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23 - Orbite
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Depuis lors, Potter ne l'avait plus laissé un instant tranquille.
Il était à ses côtés lors des repas, mâchonnant silencieusement sa pitance, lui qui n'avait jamais daigné y participer depuis la rentrée scolaire.
Il était dans chaque couloir que Severus traversait, même à des heures indues.
Il était dans le parc du château lors de ses balades quotidiennes pour prendre un peu l'air.
Il était même dans le petit salon de repos des professeurs.
Snape avait bien essayé de s'esquiver, de changer ses routines, mais Potter le retrouvait systématiquement. Il ne disait absolument rien. Il se contentait juste de se tenir là, à ses côtés.
C'était insupportable.
À croire que le professeur d'Histoire de la magie avait un moyen de le localiser. Mais c'était impossible, n'est-ce pas ?
Snape avait tempêté, l'avait ignoré, l'avait raillé, avait même tenté de l'humilier, mais rien de ce qu'il avait pu faire n'avait entamé la résilience du garçon.
Il soupira et entra dans la douche. Où le trouverait-il, la prochaine fois ? Dans les cuisines ? Surgissant d'un placard à balais à son passage ? Ou pire encore : dans son lit ?
Severus savait que Potter avait tenté de le choquer en lui proposant de le posséder. Et ça aurait pu marcher si Snape n'avait pas été Snape. Malheureusement pour le jeune homme, le potionniste était loin d'être un ange et son innocence avait depuis longtemps dépassé la date de péremption. Pour tout dire, s'il avait été certain que Potter n'était pas en train de se moquer de lui, il aurait pu considérer un instant la proposition.
Juste un instant.
Enfin, pas qu'il… désire Potter, hein. Il n'y avait absolument rien de séduisant chez son collègue. Si l'on mettait à part ses yeux. Et peut-être ses cheveux. Voire sa peau. Ou son anatomie toute entière.
Severus soupira à nouveau. Il ne s'était jamais considéré comme un bel homme. Son corps était peut-être musclé (après tout il fallait bien l'être quand on était au service du Seigneur), mais il restait désespérément sec. Il avait beau avoir multiplié les entraînements, il ne parvenait pas à obtenir le physique de ces hommes des catalogues de mode.
Les doigts de ses mains étaient si longs et fins que beaucoup se moquaient de lui en les comparant avec ceux d'une femme. Sa peau était pâle, laiteuse, et cela aurait pu être une qualité si ça n'avait été à l'excès, si bien qu'il avait perpétuellement l'air fragile et maladif.
Enfin, pour compléter le tableau d'horreur, son visage n'avait absolument rien de gracieux. Ses cheveux corbeau tombaient en fourches désordonnées le long de ses joues, ses lèvres fines donnaient toujours l'impression qu'il était en colère (ce qui était partiellement vrai) et ses yeux noirs étaient... désespérément noirs.
Le pire, son plus gros complexe, restait son nez, long, fin, légèrement arqué. Il était persuadé que c'était le pire appendice existant dans toute l'histoire de l'humanité.
Bref, Severus Snape était bourré d'insécurités. Et il le savait, bien sûr. Il avait essayé de travailler dessus. Mais il ne pouvait s'empêcher d'entendre les élèves se moquer dans son dos et le surnommer « La chauve-souris des cachots » ou « Le détraqueur de Poudlard ». Cela n'avait pas amélioré son caractère, bien entendu. Il était devenu amer, aigri et colérique.
Et la boucle s'était bouclée. Plus il devenait insupportable, plus les autres s'éloignaient de lui et plus il s'exilait lui-même dans sa solitude.
Parfois, dans des élans d'auto-apitoiement, il maudissait sa vie et tombait dans un marasme encore plus profond. Il repensait à son enfance malheureuse, à sa famille dysfonctionnelle, à Lily qui l'avait abandonné alors qu'il avait tant besoin d'elle, à Potter et ses abrutis d'amis qui l'avaient maltraité durant toute sa scolarité, à Dumbledore qui avait acheté à prix fort sa loyauté, à ses choix de vie tous plus stupides les uns que les autres.
Voilà comment il se retrouvait là, à enseigner à un gouffre d'incompétence, sur un poste qui ne lui plaisait qu'à moitié, alors qu'il aurait pu devenir un maître réputé en sorcellerie. Car oui, Severus était bon, très bon même. Il avait travaillé dur pour cela. Avait sacrifié beaucoup de choses pour atteindre l'excellence dans différentes matières. Mais il pouvait s'enorgueillir de pouvoir tenir tête à de grands mages comme l'avait été Tom Riddle. Bien sûr, il lui manquait cette petite dose de folie qui aurait fait de lui un génie, mais personne ne pouvait remettre en cause sa puissance.
Il laissa le jet brûlant de la douche caresser sa peau et ses pensées dérivèrent à nouveau sur Harry Potter. Le destin était pourri depuis le début : il aurait pu haïr cet enfant. Il l'aurait vraiment pu. Si seulement il n'avait pas tant ressemblé à Lily. Il avait essayé de repousser le gamin aussi fort qu'il avait pu. Il s'était renfermé dans un silence glacial. L'avait toisé avec mépris. L'avait rudoyé à plusieurs reprises.
Bien entendu, Severus n'était pas aveugle. Il avait vu qu'Harry avait désespérément besoin d'amour. Peut-être même encore plus que lui-même. Mais il ne pouvait pas, il ne pouvait juste pas. Car se laisser aller à de tels émotions ravivait chez lui la honte et la culpabilité qui le rongeaient depuis la mort des Potter.
Il avait essayé d'arrêter son maître, il le jurait. Il avait essayé de toute son âme. Et tout avait été vain. Comment aurait-il pu regarder droit dans les yeux, sans flancher, l'unique rescapé de cette famille ?
Et puis, avec le temps, les habitudes finissent par mentir. Severus savait qu'il ne haïssait pas le jeune Potter. Il le savait. Pourtant, à force de l'humilier, son cerveau avait finir par assimiler Harry à une mauvaise expérience. Ce n'était pas la faute du gamin. C'était juste... comme ça.
Severus était parfaitement conscient qu'Albus avait déconné avec Harry. Albus avait déconné avec beaucoup de monde, mais le jeune Potter avait été la plus malheureuse de toutes ses expériences. Et Severus n'avait rien fait. Il n'avait pas encouragé l'ancien directeur, bien entendu, mais il n'avait pas non plus levé le petit doigt quand la situation l'avait nécessité.
Pour tout dire, Severus n'avait jamais été l'homme le plus courageux du monde et, sous couvert d'observer le cours des choses, il avait laissé les événements se gangrener.
C'était... typiquement lui.
Quand Harry avait vaincu le Seigneur, Severus avait tout de suite comprit que quelque chose n'allait pas. Personne n'a un visage aussi vide alors qu'il vient de tuer quelqu'un.
Mais Potter avait des amis, des soutiens, le ministère tout entier à sa botte. Il n'avait pas besoin d'un maître des potions aigri à ses côtés.
Personne n'avait besoin de Severus Snape.
Alors il s'était contenté d'observer, de loin.
Leurs yeux s'étaient croisés ce jour-là. Le plus jeune n'avait pas cillé. Puis il avait lentement incliné la tête dans sa direction et Severus avait eu la désagréable impression que ce geste sonnait comme un adieu.
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Le résumé des feignasses. - 23
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HP : Je jure solennellement que mes intentions sont mauvaises…
SS : Mmmh… #MeToo ?
Fin.
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