"Bienvenue à l'entraînement dragon !" s'exclama joyeusement Geulfort.
Il tira fortement sur un levier qui fit monter la grille en fer noir , laissant ainsi le champ libre aux nouveaux étudiant de l'arène.
La première qui posa le pied sur le sol en pierre gris fut la plus prometteuse de toute sa génération, Astrid Hoffersson, surnommée la Valkyrie de Beurk, armée de la hache familiale que tous se transmettent dans sa famille depuis trois générations.
Son regard bleu clair inspecta chaque recoin de l'endroit où elle se trouvait. Elle était toujours sur ses gardes, prête à bondir sur le moindre danger qui pouvait se dresser sur sa route…
" Woua ! C'est trop mortel ici" souffla avec admiration le jumeau de Kognedur.
Et dans son for intérieur, elle avait le pressentiment que les jumeaux aux crânes en acier trempé serraient sûrement un obstacle un jour ou l'autre.
"Ça va être trop facile, à mon avis" dit avec vantardise une voix macho.
Tiens, voilà le plus courageux des Jorgensson, Rustik – alias le cauchemar d'Astrid. Même si s'était quelqu'un de casse-pied la plupart du temps, il disait vrai en parlant de ses muscles bien moins formés que ceux d'un adulte, mais tout de même assez puissants pour porter deux moutons sur ses épaules. Dommage que ce soit un parfait abruti doublé d'un vantard indestructible.
Et par les dieux, pourquoi a-t-il fallu qu'il jette son dévolu sur elle ?
"Tiens, salut ma belle !" commença-t-il en plissant les yeux tout en bombant le torse.
" Recule" menaça-t-elle simplement en resserrant la prise sur sa hache.
Un simple mot aura suffit à faire reculer le plus grand viking de sa génération. La blonde fronça les sourcils en entendant la respiration saccadée d'un Yack qui aurait courut pendant deux jours sans s'arrêter.
"Est-ce que je suis en retard ? " demanda avec une difficulté respiratoire le jeune érudit de Beurk.
Varek Ingerman. Le seul livre parlant sur l'île. Il était ironique que son physique de colosse contrastait avec sa nature d'intello. La Valkyrie ne se faisait pas trop de souci si jamais elle devait se retrouver en face de lui. Trop lent pour suivre son rythme rapide et mortel.
" Hé, dites, pourquoi on est enfermés ? " demanda la jumelle de Krane en regardant la grille maintenant baissée.
" T'es bête. C'est pour pas que Varek se tire en pleurant ! " répondit son frère en lui donnant un coup de poing dans l'épaule.
Et voici comment démarre une discussion " normale " entre les jumeaux Thorston. Kranedur et Kognedur sont réputés et connus pour leurs mauvaises blagues ou leur mauvais tours envers leur victime favorite : Varek. La rumeur raconte qu'un jour, Kogne aurait brisé un rocher en se servant du front de son frère, qui aurait grandement apprécié ce moment en voyant le résultat.
Un rocher cassé en deux.
Enfin… Astrid connaissait aussi leur niveau intellectuel. Si Rustik avait parfois de bonnes idées lors des combats, eux n'avaient des idées que pour casser des choses.
" Il en manque un… " marmonna le viking manchot en plissant les yeux.
Tous se regardèrent dans les yeux sans comprendre le sens de sa phrase. Oh, mais moi, je le connais, le sens caché. Il parle de moi. Moi qui actuellement les observent justement depuis les hauteurs que l'arène offrait pour les personnes voulant assister à l'entraînement des jeunes recrues qui un jour défendront leur patrie. Moi, franchement, je préférais le calme de mon statut de spectateur.
Si vous m'avez pas reconnu, sachez que je suis le fils du chef, Stoïk la Brute. Oui, c'est Harold, qui pense tout bas pour éviter d'attirer l'attention sur lui.
Aujourd'hui, je ne pouvais assister à l'entraînement dragon pour deux raisons simples. Premièrement, j'ai un peu mal à la tête et deuxièmement, j'ai encore cette fichue queue de dragon qui se balance dans mon dos. Heureusement que j'avais mis une cape brune pour cacher mon corps ainsi que mon visage. J'aurais vraiment aimé participer, mais je ne sais pas encore si mon état est dangereux avec les autres dragons. J'ai bien trop peur de blesser les autre autour de moi. Et puis, avec ma malchance, je suis à moitié sûr que quelqu'un découvrirait mon secret.
Bizarrement je me sentais excité d'avoir quelque chose à cacher. Ne me demandez pas pourquoi, mais avoir des capacités au-dessus des vikings me remplissait de joie.
Je calmais mon égo en rapportant mon attention sur Rustik, qui venait d'interrompre Geulfort.
" Bon alors, ils sont où les dragons ? " demanda-t-il en croisant les bras sur son torse.
" Eh bien, après un certain… incident, nous n'avons presque plus de dragons. " expliqua-t-il nerveusement en se grattant le menton avec son crochet.
" L'incident en question, se serrait pas le gaffeur ? " demanda le brun en ricanant.
" Il en loupe pas une, lui " confirma le jumeau blond, qui se mit à ricaner avec sa sœur.
" Quel crétin " dit durement la Valkyrie.
J'encaissais sans broncher. Ils avaient raison, Ils étaient méchants mais justes, en fait. Quel est l'idiot qui voudrait se retrouver nez-à-nez avec une bande de dragons cracheur de feu ?
Ne répondez pas tous en même temps, je connais la réponse. Je posais doucement ma tête entre mes bras qui eux prirent appui sur l'une des colonnes de fer entourant l'endroit. Je sentis mes oreilles se baisser ainsi que le roulement lent et triste de mon membre draconiques qui s'arrêta de bouger. De toute façon, mon avenir de chasseur de reptiles est un peu fichu. Enfin, je crois.
Je ne suis sûr de rien, en fait.
" Mais ne vous inquiétez pas, nous avons réussi à en capturer un pour faire de vous des tueurs de dragons " assura-t-il en riant tout en posant une de ses mains sur un levier.
Prit d'un doute soudain, le Jorgensson se recula avec les jumeaux risque-tout ainsi que le livre parlant.
" Woua, attends, tu nous files un cours avant non ?! " paniqua-t-il.
" Rien n'est mieux les enfants que d'apprendre sur le tas " argumenta-t-il en baissant le levier.
Je regardais avec une grande attention la suite des événements. Une fois le Gronk lâché, j'observais ses réactions. Il faut que je sache si j'ai encore ma place ici .
Sans surprise, la blonde avec une hache fit une figure acrobatique pour attraper un bouclier. Première base en combat viking : il faut toujours choisir le bouclier. Je la fixais avec admiration pendant qu'elle esquivait les charges de l'animal se nourrissant de roche. Puis je regardais avec une moue septique l'assaut bruyant des jumeaux qui se voulaient intimidants alors qu'ils se prenaient la queue du Gronk en pleine face, les envoyant valser contre le mur. Ce qui me fit hausser les sourcils fut la tactique de Varek, qui consistait à se cacher derrière son bouclier beaucoup trop petit pour lui.
" Les jumeaux, au vestiaire " fit la voix amusée du vieux guerrier.
Jusque-là, aucune surprise. Tout se passe comme je l'avais imaginé.
" Rustik, pousse-toi ! " cria la blonde armée d'une hache.
Dommage que cet abruti n'écoute jamais. Le voilà entrain d'essayer d'impressionner Astrid en lançant sa massue sur le ventre du Gronk, qui en guise de réponse tira une boule de lave qui le désarma de son bouclier.
" Rustik, éliminé " continua de dire Geulfort, un air tranquille inscrit sur son visage.
Il ne reste plus que Varek et la viking. Dans n'importe quelles conditions, je miserai toujours sur la fille qui s'entraîne tous les jours au combat plutôt que sur un petit érudit essoufflé après avoir couru quelques mètres seulement.
Tiens, un viking volant.
Quand le corps du petit colosse fut enfin inerte, j'ai compris qu'Astrid avait encore gagné cette séance d'entraînement les doigts dans le nez. J'allais partir, avant d'apercevoir un étrange mouvement venant de la guerrière. Pourquoi elle recule ? Il reste cinq tirs aux dragons, d'accord, mais normalement, cela devrait être du gâteau pour elle. À moins qu'elle n'ait un autre plan ?
Je me complique un peu les neurones avec ça, je crois.
Je souris en regardant enfin le but de son mouvement de recul. Du pur Astrid.
Elle défia la bête du regard en fessant tourner sa hache dans sa main Puis elle fit une roulade arrière pour ensuite bondir contre l'une des parois de l'arène sur laquelle elle s'appuya avec force pour éviter la boule de feu qui fit fondre la pierre. Une fois dans les airs, elle lança son disque en bois qui alla bloquer la mâchoire du cracheur de feu, qui secoua vivement sa tête pour retirer cette gêne. Elle atterrit souplement sur sa tête avant d'empoigner son arme. J'avalais ma salive en voyant la plus belle jeune fille de l'île couper sans aucune hésitation les petites ailes du pauvre dragon qui grogna sa douleur en chutant au sol tout en remuant ses membres alors qu'il saignait abondamment à cause de sa blessure.
" Bravo Astrid. Mais la prochaine fois essaye juste de le mettre à terre. Capturer un dragon c'est pas chose facile tu sais ! " complimenta-t-il en lui donnant une petite tape dans le dos.
Elle essuya d'un revers de main quelques gouttes de sang qui avaient taché sa joue. Il faut croire qu'elle n'aimait afficher les trace de son triomphe.
" Désolé, Geulfort " dit-elle simplement en regardant son œuvre.
Je ne sus pas vraiment la raison, mais…
Ce regard. Celui qu'Astrid offre au Gronk. Pourquoi… Pourquoi, dans son regard, je ne vois que de la haine ?
" Geulfort, tu crois qu'il vaut encore quelque chose, ce dragon, pour l'entraînement ? " demanda-t-elle sombrement en serrant le manche de sa hache.
Le blond leva un peu un œil au ciel en prenant en compte le fait que l'animal ne pouvait plus voler. Horrifié, je sus ce qu'elle entendait par là…
" Nan, aucun intérêt de le garder. Tue-le " fit-t-il savoir en agitant faiblement sa main.
J'écarquillais les yeux. Alors ça y est, Astrid va tuer son premier dragon ? Tout le monde sait sur Beurk que c'est un événement spécial dans la vie d'un viking. Cela signe son destin avec le sang de sa proie. C'est un grand honneur que de se voir accorder le droit d'en tuer un à cet âge.
Et pourtant.
Et pourtant, je ne peux m'empêcher de serrer les dents.
De resserrer ma prise sur la barre en métal qui se plie sous la pression de mes doigts devenus légèrement bleutés.
Mes yeux se mirent à fixer la Valkyrie, qui s'avança vers la bête agonisante, sous les encouragements des autres élèves de l'entraînement dragon. Elle prit le soin de lui enlever la pièce en bois qui bouchait sa voix. Elle voulait entendre son hurlement quand elle lui enlèvera le dernier souffle de vie de son corps.
En parlant de corps… Le mien n'arrête pas de trembler. Mon cœur bat la chamade alors que je me mordais la lèvre inférieure pour oublier l'idée qui en ce moment envahissait mon esprit.
Le sauver.
Pourquoi est-ce que je voudrais sauver un dragon ? Dites ça à un viking, vous allez voir s'il ne rit pas à s'en rouler par terre.
Pourtant, mon corps me hurle de faire quelque chose, c qui est contraire à tout ce qu'on m'a appris. Tuer des dragons est notre seule mission. Déjà que j'ai du mal à parler avec les autres avec ma réputation actuelle, si jamais je deviens un sauveur reptilien, je risque de me retrouver tout seul jusqu'à la fin de mes jours.
Oui, il faut que j'écoute la voix de la raison et que je reste ici pour regarder ça. Si je peux résister à l'envie d'aller le sauver, je serrai sûrement guéri de cette mauvaise idée.
~H~
La fière guerrière leva lentement sa hache en l'air pour faire durer le plaisir. Dans le fond, Astrid n'était une fille méchante ou sadique. Mais si elle peut faire souffrir ces animaux autant qu'eux font souffrir son peuple, alors il n'y a pas de mal à narguer le dragon du regard alors que celui-ci perdait son liquide vital sous ses yeux.
Alors que le tranchant de la lame se préparer à faire siffler l'air, la jeune fille fut d'un seul coup désarmée par une boule de feu indigo sortie de nulle part qui la surprit grandement, d'autant plus qu'une deuxième boule de feu explosa au sol faisant apparaître un large écran de fumée. Ne s'y attendant pas du tout, elle n'eut pas le temps de réagir à cette nouvelle attaque physique. En effet, quelque chose l'avait attrapée par les épaules avant de la plaquer violemment au sol, la faisant grimacer au passage. Elle se débattit pour chasser son agresseur, qui ne bougea pas d'un poil. Astrid sentait ses efforts être réduits à néant par la poigne de son adversaire ,qui se mit à pousser un grognement pour le moins intimidant, la clouant sur place.
Dans ce nuage sombre qui commençait à disparaître, la viking chercha les yeux de celui qui avait osé gâcher l'un des moments les plus important de sa vie. Quand elle trouva enfin ce qu'elle cherchait, son cœur manqua un battement. Son regard bleu clair se noya dans les pupilles sombres entourées d'un vert luisant d'une colère sourde et profonde. La blonde ne savait pas si c'était la couleur ou encore la forme de ses pupilles, mais jamais elle n'avait trouvé le temps aussi long alors qu'elle restait dominée par les dieux savent quel inconnu possédant une force suffisante pour qu'elle soit à sa merci.
Elle décolla enfin son regard en entendant un bruit ressemblant à une fissure. Elle découvrit avec horreur la poigne de son ennemi briser ses épaulières. Ce qui la laissa muette fut les doigts bleutés, ainsi que les ongles sombres, qui lâchèrent prise avant de disparaître de son champ de vision, de même que son attaquant, qui recula avant de disparaître complètement.
Quand le nuage de fumée fut levé, elle crut qu'un combat allait suivre, mais tout ce qu'elle vit fut le regard perdu de ses camarades aussi ahuris qu'elle. Ils ne pouvaient dire ce qui venait de se passer en un instant.
La Hoffersson leva le nez en l'air par une pure intuition qui se révéla juste en voyant les barreaux de l'arène complètement explosés.
Qu'est-ce que c'était ?
~H~
" Ha ah aha haah hhaha je aha ha fou " fis-je le souffle court.
Je suis fou.
Je ne suis qu'un abruti.
Pire que les jumeaux.
Pire que Rustik.
Pire que les jumeaux et Rustik.
Mais qu'est-ce que j'ai fait ?! Qu'est-ce qui m'a pris de faire ça ?!
Je viens d'agresser Astrid ! Mais le pire, c'est que je l'ai fait pour un dragon !
Je passais une main sur mon visage en sueur pour l'essuyer un peu, tout en fermant les yeux. Je devais me calmer. Je ne suis pas dans mon état normal.
J'en ai eu la preuve il y a quelques instants. Avant que Astrid n'en ait eu le temps, j'ai craché mes premières vraies boule de feu indigo. Ensuite, j'ai plié le métal avec mes bras. Pour finir, j'ai plaqué la Hoffersson par terre. En temps normal, je ne ferrais jamais de mal à Astrid.
" Maudit soit ce dragon " soufflais-je en reprenant mon souffle.
Ce Furie Nocturne ne ferra pas long feu une fois que je l'aurais retrouvé. Pourquoi je lui mettais ça sur le dos ? C'est lui qui m'a transformé en monstre !
Je relevais ma capuche en balançant ma tête en arrière pour faire quelques pas rigides devant moi, avant de me retourner subitement pour donner un grand coup de poing dans un arbre innocent, qui pourtant se prit ma rage en plein dans le tronc.
Je restais là. Je soupirais en sentant ma main à l'intérieur du végétal que je venais de transpercer sans remord. Je la retirais simplement en jetant un coup d'œil au trou que je venais de faire à la seule force de mes si petites mains.
Qu'est-ce qu'il disait déjà ? Ah oui.2
Un viking rase des forêts.
Super. Une carrière de bûcheron qui travaille sans hache.
Je stoppais toutes mes pensées futiles en me massant les tempes. Dans la liste des changements physiques, je dois rajouter ongles sombres et écailles bleues entre les doigts. Ah, et pour finir, super force dans les bras.
Je devrais être heureux d'avoir enfin quelque chose dans les bras, mais non, je me sens bien trop troublé pour me réjouir de quoi que ce soit.
Je me laissais glisser le long de l'arbre que je venais d'attaquer. Une fois complètement assis, je baissais mes paupières en serrant mes mains.
J'aurais pu la blesser.
Lui faire du mal.
Ou pire.
Je regardais ma paume droite en me rappelant sombrement les sensations que j'ai éprouvées lors de mon corps-à-corps avec Astrid.
Puissance.
Colère.
Peur.
Le dernier point, je l'ai ressenti quand j'ai croisé le regard de la fille à la hache. Je n'avais pas peur personnellement. C'est elle qui m'a transmis sa peur.
Les Hoffersson sont connus pour ne jamais avoir peur. Mais Astrid a eu peur de moi.
Ce que je redoutais est finalement arrivé. J'ai enfin ma réponse à la question primordiale que je me posais depuis ma course en forêt.
Serrai-je accepté par les miens ?
Je savais bien que la réponse était non. Mais j'avais voulu en avoir le cœur net.
Bon, que faire maintenant ?
C'est vrai que maintenant que j'y pense, il va falloir que je trouve une solution pour me contrôler. En faisant tourner mes méninges, je compris que si mes colères étaient liées aux dragons, il suffirait que je m'éloigne d'eux.
En voilà une bonne idée.
Je suis justement sur une île réputée pour ses chasseurs de dragon.
Je suis aussi sur l'île réputée pour être celle qui se fait le plus souvent attaquer par les dragons.
Oh, et pour finir, je suis inscrit à l'entraînement de, non, non ne le dites pas, je sais, de dragon.
Ouais, ben pour les éviter, il va me falloir une paire d'ailes. Sérieusement, à part dans les airs, je ne vois pas comment échapper à cette boucle infernale.
La pensée de moi avec des ailes de Furie me traversa l'esprit avant qu'elle ne finisse par sortir par mon autre oreille vue que l'idée était rejetée.
" Non. Non. Non. Je ne dois pas essayer de contrôler ça ! " m'exclamais-je durement en me relevant.
Tout pourrait déraper si jamais je ne peux pas contrôler mon corps. Je pourrai faire du mal à mon peuple. Même si celui-ci ne m'apprécie pas beaucoup.
Je me mis à fixer la mer de mon point de vue un peu plus élevé que les autres. On pourrait appeler ça une colline. Les vagues dansant au gré du vent. Le bruit de leur fracas contre les rochers. Les quelques cris des mouettes. Je respirais un bon coup l'air marin qui me détendit immédiatement. Mes doigts redevinrent roses. Mon derrière ne sentit plus le contact froid de mes écailles. Je laissais mon regard se perdre dans l'océan en sentant mon corps entier se détendre. J'en avais bien besoin, de ce bruit. Je me souviens que quand j'étais petit, Maman m'emmenait souvent à la plage. On ramassait des coquillages en regardant le soleil se coucher. Parfois mon père nous rejoignait pour profiter de ce moment en famille. Ce sont les rares souvenir dans lesquels je m'entends bien avec mon Chef. Ma mémoire se mit à me rappeler que ma mère nous avait quittée peu après. Je devais avoir trois ans. Aujourd'hui j'en avais quinze. Le temps a passé, mais les choses ont bien changé.
Quand je revins à la réalité en un clignement d'yeux, je regardais autour de moi. C'est vrai que j'avais couru vite. Après mon délire de sauveur, je me suis enfui assez loin dans les bois. Mon regard vert se braqua sur la lune ronde et argentée qui brillait dans le ciel. La nuit était déjà tombée ? Je suis resté debout sans bouger aussi longtemps ? Ma réponse me fit frissonner quand je sentis des fourmis dans tous mes membres. Ce n'est pas la pire sensation, mais il faut dire que ça gêne un peu quand on marche. Je m'arrêtais de bouger pour qu'elle s'en aille d'elle-même. Une fois la sensation de picotement envolée, je soupirais un peu en regardant droit devant moi. Si j'en crois le feu allumé juste au-dessus de la grande salle…
C'est l'heure de manger.
~H~
En ouvrant la grande porte j'ai eu un grand soulagement ainsi qu'une petite frayeur.
Le soulagement ? Personne ne me regardait, donc pas besoin d'être nerveux.
La frayeur ? Les jumeaux sont entrain de torturer Varek en le forçant à juger leur concours de claques. Et c'est Kogne qui gagne par K.O. Tiens, le juge aussi est K.O par une claque venant de Krane qui n'a pas apprécié son commentaire sportif.
Je me dirigeai vers le buffet pour prendre mon repas. Normalement, on n'a le droit de prendre que notre poids en nourriture. En général, je n'ai le droit qu'aux petits poids, mais pour ce soir j'avais une faim de loup. Oui, les gargouillements de mon ventre me prouvèrent que j'avais très faim.
Je pris sans vraiment faire attention une douzaine de cuisses de poulet. Ensuite, quelques poissons bien cuits. Une miche de pain. De toute façon, tous le monde se forçait à m'ignorer, alors je pouvais bien faire quelques bizarreries sous leur nez. Je pris place sur une table déserte avant d'attaquer mon repas. Je jetais un œil en face de moi pour observer la Valkyrie qui semblait broyer du noir en fixant son assiette.
Je crois qu'elle doit être perturbée ou encore choquée par ce qu'elle a vu.
" Hé, bébé, ça te dirait de faire connaissance avec mes muscles ? " proposa Rustik en se rapprochant d'elle dans son dos.
J'haussais un sourcil en voyant le brun se faire casser le nez après s'être pris la droite de la Hoffersson en pleine tronche. Finalement, elle va bien.
" Harold ! "
J'ai bien failli m'étouffer en entendant la voix de mon maître forgeron qui arriva en clopinant férocement jusqu'à moi.
" Mais qu'est-ce que tu fais là ?! " cria-t-il sous les yeux curieux de tout le monde.
" Je mange, Geul " répondis-je de manière trop évidente.
" Tu comprends pas ! Pourquoi t'es pas venue à l'entraînement aujourd'hui ? " demanda-t-il de manière désinvolte.
Je fis un " Gloups " très bruyant en cherchant sur la table une excuse. Aller, vient par-là petite, petite.
" Ah oui, ça. Heu… Je me suis perdu ! Oui, voilà, c'est ça ! Comme je ne connaissais pas le chemin, je me suis perdu et puis voilà ! " mentis-je nerveusement en lançant de rapides regards à mon assiette.
" Perdu ? Toi ? C'est une blague ? " dit-il en fronçant les sourcils.
" Non non, je t'assure. Tu me connais, toujours dans la lune à imaginer des inventions pour capturer les dragons ! " répondis-je en remuant ma fourchette devant moi comme si je dessinais ce que je voulais dire.
" Hum… C'est pas clair, ton histoire. T'es pas vraiment du genre à te perdre, toi " déclara-t-il, septique.
" Comme toi tu n'es pas du genre à poser autant de question pour une broutille. Qu'est-ce qui se passe Geulfort ? " dis-je, un air interrogateur sur le visage.
Mon mentor avait l'air tendu, ce qui ne correspondait pas avec son caractère habituel.
" Excuse-moi, Harold. C'est juste que quelqu'un a attaqué l'arène aujourd'hui " fit-il savoir en prenant place sur un tabouret.
Bon il n'y a plus qu'à prendre un air surpris. Voilà c'est ça. Froncer les sourcils, c'est bien.
" Quoi ? Comment ça, quelqu'un a attaqué l'arène ? " fis-je, faussement surprit par la nouvelle .
" Ben comme j'te dit. Je sais pas vraiment comment l'expliquer, mais quelqu'un a surgit de nul part et a détruit les barres en acier qui entouraient l'arène " répondit-il en frottant ses deux yeux, l'air contrarié.
Même si je savais ce qui c'était passé, j'étais plutôt surpris d'entendre ça. C'est comme entendre une histoire mais d'un autre point de vue .
" Qui a pu faire ça ? demande-je avec un air pensif pour assurer ma couverture.
" C'était un dragon " fit durement une voix.
Je relevais le nez pour regarder celle qui venait de parler en faisant claquer son organe buccal.
Astrid.
" On en a déjà parlé, Astrid. C'est impossible " assura le manchot.
" Et moi je te dis que tu trompes " rétorqua-t-elle les sourcils froncés.
Je fis voyager mes iris entre ses deux blonds sans comprendre le refus de Geulfort de croire aux dires d'Astrid.
" Et pourquoi est-ce impossible ? " demandais-je, curieux d'entendre le raisonnement logique de mon maître.
" Elle m'a décrit un dragon qui n'existe pas " lâcha-t-il simplement en buvant une gorgée d'une chope qu'on venait de lui apporter.
" Qui n'existe pas ? " répétais-je l'air perdu. " Comment peux-tu en être aussi sûr ?
– Ben tiens, raconte-lui ce que tu as vu " souffla-t-il à la Hoffersson qui se mit à me fixer froidement.
D'habitude, j'essaye de lui parler gentiment avant de me prendre un râteau. Pour cette fois-ci, je sens qu'il vaut mieux que je la ferme et que j'écoute sans broncher.
" Je ne l'ai pas entièrement vu. Mais j'ai vu ses pattes, elles sont comme les nôtres en taille, mais elles sont couvertes d'écailles. Sa force est assez grande pour clouer un viking au sol. Ses yeux sont remplis d'une profonde haine envers les hommes. Je ne sais pas quel genre de dragon c'est, mais une chose est sûre, ça n'a rien d'humain " raconta-t-elle sombrement.
J'ai perdu l'appétit.
Je restais assis, les yeux grands ouverts. Je ne pouvais pas détacher mon regard de celui d'Astrid. Je voyais clairement la haine briller dans ses pupilles.
Elle hait cette chose.
Cette chose, c'est moi.
Elle me hait moi.
Mon esprit se perdit dans un océan de tristesse alors que je me levais de ma chaise pour rejoindre la sortie le plus vite possible sous les regards curieux de mes interlocuteurs.
" Je parie qu'il va voir le manuel pour chercher ton dragon imaginaire " supposa Geulfort en buvant à nouveau.
" Je sais ce que j'ai vu " assura-t-elle en suivant le Haddock du regard. " Lui, il a vu autre chose. "
~H~
Je ne saurai pas dire depuis combien de temps je marchais. Mes pas s'enfoncèrent dans la neige du soir alors que je fixais mes pieds. Dans ma tête, c'était une déferlante de questions.
Comment je vais faire à présent ?
Si la rumeur selon laquelle un nouveau dragon est arrivé sur Beurk se répand, je risque d'être traqué.
Comment je vais faire pour contrôler mes accès de rage ?
Comment je vais faire pour cacher ma queue, ou un autre changement, aux yeux des autres ?
Vais-je pouvoir redevenir normal ?
Ou au contraire, vais-je me transformer complètement ?
Je secouais vivement ma tête pour chasser ses pensées parasites. Je relevais la tête en cherchant ma maison du regard. Je vais rentrer.
C'est avec quelques flocons sur mon crâne que j'arrivais enfin dans ma forteresse de solitude. Je retirais ma cape que je posais sur une chaise avant d'aller m'installer près du feu qui brûlait depuis ce matin. J'avais eu la bonne idée de mettre assez de bûches pour qu'il tienne toute la journée. Je retirais finalement mes bottes ainsi que mon haut vert, que je posais par terre avant de venir m'asseoir, les orteils dressés contre le feu, qui réchauffa instantanément mon corps refroidi par la température extérieure.
Pendant que je sentais la chaleur se poser sur mon visage que j'avais enfermé entre mes bras, eux-mêmes posés sur mes genoux. Je laissais vagabonder mes pupilles sur l'élément incontrôlable. Je me posais beaucoup de questions, et pourtant, je n'avais que très peu de réponses. Je savais déjà que les vikings ne serraient jamais de mon côté si jamais ils apprenaient pour ma seconde nature. Rien que d'imaginer la scène me fit soupirer d'ennui mêlé à la tristesse. Eux, poursuivant le fils du chef. Qui serrait sûrement le premier à vouloir ma tête.
Je m'allongeais doucement en prenant soin de me servir de mon haut comme d'un oreiller remplaçant. Si seulement j'avais une idée. En fait, j'en ai trois qui pourraient m'aider, mais dans chacune d'elle se trouve un risque certain si j'échoue.
En premier : je pourrais chasser une deuxième fois le Furie Nocturne et peut-être que je pourrai retrouver mon état normal. Le risque serrait de mourir entre ses griffes.
En deuxième : je pourrais m'enfuir et ne jamais revenir. Le risque, là, c'est de finir seul encore une fois et que mon père se lance à ma poursuite.
En dernier : je pourrais apprendre à contrôler mes dons à l'écart, comme ça, je ne blesserai personne. Se serrait la meilleure solution, mais quelqu'un risquerait évidement de me voir, et là, je mourrai de la main des Hooligans.
Pour information, j'ai plus pensé à la deuxième qu'aux autres. Pourtant, l'idée d'apprendre à me contrôler m'a l'air bien plus réalisable que le reste.
Ou alors…
Si je dois contrôler mes dons, je n'ai qu'à le faire là où tout a commencé. Si je reste là-bas, peut-être que le Furie reviendra et là je serrai prêt à me venger pour redevenir comme avant ! C'est une idée idéale et en même temps débile vu que Geulfort doit me surveiller donc il va avoir des soupçons si je manque encore une fois l'entraînement de tueur draconique. Je vais devoir faire un compromis en venant demain.
Je soupirais fortement en resserrant la prise sur mon haut. Je dois faire attention. Je dois rester prudent si je ne veux pas finir en cage ou au bout d'une pique exhibant ma tête.
Je fermais les yeux en respirant à pleins poumons l'odeur du bois brûlé qui vint envahir mes narines, me donnant un sentiment de bien-être que je n'avais pas ressenti depuis quelques jours.
~H~
Je sombrais dans un profond sommeil dans lequel j'avais encore une fois imaginé être couronné chef de l'île avec toute la gloire et la reconnaissance de mon peuple qui me caractérisait. Dans ce même rêve, je me retrouvais sur une colline sur laquelle j'épousais la femme de mes rêves. Puis le rêve se transforma en cauchemar. Alors que je m'apprêtais à embrasser ma bien-aimée, je fus changé de suite en une bête immonde qui fit reculer ma fiancée. Je levais une patte bleue sombre vers elle, mais je la projetais en avant sans le faire exprès contre un arbre qui commença à craquer. Je tentais de l'aider pour éviter qu'elle ne soit écrasée, mais des hommes que je ne connaissais que trop bien me lancèrent des cordes pour m'entraîner en arrière. Je hurlais de toutes mes forces, les suppliant de la sauver alors que je me débattais pour échapper à leur emprise.
Puis le drame se produisit sous mes yeux.
L'arbre tomba sur elle.
Je tendis une patte de dragon vers elle, qui refusa mon aide en détournant les yeux, me choquant au passage.
Quand la chute du tronc arriva, la colline disparut en même temps que tout ce qui trouvait autour de moi. Tout fut comme balayé par un coup de vent emportant toute cette scène comme de la poussière. Je regardais ma main redevenue humaine, avant d'entendre des bruits.
C'est lui ?
Oui, c'est lui le monstre.
Je vis apparaître des images ressemblant à des vikings fantomatiques. Chacun me parlait méchamment. L'un m'insultait tandis que l'autre me traiter de monstre, de démon.
Je couvris mes oreilles avec mes mains en espérant ne plus entendre leurs voix cinglantes, mais rien à faire, ils continuèrent leur discours.
Monstre !
C'est un dragon !
Il est l'un des leurs !
" Non, c'est faux " murmurais-je pour me rassurer.
Ils n'arrêtèrent pas pour autant.
Mon cauchemar continua ainsi tout le reste de la nuit.
~H~
" C'est faux ! " criais-je en me réveillant.
Mon souffle saccadé. Mon corps puant la sueur. Les yeux humides.
Mauvais rêve.
Je glissais une main sur mon visage pour soutenir les images qui me revint en mémoire.
Comment peut-on rêver de trucs pareils ?
Je suis un peu trop perturbé, je crois.
Je laissais ma tête buter contre mes genoux que j'avais ramenés contre mon torse. Il faut que je me calme. Personne n'est au courant pour l'instant. Je dois rester discret et tout ira bien.
Sur ces bonnes paroles, je me levais en sentant ma tête se vider lentement de toute émotion négative. Bon, au moins, je suis préparé au cas où ça arrive.
Je m'habillais en vitesse en prenant mon long manteau en poils de Yack. Je l'enfilais pendant que je me dirigeais vers l'arène. Il faut juste que je sois présent. Pas la peine de jouer au meilleur élève ou de prendre des risques pour rien.
Donc il faut que je reste à l'écart des jumeaux.
Tout de même, j'ai assez de force pour tordre le métal. C'est dommage de pas en profiter pour casser la tronche de Rustik. Eh ben voilà, ça me démange, maintenant.
J'arrive à l'arène bien trop vite à mon goût, mais en même temps, j'ai encore ma super vitesse, donc c'est un peu normal que j'arrive…
…Deuxième ?
Je ne suis qu'à moitié surpris de voir Astrid là entrain de s'entraîner à lancer son arme fétiche dans une cible placer de l'autre côté de l'arène d'exécution.
J'entrais en silence tout en espérant silencieusement qu'elle ne me remarque pas, ce qui en somme était le contraire de ce que je voulais d'habitude.
Je pris place sur un tonneau duquel je pus admirer sans danger le talent d'hacheuse de la belle Hoffersson.
Elle est douée. Bien plus douée que nous tous réunis. C'est la meilleure viking de notre génération.
Pourtant, je ne l'envie pas, dans le fond. Elle est peut-être forte et agile, mais ça doit être beaucoup de pression pour elle de faire perdurer la lignée des sans-peur Hoffersson, les plus grands chasseurs de Beurk.
Je suis déjà bien gâté avec mon chef de père.
Pour passer le temps, j'essayais d'imaginer qui arriverait ensuite Je mise sur Kognedur.
" Salut ma belle " fit une voix joyeusement agaçante.
Le frimeur de service. J'ai non seulement perdu un pari mental, mais aussi un moment de tranquillité que j'aurais aimé garder plus longtemps. Ma joie de le voir se prendre une veste ainsi que le poing de la blonde fut de courte durée quand il remarqua ma présence.
" Oh non, pas le boulet " fit-il, l'air contrarié.
J'adore qu'on parle de moi comme-ci je n'étais pas là alors que justement, je suis là !
" Où ça, un boulet ? Tu vois un boulet, toi ? " demanda le sage Kranedur.
" Il parle d'Harold, pauvre idiot " répondit sa sœur, lassée.
Bon d'accord, faites comme si je n'avais aucun sentiment ni aucune importance dans vos vies.
" Ha ouais, Harold la Gaffe ! " réalisa-t-il en riant avec Kogne qui semblait partager son avis.
Puis, sans surprise, je soupirais en levant les yeux au ciel. Décidément, j'étais de plus en plus apprécié sur cette île. Varek arriva bien plus tard, transporté comme un mouton mort sur l'épaule de Geulfort.
" Ben qu'est-ce qui lui est arrivé ? " demanda, curieux, le jumeau masculin.
" Bah, la routine. Ah, il a voulu venir en courant. Je l'ai trouvé agonisant par terre en venant ici. Oh, je vois que tu t'es décidé à venir, gamin " répondit-il, ennuyé, avant d'apercevoir ma tête.
" Ouais, il parait que ça va être mortel, alors… " fis-je en me rapprochant.
" Tiens, en parlant de mortel, j'aimerais avoir une cicatrice sur mon torse en plus de celle que j'ai déjà " dit naturellement le Jogernson en ricanant.
" Moi, j'espère me choper des mégas brûlures " fit Krane en souriant follement.
" Moi, faut que je me chope une balafre genre en bas du dos ou sur une épaule… " dit-elle en souriant de la même manière que son frère.
" Ouais, si on ressort pas avec des cicatrices, c'est pas drôle… " souffla Astrid plutôt amusée par leur comportement.
Voyant qu'on avait oublié ma présence, j'en profitais pour écouter ce que disait mon maître forgeron.
" Leçon du jour : l'art de travailler d'équipe. Que chacun prenne un seau et se trouve un partenaire " ordonna-t-il en montrant les seaux prévus pour l'exercice.
Je pris rapidement mon seau en remarquant que les équipes étaient formées de manière équitable.
Astrid prend Kognedur pour former une équipe de fille, contre les plus gros crétins de Beurk nommés Rustik et Kranedur.
Moi, je me retrouve avec le trouillard du coin, Varek. Pendant que j'observais mes camarades de classe, Geulfort, lui, en avait profité pour ouvrir une des cages qui laissait échapper un large nuage verdâtre et surtout puant, qui bientôt nous empêcha de voir correctement devant nous.
" Bien, une tête de dragon mouillée ne peut pas cracher de feu. Le hideux Braggetaure est un sacré roublard. Une des têtes souffle le gaz, l'autre tête l'enflamme ! Votre tache : découvrir qui fait quoi " expliqua la voix joviale du manchot.
Le calme tomba dans l'arène, maintenant cachée par le nuage vert. Autour de moi, j'entendais les bruits de pas. Les respirations nerveuses. Et surtout, les cœurs battant à tout rompre. Même si en apparence, tout le monde à l'air d'avoir confiance en eux, ils ont quand même peur de mourir comme ceux qui avant eux faisait cet entraînement. Puis vint le moment où le plus gros de notre classe se met à parler pour calmer son angoisse.
" Crocs aiguisés comme des rasoirs, injecte du venin pour prédigérer, préfère les embuscades, déchiquette ses victimes " expliqua-t-il rapidement.
" Tu vas fermer ton clapet ! " grognais-je, agacé.
Il se tut en resserrant sa prise autour de son seau. Eh ouais, j'ai mon autorité moi aussi !
Puis ce fut au tour du brun arrogant de parler. Moi, je devais supporter le fait de pouvoir entendre la gloire du Jorgensson à cause de mes oreilles plus développées.
Maudit sois-tu, Nocturne !
" Si ce dragon montre une seule de ses deux faces je te le… " commença-t-il avant de voir une ombre dans la brume " Là !
Les deux macho lancèrent leur eau sur la tête du monstre à deux têtes, qui se révéla être le duo féminin.
" Hé ! C'est que nous, tronche de cake ! " fit remarquer la jumelle mouillée.
" Tu te laisses pousser les fesses ? J'ai cru voir une dragonette " ricana-t-il avec Rustik.
" On n'a rien contre quelques rondeurs draconiques, mon- "
Pas le temps de finir à cause des phalanges d'Astrid qui l'envoyèrent par terre. De même que son collègue qui lui prit le seau de sa sœur en pleine tronche de cake. Quelque chose profita de l'étourdissement de Krane pour l'attirer en arrière le faisant quelque peu crier de peur. Les filles se mirent sur leurs gardes, sur les conseils avisés d'Astrid. Mais un balayage au niveau des jambes leur firent perdre l'équilibre alors que le frère de Kogne revint en trombe tout en paniquant.
" Haaaa ! J'suis blessé ! J'suis vraiment beaucoup blessé ! " cria-t-il en passant devant le dernier duo, c'est-à-dire nous.
" Chance de survie réduit à un seul chiffre avoisinant zéro " déclara-t-il nerveusement.
Varek, le roi de l'optimisme.
Je roulais des yeux en sachant pertinemment que personne ne pouvait le voir à travers cette purée de poix. Une idée me frappa soudainement. Personne ne pouvait rien voir, donc…
Je m'approchais avec sournoiserie près de l'oreille de Varek en ricanant déjà intérieurement.
" Bouh ! "
L'érudit se mit à paniquer en remuant vivement les bras. Il en laissa tomber son outil de travail sous mes yeux amusés. Tiens, en parlant d'yeux…
C'est le changement le plus évident chez moi. Il faudrait peut-être que je commence mon entraînement maintenant. Mais comment faire pour avoir des yeux de Furie Nocturne ?
Je souhaite vraiment qu'on ne me posera jamais cette question à l'avenir.
Je fermais les yeux en posant lentement mon seau. Si je veux voir plus loin que le bout de mon nez, je dois d'abord écouter.
Les bruits venant des tréfonds de sa gorge.
Le frottement entre ses griffes et le sol.
Le claquement de sa queue dans l'air.
Je dois faire le vide et me rappeler ce qui a déclenché mes yeux de dragon.
La tristesse ?
La peur ?
L'hésitation ?
Non.
Je ne dois pas me rattacher à ce genre d'émotions négatives. Je dois plutôt penser que sans ses yeux, je mourrai.
Ça y est, je sens quelque chose.
Perdu.
Je viens de me faire pousser des oreilles bleues.
" Super " soufflais-je en entendant le dragon à deux têtes se rapprocher de moi.
Je repris vite fait mon seau en commençant à courir tout en esquivant les assauts de la bête verte qui tentait de me faire tomber avec sa double queue. Franchement, j'aurais aimé avoir mes yeux pour voir mes problèmes essayer de me tuer.
Bon, au moins, personne ne peut me voir.
À cette pensée, je réalisais que personne ne pouvait voir ce que je savais faire à présent.
C'est parfait.
Je me mis à sourire de la même manière que le ferrait un prédateur. J'avais vraiment envie d'en profiter, cette fois.
J'esquivais une nouvelle fois l'attaque d'une de ses pattes grâce aux bruits qu'elles faisaient en fendant l'air. Je courus dans la direction des gargouillis bestiaux avant de sauter en ayant un air sérieux scotché sur mon visage.
Ça va faire mal.
Je frappais en mettant mes pieds en avant pour les loger dans la poitrine du reptile qui, prit de cour, perdit pendant quelques secondes l'équilibre avant de planter ses griffes dans la pierre qui ne résista pas à la pression exercée. Le Braguettaure me fixa avec ses deux paires d'yeux.
Et merde.
Celle de gauche me donna un rapide coup de museau avant d'attraper ma jambe droite. Il me suspendit en l'air alors que sa jumelle me gaza. Je tournais de l'œil en comparant cette odeur à celle des pieds de mon père.
Enfin, je dis ça, mais le gaz est moins mauvais.
Il me balança comme un sac de farine. Une fois étalé par terre, je repris difficilement le contrôle de mes idées. Cette odeur me faisait tourner la tête. Je me relevais lentement en toussant pour chasser le gaz de ma gorge. Une fois remis sur pieds, je recherchais le dragon du regard mais rien à faire je ne voyais ni n'entendais plus rien. Je me touchais subitement les oreilles en découvrant que j'avais des conduits auditifs normaux, ce qui me fit hausser les sourcils.
Est-ce que le gaz m'aurait rendu normal ? Non, impossible. Je baigne dans cette brume depuis un moment donc ce n'est pas ça. Mais alors quoi ? Est-ce que c'est parce que j'ai la tête qui tourne ? Ou alors, c'est le coup sur la tête que je viens de prendre qui a dû me perturber.
Pourtant, je n'avais pas la tête à réfléchir à mes oreilles de dragon disparues. Non, j'avais plutôt envie de faire taire cette espèce de ricanement qui venait du bicéphale. Incroyable, même les dragons se paye ma tête. Normalement, je gère bien, mais là, j'ai qu'une seule envie qui me démange.
Le faire taire.
Sans avoir donné l'ordre direct, je sentis mes yeux me picoter alors que mon champ de vision devenait plus clair. Je voyais à travers toute cette brume le dragon se tenir à l'écart, comme pour une embuscade.
Tiens, Varek avait raison pour une fois.
Je remercie intérieurement mes yeux avant de charger sur la bête verte, qui elle n'avait aucun problème pour me voir.
Sauf que pour me repousser, ça va être plus compliqué.
Je courus le plus vite possible avant de me mettre à glisser par terre en glissant sur mes genoux. Une fois que je fus en dessous, je me stoppais pour ensuite faire quelque chose que j'avais vu faire des centaines de fois.
Soulever un Braguettaure.
Avec ma nouvelle force, je pensais que se serrait plus facile. Mais j'ai eu bien du mal à le soulever. Je respirais fortement en me mordant la lèvre inférieure pour ne pas gémir de douleur en sentant mon corps se plier sous le poids du dragon. Je grognais un bon coup en l'envoyant dans le mur en face de moi. Je me mis à sourire, réjoui d'avoir réussi à dompter mes yeux.
Enfin, en partie.
Je déchantais très vite en me rendant compte que je venais de balancer un reptile pessant trois tonnes. Et en plus, le pire était qu'il n'y aura aucune explication logique à donner si jamais on me demande comment c'est arrivé.
Dire qu'on n'a rien vu serrait la meilleure excuse.
Mais aussi un risque vu que personne ne me faisait confiance. Même pas pour garder une poule.
La solution qui me vint le plus vite à l'esprit fut aussi la plus humiliante.
Il y a des jours, on voudrait rester au fond de son lit pour compter les moutons.
Je repris mon calme pour me mettre à courir comme un dingue. Je dois arriver avant lui !
Je dois me dépêcher, le brouillard commence à se lever à cause de ma course.
Je bondis vers le point de chute en espérant que ça puisse marcher. Je rattrapais du mieux que je pus le souffleur de gaz en boitant sur une jambe. Mes joues se gonflèrent à cause de l'air que je retenais pour éviter de perdre l'équilibre en soufflant. Puis je me souvins que personne ne devait me retrouver dans cette position. Je relâchais la pression dans mes doigts ce qui fit tomber le seul dragon à deux têtes sur moi.
Vraiment, les dieux ont un humour soit trop élevé pour être compris, soit il est trop bas pour être apprécié par un demi-mortel comme moi.
~H~
Le brouillard du Braguettaure se dissipa lentement, permettant ainsi aux autres membres du programme de l'entraînement dragon de découvrir le reptile gazeur allongé sur le ventre, les deux têtes dressées et prêtes à se battre. Puis vint le moment ou Geulfort attrapa une corde qu'il jeta autour des deux têtes. Quand il resserra d'un coup sec le nœud, celui-ci fit taper les deux crâne de Braguettaure ensemble, les assommant en un instant.
" Woua, balèze le coup de la corde " souffla Rustik en s'approchant du monstre aux écailles vertes.
" C'est un vieux truc de marin contre les bonnes sœurs agressives " dit le manchot en se grattant nerveusement la nuque.
Personne ne fit attention aux p2aroles du forgeron. En fait, ils cherchaient le fils de Stoïk du regard.
" Il est passé où, l'autre ? " demanda Krane en posant ses mains sur ses hanches.
" Bah, je le connais, il est retourné chez lui pour pleurer tellement il avait honte de pas être aussi fort que Rustik ! " déclara le vantard en croisant les bras sur son torse bombé par l'orgueil.
Pendant que le brun se vantait d'une de ses qualités imaginaires, la blonde à tresse fronça son sourcil visible en voyant une main sortir de sous le dragon.
" Il en rate pas une… " souffla-t-elle. " Aidez-moi à le bouger. "
Tous suivirent les ordres de la Valkyrie sans broncher. Une fois le bicéphale retourné, ils retrouvèrent leur gaffeur de service étalé par terre à plat ventre. Kognedur s'approcha pour tâter son crâne avec une lance qui traîner par-là. Ne recevant aucune réponse, elle haussa les épaules en regardant les autre gens de son âge.
" Bah, il est mort " déclara-t-elle avec désinvolture en grimaçant.
" Ah ouais ? Cool, on va pouvoir faire brûler un bateau " s'extasia son jumeau en imaginant déjà la scène.
" Personnellement, moi, je ne le regrette pas " fit Rustik en reniflant.
C'est le mangeur de livre qui mit fin au doute qu'avait le maître de l'auburn. Il posa deux doigts contre le cou d'Harold pour sentir son pouls.
" Il va bien, il s'est juste évanoui " assura-t-il nerveusement en voyant que tous le monde le fixait.
" Quoi ?! Mais et le feu ?! " paniqua le casse-cou en se tenant le casque.
" Dommage, on va encore devoir supporter son altesse " marmonna le plus musclé de la bande en tournant le dos.
Astrid se contenta de fixer le visage inconscient du Haddock en secouant lentement sa tête.
" Il n'est jamais à sa place " déclara-t-elle sombrement.
Ce fut le plus âgé présent qui se porta volontaire pour emmener le jeune homme chez lui après avoir rangé le dragon à deux têtes dans sa cage.
~H~
Au nom de Thor. Ma tête.
Je me relevais lentement en tenant mon crâne avec une main. Mais qu'est ce qui c'est passé ? Je me suis pris une maison sur la tête ou bien… ?
Je ressemble mes souvenirs. Oui, ça y est, je me souviens : j'ai rattrapé le Braguettaure mais ensuite je me suis fait écrasé pour assurer mon statut de faiblard. Bon, maintenant, il va me falloir un sacré morceau de glace pour calmer cette douleur qui me tambourinait le cerveau. Je retirais la couverture qui couvrait mon corps pour sortir en titubant jusqu'à la porte contre laquelle je me tins pendant quelques secondes à cause de ma tête qui me donnais le tournis. Quand je fus enfin en état de mettre un pied devant l'autre, j'ouvris la porte en descendant les escaliers.
Je descendis à la cuisine pour prendre mon cube médicinal que je collais contre ma tempe gauche en espérant que ça calmera ma migraine.
Tout de même, un tel mal de crâne est assez bizarre. Bon, d'accord, un dragon m'a écrasé. Pourtant, le reste de mon corps se porte bien… Ou alors, c'est autre chose.
Peut-être qu'utiliser mes yeux à des effets secondaires ? Ou alors, c'est mes oreilles ? Ou les deux ?
Raah, j'aimerais vraiment que quelqu'un puisse m'expliquer le nouveaux fonctionnement de mon corps, parce que là, je sèche, moi.
Sérieux, les ados de mon âge ont d'autres problèmes.
Si les autres ont des boutons qui les démangent, moi j'ai des écailles qui déchirent mon pantalon.
Eux, ils ont une voix plus grave, alors que moi je crache des boules de feu explosives.
Et si eux me parlent de leurs problèmes émotifs, je leur parlerai de mes problèmes de colère face à un dragon qui veux me tuer.
Bon, il faut que je me calme parce que des personnes demi-humaines, j'en connais qu'une et pour l'instant, ce n'est que moi. Donc ce n'est pas avec les hommes que je trouverai une solution pour contrôler mes dons.
Non, je dois aller à la source directement.
L'Enfant de la Foudre et de la Mort.
Vraiment, je me sens idiot de ne pas y être allé plus tôt. C'est lui qui est à l'origine de tout. Il suffit que je le retrouve et tout s'arrangera.
Je pris mon manteau avant de sortir rapidement par la porte de derrière en jetant ma glace par terre. Je dois être redevenu normal avant le coucher du soleil, sinon je risque d'être encore en mauvaise position face à un dragon. Ou pire, je risque de me taper la honte demain matin.
~H~
Je courus plus vite qu'un viking normal avant de sauter le plus haut possible. Je franchis donc sans problème le gouffre qui me séparais de la Vallée des Corbeaux. Une fois sur le plancher des Yacks, je me relevais souplement en inspectant les lieux. La neige avait cessé de tomber depuis que je suis devenu à moitié draconique. L'endroit était plus facile à détailler que la dernière fois. Bon, la nuit noire ne m'aide pas vraiment, mais je ne dois pas m'en faire pour si peu. Je commençais à marcher en direction de ce qui, j'espère, serra le lieu de rendez-vous entre moi et cette chose maudite.
En chemin, je reconnus quelques endroits que je n'avais pas vraiment eu le temps d'observer à cause de mes malheurs de la dernière fois. Je retraçais rapidement mon parcours en sentant que je n'étais plus très loin de ma proie. Je sentais sa présence. Plus je m'approchais de l'endroit duquel j'ai été maudit, plus je sentais mon cœur accélérer son allure dans ma poitrine.
Soit c'était de l'excitation, soit c'était de la rage qui rongeait chaque fibre de mon être.
Puis, l'instant magique arriva. Je me retrouvais une fois de plus devant ce petit lac avec un trou au milieu. Je sautais depuis le haut du cratère pour atterrir sans mal sur le verre glacé. Une fois sur place, j'inspectais les lieux en cherchant le dragon sombre du regard. Jusque-là, rien à signaler. Dur à reconnaître, mais mon objectif n'est pas ici.
Je soufflais amèrement mon échec avant de m'asseoir sur un rocher sur les bords du lac. Je fis reposer mon menton dans l'une de mes paumes en pensant que ce dragon devait bien se payer ma tête. Il m'avait transformé en un monstre et lui il se casse pour le laisser déguster les moqueries de son entourage.
" Fait chier ! " criais-je.
Sans le vouloir, je lâchais une boule de lumière bleutée qui alla exploser contre une paroi rocheuse. Bah tiens, quand je veux cracher ma rage c'est du feu qui sort maintenant ?!
Génial !
Je me levais d'un bond en serrant les poings.
Puisque je n'avais pas de dragon pour me venger, j'allais plutôt passer mes nerfs sur autre chose.
Je fronçais les sourcils en resserrant ma dentition. Si moi aussi je crachais du feu, alors je ne vais pas me gêner pour brûler la roche en face de moi.
Je me concentrais un peu avant d'inspirer une bouffée d'air glacé. Je me préparais à sortir ma boule enflammée, mais une bourrasque de vent me coupa dans mon élan, ce qui me fit souffler ma boule bleutée sur le parquet de cristal qui explosa en mille morceaux. J'en fus projeté en avant. Si je ne m'étais pas rattrapé avec mes bras, je serrais entrain de manger de la glace. Puis un détail me laissa sans voix.
Un bruit.
Un son secouant l'air.
Puis vint le hurlement.
J'écarquillais les yeux tout en enfonçant mes ongles devenus sombres dans la patinoire qui craqua sous la pression. Je regardais mes yeux devenir la copie conforme de ceux que m'avait donnés le dragon sombre. Je me relevais lentement en regardant la source de mon statut de viking maudit.
Le Furie Nocturne.
Je le regardais secouer ses immenses ailes de chauve-souris avant de se laisser tomber sur le parquet de glace. Il leva ses grandes pupilles noires sur moi sans pour autant bouger.
Moi ?
Je le fixais en resserrant mes phalanges.
" Te voilà. Démon. " soufflais-je, assez remonté.
J'étais vraiment en colère contre cette créature qui m'avait jeté une malédiction. De son côté, il inclina la tête sur le côté, ne semblant pas comprendre ce que je disais.
Bon, un truc à savoir : je ne parle pas le dragon.
Ça pourrait être pire.
" C'est toi qui m'as fait ça ! " criais-je en pointant mes yeux du doigt.
Cette fois-ci, il réagit. Ces pupilles parfaitement rondes se transformèrent en une faille de rage qui me disait clairement de me mettre sur mes gardes.
Mais je ne reculerai pas.
Il me toisa furieusement du regard en se montrant plus imposant en dressant ses ailes. Je haussais simplement un sourcil en secouant légèrement mes mains que j'ouvris.
" Hooo ! J'ai trop peur du méchant dragon qui bouge " fis-je de manière ironique avant de reprendre mon sérieux. " Je veux que tu me rendes mon état normal, dragon. Tout de suite !
J'aurais bien fait de me taire.
Il me répondit de la manière la plus viking que je connaisse.
En m'attaquant.
Il sauta sur moi et je roulais sur le côté en lui adressant un regard qui se voulait intimidant.
Voyons la réalité en face, je ne fais peur qu'à mon ombre.
Il grogna en faisant un balayage rapide avec sa queue. Je sautais simplement avant de recevoir une claque de la part de la queue reptilienne. Je glissais contre le lac gelé en serrant durement les dents. Je me relevais bien vite en chargeant sur le dragon noir qui m'attendait. N'ayant aucune arme, je devais me servir de mes talents non-naturels pour battre ce monstre. Je plongeais sur lui, le bras armé prêt à s'enfoncer dans son museau qui s'agitait, semblant renifler quelque chose. Non, en fait, il se préparait seulement à me cracher une flammèche qui alla directement frapper ma joue gauche, me faisant perdre le contrôle de mon corps qui se courba en arrière.
Je jure que ça fait plus mal qu'on ne le croit.
Encore une fois, je glissais sur cette maudite glace en me tenant la joue, maintenant noircie par le feu bleu du Furie, qui extirpa une sorte de fumée noire de ses narines.
Je me relevais, bien moins vite que la première fois.
Il faut que j'essaye de me calmer pour trouver un plan.
Même pas le temps.
Cette fois-ci, j'évitais la boule de feu, qui passa à quelque centimètre de ma tête. J'ouvris en grand les yeux en voyant le Nocturne prêt à tirer de nouveau.
Cours, idiot !
Je ne perdis pas de temps pour me mettre à galoper sous le feu de l'ennemi qui faisait exprès de viser le chemin derrière moi m'intimant clairement de courir plus vite. Avec la rage au ventre d'être aussi impuissant, face à lui alors que je mettais promis de lui donner ce qu'il méritait pour m'avoir fait…
Ça.
Une sorte de sonnette d'alarme sonna dans mon esprit.
Mais oui, ça !
Alors que je sentais des morceaux de glace à moitié fondus s'étaler par terre à cause de la puissance du dragon, je respirais bien à fond tout en retenant mon souffle.
Si ça marche, je pourrai avoir une chance de la battre.
Si ça rate, je n'aurai qu'à me plaindre à Odin.
Une fois dans une parfaite ligne de mire je sautais assez haut pour avoir le dragon que personne n'avait jamais vu dans mon champ de vision.
Je relâchais tous cet air transformé en une boule de feu bleuté sur mon opposant, qui en tira une autre. Elle rencontra la mienne, causant une autre explosion d'une lumière intense me forçant à mettre mes bras en protection pour éviter d'être aveuglé.
Grave erreur.
Je sentis bientôt un contact plutôt brusque au niveau de ma poitrine, m'entraînant naturellement en arrière.
L'atterrissage fut moins douloureux que la suite.
Mon corps fut plaqué contre un cousin de neige alors que le dragon responsable de mon statut de demi-viking se mit à me hurler dessus, écartant ainsi toute ma chevelure de mon visage. Agacé d'être dominé depuis un moment, je me mis à lui crier dessus à mon tour.
Enfin, c'est ce que je croyais.
Au son de ma voix, j'écarquillais les yeux. Ce n'était pas mon cri d'homme.
Je regardais le visage du reptile cracheur de feu avec autant de surprise que lui.
C'est le même que le sien.
Un souvenir me revint en mémoire.
Les loups. J'ai crié contre les loups le matin de mon réveil. Je n'avais pas fait attention, mais c'est sûrement pour ça qu'ils ont eu peur de moi.
Je restais un long moment muet sous les yeux curieux du dragon. Quand je repris contact avec la réalité, je clignais des yeux devant le manque de violence de l'être écaillé.
Il attend quoi ?
Normalement il devrait être entrain de m'arracher la peau.
N'allait pas croire que je m'en plaigne.
Mais le voir aussi…
Calme…
Me laisse sans voix.
C'est là que je remarquais notre position. Lui au-dessus de moi, les pattes sur mes bras, m'empêchant de bouger. C'est à peu près la même que cette fameuse nuit.
Je ne sais pas si c'est la découverte de ma nouvelle voix ou encore le fait que les yeux du furie nocturne n'exprimaient aucune haine à mon égard, ou encore le fait que je me transforme peu à peu en dragon.
Mais je me sens…
Bien.
Pas nerveux, ou en colère comme il y a quelques minutes.
Non. Je suis serein, même plutôt réjoui de pouvoir respirer sans avoir peur de ne plus pouvoir à cause de ce monstre fait d'écailles qui me fixe lui aussi en soufflant sur mon visage.
C'est sûrement un rêve. Je ne peux pas rester aussi près d'un dragon sans que le sang coule entre nous.
Il attend peut-être un moment d'inattention de ma part avant de planter ses griffes comme la dernière fois.
Je ne sais pas pourquoi, mais le doute est trop présent pour que je remarque le museau du Furie contre mon front.
Quand sa peau froide se colla contre la mienne, je sentis un frisson parcourir mon corps.
Je mets ça sur le compte de la peur, mais j'avais très froid quand même. Pourquoi faisait-il ça ?
Est-ce qu'il voulait m'attendrir ou quelque chose dans le genre ?
Ça reviendrait à dire que cette chose pouvait penser de manière humaine. Pourtant, ça semble plausible. Je fermais les yeux en sentant le souffle chaud du reptile sur mon visage. Mieux valait en profiter, vu la température ambiante.
Il décolla enfin son museau de mon front. Quand j'ouvris les paupières, je m'attendais à le voir comme ça. Les yeux ronds posés sur moi. Je regardai mon propre reflet dans les pupilles noires de mon ennemie naturel. Tiens, j'ai encore les même yeux que lui. Ça doit être pour ça qu'il est aussi gentil. Il doit me prendre pour un dragon. Enfin, à demi.
Je me dis que si jamais mes yeux redeviennent normaux, je devrais continuer à me battre avec lui. C'est drôle. En fait, moi qui fuyais tout combat ou encore affrontement physique, me voilà entrain de me battre avec un dragon légendaire.
C'est grâce à lui si je peux lui tenir tête.
Par contre, c'est totalement sa faute si j'ai peur de me mettre en rogne devant mon peuple.
C'est aussi de sa faute si je me suis humilié dans l'arène.
C'est aussi de sa faute si j'ai agressé Astrid.
Je le fixais dans le noir de la pupille en espérant le commander silencieusement à se relever.
Oh. Je ne peux pas communiquer par la pensée ?
Zut, je dois rayer ce pouvoir de ma liste mentale.
Alors, le pousser en douceur ?
Je pose mes mains sur son torse. Il n'a pas l'air de vouloir m'arrêter. Je commençais à pousser lentement en faisant bien attention à ses réactions. Pour l'instant, rien qu'un penchement de la tête sur le côté, ainsi que quelques ronronnements que je reconnus facilement, étant donné que j'avais poussé les mêmes il y a quelques heures à peine.
Une fois qu'une ouverture fut dans mon champ de vision, je m'y glissais aussitôt, croyant devoir reprendre notre duel. Je me mis en garde les poings devant moi. Je restais planté là comme un piquet en regardant le Furie, qui de son côté me fixait aussi, mais plutôt avec des yeux curieux. Il s'avança lentement vers moi en reniflant un peu l'air. Quand il arriva devant moi, il inspira une grande bouffée d'air avant de lever les yeux vers mon visage, visiblement surpris par mon odeur.
Moi ? Je le laissais faire. De toute façon, au moindre signe hostile de sa part, je n'hésiterai pas à répliquer.
Il me tourna autour en continuant de me sentir. Apparemment, je sens bon pour un dragon.
Super.
Ensuite, vint le moment où il se planta devant moi, les yeux pointés sur les miens. Je me contentais de cligner des paupières pendant une seconde tout en gardant ma position de combattant prêt à en découdre.
Je ne me ferrais pas avoir par tes ruses, dragon !
Il ferma les yeux en avançant encore une fois sa tête. Je fronçais les sourcils en me demandant bien ce qu'il voulait, en fin de compte. Les intentions de ces reptiles m'avait toujours parues simples.
Nous tuer et prendre notre nourriture, puis encore tuer.
Pourtant, ce Furie Nocturne lui, avait une attitude vraiment étrange, mis à part notre petite bagarre, il ne m'a pas vraiment attaqué. En fait, je dois avouer que j'ai commencé à le provoquer.
Mais ce que j'aimerai comprendre, c'est qu'est-ce qu'il attend de moi ?
Pourquoi m'avoir donné ces pouvoirs ?
Pourquoi ne m'a-t-il pas tué quand il en avait l'occasion ?
Pourquoi est-ce qu'il reste planter là sans bouger ?
Je sentais au fond de moi que ce signe de tête était important, même si j'en ignorais totalement la raison.
Sans en avoir vraiment conscience, je levais ma main droite en l'air.
Je ne sais pas pourquoi, mais mon instinct me dit que je ne regretterai pas ce geste.
Je devais le faire pour être sûr.
Pour prouver que c'est bien un démon qui me croquera la main.
Quand je décidais enfin de poser ma paume sur la tête du dragon bleu, je ressentis un sentiment étrange jusque-là.
J'avais détourné les yeux , ayant peur d'avoir des représailles de la part de l'écaillé. Pourtant, quand mes yeux tombèrent sur ceux de l'Enfant de la Mort, je ne vis aucune haine.
Pas de colère.
Pas de sauvagerie bestiale.
Ni aucune forme de mauvaise intention.
Ce contact avec la main n'avait rien de normal.
Mon père m'a toujours appris que, quand on s'approche d'un dragon, il devient aussitôt agressif. Pourtant, je suis bien tenté de lui dire en face qu'il s'est planté sur toute la ligne.
En ce moment même, je sens que je viens de faire quelque chose qu'aucun Beurkien n'aurai jamais pensé à faire.
Même notre génie de service Varek, ou encore nos casses-cou de jumeaux, n'oseraient tenter de toucher ces êtres cracheurs de feu.
Pourtant, moi, le faiblard de la famille Haddock, je suis bien entrain de caresser la peau glacée d'un dragon.
Je sais que je devrais être troublé ou encore choqué de pouvoir faire ça, mais pourtant…
Dans mon cœur…
Je me sens heureux.
Oui vous m'avez bien écouté.
Je suis heureux de pouvoir dire que ce dragon en face de moi qui ronronne sous mes caresses est bien inoffensif.
Puis, des souvenirs me reviennent en mémoire.
Les cris des vikings massacrés.
Leurs membres arrachés.
Le crépitement des flammes qui réduisent à néant nos efforts pour reconstruire notre village.
Les orphelins qui sont de plus en plus nombreux.
Le visage de mon père le jour où il m'a expliqué comment ma mère était morte.
Je retirais aussitôt ma main que je tenais contre ma poitrine qui se souleva brusquement à cause de mon souffle bruyant.
Mais qu'est-ce qui m'a pris ?!
Ce que je viens de faire ! De penser, même !
Le dragon fut surprit de ma soudaine crise de panique, Il tenta bien sûr de s'approcher de moi, mais de mon côté, je préférais reculer de manière maladroite, avant de me mettre à courir le plus loin possible de cet endroit.
C'est pas vrai !
Je sautais pour m'éviter la partie de l'escalade. Une fois au sol, je continuais ma course endiablée pour fuir cette absurde réalité qui avais effleuré mon esprit.
Comment j'ai pu penser un seul instant que…
Je jetais une dernière fois un regard au dragon que personne n'avait jamais vu jusqu'à ma rencontre avec lui.
Ce dragon…
Mon ami ?
