L'odeur de cendre et de feu saturait ses narines. Son souffle était court ; les poumons brûlés par les attaques adverses guérissaient déjà avec lenteur. Il devait trouver Thor.

Son instinct l'avait poussé non pas vers les appartements de ce dernier, mais vers la chambre qu'il occupait lui autrefois. Son frère avait pour habitude de s'y réfugier lorsqu'il n'avait pas le moral, et le métamorphe espérait intérieurement qu'il ne l'avait plus depuis leur séparation – ce qui, si Hela disait vrai, devait être le cas. Mais sa sœur pouvait mentir, bien moins que lui, certes, mais elle avait déjà manipulé bon nombre de grandes pointures de sa langue habile. C'était à ses côtés qu'il avait d'ailleurs appris les bases de la duperie. Et puis, même les personnes honnêtes, les plus mauvais menteurs, étaient au final capables de mentir. Thor le premier.

[Je dois rentrer. Je suis désolé. Thor.]

Sans un bruit, le sorcier se glissa jusqu'au balcon de ses anciens appartements pour reprendre forme humaine. Tout était calme, un comble quand on savait le chaos régnant à l'extérieur de Bilskirnir. Il y avait de la lumière dans le salon, et deux voix dont il reconnut sans peine les propriétaires. Il attendit que l'une s'évapore en dehors pour laisser la seconde seule dans la quiétude des lieux – comment le manoir pouvait-il ainsi échapper aux troubles externes ? – avant de se rapprocher. En chemin, il guetta la présence d'un quelconque sort d'isolement, abandonna vite face à sa magie distraite, en quête d'une puissance fraternelle toute proche. Incorrigible sensation qui le poussa à franchir les derniers mètres jusqu'au vitrage. Dans le petit salon, le guerrier bougea pour faire face à deux mannequins vêtus avec prestance. Un mariage était en préparation, se remémora-t-il avec une pointe d'amertume dans la gorge. Un autre problème sur sa liste, mais plus bas.

D'un pas feutré, Loki s'invita dans son ancienne demeure. Son aîné lui tournait le dos. Ses cheveux avaient encore poussé depuis sa fuite, et il rêva un fragment de seconde d'enfouir sa main dans ses boucles blondes pour tirer violemment dessus. Thor aurait couiné, ou grognait, ou peut-être un mélange des deux, et il aurait ri en réponse. Peut-être lui aurait-il demandé ensuite pardon d'un baiser. Ou bien aurait aggravé son cas en lui pointant l'une de ses dagues dans le ventre. Ou peut-être les deux.

« Faites vite. » Les mots de Mobius le rappelèrent à ses obligations. Plus tard, lorsqu'ils auraient le temps.

Son attention fut de toute manière rapidement attirée par la voix grave et chaude du prince héritier qui s'éleva dans les airs, toujours dos à lui : « Je suis persuadé que toi, tu pourrais.

- Peut-être bien » répondit-il par automatisme – s'adressait-il à lui ? Était-il repéré ?

Lorsque son frère se retourna enfin dans sa direction cependant, il comprit. Oui, et non. Thor le voyait, sans le percevoir. Tel un ectoplasme engendré par ses pensées. Réaction que Loki ne pouvait lui en vouloir – même s'il lui en voulait - ; à force d'illusions et de jeux, la méfiance était de mise pour préserver l'espoir des faux-semblants. Raison sans doute pour laquelle l'Ase resserra sa prise sur le gobelet tenu. « Si t'étais là, je te prendrais dans mes bras. » Un projet intéressant, peut-être même plus que le tirage de cheveux.

La seconde d'après, le gobelet vola dans les airs. Il devina la pensée de son frère, leva la main pour la briser, et rattrapa l'objet lancé avec un sourire moqueur. « Je suis là. »

Il fallut alors une bonne minute aux iris cérulés pour comprendre. Les paupières s'écartèrent, la bouche s'entrouvrit ; sa réaction était délicieuse à contempler. Oh, qu'il aurait aimé le tourmenter davantage ! Lui faire regretter chaque seconde passée loin de lui. Le prendre juste dans ses bras comme suggéré et se rappeler le pourquoi il se battait. Thor en vie. Thor roi. Thor, juste.

« Surpriiiiise » déclara-t-il sur un ton mollasson en écartant à peine les bras devant lui.

Personne ne s'y précipita.

À la place, il eut le droit à ce regard mielleux et pathétique qu'il ne pouvait s'empêcher de trouver adorable sur son aîné. « Tu es en retard » lui reprocha le bougre, sans remords apparents.

« Et tu m'as menti. » Loki fronça le nez dans une moue satisfaite. « Tu m'impressionnes.

- Ravi que tu apprécies. »

La remarque tira sur le coin de ses lèvres. Il faisait de son mieux pour alimenter sa colère, mais la tâche devenait complexe avec le responsable debout à moins de cinq mètres. Ses doigts commencèrent à picoter – était-ce l'urgence de la situation ? l'envie de gifler ces joues parfaitement taillées ? le besoin de chercher le tracé de la rune gravée sur sa poitrine ? Stoïque. Le métamorphe croisa les bras dans son dos et fit un premier pas en avant, à peine suffisant pour dépasser son autre pied. « Hela m'a dit que tu te mariais.

- Es-tu venu me sauver ?

- Voudrais-tu l'être ? » Il haussa un sourcil, empêcha ses lèvres de s'étirer comme le faisaient déjà celles de son frère. Thor était un bon joueur, mais il ne pouvait pas le battre sur son propre terrain.

Ce fut au tour de Thor d'avancer dans sa direction ; l'enjambé était grande, pleine de conviction. « Si je réponds oui, me sauveras-tu ? »

Il approcha d'un nouveau pas. « Si je te sauve » ; l'Ase en fit deux supplémentaires. La proximité peu à peu gagnée les obligea – du moins lui, plus petit - à plier le cou vers l'arrière pour conserver le contact visuel. « Me tromperas-tu encore ? »

Son frère rit en réponse, un son bas et vibrant qui recouvrit momentanément les instructions de Mobius dans son esprit. « Tu es bien injuste.

- Je suis le sauveur » se justifia-t-il en haussant les épaules, « à moi de dicter les règles.

- Comme tu l'as toujours fait. » Thor tendit son bras droit pour venir replacer une mèche sombre égarée sur son front derrière son oreille. Il n'y avait pas de reproche dans sa voix, simplement une vérité. Il n'y avait pas de lassitude dans son regard, ni de dégoût ou de colère, simplement cette confiance tendre et aveugle, cette même émotion qui s'était penchée au-dessus de son couffin au début de sa vie. De la patience, de la maturité, du calme. « Alors sauve-moi, Loki. » Sa paume se pressa contre sa joue. D'un commun accord, leurs jambes finirent par les rapprocher. Les battements cardiaques se mêlèrent. Thor avait toujours été plus grand ; ses talons étaient les bienvenus pour gagner quelques centimètres, la distance parfaite entre l'haleine ardente et sa langue fraîche. « Et exige de moi ce que tu veux. » La liste était bien longue, allongée par les deux cents ans passés loin de l'autre. Et plus encore par les vingt-trois jours d'absence. Beaucoup de reproches, de vengeances à savourer, de promesses à faire regretter. [Je dois rentrer. Je suis désolé. Thor.] Ces mots, à eux seuls suffisants pour l'interroger à chaque respiration sur son retour à Asgard. Pourquoi était-il revenu déjà ?

Pourquoi était-il à l'heure ? surtout.

Sa main s'interposa brusquement entre son visage et la barbe solaire.

Il avait traîné les pieds pour venir jusqu'ici – « Faites vite » lui rappela Mobius dans un coin de son cerveau -, le mariage aurait eu le temps de s'exécuter plus d'une fois.

Vingt-trois jours.

« Trouvez votre frère. » Il l'avait trouvé. Et n'aimait pas ce qu'il commençait à comprendre.

« Il n'y a pas de mariage. » Thor haussa un sourcil face à ses paroles ; il pouvait sentir ses lèvres s'étirer contre sa paume. Une tromperie. Le fils de tröll. « Qui ? Tu n'aurais jamais pu élaborer un plan pareil seul. » Des dents mordillèrent le métacarpe de son annulaire ; en représailles, il referma ses doigts autour du nez adverse et planta ses ongles dans la chair avoisinante. « Tout ça pour… quoi ? » La réponse que lui susurra son subconscient était à la fois folle et stupide, belle et chaotique. Une prison, deux corps allongés sur un lit trop petit, la douce douleur des runes tracées. Folle et stupide, belle et chaotique ; un problème bien plus bas encore sur sa liste. Il n'aimait pas ne pas comprendre, ne rien contrôler, laisser le monde agir sans pouvoir l'inspirer.

« Faites vite » se rappela-t-il. Les cendres et le feu, le souffle malmené, les attaques. La surface diaprée du Bifröst écorchée par leur venue désordonnée, loin de la discrétion qu'il avait prévue. Il aurait dû s'en douter ; Heimdall avait su qu'il viendrait. Mais il n'avait pas été le seul.

« Les démons aussi faisaient partie de ton plan ? » demanda-t-il, peu amusé par cette faute de goût dans le choix des invités.

Cependant, le froncement du visage de son frère éloigna de sa bouche toute tentative de blague supplémentaire. Et il sentit son seidr siffler lorsque le Dieu belliqueux demanda à son tour, d'une voix forte et déjà grondante : « Quels démons ? »


Chapitre 22

Asgard


Sa poigne était douloureuse autour de Mjöllnir. Le marteau filait dans les couleurs mourantes du jour. Pourtant, la cité lui apparaissait avec une netteté effrayante. De grands feux brûlaient à la périphérie de la capitale, leurs flammes hautes éclairaient les maisons et le visage des habitants désorientés. À priori, ils avaient été surpris dans leur sommeil par les événements récents. Des événements dont il n'avait lui-même pas conscience. Son inquiétude et son cadet l'avaient poussé à se jeter dans le vide pour suivre l'ombre de ce dernier qui évoluait, plusieurs mètres devant lui, sous la forme d'un corbeau plus long que son avant-bras. Il croassait pour le guider dans l'obscurité nocturne, même si Thor devina rapidement leur prochaine destination : Himinbjorg, la demeure d'Heimdall.

Ils survolèrent ainsi le Bifröst dont les écailles colorées avaient en partie été déchirées par la coque d'un imposant bateau, le Revenger, échoué un kilomètre plus loin du manoir céleste. Des tas de cendre jonchaient la structure irisée ; des restes de démon identifia l'Ase. Il serra la mâchoire, avant d'imiter l'oiseau qui perdait de l'altitude pour rejoindre le pont du bateau où les attendait une silhouette, assise avec calme sur l'une des marches menant au gouvernail. Thor reconnut sans peine l'intendant de son frère, dont le regard ne s'éleva de ses notes que lorsqu'ils eurent atterri et le métamorphe retrouvé sa forme basique.

« Heureusement que je vous avais dit de faire vite » leur reprocha-t-il en guise de salutation. Son timbre était constant, contrôlé, à peine acide pour arracher un sourire désabusé au né Jötunn. Croisant son regard, Mobius s'adressa ensuite à lui : « Ravi de vous voir encore en vie, Sir Dönar. Il semblerait que votre frère ait choisi l'option épargnement. Rédemption. Pardon. » Il fit un geste vague de la main, évita la menace silencieuse du sorcier, et ajouta : « Qu'en est-il du mariage ? Arrivons-nous à temps pour le désamorcer ?

- Il n'y en a pas » souffla Loki en assassinant cette fois son aîné de son vert oculaire, « il n'y en a jamais eu.

- Oh. Vous me voyez surpris par cette annonce.

- À l'évidence » manqua de soupirer une seconde fois son frère car, à l'évidence, l'Alfe mentait. Si mal que cela devenait risible. « Où sont les autres ? » demanda-t-il ensuite ; sa jonglerie entre les émotions était toujours aussi épatante.

Thor n'oubliait pas pour autant l'angoisse qui gonflait peu à peu dans son estomac, et devança la potentielle réponse de l'intendant : « Que se passe-t-il ? Où sont les démons ? Comment sont-ils rentrés ? Pourquoi- » Il s'interrompit face à la main levée de l'homme âgé.

« Des disciples de Surtur nous ont à priori suivi lorsque nous sommes entrés à Asgard » expliqua-t-il, avant de se tourner vers son supérieur. « Sir Alioth est avec le gardien du Bifröst pour l'aider à colmater la brèche, mais cela ne tiendra pas. Fenrir s'occupe d'un démon échappé, il ne devrait plus tarder. » Les épaules du plus jeune se tendirent à peine à cette annonce. « Quant à Dame Brunnhilde, elle est partie en avance pour prévenir le Père de toutes choses. Au moins pour éviter que nous soyons pris pour des envahisseurs » ajouta-t-il avec un sourire qui avait pour mission de dédramatiser la situation. Ce qui ne fonctionna qu'à moitié, car Loki était de nature une personne dramatique. Surtout lorsqu'il s'agissait de ses proches.

« Tu dois parler à Odin. » Il interrogea en silence les iris verdoyants. « Ce n'étaient que des sentinelles. Nous devons évacuer les civils avant que d'autres arrivent.

- Sir Loptr a raison. Nous avons la chance d'avoir un peu de temps, il serait dommage de ne pas l'utiliser à notre avantage. » L'Alfe ferma son carnet. « Du moins, autant que nous pourrons.

- Je me charge de Père. »

Mobius approuva d'un hochement de tête. « Je resterai ici pour préparer le Revenger au départ. Quant à vous-

- Loki viendra avec moi » le coupa-t-il, telle une évidence – car s'en était une. Il lui était hors de question de perdre de vue son cadet, pas alors qu'il ignorait tout de la situation. Pas alors que ces démons lui avaient déjà pris un frère et la moitié d'une sœur. Pas alors que Loki était enfin rentré. Après cent quatre-vingt-sept ans de traque. Les retrouvailles étaient loin de celles qu'il avait imaginées, prévues ; Mobius avait raison, ils avaient le temps. « La ferme Loki » déclara-t-il à l'instant où le métamorphe ouvrit la bouche, devinant à l'avance le refus de ce dernier. Sa décision n'était pas négociable, les jeux pourraient attendre. Tout était prêt. Vingt-trois jours. Un de plus ne changerait rien. « Allons trouver Père. »

o

Les colonnes d'argent de Valaskjálf défilaient autour d'eux ; ils avançaient d'un pas pressé, ignorant les voix qui tentaient de les intercepter pour comprendre. La situation échappait à tous. Domestiques et soldats avaient interrompu leur service pour discuter des événements récents : les explosions dans la capitale, le bateau échoué sur le Bifröst, la venue soudaine d'une Valkyrie au palais pour demander audience au roi. Suivie de celle du prince héritier, dans une tenue trop décontractée pour ne pas révéler qu'il sortait à peine de ses appartements. Un détail dont s'occupa en chemin son frère ; des éclats de seidr avaient dansé autour de sa tunique pour dessiner une armure plus attrayante et chaude. Une cape vermeille avait été ajoutée sur ses épaules et voletait à présent dans son dos, au même titre que celle dorée drapée autour du sorcier. Ce dernier avait encore changé d'apparence, empruntant cette fois celle d'une courtisane lambda – une petite rousse aux joues rondes constellées d'éphélides. Thor ne l'avait pas interrogé sur ce choix ; l'importance était de l'avoir à ses côtés.

« Thor ! » L'Ase décéléra à peine à l'appel de son prénom. Quatre silhouettes se joignirent à leur duo : Sif et le trio de paladin, armés jusqu'aux dents, prêts à en découdre. « Que se passe-t-il ? » reprit la guerrière à sa droite ; ses cheveux ébènes tirés vers l'arrière lui donnaient un air grave dans la pénombre. « Valaskjálf est en état d'alerte, surtout depuis la venue de la Valkyrie.

- Je croyais que les Valkyries avaient disparu depuis longtemps » commenta Volstagg, cinq pas derrière eux.

« Mes amis » les coupa-t-il, pressentant la venue d'un débat pour lequel ils n'avaient pas le temps, « je vous répondrais bien, mais je suis aussi perdu que vous. Je dois voir mon Père. » Asgard était menacée, et seule la parole royale serait autorisée à ouvrir le Bifröst pour évacuer les civils. Comme l'avait suggéré son frère, c'était la première chose à faire afin de préserver leur peuple. « Quand la Valkyrie est-elle arrivée ? » demanda-t-il, en quête d'un maximum d'informations.

La réponse lui fut donnée par Fandral, sur sa gauche : « Il y a peut-être quinze ou vingt minutes ? » Le temps de réunir le conseil dans la salle du trône, le débat devait à peine avoir débuté. Brunnhilde devait avoir connaissance du plan élaboré par les siens ; il arriverait à temps pour soutenir sa parole.

C'est alors qu'il sentit un pressentiment tirer sur l'arrière de sa nuque. Ses pas ralentirent, jusqu'à se stopper. Il fallut une demi-minute à ses coéquipiers de longue date pour l'imiter et l'interroger, mais il ne leur prêtait déjà plus attention. Car il manquait quelqu'un. Loki ne les suivait plus.

Le métamorphe s'était stoppé à l'autre bout du couloir pour contempler les jardins entre deux colonnes. De sa position, Thor ne parvenait pas à lire son émotion, mais il sentait dans sa posture que quelque chose n'allait pas. Et il n'aimait pas ça. N'aimait pas le silence laissé par la distance de son cadet.

Ce fut à cet instant que ses amis prêtèrent pour la première fois attention à sa compagnie. « Qui est-ce ? » demanda Hogun par-dessus son épaule.

Il ne lui répondit pas, rebroussant déjà chemin pour rejoindre le métamorphe, sa propre question aux lèvres : « Que se passe-t-il ? » Il nota la nervosité dans sa voix. Sa main accrocha par automatisme le poignet fraternel, dans une quête de soutien – pour l'un ou l'autre – ou pour juste attirer son attention. Chose qu'il obtint sans grande bataille.

Le visage était différent ; pourtant, il pouvait déchiffrer sans se tromper l'inquiétude affichée. Et il n'aimait pas ça, car Loki ne la révélait jamais. « Fenrir » fut son unique réponse, rendue aiguë par ses cordes vocales modifiées. Puis, il ajouta dans un soupir : « Tu dois avancer seul.

- Quoi ? Non. » Il resserra sa prise. « Si Fenrir est en danger, nous n'serons pas trop de deux.

- Tu écoutes un peu ? » La colère s'empara du timbre du plus jeune pour masquer l'anxiété ; Loki avait toujours été plus habile, plus à l'aise avec ce sentiment. « Le plus important est de mettre tous ces gens à l'abri. Qui sait combien de temps Alioth et Heimdall pourront tenir.

- Ils tiendront.

- Ah oui ? » Des ongles s'enfoncèrent dans sa paume. « Thor, nous n'pourrons pas l'éviter. Pas cette fois. » Un mystère planait dans ses mots ; l'Ase le devinait sans peine de mauvais augure. Une évidence s'imposa dans son esprit : Loki n'était pas revenu pour la rumeur de mariage, pas seulement.

Il se remémora alors les cauchemars faits par son frère avant son départ, de plus en plus fréquents, de plus en plus intenses. « Tu penses que Surtur pourrait revenir ?

- Thor, Surtur est mort. » Loki ne lui avait jamais tout dit, avait pris l'habitude depuis son enfance de conserver ses peurs dans le silence, derrière des sourires et des farces. Elles le rendaient plus agressif, ou plus affectueux, selon comment les astres s'alignaient dans son esprit difficile à approcher. « Tu brûles. » Mais il avait déjà brûlé.

Un second soupir mourut au bord des lèvres voisines. « Ne m'oblige pas à te supplier. » Le poignet se détacha de son emprise, pour permettre au sorcier de passer ses deux bras autour de son cou et l'attirer dans une étreinte. À laquelle il répondit sans hésitation. L'ozone lui piqua le nez lorsqu'il le nicha contre sa carotide ; par réflexe, l'Ase chercha l'effluve hivernal en dormance dessous. Une odeur apaisante, qu'il aurait voulu emmener avec lui. « On dirait que tu as de la chance » marmonna la voix habituelle de son cadet près de son oreille, « mon envie de t'enlacer est plus forte que celle de te frapper.

- Une chance, en effet » rit Thor en se cramponnant plus fort à cette silhouette qu'il avait bien du mal à attraper. Bougon, malicieux, susceptible, rancunier ; si difficile à capturer.

Ils demeurèrent ainsi une bonne minute. Le guerrier n'aurait jamais pu le lâcher de son plein gré ; raison pour laquelle son frère s'en chargea. « Je m'occupe de Fenrir » déclara-t-il en pressant son front contre le sien. Ses iris avaient retrouvé leur vert familier ; des pétales d'or dansaient autour de ses prunelles. Ses pouces caressaient sa barbe, là où le reste de ses doigts s'étalaient derrière ses oreilles, comme pour les tendre afin d'être écouté. « Toi, va trouver Odin. Explique-lui, il suivra ton avis.

- Ou pas » rit le blond en enroulant ses mains autour des poignets fragiles de la forme d'emprunt. Loki ne pouvait pas savoir l'animation qui avait occupé le conseil ces dernières semaines, ces vingt-trois derniers jours. Les hurlements de leur père qui avait manqué de le renier. L'incompréhension, les interrogations. Toutes ces choses qui devraient également attendre, car son jeune frère avait raison : ils devaient agir. « Sois prudent » dit-il, la bouche brûlante de sincérité anxieuse.

Une demande – ou un ordre – qui arracha un sourire à son cadet. « Je te promets que le soleil brillera à nouveau sur nous. Mon frère. » Loki ferma ses paupières sur ces derniers mots, prit une profonde inspiration, avant de s'arracher à ses bras pour s'éloigner sans regret, des éclats de seidr dansant déjà autour de sa silhouette pour la remodeler sous celle d'une puissante jument qui détala au triple galop dans les couloirs de Valaskjálf.

Et il lui fut difficile de ne pas se saisir de Mjöllnir à sa ceinture pour le pourchasser.

D'ignorer le mauvais pressentiment, toujours aussi lourd sur ses épaules.

D'expirer le dernier air empli de cet effluve familier.

De se retourner, de reprendre sa route, en ignorant les questions multiples de ses amis.

Plus tard, ils auraient le temps.

o

« Sans vouloir vous offusquer, Père de toutes choses, nous avons à aborder des questions plus urgentes que celle de se demander d'où je viens.

- Une Valkyrie pénètre mon royaume le même soir où des démons attaquent la cité, je pense que nous sommes en droit de nous interroger sur vos intentions. » La voix d'Odin était forte, naturellement amplifiée par l'architecture d'Hlidskjalf. De nombreuses torches brûlaient pour dévorer la pénombre de plus en plus oppressante. Les ornements avaient été oubliés dans l'urgence de la situation. Aux pieds de leur maître, Geri et Freki dormaient à poings fermés. À droite de son père, la reine Frigga avait à peine pris le temps de draper une palla dorée par-dessus ses vêtements de nuit. Elle semblait épuisée, son énergie insuffisante pour retenir les propos de son mari. Thor se rappela alors qu'elle l'avait quitté moins d'une heure plus tôt pour prendre du repos. Il était étrange de la retrouver ainsi, de l'autre côté d'Asgard, les boucles décoiffées et l'inquiétude peinte sur ses traits à la place de son sourire secret.

Moins d'une heure, et pourtant tant de chose s'étaient produites entre-temps. Les minutes filaient dans la nuit, à présent installée sur le royaume.

« Pour la troisième fois, nous sommes venus à Asgard pour stopper le Ragnarök.

- En apportant avec vous l'ennemi que vous souhaitiez combattre.

- La faille était déjà entrouverte ; notre venue n'a fait qu'accélérer le processus, mais il était inévitable. » Brunnhilde parlait d'un ton calme, les mains appuyées sur le pommeau d'une longue épée enfoncée dans le tapis carmin. Elle avait troqué son armure noire contre une plus robuste, au blanc autrefois immaculé, à présent tâché d'ichor démoniaque et de cendres. La tenue des derniers jours.

Thor s'avança d'un pas discret dans la grande salle, l'oreille tendue pour ne rien manquer de l'échange. Warsong fut le premier à repérer le petit groupe qu'il formait avec ses compagnons de bataille ; il frotta son museau contre son visage en guise de salutation tandis que sa cavalière ajoutait :

« Ne devrions-nous pas mettre les civils à l'abri le plus tôt possible, plutôt que de débattre sur ces futilités ? » Elle camouflait à grande peine son agacement grandissant. « Pour l'amour de Freyja, avant qu'il ne soit trop tard. »

Le Père de toutes choses ouvrit la bouche, prêt à répondre à l'audace de l'étrangère. Néanmoins, le prince fut plus rapide et quémanda en s'avançant dans la lumière : « Je vous en prie Père, écoutez ce qu'elle a à vous dire.

- Thor ? Mais qu'est-ce que tu-

- Brunnhilde a raison, nous devons faire évacuer les civils le plus tôt possible. » Il se stoppa à proximité de la guerrière ; elle lui accorda un regard qu'il lui rendit, avant de se reconcentrer sur son géniteur. « Un navire attend sur le Bifröst ; nous pourrions faire monter les plus vulnérables avant que la lune n'atteigne le sommet de son règne.

- Thor » intervint cette fois sa mère, « connais-tu cette jeune personne ?

- Oui, c'est une amie, et une personne de confiance. » De nouveau, ils échangèrent leur attention, un sourire partagé sur leurs lèvres. « L'histoire est longue à raconter, et je crains que nous n'ayons le temps de l'aborder. Sachez seulement que je lui confierais ma vie sans hésiter » ajouta-t-il en s'adressant directement au bleu oculaire de sa mère. Elle devait le croire, car, ainsi, elle deviendrait un soutien redoutable pour convaincre Odin de faire ce qui devait être fait. La reine Frigga était avant tout une mère, qui savait l'importance d'abriter les plus jeunes.

« Elle a également toute ma confiance. » Sortant de la pénombre, Hela se joignit à eux pour rejoindre l'autre côté de la Valkyrie. Sa robe luxueuse avait laissé place à une armure noire près du corps qui camouflait l'entièreté de sa demi-vie, à l'exception de son visage maintenu secret derrière une épaisse mèche tressée sur le côté. Cette vision ne le satisfaisait pas, car sa sœur avait déjà beaucoup trop donné, et surtout perdu dans cette bataille. Le choix n'était hélas plus une option envisageable. « Je peux me charger de guider les civils avec Lady Brunnhilde jusqu'au vaisseau ; en cas d'attaque, ma magie pourra les dissimuler le temps de les mettre à l'abri.

- Pendant ce temps » poursuivit Thor, « je me chargerais de Surtur et de son armée.

- Tu n'es pas de taille à les affronter seul. »

Le guerrier blond laissa un sourire s'étendre sur ses traits. « Qui a dit que j'étais seul ? Je me battrai auprès de mes fidèles compagnons. » En réponse, Sif et le trio de paladin s'avancèrent à leur tour dans la lumière, avant de se stopper trois mètres derrière lui pour poser genou à terre et offrir une révérence aux souverains. « Je me battrai auprès de nos valeureux guerriers. Auprès de mes nouveaux amis. Auprès de ma famille. » L'image de Loki s'infiltra dans sa tête, fier et prêt à en découdre. Il irait bien ; contrairement à lui, son cadet tenait toujours ses promesses. Thor voulait redevenir cet enfant qui pouvait aveuglement croire, avancer dans la pénombre avec pour seul guide l'espoir. Les plans n'avaient jamais été son affaire ; réfléchir ne lui réussissait jamais. « Nous devons mettre un terme à cette histoire ce soir. Une bonne fois pour toutes. » Pour Balder. Pour Hela. Pour le retour de Loki. Pour l'avenir qu'il espérait. « Je vous en prie Père, je conçois votre colère. » Sans hésitation, il s'avança d'un pas pour mettre genou à terre et baisser son honneur face aux trônes. « Mais offrez-moi la chance de préserver notre peuple. »

Derrière lui, ses compagnons l'imitèrent, prêts à mourir à ses côtés, comme toujours. Hela et Brunnhilde suivirent le mouvement, imitées par l'armée de soldats qui s'étaient peu à peu regroupés dans la grande salle. Prêts à mourir, mais surtout prêts à vaincre, réunis sous la bannière d'Asgard.

Non, réunis sous celle d'Yggdrasil. Pour cette paix rêvée au travers des Neuf Royaumes.

« Un roi avisé s'abstient de déclencher une guerre » lui avait autrefois enseigné son Père, « mais il doit toujours y être préparé. Pour défendre la paix. »

Une paix promise. « Tu deviendras roi. Le plus grand. » Un rire chaud s'ajouta dans sa mémoire. « Même si tu te manges ton propre marteau. »

Ce jour était arrivé, celui où ils purgeraient Muspelheim, dernière branche encore souillée par les ombres. Ils affronteraient le Ragnarök, survivraient à cette nuit, pour contempler tous ensemble le prochain jour naissant.

« Bien. » Il releva la tête à l'entente de la voix paternelle. La colère s'était quelque peu atténuée sur les traits âgés de sagesse. Un éclat de fierté brûlait dans l'œil unique du Père de toutes choses, cet éclat pour lequel il avait autrefois tant appris, tant supporté, tant donné. Qu'il avait confronté trois semaines plus tôt. « Je me battrai également à tes côtés. Mon fils. » La joie étira les lèvres de Thor, comme elle le fit plus timidement sur celles du souverain, avant qu'il ne s'adresse d'une voix forte au reste de l'assemblée : « Débutez l'évacuation des civils, les enfants et les plus fragiles en premier. Que les guerriers et les mages volontaires se préparent à accueillir l'envahisseur. » Sa main chercha celle de son épouse pour la serrer avec force. « Une longue nuit nous attend. »


Notes de l'auteur

Bonjour, bonjour ! Bienvenue pour ce vingt-deuxième chapitre qui, je vous l'accorde, est un peu plus court que les précédents MAIS qui nous permet d'introduire la dernière grosse partie de cette histoire. Eh oui, Kom hjem approche de la fin. Enfin, il nous reste encore de belles choses à vivre ; si Loki est enfin rentré, nous ne savons pas encore s'il va rester ou non ;) Et puis, un danger approche. J'espère que la suite vous plaira tout autant.

Note 1 : Pour les noms propres employés dans ce chapitre : Geri et Freki sont les deux loups d'Odin qui dorment à ses pieds lorsqu'il siège ; Bilskirnir est le manoir de Thor dans la mythologie nordique, partagé ici avec les autres enfants d'Odin ; Valaskjálf est d'ailleurs le manoir d'Odin avec la salle du trône nommée Hlidskjalf ; Himinbjorg est la demeure d'Heimdall, située au bout du Bifröst, le fameux pont arc-en-ciel qui permet de voyager entre les Neuf Royaumes. Enfin Muspelheim est le nom du royaume où règne Surtur, seigneur démoniaque en partie responsable du Ragnarök, la fin du monde.

Note 2 : « Un roi avisé s'abstient de déclencher une guerre. Mais il doit toujours y être préparé. » est une citation d'Odin au début du premier film de Thor. « Tu m'as menti. Tu m'impressionne. - Ravi que tu apprécies » est un petit échange entre Loki et Thor dans le deuxième film. De Thor 3, il y a le « Surpriiiiiise » et le « Tu es en retard » de Loki, ainsi que la scène du « Si t'étais là, je te prendrais dans mes bras. - Je suis là. ». On a aussi le changement de tenue de Bunnhilde qui passe de noir à blanc comme dans le film. Enfin, « Je te promets que le soleil brillera à nouveau sur nous, mon frère. » est la phrase d'adieu de Loki au début de Avenger Infinity war.

Merci beaucoup pour avoir lu et pour suivre cette histoire. À la revoyure !

Chu


Ils devaient fuir.

Fenrir gémissait, les oreilles tirées vers l'arrière. Sa langue était glacée contre sa peau meurtrie ; les coups de salive parvenaient à calmer la brûlure. « Douleur. Aide. Sauver. » Il ressentait sans peine la peur de son compagnon.

« Ça va aller » tenta-t-il de le rassurer avec une caresse derrière l'oreille, « encore deux ou trois minutes. » Le temps nécessaire à son métabolisme d'arranger en grande partie la plaie sur sa jambe. Un temps qu'ils n'avaient plus.

Il s'inquiétait davantage pour la blessure du Vargr, plus profonde et lente à cicatriser. Comme il l'avait craint, le démon échappé n'avait pas été une simple sentinelle. Sa force de frappe était redoutable, digne des officiers qui servaient autrefois Surtur. Le monstre avait camouflé sa force pour les prendre au dépourvu ; Loki aurait sans doute pu être impressionné par son jeu d'acteur si le géant de lave n'avait pas tenté de les tuer. Avant de se sacrifier à la Flamme Éternelle pour ramener son seigneur à la vie.

Pour la seconde fois sous son nez.

« Ça va aller » répéta-t-il, autant pour Fenrir que pour lui-même. La température grimpait en flèche ; la situation devenait critique. Il tenta de bouger sa jambe, serra les dents pour ne pas extérioriser la douleur. Il n'avait pas le temps d'avoir mal, il devait prévenir les autres.

Surtur était là, sa haine plus ardente que jamais. « Fils de la Foudre, je te trouverais. »

Des images parasitaient son esprit. « Que voyez-vous ? » l'interrogea la voix de Mobius ; il tenta de se concentrer sur l'odeur du thé qui infusait dans son souvenir. « Le démon Surtur revient à la vie, et ensuite ?

- Les ténèbres. » Il devait déjà faire nuit. « Les couleurs mourantes du Bifröst. » Il devait croire en Alioth et Heimdall pour gagner du temps. « Thor, allongé, le souffle court. » Il espérait le savoir encore en sécurité. « Je le tiens. » Grimaçant, il appuya sur sa jambe blessée et s'aida du mur pour se relever. « Mais je ne peux le sauver. »

« Tu peux marcher ? » demanda-t-il au Vargr.

Ce dernier se tenait sur trois pattes, celle arrière droite pendant inutilement. « Combattre. Fort. » Loki accueillit son courage d'un sourire rassurant. Oui, ils étaient forts.

« Le Bifröst, votre frère. Et vous. » Une nouvelle fois, le métamorphe jeta un regard en direction du socle qui accueillait autrefois la Flamme Éternelle, à présent vide. De même que celui à sa droite qui aurait pu représenter un espoir de succès supplémentaire. Ils feraient sans. « En sommes, tant que ces trois éléments ne sont pas réunis, la bataille ne sera pas finie.

- Sous-entendez-vous que je dois demeurer loin de mon frère ?

- Non, Sir Loptr. » Le Jötunn referma ses doigts autour de son pendentif. La Pierre de l'Espace répondit aussitôt à l'appel de son pouvoir et pulsa plus fort contre sa paume. « Vous fuyez depuis trop longtemps. Laissez le nœud se dérouler. » La peur rongeait ses nerfs. « Je sais. C'est pourquoi vous ne serez pas seul. »

Un portail se matérialisa à quelques pas devant eux. Suivant son mouvement de tête, Fenrir fut le premier à le traverser. L'exclamation de surprise de Mobius résonna de l'autre côté, avant qu'il n'appelle son nom. Une dernière fois, son regard regretta l'absence du coffret à l'éclat glacial. Puis, sans autre hésitation, il se laissa glisser vers le portail où deux bras forts l'accueillirent. Mais pas ceux de son intendant.

Des iris noirs plongèrent dans les siens, porteurs d'un pardon silencieux.

Alioth.

« Surtur arrive.

- Et je crains qu'il ne soit pas le seul » compléta l'Alfe par-dessus l'épaule de son fils adoptif.

Au loin, le cor Asgardien retentit dans l'obscurité.