvez le faire. »
Il pouvait le faire. Son attention glissa sur le visage de son frère, brûlé au troisième degré. Il n'y avait plus de barbe contre laquelle frotter ses joues, plus de boucles blondes à replacer derrière les oreilles. Mais il y avait encore ce bleu, faible mais encore vibrant derrière ses paupières entrouvertes.
Il pouvait le faire. « Ne me quitte pas. » Il pressa son front contre celui plus large, guida sa paume contre la joue blessée et glissa l'autre derrière sa nuque pour le rapprocher. Il pouvait le faire. « Ou j'te le pardonnerai jamais. » Il pouvait le faire.
« Respirez » répéta Eir quelque part autour de lui, et il obéit, conscient des vagues d'énergie envoyées par les deux femmes.
« Loki. » Le sourire de Thor se dessina dans sa tête. « Tu es déjà à toi seul une raison suffisante. » Il ferma les yeux pour s'imprégner de son image en pleine santé. « Cela a toujours été toi et moi. Jamais sans toi. » Il ne le permettrait jamais. « Les idiots attirent seulement les idiots. » Il avait besoin de Thor, de son rire trop fort, de son esprit trop lent, de ses étreintes trop passionnées. « Tu es magnifique. » Besoin. Pour vivre, survivre. « Eh, Loki ! » Le monde pouvait bien s'effondrer, il le tenait, ne le lâcherait plus jamais. « Je t'aime, mon frère. »
« Laguz » convia-t-il avec encore plus de force. Il le sauverait, le sauverait. Toujours. Qu'importait. Toujours.
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« C'est bon Loki, il est sauf. Tu peux le lâcher à présent. Loki, mon petit courant d'air, nous devons l'amener à l'intérieur. Tu comprends ? Thor n'ira nulle part. Il va bien, tu as réussi. Viens. D'accord, alors garde sa main, mais tu es trop faible pour le porter seul. Viens, rentrons. Tous ensemble. »
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Les doigts de sa mère caressaient ses cheveux dans un geste lent, propice à les apaiser tous les deux. Thor dormait, allongé à ses côtés. Sa peau était encore rouge, boursouflée par endroits et couverte de cloques à d'autres. Il était difficile de le voir ainsi, de ne rien pouvoir faire de plus. Lui était vidé. Son seidr avait complètement été épuisé dans la guérison initiale, et le moindre éclat naissant était aussitôt insufflé à son aîné pour combattre la douleur. Son corps était enroulé autour du sien. Il se moquait bien de qui pouvait les voir, de ce qu'ils pouvaient dire ou même penser. Ses visites étaient trop rares, car les paroles mauvaises du conseil le maintenaient éloigné de la chambre fraternelle. Sous les voiles blancs, la colère asgardienne grondait. Hela craignait le pire ; il en avait cure. Thor était sauf, la vision était écartée. Bien que Surtur était à nouveau libre, ils étaient parvenus à ramener la Flamme Éternelle au royaume. Balder avait offert sa vie pour ce larcin. « Il leur faut un coupable. » Personne n'avait jamais tendu l'oreille à ses mises en garde ; qui devrait payer pour cela ?
Loki connaissait déjà la réponse.
« Je suis désolé, mon frère. » Il nicha son nez dans la jointure de son cou, prenant garde à ne pas toucher sa peau encore à vif. Sous l'odeur de chair brûlée et nécrosée, il trouva celle qu'il chérissait : un faible effluve solaire. « J'assumerai ta colère.
- Mon chéri » appela avec douceur sa mère, assise au chevet. L'inquiétude assombrissait son timbre clair. La joie et l'insouciance lui allaient mieux.
Il se tourna à peine dans sa direction. Des ridules de sel marquaient encore ses joues ; le bleu de ses iris était terni, souligné par la récente privation de sommeil. Elle demeurait pourtant resplendissante, une femme incroyable, celle qui lui avait tout donné. « Mère », il déglutit avec peine, « êtes-vous fière de moi ?
- Toujours. » Son sourire était éclatant, malgré les ombres qui le menaçaient. « Mon petit courant d'air. Toujours. »
Il sourit à son tour, de ces sourires rares qu'il n'offrait qu'à une poignée de personnes. Car il n'était pas seul, il ne l'avait jamais été complètement. Il avait une famille. Elle n'était certes pas parfaite, mais il l'aimait ainsi. Car « cela n'a pas d'importance. »
Des bruits de pas résonnèrent dans le couloir ; il reconnut sans peine le chant de l'acier asgardien. Une troupe, des armes et des chaines.
« Promettez-moi de veiller sur lui » murmura-t-il en se relevant avec peine – pourquoi ne pouvait-il pas juste rester ainsi, ici ? Elle l'interrogea du regard ; les pas se rapprochèrent. « Thor sera en colère, vous devrez le calmer. »
Il admira la compréhension dans ses prunelles. « Non, Loki. » Elle agrippa sa main avec force, déjà à moitié relevée. « Tu ne l'es pas.
- Odin pense l'inverse. » Un rire acide lui brûla la gorge. « Et il n'est pas le seul. » La porte s'ouvrit ; des ombres envahirent la chambre du malade. « Je dois le protéger.
- Alors laisse-moi te protéger en retour » supplia-t-elle en caressant sa paume de son pouce ; il la retira avec regret. « Je t'en prie, n'aggrave pas ta situation. Nous pouvons le faire changer d'avis. »
Il tendit les poignets avant toute parole de la part des gardes. Des chaînes s'enroulèrent autour, avant de serpenter vers son cou et ses chevilles. « Vraiment ? » Son seidr siffla de mécontentement, contraint par les runes gravées dans le métal. Il se releva, refusant le privilège à l'un de ces rustres de le tirer loin de l'étreinte chaude. « Veillez seulement sur mon frère. »
Elle ouvrit la bouche, prête à protester. Il ne lui laissa pas le temps de le faire et quitta en premier la chambre, les soldats de la garde royale sur ses pas. Sans pour autant se presser. Odin attendait ce moment depuis des siècles, il pouvait encore attendre quelques minutes.
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Les chaînes cliquetaient à ses chevilles et poignets de manière pathétique, entravaient ses mouvements et sa magie. Pour autant, il conservait le dos droit et la tête haute, digne du titre princier qu'il portait depuis sa naissance. Il savait pourquoi il avait été convoqué, tel un prisonnier politique sur le point de recevoir le jugement final : un prince était mort, le précieux chaînon les reliant à Alfaheim. Le peuple craignait la colère de Freyr de voir ainsi disparaître l'un de ses héritiers potentiels, tout en ignorant qu'ils auraient pu éviter ce drame en prêtant oreilles cinq minutes à ses paroles rapportées par la voix de Thor. L'accident d'Hela n'avait pas suffi à les convaincre ; une mort irréversible y était parvenue, trop tard hélas.
La colère brûlait dans l'œil unique d'Odin – d'un bleu glacial, si détestable. Assis sur son trône, plus haut que tous, il jugeait les nouveaux arrivant avec une émotion déjà construite. Comme ce jour où le jeune prince avait été traîné devant tout le conseil pour un crime à peine supposé, tel un vaurien, un usurpateur, un criminel. Sans aucun doute ce qu'il était au regard de cet homme qui n'avait jamais eu le moindre sourire à son égard.
Contrairement à lui, qui avait appris à les travailler pour le regard des autres.
« Mon roi » déclara-t-il en lui offrant une révérence entravée par ses liens. « Je partage ma peine avec vous et-
- Assez ! » Le poing s'abattit sur l'accoudoir d'Hlidskjalf ; les colonnes d'argent pur tremblèrent le long de l'aller. Par automatisme, les gardes autour de lui et les membres du conseil au bas des marches de l'estrade baissèrent la tête en guise de soumission. « Laissez-nous ! Je m'entretiendrais seul avec le prisonnier. »
« Prisonnier » ; l'ironie chatouilla la gorge du métamorphe. Alors que les conseillers quittaient la grande salle, Loki s'avança davantage. Chaque pas était calculé, et il fit exprès, une fois arrivé au pied des escaliers, de ramener d'un coup sa jambe droite contre la gauche afin de claquer ses chaines entre elles. Il n'était pas un prisonnier, il était là de son plein gré. « Prisonnier » ; le rire lui échappa finalement. « Veuillez pardonner mon audace, mon roi » débuta-t-il avec amertume, « mais… J'ai un peu de mal à comprendre ce qu'on me reproche.
- Ne perçois donc tu pas la gravité de tes crimes ?! » La voix d'Odin était omniprésente, presque écrasante ; elle ne l'avait jamais effrayé pour autant. « Où que tu passes, tu sèmes la guerre, la destruction. Et la mort. »
Loki approuva d'un mouvement franc de la tête, un sourire amusé sur ses lèvres. « Je suis ce que vous avez fait de moi. » Le Dieu du Mensonge et de la Discorde. Le monstre tapi sous le lit des enfants. La mauvaise parole.
« Tu n'es rien qu'un désastre. » Le poing se resserra, le bois gémit sous sa prise. « Balder est mort. Hela à moitié en vie. Quant à Thor… » Il prit une longue inspiration ; la douleur déchira ses traits vieillis par la colère. « Pourquoi es-tu le seul indemne ?
- Est-ce là un reproche ? » demanda le sorcier en levant un sourcil, en ignorant la pique qui s'enfonça dans sa poitrine. Il avait toujours su qu'Odin ne lui portait aucun amour, cela ne devenait pour autant pas moins douloureux avec le temps. « Est-ce pour cela que vous m'avez fait venir, tel un renégat, alors que Thor a besoin de moi à son chevet ?
- Mon fils est entre de bonnes mains.
- Oui. Parce que je l'ai sauvé. » Son sourire s'agrandit, acéré par l'irritation grondante dans ses veines. « Je l'ai sauvé, parce qu'IL a eu le courage de faire ce qu'aucun d'entre vous n'avait l'audace d'entreprendre.
- TU es la cause de toute cette catastrophe !
- Vraiment ? Est-ce là le privilège que vous m'offrez que de me croire suffisamment vil pour sacrifier la vie de mes aînés par plaisir ?
- Ton seul privilège, c'était de mourir ! » tonna Odin en se relevant de son trône, « dès l'enfance ! Exilé sur un rocher glacial. » Son sourire se fana avec lenteur. « Si je n't'avais pas recueilli, tu ne serais pas là pour déverser ton venin sur moi ! Sur notre famille. » Des sifflements réprobateurs bourdonnèrent à ses oreilles.
Recueilli ? « Je t'ai immédiatement aimé » lui avait confié Hela autrefois, « tu étais comme un trésor, le plus précieux que j'aurais pu dérober. Et je n'ai pas pu me résoudre à partir sans toi. » Recueilli ?! Existait-il une manière plus hypocrite d'éveiller de la culpabilité et de la reconnaissance que ces paroles ?
Il fit un pas en avant ; les chaînes tirèrent sur son cou. « S'il vous faut ma tête alors, par pitié, prenez-là. » Cela était préférable à ce discours de sourd qui s'éternisait inutilement. Depuis trop de siècles. Odin voulait un coupable – non, Odin avait déjà choisi son coupable. « Ce n'est pas que j'n'aime pas nos échanges » ajouta-t-il en baissant la tête, « disons plutôt que... » Il marqua une pause, avant de compléter en relevant le menton pour confronter le regard paternel : « Je ne les aime pas. » Il adora l'amertume qu'éveillèrent ses paroles sur les traits du roi – qui pouvait se vanter d'user jusqu'à la moelle la patience du Père-de-toute-chose ?
« Je t'en prie » lui avait demandé sa mère, « n'aggrave pas ta situation. » Il n'avait pas tenu longtemps avant de désobéir ; il ne tenait jamais face à cet homme qui se trouvait charitable d'offrir un bébé de compagnie à son épouse pour l'apaiser de lui avoir retiré lui-même son unique enfant biologique. Un homme qui ne l'avait jamais considéré comme faisant partie de sa famille. Un roi qui ne l'avait jamais vu comme un prince, ni même comme l'un de ses sujets. Il n'était que ce petit monstre atypique ramené par le caprice de son aînée, la ridicule chose qui avait ouvert le cœur de son héritier, le problème qui menaçait la paix si difficilement obtenue.
Loki n'avait jamais été innocent aux yeux du roi d'Asgard. Aussi, ne fut-il pas étonné lorsqu'il l'entendit prononcer d'une voix forte et contrôlée : « Frigga est la seule raison pour laquelle tu vis encore. » Évidemment. « Le conseil ne sera cependant peut-être pas aussi clément.
- À l'évidence. » Ses lèvres s'étirèrent ; il savait ce geste suffisant pour irriter Odin.
Odin qui, pour son plus grand bonheur, arrivait enfin à ses limites. « Emmenez-le » ordonna-t-il aux soldats derrière en reprenant place sur son trône.
Le dialogue était clos.
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Étendu sur son lit de fortune, Loki lisait sans réel intérêt un des ouvrages apportés par sa mère. Elle s'était montrée généreuse dans l'aménagement de sa cellule : matelas confortable, vêtements de rechange, nourriture de qualité et pile de lecture en tous genres. Reproduisant ainsi le charme de ses appartements dans la lueur inhibitrice des parois mordorées de sa cellule.
La reine Frigga avait conservé un visage neutre lors de sa première visite, mais le métamorphe avait ressenti sans peine la colère froide qu'elle tentait de retenir, notamment à la vision des bracelets brodés de runes autour de ses poignets, qui le privaient de sa magie. Elle était la mieux placée pour comprendre : un sorcier sans seidr était comme un oiseau sans ailes, amputé avec douleur. Il se sentait vide et se fatiguait rapidement. Elle lui avait juré de le sortir de là, de tout faire pour raisonner Odin. Deux semaines s'étaient écoulées depuis, et rien n'avait changé. Au contraire. Depuis son passage devant le conseil, les cris de Vali et les pleurs de Nana. Depuis l'aveu qu'il avait offert à l'attention de tous ces esprits emplis de sottise, bien heureux de le voir devenir le monstre qu'ils avaient toujours vu en lui.
La décision était tombée. Il serait condamné. Mais, au moins, le Ragnarök était évité. Thor était sauf.
Un vacarme résonna soudainement dans les couloirs de la prison. Des gardes tentaient d'arrêter, de convaincre, ou peut-être de supplier un intrus, mais leurs voix se noyaient sous celle puissante et familière d'une personne qui criait son nom. Une personne qui n'aurait pas dû se trouver là.
« Votre Altesse, je vous en prie, vous ne pouv-
- La ferme ! Où est mon frère ?! » Un grondement fit trembler les moirures des parois geôlières. L'air se chargea de soufre. Son cœur s'agita dans sa poitrine. L'idiot.
D'un geste lent, Loki referma son ouvrage et le posa sur sa table de chevet, avant de quitter les draps et d'appeler l'infime part de seidr qui lui restait – il était impossible de priver un grand sorcier de tous ses pouvoirs, ce qu'Odin ignorait ou se fichait. Les éclats verts tournoyèrent autour de sa silhouette afin de la rendre présentable : les plis se défroissèrent, les bleus s'effacèrent sur sa chair laiteuse d'Ase – encore en place, telle une seconde peau –, et des tresses se dessinèrent pour dompter les boucles ternies en l'absence de ses précieuses huiles hydratantes – une chose qu'il n'avait pas encore demandée à sa mère de lui ramener. D'un coup d'œil rapide, il observa ensuite sa silhouette dans le miroir brisé accroché au mur. Certes, il n'était pas impeccable, mais il ressemblait au moins à un prince. Une lueur d'honneur réchauffa le vert de ses yeux. Il leva le menton et redressa le dos.
Pile au même moment, les cris se rapprochèrent, et les mèches blondes de Thor – trop courtes - apparurent dans son champ de vision. Trois gardes se tenaient derrière lui et tentaient de lui faire rebrousser chemin, sans oser le menacer de leurs lances – le métal était une mauvaise idée face à une icône de la foudre irritée – ni poser leurs mains sur les muscles modelés sous les épais bandages blancs. Enfermé ou non, Loki les aurait maudits pour avoir essayé l'une ou l'autre de ces deux options. Car, malgré sa colère qui auréolait son corps d'étincelles, Thor n'avait pas encore retrouvé sa pleine forme : il était encore pâle, boursouflé par endroits, couvert de cloques et de bandages à d'autres. Sa posture était imparfaite, et il aurait très certainement chaviré s'il n'avait pas pris appui contre la paroi dorée de sa cellule.
Il avait l'air fragile. Vivant.
Loki serra ses bras sur sa poitrine, s'assurant ainsi de ne pas les tendres par caprice en direction de son aîné. Un geste nonchalant, parfaitement calculé, qui ne laissa rien paraître des vagues émotionnelles invoquées par sa simple vision. « Bien le bonjour, mon cher frère, vous seriez-vous égaré ?
- La ferme toi aussi » grogna dangereusement Thor, les dents serrées. Des arcs électriques se répandirent depuis ses phalanges vers les moirures de sa prison, d'un bleu froid qui trahissait la perte de contrôle imminente de leur générateur. Par les Nornes, comment pouvait-il dégager une telle énergie, à moitié dans les vapes ?! Une petite voix susurra une proposition alléchante à son esprit ; il l'ignora.
« Oh. Tu n'es pas descendu pour discuter ? » Il prit un air faussement outré. « Moi qui pensais qu-
- Ça suffit Loki. » Le métamorphe fronça à peine les sourcils ; il n'aimait pas être interrompu. Cependant, avant qu'il ne puisse s'en plaindre, l'attention de son aîné lui fut arrachée au profil des gardes derrière lui. « Ouvrez la porte.
- Navré votre majesté, mais-
- J'ai dit ouvrez la porte ! » Les murs tremblèrent, une fissure se répandit sur la paroi lumineuse.
Le métamorphe retint un soupir qui n'aurait fait qu'aggraver la colère de son ainé, avant de tenter de le raisonner : « Thor, ils ne font que leur travail, tu ne peux pas-
- Je t'ai dit de la fermer ! » Les iris cérulés l'incendièrent de rage ; le poing percuta le mur les séparant. « Ne fais pas comme si tout ça n'avait pas d'importance !
- Cela n'en a pas.
- Bien sûr que si ! Loki. Ils te condamneront à la peine capitale. » La fissure poursuivit sa course, se ramifia, menaça l'intégrité de la paroi. Le bord de ses prunelles blanchissait dangereusement. « Ils t'accusent du meurtre de Balder. D'avoir comploté avec Surtur. De nous avoir blessé délibérément, Hela et moi ! »
Loki haussa les épaules, comme si cela n'était pas grand-chose, comme si cela importait peu. Mais il n'en était rien, il le savait pertinemment. Comme attendu, le conseil avait dû choisir l'avis de leur roi. Il était impossible de se défendre, de se proclamer innocent sans preuve. Il était le petit monstre adopté, qui enviait ses aînés, désirait le trône. Il était craint pour son esprit fin et sa magie complexe. Craint pour l'influence qu'il avait sur la Reine-de-toute-chose et le futur roi d'Asgard. Comment était-il censé proclamer son innocence ?
« Loki » supplia presque son frère en pressant son front contre l'or de la cellule. Il semblait – non, était – exténué. Le né Jötunn dut à nouveau contenir son besoin de tendre ses doigts pour prendre sa température, ou laisser le peu de seidr en lui couler dans sa direction pour lui apporter soulagement. Il voulait le prendre dans ses bras, s'assurer lui-même de l'état de ce guerrier intrépide, retrouver les battements de son cœur valeureux qu'il avait cru entendre s'éteindre sous sa paume. Thor vivait. Son idiot de frère. « Ouvrez cette porte » demanda-t-il presque à voix basse, « s'il vous plaît. »
Dans son dos, les gardes se jetèrent des coups d'œil, incertains, avant que l'un d'eux – Skurge ? – ne se décide à répondre à sa requête. « Dix minutes » déclara le soldat en posant sa main sur le panneau de contrôle.
L'or vacilla, se désintégra avec lenteur tandis que les trois Ases s'éclipsèrent sans bruit. Le guerrier blond n'attendit pas même la fin de l'ouverture de la cellule pour s'infiltrer et l'envelopper avec force de ses bras puissants, prêt à l'étreindre jusqu'à l'étouffement.
Thor était brûlant de fièvre, comme il l'avait craint, et il pouvait sentir son poids chercher un équilibre. Il lui offrit assistance en enlaçant à son tour son frère, tâchant de transformer son propre besoin de le serrer en une simple accolade rendue par amitié. Thor allait bien, il était revenu. Ils avaient failli le perdre.
Il avait failli perdre Thor.
« Loki, Loki » répétait son aîné en le serrant à broyer ses côtes. Par instinct, il nicha son nez dans l'encolure bandée. L'odeur solaire reprenait peu à peu de l'ampleur. Aucune larme n'humidifia ses paupières ; pourtant, il crut imploser lorsque des lèvres effleurèrent le sommet de ses boucles. « Pourquoi faut-il toujours que tu agisses seul ?
- Ne fait pas trop l'malin » marmonna-t-il contre le pouls royal – il aurait pu s'endormir ainsi. Mourir ici. « Je t'ai encore sauvé la vie.
- À quel prix ? »
Loki rit malgré lui. « C'est sûr, ta dette s'agrandit encore. » Il ne craignait pas la mort, pas la sienne. Il n'y avait jamais eu de limite quand il s'agissait de Thor. Car il serait roi, un grand roi ; le plus grand roi qu'Asgard connaîtrait avant le Ragnarök.
Thor était en vie, Thor était vivant. Et, pour la première fois depuis deux semaines, ou peut-être plus, Loki sentit sa poitrine se soulever sans douleur.
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Le lit était trop petit pour deux, les muscles étaient trop durs sous son corps ; pourtant, il se refusait à bouger. Comme à chacune de ses visites, Thor parlait beaucoup pour peu. Il n'y avait pas de solution. Balder avait rejoint l'autre rivage. Privé de la Flamme Éternelle, Surtur avait été laissé pour mort derrière eux. La paix régnait à nouveau. Si ses visions se perpétuaient, son isolement dans la prison les empêchait de se réaliser. Thor vivait. Il ne désirait guère se montrer cupide en demandant davantage aux Nornes.
Une main passa dans ses boucles sombres, étalées sur la poitrine large de son aîné. La majorité des plaies s'étaient résorbée ; il veillait toujours à insuffler un peu de son seidr dans son corps à chacune de ses visites. Une cicatrice en revanche, large et irrégulière, persistait sur son pectoral gauche, vestige d'une blessure qui aurait pu - ou dû, suivant les langues – lui être fatale. Par instinct, Loki posa sa paume contre et laissa les palpitations cardiaques en dessous bercer son esprit. Comme toujours, ils étaient synchrones.
« Personne ne te fera de mal.
- Je peux me défendre seul » marmonna le sorcier contre la gorge de son aîné, les yeux clos, désireux de rejoindre les songes tant que la chaleur de son frère persistait autour de lui.
« Je sais. » Il espérait que c'était le cas ; Thor devait savoir à quel point son indépendance comptait pour lui. « C'est pourquoi nous le ferons à deux. Comme toujours. Ensemble. »
La proposition lui arracha un sourire malgré lui ; il le camoufla en venant presser sa joue contre sa poitrine. Leurs jambes s'entrelacèrent, tels des serpents en quête de chaleur. Aucune part de son être n'était déconnectée de son frère. Il était bien. « Pourquoi tant de muscles si c'n'est pas pour être confortable ? » maugréa-t-il pour la forme, ce qui fit rire – comme il l'avait espéré – l'héritier du trône.
« La ferme, Loki. » La joie lui allait mieux que l'inquiétude. « C'est important.
- Oh, pardon. » Il se tut, une unique seconde, avant de proposer d'une voix plus enjôleuse, qu'il savait fonctionner sur le blond : « Tu veux un bisou ? » Proposition qui fut, elle aussi, accueillie par l'éclat chaud fraternel, qui emplit la cellule jusqu'à saturation. L'étreinte se resserra autour de lui, comme pour s'assurer qu'il ne pourrait pas lui échapper, ou que personne ne pourrait lui enlever.
Loki leva la tête, gouta le bonheur fragile de l'Ase du bout de ses lèvres, avant que la bouche adverse n'approfondisse l'échange. Ils étaient seuls, ce qui arrivait trop rarement. Odin s'inquiétait peut-être de voir son dernier enfant complet se balader sous le regard de celui qu'il proclamait coupable de tous les crimes de l'univers ; aussi, les gardes avaient pour ordre de ne jamais trop s'éloigner. Mais les hommes étaient de bonnes connaissances de Thor, et la présence de Lofn, une servante de leur mère, debout dans l'ombre d'un couloir à proximité, aidait à les convaincre de s'éloigner plus loin plus longtemps. Ils étaient donc seuls, tous les deux, comme toujours.
« Je te promets mon frère que le soleil brillera à nouveau sur nous. » Thor ne tenait jamais ses promesses ; pourtant, Loki ne pouvait s'empêcher de placer le peu d'espoir restant dans ces mots. Ces mêmes mots que le blond ne cessait de lui répéter depuis l'enfance ; des mots qui avaient chassé au loin bien des cauchemars, sécher un grand nombre de larmes, et panser les plaies les plus profondément enfouies.
Le métamorphe sourit ; ses doigts pianotaient sur le torse sculpté et son souffle faisait danser les mèches solaires autour des iris cérulés. Une couleur injustement belle. « Une promesse ? » Son temps était compté, il le savait. Thor se trompait, il n'y avait pas de solution.
Le Dieu foudroyant attrapa une natte sombre entre les phalanges de son index. « Devrais-je jurer ? » demanda-t-il en tirant affectueusement dessus. « Ou supplier ?
- Mmmh » ronronna le plus jeune en étirant ses doigts sur la poitrine large, à la manière d'un chat satisfait, « ne me tente pas. Ou je pourrais demander plus.
- Alors demande. » Le sérieux était de retour sur les traits de l'Ase. D'un mouvement, il se redressa en position assise, conservant le métamorphe à califourchon sur ses cuisses. « Exige de moi ce que tu veux. Loki. » Il attrapa sa main pour la serrer près de son cœur, près de cette cicatrice qui aurait pu lui être fatale – sa vision ne s'était pas réalisée. « Mon frère. Il n'y a pas plus grand euphémisme que je puisse faire que de te dire que je t'aime. Je suis peut-être idiot, long à la réflexion, un peu trop puéril à ton goût, mais tu sais autant que moi que je suis un très mauvais menteur. » Le sorcier approuva d'un hochement vague de la tête ; il lui fut difficile de demeurer stoïque face au dialogue de son aîné. « Je t'aime. C'est toi que je veux, toi que je choisis, avec tes qualités. Et tes nombreux défauts : têtu, perfectionniste, espiègle, rancuni-eh ! » se plaignit-il en riant lorsque Loki lui pinça la hanche pour le faire taire. « Susceptible aussi.
- Dommage pour toi qu'on m'ait retiré mes dagues. » Sa menace fut accueillie par un second rire éclatant. Il fit de son mieux pour ne pas l'accompagner, pour ne pas picorer ce sourire ravageur, ne pas l'étreindre à l'étouffer.
Avant que deux mots ne traversent les lèvres moqueuses, si directs, si imprévisibles, que le né Jötunn demeura muet face à leur compréhension.
Alors, une main contre sa hanche gauche et l'autre tenant la sienne près de son cœur, Thor les lui répéta : « Épouses-moi, Loki. » Ses doigts tremblaient, contrairement à ses prunelles, droites et affûtées. « Je n'ai pour l'heure rien à t'offrir. Je n'suis qu'un prince qui a encore beaucoup de choses à apprendre ; nous devons encore te sortir d'ici ; et Père ne- » Un pouce contre sa bouche le fit taire.
« Ne sois pas idiot. » Sa poitrine devenait douloureuse. « Tu n'peux pas vouloir d'un monstre comme reine.
- Alors je n'serais pas roi. » Le cadet rit avec amertume. D'une pression au bas de son dos, Thor l'empêcha de se reculer. « Loki. Puis-je traverser les flammes du Ragnarök une seconde fois si c'est pour te prouver la sincérité de mes mots ; je le ferais.
- Non. » Il attrapa de sa main libre la joue du guerrier. Il revit les flammes, la douleur sur ce visage chéri. La vision n'était pas complète. « Non. » Le nœud n'avait été que déplacé. Thor devait vivre. « Ce n'sera pas la peine. » Le seidr siffla à son oreille une idée ; bien qu'atténué par les menottes, son chant demeurait perceptible. Il sentit les éclats verdoyants chatouiller ses vaisseaux, répondre à des grondements éveillés au fond de son frère dont le bleu oculaire était noyé d'incompréhension, perdu entre douleur et détermination. « Gardons cette promesse pour plus tard, d'accord ? » La pulpe de ses doigts lui picotait. « Pour toujours. » Il sentit les phalanges contre sa hanche brûler son épiderme.
« À jamais » compléta son frère, un soupir au bord des lèvres, avant de céder : « Bien ». Était-il triste ? Était-il déçu ? Pouvait-il ressentir sa peur ?
Wunjo fut la première à se tracer dans les chairs. La douleur de son P joyeux n'était rien comparée au reste. Comparée au sourire qui revint sur les lèvres adverses.
« Alors je te promets que le soleil brillera à nouveau sur nous. Mon frère. » Aucune tristesse, aucune déception visible. Thor attendrait, comme il avait toujours attendu – il s'était lui-même assuré de lui apprendre la patience.
« Adopté » ajouta Loki pour la forme, comme il le faisait toujours pour le taquiner. La rune commençait à agir sur le bord de ses propres lèvres, surtout lorsque son idiot de frère commenta, à quelque millimètre de son sourire contenu :
« Tu sais que tu ne pourras pas te cacher éternellement derrière cette excuse ?
- Je te demande pardon ? » Gebo compléta sa partenaire de son X généreux.
« Et je te l'accorde. » Puis, avant qu'il ne puisse ajouter quoi que ce soit, le prince héritier scella leur promesse d'un profond baiser. Un baiser qui s'éternisa ; même si l'éternité ne serait jamais suffisante pour les consumer complètement. Ils étaient seuls, tous les deux, sur ce lit trop petit – décidément trop petit. Le destin voulait les séparer, mais ils s'accrochaient ; deux pelotes prêtent à s'emmêler entre elles, à se lier dans l'ombre d'une cellule miteuse, sans le moindre témoin. « Mais, la prochaine fois, tâche de dire oui. »
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Avec adresse, il esquiva les coups de lance de Brunnhilde. La Valkyrie se mouvait sans sursit, rapide et efficace ; il n'avait pas le temps de réfléchir, son instinct avait pris le relais. Ses cris de guerre étaient stimulés. Il en avait besoin. Son corps, en nage, lui donnait l'impression de s'alléger pour la première fois depuis des siècles. Il était épuisé, mais c'était de la bonne fatigue, différente de celle accumulée lors des nuits de cauchemars. Il aurait aimé pouvoir s'effondrer, là, et ne se relever que le lendemain, sans s'inquiéter d'autre chose que de sa tenue froissée. Mais chaque seconde, chaque battement de cils, lui rappelait avec cruauté que rien n'était simple. Thor était parti, et ces maudits songes ne l'avaient pas suivi. Son frère avait toujours su se montrer romantique dans ses choix de présents.
« Rhaaaaa ! » Brunnhilde se jeta sur lui, lance en avant. Convoquant son pouvoir, le sorcier généra un bouclier de glace juste à temps. La lame ripa alors sur la surface dure, qui se fissura à l'endroit de l'impact. La guerrière rit avec force. Des flammes belliqueuses dansaient dans ses prunelles. Peut-être le seul regard qui ne le contemplait pas avec tristesse, pitié ou incompréhension. Comment était-il censé connaître les raisons du départ de son aîné ? Pourquoi devait-il se jeter à son secours sous prétexte qu'il s'était mis dans le pétrin pour son soi-disant bien ? Et pourquoi était-il parti ?! Est-ce que Thor était réellement assez crétin pour vendre sa main à une quelconque inconnue pour un simple renseignement peu fructueux ?
« Un idiot qui t'aime. » Peut-être qu'il l'était, oui. « Personne ne t'aimera jamais autant qu'il t'aime. »
Prenant appui sur ses jambes, il repoussa avec force l'arme adverse. Brunnhilde tituba vers l'arrière ; il profita de son déséquilibre pour convier ses ombres à la partie. Deux d'entre elles s'échappèrent de leur plan bidimensionnel pour saisir les bras de la guerrière et les immobiliser.
« Eh ! » se plaignit cette dernière en gesticulant dans tous les sens pour se libérer. « C'est d'la triche ! »
Il rit malgré lui, et déclara en se relevant avec grâce : « Je n'ai jamais dit que ce serait un combat à la loyal.
- Vous en faites toujours un peu trop avec ces jeux d'ombre » commenta à son tour Mobius en s'avançant dans la salle d'entrainement. Il lui tendit une serviette fraîche qu'il accepta par automatisme, avant de se tourner vers la Valkyrie.
« Je trouvais ça approprié » se défendit le métamorphe en libérant son adversaire pour qu'elle puisse l'imiter et sécher la sueur accumulée lors de l'entraînement. Fenrir vint à lui, en quête d'une caresse derrière son oreille qu'il lui offrit. Depuis le départ de l'Ase, le Vargr était anormalement mélancolique. Une aura de culpabilité flottait autour de lui. Aussi, l'animal ne s'éloignait jamais bien loin de ses jambes.
Un peu comme bien trop de monde à son goût. À commencer par son intendant.
« Avez-vous réfléchi à ce que je vous ai dit ? » demanda ce dernier, alors qu'il se dirigeait vers une console pour récupérer ses effets personnels.
« Pourquoi l'aurais-je fait ? » Le miroir accroché au mur lui renvoya une image horrible : des boucles folles collées par la sueur, des cernes creusés, un vert oculaire ternis et un teint maladif. Pianotant ses doigts dans l'air, il arrangea son reflet pour apporter plus d'éclats à ses traits – il n'était plus à une illusion près.
Le visage de Mobius se dessina par-dessus son épaule ; il croisa son regard au travers du miroir. « Parce que vous êtes intelligents. Vous savez ce qui doit être fait.
- C'est exact. » Il attrapa son collier pour l'enrouler autour de son cou. Par habitude, le cœur du Tesseract retomba contre le haut de son sternum ; ses battements lents et réguliers diffusèrent au travers de la plèvre une chaleur apaisante, devenue familière avec le temps. Seul souvenir qu'il avait emporté de son ancienne vie, qu'il avait était bien incapable de jeter. À la teinte si singulière. « Je dois protéger mon foyer.
- Vous ne cessez vous-même de le répéter : votre frère est un mauvais menteur. Vous- » Il ne lui permit pas de poursuivre, s'échappa à la place de la salle d'entraînement pour ne plus écouter ses paroles rébarbatives. Fenrir le suivit.
Ils marchèrent dans les couloirs, sans but, de longues minutes. Il ne voulait pas réfléchir, ne voulait pas penser. L'entraînement avait été trop court. La nuit était trop proche.
« Père. Triste. Câlin ? » communiqua le Vargr en frottant son museau contre son poignet, lorsqu'ils eurent trouvé un coin tranquille au sommet de la bibliothèque – personne ne venait jusqu'ici, car peu appréciaient autant que lui le bonheur des pages griffonnées. « Baiser ? Câlin ? » Loki sourit malgré lui face à l'affection de son louveteau. Il le laissa donc s'installer contre lui, ses pattes avant et son museau recouvrant l'entièreté de ses jambes, pour lui apporter ce besoin de réconfort presque maladif partagé entre les membres d'une meute. Il laissa ensuite l'arrière de son crâne retomber vers l'étagère derrière lui et soupira longuement.
Il fuyait, il le savait.
Ses doigts cherchèrent le contact apaisant de son pendentif, qu'il détestait autant qu'il adorait.
Il fuyait, depuis plus de deux siècles.
Thor lui était revenu, avant de lui être aussitôt de nouveau arraché.
Il fuyait, bien incapable de reprendre ce risque. Plus cette fois. Le nœud était trop serré pour se déplacer ; le fil menaçait de se rompre.
Les bords irréguliers de la pierre spatiale s'enfoncèrent dans sa paume ; la douleur fut la bienvenue. « Tu dois fuir Loki. » Il fuyait depuis si longtemps. « Exige de moi ce que tu veux. Loki. »
« Alors reste. » Sa prise se resserra, sa chair se blessa contre l'aura cristalline. « Pourquoi es-tu parti, idiot ? Pourquoi dois-tu toujours choisir pour nous deux ? »
Il n'avait jamais voulu fuir, prêt à tout affronter pour maintenir leur promesse. En oubliant trop vite que Thor était incapable de tenir les siennes.
« Tu dois fuir Loki. »
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Ses paupières papillonnèrent, encore lourdes du sommeil qu'il venait à peine de quitter. Ou plutôt dont on venait à peine de l'extirper. Son frère s'était infiltré dans sa cellule au beau milieu de la nuit, sans avertissement. Aucun garde ne l'accompagnait, il n'y avait que la douce Lofn à ses côtés, une boule de sort entre ses mains pour éclairer les alentours d'une lueur étouffée. Elle fit un geste vague de la tête au prince héritier, avant de s'éclipser plus loin, pour rejoindre la pénombre où elle avait l'habitude de les surveiller.
La barrière dorée s'était évaporée sans qu'il ne sache comment. Ses menottes étaient tombées sur le sol dans un bruit sourd, avant que son seidr, enfin délivré, ne vienne siffler gaiement à ses oreilles sa liberté retrouvée. Il ne comprenait pas ; Thor ne lui laissa pas le temps de comprendre. « Nous devons nous dépêcher. Les gardes seront bientôt là. Tu dois fuir Loki. » Les doigts enroulés autour de son poignet, son aîné le tracta hors de la cellule qu'il avait occupée près d'un mois.
« Attends. Thor ! » appela-t-il en freinant des pieds l'ardeur du guerrier, qui fut, en absence de coopération, obligé de stopper sa course. « Je ne comprends pas, qu'est-ce qui-
- Condamnation » le coupa son frère en se retournant prestement vers lui. « Loki, le conseil a voté pour. Nous n'pouvons plus attendre. Tu dois fuir. Je t'en prie, fuis. » L'angoisse avait gagné ses pupilles, comme ce jour où il était descendu, à moitié conscience, dans les geôles pour lui crier l'idiotie de son geste. Il pouvait sentir ses tremblements, l'effluve de soufre qui trahissait son instabilité émotionnelle. Le métamorphe devinait sans difficulté la retenue qu'il exerçait pour ne pas laisser éclater la bulle électrique grossissante au fond de lui – une pluie diluvienne ou un orage soudain aurait pu alerter les alentours de ses intentions de délit. Il était paniqué, mais conservait son calme pour mener à bien son plan. Car il avait assurément un plan. « Loki, écoute-moi. » Il posa sa main libre contre la joue saillante du plus jeune. « Hela fait diversion auprès d'Heimdall, et les tranquillisants d'Eir ne tiendront pas longtemps les gardes à l'écart. Nous n'avons que très peu de temps.
- Tout ce petit monde pour moi ? Je suis touché. » L'inquiétude de son frère le rendait nerveux. Malgré ses efforts, la peur commençait à se répandre dans ses veines. Habitué à tout contrôler, il n'aimait pas l'idée d'avancer à l'aveugle.
« Loki, c'n'est pas l'moment.
- Pardon, pardon. » Il soupira de manière dramatique. Les doigts de Thor lâchèrent son poignet pour glisser entre ses phalanges ; il les agrippa avec force. « Quel est ton plan ? » Le guerrier broya les siennes en retour, avant de s'éloigner pour attraper quelque chose dans une poche de sa tunique.
Une lueur bleue perça la pénombre. Une pierre, au cœur plus froid que ses rebords, dont les moirures se répandaient à sa surface de manière régulière, tels des battements. Un organe temporel. Le Tesseract, sous sa forme la plus brute. L'un des joyaux les plus précieux de la couronne asgardienne.
La surprise lui fit ouvrir la bouche ; Thor fut plus rapide : « Tu sauras t'en servir » déclara-t-il avec conviction en venant attacher la chaîne supportant la pierre autour de son cou. La chaleur de l'artefact chatouilla aussitôt son épiderme, et il sentit les sifflements perturbés de son seidr face à cette force additionnelle offerte. Loki avait appris à construire des portails, mais ils consommaient beaucoup d'énergie pour une faible portée. Insuffisants pour quitter Asgard en un claquement de doigts.
Il fit rouler la pierre entre son pouce et son index, admira les variations de teinte. « Mmmh, pas certain de la couleur. » Le sarcasme l'aidait à se rassurer.
« Tout te va. Loki. » Il releva son attention en direction de son frère, dont les traits ne cessaient de se déformer en une expression qu'il n'était pas certain d'apprécier. « Tu dois fuir. Loin, très loin. Utilise la pierre de l'Espace pour quitter Asgard. Pars. Où que tu ailles, je te retrouverais et-
- Quoi ? » Il n'était pas sûr de vouloir comprendre. « Pourquoi me retrouverais-tu ? » Détestait l'éclat désolé qui se formait dans les iris du blond. « Thor.
- Nous devons nous dépêcher. » Il commença à s'éloigner ; ce fut à son tour d'attraper son poignet pour le stopper.
« Non, attends. » Il n'appréciait pas, commençait à comprendre. « Pourquoi me retrouver ?
- Loki » soupira l'Ase, et cela sonna si pathétique. Il devinait les mots, les excuses gravées sur la langue qu'il aimait avaler. Il les devança :
« Viens avec moi.
- Je n'peux pas. Loki, je dois rester. Pour te permettre de revenir. Ton départ va créer une émeute ; beaucoup de choses devront être réglées.
- Alors ne revenons pas. » Il sentit l'angoisse gonfler dans sa gorge, la camoufla derrière un sourire ridiculement faux. « Nous le ferons à deux, tu te souviens ? Comme toujours. » Il connaissait déjà la réponse ; il fit un pas dans sa direction, posa sa main contre la rune qui les reliait. « Ne revenons pas, nous n'avons besoin de rien d'autre.
- Loki » souffla de nouveau son frère ; Thor serait roi. Un très grand roi. « Asgard est notre foyer. » Le plus grand roi que connaîtrait Yggdrasil avant sa fin. « Je défendrais ta place.
- Je n'ai pas besoin de cette place. » La peur laissait un goût acide sur ses papilles. « Je ne te demande pas de te battre pour cette cause.
- Et je n'te demande pas ton avis. » Celle de son frère avait l'odeur de ses éclairs, teintée de tristesse et de colère. Désorienté, agacé. « Je t'ai fait une promesse, et je la tiendrais. »
Il rit entre les bras larges et chauds. « Ce serait bien la première fois.
- Loki.
- Ne m'en veux pas si je te déteste. » Car il voulait le détester, le maudire de sa proposition. « Jamais sans toi », cette promesse en laquelle il avait toujours cru, la seule que son aîné avait jusqu'ici tenu sans faillir. Il n'avait besoin de rien, rien hormis la présence constante de cet homme. Lui qui lui avait arraché son premier sourire, penché au-dessus de son couffin. Lui qui avait pleuré à sa place les liens familiaux inexistants entre eux. Lui qui l'avait aidé à affronter ses démons, à accepter cette part abjecte de lui-même. Lui qui avait été trop long pour comprendre, qui lui devait encore tant de baisers pour se faire pardonner de sa lenteur d'esprit. Lui, qui était la seule chose dont il avait besoin. Lui, vivant, roi. Car alors cela signifierait que sa vision mentait.
« Loki » appela à nouveau son bourreau ; et le sorcier l'aurait sans hésiter laissé l'achever si tel avait été son désir. Il y avait tant de paroles qui attendaient d'être dites dans sa bouche ; le Jötunn préféra les avaler plutôt que de les entendre. Un baiser, déstructuré mais fondamental, auquel il s'accrocha avec ses deux mains. Le cœur du Tesseract battait entre eux, pour eux. Tout se perdait, tout se mélangeait. Était-ce de la colère ? Était-ce de la peur ? Était-ce de l'envie ?
Une chose était certaine : ce n'était pas le soleil attendu.
D'un coup précis, il enfonça sa dague dans le ventre adverse. Thor gémit entre ses lèvres, ses yeux s'ouvrirent en grand. Incompréhension, douleur ; le reflet de ce qu'il ressentait intérieurement. « Car je te déteste » compléta le plus jeune, avant de convier le pouvoir de la pierre pour l'envelopper et l'emmener loin, très loin, hors d'Asgard, comme l'avait exigé le Dieu de la Foudre. Loin de son foyer. Loin de sa vision.
Loin de lui.
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La bibliothèque était immense, gigantesque, bien plus que ne le suggéraient les pages de son ouvrage. Tout était impeccable, contrastait avec ce qu'il venait de vivre. Passer du chaos à la paix ; elle en devenait effrayante. Il était perdu, ignorait même comment il était arrivé jusqu'ici.
« Puis-je vous aider ? » Il n'y avait que cet homme, à la longue tresse grisonnante et à la voix rayée par les âges, tout aussi impeccable que l'endroit. Une sagesse couvait au fond de ses iris orageux. Il nota la faille qui séparait l'arête de son nez de manière irrégulière et tordait son extrémité. Un défaut qui le rendait plus amical que son sourire poli et la main tendue pour l'aider à se relever.
Ses yeux étaient humides ; Loki cligna avec lenteur, de peur de salir ses joues d'une faiblesse salée. « Oui », il répondit par automatisme, avant de rire face à la stupidité de la situation. Il avait tout perdu, ignorait où se rendre, ou quoi faire d'autre que fuir. Il n'y avait que cet homme, qui l'observait telle une petite chose fragile. Et peut-être l'était-il à cet instant. Alors il répéta, d'une voix qu'il voulut plus assurée, en acceptant la main tendue : « Oui. Pourriez-vous m'offrir une tasse de thé ? »
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Il fallait avancer.
« Il ne survivra pas.
- Toute vie mérite qu'on lui offre un brin d'espoir. » Il serra plus fort le corps fébrile contre son ventre. Le bébé Vargr ne bougeait presque plus ; sa respiration était si faible qu'il devait se concentrer pour la ressentir sur sa paume. « Mobius, rentrons. » Il pouvait le sauver, comme Hela avait sauvé ce misérable petit monstre abandonné sur un rocher glacé. Il pouvait le soigner, comme l'œuf de serpent marin ramassé par la compassion de Thor sur une plage midgardienne. Il pouvait lui donner de l'amour, comme sa mère lui en avait toujours offert. Ce petit habitant des marais gelés, à qui la vie avait tourné le dos avant même de commencer. Pour la simple raison qu'il était différent.
« Et si je suis allergique aux poils de chien ? »
Loki sourit malgré lui face à la remarque de son compagnon de route depuis une décennie. « Je connais un sort qui pourrait y remédier. Peut-être pourrais-je aussi redresser ce nez au passage ? »
Mobius s'offusqua à sa manière - c'est-à-dire de son sarcasme passif - et ils rentrèrent, dans ce petit taudis qu'il aimait intérieurement appeler chez lui.
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« Vous ne pouvez pas sauver tout le monde. C'est ce que font tous les mortels : ils naissent, vivent et meurent. » Loki lui jeta un regard las ; Mobius haussa les épaules en réponse. « Vous avez de toute manière déjà pris votre décision, je connais ce regard. Bien que j'ignore pourquoi cette vie plutôt qu'une autre. »
Il suivit l'attention détournée de l'Alfe qui observait, depuis leur table, la fillette tendre les journaux à bout de bras pour attirer l'attention des adultes aux pas pressés le long du port. Elle était exactement comme dans sa vision : trop chétive, à peine forte pour se maintenir sur ses jambes maigrichonnes. Ses boucles blondes étaient attachées avec soin en une longue tresse qui contrastait avec les haillons lui servant d'habit – il faisait froid, et pourtant elle ne portait qu'une simple tunique en coton. Mais ce qui avait retenu l'attention du métamorphe, plus qu'autre chose, fut la profondeur de ses grands yeux célestes. Si semblables.
« À moins que je le devine.
- Le devinez-vous ? »
Mobius sourit derrière sa tasse de thé fumante. « J'apprends encore. » Il but une gorgée, avant de reprendre : « En tous les cas, si vous devez agir, je vous recommande de vous débarrasser dans un premier temps de son frère. » À nouveau, ils échangèrent un regard. Le vieil homme soupira la demi-minute suivante. « Évidemment. »
Il rit. « J'ai toujours su que vous étiez un homme volontaire, Mobius. » Son seidr siffla à ses oreilles, recouvrit les remontrances calmes de son compagnon tandis qu'il laissait l'énergie remodeler son apparence. Il devait être petit, rapide, agile. Trois caractéristiques partagées par les chats midgardiens ; ce qu'il devint, tout en laissant une illusion de son soi derrière lui. Son champ de vision s'élargit, l'arrière-plan se flouta et les couleurs perdirent en intensité. Il conserva néanmoins son objectif en vue : le lacet rouge qui retenait les mèches blondes serrées. Il pouvait le dérober, puis courir, comme dans son rêve, afin d'épargner à cette pauvre malheureuse le destin tragique qui l'attendait. Il devait juste suivre le fil tracé par les Nornes.
« Et que ferons-nous d'elle ensuite ? »
Loki ne répondit pas, préféra à la place se mettre en route.
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Thor était sur Midgard. Thor le cherchait. L'idiot, après tant d'années. Il ne voulait pas le voir, ne désirait que le serrer. Ils devaient se cacher. Mobius était ravi de ce choix, lui qui ne cessait de lui répéter que la petite Sigyn et son frère, Alioth, avaient besoin de stabilité pour se développer correctement. Leur foyer était trop petit pour accueillir tout ce joli monde. Ils devaient se cacher, sans pour autant cesser de vivre. Thor pouvait bien le chercher, au moins trois ou quatre décennies supplémentaires ; l'amertume était encore trop tenace.
Bien que, pressé contre le mur du fond de l'auberge, il ne pouvait détourner son regard de cette pauvre silhouette en quête d'un mirage.
Thor le cherchait, était venu pour lui. Mais était-ce là une énième promesse qu'il ne saurait tenir ? Ou le choix des Nornes, agacées de le voir retarder l'inévitable ?
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Ses cheveux avaient été coupé court ; l'absence de boucles blondes révélait la courbe musculeuse de son cou. Sa chemise miteuse et déchirée laissait deviner le haut de la rune gravée près de son cœur. Sa barbe était fournie, déstructurée sur ses joues creusées par la faim. La misère l'avait changé ; pourtant, son éclat perdurait.
À genoux devant les deux adolescents, une main sur l'épaule de chaque, Thor offrait ses adieux à ses « chers compagnons de route » comme il les nomma. Deux âmes supplémentaires qu'il laisserait derrière lui, à l'existence à jamais marquée par son passage.
« Sig » parla le brun, sa voix était instable suite à l'émotion grandissante, « merci pour tout. J'espère que nous nous reverrons. »
Le prince égaré força un sourire sur ses lèvres. « Peut-être. Si les Nornes le permettent. » Il n'avait jamais su mentir.
La vie dans les galères avait dû être difficile, mais Thor n'était pas encore décidé à abandonner sa quête. Elle se poursuivrait. Combien de temps encore ? « Vous le savez » murmura une petite voix dans sa tête, qui emprunta le timbre de son assistant. Il préférait l'ignorer. Tout comme il ignorait la raison de toutes ces visites, sachant chacune capable de mettre son idiot de frère sur la bonne voie. Il pouvait sentir, chaque jour, les yeux omniscients d'Heimdall traquer son souffle, et les pas de son frère se mettre aussitôt en route, telle une marionnette aux fils vocaux. Même s'ils ne trouveraient pas Lamentis, jamais. Car alors Loki serait bien incapable de le laisser repartir.
L'Ase se releva et adressa un dernier geste de la main à tous ces esclaves mutins - qu'il avait sauvé comme ils avaient autrefois secouru ce peuple viking sur une plage de Norvège -, avant de s'éloigner pour reprendre sa route sans fin. Tant que le sorcier déciderait qu'elle le serait. Les deux garçons l'observèrent en silence, perdus, incertains de ce qu'ils devaient faire à présent de leur liberté. Apprendre à vivre n'était pas toujours chose aisée, il pouvait le comprendre.
Comme il espéra que Mobius comprendrait sa prochaine décision.
James Barnes et Steven Rogers.
Il y avait encore un peu de place ; il y aurait toujours de la place à Lamentis pour des cœurs égarés supplémentaires.
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« Vous l'observez sans cesse de loin, sans jamais prendre contact avec lui. Ne croyez pas que j'ignore ce que cachent vos regards. Je ne juge pas, j'espère juste comprendre.
- Il n'y a rien à comprendre.
- Alors vous admettez vous-même l'idiotie de cette situation. » Mobius planta sa cuillère dans sa part de tarte, un geste davantage dicté par sa réflexion que par sa gourmandise. « Vous m'avez demandé de le surveiller, et je l'ai fait. Je suis votre allié. Croyez-moi, il faut au moins ce statut pour ne pas s'arracher les cheveux face à votre logique. » Le sarcasme familier étira les lèvres du métamorphe en coin. « Mais cela ne pourra pas durer éternellement. »
Il arracha un bout à sa propre tarte ; les notes épicées du citron vert chantèrent sur ses papilles. « Dois-je m'attendre à une mutinerie ? »
L'intendant rit. « Ce n'est plus de mon âge, vous le savez bien.
- Oh, vous pourriez encore me surprendre, j'en suis certain. »
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« Disparue ? Comment ça disparue ? Je l'avais pourtant punie.
- Mademoiselle Sylvie est comme sa mère » soupira Mobius en se massant les tempes, tel le vieux Midgardien qu'il semblait vouloir devenir. « Je ne suis plus assez jeune pour toutes ces choses » ne cessait-il de répéter lorsqu'un incident – bien que souvent mineur – survenait à Lamentis, leur foyer bâti à la force de leurs convictions en plus d'un siècle. Où tout le monde pouvait trouver sa place, tous les laissés-pour-compte.
Il partagea son soupir en repoussant ses boucles sombres vers l'arrière. « Comme si nous avions besoin d'un problème en plus. Les Talokanils sont censés arriver à la fin de la semaine, et nous ne pouvons davantage retarder la mue de Jör, au risque de le voir devenir incontrôlable.
- Vous pourriez tenter de la localiser ; elle porte constamment l'aigue-marine de téléportation. »
Le métamorphe leva son nez de ses parchemins pour observer son intendant. « Vous écoutez ce que je vous dis ?
- J'écoute. Je peux me charger d'accueillir le seigneur Ch'ah Tôh Almehen et ses hommes. »
Loki plissa les yeux, suspicieux. Quelque chose ne tenait pas dans les propos de l'Alfe. « Vous êtes trop gentil.
- Et vous êtes trop tendu. Vous avez besoin d'actions, c'est bon pour vos nerfs. » Il sourit, de ce petit sourire secret dont avait horreur le sorcier, car il ne savait jamais ce qu'il camouflait. « Revenez seulement à temps pour votre fils.
- Ce serpent n'est pas mon fils » marmonna-t-il en levant les yeux au plafond.
« Bien sûr. » Son sourire s'étira ; Loki le détesta davantage. « L'attachement reste néanmoins le même. »
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Il lui avait susurré des promesses toute la soirée, la gorge à peine remplie d'alcool, dans la pénombre de la taverne bondée. Pourtant, lorsque vint l'heure de toutes les réaliser, comme à chaque fois, il les brisa une par une en refermant la porte de sa chambre sur son visage. Pour le laisser, seul, avec son besoin de chaleur, dans la froideur du couloir empestant l'ivrogne et l'embrun marin.
Au petit matin, alors que les marins chantaient les mésaventures d'un pauvre écossait ivre, il ne lui accorda qu'une brève attention. « Au plaisir de vous revoir chez nous, bel Apollon. » Un faible sourire, rendu par politesse, avant de lui tourner le dos et de quitter l'auberge sans tenir la moindre de ses propositions.
Laissant son coude glisser sur le comptoir, la joue appuyée dans sa main, Loki soupira longuement. L'idiot. Sa fidélité était louable, comme à chacune de ses tentatives. Toujours aussi têtu, toujours aussi long à comprendre. Cent quatre-vingt-sept ans qu'il le cherchait sans jamais voir sa lueur d'espoir vaciller. « Cela ne pourra pas durer éternellement » lui rappela Mobius dans un coin de son esprit. Peut-être. Mais il ne pouvait pas revenir, et Thor ne pouvait pas rester. Les flammes oniriques poursuivaient de narguer sa tranquillité. Le nœud se resserrer.
Pour l'heure, néanmoins, il devait rentrer. Jörmungand avait besoin de lui, et il ne pouvait rompre cette promesse.
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Il avait senti. Sa magie, le soufre, ses éclairs qui avaient perturbé le calme du serpent marin. Tout avait été gâché, leur plan littéralement tombé à l'eau. Mais il y avait plus important.
Lamentis. Thor. Comment ?
Surprise, incompréhension, bonheur, peur, colère : il ne savait pas quelle émotion gérer en premier. Surtout lorsque tout s'emmêla à l'instant où il pénétra dans ce salon aux regards multiples pour ne voir que le sien, de ce même bleu qui pendait à son cou. Là où il n'aurait jamais dû se tenir. Face à lui, conscient de sa présence, de son identité.
« Loki. » Une voix fragile, un nom qu'il n'avait pas entendu depuis plus de deux siècles. Une douleur qui menaça d'éclater la bulle instable au fond de lui.
Surprise, incompréhension, bonheur, peur, colère : le choix était toujours difficile.
Il choisit au final la plus simple à exprimer ; sa colère transperça son frère pour lui faire gagner du temps. Afin de tout reprendre. De tout restructurer. De trouver le coupable, la raison de sa présence.
« Tu n'aurais pas dû venir. » Thor ne pouvait pas rester. Non, ou il ne pourrait jamais le laisser repartir.
Notes de l'auteur
Hello, hello ! De retour pour le vingt-et-unième chapitre de Kom Hjem ; nous en avons enfin fini avec les flash-back ! Désolée pour l'énorme temps d'attente, mais le temps me manque pas mal à moi aussi en ce moment. Et puis ce chapitre est pas mal conséquent, ça compense un peu, non ? Il était riche en parallèle avec de nombreuses scènes des chapitres précédents. J'espère qu'il vous aura plus =3
Note 1 : Commençons par un point mythologie nordique. Hlidskjalf est le nom du trône d'Odin. Nana était la femme de Balder, tandis que Vali est né pour le venger. Lofn est l'une des suivantes de Frigga. Freyr est le Seigneur d'Alfaheim d'où viennent les Alfes – comme la mère biologique de Balder dans cette histoire. Enfin, le prénom de Fenrir signifie « habitant des marais ».
Note 2 : Au niveau des runes, nous retrouvons Laguz, utilisée dans cette histoire comme rune de soin. Gebo, représentée par un X, symbolise les cadeaux, la générosité et les échanges, incarnant de ce fait l'amour donné et reçu en retour. Wunjo de son côté, représentée par un P, symbolise la joie et l'harmonie, et incarne le bonheur qu'apporte l'amour. Lorsqu'elles sont fusinées, ces deux rues créent ainsi une rune de liaison qui symbolise une relation amoureuse harmonieuse fondée sur le don mutuel.
Note 3 : Toujours au niveau des significations, l'aigue-marine est considérée comme l'une des meilleures pierres de protection pour les voyages en mer.
Note 4 : Les chats ont un champ de vision plus large que les humains, mais ils seraient myopes et distingueraient moins bien les couleurs.
Note 5 : Des références aux films Thor se sont glissées dans ce chapitre. On commence avec le film 1 : « Tu veux un bisou ? » vient d'une scène coupée entre les deux frères. De Thor 2, une bonne partie de l'introduction a servi pour ce chapitre : « Mère, êtes-vous fière de moi ? – Je t'en prie, n'aggrave pas ta situation », ainsi que toute la confrontation entre Loki et Odin qui en découle, de même que le passage en prison. Enfin, pour Thor 3, on retrouve le personnage de Skurge (le remplaçant d'Heimdall) et, évidemment, la fin du film reprise ici pour la fin de ce chapitre : « Je suis persuadé que toi tu pourrais. – Peut-être bien. – Si t'étais là, je te prendrais bien dans mes bras. – Je suis là. » Mention aussi au Avenger 3 avec « Je te promets mon frère que le soleil brillera à nouveau sur nous. »
Note 6 : Également beaucoup de références à la série Loki. Pour commencer, de la saison 1, on a « Vous êtes fou d'elle ! » devenu « de lui ! » de Mobius, le fameux « La confiance est pour les chiens et les enfants » de Loki, et l'échange entre les deux « Je n'ai pas besoin de votre pitié. – Tant mieux, je n'en ai plus en réserve. » Nous avons le « Pour toujours, à jamais » du TVA. Et parce que ce chapitre a été écrit pendant mon visionnage de la saison 2, on a : la tarte au citron vert, l'utilisation des ombres de Loki enchainée avec « Vous en faites toujours un peu trop avec ces jeux d'ombre. - Je trouvais ça approprié. », la phrase culte « Vous êtes le Dieu de la Malice, vous trouverez une solution », et enfin tout le dialogue de Loki de l'épisode 4, reprit ici par Mobius « Garder espoir, c'est difficile. »
Un énorme merci pour avoir lu et pour suivre cette histoire. À la revoyure !
Chu
Mobius soupira à fendre l'âme des Nornes. Comme chaque matin, la chambre était sans dessus-dessous, les oreillers éclatés, les vitres brisées, les paupières cernées et les ongles ensanglantés. Il devenait de plus en plus difficile de ne pas le voir, de l'ignorer, de ne rien faire. Ayant toute sa vie servi un maître, l'Alfe était habitué à obéir sans remettre en question les choix qu'on lui imposait. Mais il ne s'agissait plus de cela à présent.
« Vous êtes un idiot. » La silhouette avachie sur le dos de Fenrir, allongé sur le tapis décoré de plumes, tourna son regard vers lui. Les éclats dorés dévoraient encore le vert de ses iris, vestiges de la vision dans laquelle son esprit baignait peut-être encore. Cela était difficile à dire, il y avait toujours un temps de latence, entre le rêve et l'éveil, durant lequel le sorcier pouvait se montrer imprévisible.
D'un pas lent et calculé, l'intendant s'avança parmi les décombres. Cette pauvre chambre en aurait vu des écarts émotionnels ; il était persuadé qu'elle préférait néanmoins ceux provoqués par les baisers du Dieu foudroyant.
Les prunelles le suivirent ; il perçut l'inquiétude dans celles du Vargr. Bien sûr, mais il devait être prudent, car seul son maître savait quelles images s'affichaient encore sur sa rétine. Alors, patient, Mobius prit place sur un fauteuil dont le dossier avait souffert mais qui tenait miraculeusement encore sur ses quatre pieds. Il attendit, il n'y avait que cela à faire. Il n'y avait pas – plus – de cris. Les cordes vocales malicieuses s'étaient peut-être, elles aussi, brisées, tel du verre frappé par un diamant. Pourtant, aucun son n'avait échappé aux mus de la chambre.
Un sort.
« Un idiot » répéta l'Alfe en retenant un soupir. Il avait su, seulement poussé par son instinct. Car il n'y avait plus eu de soir sans cauchemar depuis la visite de Dame Hela. « Loki doit revenir. » La cérémonie avait été retardée, ils pouvaient encore agir. Encore fallait-il le vouloir.
Fenrir gémit ; une main vint caresser sa robe sombre, comme s'il fut celui en besoin de réconfort. Une chose était certaine : c'était une autre tête qui nécessitait d'être bousculée. Mobius avait toujours été d'une patience exemplaire. Dès l'instant où il avait adressé la parole à ce jeune garçon égaré dans sa bibliothèque, il avait pris la décision de toujours l'accompagner, et de le soutenir dans le moindre de ses choix – y compris celui de recueillir toutes les âmes perdues de Midgard, si cela pouvait lui faire plaisir. Il l'avait aidé à bâtir ce refuge, Lamentis. Avait mis sa vie en jeu plus d'une fois pour affronter les crises d'adolescence d'un serpent géant au venin mortel. Il avait toujours honoré la confiance, si durement acquise durant ces deux siècles de servitude, que son maître lui avait confiée.
Mais il ne s'agissait plus seulement de son maître. Non. Car, après toutes ces années, toutes ces péripéties, Sir Loptr était devenu bien plus qu'une autorité vers laquelle se tourner. Un partenaire de route. Un membre de sa meute, comme dirait Fenrir. Un ami.
Un ami qu'il ne pouvait pas laisser s'autodétruire.
« Regardez-vous. Allez-vous encore me dire que ce n'est rien ? » ajouta-t-il en voyant les lèvres déjà s'ouvrir ; elles se refermèrent aussitôt. « Nous avons encore du temps pour arrêter cette mascarade. Je sais, vous vous en fichez. Votre frère n'est qu'un idiot. Il n'avait qu'à pas partir. » Il émit un faible rire rayé. « Je commence à connaître la chanson. Après tout ce temps à vous servir, je pense être en droit de le dire. » Ses doigts pianotèrent sur les accoudoirs au velours déchiré, prirent connaissance des blessures infligées dans le tissu. « Vous avez passé votre vie à vous battre avec votre frère, dans tous les sens du terme. À jouer au chat et à la souris. Il vous a cherché, pendant cent quatre-vingt-sept ans, sans que vous ne lui donniez de nouvelles. Sans vous gêner de vous rendre près de lui sans qu'il ne le sache.
- Je n'ai pas besoin de votre pitié. » Sa voix était faible, un simple murmure clamé contre le poil de Fenrir. Un début, mieux que rien.
« Tant mieux, je n'en ai plus en réserve. » Il ignora le regard noir que lui jeta son cadet, et poursuivit sur un timbre plus las : « Deux enfants, voilà ce que vous êtes. Deux idiots.
- Je vous demande pardon ?
- Navré, je n'en ai plus non plus. » Il balaya d'un mouvement vague de la main dans les airs. « Alors, que fait-on ? Dites-moi ce que je suis censé faire ? Je sais ce qui vous effraie. Je sais » assura-t-il face aux sourcils froncés. « Mais, que vous agissiez ou non, la prophétie se réalisera tôt ou tard. Vous êtes le Dieu de la Malice, vous trouverez une solution. Comme vous l'avez toujours fait. Fenrir, Jörmungand, Sigyll, Alioth » ; les visages des enfants cités défilèrent dans son esprit. Puis il revit ce fameux premier thé, partagé avec une part de tarte « un peu trop acidulée. » « Moi-même » ajouta-t-il dans un soupir. « Combien de destin avez-vous déjà modifié ? » Il sentit la fragilité percer la surface du faciès opiniâtre ; Mobius s'en voulut aussitôt de le pousser ainsi. Mais le temps venait à manquer. « Vous avez fui Asgard depuis deux siècles » lui rappela-t-il, « ne croyez-vous pas qu'il est enfin temps de rentrer ? Auprès de ce qui reste de votre famille, avant qu'il ne soit trop tard. » Il hésita une seconde, avant de compléter : « Auprès de lui.
- Thor n'est-
- Vous êtes fou de lui ! » Sa voix fit trembler les murs ébranlés de la chambre. « Fou, au point de tout détruire. Au point de VOUS détruire. » Il s'était relevé, sans s'en rendre compte, obligeant son interlocuteur à incliner la tête vers l'arrière pour conserver le contact visuel. Il n'aimait pas le voir ainsi. « Réduire les choses en cendres, c'est facile. Fuir, c'est facile. » Il avait besoin de l'aider. « Mais fuir ne résout rien. Fuir ne fait que retarder le problème. » Ses épaules tremblèrent à leur tour. Il voulait avancer, se rapprocher. « À trop tirer sur le nœud, il arrive qu'on l'aggrave. Essayer de réparer ce qui menace de s'effondrer, c'est difficile. » Il céda, s'accroupit face à cet esprit si grand, si malin, qui méritait d'enfin trouver la paix après laquelle il courait depuis si longtemps. « Garder espoir, c'est difficile. Mais vous êtes fort. Et vous n'êtes pas seul. » Il trouva sa main parmi les poils gelés de Fenrir, serra ses doigts entre les siens, et s'assura de transmettre toute la sincérité de ses mots au travers de son regard. « Alors je vous le redemande, une dernière fois avant de me fâcher : que faisons-nous ? »
Les doigts maternels défroissaient avec un amour presque religieux la soie vermeille. Le cuir était de la plus haute qualité asgardienne, brodé de runes au fil d'or pur. « J'ignore ce que tu manigances » déclara-t-elle en inspectant la parure assortie, « mais sache que cela n'est pas au goût de ton père.
Thor haussa les épaules. « Peu de choses le sont lorsqu'elles sortent de sa vision. » Sa tête reposait sur l'assise de son fauteuil ; elle était lourde des cris insatisfaits qui avaient peuplé les couloirs ce jour encore. Le conseil se montrait obstiné, mais il l'était davantage. « De plus », il chercha du coin de l'œil ceux dont il avait hérité la teinte, « vous en savez plus que vous ne laissez croire. »
Un sourire joua sur les lèves rosées, à peine marquées par les âges. « Lofn est ma suivante après tout.
- Et votre esprit est bien trop éclairé pour avoir besoin d'une quelconque aide pour comprendre. » Il jouait de manière distraite avec le lacet carmin qu'il ne quittait jamais. « Vous étiez prévenue de mon aide dans la fuite de Loki. Vous m'avez surpris, plus d'une fois, à échapper à la vigilance de Père pour le rejoindre. Mais vous n'avez rien dit. Jamais. »
Ce fut à son tour de lever les épaules dans un geste vague. « C'est en expérimentant que les enfants grandissent. » Elle s'avança sur le grand tapis en laine exquise – Loki l'avait spécialement choisi pour naviguer entre le lit et la fenêtre sans craindre d'abimer ses royaux pieds, et tenir les siens frileux au chaud lors des basses températures – avant de se poster derrière lui pour enlacer ses épaules de ses bras longs et fins. Des bras qui ne l'avaient que très peu porté, rapidement remplacés par ceux d'une nourrice, mais dans la chaleur fleurie desquels il retrouvait toujours le sens du mot famille. « Parce que nous sommes une famille. » Elle nicha ensuite son menton au sommet de son épaule et commença à les balancer avec lenteur de gauche à droite. « J'ai foi en vous, mes garçons. Il est temps pour votre génération de prendre le relais. Tu seras un excellent roi, Thor. »
Il enroula sa main autour de l'avant-bras maternel et caressa son poignet du pouce. « Vous connaissez ma seule condition pour accéder au trône. »
Elle rit ; c'était un son doux et cristallin, qui lui avait tant manqué. « Oui, j'ai cru la comprendre. Tout comme ton père finira par le faire. » Un soupir, plus mélancolique que las, chatouilla son front ; l'étreinte se resserra à peine. « J'oublie parfois que le temps s'écoule ; que mes petits garçons sont devenus des adultes. Déjà. »
Le guerrier eut un sourire en coin. Sa mère n'était pas prête pour rencontrer toute la petite troupe gravitant autour de son cadet. Sylvie, Alioth, Fenrir, et même dans un sens le gigantesque serpent marin étaient comme des enfants pour le sorcier. Des fils supplémentaires dans lesquels s'entrelacer. Des fragments qui ne pourraient jamais prendre la place de ceux égarés, mais qui pourraient aider à reconstruire le miroir fracturé de leur famille. Elle n'avait pas besoin d'être de sang, « cela n'a pas d'importance. » Elle n'avait pas besoin d'être parfaite.
La reine déposa un baiser contre sa tempe. « Je repasserais demain matin » lui dit-elle en s'éloignant pour rejoindre la porte des appartements.
« Pour tenter de me soutirer des informations que vous possédez déjà ? » L'ironie dans sa voix fit tourner la tête maternelle dans sa direction. Elle fronça le nez dans une moue moqueuse qui le fit rire, puis disparut derrière le panneau de bois pour le laisser seul avec ses pensées.
Thor demeura immobile plusieurs minutes consécutives, avant de se lever de son fauteuil pour rejoindre la place occupée précédemment par sa mère face aux deux mannequins. Tout était prêt, le moindre détail avait été revu un millier de fois. Ses doigts parcoururent la surface du petit coffret posé sur le bureau voisin, avant de se refermer sur un gobelet dont il but le contenu en étudiant les gravures. Le bois était sculpté avec soin, des entrelacements complexes de futharks anciens qu'il était incapable de traduire – il n'avait jamais compris l'intérêt d'apprendre une langue morte depuis des millénaires.
« Je suis persuadé que toi, tu pourrais.
- Peut-être bien » répondit un fragment de son esprit, dont l'espièglerie lui arrach un nouveau sourire.
Avec lenteur, il tourna le dos aux habits de cérémonie pour observer la silhouette dessinée devant les grandes fenêtres entrouvertes. Un vent froid s'invitait dans le salon et faisait danser les rideaux vers l'intérieur. Loki avait toujours aimé les accorder à son humeur ; ils affichaient encore l'indigo profond des troubles qu'il avait ressentis deux cents ans auparavant. Une teinte sur laquelle peina à se démarquer son image, plongée dans l'obscurité de la nuit. Il portait une armure en cuir souple, noire avec des teintes de vert pour rappeler celles de ses iris. Ses boucles étaient ramenées vers l'arrière ; certaines tombées sur ses traits, comme égarées là lors d'une course folle. Une odeur piqua ses narines, un mélange d'ozone et de cendres. Son frère lui apparaissait si réel.
Vingt-trois jours.
Son esprit aimait se jouer de lui, comme son cadet aimait déjà le faire autrefois.
« Si t'étais là, je te prendrais bien dans mes bras » déclara-t-il pour lui-même à voix haute. Un sourire s'étira sur les lèvres fraternelles à l'instant où il lança le gobelet dans sa direction pour briser l'illusion – elles étaient davantage douloureuses que réconfortantes.
Cependant, à l'instant où le réceptacle aurait dû éparpiller l'image du sorcier en éclats verts, une main se leva pour venir l'intercepter avec adresse. Une paume, physique, réelle. Là.
« Je suis là. »
