4 _ Premier péché : Tout commence avec un chat

«Vous connaissez le roi d'Halloween ? Vous savez, cet épouvantail en haillons sombres, avec une tête de citrouille sculptée en visage grimaçant ? On le voit dans les films, les séries, les jeux vidéo… un peu partout en fait. Si oui, eh bien vous avez une idée précise des monstres face auxquels je me trouvais.

»Arsène flottait à côté de moi, auréolé de flammes bleues. Elles étaient belles, ces flammes, et ne dégageaient aucune chaleur. Plutôt une bonne nouvelle pour moi, je n'avais aucune envie de mourir carbonisé. J'ai levé les yeux vers lui, attendant qu'il fasse quelque chose. Quoi ? Je n'en sais rien, moi ! Juste un truc, comme dans les mangas, quand une créature magique surgissait du cœur du héros pour le guider dans son combat contre les forces du Mal ! Mais Arsène se contentait de me rendre mon regard.

_ Que dois-je faire ?

_ Libère ta rage et tue ces monstres. Je vais te prêter mon pouvoir, emploie-le à ta guise.

»Il avait quelque chose de sinistre, le pouvoir d'Arsène, je l'ai sentit se mettre à couler dans mes veines comme une ombre rampante et visqueuse. Pourtant, ça n'avait rien de désagréable, et je crois que j'aimais cette obscurité. J'ai senti mes lèvres s'étirer, et je crois que mon sourire était un peu fou. Il a fait frémir les deux espèces de citrouilles volantes face à moi.

»Et j'ai su quoi faire.

»C'était mon instinct qui parlait, mon instinct le plus ancien, le plus animal, ce même instinct qui nous vient de la nuit des temps et nous a permit de survivre jusqu'à aujourd'hui. J'ai tendu la main devant moi, droit vers l'un des monstres.

_ Eiha !

»Non, je n'ai aucune idée de ce que signifie ce mot, ni pourquoi je l'ai crié. Sans doute cet instinct, encore. Toujours est-il qu'il avait à peine franchit mes lèvres qu'un éclat d'un rouge sombre mêlé de noir s'est abattu sur la citrouille que je désignais, la désintégrant purement et simplement, la transformant en ce qui ressemblait à de la cendre noire. Son acolyte, n'appréciant pas le traitement infligé à son comparse, s'est jeté sur moi en brandissant une lanterne. J'ai reculé vivement pour éviter le coup et lancé une nouvelle attaque sombre, tuant l'autre monstre.

_ Wooo… C'était quoi ça ?

»Sakamoto me regardait d'un air plus sidéré encore que tout à l'heure, ses yeux marrons écarquillés de surprise. Kamoshida aussi paraissait estomaqué. Je crois que de nous trois, c'était moi le plus effaré par ce qu'il venait de se passer. On se regardait en silence, attendant que quelqu'un agisse.

»C'est Kamoshida qui, le premier, a remué. Pas assez vite cependant. Sakamoto s'est jeté sur lui pour le repousser, l'envoyant rouler au fond de notre cellule. Il a heurté le lit de bois qui s'est brisé sous l'impact. Il avait l'air ridicule, étendu comme ça, tout nu, ses jambes poilues en l'air et sa cape de travers. Sa couronne a glissé de ses cheveux. Ridicule… et franchement malsain.

_ On fiche le camp !

»Je n'avais jamais entendu quelqu'un suggérer une idée plus pertinente ! Sans attendre, nous avons prit nos jambes à nos cous, sortant de la cellule en courant.

»Mon manteau a disparu une fois la porte franchie, laissant de nouveau la place à mon uniforme de lycéen. Mais très franchement, ni moi, ni Sakamoto n'avions le temps de nous étonner du phénomène. Il nous fallait courir, juste courir, dans une succession de couloirs bordés de cellules, un canal d'une eau d'un bleu surnaturel coulant au milieu. Hors de question de tomber dedans, et je crois que l'idée était là puisque des cages étaient suspendue au-dessus de cet étrange liquide.

»Sakamoto courait plus vite que moi, soufflant à un rythme régulier trahissant une grande habitude de l'exercice. Il devait faire parti d'un club de course ou quelque chose dans le genre. Il s'est brusquement figé et je l'ai percuté. Il m'a grogné quelque chose et m'a tiré derrière une caisse, juste à temps pour nous dissimuler à la vue de deux armures descendant un escalier.

_ Ils ne doivent pas être loin !

_ Il faut les retrouver et les tuer !

»Nous les avons regardé passer avant de reprendre notre course, remontant l'escalier qu'elle venait de descendre en priant tous les dieux du monde que d'autres n'aient eut la même idée. Mais nous étions seuls dans cet escalier interminable, à monter les marches en colimaçon encore et encore. Mes jambes me brûlaient, mes poumons semblait peiner faire leur travail de poumons et pour ne rien arranger, je commençais à avoir franchement la nausée.

»Finalement, nous nous sommes retrouvé en haut de l'escalier, face à une solide porte de bois ferrée de noir que Sakamoto a ouverte d'un coup d'épaule.

_ Merde… C'est quoi ce bordel ! Avec tout ce qu'on a grimpé, je pensais que c'était la sortie, moi !

_ Moi aussi…

»Mais force était de constater que ce n'était en rien une sortie. Nous étions encore dans les geôles, avec les mêmes couloirs bordés de cellules, la même eau bleue bizarre au milieu, les mêmes cages pendant du plafond... et des bruits de pas dans l'escalier que nous venions de gravir.

_ Faut qu'on bouge !

_ Attend, j'ai une idée !

»J'ai refermé la porte derrière nous et poussé une caisse devant pour la bloquer.

_ Ça devrait les ralentir et nous faire gagner du temps. Un peu…

_ T'es drôlement intelligent, mec !

_ Euh… merci ?

»Sakamoto souriait comme si je venais de lui annoncer que j'avais trouvé un remède contre le cancer. Malgré son air de voyou, j'ai comprit que c'était surtout un grand naïf. Nous nous sommes éloignés de la porte, et c'est là que nous avons vu la première âme qui vive.

»Un garçon qui devait avoir notre âge et arborait lui aussi l'uniforme de Shujin était enfermé dans une cage accrochée au-dessus de l'eau.

_ Oh merde… Je savais bien que les cris qu'on a entendu tout à l'heure ne sortaient pas de nulle part…

»Le prisonnier était amorphe au fond de sa cage, nous regardant sans nous voir. C'était comme si, pour lui, nous n'étions pas là.

_ Il faut qu'on sorte d'ici au plus vite pour prévenir la police.

_ Attend, on devrait essayer de le sortir de là, non ? Avec ton truc que t'a fait tout à l'heure…

_ Je n'ai aucune idée de comment j'ai fait apparaitre cet Arsène, et de toute façon je ne vois aucun mécanisme pour le décrocher. Ça nous mettrait tous en danger de le sortir de là, alors que si on parvient à appeler les secours, ils seront plus compétents que nous.

_ Ça se tient…

»Si nous étions les seuls prisonniers à notre étage, il en allait différemment à celui-ci. Toutes les cellules étaient occupées par de jeunes gens qui semblaient tous venir du même lycée que nous.

_ Ce n'est pas normal…

_ C'est clair ! Kamoshida est complètement taré ! Il se prend pour un roi et séquestre des élèves !

_ Non, pas ça… Enfin si, ça non plus ce n'est pas normal… Mais ce que je veux dire… On est passé devant des tas de cellules. Si autant d'élèves d'un même lycée avaient disparus, ça aurait fait la Une de tous les journaux du pays. Un gosse disparait à l'autre bout de la planète et la planète entière est au courant, mais des dizaines sans que ça fasse le moindre bruit ?

»Sakamoto m'a regardé de cette expression qu'ont les gens lorsqu'une idée ne les a même pas effleuré. Je crois qu'il cherchait quelque chose à répondre, mais une voix enfantine de garçonnet a retentit à cet instant, depuis la cellule devant laquelle nous passions.

_ Eh ! Blondinet ! Bouclettes ! Par ici !

»Nous avons tourné la tête, Sakamoto n'appréciant que très moyennement ce sobriquet. Je dois dire que je n'appréciais pas beaucoup plus le mien. Mais je l'ai oublié sitôt que j'ai découvert ce qui nous avait interpelés ainsi.

_ C'est quoi ce truc ?

_ On dirait un chat !

_ Je ne sais pas un chat ! Je suis Morgana !

»Ce Morgana avait beau dire, il ressemblait vraiment à un chat, avec sa tête toute ronde et ses oreilles félines, son pelage noir et blanc et ses yeux bleu vif. Il avait même une queue ! Mais contrairement à tous les chats que j'ai vus, il se tenait sur ses deux pattes arrières, et ressemblait tout de même plus à une mascotte qu'à un élégant félin. Et il arborait un foulard jaune autour du cou.

_ Vous n'êtes pas des gardes, alors sortez-moi de là !

_ Eh… toi aussi tu entends le chat parler ?

_ Oui…

»De tout ce que nous venions de vivre, c'était bien ça qui nous a le plus choqué.

_oOo_

_ Donc, tu es en train de me dire que tu t'es retrouvé dans un château-fort avec un chat qui parle ?

Sae sentait la migraine poindre. Ren haussa les épaules.

_ Oui.

_ Tu as conscience j'espère de l'absurdité de ton histoire ?

_ Oh oui. Et je savais que vous réagiriez ainsi, du moins au début. Mais je suis curieux de savoir ce que vous en penserez, lorsque le passé aura rejoint le présent et que je vous raconterais comment j'ai atterri dans cette salle…

_ Mon opinion sera la même, mais libre à toi de tenter de me faire changer d'avis.

_ C'est trop aimable… Difficile de croire que vous êtes sœurs…

_ Qu'as-tu dit ?

_ Je reprends là où vous m'avez coupé, encore une fois. Ça devient lassant d'ailleurs, regarder un film avec vous doit être très pénible si vous mettez sur pause à chaque fois.

»Nous avons hésité à libérer Morgana. Après tout il ressemblait tout de même à un monstre ! Mais nous n'avions pas de temps à perdre, et ses cris outrés de se faire traiter de chat par Sakamoto allaient finir par alerte d'autres armures. Nous l'avons donc fait sortir de sa cellule.

»C'était un jeu d'enfant, vraiment, un garde imprudent avait laissé trainer les clés sur un clou rouillé juste à côté. Un très mauvais rebondissement dans une histoire, je suis d'accord. ''Où sont les clés ? Oh ! Quel miracle, juste à côté !''. Dans un livre, j'aurais trouvé ça tout sauf crédible.

»Morgana était vraiment cette rencontre miraculeuse type que font les héros dans les situations critiques. Vous savez, ce guide génial qui sait vous amener jusqu'à la sortie d'un donjon tout en vous apprenant à combattre ! Oui, j'ai trouvé ça suspect, mais nous n'avions pas vraiment le choix et nous l'avons donc suivit dans les méandres de ces geôles interminables.

_ Euh… Morgana, c'est ça ? Comment tu es arrivé dans cette cellule ?

_ Silence, bouclettes, les gardes sont partout !

»Morgana avait une voix jeune, mais un caractère de grand-père acariâtre ! Cela dit, il était un bon guide, et il n'a fallut que peu de temps pour que l'on arrive à l'étage supérieur des geôles. Ça ne nous empêcha pas de tomber sur une armure venant en sens inverse.

_ Et merde ! Merde !

_ Amateur… reste en arrière, blondinet ! Et toi bouclettes, tu sais te battre alors allons-y !

»Savoir se battre était un bien grand mot, mais j'avais de nouveau mon manteau noir fraichement réapparu, et le pouvoir d'Arsène pulsant dans mes veines.

»Morgana s'est avancé alors que l'armure explosait comme l'avaient fait celle que j'avais affrontée plus tôt. Cette fois, ce fut un petit démon violacé avec des ailes et un rictus cruel, archétype parfait du diablotin, qui apparut. Notre étrange guide providentiel a toisé le monstre, ce qui n'avait rien d'effrayant avec sa tête de mascotte.

_ Viens à moi, Zorro !

»Zorro ? Du genre ''un cavalier qui surgit hors de la nuit'' ? Mais non. Un tourbillon de flammes bleues a entouré Morgana, et un colosse vêtu de noir, avec de larges épaules et une rapière en argent s'est matérialisé.

_ Bah merde alors, même le chat il a un de ces trucs...

_ Fichue Ombre…Ce n'est plus nous capturer qui les intéresse, mais carrément nous tuer ! Bouclettes, ne te repose pas sur tes lauriers !

_ Ombre ?

_ Plus tard ! On y va !

»Morgana s'est jeté sur le diablotin et l'a attaqué en déchainant des bourrasques de vents. J'ai suivit son exemple avec la seule chose que je savais faire.

_ Eiha !

»Le monstre s'est désintégré et Morgana s'est tourné vers moi en tapant ses pattes l'une contre l'autre comme un humain le ferait pour les épousseter.

_ Ta Persona est sacrément puissante !

_ Ma… quoi ?

_ Ta Persona ! Le grand machin rouge qui est apparut, ou bien Zorro, ce sont des Personae. Tu as dû arracher un masque de ton visage, récemment, n'est-ce pas ? Nous en avons tous un, au fond de notre cœur. Lorsqu'on le retire… Ah tien ? Ta transformation vient de disparaitre. Tu ne contrôles pas encore tes pouvoirs.

_ Merde alors, j'y comprends rien à ce que tu racontes, le chat !

_ Morgana, blondinet, je m'appelle Morgana !

_ Et moi je m'appelle Ryuji, pas blondinet !

_ On n'a pas le temps. Direction la sortie !

»Morgana est repartie de son pas incroyablement rapide pour un si petit chat. Et nous l'avons suivi, parce que nous n'avions pas vraiment d'autre choix. Il avait l'air d'avoir pas mal d'explications sur la situation dans laquelle nous nous trouvions, mais tout sauf envie d'éclairer nos lanternes. Je devais donc me contenter de savoir qu'Arsène était une Persona, et que les monstres qui jaillissaient des armures étaient des Ombres.

»Sakamoto s'est arrêté alors que nous passions devant une nouvelle rangée de cellule occupées. Certains des prisonniers avaient des ballons de volet, ce qui était étrange.

_ Hé… on pourrait les faire sortir, non ?

_ On a pas de temps à perdre, c'est pas le moment de vous soucier des autres. Surtout qu'ils ne sont pas… Mince, des gardes, filons !

»Et c'est ce que nous avons fait. Cette fois nous avons réussi à quitter les geôles pour rejoindre un couloir à l'intérieur même du château-fort. Morgana nous a mené jusqu'à une petite pièce sans fenêtre et a désigné le conduit d'aération au-dessus d'une bibliothèque remplie de livres anciens, en parfaite adéquation avec le décor.

_ La sortie est juste là. Retirez la grille et faufilez-vous dans le conduit, vous serez vite dehors.

_ Et toi ?

_ J'ai encore des trucs à faire ici. Nos chemins se séparent ici.

_ Merci de nous avoir guidés.

_ Il n'y a pas de quoi, bouclettes !

»Ryuji Sakamoto s'est hissé le premier en haut de la bibliothèque et m'a aidé à grimper à mon tour. Oui, il était bien un sportif, mais moi, le seul sport que j'avais jamais pratiqué jusqu'à alors, c'était celui des pouces sur ma manette de jeu. Nous nous sommes retourné vers Morgana pour le saluer avant de retirer la grille du conduit d'aération et de quitter cet endroit étrange.

»Retrouver le monde normal a été tout aussi simple que de le quitter, et tout aussi inexplicable. Comme pour le confirmer, une voix s'est échappée de mon téléphone.

_ Vous êtes de retour dans le monde réel, passez un agréable moment !

»Sakamoto a agrippé mon bras pour regarder mon téléphone, les yeux écarquillés, ce qui lui donnait l'allure d'un poisson.

_ Attend, elle a dit quoi la voix ? ''De retour'' ? ''Monde réel'' ? C'est quoi ce bordel ?

_ Aucune idée…

_ Bon sang, mais t'y comprend un truc, toi ? Tu les as vu, rassure-moi ! Les armures, Kamoshida, le chat qui parle !

»Je l'avoue, une petite part de moi à eut une furieuse envie de le taquiner et de nier, mais le pauvre avait l'air tellement perdu que je n'ai pas eut le cœur de me moquer.

_ Oui, j'ai tout vu aussi.

_ Merde… D'un côté ça me rassure, je deviens pas fou !

_ Hé, les jeunes ! Vous êtes de Shujin ?

»Nous nous sommes retourné alors que deux policiers se dirigeaient vers nous avec la même expression désapprobatrice sur le visage. Sakamoto s'est précipité vers eux, et j'ai tout de suite senti que c'était une mauvaise idée.

_ Vous tombez bien ! On a été séquestrés dans un château par une bande de malade en armures ! Et il y avait aussi Kamo-

_ Un château ?

_ Il a l'air drôlement nerveux, on devrait fouiller son sac, tu crois pas ? Il a peut-être de la drogue sur lui.

»Naturellement, Sakamoto n'avait rien d'illicite dans son sac. L'un des policiers m'a regardé en plissant les yeux.

»Je n'aime pas la police vous savez. Oh, je la considère comme essentielle au bon fonctionnement d'une société, mais seulement lorsqu'elle est au service du peuple, et non du gouvernement. Vous avez remarqué comme c'est rare que peuple et gouvernement soient sur la même longueur d'onde ? Donc c'est rare que la police soit au service du peuple qu'elle est supposée protéger. Et on peut dire que vu la situation dans laquelle je me trouve actuellement, on peut dire que j'avais raison depuis le début.

»Quoi qu'il en soit, j'ai préféré prendre Sakamoto par le bras en adressant un sourire aimable aux deux policiers.

_ Désolé, c'est mon premier jour dans ce lycée et je me suis perdu. Mon ami a eut la gentillesse de venir me chercher. Mais on va y aller, maintenant, je n'ai pas envie d'être en retard pour mon premier jour !

_ Un peu tard pour ça…

»Préférant me contenter d'une salutation à l'adresse des deux policiers, j'ai trainé Sakamoto derrière moi comme si je le connaissais depuis toujours.

_ Aller, en route. C'est bien par là, le lycée ?

_ Ah… Oui ! En route !