Chapitre XXVIII

-On se sent comme enfermé dans une boîte, pas vrai ?

Jude sursauta dans un cri et s'écarta si brusquement qu'il en tomba du lit. Aucun bruit ne lui était parvenu du couloir ou de sa porte, vraiment pas le moindre, et il ne se serait jamais douté que quelqu'un était entré, se tenant juste à côté de lui. D'ailleurs, il n'entendit pas non plus cette personne contourner le lit et s'approcher encore. Une main fraîche se posa pourtant sur la sienne alors qu'il tâtonnait à la recherche du bord de la table de chevet. Il s'arracha aussitôt à ce contact et s'emmêla dans le drap emporté dans sa chute. Jude se sentit cuire au feu de l'humiliation. S'il avait pu voir l'imbécile qui s'était amusé à lui faire peur, il aurait déjà été en train de le rouer de coups. Il n'était cependant pas disposé à laisser transparaître sa colère ou son affolement, car n'aurait-ce pas été donner satisfaction à son visiteur ? Il se borna donc à se libérer du drap et à se relever dans un silence supposé sauver ce qui lui restait de dignité.

-Je suis Code, reprit alors l'intrus.

Le souffle était si doux que le timbre s'y décelait à peine. Il n'y avait pas trace d'animosité, ni de rien d'autre en vérité, dans ce murmure qui le fit frissonner. Tout en refaisant maladroitement son lit, Jude fouillait dans sa mémoire. Ophélie Wingate était une jeune fille aux cheveux bruns-verts coupés au carré et aux yeux gris acier. Elle n'était pas très expressive et ne parlait pas beaucoup. En fait, il ne gardait aucun souvenir de sa voix et ne pouvait donc pas la comparer avec celle de son interlocutrice. Mais qu'elle soit ou non cette Code dont Herman rapportait qu'elle était toujours fourrée avec Katana, c'était l'hypothétique raison de sa présence qui lui gelait les boyaux. Devait-il s'attendre à quelque farce ignoble ou discours revanchard ? Jude préféra ne pas se rasseoir et s'orienta au son de sa voix, comme pour la toiser de toute sa hauteur au travers de ses bandages.

-La vue est le premier sens que l'on nous apprend à perdre, à Shuriken, poursuivait-elle. C'est lié à notre entraînement ninja. Si l'un de mes coéquipiers devait être réellement privé de ses yeux, il saurait déjà y faire. Penses-tu que je sois venue te narguer ? Ce n'est pas du tout mon intention. A moi, la lumière et les couleurs ne me manquent pas. Je ne les ai jamais connues. C'est différent, pour toi. Je ne voudrais pas être à ta place. Pourtant je suis un peu jalouse. Tu m'as déjà vue alors que je dois me contenter de ce qu'on m'a dit de toi. Les autres me décrivent toujours nos adversaires et m'informent de leur position. On ne dribble pas un Waldon comme on dribblerait un Drent. Crois-tu que je te balade ? J'ai toutefois si bien aiguisé mes sens que je peux effectivement jouer au foot, qui plus est en compétition. Voilà pourquoi je suis venue, Jude Sharp. Pour te dire et te prouver que la boîte n'est pas si bien fermée que ça. Je sais que tu ne te feras pas transférer pour autant. On ne s'obtient pas la Royale pour y renoncer si près du diplôme. Même dans cet état, tu vas t'acharner. Disons seulement que je peux t'apprendre à regarder sans tes yeux morts et que personne, si c'est ce que tu souhaites, n'a besoin de le savoir.

Le souffle se tut sans avoir exprimé aucune émotion en particulier. Jude était pétrifié. L'esprit en ébullition, il aurait aussi bien pu la supplier que l'injurier. Son cœur semblait vouloir lui réduire les côtes en miettes. Un sanglot était bloqué au fond de sa gorge si nouée qu'il avait l'impression qu'on l'étranglait. Une foule de sentiments contradictoires s'affrontaient avec une telle violence que ses jambes menaçaient de céder à tout instant. Et avant qu'il n'ait réalisé ce qu'il faisait, ses mains tremblantes partirent à la recherche du corps, là, quelque part devant lui. Il en agrippa les épaules avec un si féroce désespoir qu'il y laisserait certainement de belles marques. La prétendue Code ne se plaignit pourtant pas ni ne tenta rien pour lui faire lâcher prise.

-Ce n'est pas drôle, croassa-t-il. Ça ne me fait pas rire.

Un pouce vint lui caresser le dos d'une main.

-Moi non plus.