1. Le silence des Dieux

Terres celtes au Nord de la Grèce

Les fins doigts blancs prirent un peu de terre du champ. La poussière s'écoula rapidement entre eux, tâchant à peine la peau de nacre. La jeune femme fit la moue. Et un soupir profond lui échappa. Il était lourd de tristesse et d'inquiétude qu'elle parvenait très mal à dissimuler en cet instant. Les yeux verts remontèrent vers le ciel trop clair et dépourvu de nuages. La chaleur l'incommodait légèrement, mais cela restait supportable au vu de l'heure matinale. Freya reprit une poignée de terre sèche qu'elle laissa à nouveau s'échapper entre ses doigts fins. Comme tous, elle savait de quoi leurs terres et leurs champs avaient besoin ? Mais ni elle, ni sa sœur aînée n'avait le pouvoir d'infléchir à leur volonté les éléments naturels. Même le druide de leur clan semblait bien impuissant… Le sol manquait cruellement d'eau. Et sans pluie, rien ne pousserait à nouveau cette année. La jeune femme blonde se releva et secoua les pans de sa longue robe pour en chasser la poussière.

Regardant vers le lointain, là où la terre et le ciel se rencontraient, Freya mit sa main en visière pour protéger ses yeux clairs de la luminosité intense de l'astre du jour. Mais elle avait beau scruter le ciel aussi loin qu'il lui était possible, elle ne voyait aucun nuage annonciateur de la pluie bienfaitrice tant désirée. Depuis quand n'avait-il point plu sur leurs terres ? La jeune femme n'en était guère certaine. Comme tout le monde dans son clan, elle avait perdu le compte des jours. Et comme les autres, elle se perdait en prières et en offrandes dans l'espoir que l'eau reviendrait inonder leurs champs. En attendant cette pluie, rien n'avait poussé sur leurs terres, créant une inquiétude grandissante chez tout le monde. L'eau se faisait trop rare, même aux rivières et aux sources. Et cela ne présageait rien de bon. Freya soupira profondément. La situation l'angoissait autant que cela inquiétait sa sœur aînée, leur reine depuis quelques années. Et la cadette aurait vraiment aimé pouvoir soulager son aînée, pouvoir l'aider à trouver une solution.

Mais que pouvait-elle bien faire ? Si Freya avait eu le pouvoir de faire pleuvoir, elle l'aurait fait. Elle savait très bien ce que ce manque d'eau prolongé allait entraîner pour les siens. Ses champs n'étaient pas les seuls à être devenus stériles. C'était la seconde année que leurs Déités ne bénissaient point leurs cultures ? Et les réserves du clan étaient vides, ayant déjà servi à nourrir la communauté lors de la sécheresse de l'année précédente. Ils n'avaient aucune option de survie cette fois-ci. Et la famine guettait le clan tout entier, avec les problèmes et les ravages que cela engendrerait, sans certitude que le printemps prochain serait meilleur. Si leurs champs ne produisaient rien, ils n'auraient rien pour survivre à l'hiver. L'été était déjà à leurs portes. Et Freya avait beau réfléchir, elle ne trouvait guère de solutions à leur problème. Elle ne savait pas ce qu'elle pourrait proposer comme idée pour résoudre la sécheresse actuelle. Et cela l'agaçait de se sentir aussi impuissante. Freya leva le regard à nouveau vers le ciel. Et elle se demanda ce qu'ils avaient fait pour que leurs Dieux les abandonnent de cette manière à leur triste sort ? Mais elle ne perçut aucun signe, ni aucune réponse à sa question muette. Encore une fois les Déités demeuraient silencieuses. Ils s'étaient de toute évidence détournés de son clan.

« Tu réfléchis trop. », déclara la voix grave d'Hagen dans son dos. « Et tu vas te blesser les yeux à fixer comme cela le soleil. »

La jeune femme blonde se tourna pour faire face à son époux. Et elle lui offrit un beau sourire triste, bien qu'un peu amusé. Hagen avait toujours été protecteur envers elle, et ce depuis l'enfance. Membres du même clan et de familles aristocratiques, ils se connaissaient depuis toujours et ils avaient en quelque sorte grandi ensemble. Leur mariage un mois plus tôt n'avait surpris personne. Pour tous, c'était la suite logique de leur lien. Et cette union avec son ami d'enfance avait empli de joie le cœur de Freya. En y repensant, le banquet de leur mariage avait été le dernier repas célébré par tout le clan. La jeune femme eut un sourire doux à ce souvenir. Et elle se demanda quand ils pourraient à nouveau tous partager un tel festin, si important pour souder les liens de leur communauté. Elle avait conscience de ce que sa sœur Hilda avait dépensé pour leur offrir un tel festin princier.

Finalement, Freya fit à nouveau face aux champs et au paysage lointain. Les bras d'Hagen l'enlacèrent avec douceur, rempart protecteur contre tout ce qui pourrait l'attrister ou lui faire du mal. Et le jeune guerrier observa à son tour le ciel trop clair vierge de tout nuage. Il comprenait les inquiétudes de son épouse. Il les partageait. Mais il n'avait guère plus de solutions qu'elle à apporter à ce problème d'eau. Il ne pouvait qu'espérer que leurs Divinités redeviennent clémentes avec eux, et qu'elles leur accordent à nouveau une pluie bienfaitrice pour leurs cultures et leurs animaux. Et Hagen avait une totale confiance en Hilda. Il savait que leur reine ferait les meilleurs choix.

« J'aimerais voir la pluie. », murmura Freya dans un soupir lourd. « Et je n'aurais jamais cru que les averses me manqueraient à ce point. »

« Il pleuvra. », répondit avec conviction le jeune homme, mais lui aussi nourrissait des doutes sur ce simple fait. Rien à l'horizon ne laissait présager que la pluie serait bientôt de retour.

« Crois-tu ? », questionna son épouse avec une voix attristée. « Nos Dieux semblent nous abandonner… » Il y avait une note de désespoir dans la voix pourtant douce et mélodieuse de Freya, qui lui serra le cœur. Hagen aurait aimé la rassurer et lui offrir une vie heureuse et parfaite, faite d'abondance et de tout ce qu'elle pourrait désirer. Il aurait aimé la protéger de tout y compris du doute, de la peur et de la tristesse.

« Nous prierons les Dieux. Ta sœur trouvera une solution, guidée par nos Divinités et notre druide. Nous en trouverons une. », la rassura Hagen avec plus de conviction dans la voix que ce qui n'habitait son cœur. Mais il avait foi en leur reine, leur druide et leurs Dieux. Il savait qu'avec les autres familles aristocratiques, ils trouveraient une solution. Ils n'avaient de toute manière guère d'autres choix. Il en allait de la survie de leur peuple.


Le silence régnait dans la vaste pièce, uniquement perturbé par le crépitement des bûches se consumant dans le feu. L'air était lourd des préoccupations de ceux qui y étaient restés après le Conseil. Hilda se tenait face au foyer et elle regardait d'un air absent le mouvement oscillatoire des flammes. Elle ne cherchait même pas à y avoir un signe ou un message quelconque. Son esprit n'était occupé que par les divers propos tenus lors de la réunion. Chacun avait été libre de s'exprimer, des plus anciens aux plus jeunes aristocrates de leur clan. Et comme toujours tous avaient écouté avec respect leur druide. Aucun ne remettait en doute sa parole, pas même elle. Mais la jeune reine restait incertaine que la décision prise fût réellement celle qui sauverait son peuple, même si cette dernière lui semblait juste. De toute manière, il n'y avait que peu d'options pour résoudre leur problème, et le fantôme de l'unique autre solution errait aux méandres de sa conscience. Mais elle refusait encore d'y penser. Alors elle remplirait au mieux ses fonctions. Elle ferait en sorte de guider et de protéger les siens. Car telle était la mission que les Divinités lui avaient confiée à la mort de son père.

Tournant légèrement la tête, Hilda observa sa sœur Freya, installée confortablement sur des couvertures et des peaux de bêtes près d'Hagen et de Siegfried. Le regard bleu capta celui pervenche de la jeune reine, et il lui offrit un sourire rassurant. Hilda savait qu'elle pouvait compter sur le soutien et la protection de son époux, Siegfried. Il était le roc contre lequel elle s'appuyait quand elle avait la sensation que son monde vacillait. Et ces derniers temps, cette étrange appréhension que le pire allait seulement advenir ne la quittait guère. Pourtant elle ne s'en était ouverte à personne, ni à sa sœur bien-aimée, ni à son époux. Hilda savait aussi que ses plus proches amis resteraient fidèles à sa cause et qu'ils la soutiendraient, quelle que soit la décision prise au final. D'ailleurs certains d'entre eux étaient restés après le Conseil. Et ils semblaient tous plongés dans de profondes réflexions.

Finalement quelques notes de musiques douces et apaisantes brisèrent définitivement le silence des lieux. Tous semblèrent sortir de leurs pensées alors que la mélodie se répandait dans l'air, calmant les doutes et les peurs et ramenant un semblant de sérénité en chacun. Mime jouait un air de sa composition. Il avait toujours été doué avec une harpe. Il savait aisément plonger les autres dans diverses émotions rien qu'en jouant et en chantant. C'était presque hypnotisant de l'écouter. Et Hilda lui était reconnaissante de calmer ses doutes par une si jolie musique. Se tournant, la jeune reine eut un regard pour Fenrir et Alberich, tous deux non loin de la table et qui semblaient discuter dans un murmure à peine audible pour les autres. Elle constata que les jumeaux et Thor n'étaient pas restés ce soir. Mais elle pouvait les comprendre. Ils avaient aussi des obligations familiales. Soupirant, la jeune femme s'approcha de la table, et elle se servit une coupe de vin venu du Sud. Elle en but une gorgée lentement, espérant faire disparaître la brûlure de sa gorge et sa sensation de soif.

Son esprit était toujours la proie de diverses réflexions peu joyeuses et de ses nombreux doutes, qui malmenaient son âme depuis des semaines. Avait-elle été une mauvaise reine ? Avait-elle commis une erreur que leurs Dieux faisaient maintenant payer à tout son clan ? Et si c'était le cas, comment apaiser la colère des Divinités et gagner à nouveau leur protection et recevoir leurs bienfaits ? Ce sacrifice prévu serait-il suffisant pour les apaiser et les combler ? Tant de questions auxquelles Hilda ne pouvait point trouver de réponse…

« Que ferons-nous si notre sacrifice aux Dieux reste à nouveau sans effet ? », questionna finalement Alberich, envisageant déjà la prochaine action à mener. Sa remarque mit fin à la mélodie de Mime qui lui accorda un regard en coin.

« Nous devons garder confiance en nos Divinités. Ils nous guideront et nous protégeront à nouveau. Ils veillent sur nous. », répondit calmement Hagen. Et il serra avec douceur la main de son épouse, conscient qu'elle se posait la même question que leur ami. D'ailleurs, tous devaient avoir des idées similaires et les mêmes doutes en cet instant.

« Nous leur offrirons ce que nous avons de plus précieux. », commenta Hilda. « Et nous prierons. » Elle suivait les sages et avisés conseils de leur druide, espérant de tout cœur que le vieil homme avait raison.

« Et s'ils restent sourds… », commença Alberich avec prudence, peu enclin à tout parier sur un rituel, fût-il religieux et sacré. « Il nous faudra quitter ces terres pour en trouver des plus hospitalières. » Il savait que l'idée ne ferait pas l'unanimité, mais il était temps de commencer à envisager cette possibilité selon lui.

« Comment oses-tu tenir de tels propos ? », lui rétorqua Siegfried relativement choqué. « C'est la terre de nos ancêtres. Comment pourrait-on l'abandonner ? »

« Nos ancêtres n'ont pas toujours vécu sur ces terres. Ils venaient du Nord. Et s'ils ont migré ici c'est qu'ils avaient une bonne raison, ne crois-tu pas ? Une raison probablement similaire à la nôtre. », répondit calmement Alberich. Il était pragmatique et le stratège du clan après tout. On ne pouvait guère lui reprocher d'envisager une autre solution, au cas où… Mais le jeune guerrier savait aussi que cette idée ne s'imposerait pas sans mal auprès du clan, comme le démontrait la réaction à chaud de Siegfried.

« Il n'a pas tort. », commenta sobrement Fenrir qui prenait la parole pour la première fois. Il était de nature silencieuse, préférant observer plutôt que parler et ayant une prédilection pour errer en forêt et en pleine nature. Il avait la réputation d'être le meilleur chasseur de leur clan. « S'il ne pleut pas, même les animaux quitteront ces terres. Rien ne peut survivre sans eau. Et le gibier commence à se faire rare, les fruits comestibles en forêt aussi. »

Personne ne répondit à cette remarque. Tous avaient conscience de la dure réalité de ce fait. Sans pluie, leurs champs resteraient stériles, leurs animaux mourraient sûrement. Et ils ne pourraient guère plus compter sur la chasse et la cueillette, car là aussi le manque d'eau se ferait sentir et réduirait leur possibilité pour nourrir le clan. Mais envisager de tout quitter n'était point simple. Et pour aller où ? S'ils quittaient leurs terres, ils devraient trouver un autre territoire où ils pourraient s'installer, des terres cultivables, une forêt ou une plaine pour chasser au besoin, et un point d'eau pour créer un nouveau Nemeton où ils pourraient à nouveau rendre le culte à leurs Divinités. De plus, il faudrait convaincre tout le clan, même si peu d'entre eux hormis peut-être les Anciens oserait désobéir à l'ordre de leur reine.

Hilda déposa sa coupe à moitié pleine sur la table. Et elle se déplaça vers un mur, où étaient attachées en guise de décorations diverses armes ayant toutes appartenues à ses ancêtres. La jeune reine détacha une épée en fer ouvragée et gravée de diverses runes et symboles qui possédait une grande valeur. Elle la serra dans ses mains de nacre jusqu'à sentir le tranchant de la lame encore bien aiguisé se marquer dans sa peau. Ses fins doigts frôlèrent les symboles et décorations végétales incrustées dans la lame et sur le pommeau du glaive. Elle se devait de montrer l'exemple pour guider son peuple. Elle aussi offrirait ce qu'elle avait de plus précieux aux Dieux, payant ainsi le même prix que ses sujets. Et Hilda espérait ainsi gagner à nouveau la faveur et la protection de leurs Divinités. Se tournant à nouveau, elle fit face à ses guerriers et sa sœur, les regardant avec une lueur d'espoir et de conviction dans le regard.

« C'est l'épée de notre père. », murmura Freya qui comprenait les intentions de son aînée même si ces dernières la peinaient légèrement.

« Ce sera mon offrande à nos Dieux, ainsi que notre plus beau taureau. Et je demanderais à chacun d'en faire autant. », expliqua Hilda. « Espérons que cette preuve de dévotion nous apporte une réponse des Dieux, et qu'ils acceptent de nous guider à nouveau. Je crois qu'ils nous montreront les chemins à suivre… Et si la pluie ne revient pas, alors nous n'aurons guère d'autres choix… »

Hilda n'avait pas besoin d'en dire plus. Ils savaient tous ce qu'elle envisageait comme solution : elle suivrait les conseils stratégiques d'Alberich. Mais il leur restait encore un peu d'espoir. Ils ne devaient pas perdre leur foi. Leurs Dieux ne les avaient jamais abandonnés jusqu'à présent. Il devait y avoir une raison à leur silence actuel.


Cité d'Athènes

Saori replaça correctement le voile sur ses cheveux tressés. Ses yeux clairs se levèrent instinctivement vers les hauteurs de la cité pour se poser sur le Temple de la déesse Athéna qui dominait tous les autres bâtiments. L'Acropole, ensemble de Temples dédiés aux Olympiens, régnait sur la ville et imposait au lointain sa silhouette. C'était la première chose qu'on voyait quand on approchait d'Athènes en suivant les routes. Évidemment le plus imposant des Temples était le Parthénon, demeure de la Déesse Athéna, fondatrice et protectrice de la cité. La jeune femme eut un sourire. Très croyante, Saori vouait un culte empli de dévotion et de respect à la Déité protectrice de sa ville, sans pour autant oublier d'honorer les autres Dieux et Déesses. Si elle avait pu choisir son destin, elle serait entrée au service de la Déesse. Elle serait devenue prêtresse. Mais ce n'était pas elle qui décidait de son avenir. Ce pouvoir revenait à son père. Et elle savait que ce dernier négociait déjà son futur mariage. Désabusée, la jeune femme eut une grimace boudeuse.

Puisque Saori avait pu quitter le gynécée pour accompagner sa mère au marché, elle comptait en profiter pour s'imprégner de l'ambiance de la cité. Et peut-être entendrait-elle des rumeurs ou des histoires fantastiques vécues par quelques héros errants. La jeune femme apprenait bien peu de choses depuis sa maison, qu'elle quittait rarement et jamais seule. Elle était toujours accompagnée de sa mère et de quelques esclaves pour la protéger et la surveiller. Alors elle comptait bien profiter de ce petit espace de liberté qu'on lui octroyait aujourd'hui. Elle gardait l'espoir aussi de convaincre sa mère de se rendre au Temple pour prier et faire une offrande à la déesse Athéna. Parfois, Saori se demandait pourquoi elle se sentait si proche de leur Déesse. Au point qu'il lui arrivait d'avoir l'impression que l'Olympienne lui parlait à travers ses songes. Secouant la tête, la jeune femme chassa ses rêveries. Qui était-elle pour qu'une Déesse lui parlât ? Tout le monde savait que les Déités ne communiquaient qu'avec les prêtres et les prêtresses. Avec un léger soupir d'impatience, Saori lança un regard en coin à sa mère qui discutait avec une autre femme de son âge, dont elle ne se souvenait pas du nom. Mais elle devinait aisément qu'il s'agissait d'une marchande. Elle fit une autre moue boudeuse. Les deux femmes étaient en grande conversation, et elles semblaient avoir tout leur temps pour discuter et donnaient l'impression de n'avoir rien de mieux à faire. Quant à Saori, tout ce qu'elle désirait était de convaincre sa mère de se rendre aux Temples. Mais la matriarche de sa famille ne préoccupait guère d'elle et de ses envies, trop prise dans son argumentaire avec l'autre femme, protégée par l'ombre d'un pilier.

Reportant son regard clair sur l'étal du marché, Saori eut la sensation qu'il y avait moins de choix qu'habituellement. La jeune femme fronça les sourcils alors qu'elle comptait les fruits et les légumes exposés à la vente. Finalement, elle accorda son attention à la conversation de ses aînées. Elle n'avait pas suivi toute la discussion, mais elle comprit rapidement que sa mère se plaignait des prix plus élevés des denrées venant de l'extérieur de la ville, ainsi que celui des céréales. Elle notait aussi un manque de choix dans ce qui était vendu. Sa famille était relativement aisée, alors pourquoi se lamenter de payer quelques drachmes en plus? En réponse, la marchande arguait qu'elle n'était pas responsable si les récoltes n'étaient guère bonnes cette année. Elle appliquait les mêmes prix que les autres commerçants de la cité. Et elle aussi avait une famille à nourrir. Après s'être brièvement disputées sur la hausse des prix, discussion que Saori trouvait ennuyeuse mais qui l'intriguait légèrement, les deux femmes cherchèrent les causes, et surtout qui blâmait. Il fut alors question d'une arrivée massive de paysans quittant leur terre stérile pour venir se réfugier dans l'enceinte de la cité, à la recherche d'un travail honnêtement payé.

Saori leva le regard vers le ciel d'un beau bleu. Il était vrai qu'il ne pleuvait pas ces dernières semaines, et les récoltes n'étaient pas aussi fructueuses qu'auparavant d'après ce que les deux femmes disaient. La jeune femme ne s'était jamais inquiétée de ce genre de détails, prenant pour acquis qu'elle ne manquerait de rien comme cela avait toujours été le cas. Et elle ne s'était jamais inquiétée de comment vivaient les autres Athéniens. Après tout son monde se limitait au gynécée. Pourtant, elle ne put chasser cette impression de malheur de son esprit et une certaine angoisse poindre en son âme pour le futur. Et ce qui intrigua le plus la jeune femme fut quand sa mère et la marchande mentionnèrent le silence des Dieux, et qu'ils semblaient s'être détournés de leur cité. Saori se sentit étrangement perturbée par cette idée d'être abandonnée des Divinités. C'était inconcevable. Et cela ouvrait un trou béant de peur en son être. Elle se sentit subitement glacée. L'idée la perturbait. Mais elle n'osait pas poser de questions, ne voulant pas paraître mal élevée. Pourquoi leurs Dieux et leurs Déesses les abandonneraient-ils ? Elle savait que tous les habitants de la cité les priaient avec ferveur. Tout le monde participait aux célébrations et aux rituels religieux. Ils offraient tous des sacrifices réguliers à leurs Divinités. Alors elle ne pouvait concevoir que leurs problèmes actuels soient causés par les Olympiens en sanction à un de leurs manquements. D'ailleurs qu'auraient bien pu faire les Athéniens pour mériter un sort aussi funeste ? Mais elle savait qu'elle n'aurait aucune réponse. Alors elle garda ses questions pour elle.

Quelques minutes plus tard, sa mère paya ses achats. Les esclaves, qui les accompagnaient, prirent les paniers alors que les deux femmes poursuivaient leur route. Toujours sans un mot, Saori suivit sa mère. Elle était perdue dans ses pensées, ne faisant guère plus attention à l'animation du marché autour d'elle. La jeune femme sentait une peur diffuse comme elle n'en avait jamais éprouvé naître et croître en elle, telle une plante aux racines profondes s'accrochant à un sol rocailleux. Elle avait l'impression qu'elle ne pourrait jamais se débarrasser de cette angoisse. Saori avait froid malgré la chaleur ambiante et les rayons brûlants d'Hélios qui baignait la cité de sa lumière. Réajustant à nouveau son voile, elle frissonna. Une ombre semblait grandir dans son esprit. Et elle gardait cette impression désagréable de danger imminent en son être. Relevant le regard, elle observa presque frénétiquement les bâtiments et les personnes occupant la rue pavée. Inconsciemment, ses yeux fouillaient attentivement chaque recoin de la rue et de la place, chaque espace plus sombre protégé par les bâtiments ou les piliers. Saori cherchait cet ennemi invisible qui la terrorisait par son ombre, sans être présent.

Mais tout était normal. Personne ne semblait en proie à la même panique qu'elle. Les Athéniens vaquaient à leurs occupations quotidiennes, dans un bruit typique des rues marchandes. Rien ne laissait présager un quelconque danger. Clignant des yeux, Saori se demanda ce qui l'effrayait réellement. Elle se sentait un peu stupide de cette peur inexplicable. Et elle secoua la tête tentant de chasser ses pensées ténébreuses. Retrouvant son sourire doux et poli, elle se décida à accélérer le pas pour rejoindre sa mère et profiter de l'air encore relativement doux. Pourtant malgré ses efforts, ses mains restaient étrangement glacées et tremblantes. Son cœur battait trop vite. Sa respiration n'était pas sereine. Elle se sentait toujours la proie de sa peur. Lançant un regard à sa mère, Saori ouvrit la bouche pour l'interpeller et lui faire part de son malaise, espérant gagner un peu de calme sous les mots rassurants de cette dernière.

« Saori. », l'interpella doucement une voix féminine. « Saori… J'ai besoin de ton aide. Il approche. »

La jeune femme se figea au milieu de la rue. Et elle tourna la tête à droite et à gauche, cherchant la femme qui s'adressait ainsi à elle. Mais personne ne lui accordait la moindre attention. Elle se tourna pour observer le marché derrière elle. Et là encore elle ne put que constater que personne ne semblait lui parler. Avait-elle rêvé ? Peut-être que sa peur inexplicable jouait des tours à son esprit facilement impressionnable ? Pendant un instant, elle se trouva ridicule. Secouant la tête, elle reprit la marche, désireuse de rattraper sa mère.

« Saori… L'ennemi est à nos portes. J'ai besoin de ton aide. Et j'ai conscience du poids du sacrifice que tu devras faire. Mais tu es assez forte. », susurra à nouveau la voix douce mais ferme. Encore une fois, la jeune femme fit volte-face. Mais il n'y avait personne. Grimaçant, Saori eut un soupir. Que lui arrivait-il donc ?

« Maîtresse ?! », l'interpella la voix bien réelle de son esclave.

« J'arrive », répondit-elle. Elle était soudainement désireuse de rentrer chez elle. Et elle reprit sa marche, niant les étranges émois qui secouaient son âme.


Cité de Corinthe

Face à la mer, Julian fulminait. Il peinait à retrouver son calme légendaire, lui qui avait la réputation d'être quelqu'un de serein et posé en toute circonstance. D'ailleurs le mouvement régulier des vagues avait toujours eu un pouvoir apaisant sur son être, voire parfois hypnotisant. Il pouvait passer des heures à admirer l'horizon. Mais aujourd'hui ce spectacle n'avait aucun effet sur son âme. Sa colère ne semblait point diminuer. Il sentait son âme aussi agitée que la mer lors d'une tempête. Et il n'arrivait même pas à comprendre l'origine de son ire actuelle. Il s'était emporté face au grand prêtre de Poséidon, et face à leur roi, son père. Il avait laissé sa rage et ses mots se déverser tel un raz-de-marée dévastateur sur les côtes. Ses propos avaient largement dépassé ce que le respect et la politesse permettaient en présence d'un serviteur des Dieux et d'un roi. Pourtant, le jeune prince ne regrettait rien. Et il ne comptait pas changer d'avis. Il avait d'ailleurs refusé de s'excuser. Julian restait persuadé que les prêtres gardaient certaines offrandes faites au Dieu protecteur de Corinthe pour leur profit personnel. Et c'était cela qui causait le silence de l'Empereur des Mers. Vexé, Poséidon se détournait de sa cité qui ne lui rendait plus correctement son culte.

Évidemment, Julian n'avait obtenu que de l'indignation comme réponse de la part de tous les membres du Conseil royal. Même son père avait été sourd à ses arguments. Résultat, il avait été congédié avec ordre de se rendre au Sanctuaire de Poséidon, qui dépendait de leur cité, pour gagner si c'était possible le pardon divin de l'Olympien, dont il avait offensé le grand prêtre. Ce qui revenait au même que de manquer de respect à Poséidon lui-même. Et Julian avait quitté l'enceinte fortifiée de Corinthe, accompagné de quelques soldats assurant sa protection. Mais le jeune homme n'avait pas été jusqu'au Sanctuaire, il s'était arrêté quelque part face à la mer. Il avait réussi à convaincre ses guerriers de lui offrir un moment de solitude pour calmer son esprit tempétueux. Ces derniers avaient obéi, l'attendant plus loin sur le chemin, n'osant guère contrarier celui qui serait un jour leur roi.

Julian ferma les yeux. Et il inspira profondément. L'odeur iodée de la mer l'apaisa légèrement. Quand il rouvrit les yeux, il eut un mouvement brusque de recul. Tout avait changé en un bref instant. La mer avait pris une teinte noirâtre, rappelant les ténèbres. Et une tempête semblait agiter violemment les vagues habituellement si calmes. Mais ce qui l'effraya le plus fût l'immense armée de navires qui avançait vers lui. Il n'arrivait guère à les compter, tant ils étaient nombreux recouvrant la mer jusqu'à l'horizon. Tous semblaient contenir des centaines de guerriers en armes, prêts pour le combat. Le ciel s'était soudainement assombri comme lors d'une nuit sans lune, et il se teinta de la couleur rouge du sang. Un orage semblait courir du lointain vers la terre ferme. Il pouvait en voir les éclairs touchant l'eau sombre. De lourds nuages de tempête accompagnaient cette armée. Figé par la peur, Julian vit les bateaux accoster la plage en contrebas. Et du cœur des navires de guerre se déversa une armée immense et disciplinée. Il ne fallut que quelques minutes pour que les soldats occupent entièrement la plage, semblant y installer un camp pour la nuit. Un cri attira son regard. Et il vit des archers pointer leur arc dans sa direction. Comme un même homme sur l'ordre muet de leur chef, ils décochèrent leurs flèches qui, dessinant un arc de cercle parfait et silencieux, filaient vers lui. Julian eut un autre mouvement de recul. Il butta contre un rocher et il s'étala de tout son long sur le dos. Fermant les yeux, il nia la douleur qui courrait dans ses muscles suite au choc. Il n'eut même pas le courage d'appeler ses guerriers. Son souffle semblait l'avoir quitté. Aucun son ne sortit de sa bouche quand il entrouvrit les lèvres.

Le temps sembla s'écouler lentement. Et rien ne se passa. Il n'entendait plus le bruit de l'armée envahissant leur terre. Seul le chant des oiseaux de mer lui parvenait légèrement étouffé. Lentement, il ouvrit les yeux. Au-dessus de lui, le ciel avait repris sa couleur d'un beau bleu et dépourvu de nuage. Grimaçant, Julian bougea légèrement. Il en serait quitte pour un mal de dos pendant quelques jours. Passant une main lasse sur son visage, il se redressa sans un geste brusque. Une fois debout, il approcha à nouveau de la falaise. Et il se risqua à regarder en contrebas. Mais point d'armée d'envahisseurs. Nul bateau de guerre non plus. Rien. Seulement la plage de sable blanc sur laquelle venaient mourir les vagues cristallines. Et au loin, une femme blonde qui semblait l'observer. Mais au vu de la distance, il n'en était pas certain. Fronçant des sourcils, Julian se sentait néanmoins plus calme. Il avait rêvé éveillé. Et à bien y réfléchir, cela ressemblait étrangement aux cauchemars qui le tenaient éveillé la nuit. Le jeune homme était juste épuisé par ses trop nombreuses nuits sans sommeil et les rêves apocalyptiques qui hantaient les rares moments de repos qu'il avait. Sa mère avait raison : il devait dormir. Cela jouait aussi sur son humeur, le rendant prompt à la colère. Alors si en plus maintenant, il rêvait éveillé… Ce n'était guère sain de confondre réalité et songe. Bien sûr, il pourrait raconter ses songes à un prêtre, mais ces derniers n'avaient guère sa confiance en ce moment.

« Un guérisseur pour avoir une potion de sommeil qui me permettra de dormir. Voilà ce qu'il me faut. », grommela Julian pour lui-même. Oui, c'était ce qu'il lui fallait et au plus vite. Il eut un dernier regard pour la mer et la plage. Et il chercha des yeux la femme blonde, mais cette dernière avait disparu. Avec un haussement d'épaules, il se détourna pour rejoindre ses soldats, étrangement désireux de regagner la cité de Corinthe au plus vite.


Note :

Le Nemeton chez les Celtes est un sanctuaire en pleine nature et près d'un point d'eau (rivière, étang, marais). Ils avaient coutume d'y faire des sacrifices d'objets divers dont des armes qu'ils immergeaient. On y retrouve aussi des ossements d'animaux.

Le gynécée est l'appartement ou partie de la maison réservée aux femmes.

La drachme est la monnaie de la Grèce antique.