Stiles savait qu'il ne se trouvait pas là où il devrait être, mais il n'avait nulle envie de retrouver le monde réel. Il avait conscience de son corps plus qu'endolori, de ses muscles fatigués, de sa sensibilité physique exacerbée par chacune de ses blessures. Ici, dans sa propre tête, ça allait. Il savait les choses sans avoir à les ressentir. Du pain béni pour ce jeune homme qui avait passé ces derniers jours à souffrir de mille et unes manières. On lui disait qu'il devait « se préparer », arguant le fait qu'il devait s'habituer au traitement qu'on lui imposait s'il voulait survivre. On lui avait dit que ce serait dur, mais nécessaire. Stiles n'était pas d'accord. Pourquoi aurait-il à subir quelque forme de torture que ce soit pour quelque chose qu'il ne désirait pas ? Parce qu'on avait décidé de le considérer comme s'il ne valait guère plus qu'un objet. Un objet suffisamment précieux pour qu'on le garde prisonnier, mais un objet quand même.

Alors il apprécia grandement cette idée de ne rien sentir, de marcher sans difficulté, de respirer cet air pur qui n'existait pas vraiment. Le décor dans lequel il évoluait était idyllique : il ne faisait pas froid, le soleil semblait faire luire le feuillage on ne peut plus luxuriant des arbres de la forêt. C'était toujours la même, celle de Beacon Hills à la différence que cette fois-ci, Stiles voyageait de jour en son sein. Ses jambes marchaient depuis un moment sans lui faire ressentir la moindre fatigue. Il rêvait presque éveillé avec tous les avantages de ce fait, sans les inconvénients. Il s'agissait d'un petit bonheur qu'il mourait d'envie de conserver. Il était passé à deux doigts de la mort… Pourquoi donc ne pas profiter de ce cadeau que la vie lui offrait ? Il ne voyait pas cela comme un moyen qu'avait trouvé son cerveau pour le « récompenser » de son étonnante résistance… Mais presque.

Le fait est qu'il ne souhaiterait se réveiller pour rien au monde tant il adorait ce qu'il faisait à l'heure actuelle. Il avait droit à un peu de repos, non ? Il ne savait plus ce qu'était un sourire mais la sensation de chaleur qui réchauffait son cœur s'en rapprochait. Sans doute n'oublierait-il jamais la façon dont on l'avait traité, mais il apprendrait certainement à vivre avec. C'était ce que ce petit moment de douceur et de tranquillité lui faisait croire. Espérer était-il un mal ? Stiles n'en avait pas l'impression. Il ne désirait pas mourir, mais vivre en restant axé sur les souffrances qui lui avaient été infligées lui donnerait plus l'impression de simplement survivre qu'autre chose. Or, ce n'était pas ce qu'il voulait. Bien que les choses ne seraient certainement plus jamais comme elles l'avaient été jusqu'alors, il voulait tenter de recréer un simulacre de normalité. Quelque chose qui l'aiderait à rebondir.

Mais Stiles perdit peu à peu le semblant de sérénité qui l'embaumait jusqu'alors. Pourtant, rien autour de lui n'avait changé : le soleil continuait de briller dans ce ciel dépourvu du moindre nuage et la forêt lui apparaissait toujours aussi accueillante. Pourtant, une certaine angoisse monta en lui sans qu'il puisse la contrôler.

Il avait soudainement l'impression de ne plus être complètement seul dans cette création de son imagination. Troublé, il se tourna, regarda tout autour de lui sans cesser d'avancer. Qu'était-il en train de se passer ?

La nuit se mit à tomber à une vitesse incroyable, si bien que la chaleur dans sa poitrine diminua, fut remplacée par un froid particulièrement désagréable. Stiles fixa le ciel : où était passé le soleil ? Qu'est-ce que la lune faisait là ? Le voile bleu sombre du ciel se retrouva piqué par des étoiles apparaissant ici et là, de tous côtés. Elles le mouchetèrent comme si une aguille très fine cherchait à percer ce ciel si étrange. Stiles n'avait en tout cas jamais rien vu de pareil.

Enfin, c'est ce qu'il se dit jusqu'au moment où le voile nocturne prit l'exacte apparence du ciel lors de ce fameux soir où il avait frôlé la mort. Stiles le sentit : chaque étoile était au même endroit, il reconnut d'ailleurs l'emplacement précis de celle de sa mère sans pouvoir expliquer comment il pouvait affirmer une chose pareille. Il savait juste que l'un de ces points, l'un des plus lumineux… C'était elle. Il s'agissait là d'une sorte d'instinct, de quelque chose qu'il savait ne pas pouvoir contester. Pourtant… Il savait la réflexion particulière, bizarre, impossible. Mais impossible pour lui de se mentir : il avait en lui la certitude que ce qu'il pensait était juste.

L'angoisse sourde qui le prenait gagna rapidement en puissance jusqu'à le convaincre d'une chose : il n'était pas là sans raison. Son esprit ne l'avait pas envoyé dans cette forêt imaginaire pour le laisser se reposer, le récompenser pour sa résistance désespérée – et involontaire. Non, c'était autre chose. Stiles identifia rapidement une sorte de vide en lui, un vide qui commençait déjà à lui grignoter le cœur. Il était incomplet, il… Lui manquait quelque chose. Nouvel éclair de lucidité.

Pas quelque chose, mais quelqu'un.

Ses jambes lui firent prendre une direction précise, différente de celle dans laquelle il allait au départ. Il ne les commandait pas : comme mues par une volonté propre, elles agissaient toutes seules. Stiles traversa nombre de sentiers sans s'arrêter. Il reconnut certains endroits, se rappela sans aucun souci de la douleur qui le chevillait au corps à ce moment-là. Son instinct lui fit passer outre. Question de survie. Il y avait un temps pour tout et celui-ci était à l'urgence.

Derek est là, quelque part. Il faut juste que je le trouve. La pensée lui était venue toute seul avec un si grand naturel que Stiles ne le remarqua même pas. Comme si chercher Derek – et pas quelqu'un d'autre – devenait une évidence au fur et à mesure que les secondes s'écoulaient. D'ailleurs, pourquoi aurait-il besoin de le trouver ? La réponse ne lui vint pas, mais il sentit qu'il n'en avait pas besoin. Elle était en lui, c'était tout ce qui comptait.

Le Nemeton finit par lui apparaître avec, à ses côtés, la silhouette de dos mais incroyablement familière qu'il voyait avec une netteté incroyable malgré la nuit devenant noire. Une joie aussi immense qu'indescriptible l'envahit. Derek était là. Il l'avait retrouvé. Ce fait le rendait inexplicablement heureux et… C'était quelque chose qui lui allait parfaitement, comme si son inconscient savait quelque chose que son pendant conscient ignorait. Quelque chose d'important et de difficile à nier car inhérent à leur statut à tous les deux.

- Derek ! L'appela-t-il en souriant.

Aucun mouvement ni aucune réponse du côté de l'ancien alpha qui marchait sans but apparent, la tête légèrement relevée en direction du ciel. Le sourire de Stiles se fana – mais pas son espoir.

- Derek ! Fit-il à nouveau, avec un peu moins d'entrain dans la voix.

Stiles eut le déplaisir de constater que sa voix ne semblait susciter aucune réaction chez l'ancien alpha, lequel avançait de façon aléatoire. Il avait vraiment l'air perdu. Stiles fronça les sourcils : un loup-garou, de ce qu'il en savait, était pourvu d'une ouïe extrêmement développée. Comment pouvait-il ne pas l'entendre ? Stiles accéléra le pas et se mit carrément en travers de son chemin.

- Derek écoute, je sais que ça peut être marrant de faire semblant de pas…

Mais il lui passa à travers, le coupant dans son élan quelque peu agacé. Derek passa à travers le corps immatériel de Stiles. Il ne l'avait toujours pas vu, ni entendu. Le cœur de l'hyperactif se mit à battre à toute allure et, trop perplexe pour réfléchir, il piqua un fard et entreprit de le retenir en lui attrapant l'épaule.

Celle-ci se déforma dans un nuage de fumée, glissant entre ses doigts fins jusqu'à reprendre sa forme quelques secondes plus tard.

Stiles devint blanc comme un linge et ressentit un malaise aussi soudain qu'inexplicable.