Plutôt contente d'être guidée dans ce labyrinthe Braalaka approuva et suivit une nouvelle fois l'infirmière dans les couloirs. Celle-ci ne manqua pas d'interpeller quelques unes de ses collègues qu'elles croisèrent devant les chambres en les taxant amicalement de "sombres feignasses" pour ne pas avoir rechargé l'imprimante en feuilles. Lorsqu'elles repassèrent par le pont afin d'emprunter le passage de droite la rousse relança une discussion :

«- Tu vas écrire quoi si on arrive au bout de la quête du papier ? Ou dessiner peut-être ? demanda-t-elle curieusement.

- Rien de très passionnant, c'est simplement pour faire un mémo de mes dernières journées.

- Ah, un journal personnel ?

- Ouais c'est un peu l'idée.

Elles s'engouffrèrent dans le couloir, celui-ci était longiligne : pas de tournants ou petits dédales, pour une fois la jeune femme apercevait le bout du tunnel.

- C'est petit comparé à l'infirmerie, remarqua-t-elle étonnée.

- Oui, ces pièces ne demandent pas énormément d'espace. Là bas c'est un local pour stocker les instruments de navigation, expliqua-t-elle en pointant une porte du doigt, et celle-là c'est pour la timonerie, là où on trace les cartes et les itinéraires.

- Et l'escalier au fond ? demanda la brune tandis qu'elles marchaient vers la porte de la timonerie.

- Ça mène à l'étage où on range les cartes et les livres qui viennent d'îles du monde entier, tous ces trucs là.

- Une bibliothèque ?

- Oui. Par contre pas question d'y aller sans autorisation, personne ne pose ses sales pattes sur les travaux du commandant ! ria la rousse.

La brune devina qu'elle parlait de Marco et cela lui rappela qu'elle allait devoir négocier avec lui pour grappiller de quoi écrire. Ses lèvres se pincèrent légèrement d'appréhension tandis que son accompagnatrice pressa la poignée de la porte.

- Commandant ? appela-t-elle en passant sa tête par l'entrebâillement.»

Une voix masculine légèrement atténuée lui répondit et elle entra en faisant signe à Braalaka de la suivre. Elles trouvèrent le phœnix penché au dessus d'un gros coffre remplit d'outils soigneusement emballés dans des tissus, il grommelait inaudiblement en farfouillant le nez dans ces affaires. La brune sonda rapidement la pièce et fut admirative de l'organisation impeccable : les parchemins étaient parfaitement alignés dans les étagères, les cartes proprement affichées aux murs, rien ne dépassait des grandes malles en bois. Mêmes les compas étaient alignés par taille croissante sur la table de traçage.

«- Oye mais qu'est-ce qu'ils ont fait de cette foutue équerre ?! pesta-t-il en se penchant encore plus dans le coffre.

- T'as perdu un truc ? Comment diable est-ce possible ? le taquina Artie en s'approchant.

- Tss ! Ça m'apprendras ne pas surveiller quand les gars font les calculs, ronchonna-t-il en se redressant. Dis moi plutôt ce que tu veux au lieu de me charrier, parce que je... !

Il s'interrompis en remarquant Braalaka aux côtés d'Artie et plissa les yeux. La brune lui adressa néanmoins un signe de tête poli même si elle se doutait qu'il ne devait pas être ravi de la recroiser vu leur altercation du matin.

- Je viens chercher des feuilles pour l'imprimante, précisa la rousse.

Marco hocha la tête sans lever son regard suspicieux de Braalaka :

- Et toi ? demanda-t-il sèchement.

- C'est pour du papier à écrire.»

Le commandant de la première flotte n'ajouta rien et tourna les talons pour se diriger vers une armoire au fond de la pièce. Il en sortit un carton contenant une quantité impressionnante de feuilles blanches et de papier millimétré, puis il saisit une rame de chaque sorte. Il réitéra l'opération avec une autre boîte qui contenait, elle, de grands parchemins vierges au grain légèrement jauni. Il en prit une dizaine et retourna auprès des jeunes femmes pour tendre les feuilles blanche à l'infirmière et les parchemins à la brune :

«- Merci, firent-elles de concert en recevant leur demande.»

Cependant le phœnix ne lâcha pas sa prise sur les parchemins lorsque Braalaka voulut les prendre. Elle fronça les sourcils et lui lança une œillade perplexe. Artie qui s'apprêtait déjà à passer la porte se retourna en s'apercevant que sa comparse ne la suivait pas : elle fut surprise d'assister à ce qui semblait être une bataille de regard entre les deux autres, chacun exerçant une pression de son côté du papier.

«- Je ne sais toujours pas ce que tu fais ici et j'espère que ce n'est rien de nuisible, siffla Marco à voix basse.

- Bon écoute, je suis pas ici volontairement et j'aimerais bien dégager le plancher, crois moi ! Sauf que c'est compliqué pour le moment alors il va falloir faire avec. Lâche moi les basques et restons cordiaux, d'accord ? lança-t-elle sur le même ton.»

Le commandant la dévisagea silencieusement quelques secondes avant de lâcher les parchemins. Braalaka prit cela pour une approbation et fit volt-face d'un pas tendu, agacée par la persistance du blond à se montrer hostile envers elle. Lorsqu'elle rejoint l'infirmière sur le seuil celle-ci ferma la porte et elles s'éloignèrent dans le couloir. Artie aurait été curieuse de questionner la brune sur ce à quoi elle venait d'assister mais son rictus crispé la convint de ne pas s'en mêler.

Lorsqu'elles arrivèrent à nouveau sur le pont Braalaka inspira profondément l'air marin pour se revigorer. Elle tait victorieuse de sa première mission : trouver de quoi écrire.

«- Merci beaucoup pour ton aide, lança-t-elle en se tournant vers l'infirmière.

- Pas de soucis. J'ai du boulot, j'y retourne, ajouta-t-elle en agitant le paquet de feuilles dans sa main. Bonne journée !

- A toi aussi.»

La rousse s'éloigna vers son lieu de travail, ses talons claquant le parquet. Braalaka se retrouva seule devant les locaux, ses parchemins sous le bras et son stylo dans une poche. Les rayons du soleil, haut dans sa course, réchauffaient ses bras nus et la bise marine lui caressait le visage. Elle profita de ce moment de calme jusqu'à ce qu'une mèche de cheveux vienne lui chatouiller le nez. Elle éternua puis s'ébroua pour remettre les capillaires en place.

En traversant le pont pour rejoindre sa cabine la brune constata que l'endroit était moins peuplé qu'auparavant et un pigment violet dans son champ de vision attira son intérêt : elle tourna la tête en direction du grand mât devant lequel trônait un imposant fauteuil lavande. Des souvenirs de l'animé de One Piece lui revinrent en tête et elle visualisa le Yonko installé là entouré de son équipage, certains debout à trinquer, d'autres assis le long des estrades. Pour elle tout cela était fictif la veille encore. Elle serra les dents pour ignorer le vertige qui s'empara d'elle tandis que son ventre se tordit. Ce monde n'était pas le sien.

...

Penchée sur la table du salon, une main soutenant son menton et les traits figés par la concentration, Braalaka griffonnait des schémas légendés de courtes phrases. Comme prévu elle avait commencé par lister tout ce qu'elle avait fait la veille du levé au couché aussi nettement qu'elle put se souvenir. A cela elle superposait des petits croquis de son appartement ou des objets qu'elle avait pu utilisé pour mieux visualiser et ne manquer aucun détail. La tâche était plutôt ennuyeuse, ses journées en semaines n'étant pas spécialement palpitantes à conter. Elle avait beau réfléchir pour débusquer la petite bête qui se serait immiscée dans sa routine et provoqué tout ce merdier, malheureusement rien ne lui sauta au yeux. Le seul lien établit avec sa situation était le fait qu'elle connaissait déjà One Piece comme oeuvre fictive, elle possédait même quelques mangas qu'elle relisait de temps à autre pour le plaisir de la contemplation des dessins. Braalaka sentit son cœur se serrer lorsqu'elle se remémora ses dimanches flâneries à dévorer livres et films en compagnie de sa meilleure amie. La jeune femme laissa échapper un soupir nostalgique tout en se levant pour s'étirer. Son dos émit un petit craquement mécontent qu'elle ignora et se dirigea vers le hublot du salon afin de s'y accouder. Son regard se perdit sur l'étendue bleue tandis-qu'elle se souvint que le dernier tome qu'elle avait feuilleté était de l'arc Marin Ford, son arc préféré. Ses sourcils se froncèrent.

«-... Mais attend... susurra-t-elle.»

Ses yeux s'écarquillèrent subitement puis elle entrouvrit et referma la bouche à plusieurs reprises. Dans l'univers One Piece qu'elle connaissait Barbe Blanche était mort et son équipage dissout suite à la grande guerre. Il s'était passé de nombreuses années depuis cet événement, et le chapitre en développement était celui de Wano. Se pouvait-il que la fiction issue du manga ne reflète pas réellement ce qu'il se passait dans ce monde ?

Braalaka se précipita sur ses parchemins et griffonna fébrilement ce qui lui passait par la tête. Elle se sentait encore plus désemparée qu'avant, le peu d'éléments qu'elle pensait connaître étaient peut-être erronés. Après tout rien ne lui permettait de vérifier à quel point le manga pouvait influencer la réalité, peut-être n'y avait-il même rien à voir ? La brune triturait un angle de la pile de papiers en le faisant glisser encore et encore sous ses doigts tel un flipbook tout en mordillant l'embout de son crayon entre deux scribouillages. Elle réalisa qu'en effet il y semblait probable que cet univers soit indépendant de tout autre, qu'il se suffise à lui même. Par exemple elle avait visité des lieux : sa cabine, les couloirs, l'infirmerie etc qui n'ont jamais été dessinés dans le manga, et pourtant ils existaient. Pareil pour les pirates qu'elle avait vu, Oda n'a pas pu dessiner tout l'équipage de Barbe Blanche en entier, pourtant le bateau était peuplé par des centaines de personnes. D'un autre côté, il y avait un lien indiscutable entre le manga et la réalité, par exemple l'existence de certains personnages tels que Vista ou Marco et leurs vêtements qui collaient parfaitement aux images qu'elle avait d'eux.

«- C'est pire que les digressions du prof de philo sur la physique quantique... grommela Braalaka en mâchonnant à nouveau la gomme de son stylo.»

Elle repensa à des brides de cours : un énorme "Tout", différents plans, l'existence de différentes fréquences/formes, des réalités multiples... Elle se pinça l'arrête du nez et se massa tandis que moult théories fleurissaient dans son esprit. Puisqu'un univers One Piece existait et qu'elle en avait une trace dans son monde, alors peut-être y avait-il une réciproque ? La brune étira un mince sourire, enfin elle avait une piste à creuser. Elle saisit un parchemin encore blanc et s'appliqua à tracer fidèlement les contours des continents terrestres. Ainsi, avec le plus de précision possible, elle dessina un petit planisphère de la planète bleue. Elle hachura les espaces maritimes pour bien contraster avec le reste, puis légenda les noms d'un maximum de pays.

Satisfaite de son travail Braalaka se leva et se dirigea d'un pas décidé vers la porte de sa cabine, sa carte à la main, pleine d'espoir.

...

«- Excusez-moi ?

- Oui ?

Braalaka tendit son planisphère sous le nez d'un pirate qu'elle venait de croiser en parcourant le couloir du dortoir. L'homme parut quelque peu surpris et observa brièvement le dessin d'un air perplexe.

- Est-ce que ça vous dit quelque chose ? demanda-t-elle.

- Non, pas vraiment.

- Ah... Merci quand même.»

Elle abaissa son papier d'un air déçu, c'était la troisième personne qu'elle interrogeait et à chaque fois la réponse était négative. Elle soupira et continua sa route dans les corridors en direction du pont. La brune croisa un groupe de pirates et les interpella pour retenter sa chance :

«- S'il vous plaît, est-ce que vous reconnaissez ça ? fit-elle.

Il scrutèrent la carte qu'elle leur tendait.

- Non, désolé, répondit l'un d'eux.»

Les autres nièrent également d'un hochement de tête. Dépitée, la jeune femme marcha jusqu'au pont en s'accrochant à l'espoir de tomber sur quelqu'un qui puisse lui fournir des informations. Comme à l'accoutumé les lieux fourmillaient de monde et elle resserra machinalement ses doigts sur le parchemin tandis qu'elle dévisageait les gens autours d'elle, cherchant au feeling à qui aller demander.

Elle avait donc interrogé six ou sept personnes qui ne lui donnèrent aucune réponse satisfaisante, après quoi elle commença à vraiment désespérer. Les sourcils froncés et plantée au milieu de l'immense pont, elle était trop occupée à grommeler dans sa barbe pour voir Vista s'approcher. L'épéiste qui bavardait non loin de là avait remarqué le balais incessant de la jeune femme qui parcourait le navire en alpaguant ses camarades d'un air incertain. Peut-être s'était perdue ?

«- Que faites-vous ? demanda-t-il en arrivant à côté d'elle.

Elle sortit de ses pensées et tourna vivement la tête pour le regarder d'un air grave. Il se demanda s'il n'avait pas commit une maladresse tant elle paraissait accablée. Soudain elle brandit un parchemin devant son nez tout en pointant du doigt les formes inscrites dessus.

- Dites-moi que vous connaissez cette carte ! supplia-t-elle.

Surpris, Vista observa ce qu'elle lui montrait sans trop savoir quoi dire. Après un examen rapide il lissa machinalement sa moustache entre son index et son pousse, l'air perplexe.

- Hmm... Là, c'est un crâne de monstre marin ? essaya-t-il en désignant le continent africain.

Le visage de Braalaka se décomposa encore plus.

- C'est foutu, j'm'en sortirai jamais, susurra-t-elle pour elle même en passant une main lasse sur son visage.

Elle reporta son attention sur le commandant de la 5em division qui la dévisageait d'un air interrogateur.

- C'est une carte de mon monde, ça ne vous dit vraiment rien ? Même les noms des pays ? retenta-t-elle sans grand espoir.

L'homme fronça les sourcils.

- Votre monde ?».

La brune n'eut ni le courage de raconter son épopée ni de continuer à aller questionner les gens. Elle s'apprêta à prendre congé pour retourner à sa cabine en abandonnant les recherches, quand soudain elle se sentit observée. Interpellée, elle jeta quelques œillades autours d'elle et lorsqu'elle se retourna son regard s'accrocha à celui de Barbe Blanche. L'Empereur, installé dans son fauteuil violet, la fixait impassiblement. Elle se crispa. Même de loin cet homme était indéniablement impressionnant. Tandis qu'il ne semblait pas détourner les yeux d'elle Braalaka se souvint qu'il lui avait demandé de le tenir informé sur la situation. Peut-être voulait-il lui parler ? Autant tenter le tout pour le tout. Elle remercia Vista pour sa sollicitude puis se dirigea droit vers le Yonko qui porta une grande chope de bière à ses lèvres. Elle s'arrêta quelques pas devant lui et dû lever la tête pour le voir malgré le fait qu'il soit assit. Le grand homme avala une dernière rasade d'alcool et posa à nouveau les yeux sur elle. Il avait le soleil de face et cela donnait à ses pupilles d'ambre un reflet argenté qui rendait son regard particulièrement pénétrant. La jeune femme se trémoussa imperceptiblement d'un pied sur l'autre, toujours intimidée.

«- Hum, je voudrais vous parler... Enfin si ça vous dérange pas ? commença-t-elle

- Je t'écoute.

Elle ouvrit la bouche mais son estomac décida de s'exprimer à sa place et un grognement sonore retentit. Elle eut une moue surprise puis se souvint qu'elle n'avait pas mangé de la journée. Barbe Blanche lui sourit et l'enjoignit à poursuivre d'un hochement de tête.

- J'ai... Je vous avait expliqué que je viens d'un "autre monde". J'ai fais une carte, reprit-elle.

Elle déplia le parchemin et le tendit devant elle, le plus haut possible. L'empereur le considéra quelques secondes puis se pencha pour saisir le papier. En constatant la taille de la main de l'Empereur par rapport à la sienne la jeune femme laissa échapper un rictus ébahi qu'elle réprima immédiatement de peur de paraître impolie. Cela n'échappa pas au Yonko qui s'en amusa. Il se redressa et observa la carte de plus près. Son regard s'arrêta soudainement sur un point du papier, il plissa les yeux et l'examina avec attention.

- J'ai déjà dû voir quelque chose de semblable, affirma-t-il finalement.

- Vraiment ?! sursauta la brune.

- Oui, dans un bouquin, ajouta-t-il d'un air pensif.

Barbe Blanche posa à nouveau les yeux sur elle. Elle le dévisageait avec insistance, attendant d'autres informations. Il porta une main à son menton qu'il massa tout en réfléchissant : certes il avait vu une carte similaire dans un livre, cependant ça devait faire longtemps qu'il l'avait feuilleté puisqu'il ne se souvenait plus du titre. Le ventre de la jeune femme se noua d'appréhension devant le silence du pirate.

- ...Vous pouvez m'en dire plus ?

- J'imagine que tu as envie de m'assaillir de questions, mais il va falloir attendre que je retrouve le bouquin.

- Vous ne l'avez plus ? se décomposa-t-elle

- Si, il est certainement dans ma bibliothèque. Tu passeras me voir demain, j'aurai remis la main dessus.

- D'accord, merci beaucoup, souffla-t-elle soulagée.»

Elle avait presque perdu espoir, mais enfin elle tenait une piste. Ses épaules qu'elle avait involontairement crispées ses détendirent. Elle n'aurait su décrire comment elle se sentait à ce moment, d'une part elle était délivrée de son impuissance et de l'autre elle avait peur de ce qu'elle pourrait découvrir en enquêtant. Elle s'apprêta à remercier à nouveau le Yonko pour son aide précieuse, mais lorsqu'elle ouvrit la bouche ses mots furent couverts par un grondement sourd provenant de son estomac.

«-...

Elle retenta sa chance mais d'autres gargouillis retentirent.

- Vista aurait-il omis de te montrer le réfectoire ? sourit Barbe Blanche.

- N-non, c'est moi qui lui ai demandé de me laisser, je n'ai pas encore visité, bégaya-t-elle, ne sachant plus où se mettre.

Il l'observa quelques instants puis plia la carte entre ses doigts pour la lui tendre. Braalaka récupéra son parchemin et l'Empereur se leva, non sans s'amuser du regard ahurit qu'elle lui lança une fois de plus. Lui aussi commençait à sentir son estomac gronder.

- J'espère qu'ils ont encore du rhum.»

Il l'enjoignit à le suivre d'un geste de la main et se dirigea vers la salle des repas.