Elle tremblotait, mordillait sa chemise nerveusement, tout en roulant des yeux affolés vers le dôme de sable qui les emprisonnait tous les trois. Toujours plaquée contre Gaara, qui tentait de faire comme si de rien n'était, elle serrait convulsivement la cape du rouquin pour l'attirer encore un peu plus près. Elle tremblait trop pour se rendre compte que les mains de son coéquipier, qui l'enserraient toujours, étaient raidies comme celles d'un cadavre. Que Gaara tout entier s'était figé, tel une statue de sel, tétanisé de la sentir ainsi blottie. Ils restèrent ainsi un long moment, sans parler, sans bouger, Gaara figé, elle tremblant dans ses bras, mordant sa manche, fermant les yeux pour ne pas voir le noir absolu dans lequel ils se trouvaient, ne pas penser à leur prison de terre et de rocs.
Il crut qu'il allait rester là pour l'éternité, se changer petit à petit en un bloc de pierre, que le sang ne circulait plus dans ses veines. Ses doigts devenaient blancs et glacés. La seule chose qui semblait encore se mouvoir dans son corps était son cœur, son cœur qui semblait vouloir jaillir de sa poitrine à chacun de ses battements, mais aucun d'entre eux ne semblait efficace. Il ne parvenait plus à bouger. Il ne parvenait plus à penser. Son cerveau partait en lambeaux sous son crâne.
Oui, c'était à ça que cela ressemblait. Quelque chose de chaud. De vivant, tout contre soi, bien trop vivant. Le souffle saccadé contre son cou. Les cheveux qui glissaient le long de son visage pour venir se coller contre sa joue. Le cœur qui battait, mais sûrement pas aussi vite que le sien. L'odeur, un mélange de sang, de sueur, de cuir, de cheveux grillés, de savon, et de ce quelque chose qui n'appartenait qu'à elle. Il n'y avait plus rien à faire. Plus rien à sauver, à déplacer, à voir, pour détourner son attention. Il était piégé. Piégé contre ce corps bien trop humain, bien trop vivant à son goût.
Oui, c'était à cela que ça ressemblait. Ses vêtements contre sa peau. Sa poitrine qui se soulevait. Les mains traîtresses qui lui grattaient la tête, lui promettant un verre de lait s'il se tenait sage. Le sourire faux et trompeur qui lui promettait qu'un jour, ses blessures les plus profondes guériraient. Sa veste de ninja, qui habillait ses immenses épaules si rassurantes, et qui s'ouvrait sur le paquet d'explosifs…
Il la rejeta, brusquement, sans avertissement, la laissant tomber en avant, reculant précipitamment pour venir se coller à la paroi de son dôme protecteur, qui se couvrit subitement de pointes acérées, dirigées vers l'intérieur, dans une réaction épidermique. Durant quelques secondes, Gaara fut intimement convaincu qu'il ne parviendrait plus à respirer, jusqu'à ce que ses poumons prennent seuls le dessus. Après quelques secondes, la main du Jinchuuriki se leva, tremblante, vers son visage, qu'il cacha spontanément. Sa voix faisait encore quelques trémolos quand il murmura, se parlant tout seul :
-Pas un mensonge. Pas cette fois. Ce n'est pas un mensonge. Ce n'est pas un mensonge. Ce n'est pas un…
Il retira sa main, et, encore tremblant, sortit son briquet d'amadou de son paquetage, et alluma la fameuse bougie promise. Natsuhi n'avait réagi qu'en se recroquevillant sur elle-même, dans une attitude qui évoquait fortement son premier séjour dans une sphère de sable. Les pointes, par un quelconque miracle –ou peut-être Gaara contrôlait-il plus ses réactions létales qu'il ne le croyait- l'avaient toutes épargnées. Elle protégeait sa tête, en position fœtale, et ce spectacle arracha à Gaara un long regard où se mêlaient accablement, désespoir, et ce lent venin qu'il n'adressait plus qu'à lui-même.
-Je… Je suis désolé, Natsuhi, je…
Elle resta là, tremblante, sans rien dire, des larmes ruisselant sur son visage, et Gaara faillit ne pas l'entendre quand elle murmura :
-Ne me laisse pas… S'il te plaît… Ne me laisse pas…
Quelque chose se mit à fondre. La honte dégoulina comme du blanc d'œuf depuis le sommet de son crâne. Il en avait dans la nuque, dans le dos, elle lui couvrait les épaules, se glissait sous sa tunique. Elle se teinta de rouge en rencontrant la colère, qui montait de son ventre, se faufilait dans ses veines et ses nerfs pour donner naissance à sa seule pensée cohérente depuis un nombre infini de minutes.
Tu ne me manipulera plus. Tu es mort. MORT !
Sa main rampa vers elle. Il ignora les avertissements, les mises en garde. Sa vision se rétrécit à un tunnel rouge, au centre duquel il n'avait plus qu'un but à atteindre. Il devait y arriver. Il devait y arriver. Il saisit son poignet. Ses doigts à elle se refermèrent autour du sien, comme cinq petits crampons. Il sentit sa peau, sa chaleur, son pouls qui palpitait sous son index. Cette fois, ce n'était pas un mensonge. Ce n'était pas un mensonge. Il analysa la texture de ses ongles, la petite cicatrice qu'elle avait en travers du majeur, la moiteur de sa paume. Avec une sorte de lente fureur, il détailla chacune de ces petites choses qui le terrifiaient, puis les laissa s'emboîter les unes avec les autres, comme les pièces d'un puzzle. Il saisit son autre main, et n'osa pas aller plus loin. Une maudite chose à la fois.
-Cause-moi…
Elle avait marmonné ces mots, mâchouillés avec son morceau de chemise tellement imprégné de salive qu'il semblait avoir été trempé dans une mare. Gaara en fut abasourdi. Il pensait même qu'elle n'arriverait plus à parler avant qu'il n'ait levé le bouclier de sable.
-Hein ?
-Parle, dis quelque chose, demanda-t-elle d'une voix plus claire, retirant le bout de tissu de sa bouche.
-Euh… Je veux bien… Mais… Quoi ?
-N'importe quoi… Parle moi de quelque chose… De ton Naruto, là, par exemple… Que j'arrête de réfléchir…
-De… De Naruto ?
Naruto. Ça… Ca ne semblait pas trop difficile. Il en avait déjà parlé à Kankurô, de Naruto. Ça, oui, il pouvait en parler. Ce serait même sûrement réconfortant pour lui de parler de Naruto dans un endroit pareil.
-… C'était un ninja du pays du feu. Je l'ai rencontré quand nous sommes partis en guerre contre eux. Je… A l'époque, je n'étais pas comme maintenant. J'étais… C'est difficile à expliquer, mais je n'étais pas quelqu'un de bien. Je voulais la peau de ses amis, et lui tentait de les défendre, mais il était comme moi. Il était comme moi. C'était le porteur d'un démon lui aussi, mais il avait plein d'amis, énormément…
Et Gaara parla. De Naruto, de ses amis, de ce combat qui les avait opposés, de ce qui en avait résulté. De ses espoirs et de ses craintes pour cette nouvelle vie qui semblait s'ouvrir devant lui. Et, peut-être grâce au son de sa propre voix, grave, un peu rauque, il s'apaisa doucement. Il ne parla pas du passé, ni de la folie, surtout pas, mais parler de Naruto, c'était facile. C'était libérateur.
Il ne se souvint jamais exactement du moment où il avait commencé à se détendre. A s'habituer à sentir cette chose chaude, bien trop vivante, si proche de lui, passant outre toutes les barrières de protection invisibles qu'il avait établies durant toutes ces années. Mais ses mains cessèrent de ressembler à des serres. Il cessa de serrer ses poignets si fort qu'il devait en couper la circulation, pour réduire son étreinte à un contact contre sa peau si chaude. Il se surprit soudain à caresser de son pouce le dos de sa main.
S'il te plaît… Que ce ne soit pas un mensonge …
Oui. Il était fou, sûrement. Sûrement encore au moins un peu. Mais… Aligner deux pensées était pour Natsuhi un exploit dans ces conditions. Et le fait même qu'elle ait pensé qu'il était fou lui prouvait que les paroles de ce dément la calmaient un peu. Il parlait de ce Naruto comme d'un saint. D'un être dont irradiait une lumière presque divine. Ça ne pouvait être que les paroles d'un fou… Et pourtant cette voix, ces mots, faisaient se calmer son cœur. Elle commençait à penser qu'elle pourrait survivre.
-J'ai su par après qu'il n'avait pas connu ses parents, continuait Gaara. Je me demande moi comment ça se serait passé si je n'avais pas connu mon père. Je crois que j'aurais préféré.
Natsuhi arrêta ses pensées immédiatement, sentant là l'approche d'un terrain glissant. Le dôme de sable sembla se faire bien plus menaçant, en l'espace de quelques fractions de secondes, et la sueur se remit à couler dans son cou. Mais Gaara ne semblait pas amorcer la moindre perte de contrôle sur lui-même. Pas de regards de panda mal-luné, pas de tremblements incoercibles dans les mains. Il semblait juste extrêmement, douloureusement triste, un peu comme ce soir-là où elle les avait envoyés paître, lui et son thé.
-Je… Je ne l'ai pas connu, le mien. Il est mort quand j'étais toute petite. Je n'ai connu que ma mère. Elle est morte quand j'étais petite…
-Ta mère…
Quelque chose passa dans ses yeux, un peu effrayant, un mélange de fiel, de culpabilité, de regrets. Gaara eut un murmure, s'adressant à moitié à lui-même.
-Je l'ai tuée, et je ne l'ai même pas connue…
Et Natsuhi comprit qu'il parlait de sa mère à lui. Un frisson parcourut son échine. Alors les rumeurs… Les rumeurs étaient fondées ?
-Elle me haïssait, murmura-t-il, à l'intention de personne en particulier. Je suis né, et elle est morte.
Un soupir s'échappa des lèvres de Natsuhi. Ah, alors sa mère était morte en le mettant au monde… Les rumeurs exagéraient, comme d'accoutumée. Mais pourquoi disait-il qu'elle le haïssait ?
-Tu…
Il lâcha son poignet droit, resserrant sa prise sur le second avec une brutalité soudaine, leva brusquement sa main libérée, paume vers elle, lui demandant le silence. Ses doigts tremblaient légèrement. Elle se tut, un mince début de panique s'insinuant le long de ses côtes. Sa respiration retentit quelques instants, sourde, puis se calma progressivement. Quand il reprit la parole, sa voix ne le trahissait presque plus. Presque.
-Je… Je ne préfère pas parler de ça, s'il te plaît.
-Co… Comme tu veux, bredouilla Natsuhi d'une toute petite voix.
-Je ne suis pas quelqu'un de très recommandable, tu sais…
-Je sais…
-J'ai tué des tas de gens, et j'y ai même pris du plaisir.
-Il… Il paraît.
-Mais c'est fini. Plus jamais. Plus jamais en son nom. Elle ne le mérite pas.
En son nom ?
-Je suis désolé, murmura-t-il. Penser à elle, c'est… Difficile.
Au nom de sa mère ?
Son visage se ferma, l'espace d'un instant, et Natsuhi crut qu'il ne lui parlerait plus. Plus jamais. Puis il redressa la tête vers le sommet de leur sphère de sable.
-J'ai tué tant de gens. Je n'arrive plus à les compter. De temps en temps, un visage me revient, mais je ne sais même pas leurs noms. Pendant tout ce temps, j'ai cru que je ne pouvais pas vivre autrement. Qu'on ne pourrait pas m'aimer à cause de ce que j'étais. Alors je me vengeais. Mais ça me faisait encore plus mal. Naruto… Naruto est la preuve vivante, pour moi, qu'on est ce qu'on fait. J'arriverai au sommet. Et je ne serai plus un monstre, pour personne. Je serai le Kazekage.
Natsuhi eut un hoquet de surprise en entendant cette déclaration audacieuse, et résolue à la fois. Il énonçait un fait, non une ambition. Un jour, je serai Kazekage, sans conditionnel, ni alternative. Durant quelques secondes, elle s'effraya en imaginant le Gaara qu'elle s'était si longtemps imaginé au pouvoir, et puis l'image de celui qu'elle avait appris à connaître s'interposa. Celui qui lui tendait la main avec l'ombre d'un sourire, et qui se donnait du mal, tellement de mal, pour changer. Et, lentement, l'expression étonnée se mua en un sourire sincère. Non seulement, la démarche semblait le pousser de l'avant, loin de cet horrible passé qu'il traînait, mais de plus, s'il parvenait à en faire définitivement abstraction, il remplirait certainement son rôle à la perfection.
Gaara. Kazekage. Cette fois, les mots semblaient bien coller l'un à l'autre, comme s'ils étaient faits l'un pour l'autre. Et Natsuhi se surprit à penser que Gaara pouvait devenir le meilleur Kage que Suna ait jamais connu…
