Éric VINCENT

WIB

© Éric VINCENT. 2022

Fanfiction, d'après l'œuvre Harry Potter, de JK

Ne peut être soumis à la vente.

Photo de la couverture : générée par A.I

Chapitre 1 : le bâton d'argent

En ce jour de Toussaint 1981, héritage religieux du Christianisme, les vivants rendaient hommage aux disparus. Les cimetières se couvraient de fleurs, surtout des chrysanthèmes multicolores sélectionnés pour résister aux outrages de l'automne glacé et pluvieux. Le silence, propice à la prière ou au recueillement, régnait en maître. Les automobilistes londoniens retrouvaient leur civilité et s'abstenaient d'user de leurs avertisseurs sonores.

Seul dans sa vieille Austin Morris, modèle 1961, Orion ne dérogeait pas à ses habitudes et écoutait de la musique à tue-tête. Il tournait le bouton des stations FM, jusqu'à satisfaction. Il pilotait son antiquité à quatre roues d'une main de maître, abaissait ou levait son clignotant à l'ultime seconde et changeait de direction avec nervosité. Il se moquait d'agacer les autres usagers de la route, car son rituel n'obéissait qu'à une seule règle : sa sécurité. En dépit de ses rouages vieux de vingt ans, le véhicule se pliait à son gymkhana et menait le policier du commissariat à son domicile en une petite heure et quart, soit une bonne demi-heure de trajet supplémentaire. Après tout, soixante-douze heures de garde et d'interventions variées valaient bien quelques détours.

Il donna un coup de volant brusque et contrôla ses rétroviseurs. Assuré de ne pas être suivi par un malfaisant aux intentions criminelles, il put enfin s'adonner à son activité favorite. Il trifouilla l'autoradio. Juste avant de toucher à la mollette, il lança à la cantonade :

– Vais-je traiter un gros dossier au commissariat ?

La station choisie au hasard balança « Another one bites the dust », de Queen. Le sergent Centuri lut une réponse éloquente dans le hit du groupe mythique : il serait convié à enquêter sur une affaire d'envergure comme un meurtre, un carambolage, voire un crash aérien. De quoi montrer d'autres compétences que ses qualités de plongeur et de sportif accompli. Même si cela impliquait des souffrances pour autrui, il savourait cette éventualité à l'avance.

Il tenta une nouvelle question, ciblant une prédiction plus pertinente. Avant tout, il vérifia l'avenue sur laquelle il s'engageait. La circulation était fluide, à défaut d'être clairsemée.

– Un changement prochain pour ma vie personnelle ? suggéra-t-il.

Nouveau tour de bouton. Le programme jouait « Looking for clues », de Robert Palmer.

– Une recherche d'indices hors du cadre professionnel ? C'est… inhabituel. Comment dois-je le comprendre ?

Clignotant, virage nerveux à gauche et il déboula dans une rue marquée par un panneau frappé du nom de la ville : Little Whinging. La nuit tombait, les citadins se faisaient plus rares, déjà réfugiés dans leurs foyers. Il divisa sa vitesse par deux à l'approche d'un carrefour très accidentogène. Une fois engagé, il reprit son manège, sur une tonalité plus affective, voire romantique :

– Une femme pense-t-elle à moi ? lança-t-il, les yeux pétillants.

À vingt-cinq ans, bâti comme un guerrier sparte, avec un visage imberbe, avenant, coiffé d'une cascade de cheveux bruns, longs et bouclés – un sujet de discorde avec son chef –, le jeune adulte ne laissait jamais la gent féminine indifférente. L'intérêt suscité chez les hommes n'était pas en reste. Son sourire désarmait plus d'un prévenu et son regard émeraude forait les âmes avec bien plus d'efficacité qu'un détecteur de mensonges. Une femme éprise de lui, c'était le service minimum. « You drive me crazy », de Shakin' Stevens, illustrait le propos sans ambiguïté.

Il explosa de rire. Quelle que soit la personne, il la rendrait folle, sans aucun doute. Même celle qui le connaissait comme sa poche. Elle fut l'objet de sa dernière interrogation.

– Des nouvelles de la famille ? questionna-t-il sans conviction.

Un retour à la première station le glaça des pieds à la tête, au point où l'Austin fit une embardée. Orchestral Manœuvre in the Dark jouait les dernières mesures d'Enola Gay. Ce groupe vivait un succès planétaire. Leur titre se consacrait au bombardier américain ayant largué la bombe atomique sur Hiroshima, le 6 août 1945. Insensé. Terrifiant. Les siens risquaient-ils l'anéantissement ? Nouveau frisson.

– Il est 18 heures. Les informations vous sont présentées par Adrian Tucker.

– Aujourd'hui, un phénomène incompréhensible a eu lieu sur toute l'Angleterre. Des chouettes, des hiboux ont été observés dans tout le pays alors que ces volatiles ont des mœurs nocturnes. Les ornithologues consultés n'ont pas pu fournir d'explications logiques mais supposent que ces concentrations inouïes sont liées aux pluies d'étoiles filantes visibles en plein jour, bien que les Perséides soient déjà passées. Selon Peter Woodpecker, leader de la ligue de protection des oiseaux, les volatiles ressentent une catastrophe naturelle à venir, comme l'imminence d'un météore ou…

Une pression sur l'interrupteur cloua le bec du journaliste. Le conducteur n'avait aucune envie de gâcher sa soirée avec des désastres ou des balivernes. Ses collègues ressasseraient assez les informations au bureau ou sur le terrain, dès les premières heures de boulot.

Il atteignit la rue Privet Drive aux maisons mitoyennes, clonées et parqua sa voiture au numéro 7. Il coupa le contact, prit son baise-en-ville et sortit de l'auto. Il verrouilla les portières, actionna les poignées par sécurité une demi-douzaine de fois, de chaque côté. Sécurité, tic compulsif ou déformation professionnelle ? Un peu des trois ? Il posa les doigts sur sa boîte aux lettres et suspendit son geste. Il leva le bras, secoua la main et dit :

– Bonsoir, monsieur Dursley.

L'intéressé, occupé à houspiller un chat planté sur le mur de son jardin, ne lui rendit pas ses salutations. Était-ce à cause de son indéfinissable accent, de sa voix aux tonalités adolescentes ou juste parce que son voisin était un indécrottable rustre ?

– Allez, ouste ! ronchonnait l'imposant patron de la Grunnings.

« Abruti ! » songea le policier. « Trop impoli pour me rendre mon salut, passe encore… mais agressif avec cette pauvre bête qui n'a rien fait, franchement ! Ce crétin abyssal dépasse l'entendement. Mon bonhomme, si j'agitais ma plaque de flic sous ta moustache, tu changerais d'attitude et tu te tiendrais à carreaux ! »

Hélas, il était hors de question de lâcher une information sur son job. Prudence et vigilance étaient ses leitmotivs. Il renonça à obtenir un signe positif de Dursley, sourit face à la sérénité du chat tigré et introduisit sa clef dans la serrure de la boîte en zinc. Le postier avait laissé une missive, la veille. Il s'en empara, lut l'adresse de l'expéditeur et se décomposa. Thames Water, la compagnie des eaux. Une facture ?

Il décacheta l'enveloppe. Il extirpa deux lettres. La première, redoutée, redoutable, lui asséna un direct au foie. Il posa ses yeux dans l'encadré en pied de page. 450 livres sterling. Pour deux mois de consommation. C'était juste pharaonique. La somme équivalait à son salaire mensuel. Il repoussa la douloureuse et parcourut le second feuillet.

« Cher monsieur Centuri,

Nous relevons que vos consommations excèdent très largement le cubage moyen d'un logement de type studio et d'une cellule familiale unitaire. »

Il vivait dans un recoin au rez-de-chaussée de la maison des Browning et était célibataire, sans enfant. Il poursuivit :

« Dans cette optique, nous vous invitons à adopter la mensualisation et à faire appel aux services d'un plombier assermenté pour détecter une fuite dans votre installation.

Cordialement. »

Il enfourna les deux feuilles dans la poche de son cuir, referma la boîte aux lettres et se dirigea vers la porte d'entrée. Un claquement le fit sursauter. Dursley venait de rentrer chez lui. Le chat, juché sur son perchoir, ne cillait pas, imperturbable.

Le logement d'Orion n'avait rien de folichon. Monsieur et madame Browning l'avaient aménagé avec le strict minimum : une kitchenette miniature avec un évier métallique, un réfrigérateur encastré, une plaque de cuisson électrique, le tout dans un meuble en formica. Tout était d'occasion, de troisième ou quatrième main. La salle de bain, un mouchoir de poche, était composée d'une baignoire sabot étriquée, d'un lavabo et de toilettes. Hormis cet aménagement, rien d'autre à signaler. Ce n'était pas un meublé, avait précisé l'annonce. Orion n'avait qu'un coffre à vêtements et un matelas pliable qu'il roulait chaque matin pour le dissimuler dans l'unique placard intégré. Aucune télévision, commode ou literie. La décoration brillait par son absence totale sur les murs peints en bleu pétrole. La seule concession à la privation d'électroménager moderne : un téléphone à cadran, couleur crème, posé à même le sol. Le commissariat devait pouvoir le mobiliser en cas d'urgence. Le poste téléphonique était le seul indice contredisant un déménagement récent ou à venir.

Il retira son blouson et l'accrocha à la patère de l'entrée. Puis, suivant une sorte de rituel, il ouvrit son réfrigérateur. Pas de denrée : tout était normal. Il contrôla le placard adjacent : les réserves avaient fondu comme neige au soleil. Il poursuivit son périple dans la salle de bain, mit la bonde en place dans la baignoire et tourna les deux robinets.

La vapeur envahit la pièce aveugle et mal ventilée. Orion se dévêtit sans hâte et plia ses vêtements avec soin. Il les déposa sur le bord de la vasque. Il se contorsionna dans le bain avec délectation et laissa l'eau couler jusqu'à plus soif. Lorsque le niveau idéal fut atteint, il stoppa les jets. Il soupira et sourit. Si ses collègues le voyaient, lui, un policier plongeur de l'équipe fluviale, immergé dans la Tamise trois ou quatre fois par semaine, se satisfaire d'une trempette d'un hectolitre chaque soir, ils le prendraient pour un fou. Ou pour un poisson.

Il enfonça sa tête dans le liquide et le monde du silence s'imposa à ses sens. L'isolation fit son ouvrage, il se détendit, les vicissitudes de la vie citadine s'estompèrent. Les secondes s'égrenèrent, la paix s'ancra. Ses paupières s'abaissèrent.

Lorsqu'il rouvrit les yeux, le bain était frais, les murs étaient exempts de condensation. Plusieurs heures s'étaient écoulées. Un bruit venait de le tirer du sommeil. Il tendit l'oreille. Des murmures, venus de la rue. Il sortit de l'eau, s'empara d'un drap de plage aux couleurs rouges et blanches d'un célèbre soda, le noua autour de sa taille et rejoignit la pièce unique. Il coupa le plafonnier et se posta près de la fenêtre.

« Tiens ! Un relais électrique a sauté. Une partie de la voie est plongée dans l'obscurité. »

Il plissa les yeux et distingua deux silhouettes en pleine discussion. Il perçut de l'inquiétude et de la sérénité. Tout à coup, le moteur d'un engin déchira le silence. Le bruit alla en croissant, comme si la source se rapprochait. Il y eut un crissement de pneus dû au freinage. Selon le ronronnement de la mécanique, c'était une moto quatre temps.

« Mais par où est-elle arrivée ? » se surprit-il à penser.

Pas d'une des deux extrémités de la rue, parfaitement éclairées. Un vrai mystère. Il concentra sa vision et les contours des protagonistes se précisèrent. Il n'en crut pas ses yeux. Les deux premiers, un homme et une femme d'âges avancés, n'avaient rien d'extraordinaire, hormis leurs accoutrements excentriques, vestiges d'Halloween fêté la veille.

Mais le troisième larron, descendu de sa monture, n'avait rien de standard. Il toisait dans les trois mètres et quelques ! Cet individu explosait le record de Richard Waldow, américain enregistré comme l'homme le plus grand de tous les temps. L'inconnu était si massif que ses acolytes avaient l'air de poupées.

– Bon sang ! Je n'ai jamais vu un géant pareil ! Mais d'où sort-il ?

Le jeune homme n'en revenait pas. Il capta des éclats de voix, des grognements. Il fut sur le point d'aller chercher son arme de service dans le holster fixé à son blouson lorsqu'un détail lui fit changer d'avis. Il colla son nez à la vitre glacée. Le monstrueux bonhomme tenait un paquet dans ses bras. Il le déposa sur les marches d'une maison. Le policier frissonna et marmonna :

– Que faites-vous ? Pas chez les Dursley ! Pas chez eux ! Non… Ce n'est pas ce que je pense ? On dirait un lange !

Il était prêt à sauter dans ses baskets pour en avoir le cœur net lorsque le petit groupe recula et se fondit dans l'obscurité. Il expira et inspira. Il ressentit une vague déferlante de tristesse, d'abattement. Le titan en était la source. L'invasion émotionnelle le déstabilisa. Le motard fit pétarader sa monture, grimpa et disparut aussi mystérieusement qu'il avait fait irruption. Il ne restait plus que l'homme et la femme. Le policier le vit tendre le bras et recracher de la lumière vers la douzaine de lampadaires éteints.

– Quoi ?! Mais qu'est-ce que…

Il tomba à genoux, stupéfait. Le vieillard, accoutré avec une robe, manœuvrait un petit bâton argenté. À chaque pression, une boule lumineuse s'échappait de l'objet, volait vers l'éclairage public éteint et le réactivait. À chaque rallumage, l'objet devenait plus net. Il avait l'air d'un briquet tempête mais plus étroit et bien plus allongé. Il n'existait aucune télécommande de la sorte dans les forces de police ou dans les compagnies d'électricité. À défaut d'être logique, une seule explication lui traversa l'esprit :

– C'est… de la… sorcellerie !

La rue reprit son aspect initial. La cervelle d'Orion frisa l'ébullition : si le bâton magique régurgitait la lumière, il l'avait avalée à leur arrivée, tandis qu'il dormait à poings fermés dans son bain refroidi. Cet outil était fantastique ! Que n'auraient-ils pas donné, lui et ses collègues, pour en posséder un et l'utiliser lors d'opérations nocturnes ! Pour se ménager une dose de discrétion ou plonger des criminels dans l'obscurité, juste avant un assaut. C'était juste merveilleux ! D'où sortait-il son briquet ?

Le temps de s'extasier et il fut incapable de distinguer la femme âgée. Il revit la silhouette féline du chat qui avait provoqué l'agacement de Vernon Dursley. Quant au vieux bonhomme, il esquissa un pas dans l'ombre du mur et devint invisible à ses yeux perçants. Un craquement ponctua la disparition. Le policier eut beau scruter, la rue était déserte. Les visiteurs s'étaient volatilisés. Ne subsistait que le linge posé devant la maison.

Le locataire ne tint pas plus longtemps et enfila ses frusques. Trente secondes plus tard, il quitta son habitation et affronta la nuit fraîche. À pas de loup, il approcha du 4 Privet Drive. Touchant au but, il s'agenouilla et écarta le tissu avec précaution.

– Oh… murmura-t-il.

L'émotion l'étreignit jusqu'aux tréfonds de son âme. Il y avait un bambin âgé d'une année, tout au plus. Il dormait à poings fermés, paisible. Une lettre dépassait de la couverture, mais elle était cachetée et coincée dans la main du nourrisson. Le sergent ne pouvait pas s'en emparer sans le réveiller.

Le petit avait une cicatrice en forme d'éclair sur le front. Elle était fraîche, limite sanguinolente.

« Pas plus de deux jours » songea le policier. « Quelle arme, quel objet peut produire une marque semblable ? »

Il se redressa et s'interrogea sur la conduite à tenir. Avec le froid et l'humidité ambiante, le petit allait périr. C'était inévitable. À moins que…

Il vérifia l'étoffe. En dépit de sa minceur, elle était chaude. Il l'ajusta pour bien couvrir l'être fragile. Avec sa bouille ronde d'ange, ses cheveux de jais indisciplinés, il était à croquer. Orion resta accroupi, fasciné, l'esprit embrumé. Sa main effleura la tignasse en bataille, les joues rosies par l'air frais. Il fit un effort pour se raisonner mais l'ébahissement surpassa sa raison. L'humain en miniature avait besoin de lui, de protection. Dans un état second, comme sous l'emprise d'une drogue, il imagina qu'il devrait frapper à la porte des voisins. Il suffisait de tambouriner jusqu'à ce qu'une lumière s'allume, de se carapater jusqu'à son domicile et d'espionner leur réaction. Dans l'idéal, il valait mieux que ce soit la femme qui découvre le bambin. La jeune mère n'abandonnerait jamais une créature sans défense dans la rue. Mais… lui, là, seul. Pourquoi ne pas le prendre et le mettre au chaud chez lui ? Personne n'en saurait rien. Vraiment ? Non… Impossible ! La police, ses collègues, s'en mêleraient. Les services sociaux lui raviraient. On ne lui connaissait aucune famille, aucune petite amie. Pas moyen d'inventer un bobard pour expliquer cette arrivée soudaine.

À contrecœur, il retira sa main et se redressa. Il tituba, étourdi par l'afflux émotif. Il esquissa un mouvement en arrière, rompant le lien magique et prit le temps de réfléchir. Il fit le vide en lui, chassa l'image attendrissante du poupon, si perturbatrice. Contrôler son ressenti, cet émerveillement infini l'agitant à chaque fois qu'un bébé croisait son chemin ou pire, son regard. Dominer l'extase.

La logique l'emporta. Les missionnaires inconnus avaient amené un nourrisson au 4 Privet Drive et l'avaient sciemment abandonné. Ils avaient une raison d'agir de la sorte et en secret. Ils avaient jugé inutile de toquer à minuit passé. Il respecta leur choix cruel. Il décida, malgré le déchirement, de ne pas interférer. Son principe inaltérable : ne jamais empêcher le destin de s'accomplir.

Après une ultime pensée emplie de tendresse, il revint sur ses pas. Il sentit une présence. On l'observait. Il tourna la tête et fut convaincu d'avoir aperçu Mrs Figg, une voisine adoratrice de la caste féline, derrière sa fenêtre. Elle n'avait pas raté une miette de la scène.

Il regagna ses pénates. Il fut paralysé au moment de verrouiller sa porte d'entrée. Si le garçon avait besoin de… s'il se réveillait, s'il pleurait… Si…

Sans allumer la lumière, il ouvrit le placard solitaire et prit son futon. Il défit les lacets et le déroula sur le parquet. Il s'empara de son édredon aux couleurs bleutées et l'allongea. Après avoir fouillé dans son coffre à la recherche d'un pyjama propre, il se mit en tenue. Il ne résista pas à l'envie de jeter un dernier coup d'œil par la fenêtre. Le lange ne bougeait pas. Le petit bonhomme était un modèle de sagesse.

« Combats ton désir d'intervention. N'écoute pas ton cœur mais ta cervelle. »

Il gagna sa couche spartiate et s'étendit. Il se couvrit chaudement en réprimant plusieurs bâillements. Il ferma les yeux et les minutes précédentes s'imposèrent à lui. Les personnages hallucinants, la mystérieuse moto, l'enfant à la cicatrice en éclair, l'objet aux boules de lumière : le défilé muta en folle sarabande. Il disciplina son esprit. La pratique régulière du yoga et la méditation avaient de bons côtés. Une seule image persista. L'essentiel, le vital. Le briquet magique se matérialisa dans son cerveau et grossit jusqu'à emplir son champ visuel. Il s'ouvrit et se ferma, éteignant et allumant les réverbères de la rue, un à un, à une cadence régulière, comme un battement de cœur. Le sien. L'introduction du titre « We will rock you », de Queen, pulsa en rythme dans ses pensées. Il trouva le sommeil dans cette symphonie parfaite.

Chapitre 2 : une étrange visite

Le métier de policier réservait bien des surprises, quelques joies et, il fallait en convenir, des périodes d'un ennui mortel. En cette matinée du 5 novembre, le travail affluait mais l'intérêt brillait par son absence.

Depuis un quart d'heure, madame Riverside, une octogénaire d'un quartier vieillot de Londres, lui assénait des histoires à dormir debout.

Selon elle, ses voisins d'appartement, juste en face de Sa porte, sur Son palier, des excentriques habillés comme des as de pique, – sûrement des drogués –, faisaient un foin du diable depuis quelques jours et enchaînaient les visites jusqu'à des heures scandaleuses. Ces individus louches, sans travail déclaré, – des voleurs ou des travailleurs au noir –, avares en paroles, cuisinaient de drôles de plats dans un chaudron noir qu'elle avait vu par le trou de leur serrure, un jour malheureux où ses rhumatismes l'avaient contrainte à se plier en deux. Ces « gens-là » n'étaient pas normaux et il fallait, selon elle, les arrêter sans tarder et les interroger avec un détecteur de mensonges. Elle était sûre des procédures à appliquer, car elle avait une amie dont le petit neveu par alliance travaillait comme gardien dans un zoo. Autant dire qu'il était expert ou presque.

Orion, de prime abord amusé, retranscrivait les propos, à demi atterré, sur le clavier de sa machine à écrire électrique. Un réflexe pavlovien prenait le relais de son esprit, à mille lieues de madame Riverside et ses ragots dignes de la presse people.

L'enquêteur repensait au matin du 2 novembre. Un réveil en fanfare, interrompant de lumineux songes. Les cris de Pétunia Dursley avaient fait office de sirène d'alarme. Orion avait bondi hors de sa couche et s'était précipité près de sa fenêtre. Embusqué, il l'avait observée, ses bouteilles de lait vidées et nettoyées à la main, stupéfaite par la présence d'un nourrisson au pied de sa maison. Le policier avait soupiré : Pétunia, elle-même mère de Dudley âgé d'un an et quelques mois, n'aurait pas le cœur à délaisser un bambin.

La surprise passée, la jeune femme filiforme au cou sans fin s'était agenouillée et emparée de la lettre agrippée par le petit. Elle l'avait décachetée, l'avait parcourue des yeux et avait pâli. Elle avait jeté des regards suspicieux dans toutes les directions, comme si elle s'assurait qu'aucun voisin n'était témoin de la scène. C'est à cet instant que son imposant mari s'était manifesté dans l'entrée, un pot de marmelade dans une main, une cuillère à soupe dans l'autre.

– Pétunia ? Que se passe-t-il ?

Juste avant que son patron de mari n'envahisse l'encadrement de la porte d'entrée, elle avait enfoui la missive dans la poche droite de sa robe de chambre.

– Pétunia ? Mais… qu'est-ce que c'est que ça ?! avait-il prononcé en mugissant sur la fin de la phrase.

– Un bébé, Vernon.

– Je le vois bien ! avait-il répliqué d'un ton encore plus bovin. D'où sort-il ?

– Quelqu'un l'a laissé ici.

– Mais encore ? fit le bonhomme, un ton plus bas et plus suspicieux.

– C'est le fils… de ma sœur.

– Quoi ?! Mais comment diable… ?

– Elle est morte.

– Morte ?

– Ils sont morts.

Orion, en dépit de la distance, entendait leur échange. Si on lui faisait jouer les espions en filature, ce n'était pas sans raison. Son ouïe fine était exceptionnelle. Il prenait conscience du drame vécu par le neveu. Il se retrouvait orphelin et confié à sa tante et son oncle. À un an, il n'était pas au bout de ses peines avec cette famille.

– Morts ? Mais comment ?

– Assassinés par un…

Elle chuchota et Orion ne put entendre la phrase.

– Rentre vite !

– Et Harry ?

– Laisse-le !

– Vernon ! s'offusqua-t-elle, les yeux écarlates, roulant dans tous les sens.

– Ahhhhh ! Entendu ! Mais plus un mot à son sujet et ses parents bizarres ! Compris ?

– Oui, concéda-t-elle, l'air affligé et terrorisé.

Elle ramassa le lange et son contenu. Ils scrutèrent le voisinage, rentrèrent et se barricadèrent. Deux minutes plus tard, le policier percevait une rafale de « Veux pas ! Veux pas ! Veux pas ! » de Dudley, en totale opposition avec l'accueil de son cousin.

– Vous notez tout, hein ?

La question de madame Riverside venait de le ramener au présent. Sonneries de téléphone, grincements de chaises tirées sans précaution, vociférations de prévenus arrêtés sans motif valable, cliquetis d'armes vérifiées et nettoyées à l'infini, aboiements des chefs au moindre faux pas, le cerveau du policier frisa la saturation. Tout s'effaça comme par magie.

Il était sous l'eau, dans l'océan, immergé dans le monde du silence. Son refuge mental. Au centre de cet univers aquatique, l'objet long aux parois argentées. Son capuchon basculait et des centaines de sphères lumineuses convergeaient vers le capteur. L'avaleur les gobait sans que le corps de sa structure n'enfle. Son fonctionnement était un mystère. Une seule explication résonnait comme des bulles éclatées : magie.

– Centuri ! Centuri ! CENTURI !

C'était Murdoch, son chef. Il aboyait, comme d'habitude. Il n'était pas seul mais accompagné de Parker, une jeune recrue débarquée dans le service depuis six mois. Le stagiaire le remplaçait de temps en temps.

– Tu dors ou quoi ?

– Non, chef.

– On t'attend à la fluviale.

– D'accord.

Orion se leva, prit son arme de service et demanda :

– Mon équipement ?

– Déjà dans la camionnette. Tucker et Stanley sont sur le coup, tu es en renfort.

– Qui nous pilote ? Peters ?

– Oui.

Orion se tourna vers la plaignante et déclara :

– Madame, je vous confie aux bons soins du sergent Parker.

– Il est compétent, au moins ?

– Tout à fait ! Soyez rassurée.

Orion déguerpit non sans adresser un geste du doigt à Parker signifiant, sans équivoque, que madame Riverside n'avait plus vraiment toute sa raison.

Il traça à vive allure devant l'enfilade de bureaux et prit l'escalier de service menant au garage souterrain. La camionnette l'attendait, gyrophares clignotant, moteur en marche. L'officier était à l'avant, aux côtés du conducteur. Il grimpa à l'arrière et salua ses équipiers en train de s'équiper avec leurs combinaisons de plongée.

– Tucker. Stanley. Ça roule ?

– Impec ! fit Stanley, toujours optimiste.

– Mouais, ajouta Tucker, moins enthousiaste.

Orion ferma la porte arrière et tambourina sur la tôle de leur véhicule. Le signal du départ. Sirène hurlante, la camionnette s'arracha au sous-sol et fila dans les rues londoniennes.

– On va installer un filin et sécuriser, ajouta Tucker. Avec les précipitations de la dernière quinzaine, la Tamise est en crue. Si on plonge dedans sans cordon, on sera emporté par le courant.

– Tout va bien se passer, répliqua Stanley. Tout se passe de manière impeccable lorsque Centuri est avec nous. Pas vrai, camarade ?

Orion sourit. Il appréciait Stanley. C'était même son collègue favori, un type auquel il confierait sa vie sans hésiter.

Les conditions de plongée s'annonçaient périlleuses. Les flots marron avançaient à près de six mètres à la seconde et charriaient des monceaux de débris végétaux. La pluie tombait drue et un éclair zébra le ciel. Peters, au grade d'Inspector, leur délivra les consignes :

– Une voiture a défoncé le parapet et fait le grand plongeon.

– Pour quelle raison ? s'inquiéta Orion, juste vêtu de sa combinaison, pieds nus.

– Aucune idée. Des témoins ont entendu un claquement. Un pneu qui éclate, je ne vois que cette raison pour perdre le contrôle. Tucker, Stanley, vous vous assurez, vous repérez le véhicule et vous le fixez avec les câbles libres. Si possible sur les points de remorquage de la voiture, au cas où les équipes scientifiques veuillent procéder à des examens approfondis.

– Ah bon ? fit Tucker. Vous croyez que c'est autre chose qu'un accident ?

– On ne sait jamais… lâcha-t-il, songeur. Je n'ai pas envie qu'on nous bassine avec une scène de crime salopée.

– On y va, fit Stanley.

– Pas de risque inutile ! asséna le chef.

Harnaché et encordé, le duo de plongeurs se mit à l'eau, s'enfonça et disparut dans le bouillon infernal. Orion contrôla le déroulement, la main au-dessus des commandes de rembobinage.

– En douceur, fit Peters.

– Pas de souci. Attendez… ça ralentit. Ils sont au fond.

Le matériel était soumis à rude épreuve, l'acier émettait des plaintes inquiétantes. Les treuils se vidaient avec parcimonie. Les gars avançaient à tâtons, tout à leur quadrillage des fonds vaseux. Orion lisait leurs progrès juste en observant le métal en mouvement.

Tout à coup, il sut qu'ils touchaient au but. L'un des filins se figea tandis que l'autre poursuivit son déroulement. S'il en jugeait par les numérotations effectuées sur le quai avant le plongeon, Tucker contournait l'automobile et cherchait le crochet de remorquage opposé.

Un imprévu survint. Le câble de sécurité de Tucker prit soudain trois mètres de déroulé tandis que celui de Stanley resta en place. Orion sauta sur les boutons poussoirs. Le moteur de Stanley démarra et fit son ouvrage, ramenant son coéquipier vers la surface. Mais l'engin de Tucker mugit et se bloqua. Il stoppa la manœuvre, sachant qu'il risquait de sectionner le torse du plongeur.

Au bout d'interminables secondes, Peters vit le masque de Stanley et lui tendit une main secourable. Le rescapé cracha son embout de respiration, bascula son masque et cria :

– La bagnole s'est retournée ! Tucker est dessous, il est coincé !

– Merde ! Centuri… mais…

Le chef n'eut pas le temps de donner un ordre que son subordonné se jetait dans les eaux boueuses, sans sécurité, sans autre protection que sa combinaison. Il disparut dans le bouillon assourdissant, dans l'alignement du dernier filin tendu.

Ses pieds et ses mains se mirent en action. Il résista à la puissance dévastatrice du fleuve anglais. Ses yeux s'écarquillèrent, ses oreilles firent le tri dans la masse de bruits. Il se laissa glisser. Il toucha la vase gluante, désagréable. Les bras luttaient contre les forces démoniaques. Il toucha du métal. À tâtons, agrippé à la tôle, aux vitres, il progressa. Il sentit un orifice dans le verre. Un trou dans le pare-brise feuilleté. La sensation fit écho dans son cerveau d'enquêteur.

« Une balle ? »

Il poursuivit son investigation. Tucker était là, prisonnier, le corps sous le toit du véhicule retourné. Il le rassura en tapotant sur son crâne qui dépassait à peine. Puis, il se glissa sous la carcasse. La couche de sédiments était plus mince, des roches affleuraient. Il prit appui et fit levier pour dégager le plongeur. Il s'enfonça, cherchant le meilleur angle. Quand il y parvint, il s'arc-bouta. Il se tendit de toutes ses forces mais ses efforts furent vains. Tucker était face contre vase, paralysé. Il disposait de soixante minutes d'air, pas plus. Dans cette fâcheuse posture, lui amener d'autres bouteilles de plongée serait stérile : impossible de se raccorder. La seule chance était de fixer les câbles de remorquage et de hisser l'automobile. Sauf que Tucker était écrasé par mille huit cents kilos de ferraille et que ses poumons, ses os ne tiendraient pas jusque-là.

Orion se repositionna. Il n'avait plus le choix. Il prit une profonde inspiration et chassa l'eau par ses branchies apparues sous ses longs cheveux. L'élément liquide le galvanisa. Les interstices entre ses doigts de mains et de pieds se garnirent de peau. Il se sentit revivre. Il banda ses muscles et retourna le véhicule, poussé par les flots.

Le plongeur était inconscient. Orion tira sur la corde de métal à plusieurs reprises. Les hommes restés en surface actionnèrent l'enrouleur. Orion, vidé de ses forces, s'agrippa à son camarade pour profiter du remorquage. Il dut lâcher prise. Une chose s'était emparée de sa cheville, décidée à le maintenir au fond du fleuve. Il livra bataille. Sans succès.

Le courant cessa d'appuyer sur son corps, figé. Une femme aux longs cheveux blonds effleurant ses mollets, l'empêchait de rejoindre ses compagnons. Sa puissance était prodigieuse et ses capacités incroyables. Elle était stupéfiante de beauté et était vêtue d'une tenue couverte d'écailles émeraude, aussi scintillantes que si elle était incrustée de pierres précieuses vertes. Sous sa gorge, elle portait un médaillon bleuté, fixé sans attaches apparentes. Il brillait de mille feux tandis que le tumulte liquide était contenu. Quelques secondes suffirent pour que les éléments s'écartent et qu'un dôme vide ne se forme autour d'eux. Elle relâcha sa proie qui s'affala sur le sol mou. Il se redressa avec précaution. Il ne pouvait pas s'échapper les eaux étaient aussi impénétrables qu'un mur de béton.

Elle s'avança sans que son médaillon ne cesse de luire et parla enfin :

– Orion Centuri !

Elle le connaissait donc. Il répliqua en détachant chaque syllabe :

– Cassiopée Cassini.

Elle sourit. Cinq années ne l'avaient pas effacée de sa mémoire. Il reprit :

– Je ne m'attendais pas à ta visite. Surtout dans de telles circonstances, ici, à vingt mètres des humains. Qu'est-ce qui me vaut cette prise de risque insensée ?

– Je suis venue te délivrer une nouvelle.

– Une nouvelle ? Tu ne pouvais pas m'envoyer une Bulle informative au lieu de transfluider depuis Amphigika ? Tu sais ce qu'il en coûte de rencontrer un Banni ?

Sa dernière remarque se teintait de menace.

– Je connais la Loi.

– C'est d'autant plus aisé que le nombre de ses articles se réduit comme peau de chagrin, ironisa-t-il. Le Conseil des Sages pratique toujours l'exclusion à la moindre incartade, je suppose ?

– Toujours. Et je refuse de la voter.

– Quelle démocratie ! Sept sages inamovibles, sept votes immuables. Amphigika, refuge des sorciers Atlantes, est devenue une ignoble dictature.

Son regard se fit plus dur et il questionna :

– Combien en reste-t-il ?

– Moins de quatre mille. La part de réincarnation sans magie ne cesse d'augmenter.

– Ce n'est pas une raison pour expulser les non sorciers. C'est plus que stupide, Cassiopée. C'est inhumain. J'en reviens à ma réflexion initiale : le Conseil agit en despote.

– Alors, reprends ta place parmi les tiens et mets fin à cette aberration !

– Je ne peux pas.

Il lui tourna le dos et ajouta d'un ton sans appel :

– À ma renaissance, j'ai pris la décision de renoncer à la magie. J'ai, de fait, été banni. Cette vie, parmi les humains, sera la dernière. Douze mille années d'existence, près d'une centaine de vies, presque autant à combattre pour la survie de notre peuple. C'est assez. Je ne me réincarnerai pas une nouvelle fois.

Elle s'approcha de lui. Ses tympans se mirent à pulser. Elle murmura :

– Porte ton médaillon, s'il te plaît.

Il se retourna. Elle lui tendait un objet noir.

– Jamais ! s'emporta-t-il. Débarrasse-toi de cette horreur ! Jette-la dans la forge magique !

– Il t'a choisi et si tu ne le portes pas, il dépérira.

– Jamais, tu entends ? Jamais ! Plutôt m'arracher le cœur que de toucher cette monstruosité ! Rends cette… chose maléfique à Alcyone.

– C'est impossible.

– Pourquoi ?

Elle frémit, ses yeux s'emplirent de larmes.

– Quoi ?

– Alcyone Tauri est mort.

– Ce n'est pas comme si cela n'était jamais arrivé. Il avait quoi… voyons… oui, c'est ça : 117 ans. Son heure était venue. Il va se réincarner.

– C'est fait.

– Bien. Et ? Et… non… ne me dis pas que…

L'impensable se fit jour dans son esprit.

– Son âme est stérile. Son médaillon historique ne l'a pas reconnu comme sorcier. Aucun autre n'a convenu.

– Merde… lâcha le flic dans un anglais bien londonien.

Si le gros mot n'avait pas de correspondance, ni de sens dans la langue amphigikienne, Cassiopée capta le désespoir qu'il recelait. Orion était abattu.

– Ils ne l'ont pas jeté hors de la cité, quand même ?

– Si.

– Bon sang ! Mais même s'il n'a plus ses pouvoirs magiques, Alcyone conserve ses connaissances et peut former un nouveau fabricant de médaillon. Son savoir est ir-rem-pla-ça-ble !

– Je sais.

– C'est Major Ursuli qui est à l'origine de ce suicide programmé ? suggéra-t-il.

Elle baissa le regard.

– Tu connais la réponse.

– Les autres ont suivi, comme toujours. Sauf toi et Coxa Leoni, ma remplaçante.

– Un vote immuable. C'est pour mettre fin à cette situation insensée que tu dois revenir. Tu es le seul qui puisse stopper l'hémorragie des médaillons. Sans la présence d'un Maître, le stock va dépérir.

Orion soupira.

– Je ne reviendrai jamais, je te l'ai dit. Ma présence n'empêchera pas la dégénérescence des nôtres. Je ne sais pas expliquer cette épidémie, cette croissance de stérilité, mais elle n'est pas due à la pollution, quoi qu'en dise le Conseil des Sages.

– Ils le croient et sont prêts à déclarer la guerre aux hommes de la surface.

– Ils se trompent de cible, asséna le policier. Ils se feront anéantir s'ils défient les humains. L'extinction sera instantanée. Désolé, Cassiopée, mais c'est la fin.

– Je pourrais te contraindre à revenir, au moins pour préserver les médaillons.

– Je n'en doute pas.

Il jeta un regard connaisseur à l'exemplaire qui luisait sur la poitrine de sa compatriote.

– Du corail bleu avec une inclusion en liquide de Camphruch, si je me souviens bien. L'un des tous premiers d'Alcyone. Sagesse et rapidité, la combinaison idéale pour des sorts efficaces et imparables. Mais si le médaillon noir, que tu as eu l'imprudence d'amener avec toi, se décidait à me protéger contre mon avis, il agirait jusqu'à ce que tu utilises un sort Impardonnable pour me faire plier.

– Tout à fait.

– Tu sais que je peux endurer deux des trois sortilèges. Donc, tu devras me tuer. Si tu parviens malgré tout à me ramener dans notre ville alors que le Conseil m'a interdit, l'article 2 de la Loi sera appliqué et te vaudra un bannissement en retour. Voilà un cruel dilemme, n'est-ce pas ? Laisser tomber ou prendre le risque d'être traitée comme une pestiférée. Hum… je n'aimerais pas être à ta place.

Pour toute réponse, elle lança un sort silencieux. Les flots s'abattirent sur eux. Elle lui adressa une Bulle informative avant de transfluider. Elle éclata sur ses tympans.

« Je t'aime, Orion. »

Cette ultime déclaration infléchirait peut-être sa position adoptée durant cinq années, depuis sa réincarnation, depuis cette attirance maléfique entre le médaillon de corail noir, au cœur inconnu et lui. Les eaux de la Tamise reprirent leurs droits. Il consulta sa montre de plongée. Il était au fond depuis plus de huit minutes. Il fallait trouver une explication plausible à ce record d'apnée en conditions extrêmes.

« Oui, bien sûr ! Le courant… »

Il se liquéfia et disparut. Une seconde plus tard, il nageait mille cinq cents mètres en aval de l'accident. Il produisit un effort de ses pieds palmés, dériva et atteignit la berge. Des passants solidaires se précipitèrent pour le sortir du bouillon vaseux. Il rejoignit le trottoir et marqua une pause volontaire sur la terre ferme. En réalité, il était au mieux de sa forme, mais les humains devaient demeurer dans l'ignorance.

Le policier remontait la rue sous le regard ébahi des Londoniens. En dépit de leur légendaire flegme, ils dévisageaient l'olibrius aux cheveux longs, pareils des réglisses torsadées, à la tenue d'homme grenouille et aux pieds nus. L'orage redoubla d'intensité et acheva de lui ôter toute trace de vase.

Chemin faisant, les révélations de Cassiopée résonnèrent en lui. Sa déclaration d'amour, pleine d'à-propos, sonnait comme une manœuvre de déstabilisation. En dépit de la beauté et de l'intelligence de son ex-consœur, il s'en fichait. Sa préoccupation était ailleurs.

Alcyone Tauri, disparu et réincarné en stérile, refoulé de sa patrie, réfugié quelque part sur la Terre. Si seulement il savait où ! Il aurait pu accompagner son plus vieil ami durant la petite vingtaine d'années que durerait son corps privé de magie. Alcyone le méritait plus que quiconque. Comment le retrouver ? Est-ce que les Bannis s'adaptaient aussi bien que lui ? Survivaient-ils jusqu'au terme de leur double décennie ? Se regroupaient-ils ? Dans son cas, il avait été jeté hors de leur cité, hors du périmètre magique, mais les stériles étaient envoyés au loin, rejetés sur des côtes choisies au hasard.

« Alcyone… »

À la pensée de son prénom, des souvenirs refirent surface. Des drames ainsi que ses joies immenses. L'événement le plus lointain remontait à une ère où l'Homme sortait juste de la préhistoire. Depuis quelques années, les pacifiques Atlantes devenaient belliqueux et fomentaient une politique expansionniste à l'encontre de la terre voisine, la future Grèce. Leurs désirs de guerre ne se cantonnaient pas aux frontières. Sur l'île, ils régnaient en maîtres et chassaient les êtres aux faciès et aux histoires hors des chemins balisés par leurs soins. Les sorciers faisaient l'objet d'une traque sans pitié, surtout depuis que les Atlantes savaient comment les débusquer.

Orion était un jeune adolescent de quatorze ans et Alcyone n'était qu'un gamin de huit ans. Tous les deux vivaient dans un village bordant une forêt côtière.

C'était arrivé un matin. Une milice atlante avait ratissé la moindre habitation, munie de jarres remplies d'eau. La manœuvre était exécutée comme à la parade : les soldats investissaient la demeure, maîtrisaient les adultes et aspergeaient les enfants. Au contact du liquide, la transformation des plus jeunes était incontrôlable. Les branchies se dévoilaient, les membranes palmaires se formaient et la suspicion était confirmée.

La suite ? Les soldats se retiraient, bloquaient les issues de l'habitat et mettaient le feu. Les sorciers brûlaient dans d'atroces souffrances. Si le « nid » était infesté, il y avait lutte, des sorts d'extinction et des tentatives de fuite. Les soldats, encerclant leur cible, faisaient pleuvoir un déluge de bois et de métal. Même les meilleurs sorciers ne pouvaient rien face au surnombre et à l'armement des militaires. De plus, à cette époque, les Atlantes amphibiens ne possédaient pas d'instruments pour canaliser leur magie : aucune amulette, aucune baguette ou le moindre médaillon.

Lorsque l'armée avait donné l'assaut sur la demeure des Tauri, Alcyone était parvenu à s'échapper. Orion avait tout vu. Ses aînés auraient pu leurrer les assaillants puisque l'adolescent maîtrisait toute transformation. Mais cela aurait-il suffi à calmer la soif sanguinaire de leurs exterminateurs ?

Alors, sans réfléchir, il avait fui son propre toit. Son absence offrait une chance supplémentaire à ses parents. Il avait rattrapé l'enfant et lui avait ordonné :

– Alcyone ! Vers la forêt, vite !

Gêné par ses membranes, le jeune avait trébuché. Orion l'avait remis sur ses pieds. Un soldat avait hurlé :

– Ils sont là ! Tuez ces monstres !

Une volée de lances avait traversé l'air en sifflant. Orion avait fait écran avec son corps. Ils n'avaient pas été transpercés. Au contraire ! Bois et métal s'étaient micronisés, noircis, transformés en frelons agressifs. La bourdonnante nuée avait fait volte-face et s'était précipitée sur les poursuivants, semant la terreur.

Les deux amphibiens avaient profité de cette diversion inexplicable pour reprendre leur course à travers les bois. Ils avaient atteint la plage, hors d'haleine. L'attaque d'insectes avait retardé leurs tortionnaires, mais ne les avait pas dépossédés de leur velléité assassine. Ils étaient sur leurs traces, déterminés à les éradiquer.

– Viens, Alcyone ! Il faut fuir.

– Où ? On est coincé.

– Là.

Il désignait la mer.

– Fais-moi confiance.

– D'accord.

Ils s'étaient avancés et avaient disparu dans les ondes. Ils avaient nagé durant des jours, se nourrissant de poisson cru, émergeant à de rares occasions, toujours avec prudence. Ils avaient erré, avant d'entendre une voix. La Voix.

Le policier revint au présent lorsqu'il fut en vue de la camionnette. Il y avait un autre véhicule : une ambulance. Stanley fut le premier à l'apercevoir en train de remonter le quai au pas de course. Il exulta :

– Centuri ! Inspector, regardez !

Peters, droit comme un i près du brancard supportant Tucker, se retourna et laissa le soulagement s'inscrire sur ses traits.

– Centuri ! J'ai cru que tu étais mort, que tu avais été emporté !

– C'est le cas. Le fleuve est trop puissant.

– Bon sang ! Ne me refais plus jamais un coup pareil, lâcha l'officier, à deux doigts de craquer et de pleurer, la voix étranglée par l'émotion.

Stanley, comme toujours, tempéra la discussion, avec une touche d'humour :

– Eh, chef ! C'est Centuri ! Un champion d'apnée. Dis-nous, tu retiens ta respiration combien de temps ? Hein ? Quatre minutes ? Cinq ?

– Six et quelques, sourit Orion. J'ai amélioré mon record.

– Tu fais toujours des exercices de yoga dans ta baignoire ?

Il avait l'air amusé par l'anecdote.

– Exactement ! Bon… Comment va Tucker ?

– Deux côtes cassées, une vertèbre déplacée, des ecchymoses. Il est inconscient, sous oxygène, mais hors de danger. Il a eu de la chance, admit Peters. Si tu n'avais pas…

Orion posa sa main droite sur l'épaule gauche de son supérieur et déclara d'un air solennel :

– On est là pour veiller les uns sur les autres.

Il marqua une pause et reprit :

– Le moins drôle, c'est qu'il va falloir y retourner.

– Pourquoi ?

– Parce que votre intuition était bonne, Inspector. J'ai senti un trou dans le pare-brise feuilleté. Ma main à couper que le conducteur a pris une balle.

– Oh…

– Vous devriez ouvrir un cabinet de voyance, plaisanta Stanley. Vous feriez fureur. Tu en penses quoi, Centuri ?

– Le chef doit être un sorcier. On devrait se méfier !

Ils éclatèrent de rire tandis que l'ambulance emmenait leur collègue. Puis, ils reprirent leurs esprits, leur sérieux et poursuivirent leur opération de repêchage.

Orion repensa à l'apparition de Cassiopée, aux informations délivrées et à l'extraordinaire coïncidence avec les chansons entendues à la radio. Le conducteur de la voiture, assassiné, avait mordu la poussière de Queen. Sa famille vivait une extinction inéluctable, telle celle provoquée par Enola Gay. L'Amphigikienne avait de quoi devenir dingue avec un homme tel que lui, comme l'énonçait You drive me crazy.

Restait la quête personnelle d'indices, évoquée par le chanteur Robert Palmer. Était-ce une fausse prédiction ?

Chapitre 3 : la filature

Il s'appelait Harry Potter. Le bambin d'un an, abandonné sur le perron des Dursley, avait bien grandi. Le garçon vivait toujours chez son oncle et sa tante. Comme le policier l'avait redouté, le pauvre gamin était mal aimé par son unique famille. Il servait de souffre-douleur à son cousin Dudley et de domestique aux adultes. En dépit des remontrances quotidiennes, il était très poli et agréable avec le voisinage.

Harry faisait des choses bizarres quand il était excédé d'être la victime désignée du 4 Privet Drive ou épuisé par les tâches ménagères. Orion avait déjà entendu Vernon menacer son neveu s'il se laissait aller à user de ce qui devait rester tabou. Pour le policier, promu Inspector depuis deux ans, il n'y avait aucun doute : son jeune voisin développait des dons pour la sorcellerie. L'enfant n'en était juste pas conscient, à cause de la chape de plomb apposée par sa famille.

Le dernier vendredi de juillet 1991, Orion entama ses congés annuels. Le soir, il entendit l'horrible moustachu tempêter plus que de raison. Comme à l'accoutumée, il se mit en embuscade, derrière sa fenêtre. Le soleil donnait sur la vitre et les rayons risquaient de dévoiler son activité d'espionnage. Il recourut à une capacité détenue par la population amphigikienne, sorcière ou stérile : la surface de son corps se transforma en eau, au point de devenir transparente, quasi invisible.

Deux minutes après avoir poussé une beuglante d'anthologie, le patron de la Grunnings utilisa tous les outils que vendait son entreprise pour boucher et blinder la fente à courrier, aménagée dans sa porte d'entrée. Orion s'interrogea sur ce bricolage de fortune et ne trouva pas d'explication. Il abandonna sa surveillance et trouva, le soir, un repos réparateur.

Le lendemain matin, alors qu'il récupérait son lait déposé par le crémier, il aperçut sa voisine en faire autant. Outre ses deux litres demi-écrémés, elle avait commandé une boîte d'œufs. La douzaine passerait dans les gosiers de son mari et de leur fils au petit-déjeuner, car le père et le rejeton disposaient d'un appétit d'ogre. À peine fut-elle en cuisine qu'elle poussa des hurlements stridents. Orion, interloqué, l'entendit mugir depuis la rue :

– Dans les œufs ! Il y en a dedans !

Mais de quoi s'agissait-il ? Alors que le policier posait la main sur la poignée de porte, Vernon, de l'autre côté de la rue, ordonna de sa voix puissante :

– Détruis-les, Pétunia ! Tous !

– Non ! C'est à moi !

C'était la voix d'Harry. Un bruit de mixeur se superposa aux récriminations de l'enfant. Quelle que soit la chose qui appartenait à leur neveu, l'oncle ou la tante venait de la réduire en bouillie. Après cet incident, la journée fut tranquille. La nuit suivante fut d'un calme total, en dépit de la chaleur. C'était pour mieux préparer l'arrivée du dimanche.

Les vacances débutaient. Le stress du travail s'éloignait, grâce à une nuit de sommeil sans agitation. Après quinze années passées au 7 Privet Drive, le fidèle locataire avait à peine rempli sa studette. Désormais, il y avait un fauteuil moelleux sur lequel il pouvait poser un plateau pour lire ou se nourrir, téléphoner ou se reposer.

La bouilloire sifflait sur la plaque chauffante. Il la retira, coupa l'alimentation, prit sa tasse à thé fétiche et ébouillanta son sachet d'Earl Grey. Il ajouta un sucre et plongea une petite cuillère. Puis, il s'installa à son poste d'observation, derrière la vitre. Il touilla, souffla sur le liquide brûlant. Il prit une première gorgée, l'avala et reposa la tasse sur l'accoudoir. Il entendit un pépiement. Il s'avança et scruta la rue. Il écarquilla les yeux, les frotta, convaincu que son cerveau lui jouait un tour de cochon.

– Mais… que font tous ces oiseaux ?

Il compta les volatiles : une quarantaine. Uniquement des rapaces, avec une majorité de chouettes et de hiboux. Il y en avait sur le toit, la cheminée, l'antenne de télévision, mais aussi sur le mur du jardin, les arbres et arbustes, les réverbères. La scène était stupéfiante, digne d'un film fantastique. Le plus fou, c'est qu'ils transportaient tous un rectangle cacheté, identique.

Subjugué, l'observateur eut une sensation de déjà-vu. Il fouilla dans sa mémoire.

– Mais ouiiiiii ! s'exclama-t-il. Lorsqu'Harry est arrivé, la radio avait parlé d'un phénomène similaire sur tout le pays. Ce soir où j'ai vu ces sorciers humains et l'objet magique. Ce jour-là… oui… et…

Tout à coup, d'un mouvement coordonné à la perfection, les oiseaux s'envolèrent et fondirent en piqué, en enfilade, sur la cheminée. Ils éjectèrent leurs missives qui s'engouffrèrent dans le conduit. Orion faillit s'étouffer avec son petit-déjeuner, partagé entre rire et stupéfaction. Quelques secondes plus tard, il y eut des hurlements au numéro 4. La Poste un dimanche, c'était la goutte d'eau de trop pour eux.

L'observateur se débarrassa de son plateau et se vêtit en hâte. Sans comprendre comment ni pourquoi, il sentit qu'un rebondissement était proche. Baskets, jean, tee-shirt et blouson de toile légère, il se tint sur ses gardes. Une excellente initiative, car deux minutes plus tard, les Dursley sortaient en trombe de leur demeure. Ils chargèrent quelques menus bagages dans le coffre de leur auto, ignorèrent les protestations de Dudley à propos de console ou de magnétoscope et réprimèrent les demandes d'Harry au sujet des lettres.

Orion n'hésita pas davantage. Il prit les clefs de sa voiture, ses papiers et sortit. Il verrouilla son studio. Les parents poussaient les deux enfants sur les sièges arrière de leur Opel familiale, en proie à la panique. Le père démarra en trombe, générant un vortex. Le flux d'air fit tomber une lettre accrochée sur le chapeau de cheminée. L'Amphigikien se précipita pour l'attraper au vol et fila droit dans son véhicule. Il mit le contact, lança le moteur, passa la première et s'arracha de sa place de stationnement. Le bovidé furieux venait de tourner à gauche au bout de la rue.

Il ne devait pas le perdre de vue, surtout pas. La folie qui s'était emparée de l'imposant patron, n'augurait rien de positif pour Harry. Il bifurqua à gauche. Le fuyard fonçait. Par chance, la circulation du dimanche matin était très fluide.

Concentré, Orion disposa la lettre tombée du toit au centre du volant de sa Peugeot blanche. Il lut l'adresse :

Mr Harry Potter

Dans le placard sous l'escalier

4, Privet Drive

Little Whinging

Surrey

Il commit une légère faute de conduite, sous l'effet de la surprise.

– Sous l'escalier ? Sous l'escalier ?! Bon sang ! Si j'avais su ça avant, Dursley, espèce de tyrannosaure, je t'aurais collé les services sociaux aux fesses !

Orion ne savait pas que son action aurait brisé la protection magique du sang familial dont bénéficiait Harry. L'enfant aurait été à la merci d'un mage noir sur le point de refaire surface ou menacé par ses éternels serviteurs. Le policier l'ignorait, car il ne savait rien du plus célèbre des sorciers, Harry Potter. Il était juste scandalisé, furieux que le neveu ait été traité comme un moins que rien.

Les mains sur le volant, à une cinquantaine de mètres de sa cible, il décacheta l'enveloppe et extirpa le courrier. La texture était particulière. Ce n'était pas du papier.

– Un parchemin ? C'est… inhabituel.

Il parcourut le texte tracé à l'encre verte, signée par une certaine Minerva McGonagall. C'était une convocation à l'école Poudlard. Cela aurait pu être anodin mais, juste après le nom de l'établissement, la mention Sorcellerie était indiquée. De plus, le directeur, identifié comme étant Albus Dumbledore, avait reçu plusieurs décorations dont les titres étaient, sans ambiguïté, liés à la magie.

Le courrier demandait à Harry de confirmer la bonne réception de la lettre avant le 31 juillet. La fuite de la famille, l'obstruction patente, n'avait qu'une raison : empêcher Harry de répondre et de partir. Pourquoi ?

Orion posa le premier feuillet sur le siège. Avant de prendre connaissance du second, le conducteur s'étonna à voix haute :

– Mais que fait-il ? Nous sommes déjà passés dans cette rue. Il est perdu ou quoi ?

Vernon tournait dans tous les sens, errait, comme s'il cherchait à échapper à une possible filature. Son poursuivant lui souhaita bien du courage pour le repérer. Sa Peugeot 205 blanche était le modèle le plus vendu sur le territoire britannique : le gage de la discrétion.

Le second feuillet contenu dans l'enveloppe concernait les fournitures scolaires. Le lecteur frisa l'hallucination. Après les classiques uniformes, gants, livres d'écoles aux titres étranges, il fallait acquérir un chaudron, des fioles, des ingrédients bien plus exotiques que les épices du supermarché indien du centre-ville et, détail incongru, une baguette magique.

– Ça alors ! Ils utilisent des baguettes pour diriger leur magie ! Bah, après tout, cela vaut bien un médaillon.

Il n'y avait rien d'autre dans l'enveloppe au cachet de cire. Dans son cerveau, les hypothèses défilèrent à un rythme haletant. Un collège de sorciers ? Cela induisait l'existence d'une communauté modeste dont les enfants recevaient un enseignement standard pour un niveau de magie minimal garanti. Les enfants apprenaient à canaliser leurs talents. Un chaudron ? Ils concoctaient des potions, des médicaments. Un animal de compagnie était autorisé. Ce détail revêtait une importance cruciale aux yeux d'Orion, amoureux de la nature et surtout de la faune. D'ailleurs, l'étude des animaux fantastiques était au programme. Une communauté, attachée à l'étude et aux soins des animaux, ne pouvait pas être mauvaise.

La note finale aux parents, interdisant aux enfants de première année de posséder un balai, le désarçonna. Que fallait-il comprendre ? Que les plus jeunes étaient exempts de travaux ménagers dans l'institut d'apprentissage ? Étrange.

Le conducteur ignorait où il se dirigeait mais, au moins, il ne tournait plus en rond et avait quitté les zones urbaines.

Le poursuivant contrôla le réservoir d'essence de sa voiture. Il était à peine entamé d'un cinquième. Sa cible comptait-elle rouler durant des heures ?

Une autre question le hantait : pourquoi le collège Poudlard exigeait-il une réponse avant le 31 juillet ? Pour une question d'organisation de la rentrée ? Vraisemblable. Il se concentra sur la route. Il regretta de ne pas avoir pris une bouteille d'eau et des sucreries. Il avait été pris de court.

La poursuite s'acheva en fin d'après-midi lorsque l'Opel grise stoppa au niveau de l'Hôtel du Rail, à Carbone-les-Mines. Les Dursley en descendirent et s'engouffrèrent dans l'établissement, avec leurs maigres bagages. Ils avaient l'intention de faire halte pour la nuit et de poursuivre leur périple le lendemain. Leur folie ne cesserait-elle que lorsque l'échéance du 31 juillet serait dépassée ?

Orion se relâcha enfin. Il nota l'adresse de l'hôtel, détailla les panneaux routiers du centre-ville et repéra la direction d'un supermarché. Ensuite, que faire ? S'offrir une chambre et risquer de voir ses cibles se carapater en pleine nuit ? Ou planquer dans sa voiture, en professionnel ? Il n'avait pas trempé son corps dans l'eau depuis la veille. Rien d'alarmant, mais qu'en serait-il demain ? Il ne tergiversa pas plus de cinq secondes.

– Je tente la chambre.

Il fila à la réception et saisit sa chance. Il décrocha un sésame et régla d'avance. Il précisa à l'hôtelière qu'il ne prendrait pas de petit-déjeuner. Il ressortit. Hors de question de manger au restaurant de l'hôtel, ni aux alentours. Il valait mieux garnir sa voiture de boissons et de denrées. Une carte routière ne serait pas superflue. Il s'absenta une petite demi-heure et revint à l'auberge sans traîner. La famille n'avait pas bronché.

C'est l'esprit serein qu'il gagna une chambre proprette, fraîche, avec une douche. Il aurait préféré s'immerger dans un bain, mais il goûta aux délices du jet chaud. Il dîna avec du pain de mie et du jambon d'York. Il ne quitta pas la fenêtre et la rue des yeux. Rasséréné, il se coucha vers 23 heures. Il ne trouva pas le sommeil dans la foulée, perturbé par les questions fusant dans son esprit. La principale tournait autour de Harry et de l'aboutissement de la cavale.

Orion ouvrit un œil et consulta sa montre. Elle indiquait 7h30. Il bondit hors du lit et fondit sur l'ouverture donnant sur la rue. Il écarta le rideau et poussa un soupir de soulagement. Il tendit l'oreille et se concentra. L'Amphigikien, à l'instar de ses compatriotes sorciers, disposait de sens sur-développés par rapport aux humains. Il percevait les sons avec une acuité supérieure, voyait mieux la nuit et sous l'eau, possédait davantage de récepteurs olfactifs et de papilles gustatives.

Il pivota avec une infinie lenteur, aux aguets. Quelques bribes de conversation lui parvinrent. Après une petite minute de recherche, l'écoute aboutit. La voix de stentor de Vernon, en train de réprimander Harry, pour changer. Dudley ne parlait que de nourriture et de télévision, ses sources de plaisir. Bref, la famille s'apprêtait pour le petit-déjeuner. Orion passa à la douche vite fait et remit ses vêtements de la veille. Il loua l'absence d'odeur de transpiration, une caractéristique qui faisait l'étonnement de ses collègues lorsqu'ils planquaient avec lui. Évidemment, il ne leur révélait pas l'astuce : son organisme ne gaspillait pas une goutte d'eau et il ventilait son corps en respirant fort, la bouche ouverte. Comme les chiens ! Quand il haletait, il invoquait la technique d'entraînement des grands apnéistes.

Il vissa une casquette acquise au supermarché et chaussa les lunettes de soleil qui ne quittaient jamais la boîte à gants de sa voiture. Il contrôla la chambre et verrouilla la porte en sortant.

Les fuyards venaient de s'installer à table. Orion patientait dans la cage d'escalier, à quelques mètres d'eux. Il pouvait entendre le père et le fils engloutir des monceaux de nourriture. Pétunia était plus raisonnable et discrète. Quant à Harry, avait-il eu droit à plus qu'un bol de chocolat au lait ? L'espion enrageait et luttait pour ne pas surgir.

Juste à cause des deux exemplaires mâles, le tenancier regrettait sûrement de leur avoir fourni le couvert en plus du gîte. Alors qu'Orion les entendait se goinfrer, l'hôtesse d'accueil vint à leur rencontre. Il l'entendit demander :

– 'Mande pardon ! Est-ce qu'il y aurait un Mr Potter parmi vous ? Parce que j'en ai une centaine comme ça, à la réception.

– Je m'en occupe, lâcha Vernon.

Elle quitta la salle à manger pour la réception. De quoi parlait-elle ? Une centaine de quoi ? Comment diable pouvait-on avoir retrouvé Harry dans cet hôtel ? Par magie, aucune autre explication possible. Dans ce cas, c'était à coup sûr une centaine de lettres ! Il y avait de quoi rendre fou n'importe quel citoyen. La cavale allait se prolonger, c'était mal connaître cette tête de mule de Vernon.

Alors que la famille quittait la table avec précipitation, le policier se glissa à la réception.

– Je viens rendre la clef de la chambre 23.

– La 23… Bien. Réglé d'avance. Passé une bonne nuit ?

– Excellente, Madame.

– Bien aimable de vot' part.

– Les affaires vont bien ?

– Bof… dans not' coin, a pas beaucoup d'touristes.

– Vraiment ? Et tout ce courrier ? Ce ne sont pas des factures, au moins ?

Elle se tourna vers le comptoir et grimaça :

– Ça ? M'en parlez pas ! Y'a cent lettres pareilles ! Sûr'ment une erreur.

– Cent lettres identiques ?

– Oui. L'gros bonhomme de t'à l'heure m'a dit de les mettre au feu. N'a même pas pris la peine d'en lire une. Faut dire que c'est bizarre. Sont arrivés hier soir, sans réservation. Eh ben y'a l'nom et l'numéro d'la chambre sur les enveloppes.

– Non ! fit Orion, feignant la surprise. C'est incroyable, ça ! Vous êtes sûre que vous n'êtes pas victime d'une blague ? Une caméra cachée ?

– Ah ben si c'est ça, c'est rud'ment bien truqué ! s'exclama-t-elle en riant fort.

Il accompagna son rire, la remercia une fois encore pour son hospitalité et prit congés. Il fila patienter dans sa voiture. Une fois au volant, il se demanda jusqu'où irait la famille sans pouvoirs sorciers. La fuite allait reprendre, c'était certain. Dursley avait vu rouge écarlate en découvrant les lettres. La même écriture, l'encre verte, le cachet de cire : Poudlard. Harry, déposé dix ans plus tôt sur le seuil de sa famille survivante, par des personnes hors du commun, bombardé de lettres, poursuivi, presque harcelé, devait être important.

Le quatuor déboula en trombe de l'Hôtel du Rail, traversa la rue et embarqua dans l'Opel. La folie reprit ses droits dans l'esprit du chef de famille sous le regard effrayé de ses trois passagers. Orion le laissa prendre deux cents mètres et s'engagea sur la voie menant aux limites de Carbone-les-Mines. Le road trip se poursuivit de plus belle.

La journée de voyage fut épique. À plusieurs reprises, le policier en filature crut être au terme de l'aventure. Gouverné par la paranoïa, le patron de la Grunnings s'était aventuré dans une forêt, avait traversé un champ, fait une halte surprise sur un pont suspendu, s'était engagé dans un parking aérien et avait exploré tous les étages. À chaque lubie, il avait serré le frein à main, était descendu de son auto sous le regard paniqué de Pétunia et les protestations de Dudley, avait fureté aux alentours en marmonnant dans sa moustache de phoque, avant de reprendre les commandes de son véhicule et de partir sur les chapeaux de roue.

En son for intérieur, il rit de l'amateurisme du gars. Il fallait être plus retors pour échapper à ses filatures et à ses sens hors du commun.

Tard dans la journée, ils atteignirent un village côtier. Orion soupira lorsqu'il vit que sa cible paraissait en avoir fini avec les kilomètres d'asphalte pour la journée. Il se gara sur le petit parking du port, assez encombré à cette période estivale et observa le manège de l'imposant bonhomme.

Tandis que sa famille patientait dans la voiture, à l'abri du vent et de la pluie qui tombait, Vernon disparut dans un magasin indéfinissable, une sorte de drugstore mâtiné d'épicerie. Il en ressortit nanti d'un sac à provisions et d'un mystérieux paquet anonyme, long et fin. La forme sauta aux yeux aguerris du flic, fort de ses quinze années d'expérience policière :

– Un fusil ! Il part en vrille ! Je me demande si je ne devrais pas intervenir tout de suite… Ou bien… je pourrais contacter la police d'une cabine publique. Et… mais… que fait-il ?

Le père de Dudley avait fait une halte auprès d'un marin qui fumait sa pipe, assis sur une bitte d'amarrage, bravant la pluie sans le moindre souci. Le vieux matelot gesticula, fit un signe de la main et pointa la ligne d'horizon, au-delà du port. Puis, il désigna autre chose. Il tendit la main et l'autre y déposa quelques billets.

Orion scruta l'horizon. Il ne voyait que la mer à l'infini sauf une masse rocheuse, plantée à plusieurs centaines de mètres. Il prit ses jumelles et observa l'îlot. Il y avait un amas sombre dessus, une sorte de cabane en pierre. Difficile de voir des détails, mais l'édifice semblait tenir debout par miracle.

Soudain, le bonhomme moustachu revint à sa voiture, fit sortir les trois occupants et les contraignit à prendre place à bord d'une barque. Orion frissonna de terreur.

– Mais il est dingue ! Prendre la mer par ce temps, dans cette coquille de noix !

Vernon enfonça les rames dans l'eau noire et se mit à manœuvrer, puis à pagayer en dépit du danger. Le frêle esquif sortit du port, ballotté par la houle grandissante. À l'abri dans son auto, le policier suivit leur progression dans les verres de ses jumelles. Il soupira lorsque l'embarcation toucha terre. Au moins, là-bas, ils ne risquaient pas de filer sous son nez. Il les observa jusqu'à ce qu'ils aient pris possession de la masure.

L'Amphigikien se demanda s'il devait planquer auprès de la ruine, au cas où Dursley serait pris de folie meurtrière ? Ou pouvait-il dormir sur ses deux oreilles, dans son auto ? Pourquoi l'autre s'était-il équipé d'une arme à feu ? Que craignait-il ?

Ayant pris connaissance de la lettre, l'oncle d'Harry se posait la même question, à coup sûr : que se passerait-il à minuit, lorsque la date du 31 juillet serait atteinte ? Si Vernon agissait ainsi, c'est qu'il était dans le secret pour la magie. S'il prenait toutes ces précautions, c'est qu'il avait une petite idée de sa puissance. S'il s'équipait d'une arme, c'est qu'il n'ignorait pas que tout puissant et rapide puisse-t-il être, un sorcier n'en était pas moins mortel. En résumé, même s'il avait retenu l'option « fuite », le non-sorcier avait bien des éléments en main.

Aux alentours de 22H00, tandis que le vent et la pluie drue tournaient à la tempête, Orion s'assoupit, épuisé par la traque, bercé par le déchaînement des éléments.

Un bruit incongru tira le policier de son sommeil paradoxal. Il sursauta et consulta sa montre : 23H45. Le son sourd qui l'avait réveillé, se reproduit une nouvelle fois. Il venait d'une barque amarrée qu'un type tentait de libérer. Il se redressa et s'écria en détachant chaque syllabe :

– C'est-pas-vrai ! Lui !

Impossible de faire erreur. Les réverbères du port projetaient leurs faisceaux au sol et révélaient de nombreux détails que la nuit noire aurait engloutis. Cette allure d'homme des cavernes, cette pelisse élimée et surtout, ces dimensions dantesques : le géant, entrevu dix années auparavant au pied du 4 Privet Drive, était de retour. Celui qui avait amené Harry, venait le retirer à sa famille mal aimante.

– Voilà ce que redoutait Dursley ! marmonna Orion en détaillant le mastodonte aux prises avec l'amarre. Mais… il est si grand et fort qu'il pourrait arracher l'anneau de fixation.

Au lieu d'user de force, le géant dégaina un parapluie rose pour le moins incongru dans les mains du bonhomme.

– Eh ouiiiiii. Il pleut… et… oh !

Une gerbe d'étincelles jaillit de l'extrémité du parapluie et le cordage sauta dans la barque.

– Un pépin magique ! Mais jusqu'où vont-ils pour créer des objets magiques ? Ont-ils des limites ?

Le titan empoigna les pagaies à l'air de cure-dents entre ses pattes et se mit à ramer. L'efficacité de l'effort n'eut rien à voir avec celle de Dursley. À chaque traction, le petit bateau s'arrachait des flots et provoquait des remous. Orion estima à quinze minutes maximum le temps de la traversée.

Il sortit de sa Peugeot, la verrouilla et fourra la clef au fond de la poche de son jean. Il emprunta une échelle le long du quai et se glissa dans l'eau fraîche. Une seconde plus tard, après avoir transfluidé, il était au pied de l'îlot. Il patienta sous l'eau et profita des bienfaits de l'eau salée. La mer était incomparable par rapport à l'eau douce. Un regard sur sa montre étanche lui apprit que minuit allait sonner. Il sentait le dénouement proche.

Il tendit l'oreille, filtrant les sons venus des éléments. Il n'y avait pas un bruit dans la bicoque, hormis le ronflement de Vernon, digne d'une Formule 1. Tout le monde dormait.

À partir de 0h00, Orion connut la vingtaine de minutes la plus enrichissante des quinze dernières années. Premièrement, il put mettre un nom sur le visage du géant capable de sorcellerie et pétri de gentillesse : Rubeus Hagrid. Il occupait la mystérieuse fonction de Gardien des Clés et des Lieux au collège Poudlard. Orion imagina volontiers, à l'allure du bonhomme, qu'il était une sorte de garde-chasse et l'homme de confiance de monsieur Dumbledore, le directeur. S'il s'était vu confier le sort d'Harry, c'est qu'il incarnait un protecteur de choix. Orion était certain que le vieil homme, entraperçu le 31 octobre 1981, était Dumbledore. Ensuite, en souhaitant l'anniversaire d'Harry, Hagrid avait donné l'explication de la date butoir du 31 juillet. Le garçon était en âge d'entrer au collège. Autre point important : la famille s'était battue pour maintenir le neveu dans l'ignorance. Il n'avait aucune idée de la provenance de ses spécificités. Vernon avait tellement bataillé qu'il avait menacé Hagrid avec l'arme achetée au drugstore. Au son de métal tordu, perçu après les menaces de Vernon, au lieu du coup de feu attendu, le policier avait souri et imaginé la scène tordante !

Hagrid avait apporté un gâteau d'anniversaire, de la nourriture et le pauvre gamin affamé s'était régalé. Il avait appris que lui et ses défunts parents étaient célèbres. À priori, son père et sa mère avaient été assassinés par un mage noir nommé Voldemort. Il vérifierait aux archives de la police si des Potter avaient disparu en 1981. Le sorcier tueur avait de nombreux adeptes. Il y avait eu une sorte de guerre qui s'était achevée le jour où ce Lord s'en était pris à Harry après avoir éliminé sa famille. Le sortilège s'était retourné contre le criminel, laissant au bambin sa curieuse cicatrice.

Parmi les découvertes les plus étranges, il y avait le nom spécifique que les sorciers donnaient aux humains dénués de pouvoirs magiques : des Moldus.

Enfin, juste avant que tout le monde se couche et s'endorme, il lui avait semblé que Hagrid, ne supportant pas qu'on insulte le directeur Dumbledore, avait usé de magie sur Dudley qui avait hurlé comme un porc saigné. Or, selon les explications du Gardien des Clefs, il n'en avait pas le droit, car il avait été renvoyé en troisième année et sa baguette cassée en morceaux. Orion avait compris l'astuce : les restes, encore un peu actifs, étaient dissimulés dans le parapluie rose toujours à portée de main, mais jamais déployé pour s'abriter.

Lorsque le silence avait régné en maître dans la masure, l'Amphigikien avait estimé pouvoir regagner sa voiture et y passer la nuit. Il avait transfluidé, s'était introduit dans la 205, avait baissé son siège et avait fermé les yeux. La vision du bâton d'argent, avalant et régurgitant la lumière, avait été l'ultime avant de plonger dans un sommeil sans fin.

Depuis le début de sa troisième vie, Orion s'intéressait à la politique, assistait aux séances du Conseil des Sages dans la Haute Sphère avec des membres de sa communauté, s'illustrait par des questions pertinentes lors de la demi-heure réservée à ces interrogations populaires. Amphigika, sa nation, avait été créée au pied des volcans sous-marins d'Hawaï. Invisible aux yeux des Moldus, elle était composée d'habitations alvéolées en roche volcanique. Les logements ressemblaient à des éponges. La cité était au sec, grâce à un dôme magique repoussant les eaux du Pacifique. Tout n'était qu'harmonie.

L'unique différence architecturale se trouvait au centre de la cité où subsistait une colonne d'eau servant d'ascenseur vers une sphère suspendue en hauteur, repoussée par le flux aquatique. Cette bulle était nommée, fort à propos, la Haute Sphère et abritait le Conseil. Chacun s'asseyait sur de confortables bulles d'eau, moelleuses. Chaque citoyen pouvait rester assis deux ou trois journées d'affilée, le temps que toutes les décisions de la vie soient discutées et votées par les Sages. C'était comme les chevaliers de la table ronde, mais en trois dimensions.

Le Conseil achevait sa séance publique et la cinquantaine de participants présents, ayant assisté aux débats et aux votes du jour, se désolidarisa de ses bulles-sièges et convergea vers la colonne d'eau en émettant des commentaires.

Il était trop tôt pour le dîner et l'envie de rendre visite à son meilleur ami, Alcyone Tauri, le taraudait depuis plusieurs jours. Son compagnon de fuite vivait dans une alvéole échoppe du centre commerçant. Il y exerçait la délicate et dangereuse profession de fabricant de médaillon magique. Les dimensions et caractéristiques de son habitat étaient standards, à un détail près : il disposait d'un accès à une source volcanique pour alimenter sa forge et cuire certains composants ou objets magiques. Les fabricants de céramiques, de verre, les restaurants ainsi que les ateliers de transformation de roches en mobilier bénéficiaient d'une commodité similaire.

Lorsqu'il passa à travers la porte rafraîchissante, Orion fut accueilli par un large sourire.

– Ah mon ami !

– Bonjour Alcyone. Tout va bien ? Euh… Mais qu'as-tu encore fait ?

Une blessure fraîche barrait son visage en diagonale. Le sillon prenait naissance sous l'œil gauche, déformait la cloison nasale, flirtait avec la commissure des lèvres et finissait sur la maxillaire droite. La trace, une droite proche de la perfection, était profonde et ses bordures, violacées, enflaient.

– La chasse au Runespoor marin.

– Tu as perdu la raison, Alcyone ! Le Runespoor, marin ou terrestre, est très dangereux.

– À qui le dis-tu ! Quand tu crois avoir bloqué une tête, les deux autres surgissent et lui prêtent main forte. C'est une créature qui demande de la rapidité, de l'anticipation. Elle a trois têtes, trois cervelles, trois personnalités et je n'ai qu'une paire de bras.

– Et un tout petit cerveau ! Quelle idée folle d'aller chasser cette bestiole ! Pourquoi te faire du mal ? Tu es conscient d'en être à huit résurrections ? On va devoir créer une Écloserie rien que pour toi.

– Euh… dix résurrections.

– Dix… miséricorde !

Le visiteur s'appuya sur le bord d'un comptoir. Alcyone se justifia :

– J'ai besoin de varier les cœurs magiques et de créer de nouveaux médaillons. Tu le sais, il y a cent fois plus de sorciers que de médaillons. Seuls trois sages ont l'objet adéquat. C'est pitoyable ! Et le pire, c'est que j'en ai créés qui ne conviennent à personne ou qui s'avèrent défectueux, instables ou pas assez puissants. Je désespère d'atteindre mon objectif.

– Je comprends ton pessimisme, mais j'ai confiance.

– Ah… Tu sais, récolter des coraux en leur parlant, en les convainquant, je sais faire. C'est même pour ce talent que j'ai choisi ce travail. Transfluider jusqu'à l'autre bout des océans, des lagons, à la recherche des spécimens les plus beaux, cela ne pose pas de problèmes. Mais je ne maîtrise que les coraux bleus et rouges, avec des cheveux de sirènes ou du liquide de Kappa. Je ne contrôle pas la transformation des coraux durs, noirs, nobles ou de feu. Si je suis défiguré par un Runespoor, je n'ose imaginer mon état après un combat contre un Kraken !

– Tu as déjà tenté de rattraper un Kelpie ?

– J'y parviendrai le jour où je chevaucherai un tsunami.

– Ah… Soupira son ami.

Il tenta de visualiser la scène. L'issue était fatale, dans tous les cas.

– Comme tu le vois, les combinaisons sont insuffisantes pour convenir à chaque sorcier. Tu sais bien, ce sont les médaillons qui nous choisissent, pas le contraire. Donc, je dois augmenter ma productivité et ma variété. D'où le crochet de Runespoor. Parce que le bestiau, il m'a défiguré, mais je lui ai arraché deux crochets. J'ai la possibilité de créer plusieurs médaillons.

– Tu es fou. Admirable mais fou.

– Merci. Je prends les deux compliments.

– Étrange…

– Quoi ?

– Tu n'as pas mentionné le corail mou. Tu as abandonné tes recherches ?

– Non… regarde…

Il écarta sa toge en fibre d'algue et dévoila un heptagone rose fixé sur sa poitrine.

– Tu as réussi ?

– Nephthya d'Australie, cœur de cheveu de sirène. De… Sirella.

Orion sentit la fierté et la joie remplir les yeux de son complice. L'émotion l'étreignit à son tour et, spontanément, il donna une franche accolade.

– Bon sang ! Tu as réussi ! Avec un cœur de la chevelure de ton grand amour. Je te félicite. Le médaillon va t'aider dans ta magie.

– Je l'espère.

– Tu as ressenti quelles sont ses dispositions ?

– Oh ouiiiiii. C'est un poète.

– Hein ?

– Il est doué pour les enchantements, les sorts lumineux, les bouquets, les envoûtements, le charme, la musique.

– Je vois. Tu seras irrésistible auprès des plus belles Amphigikiennes.

– Hum…

– Et des sirènes.

– Voilààààà !

– Bravo à toi ! Si ton médaillon révèle des dispositions empathiques, il va te guider. Je suis convaincu que d'autres sorciers seront choisis. Je peux voir ton étal ?

– Vas-y, approche. Touche, n'hésite pas.

Orion prit une profonde inspiration. Il déambula entre les présentoirs, effleura les objets, ferma les yeux, s'ouvrit à la magie. Il s'arrêta face à un gouffre sentimental. Il eut la sensation d'être happé par un maelström vicieux. Il souleva une paupière. Sept côtés, matière noire.

– « Ça » ? C'est pas le…

– Si, fit Alcyone qui avait suivi son acolyte dans les rayons. Il nous avait aidés face aux lances ennemies.

– « Ça » vient d'où ?

– D'une vieille sorcière horrible, je crois, massacrée par les Atlantes. Ses biens avaient été pillés par ses tortionnaires qui se sont débarrassés des choses sans valeur à leurs yeux. Elle nous terrorisait, moi, mes parents, tout le voisinage. Comment s'appelait-elle, déjà ?

– Marfak Persei.

– Ouiiiiii ! Quelle mémoire !

– Tu t'en souviendrais, si tu n'avais eu que trois existences, ricana Orion.

– Amusant ! Après tout, tu es sûrement dans le vrai. Marfak Persei. Rien qu'à l'évocation de son nom, je frissonne. Elle, c'était un vrai mage noir. Elle concoctait des potions ignobles et elle les avalait quand elle ne faisait pas crever la végétation en les jetant dehors. Je ne sais même pas comment les Atlantes ont réussi à la tuer avec de simples lances.

– Ils l'ont noyée après l'avoir transpercée. Ensuite, ils lui ont tranché la tête et ont jeté les restes dans deux brasiers distincts.

Alcyone vacilla, décontenancé par les circonstances extrêmes de la tuerie.

– Vrai ?

– Authentique.

– Il te parle, ce médaillon ?

– Disons que sa conversation s'apparente à de la médisance. Et avec toi ?

– Il est muet. J'ai essayé d'user de mon propre objet magique pour l'interroger. Rien. Je pense qu'il est composé de corail noir, mais son cœur, c'est un mystère.

– Qu'il en soit ainsi !

– Et toi, les amours ? Cassiopée ? Mystère ou pas ?

Orion sourit et avoua :

– Je pense qu'il me faudra encore deux ou trois vies avant que notre Sage adorée ne me remarque.

– Hum… Et quand regarderas-tu d'autres sorcières ?

– Pour quoi faire ?

– Tu es désespérant, Orion. Allez ! Je ferme et t'invite à dîner. On refera l'Atlantide…

Il avait accepté avec joie. Partager du temps avec Alcyone n'avait pas de prix.

Chapitre 4 : un train d'enfer

L'inspecteur-sorcier quitta ses rêves souvenirs à regrets. La pluie avait cessé de marteler la carrosserie durant la nuit. En se tortillant sur son siège, il sentit quelques courbatures. La rançon des nuitées passées à l'étroit dans une voiture. Il s'étira et contrôla son environnement. L'aube pointait. L'Opel grise était toujours parquée sur le quai. Il tourna la tête vers l'îlot rocheux, prit ses jumelles et repéra les deux embarcations. Juste à la seconde où il allait reposer son outil, la porte de la bicoque s'ouvrit. Enfin, elle fut déplacée à l'intérieur d'une main, étant donné que Hagrid l'avait abattue d'un coup de poing.

Le géant sortit, accompagné d'Harry. En toute logique, les autres demeurèrent reclus dans la ruine. Le duo s'installa à bord d'une barque. Orion s'apprêta à sortir et à se dégourdir les jambes lorsqu'il dut précipiter le mouvement. Le garde-chasse avait dégainé son parapluie et envoyé une impulsion à l'arrière de leur coquille de noix. La barque filait à vive allure. Trente secondes plus tard, elle touchait terre.

« D'accord… » pensa le policier en enfonçant ses lunettes et sa casquette. « J'espère qu'il ne va pas évacuer Harry par un moyen magique sinon, la filature va tourner court. »

Il se mit à marcher à bonne distance, histoire de rester une silhouette pour Harry. Ils étaient voisins, se connaissaient de vue, se saluaient. Harry pourrait le reconnaître en dépit de ses accessoires vestimentaires.

Hagrid ne paraissait pas mener le futur collégien vers un passage temporel secret, un véhicule enchanté ou toute autre invention magique propre à franchir les centaines de kilomètres en une fraction de seconde. Le policier fut même rassuré par la direction prise : la gare. Il songea à son auto, parquée au port du village. Tant pis ! Il la récupérerait plus tard, cela ne pressait pas. La véritable urgence, c'était la réponse à une question incroyable posée par Harry à propos de dragons gardant Gringott's, la banque des sorciers. Or, non seulement Hagrid n'avait pas répondu par la négative, mais pire, son rêve le plus cher était d'en posséder un ! Il était aussi fou que son ami Alcyone avec sa passion démesurée pour les créatures fantastiques marines.

Le duo pénétra dans la petite station ferroviaire et fit sensation. Le géant réclama deux billets de train pour Londres, mais confia à Harry le soin de gérer la transaction financière avec le Moldu. Lorsqu'il fouilla dans sa bourse pour chiper les livres sterling et les déposer sur le comptoir du guichetier, l'espion eut l'impression que Hagrid s'emparait de timbres postaux, tant les coupures paraissaient insignifiantes entre ses phalanges.

Orion acheta un aller simple pour la capitale tandis que les autres usagers bavaient d'incrédulité face au tandem atypique. Il composta son ticket et fila en queue de train, à l'opposé de l'adulte et de l'enfant. Dix minutes plus tard, une rame tractée par une locomotive diesel entra en gare. Il grimpa à bord et remonta les wagons jusqu'à ce qu'il repère le compartiment occupé par ses cibles. Il opta pour un espace contigu et colla son oreille contre la fine paroi de séparation. Ses efforts de concentration ne lui apprirent pas grand-chose de neuf : l'apprenti et son protecteur ne firent que commenter la liste des fournitures à acheter pour le collège. On pouvait tout trouver à Londres, à condition de savoir où.

L'Inspector jubilait. Les Amphigikiens, Cassiopée en tête, ignoraient tout d'un autre monde sorcier, dissimulé dans le périmètre même des Londoniens. Lui, il avait tout découvert ! Mieux, la chance jouait en sa faveur ! Harry le conduirait à Dumbledore, le vieil homme au bâton d'argent. Il l'aiderait peut-être à sauver son peuple ? Comment réagiraient les sept Sages ? Avec autant d'inflexibilité que lorsque les humains non sorciers étaient mentionnés ? Cette éventualité lui fit l'effet d'un sauna sec – équivalent amphigikien de la douche froide moldue –.

La filature dans le métro londonien puis, dans les rues de la capitale, avait été un jeu d'enfant. Même si la foule de touristes se pressait dans les transports et sur les artères commerçantes, Hagrid avait tout d'un phare maritime de nuit par temps clair. Au détour d'une rue, l'adulte et l'enfant stoppèrent entre un disquaire et une librairie. Ils entrèrent dans un estaminet nommé « Le Chaudron Baveur ». Orion examina la façade qui était quelque peu défraîchie. L'intérieur ne brillait pas par l'éclairage surpuissant.

Il poussa la porte de l'établissement. Il émit un léger « bonjour » à la cantonade, suffisamment audible pour faire montre de politesse et assez discret pour que les têtes ne se retournent pas dans sa direction. Il conserva sa casquette, abaissa ses lunettes noires et avisa une petite table libre dans le fond de la salle sombre et miteuse.

À peine assis, il entendit une bordée d'exclamations :

– Mais c'est Harry Potter !

– Bienvenue, monsieur Potter !

– Quel honneur, monsieur Potter !

– Enchanté, monsieur Potter !

– Tellement fier de vous rencontrer, monsieur Potter !

En quelques secondes, la quasi-totalité de la salle s'était regroupée près du comptoir et tentait de toucher Harry, de lui serrer la main, de le congratuler, de le remercier. Tant et si bien que l'étranger fit de même, souriant, se mêlant aux clients, comme s'il connaissait Harry et n'ignorait rien de sa renommée. Si le garçonnet découvrait sa présence, il prétexterait le hasard d'une pause entre deux affaires policières, dégainerait sa plaque de flic et avouerait à Harry son métier à garder secret, par sécurité. Mais il prit soin de rester dans un angle mort.

Une chose était certaine : le titanesque compagnon de l'enfant n'avait pas exagéré la popularité du gamin. Ce Hagrid paraissait avoir toutes les qualités du gars franc du collier. Rien en commun avec les Dursley.

Orion fit travailler ses méninges et mémorisa plusieurs visages et noms. Doris Crockford, Dedalus Diggle, Tom le barman du Chaudron Baveur. La plupart des clients portaient des tenues assez datées, comme sorties du 19e siècle. Des robes, des capes, des chapeaux, des bourses, des bottines. Il se dit qu'il devrait se vêtir à l'identique s'il ne voulait pas être visible comme le nez au milieu de la figure. Mais après tout, celui dont la tenue était la plus excentrique, c'était un homme en turban, présenté par Hagrid. Le professeur Quirell. Impossible de le louper, celui-ci ! En plus de son accoutrement violet, il était affublé ou affligé d'un bégaiement des plus perturbants.

« Ce type est spécialisé dans la Défense contre les Forces du Mal et il bégaie ?! Je le vois mal lancer un sort de désarmement foudroyant en s'y reprenant à trois ou quatre reprises. Ex ex expe pe pelliar… mus ! Il a le temps de mourir dix fois ! » ne put-il s'empêcher d'imaginer, le sourire aux lèvres.

Lorsque les habitués entreprirent de se disperser, il les imita et regagna sa petite table discrète. C'est alors qu'Hagrid conduisit Harry dans l'arrière-cour. Il fut tenté de les suivre dans la foulée, mais se retint. Il adressa un signe à Tom.

– M'sieur ? Qu'est-ce que ce sera, pour vous ?

– Y aurait-il moyen de manger quelque chose ? Je n'ai rien avalé depuis… deux jours, je crois bien.

– Vous avez de quoi payer ?

– Oh oui !

Il fouilla dans ses poches et sortit deux billets de dix livres sterling froissés. Il les mit en évidence sur la table.

– Argent moldu ?

– Vous ne le prenez pas ? Je n'ai pas eu le temps de faire du change à… Gringott's.

– Pas de soucis, l'ami. Alors… J'ai des saucisses fumées, des haricots et du poulet frit.

– C'est parfait !

– Et une Bièraubeurre pour faire passer tout ça ?

– Allons-y !

– Allez… pour le prix, je vous pose un demi-verre de whisky Pur Feu pour patienter.

Orion n'objecta rien. Tom prit les billets et revint avec l'alcool. Puis, il repartit vers les cuisines préparer le repas. Le policier but une gorgée et crut sa dernière heure arrivée. Ce tord-boyau titrait soixante degrés, au bas mot et remplacerait sans problème le kérosène dans un Boeing 747 ! Il se leva et en profita pour filer vers la porte empruntée par Harry et Hagrid. Il tomba nez à nez avec les poubelles. La sortie de secours donnait sur une arrière-cour où Tom entreposait ses bennes à ordures. La courette était cernée de murailles de briques.

– Mais où sont-ils passés ? s'étonna-t-il.

La porte s'ouvrit. C'était Tom. Il avait l'air surpris.

– Ça va, mon gars ?

– Je suis sorti prendre l'air. Votre whisky. Je ne me suis pas méfié. Il secoue et à jeun depuis deux jours, il m'a tourné la tête.

– Pas étonnant ! Ça va aller ?

– Oui, oui, fit le policier en rentrant dans la salle.

Tom prit la copieuse assiette sur le comptoir et la Bièraubeurre. Il déposa le tout, avec des couverts et un verre, devant un homme affamé.

– Bon appétit !

– Merci beaucoup ! Ça sent très bon.

Il dévora, soudain conscient d'avoir tiré sur la corde, absorbé par sa folle filature. Il engloutit la nourriture, la fit passer avec la boisson fraîche, semblable à de la bière, l'amertume en moins, un goût doucereux, sucré, presque caramélisé en plus. Il apprécia la sensation, bien plus que le décrassage effectué par le whisky.

Rassasié, il sirota l'alcool en observant la galerie de personnages de la taverne. Il ne s'agissait que de sorciers. Sauf Tom, peut-être. À moins que sa tenue de barman ne le distingue de sa clientèle peu fortunée ?

Outre leurs frusques, leurs galurins improbables, leurs bourses en cuir, les habitués dissimulaient des baguettes de bois dans leurs capes, leurs robes, leurs manches. Parfois, certains se promenaient avec le morceau de bois dans la poche de leur pantalon. Il vit même entrer une femme aux vêtements très bariolés. Elle portait sa baguette derrière l'oreille, comme un boucher avec un crayon de papier, notant des commandes derrière son comptoir. Elle traversa le pub et fila à l'arrière-cour sans susciter un commentaire.

« Il y a un passage secret dans le mur, à l'évidence. »

La demi-heure passée dans son coin, à observer, il fut le témoin du retour de deux personnes qu'il n'avait pas vues entrer dans la cour. Sa surprise ne fut complète que lorsqu'il les suivit du regard jusqu'à une cheminée dans laquelle elles prirent place. Il sursauta sur sa chaise lorsque le couple prit une poignée de poudre dans un seau, la jeta au sol en déclamant une adresse et disparut dans un torrent de flammes vertes.

« Bon sang ! Ils transfluident par des cheminées ! »

Lorsqu'il eut terminé son repas, il se leva et rapporta ses couverts, verres et assiette à Tom. Ce dernier ne manqua pas de le remercier :

– C'est très gentil à vous.

– Je vous en prie.

– Vous, vous êtes étranger, je me trompe ? Vous n'avez pas l'accent londonien.

– Vous êtes perspicace, Monsieur.

– Tom. Appelez-moi Tom, comme tout le monde.

– Eh bien, Tom, je travaille à Londres depuis cinq ans, mais j'ai toujours mon accent des îles.

Le regard du barman pétilla :

– Des îles ? Où ça ?

– La Barbade. C'est là où j'ai appris à parler anglais.

– Ah le bel accent exotique ! Ne le perdez pas ! La Barbade, c'est comment ?

– Moins pluvieux.

– Ah ah ah ! s'esclaffa le tavernier.

Orion rit de son trait d'humour.

– J'imagine sans peine, poursuivit Tom. Des tempêtes en plein été, le temps devient fou. Mais aujourd'hui, c'était un jour de soleil. Le jour où Harry Potter est entré dans mon établissement ! Merveilleuse journée !

– Ah ça oui ! Harry Potter va à Poudlard. Il a reçu sa lettre.

– Eh oui… Le temps passe vite. Déjà dix ans qu'il a vaincu Celui-Dont-On-Ne-Prononce-Pas-Le-Nom.

– Un exploit. Nul doute qu'il sera un grand sorcier, renchérit Orion.

Puis, il ajouta :

– Je vous abandonne, la pause est finie. Ce fut un délice ! Je reviendrai, je vous l'assure. Au plaisir, Tom !

Le policier comptait bien percer le mystère du passage secret. Il salua les autres convives et sortit du Chaudron Baveur. Il fila se mettre en embuscade de l'autre côté de la rue. Là, son jean, son tee-shirt, ses baskets se fondirent dans la masse.

La journée touchait à sa fin. Harry était ressorti du Chaudron Baveur, accompagné de son visible protecteur. Le petit avait les bras chargés d'achats dont un chaudron pliable, une blouse, un chapeau pointu et surtout, une cage avec une somptueuse et élégante chouette des neiges, un Harfang. Le policier fondit d'admiration pour le rapace.

La filature avait repris sans lui apprendre grand-chose de neuf hormis un point : Hagrid avait remis un billet de train à Harry. Un aller simple pour Poudlard, valable le 1er septembre, départ de la gare de King's Cross.

Après un trajet en métro, le titan et le futur élève étaient arrivés à la gare de Paddington. Le Gardien des Clefs l'avait conduit jusqu'à un train de banlieue allant à Little Whinging. Harry retournait chez son oncle et sa tante jusqu'à la rentrée. Le gamin n'avait pas son mot à dire. Puis, aussi incroyable et incongru que cela puisse sembler, Hagrid avait disparu. Comme s'il avait transfluidé ou fait preuve d'une célérité époustouflante, avait supposé le policier.

Une fois la rame éloignée du quai, Orion fit le bilan de ces jours de folie.

« Inutile de chercher Hagrid, il doit être loin. Harry file dans sa famille, mais le 1er septembre, il ira à l'école Poudlard et me mènera à Dumbledore et à son bâton d'argent. Je n'ai rien à faire de plus. Bien. Cherchons le point d'eau le plus près ? »

Il avisa les toilettes de la gare et s'y rendit. Lorsqu'il fut seul, il entra dans des WC, il tira la chasse d'eau et transfluida. Quelques secondes plus tard, il émergea dans le port du village côtier où il avait abandonné sa Peugeot. Il remarqua que l'Opel de Dursley n'était plus là. Après l'épisode ahurissant de la nuit et l'affrontement avec Hagrid, Vernon avait compris que l'épisode des lettres avait pris fin.

Le policier s'installa à bord, démarra et prit la route du retour. Il alluma l'autoradio et scanna les fréquences. Il stoppa au hasard. La radio passait un vieux tube des années 80 : « Looking for clues », de Robert Palmer. Il sourit. Les signes mettaient parfois des années à se concrétiser. Mais une fois en branle, une prédiction avançait à un rythme implacable.

Le conducteur ne fut pas mécontent d'arriver au 7 Privet Drive, vers une heure du matin. La rue était calme. Il parqua l'auto à sa place, tendit une oreille indiscrète en direction du numéro 4 et fut rassuré d'y percevoir trois respirations profondes et un grondement de train de marchandises. Il rentra dans son studio, exténué. Il déplia rapidement son canapé clic-clac, jeta ses vêtements et ses baskets et se laissa tomber sur le matelas. Il n'eut pas le loisir de revenir sur ses tribulations et sombra dans le sommeil. La phase paradoxale l'atteignit avec précipitation et il se revit à Amphigika, à l'apogée de leur culture.

Trois mille années s'étaient envolées depuis la fuite de l'île d'Atlantide. La paix régnait depuis trois millénaires sous les eaux hawaïennes tandis qu'en surface, les tribus se déchiraient, les guerres faisaient rage et les nations végétaient. L'humanité balbutiait alors que les sorciers amphibiens prospéraient.

L'époque du jeune adolescent était révolue. L'auditeur libre des séances publiques du Conseil avait laissé la place à un brillant orateur aux diatribes redoutables, aux propositions révolutionnaires et à la logique imparable. Sa participation régulière aux questions et aux débats l'avait amené à déterminer une liste d'auditeurs aussi fidèles que lui. Parmi les dix mille citoyens, environ cent quarante venaient jouer tour à tour les animateurs, les trublions, les pacificateurs, les aiguillons ou les provocateurs. La nation sous-marine n'avait que six siècles d'existence lorsque l'idée d'Orion Centuri fut adoptée par les Sages, à l'unanimité : les plus assidus, expérimentés, formaient l'Assemblée des cinquante et étaient élus tous les vingt ans. Quant aux sept sages, reconduits jusqu'à épuisement, démission ou réincarnation sans pouvoir de sorcellerie – un cas tous les cent ans, en moyenne –, ils gagnaient au change. L'Assemblée assurait la force de proposition, incarnait un vivier d'éventuels remplaçants et exerçait un contre-pouvoir certain, issu de sa légitimité populaire. Orion avait créé de petits groupes de travail par secteur d'activité, avec un rapporteur tournant. De temps en temps, il endossait le rôle de porte-parole ou celui de pacificateur lorsqu'un ou plusieurs élus adoptaient des positions tranchées pour leur démocratie.

Ce matin-là était particulier. Le sage Ettanin Draconis cédait son siège. Ce bâtisseur, autrefois guérisseur, avait exprimé le souhait de prendre en charge l'Écloserie et tout le processus de réincarnation, son prédécesseur ayant succombé à une attaque de Kraken. Il n'avait pas baissé les armes et avait emporté un morceau de tentacules dans la tombe. L'âme de l'infortuné sorcier avait été perdue, car il n'avait pas supporté le transfluidage d'urgence de ses accompagnateurs. Une perte considérable et une sacrée déveine, comparé aux péripéties mortelles d'Alcyone Tauri, son ami risque-tout notoire.

Tandis que les sept Sages débattaient en secret de la cooptation, Orion se demandait où le fabricant de médaillons pouvait bien encore se trouver. Il ne l'avait pas vu à son échoppe depuis plusieurs jours. Lorsqu'il s'absentait pour solliciter des coraux à l'autre bout de la planète, cela n'excédait jamais deux journées. Par contre, s'il pourchassait une nouvelle créature fantastique avec la folle idée de l'utiliser pour le cœur d'un nouveau médaillon, son entêtement ou sa persévérance le tenait éloigné d'Amphigika autant que nécessaire.

Alors que le Conseil tardait à se manifester – les candidats de qualité ne manquaient pas et leur décision aurait des implications pour des millénaires –, une secousse ébranla la cité sous-marine. Les séismes, avec la proximité de la chaîne hawaïenne de volcans, étaient monnaie courante. Mais le phénomène eut cette fois une consistance différente. C'était… autre chose, comme une vague sous-marine d'une ampleur sans précédent, les prémices d'un tsunami ravageur lorsqu'elle toucherait les rivages. L'onde cessa de secouer le dôme magique après une trentaine de secondes.

Les membres de l'Assemblée se dévisagèrent. Orion se redressa et déclara :

– Je vais me rendre compte.

Il bondit droit vers la colonne d'eau et transfluida vers la surface, non loin de l'île principale, O'Ahu. Même s'il avait possédé un puissant catalyseur de magie – Alcyone désespérait qu'une de ses créations convienne un jour au politicien –, il n'aurait rien pu faire face à un tel déchaînement de puissance. La vague ralentit en heurtant les fonds, s'éleva à plus de soixante-dix mètres de hauteur et s'abattit sans pitié sur l'île et ses voisines. Il détourna le regard. La population embryonnaire allait être décimée. Sans contrôle sur sa magie, il ne leur était d'aucune aide. Puis, il raisonna :

« Le monstre vient de loin. L'autre bout de la Terre pour avoir pris une telle amplitude. Les côtes du monde entier ont été touchées. C'est inévitable… Un massacre à l'échelle planétaire. »

Il sursauta en sentant une main amicale et réconfortante sur son épaule. Il se retourna et croisa le regard de celui qu'il n'espérait plus.

– Alcyione !

Un sentiment d'horreur se lisait sur le visage de l'artisan.

– Bon sang ! Où étais-tu passé ? Tu as vu la vague ?

– Oui. J'étais là où elle a pris naissance.

– Quoi ? Comment ? Ce n'est pas toi qui… ?

– Ça ? Oh non, mon ami. Je ne suis ni un Dieu, ni Mère Nature. Non. Je chassais en Méditerranée, près de la Grèce et d'Atlantide.

– D'accord. Et ?

– Il y a eu un tremblement de terre, sur la côte ouest de notre ancienne patrie. Une cassure s'est produite. Jamais en trois millénaires je n'en avais vue de pareille. Elle… Un bruit effroyable, à glacer le sang. La terre s'est ouverte et l'Atlantide s'est élevée, a basculé, en équilibre et a glissé dans les entrailles du monde. J'ai voulu transfluider pour m'approcher et sauver des vies. À chaque tentative, j'étais repoussé au loin. J'étais emporté, impuissant.

Orion écoutait sans mot dire, tétanisé. Leur terre natale avait disparu. Les Atlantes avaient-ils subi les foudres des dieux en retour des innombrables guerres, meurtres, persécutions ?

– C'est là que je l'ai vue. Une beauté !

– Une sirène ? s'étonna le politicien, dérouté par la digression.

– Non. Un Kelpie. Tu te rends compte ? Un Kelpie. Le seul animal fantastique marin que je n'avais jamais réussi à approcher !

– Qu'as-tu fait ?

– J'ai utilisé la vague, j'ai été propulsé à une vitesse phénoménale et, profitant de l'onde, j'ai chevauché la créature d'eau. Elle n'a pas cherché à me désarçonner. Au contraire… Elle m'a emmené, elle a surfé, écume au vent. C'était comme le rêve de toute une vie, un aboutissement. Quand elle a ralenti, elle m'a déposé, a penché sa tête et s'est courbée pour m'offrir son crin précieux. De l'essence de Kelpie.

– Oooohhhh… cela devait être…

– Magique, Orion. Magique. J'en ai pleuré de joie et elle m'a consolé de son museau, ses naseaux salés.

– Merveilleux.

– Tu auras bientôt ton médaillon. Je maîtrise les sept familles de coraux, j'ai tous les cœurs possibles. Ce n'est qu'une question de semaines !

Les flots refluèrent vers le large. Ce fut l'instant où ils purent transfluider sur l'île et tenter d'apporter quelque aide. Hélas ! Les pires craintes d'Orion furent confirmées : les populations nichées dans les montagnes avaient survécu, mais les malheureux vivant sur les côtes et l'intérieur des plaines avaient été ravagés.

L'Inspector avait fait du troc avec le Superintendent Murdoch, son supérieur hiérarchique. Il avait annulé une semaine de congés estivaux, avait repris dès le 7 août, en échange du 1er septembre, jour de rentrée scolaire. Le chef avait accepté sa demande tout en tirant une tronche de six pieds de long, en plein questionnement. Centuri n'était pas disert sur sa vie privée certains supposaient qu'il était homosexuel, d'autres un moine ascète, quelques-uns l'imaginaient en gourou d'une secte. Seule certitude : il n'avait pas d'enfant.

Lors de séances d'espionnage, le policier avait découvert que Dudley devait se rendre à l'hôpital pour l'ablation de l'attribut porcin dont Hagrid l'avait affublé le 31 juillet dernier, sur l'îlot. Il avait eu du mal à se contenir et à ne pas passer pour un fou auprès des voisins en s'esclaffant durant de longues minutes. Le séjour hospitalier, à Londres, aurait lieu le 1er septembre. Ainsi, Harry avait négocié son covoiturage jusqu'à King's Cross, chargé de nombreux bagages – Orion imagina que Poudlard abritait un internat –.

Le matin de la rentrée, il observa les préparatifs des Dursley et d'Harry. Une fois que l'automobile familiale eut quitté le 4 Privet Drive, le suiveur se prépara. Il rassembla dans un petit sac à dos en peau brune tout ce qui lui parut indispensable : deux gourdes remplies d'eau, des capsules de sel (pour fixer l'eau), un canif multifonction d'une célèbre marque suisse, des jumelles, sa carte d'identité, cent livres sterling en billets de dix, quelques barres de céréales chocolatées et une cape qui, si elle n'était pas de facture sorcière, donnerait le change. Il enfila des rangers, plus proches des bottines sorcières que ses baskets fabriquées en Chine. Il passa ses bras dans les anses et se dirigea dans la salle de bains. Il souleva le couvercle des WC, se concentra sur Regent Canal, un cours d'eau se jetant dans la Tamise à la hauteur de la gare de King's Cross et transfluida. Une paire de secondes plus tard, il était accroché au quai, proche d'une échelle, guettant une occasion pour émerger des flots. Hélas ! Les passants étaient nombreux et il était impossible de sortir habillé, mais trempé sans attirer l'attention.

Sa peau prit alors la transparence de l'eau et le rendit presque invisible. Il se mut avec lenteur, car le mouvement troublait la surface de son épiderme et le rendait détectable. Après un luxe de précautions, il s'agenouilla entre deux voitures parquées sur le bord du canal. Il dispersa son camouflage, absorba l'humidité de sa tenue et rejoignit le trottoir comme si tout était normal.

Une foule de voyageurs convergeait vers la gare. Des milliers de travailleurs, d'hommes d'affaires, des touristes en goguette, des mères de famille chargées de courses, parfois derrière un landau ou une poussette, jeunes, vieux, un véritable camaïeu de couleurs. Il choisit un point d'observation stratégique, proche de la dépose-minute. Si tout se passait comme il l'imaginait, les Dursley débarqueraient précisément à cet endroit. Il consulta sa montre : encore une heure à patienter.

Une fois de plus, son intuition s'avéra exacte. Vernon déboula dans l'artère passante, ne prit pas la peine de chercher une place régulière. Il fit une halte ponctuelle, serra le frein à main et se pressa de vider le contenu du coffre de l'Opel sur un chariot. Il consentit à guider Harry jusqu'à l'entame des voies 9 et 10. Orion suivit et se dissimula derrière un pilier. Dans le brouhaha de la gare, l'homme fut incapable de percevoir ce que l'oncle marmonnait à son neveu, mais il n'y accorda pas d'importance. Le patron de la Grunnings mit les voiles, laissant Harry seul, désœuvré. Il était 10h30 passées le train partait à onze heures. Souci : le tableau d'affichage ne mentionnait aucun départ à cette heure-là. Le pauvre gamin erra sur tout le quai, cherchant une indication. Au bout de plusieurs minutes de recherches infructueuses, l'écolier s'adressa à un employé en tenue. Il échoua, ne récoltant qu'une fin de non-recevoir. Le policier commençait à éprouver de la pitié pour Harry bien que ce dernier ne cédât pas à la panique.

Il restait dix minutes lorsqu'une femme rousse pressée, accompagnée d'enfants à la chevelure pigmentée à l'identique, lâcha de façon sonore :

– La gare est pleine de Moldus !

Orion, tout comme le garçonnet qu'il filochait, tomba en arrêt devant la petite famille composée de quatre garçons, d'une fillette et de la mère. Le policier fut certain qu'elle était sorcière : même genre de malle que Harry, cages avec chouettes ou hiboux, tenues faites de robes usagées. Le garçonnet se rapprocha et sympathisa. La mère à la bonhomie patente le prit sous son aile et parut lui livrer quelques explications. À l'instant où les usagers du rail regardaient ailleurs, les membres de la famille, un à un, foncèrent droit sur un mur entre les voies. Ils disparurent comme si l'obstacle avait été fait de brume solide.

– Bon sang ! s'exclama l'Amphigikien.

Il fondit sur le lieu de la disparition. Il tâtonna les briques. Là où il s'attendait à ressentir une matière dure et froide, il perçut… du vide ! Il jeta un œil aux alentours et marcha droit devant. Il avança sur quelques mètres, dans l'obscurité, jusqu'à rejoindre un quai. Une magnifique locomotive rouge, d'où s'échappait de la vapeur, patientait sur la voie 9 ¾.

Il leva les yeux et lut un panneau « Poudlard Express - 11 heures ». C'était une gare dans la gare, une voie unique, avec un quai assez étiré pour abriter la locomotive à vapeur, son tender et au moins sept wagons. La foule était compacte, les embrassades nombreuses, les premières rames bien remplies. Il profita de l'anonymat conféré par la marée humaine. Il emboîta le pas d'Harry, scotché aux rouquins.

Sur le quai, certains accompagnants étaient vêtus comme des Moldus, d'autres comme des sorciers. Les uns portaient des baguettes magiques et d'autres un attaché-case. Il eut la sensation euphorisante qu'ici, du côté magique, Moldus et Sorciers se côtoyaient en paix.

Il suivit les enfants sans accorder d'attention aux dernières recommandations des parents à leurs rejetons, sur la promesse d'envoyer des hiboux – il supposa que les rapaces remplissaient la fonction des pigeons voyageurs, porter des messages –, sur les exigences de résultats dans des matières comme la Divination, l'étude des runes, l'étude des Moldus ou bien l'apprentissage des sortilèges. Il croisa une grand-mère catastrophée par son petit-fils – une vraie tête de Jobarbille selon ses termes – qui avait égaré son animal de compagnie – un crapaud prénommé Trevor – et sentit la maman rousse sur le point de s'énerver lorsque ses jumeaux jurèrent qu'ils mettraient à exécution de nouvelles bêtises. Poudlard était une école comme toutes les autres, juste un brin bizarre pour ses yeux de néophyte.

Il baissa la tête, marcha jusqu'au wagon de queue et grimpa par la dernière porte. Il chercha les toilettes, les trouva et s'y enferma. Soulagé, il poussa un long soupir.

« Bon ! Me voici dans la place. Dans un train à vapeur comme on n'en voit plus sur les rails et en route pour Poudlard. Étant donné le nombre d'enfants, je ne trouverai jamais un compartiment vide. Je suis l'un des rares adultes à faire le voyage, facile à repérer. Il faut que je me cache. Si un contrôleur sorcier est à bord – et je ne vois pas pourquoi les sorciers n'agiraient pas à la sauce moldue –, je risque l'expulsion, voire un sortilège, car je n'ai pas de billet. D'ailleurs, je n'ai aucune idée de l'endroit où l'acheter, si c'est possible avec des livres sterling. J'ai bien vu, au Chaudron Baveur, que les clients réglaient avec trois sortes de pièces. »

Une secousse ébranla le wagon : le convoi se mit en branle à 11h00 précises. L'idée de sortir et d'aller espionner les élèves le traversa, mais il renonça à cette prise de risque. Quelques minutes après le départ, il se rendit clair comme l'eau pure et sortit de sa cachette. Au fond du train, en lieu et place du soufflet reliant deux wagons ensemble, il y avait une sorte de local technique. Il contrôla le couloir : personne à l'horizon. Les élèves restaient sagement cloîtrés dans leurs compartiments. Il ouvrit la porte du réduit : c'était un fourre-tout rempli de lanternes à pétrole, de cierges, de couvertures, de ficelles et d'un monceau de choses utiles à bord du convoi. Il avait à peine de quoi s'asseoir par terre.

Il prit une bougie et la coinça entre la porte et le chambranle. Puis, il prit un morceau de ficelle et lia la poignée. Il s'assit sur l'autre extrémité. Ainsi, il maintenait la porte presque close, empêchant d'être enfermé par mégarde et prévenant l'ouverture intempestive lors des aléas, des soubresauts du voyage. Il pouvait aussi voir si des élèves venaient rôder près de lui. Dans ce cas, par sécurité, il userait de transparence.

La première alerte eut lieu peu après midi. Une femme s'engagea dans le couloir, à l'autre bout. Elle poussait un chariot de friandises et faisait une halte devant tous les compartiments. Lorsqu'elle eut achevé ses ventes, elle continua en direction des toilettes du wagon. Orion retint sa respiration et ralentit son rythme cardiaque. La vendeuse de bonbons remarqua que la porte n'était pas close, l'ouvrit en grand sans remarquer la ficelle. Elle contrôla l'intérieur sans s'y introduire et rabattit la porte d'un geste assez rude. La bougie coincée s'effrita un peu, mais joua le rôle imaginé. Orion tira la ficelle à lui et la dame n'y vit que du feu. Au final, elle repartit en sens inverse dans l'optique de renouveler ses ventes.

L'Amphigikien expira en profondeur. Puis, il sursauta et s'exclama :

– Eh ! Mais qu'est-ce que c'est… Ooooh !

Il découvrit un intrus, arrivé à lui avec le chariot de friandises. Un crapaud. Le sautillant batracien bondit et s'installa sur les genoux d'Orion.

– Mais… tu ne serais pas Trevor, que ce jeune garçon étourdi cherchait partout ? fit le fin limier. Petit malin, va ! Tu le fais tourner en bourrique, hein ? Pourquoi t'es-tu carapaté ? Que cherches-tu ?

Il flatta la tête de l'animal qui émit un léger coassement. La caresse sembla le ravir.

– J'ai compris ! C'est l'eau que tu cherches. C'est l'été, il fait assez beau aujourd'hui, sec pour une fois. Mais toi, tu préfères un endroit frais, humide. À défaut, un Amphigikien fait l'affaire.

Il poursuivit les grattouilles, papouilles et autres flatteries. L'animal parut s'assoupir, heureux d'être sur une surface trempée et serein, rasséréné par les paroles du sorcier.

– D'accord, Trevor. Je te garde avec moi pendant le voyage, mais tu rejoindras ton maître légitime à notre arrivée.

Les heures s'écoulèrent avec lenteur dans la pénombre. Mentalement, il ne cessa de s'émerveiller de ses découvertes. Il se perdit en calculs, se fiant à l'allure des élèves, à la foule du quai, au nombre de wagons, de places. Il estima qu'il y avait au moins deux cents élèves dans le convoi, âgés de 11 ans – l'âge d'Harry – à 17 ans – âge de la majorité chez les Moldus –. En se basant sur une espérance de vie moyenne de 75 ans, une communauté sorcière d'au moins deux mille âmes vivait en Grande-Bretagne. Dans l'hypothèse où Poudlard n'accueillait pas d'élèves du monde entier, la population sorcière mondiale se montait à plusieurs dizaines de milliers d'individus. Son ébahissement ne fit que croître.

Il était près de vingt-et-une heures lorsqu'une voix amplifiée par magie se répandit dans le train.

– Nous arriverons à Poudlard dans cinq minutes. Veuillez laisser vos bagages dans les compartiments, ils seront acheminés séparément dans les locaux scolaires.

– Terminus, Trevor. Nous descendons bientôt. Nous allons patienter un peu et trouver un moyen de te remettre entre les mains de ton maître, murmura le policier.

Il se redressa et se dégourdit les jambes au mieux. Il reprit son apparence normale, fouilla dans son sac à dos, finit sa première gourde d'eau et engloutit deux barres de céréales. Le crapaud n'en eut cure et se percha sur l'épaule de l'homme, comme s'ils n'avaient jamais été étrangers l'un pour l'autre. Il était rivé à son rocher humain lorsque le dernier élève quitta le wagon. Il entendit une voix familière intimant aux premières années de le suivre.

« Hagrid est là. Parfait. »

Il laissa passer une petite minute puis se hasarda à jeter un œil. Il vit un panneau à la lumière blafarde indiquant « Pré-au-Lard ». La gare était peu à peu désertée. Les plus jeunes s'éloignaient, suivant la lanterne d'Hagrid, comme des papillons de nuit. Les autres, à l'extérieur, se massaient derrière des diligences attelées à de curieuses créatures, semblables à des chevaux ailés, mais faméliques.

Il se lança à la poursuite du groupe d'Harry, à une distance raisonnable, usant de sa vision nocturne supérieure, son animal de compagnie dans les mains. Le chemin étroit et glissant s'enfonçait dans une forêt dense, laissant parfois filtrer quelques lumières lointaines. La quarantaine d'élèves fit une halte au détour d'un virage. Des exclamations ponctuèrent leur découverte. Une minute plus tard, le suiveur eut un choc similaire.

Chapitre 5 : un monde ensorcelant

La vision de Poudlard fut si saisissante que l'Amphigikien en resta figé, parcouru par plusieurs vagues de frissons. Il n'avait jamais rien vu de tel et se laissa emporter par l'émerveillement. La silhouette illuminée du château se dessinait sur la nuit étoilée. La construction massive était accrochée à un piton rocheux, bordant un immense lac noir. La proximité de l'eau déracina le sorcier et il se remit en marche, pressé de s'immerger et se rapprocher. Il fit une halte à la lisière de la forêt et observa les élèves en train de prendre place à bord de barques ensorcelées, quatre par quatre, sous la houlette du Gardien des Clefs et des Lieux.

Une fois la manœuvre accomplie, l'observateur s'empara de ses jumelles dans son sac à dos et balaya la côte opposée. Il découvrit, au pied du château, un rideau de lierres d'où filtrait un peu de lumière. Il supposa qu'il masquait un embarcadère creusé dans la roche. Il communiquait avec Poudlard, grâce à une série de marches remontant jusqu'à la surface. Cette entrée était sécurisée et imprenable. Il scruta la flottille et repéra Harry. Son illustre voisin était avec un des enfants de la sorcière rousse remarquée à King's Cross. Il partageait l'embarcation avec une fillette à la tignasse rebelle et un autre gamin un peu gauche, celui qui avait perdu son crapaud.

– Bonne pioche ! Ravi d'avoir fait ta connaissance, Trevor, mais l'heure de nous quitter a sonné.

Il mit un pied dans l'eau, devint transparent et transfluida auprès de sa cible. Il posa le batracien sur le bord. Le quatuor d'élèves ne sentit pas le léger ralentissement, captivé par la vision du château. Orion lâcha prise et se laissa glisser en arrière. Les sensations de bien-être, de joie, d'eau vivifiante, d'un lieu rempli de magie l'envahirent. Il demeura invisible, troublant à peine l'onde, flottant comme du balsa.

Les embarcations disparurent une à une derrière la végétation. Il s'approcha au plus près sans franchir les lierres. Il sentit des protections installées tout autour du château et cela lui parut logique. Amphigika était elle-même protégée de la sorte, pour être, entre autres, invisible aux yeux de ceux qu'il nommait désormais les Moldus.

Il tendit l'oreille. Les enfants venaient de débarquer et se rassemblaient. Il entendit Hagrid, amplifié par l'acoustique de la caverne, déclamer :

– Eh toi, là-bas ! C'est à toi, ce crapaud ?

– Trevor ! répondit un gamin.

Le batracien était en sécurité. Restait à espérer que le gamin ne s'interroge jamais sur la manière dont son compagnon avait voyagé.

Lorsque le silence revint, le policier approcha des rochers et perçut le sort de répulsion protecteur. Ce sortilège ne l'empêcherait pas d'aller au château en marchant, mais bloquerait un transfluidage direct à l'intérieur. Il se hissa hors de l'eau et grimpa à mains nues deux ou trois mètres de roche. Il éprouvait une sensation curieuse. Le lac était poissonneux, mais aussi habité par des créatures dotées d'intelligence. Il le pouvait le ressentir dans ses tripes. Il se demanda si, à cette distance, il serait capable d'entendre des conversations. En dépit de son ouïe d'une sensibilité fabuleuse, il échoua. Soit il était trop loin, soit les murailles du château étaient impénétrables, soit une variante d'Assurdiato était appliquée pour éviter le repérage par des oreilles indiscrètes, voire les trois à la fois.

Il mémorisa le lieu pour y revenir en transfluidant, mais la vision était si exceptionnelle qu'il ne pourrait jamais omettre un détail. Il ferma les yeux, se concentra et le chemin des voies liquides jusqu'au 7 Privet Drive se dessina. Il disparut dans un léger remous.

Le matin du 2 septembre, l'Inspector était au commissariat, derrière son bureau, avec une pile d'affaires à classer. Ses collègues, intrigués, lorgnaient de son côté à intervalles plus ou moins réguliers. D'ordinaire, leur coéquipier était un travailleur acharné et expédiait les tâches administratives à un rythme de Stakhanoviste. Là, il bayait aux corneilles, en butte à des luttes intérieures.

L'homme était à la fois captivé et terrifié par ses découvertes. Jamais une enquête ou une filature, menée dans le cadre professionnel, n'était allée aussi loin. Ce monde magique caché, avec ses codes personnels, ses particularités, mais aussi ses similitudes, était fascinant, envoûtant, réjouissant. « Ils » n'étaient pas seuls ! « Ils » ne l'avaient jamais été. La magie existait partout.

Toutefois, il tempérait sa joie. La peur de basculer, de s'arracher à sa vie humaine de Moldu, le taraudait. Son instinct naturel le poussait à tout quitter et vivre sa dernière existence avec mille et une aventures. Il en avait les moyens. Il lutta contre ce désir, esquissa un geste pour prendre un dossier et mettre à jour son statut informatique. Sa main perdit de la hauteur et se posa en douceur sur la pile de documents. Sa respiration était calme, silencieuse.

– Centuri ? Oh ! Oh Centuri !

C'était le Superintendent Murdoch.

– Oui, Monsieur ?

– Vous êtes avec nous ?

– Euh… hum… euh…

– Vous avez pris combien de jours de congés, cet été ?

– Euh… voyons… au final, six jours.

– Il vous reste combien à poser d'ici le 31 décembre ?

– Je… je ne sais pas.

Le regard hagard de l'intéressé se perdit dans celui de ses collaborateurs, tous sous l'effet d'une interruption d'activité, observant l'échange entre les deux hommes. Ils craignaient une sanction envers l'Inspector, trahissant une hypothétique erreur de procédure, l'oubli fatal, l'épée de Damoclès suspendue au-dessus de leurs têtes pour la moindre affaire jugée au pénal. La tension était palpable, l'exercice du métier de policier subissait une liste interminable de contraintes.

– Eh bien moi, je suis Superintendent. Mon devoir, c'est d'informer mes équipes. J'ai aussi un rôle de prévention. C'est pour cette raison que je sais qu'il vous reste quinze jours pour l'année 1991. C'est aussi parce que je suis le responsable que j'ai vérifié les dix dernières années. Centuri, vous êtes le seul à ne jamais avoir pris la totalité de vos vacances. En moyenne, neuf jours sont passés à la trappe.

– Ah…

– Vous allez péter les plombs, un de ces jours. Craquer, d'un coup. Cela s'est déjà vu. Donc, vous posez une semaine.

Le subalterne écarquilla les yeux.

– Quand, chef ?

– Maintenant.

– C'est-à-dire ?

– Vous retirez votre main de cette pile de dossiers en souffrance, vous prenez vos affaires, vous enfilez votre blouson et vous rentrez chez vous. Ou vous sautez dans un avion, vous allez au soleil, à la Barbade ou à Tataouine, je m'en fiche, du moment que vous décampez et que vous oubliez le commissariat durant sept jours.

– Ah…

Le ton et le regard de Murdoch ne prêtaient ni à confusion, ni à contestation. Il obéit à son supérieur, salua les occupants de l'openspace et sortit des locaux de la police. Il eut la sensation que le Superintendent avait eu un pressentiment et qu'il précipitait les événements. Comme si le patron était… devin… ou… d'une nature sorcière ? Non… les deux mondes étaient séparés. À moins que Murdoch soit le parent d'un élève sorcier ? Hypothèse séduisante.

Une fois dans la rue, la surprise et le désœuvrement initial estompés, il cogita sous une averse naissante. Il ne pouvait pas rentrer chez lui et gamberger. Il lui fallait découvrir le monde des sorciers, en savoir plus sur Poudlard et trouver le moyen d'entrer en contact avec ses membres. Pour cela, il lui fallait abandonner son apparence de Moldu.

Il décida de se rendre au quartier en vogue et branché de Soho. Il fureta dans les rues jusqu'à ce qu'il découvre une boutique à la devanture modeste, couleur vert bouteille, débordant de tenues faisant le bonheur des réalisateurs de séries télévisées. Il poussa la porte et déambula dans les rayons. Il y en avait pour tous les goûts.

Une femme âgée d'une cinquantaine d'années, les cheveux gris, courts, les lèvres pincées soulignées par un filet de lipstick rouge bordeaux, vêtue d'un tailleur strict sur chemise perle échancrée, vint à sa rencontre. Il remarqua le haut d'un tatouage sur le côté gauche de sa nuque, sans pouvoir l'identifier.

– Puis-je vous aider, Monsieur ?

– Oui. Je cherche une tenue… comment dire… pour me fondre dans une population digne d'un roman de H. .

– 19e siècle ? Cape, chapeau, bottes, pantalon à boutons ?

– Ce genre d'apparence.

– Pour un film, une série télévisée ?

– Non, du tout.

– Une immersion dans un autre monde, suggéra-t-elle.

Il aurait juré qu'elle lui avait adressé un clin d'œil.

– C'est l'idée générale. Je suis policier, je dois enquêter incognito.

– Je vois.

Elle jaugea sa taille et ses mensurations sveltes.

– Je pense avoir ce qui convient.

Elle disparut quelques secondes et revint avec une robe brun foncé, des godillots noirs, une cape courte avec capuche, un pantalon assez large, d'un coloris proche du noir et une chemise beige avec de fins carreaux couleur caramel.

– La cape est imperméabilisée, mais je vous conseille d'ouvrir un parapluie si les précipitations sont abondantes ou continuelles.

– C'est entendu, fit le sorcier, sachant que des gouttes d'eau seraient toujours les bienvenues.

Elle compléta la tenue avec un galurin en deux parties chocolat au lait, proche du calot militaire. Il passa tous les effets proposés et contrôla le rendu dans un miroir patiné. Son sourire s'élargit au fur et à mesure de l'essayage.

– Je pense que nous y sommes, fit la vendeuse. Cependant, il manque un petit détail. Peut-être… attendez…

Elle se rendit dans le rayon des accessoires, aussi prodigieux que celui des tenues assorties. Elle revint avec une besace de cuir cognac, avec une longue anse de cuir et un rabat pour fermer. Aucune fioriture, une peau élimée, quelques fils mal coupés. L'ensemble l'aurait désigné dans la foule de Londoniens du quartier, mais à la Taverne du Chaudron Baveur, il se fondrait dans la masse.

– Votre avis, Monsieur ?

L'air satisfait par son apparence, il déclara :

– Vous devenez fournisseur agréé de tenues d'infiltration pour la police. C'est parfait.

Elle sourit. Il demanda à garder ses effets sur lui et fit mettre ses vêtements moldus dans un sac de papier épais. Il sortit son portefeuille : il restait cent livres, pas assez pour payer le tout. La carte de crédit régla la coquette somme. Satisfait, il sortit de la boutique, non sans avoir remercié la vendeuse une dernière fois. Il chercha une ruelle tranquille, peu passante, à l'abri des regards indiscrets. La pluie tombait sans faiblir, grossissant les flots dans les caniveaux, se déversant dans les égouts. Orion posa un pied dans le ruisseau miniature et disparut.

Après s'être débarrassé de ses habits londoniens dans son studio, le policier s'était concentré face à ses toilettes et avait traversé le pays jusqu'au lac noir de Poudlard, côté forêt, près de la gare de Pré-au-Lard. La journée était bien avancée. Il sortit de l'eau, absorba la moindre goutte courant sur sa peau, les étoffes de ses frusques et se tourna vers le château. De jour, il était différent de la vision nocturne, mais tout aussi imposant. C'était un amalgame de parties massives, solides, épaisses, aptes à résister à un bombardement et à protéger ses locataires et d'éléments tout en finesse, gracieux, élancés, propres à symboliser l'élévation intellectuelle à laquelle chacun devait aspirer – les professeurs, au moins –. Une bâtisse extraordinaire. Orion frissonna malgré la douceur estivale.

– Poudlard bénéficie de protections. Il sera compliqué d'y entrer sans une invitation en bonne et due forme. Par contre, la gare est accessible. Les alentours le sont. Il y a la forêt d'un côté de la station et un chemin qui fait le tour du lac. Celui emprunté par les diligences avec les élèves plus âgés que Harry. Il faut que j'en aie le cœur net.

Il longea le lac sombre et mystérieux. La veille, il avait ressenti une vie intelligente dans ses eaux calmes. Des créatures fantastiques, apparentées aux sirènes ? Possible. Il progressa sur la voie caillouteuse et découvrit qu'un rempart prenait naissance sur une rive du lac et entourait tout le domaine de Poudlard, y compris une portion de la forêt. Il poursuivit jusqu'à un immense portail en fer forgé, l'entrée principale de l'école. Il s'approcha et ressentit les sortilèges. Inutile d'insister, surtout sans un médaillon amphigikien pour canaliser ses analyses.

Il rebroussa chemin et bifurqua sur la droite, à un embranchement. Il y avait un village avec des habitations et des commerces. Il croisa des sorciers – hommes, femmes, jeunes enfants – mais aucune personne habillée comme des Moldus. Le village transpirait la magie, les sorts de dissimulation classiques. Le policier en déduisit que le hameau était inaccessible pour les non-sorciers. Il déambula dans la rue principale.

Un peu à l'écart, il y avait une cabane brinquebalante, grinçante, d'un aspect sinistre. De prime abord, son air était dissuasif et il l'évita comme la peste. Par contre, le premier commerce rencontré lui fit bien meilleure impression. C'était une taverne dénommée « Les Trois Balais ».

« Décidément, il y a un truc entre les sorciers et cet accessoire de ménage ! Ce n'est pas la première fois. »

Il s'abstint d'entrer, déterminé à faire un premier tour avant d'accomplir une halte. Plusieurs familles, diversement habillées, le saluèrent d'un hochement de tête. Il passait pour l'un d'eux. Après la première taverne, il parvint à La Poste. Là, il comprit ce qui avait paniqué les Dursley. Une multitude d'ouvertures trouait le bâtiment, des anfractuosités où des hiboux, des chouettes croisaient parfois quelques mouettes ou sternes taillées pour les voyages longue distance. Une nuée de volatiles emportant ou délivrant des lettres, voire des colis pour les rapaces de taille supérieure comme des grands ducs. Il ne valait mieux pas souffrir d'ornithophobie pour exercer à La Poste.

Juste de l'autre côté, une enseigne multicolore indiquait Honeydukes. C'était l'antre des sucreries en tous genres.

« Avec les gamins de l'école, ils doivent avoir un succès fou. Sorciers ou pas, les enfants du monde entier aiment les bonbons, les sucettes. »

La boutique suivante proposait des produits différents, mais visait la même clientèle. Il s'agissait de Zonko, Farces et Attrapes. Le paradis pour élève dissipé et soucieux de perturber les cours. Ensuite, il fit la connaissance de Gaichiffon, avec ses ensembles taillés pour les personnages soucieux de leur présentation et de Scribenpenne, échoppe d'encres, plumes et parchemins, disponible pour dépanner les étudiants et leurs professeurs. La rue s'achevait en croix. D'un côté, le salon de thé de madame Pieddodu vendait des pâtisseries et des douceurs à déguster avec des boissons chaudes. De l'autre, trônait un débit de boissons nommé « la Tête de Sanglier », à l'allure à mille lieues du salon de thé et d'un aspect extérieur moins reluisant que la devanture des Trois Balais. Enfin, juste en face de lui, fermant la courte marche des boutiques, Derviche et Bang. La vitrine étroite et sommaire n'expliquait pas vraiment l'intitulé peint en lettres d'or patinées par le temps : vente et réparation d'objets magiques.

Il se retourna. Hormis quelques logements détenus par les commerçants ou des habitants, il n'y avait pas grand-chose d'autre. Aucun distributeur d'argent, pas plus de banque sorcière, comme la Gringott's, mentionnée par Tom, le patron du Chaudron Baveur. Il n'y avait pas d'échoppe pour acquérir un animal de compagnie ou acheter une baguette, des ingrédients pour les potions, un chaudron. La rue commerçante secrète de Londres était bien plus riche.

Afin de s'intégrer en douceur et d'enquêter sans qu'on le soupçonne, il devait compléter sa tenue, son histoire et posséder de l'argent sorcier dont il ignorait tout. Il décida de tenter sa chance chez Derviche et Bang en jouant les immigrés candides. Il poussa la porte et une clochette, invisible, joua un air de musique. L'atmosphère était intrigante. Le visiteur sentit son âme vibrer, sensible à la magie des objets posés sur des présentoirs en forme de pyramides. Il fut attiré par une sorte de toupie en verre.

Un vieillard sortit de l'arrière-boutique. Il portait des lunettes sans monture, ni branches posées sur le nez. Il avait de longs cheveux blancs, lisses et fins, une petite barbichette aussi immaculée que sa chevelure et des yeux d'un bleu lagon surréaliste. Il ne portait pas de robe, mais un tablier de cuir beige. L'homme, longiligne avec une petite bedaine naissante, s'approcha et demanda :

– Bonjour, jeune homme. Comment puis-je vous aider ? Est-ce pour une réparation ?

– Bonjour à vous, fit Orion, se lâchant sur son accent traînant. Eh bien, je n'ai rien à faire réparer, car je ne possède aucun objet magique, pour l'instant.

– Je vois. Et d'où venez-vous ?

– De La Barbade.

– Oh… hum… On n'y trouve aucun artefact ensorcelé ?

– Pas à ma connaissance. Mais je n'ai pas de pouvoirs sorciers, je n'ai jamais été à Poudlard ou dans une école similaire.

– Vous êtes un Cracmol ?

– Un quoi ?

Le sorcier crut avoir choqué le client, mais se rendit vite compte qu'il ignorait sincèrement la signification de ce sobriquet.

– Cracmol. C'est un terme pas très joli pour désigner les personnes dépourvues de pouvoir magique, mais néanmoins issues de familles de sorciers.

– Je vois. Un Cracmol, vous dites ? Comment être certain ?

– Eh bien… ce que je peux déjà vous affirmer, c'est que vous n'avez pas de magie noire en vous.

Orion l'espérait un peu après douze mille années d'existence, mais joua l'étonnement.

– Ah bon ?

– Voyez-vous cet objet ?

Il désignait la toupie.

– C'est un Scrutoscope. Lorsque de la magie noire transpire, qu'un danger en découle, cette toupie se met à tourner sur elle-même et s'éclaire comme un phare de la côte en pleine nuit.

– Intéressant et utile. Si un fidèle de Celui-Dont-On-Ne-Prononce-Pas-Le-Nom se présente à moi, il s'activera.

– Oh oui ! Je peux vous assurer que les regrettés James et Lily Potter auraient été mis en garde avant d'être assassinés par Vous-Savez-Qui en personne.

– Je vois. Indispensable objet. Comment… combien…

– Il coûte dix Mornilles.

– Euh…

– Ah… oui… bien sûr, c'est un peu cher.

– Non, je voulais dire… Comment puis-je convertir mon argent moldu ?

– Il n'y a que Gringott's, à Londres. Ici, nous ne prenons que les Gallions d'or, les Mornilles d'argent et les Noises de bronze. Désolé.

– Pas de problème. J'irai au Chaudron Baveur, rajouta le policier, comme s'il était déjà coutumier du monde sorcier.

Le vendeur le regarda avec un air interrogateur. Puis, il rompit le silence :

– Autre chose ?

– Oui, juste une question : auriez-vous un objet capable d'avaler et de renvoyer de la lumière ? C'est comme un petit bâton d'argent. Long comme ça.

Il écarta son pouce et son majeur.

– Je vois ce que c'est. Un Déluminateur. Ou autrement appelé Éteignoir.

Je n'en vends pas et je ne connais qu'un homme qui en possède un. Albus Dumbledore.

– Le directeur de Poudlard ?

– En personne.

– Un exemplaire unique. Fantastique ! Je l'ai vu en fonction, une seule fois. Je l'ai trouvé ingénieux, élégant, prodigieux, presque… poétique.

Le visage du vieillard s'éclaira :

– Poétique, c'est joliment dit ! L'Éteignoir d'Albus Dumbledore est magnifique. Je le soupçonne de dissimuler d'autres fonctions.

– Vraiment ?

– Oh oui ! Après tout, c'est Dumbledore qui l'a créé.

Cette révélation tempéra l'optimisme naturel du policier. Le respect de l'homme pour le sorcier à la tête du collège, la défense d'Hagrid pour son mentor ou ami ou patron, c'était autant de signes désignant l'enseignant comme un homme aux talents et aux connaissances étendus. Une telle pointure de la magie ne pouvait pas s'être contentée d'un gadget similaire à une télécommande moldue.

Après quelques échanges d'amabilité et informations complémentaires – notamment que les baguettes magiques n'étaient pas de sa compétence, mais de celle d'un certain Ollivander sur le Chemin de Traverse à Londres –, le visiteur promit de revenir faire des emplettes dignes de ce nom dès qu'il aurait sa besace remplie d'or sorcier. Il quitta le vieil homme attendrissant et revint dans la rue principale. Il avait un petit creux, mais sans argent, c'était compliqué. Il remonta néanmoins l'artère principale et décida de pousser ses investigations aux Trois Balais. La Taverne du Chaudron Baveur lui avait plutôt réussi un mois auparavant et de mémoire de policier, il n'avait jamais échoué à moissonner quelques tuyaux dans les estaminets. Il poussa la porte.

La fin d'après-midi approchait et ce n'était pas la cohue dans le pub. Il y avait trois sorciers à une table et deux autres calés dans un recoin. La salle était peu lumineuse, mais cosy, douillette. À l'image de la femme derrière le comptoir. Une cascade de boucles blondes tombant sur des épaules rondes, des yeux pétillants, un sourire à se brosser les dents au whisky Pur Feu, des formes d'une féminité exquise, la dame – une sorcière s'il en jugeait par sa tenue – était ensorcelante. Elle était aussi physionomiste, car elle entama :

– Bonjour ! Qu'est-ce que ce sera pour le petit nouveau ?

– Bonjour Madame, répondit-il avec son accès empreint de soleil.

– Madame ? Très poli, le jeune homme. Mais c'est Rosmerta pour tout le monde. Et vous ? Votre petit prénom ?

– Orion… susurra-t-il.

– Exotique…

– Normal. À La Barbade, nous aimons les noms d'étoiles.

– Oh… la bien belle habitude ! Alors, est-ce qu'on déguste des boissons douces ou des alcools forts, chez vous ?

– Plutôt suaves, Rosmerta. Hélas, je n'ai pas eu le temps d'aller chez Gringott's et je ne possède que des livres sterling bien moldues.

– Ce dont je ne veux pas dans ma caisse.

– Je le comprends.

– Mais en signe d'amitié avec un sorcier venu des îles, je vous offre une Bièraubeurre. Cela vous incitera à vanter mes mérites auprès de vos compatriotes.

– C'est très aimable et je ne manquerai pas de vous faire la meilleure des publicités. Toutefois, il n'est pas certain que j'ai des pouvoirs magiques. Il se pourrait que je sois un… euh… Crac quelque chose…

– Vous, un Cracmol ? Impossible.

– Je n'ai pas de baguette.

– Ollivander, au Chemin de Traverse. Il trouvera la bonne baguette pour exploiter votre pouvoir d'envoûtement.

– Mon… ?

Il aurait juré qu'elle lui faisait du charme. Elle se retourna et fila dans la réserve pour récupérer la Bièraubeurre à la meilleure température, ondulant des hanches comme une chaloupe sur une mer houleuse. Cette femme avait du sang de sirène dans les veines, à n'en point douter. Elle revint au comptoir, décapsula deux bouteilles et trinqua avec lui :

– À la Barbade ! lança-t-elle.

– Aux Trois Balais ! répliqua-t-il.

Tous sourires, ils avalèrent plusieurs gorgées en silence, les yeux dans les yeux.

– Donc, vous faites du tourisme ? fit-elle pour rompre le silence.

– Un peu, oui. D'ailleurs, je cherche une chambre ou un logement.

– Ici, ce sera compliqué. Les habitants ne prendront pas votre argent. Seuls les Gallions ont cours. En plus, à part les roches autour du lac, il n'y a pas grand-chose à visiter.

– La forêt ?

– Si vous tenez à mourir dans d'atroces souffrances…

– C'est dangereux ?

Rosmerta émit un gloussement.

– Entre les centaures belliqueux, les loups-garous fous, les Trolls abrutis et les Acromentules mangeuses d'humains, vous avez le choix.

– Je vois. C'est assez restreint.

– Le mieux, c'est le Chaudron Baveur, à Londres.

– Chez Tom ?

– Vous connaissez ?!

– Oui, j'y ai mangé d'excellentes saucisses fumées.

Orion fut tenté de parler d'Harry, mais il se retint et se concentra sur la collecte d'informations.

– Bien ! Donc, si vous connaissez, c'est parfait ! Tom est juste à côté du Chemin de Traverse où se trouve Gringott's. Comme il donne sur Londres, il est à la croisée, des Moldus viennent avec leurs enfants sorciers.

– Je vois. Mais pour ce soir, cela va me faire un long voyage.

– Bien sûr que non ! Nos cheminées sont raccordées.

– Que voulez-vous dire ?

– Vous ne connaissez pas le réseau de cheminées, à La Barbade ?

– C'est-à-dire que la nécessité de chauffer, là-bas… donc la présence de cheminées… Vous voyez…

Rosmerta éclata de rire.

– Mais oui ! Comme je suis étourdie ! Alors, je vous explique : on entre dans la cheminée, on prend une bonne poignée de poudre de cheminette, on énonce distinctement sa destination et on jette la poudre à ses pieds.

– D'accord. Pour aller chez Tom, je dis Le Chaudron Baveur ?

– Voilà. Pour venir me voir, les Trois Balais. Attention ! Si vous dîtes chez Rosmerta, le réseau tentera de vous envoyer dans ma demeure. Et je n'ai pas donné mon autorisation à la Régie des Transports. Pas encore, ajoute-t-elle en minaudant.

– Hum… merci pour la boisson, les explications précises et… la proposition, répliqua-t-il du tac au tac.

Il se leva, fit mine de se diriger vers la cheminée et rebroussa chemin. Il saisit les doigts de la tenancière et se fendit d'un classieux baisemain. Elle rougit et gloussa. Il lui adressa une œillade puis reprit sa destination initiale. Une fois en place, il prit une poignée de poudre de cheminette et lança :

– Le Chaudron Baveur.

Dès que sa main libéra la matière, une bouffée de flammes vertes l'engloutit. Sa dernière vision fut celle de la blonde voluptueuse accoudée au comptoir, le menton posé sur une paume, les yeux brillants d'humidité.

Rosmerta demeura rêveuse quelques dizaines de secondes, appréciant la belle apparition. Puis, elle s'interrogea :

« Comment a-t-il atterri à Pré-au-Lard ? Il ne savait pas utiliser le réseau de cheminées et si ce n'est pas un sorcier, comme il l'affirme, il n'a pas pu transplaner. Il a marché jusqu'ici, au gré du vent ? Hum… En tous les cas, le hasard fait bien les choses. »

Une horde de sorciers braillards fit irruption dans le pub. Le rêve prit fin avec la rudesse d'un Stupefix.

Comme décrit par la patronne des Trois Balais, Orion déboula dans l'âtre du Chaudron Baveur. Il alla saluer Tom qui se souvint de lui. Il lui narra une partie de ses découvertes – Pré-au-Lard –, les recommandations de Rosmerta et réserva le gîte ainsi que le couvert. Il l'informa de ses projets d'aller faire du change à Gringott's. Tom lui expliqua comment il pourrait entrer sur le Chemin de Traverse par la cour et le mur, situa la banque et le prévint qu'elle était contrôlée par des Gobelins, des êtres brillants, mais susceptibles, alambiqués. Il le mit en garde sur le quartier malfaisant nommé Allée des Embrumes. Orion demanda quelques explications sur le réseau de cheminées publiques – l'une d'elles aboutissant au Chemin de Traverse – et privées. Il n'omit surtout pas de narrer comment il avait su faire rire Rosmerta. Tom le mit en garde sur la nature séductrice de sa chère consœur.

Après un repas des plus succulents, le policier se délecta des photos animées d'une Gazette du Sorcier abandonnée par un client. Les articles lui parurent d'un style un tantinet racoleur, mais basé sur des faits tangibles. Un entrefilet parlait d'Harry Potter, surnommé le Survivant, entré à Poudlard et envoyé dans la maison Gryffondor, comme ses défunts parents. Il prit son temps pour siroter son whisky sorcier, évitant le retour de bâton dans la tête.

Vers 20H00, muni de son journal, il grimpa à l'étage et ouvrit sa chambre. Le coin était rustique, mais accueillant. Toujours cette sensation de vivre au 19e siècle. Pas de téléphone, de télévision, d'ordinateur ou d'appareils électroménagers, ni d'ampoules électriques. Par contre, plumeaux, balais, serpillières, éponges étaient enchantés pour briquer la Taverne.

Il posa sa besace sur le lit et jeta un œil par la fenêtre : réflexe professionnel. Sa chambre donnait sur la cour intérieure et les immeubles moldus implantés aux alentours. Le quartier magique était invisible.

Il se dévêtit et se prélassa dans un bon bain. Il réfléchit au programme du lendemain : passer au coffre de sa banque anglaise, y faire un retrait coquet, aller à Gringott's, régler une bonne fois pour toutes les tribulations monétaires. Ensuite, découvrir ce chemin de Traverse plus complet que Pré-au-Lard. Enfin, réfléchir au moyen d'accéder à Poudlard, à Dumbledore et à son Déluminateur, le véritable objectif de son implication dans le monde sorcier. Le vieux vendeur de Derviche et Bang n'était pas dupe, lui non plus. L'Éteignoir masquait une autre fonction sinon, Albus Dumbledore l'aurait commercialisé, aurait redistribué le produit des ventes aux élèves de Poudlard ou aux sorciers nécessiteux – les personnes croisées ne respiraient pas toutes la fortune –.

Il imagina sans mal que sa quête le mènerait à prendre des distances avec sa vie de policier. Rester dans son studio, transfluider chaque jour au lac noir, observer le château, les abords, moissonner des informations, ce serait assez vite improductif. Il devait calquer son rythme de vie sur le possesseur du bâton d'argent. Si Albus Dumbledore demeurait à l'année au château, il lui faudrait résider au plus près. Or, il était identifié comme un touriste venu de La Barbade à Pré-au-Lard et comme un Londonien d'adoption à la Taverne. S'il pouvait débarquer à intervalles réguliers ici, voire y loger à l'année, il n'en serait pas de même dans le petit village jouxtant Poudlard. Sous ses airs de femme séductrice, angélique, innocente, Rosmerta avait un cerveau et se poserait vite les bonnes questions. Comment un touriste pouvait-il soudain s'installer dans le village de sorciers, dans une location, payer sans exercer de métier et se promener chaque jour aux abords du château ? La suspicion serait de mise.

Il n'avait pas le choix.

« Pour avoir une chance, je dois disparaître ou presque. »

Il ferma les yeux, son journal glissa dans l'eau, sous la protestation des personnages animés.

Chapitre 6 : la prophétie

Le petit-déjeuner du Chaudron Baveur fut un modèle anglais à lui seul. Saucisses fumées, œufs brouillés, tartines dorées à point, marmelades exquises et un chocolat au lait d'une onctuosité de virtuose. Orion prêta à Tom des talents de cuisinier qu'il n'avait pas. Dans les cuisines, deux elfes de maison concoctaient les recettes après s'être chargés des courses sur le Chemin de Traverse. L'envers du décor.

Après s'être acquitté de son dû et avoir rendu sa clef, le policier n'eut pas la patience de faire un saut à sa banque avant d'entamer ses découvertes. Il pénétra dans la cour de l'établissement et tapota sur la pierre indiquée par le gérant. Le mur trembla, les briques se désolidarisèrent et pivotèrent, juste assez pour laisser passer deux personnes de front. Il s'engagea et le mur se reforma.

Il y avait foule, comparé au village de Pré-au-Lard. La rue était plus longue, plus vivante, mieux achalandée. Il chemina avec lenteur et croisa un vendeur de chaudrons. Il y en avait de toutes sortes, tailles, matières, coloris.

« Un chaudron… pliable ? J'avais cru à une blague d'Hagrid au jeune Harry ! Comment plier de l'étain, du cuivre ou du bronze ? »

Ses déambulations le menèrent devant le Royaume du Hibou où il tomba en pâmoison devant une trentaine de rapaces de toutes espèces. Les oiseaux le fascinaient. Si un jour il devait occuper un autre emploi, prodiguer de bons soins à des animaux lui apporterait de la satisfaction.

Des gamins s'agglutinaient devant une vitrine. Entre une magnifique boutique d'encres, plumes et parchemins et une échoppe vendant des balais pour le ménage, les enfants avaient voté en masse contre la papeterie. Incompréhensible ! D'ailleurs, pourquoi ne bavaient-ils pas plutôt chez Florian Fortarôme, vendeur de glaces ? Les surprises glacées étaient plus attractives !

Jouxtant la boutique dédiée à l'écriture, il y avait une librairie riche en titres. Un lieu à investiguer pour apprendre par la lecture ce qu'il ne découvrirait pas dans les journaux ou auprès des sorciers. Juste après, l'atelier de madame Guipure, couturière, lui apprit qu'il pourrait parfaire et diversifier ses tenues. Enfin, il toucha au but : la banque Gringott's. C'était un imposant édifice à la façade blanche. Il distillait de la puissance, un sentiment de contre-pouvoir dans le monde sorcier. Tom l'avait averti : rester poli et prudent avec les Gobelins, maîtres de l'argent.

Une fois le seuil franchi, il réprima un sifflement admiratif. Tout était gigantesque et le marbre, omniprésent, amplifiait la sensation d'écrasement. Il s'avança vers un guichet libre. La créature, minuscule, au crâne proéminent et au nez crochu, esquissa un rictus qu'il prit, à tort, pour un sourire. Il entrevit une rangée de dents pointues peu engageantes.

– Bonjour, Monsieur, entama l'Amphigikien.

– Monsieur ? fit le Gobelin, haussant un sourcil.

Il se demanda s'il l'avait offensé ou affublé d'un titre superfétatoire. Il passa outre et poursuivit :

– J'aimerais ouvrir un compte.

– Hum… Votre baguette, s'il vous plaît.

– Ma… baguette ? Je… je n'en possède pas.

– Sans baguette, nous n'avons aucune assurance de votre identité. C'est le règlement. La baguette est unique et choisit le sorcier. La clef de coffre donnée en contrepartie d'un compte pourrait être volée. Une baguette, c'est… compliqué.

– D'accord. Pouvez-vous échanger de l'argent moldu contre des Gallions ?

– Nous le pouvons.

Orion fouilla ses poches. Il attrapa deux billets de dix livres et les posa sur le comptoir.

– J'ai… vingt livres.

– Hum… fit le banquier. Comptez-vous dépenser sur le Chemin de Traverse ?

– Je le pense.

– Hum… Soyez sérieux, je vous prie. Hormis une crème glacée, vous…

– Bien ! coupa Orion. Combien cela fait-il ?

– Quatre Gallions.

– Assez pour acheter une baguette magique ?

– Certainement… pas ! fit Trompsow, s'il en jugeait par le nom indiqué sur le badge du guichetier.

– Très bien. Je prends les Gallions.

Le Gobelin lui délivra la somme et rangea les billets. Puis, il leva son regard au-dessus du sorcier, signifiant qu'il s'adressait au client suivant, bien qu'il n'y ait personne.

Tom l'avait mis en garde. Ces types-là n'étaient pas des modèles d'amabilité. Parfois, dans son métier de policier, il tombait sur des énergumènes dotés d'un insupportable complexe de supériorité. En général, il conservait un calme olympien et se chargeait de perforer la pastèque qui leur tenait lieu de cervelle à la première occasion et avec le sourire. L'attitude du gobelin nécessitait de remettre les pendules à l'heure.

La découverte du Chemin de Traverse avait été suspendue. Orion était reparti en direction du Chaudron Baveur, avait tapoté, avait traversé le pub en coup de vent, sous l'œil intrigué de Tom et s'était rendu à sa banque moldue. On l'avait reçu avec déférence et maintes courbettes, car « on » avait connaissance de ses liquidités et de ses placements pour cinq cent mille livres sterling et « on » avait une petite idée de ce que son coffre de dimensions non standard, au sous-sol, contenait. « On » se fichait pas mal qu'il soit vêtu d'un costume, d'un uniforme de policier, d'une tenue d'homme-grenouille ou d'une robe de sorcier.

En résumé, c'est la besace gonflée à bloc qu'il revint dans le monde magique, sous le regard médusé du patron du Chaudron Baveur, qu'il traversa l'immense hall de Gringott's et qu'il choisit, un rictus carnassier aux lèvres, d'attendre que Trompsow en ait fini avec son client alors que vingt guichets étaient libres.

– Rebonjour, Mon-sieur, fit Orion, l'air réjoui.

– Oui ?

– Le règlement a-t-il changé depuis tout à l'heure ?

– Certainement… pas !

– Bien. Très bien. Je souhaite ouvrir un compte.

– Avez-vous une baguette ?

– Toujours pas. Par contre, j'ai ma carte d'identité moldue.

– Cela n'a pas cours, ici. C'est une banque de dépôt réservée aux sorciers.

– Et… si je suis un Cracmol ?

– Aucune exception n'est possible. Seuls les sorciers…

– J'ai compris ! interrompit Orion sur un ton policier. Prenez-vous autre chose que des livres sterling en échange de Gallions ?

– De l'or, uniquement. Pur, cela va sans dire.

– Vraiment ? Dans ce cas…

Il s'empara de sa besace lestée à la limite de résistance des coutures et la vida sur le comptoir. Il ajouta, en haussant le ton afin que les autres Gobelins et les clients présents ne perdent pas une miette de l'échange tendu :

– Ça devrait suffire, quatre kilos d'or pur en lingots ?!

Le Gobelin fut parcouru de spasmes au fur et à mesure qu'il se crispait. Son supérieur, du moins le client supposa qu'il l'était, s'approcha pour s'enquérir du problème. L'Inspector lui fit signe de stopper d'un geste de la main et aboya sans même lui accorder un regard :

– Je traite et ne traiterai jamais qu'avec Mon-Sieur Trompsow ! Merci d'encaisser et de me donner 300 Gallions pour couvrir mes menus besoins du jour.

Trompsow se tourna vers le chef qui donna son accord d'un hochement de la tête. Il lui fit signer un parchemin, lui remit une clef de coffre et une bourse enchantée afin de loger la somme emportée sans s'alourdir.

– Merci, Mon-Sieur Trompsow. Au plaisir de vous revoir !

Il ne lui laissa pas le loisir de répondre et tourna les talons. Gobelin ou autre créature, il haïssait la condescendance à laquelle il répondait par la surenchère.

Il reprit sa promenade dans l'artère principale, s'extasiant devant les boutiques. Diagon Alley se séparait en deux rues. À gauche, les Embrumes, à la réputation et à l'allure inquiétantes. Il se sentit mal à l'aise à la vue des individus qui s'y engageaient ou la quittaient, l'air d'avoir accompli un méfait. Il aurait l'occasion de s'y aventurer lorsqu'il serait au fait des habitudes sorcières, plus aguerri. Il devrait d'ailleurs se choisir quelques frusques dans la boutique de vêtements d'occasion, des modèles défraîchis pour passer inaperçu chez les plus sombres individus. Si pègre ou adeptes de magie noire il y avait dans ce monde, elle vivait sa prospérité dans cette allée malfamée. Il fit une halte chez madame Guipure afin d'acquérir une robe de cérémonie, jusqu'au cas où. Il ajouta un sac de transport enchanté où il pourrait, la vendeuse l'assurait, emporter sa maison en bandoulière.

Après avoir dégusté quelques exquises spécialités de Florian Fortarôme, il se planta de longues minutes devant la vitrine de la Ménagerie Magique, magasin animalier jouxtant la banque. Des espèces connues du monde humain comme des chats, des rats, des chauves-souris côtoyaient des animaux fantastiques dont il ignorait tout. Dans la devanture, dans une cage, il y avait un drôle d'animal qu'il aurait décrit comme une sorte de croisement entre une taupe pour l'aspect général et un canard pour le bec et les pattes. La créature, calme en apparence, s'excita soudain lorsqu'une cliente laissa échapper quelques Mornilles et Gallions sur le sol au moment de son règlement. La bestiole eut les yeux exorbités et pétillants à la vue de l'argent étincelant. Si elle avait su comment ouvrir la serrure, elle aurait pris la tangente, les pattes remplies de monnaie. Une pancarte indiquait son espèce : le Niffleur.

Orion lutta contre la tentation d'entrer et se remémora sa mission prioritaire : accéder au Déluminateur. Il renonça à investir la Ménagerie lorsqu'un vendeur reçut un jet de flammes sur sa main non protégée : le cadeau brûlant d'une tortue à la carapace incrustée de pierres précieuses.

Il poussa jusqu'au bout de la rue commerçante, avant le quartier résidentiel. L'une des dernières boutiques était celle d'Ollivander dont on lui avait vanté les mérites. Le seul lieu où acquérir une baguette magique. Il se sentit attiré par de la douceur, de la quiétude. Par la vitrine, il put voir que l'intérieur, composé en totalité de rayonnages remplis de boîtes, était exigu. Il paria qu'il y avait un atelier de fabrication à l'arrière-boutique. Il poussa la porte.

Le logement mal éclairé sentait la cire, la sciure, la poussière. Une clochette retentit lorsque la porte se rabattit. Pourtant, il n'y avait aucune cloche accrochée, visible, susceptible de tinter. Un homme à l'épaisse chevelure blanche et au visage sillonné de rides apparut. Seuls ses immenses yeux bleus étincelaient et lui conféraient une expression faciale juvénile.

– Bonjour, jeune homme. Vous venez pour une baguette, naturellement ?

– Bonjour. Oh… euh… on m'a beaucoup parlé de vous et euh… eh bien… j'ignore tout des baguettes.

– Vous êtes alors au bon endroit pour apprendre. D'abord, sachez que j'utilise toutes sortes d'essence de bois, communes ou rares, voire précieuses. Elles proviennent d'arbres aux vertus magiques, habités par des Botrucs.

– Des Botrucs ?

Il entendait ce nom pour la première fois de sa vie.

– D'adorables créatures minuscules, remplies de magie et très adroites pour forcer n'importe quelle serrure.

– Oh…

– J'utilise trois sortes d'inclusion, de cœur de baguette : du crin de licorne, du ventricule de dragon et des plumes de phénix.

Orion dut se contenir pour ne pas trahir sa stupéfaction. Ollivander poursuivit :

– Chaque fabrication est unique. Et ce qui est vrai et l'a toujours été, c'est que la baguette…

– … choisit son sorcier, acheva Orion. Mon ami Alcyone fabriquait des médaillons magiques uniques et disait la même chose. Mot pour mot. C'est… surprenant, monsieur Ollivander. Très troublant.

– Eh bien, voyons quelle baguette pourrait vous convenir…

– Il y a une méprise. Je suis un Cracmol. Enfin, je crois. Même mon ami n'a jamais réussi à créer le médaillon qui convienne à ma personnalité.

– Vous, un Cracmol ? J'en doute. Il y a de la magie en vous, c'est certain. Trouver la baguette qui convient, exige parfois du temps. Il faut d'abord prendre quelques mesures et…

Un bruit inattendu se produisit. Une vibration, suivie d'un tressautement. L'élément perturbateur venait du fond du magasin, sur une étagère touchant presque le plafond. Une boîte bougeait et tentait de s'extraire par tous les moyens, quitte à expulser ses voisines et à les envoyer valdinguer par terre. Monsieur Ollivander déplaça une échelle à roulettes, grimpa les barreaux et se saisit de l'indisciplinée avant qu'elle ne se propulse dans les airs.

Il redescendit et posa la boîte sur le comptoir. Il ouvrit le couvercle. L'extrémité de la baguette éclaira la pièce sombre. Le maître fut intrigué et énonça :

– Bois de vigne, plume de phénix, 33.75 cm, souple. Ouvrez la paume de votre main usuelle.

Le client ouvrit le poing droit et la baguette tordue, torsadée, à peine ouvragée, s'envola et se logea au creux. Il referma ses phalanges et ressentit une chaleur intense, réconfortante. Les larmes lui montèrent aux yeux.

– Un Cracmol ? Vraiment ?

– C'était une possibilité.

Le visage d'Ollivander s'éclaira :

– C'est étrange.

– Qu'est-ce qui est étrange ?

– J'ai rédigé un petit traité sur les baguettes. Le bois de vigne est un des moins courants, car il est rare de trouver des cépages sauvages, non conduits et exploités par la main de l'homme, propices à l'installation des Botrucs. Il est aussi peu aisé de sculpter ce bois tortueux afin lui donner une forme assez droite, compatible avec la précision gestuelle exigée par certains sortilèges. Mais j'ai remarqué que leurs propriétaires s'avèrent presque toujours être des sorciers qui recherchent un objectif d'ampleur, qui incarnent de grands visionnaires. Le sorcier apprécié par la vigne étonne souvent ceux qui pensent le connaître le mieux. Les baguettes de vigne sont attirées par les personnalités aux profondeurs cachées, secrètes, des êtres semblables à des poupées gigognes. Ce sont les seules baguettes capables de se manifester comme vous venez de le voir, de trouver elles-mêmes une correspondance potentielle. Des sources fiables prétendent que ces baguettes peuvent émettre des effets magiques lors de la simple entrée dans la même pièce qu'un propriétaire. C'est étrange, oui, car c'est seulement la seconde fois que je constate cette manifestation spontanée, ce coup de foudre.

– Vraiment ? Qui était la première personne ?

– Je me souviens de chaque baguette vendue. La première baguette de vigne qui a manifesté cette osmose, l'a fait avec une jeune fille nommée Hermione Granger, entrée à Poudlard cette année. Une enfant appelée à un destin hors du commun. Assurément.

Orion en eut des frissons. Était-ce les paroles du maître fabricant qui le troublaient ? Son regard bleu acier perçant, capable d'une palette de magie sans baguette ?

– Le cœur de votre baguette est une plume de phénix. Elle n'en sera que plus compliquée à canaliser. Vous pensiez ne pas avoir de talents magiques vous n'avez donc jamais suivi d'enseignement. L'utilisation d'un tel instrument peut s'avérer dangereux s'il n'est pas accompagné d'un apprentissage. Même un sort simple peut tourner à la catastrophe. Permettez-moi de vous recommander un enseignant pour adultes ainsi que des conseils de lecture.

Monsieur Ollivander prit un parchemin neuf et une plume. Il la trempa dans l'encre noire et traça ses consignes d'une belle écriture arrondie, à l'horizontalité parfaite. La précision était son oxygène.

Il roula le document et le tendit au client. Le jeune homme le prit avec une sensation de douceur.

– Combien vous dois-je pour la baguette ?

– Sept Gallions.

– En voici dix. Sept pour votre œuvre et trois pour vos précieuses explications.

– C'est très aimable à vous, mais mes ventes s'accompagnent toujours de mon ressenti. En confiant une de mes créations, c'est comme si je disais adieu à l'un de mes enfants. Et je sens que vous êtes une belle personne capable d'une merveilleuse magie. Je suis certain que ma création saura réussir ce que votre ami Alcyone n'a pas pu réaliser. Il vous faut une compagne qui dialogue avec votre cœur solitaire.

Touché par la poésie et la perspicacité d'Ollivander, il promit de faire un saut chez Fleury et Bott, le libraire et d'y acquérir l'ouvrage d'initiation recommandé. Il quitta l'homme et son antre à regrets. Monsieur Ollivander était un être charmant, passionné, amoureux et c'était un puits de connaissances. Il était doté d'une mémoire étonnante. Et oui, il dut le concéder, il avait retrouvé des qualités humaines d'Alcyone en Ollivander.

Il acheva sa découverte du Chemin de Traverse par le libraire. Il prit les livres conseillés et ajouta trois ouvrages. Deux provenaient de la liste de fournitures envoyée à Harry, parfaits pour un débutant : « le livre des sorts et enchantements, niveau », par Miranda Fauconnette et « l'histoire de la magie », un best-seller de l'historienne Bathilda Tourdesac, LA référence selon le vendeur. À cette base, il ajouta « les animaux fantastiques », du magizoologiste Norbert Dragonneau. Il logea toutes ses courses dans le sac magique acheté chez madame Guipure et quitta le Chemin de Traverse pour la Taverne. Il passa un peu de temps dans le pub, discuta avec Tom, lui narra ses découvertes enthousiasmantes, fit l'éloge des artisans et expliqua son va-et-vient matinal en coups de vent. Il prétexta un héritage familial pour expliquer les quatre lingots d'or, un mensonge pour couvrir ses activités minières sous-marines.

En fin d'après-midi, après trois Bièraubeurres, il entra dans la cheminée et prit la direction de Derviche et Bang, à Pré-au-Lard.

Alcyone enrageait. Son meilleur ami, son éternel complice, élu Sage du Conseil trois siècles auparavant, était le seul sorcier d'Amphigika dépourvu de médaillon adéquat. En dépit de sa maîtrise de la cuisson des sept types de coraux – noir, rouge, bleu, feu, noble, mou et dur –, de l'insertion des six types de cœur connus – crochet de Runespoor marin, tentacule de Kraken, pointe de Camphruch, cheveu de Sirène, essence de Kelpie, liquide de Kappa –, soit quarante-deux variétés de médaillons convenant à 99,99 % de la population sorcière, Orion résistait au choix. Un Sage sans médaillon au Conseil, ce n'était pas sérieux. Indigne du Maître-Artisan unique. Les trois dernières réincarnations du Sage Centuri s'étaient déroulées à l'identique. Le Guide de l'Écloserie avait choisi un corps parvenu à maturité dans l'une des alvéoles. Il avait procédé à la délicate extraction de l'enveloppe charnelle en sommeil. Il avait récolté l'âme d'Orion dans le Bénitier Sacré, grâce à une coupelle d'ormeau doré – à la nacre lumineuse – et l'avait présentée près de la bouche du réceptacle corporel. Le Sage avait repris vie. La cérémonie des médaillons s'était déroulée : les quarante-deux types possibles avaient été présentés devant le Sage et aucun ne s'était activé.

En dernier recours, Alcyone avait apposé le mystérieux heptagone noir sur son compère et l'objet avait frémi, trahissant la nature sorcière de la réincarnation. À chaque résurrection, le politicien avait vécu plus d'une centaine d'années au lieu de dépérir en une vingtaine d'années, comme cela survenait avec les individus à l'âme stérile.

Alcyone nageait non loin de la fosse des Mariannes, au large de l'île de Guam. Si sa nature d'amphibien lui permettait de nombreux exploits physiques, elle comportait néanmoins des limites. Son corps, comme celui de ses congénères, pouvait supporter de grandes pressions sous-marines, supérieures à celles encaissées par les plongeurs moldus.

L'artisan chasseur évoluait dans des eaux fraîches, mais calmes. Il gardait à l'esprit que ce jour commémorait le grand tremblement de terre qui avait emporté l'Atlantide, suivi d'un tsunami dantesque. Il battit de ses pieds palmés, accompagnés par les mouvements de bras collés le long de son corps. Il s'enfonça dans l'abîme de près de onze mille mètres, sachant qu'il ne franchirait pas un dixième de cette profondeur. La luminosité diminua de manière drastique.

Lorsqu'il frôla la barre des cinq cents mètres, la lumière visible du spectre disparut. Il put encore distinguer quelques détails grâce à sa sensibilité accrue. Alors qu'il s'attendait à un calme olympien, il entra dans une espèce de vortex générateur de remous. Chose étonnante, les perturbations déclinèrent et disparurent en une trentaine de secondes. Il demeura en place, stationnaire, aux aguets. Ses branchies filtraient l'eau en douceur. Un petit objet triangulaire passa dans son champ visuel. Il s'en empara. Il était rugueux, d'une finesse et d'une dureté contradictoires. Les angles du triangle étaient arrondis. L'objet n'était pas manufacturé, mais naturel, voire animal. Comme une écaille de poisson, avec la dureté d'un alliage inox-acier. Impossible de distinguer la couleur.

Il fouina dans sa mémoire, à la recherche d'une créature pouvant correspondre. Il frissonna lorsque les remous reprirent. La sensation éprouvée lui fit supposer qu'il se trouvait au centre du tourbillon. Il ne se sentit pas en danger puisque le phénomène était d'une ampleur très modérée.

« D'où provient ce courant ? »

Le mouvement s'estompa et tout à coup, il se vit propulsé à plus de cent mètres vers la surface, poussé par une créature gigantesque à la gueule large de plus de trente mètres. Il fut horrifié, hurla de tous ses poumons et de toutes ses branchies, provoquant l'ire du monstre. Il banda ses muscles et s'éloigna à vive allure. La bête fantasmagorique avait une tête de cinquante mètres de diamètre, un corps démesuré, des allures de crocodile, de serpent interminable et de dragon à ailes courtes. Il se jeta sur sa proie inespérée, pas plus grosse qu'une cacahuète. Sa vitesse fut faramineuse et sa gueule bardée de milliers de crocs prompte à s'ouvrir.

Alcyone l'évita grâce à un ultime réflexe, mais le corps du monstre l'effleura de ses écailles tranchantes comme des lames de rasoir. Lorsque l'Amphigikien perdit ses membres inférieurs et supérieurs côté gauche, il sut que sa trouvaille triangulaire venait du monstre. La douleur fut insoutenable et il perdit connaissance. Un chapelet de bulles s'échappa de la commissure de ses lèvres.

Le Conseil des Sages tirait à sa fin. Les sept membres de l'Exécutif et l'Assemblée s'apprêtaient à quitter la Haute Sphère pour participer à la cérémonie du recueil. Les participants s'engageaient dans le jet, en file indienne. Orion émergea de la colonne lorsqu'une bulle d'information vint s'écraser sur un de ses tympans.

« À l'aide ! Je vais mourir ! »

C'était la voix d'Alcyone. Jamais l'artisan n'avait usé d'un message de détresse. Pas son genre.

– Un souci ? fit Cassiopée Cassini, son éminente consœur, membre fondateur d'Amphigika.

– Alcyone ! Il va mourir ! Je ne sais pas où il se trouve !

– Qu'as-tu entendu ?

– À l'aide, je vais mourir !

– Il faut transfluider jusqu'à lui.

– J'ignore où il se trouve, Cassiopée. Juste une sensation effroyable de… d'écrasement, de souffrance, de mal… Je ne sais pas quoi faire. Si seulement j'avais un médaillon !

– Essaie le noir. C'est le seul à réagir un minimum.

La peur de perdre son ami le submergea. Il fonça jusqu'à l'échoppe du fabricant, suivi par Cassiopée comme son ombre. Il fouilla dans les présentoirs et la réserve. Puis, il explora l'atelier et sentit l'objet. Il dégagea un monceau de débris de coraux et trouva ce qu'il convoitait. Il inspira en profondeur et apposa l'heptagone sur sa combinaison de vie, au centre de son sternum.

Au début, il n'éprouva pas la moindre sensation. Il aurait épinglé un bijou, une broche, cela n'aurait pas fait de différence. Puis, petit à petit, il perçut comme un écho dans sa propre respiration. À chaque fois que sa poitrine se soulevait, l'air formait des mots. Il distingua :

« Tue-la ! »

– Non !

Il porta la main à sa poitrine, sur le point d'arracher la chose ébène lorsqu'une autre phrase transpira dans le souffle :

« Maître… »

Il ferma les yeux, sa peau se liquéfia, la main de Cassiopée s'abattit sur un avant-bras une fraction de seconde avant qu'il ne transfluide. Un instant plus tard, ils furent plongés dans l'obscurité et écrasés par la pression.

– J'y vais ! fit l'homme. Remonte, tiens-toi prête.

– Hominum revelio, lança-t-elle.

Son médaillon brilla et chercha. Il sentit une présence lointaine, dans des profondeurs abyssales. La vie s'éloignait, inexorablement.

– C'est de la folie !

– C'est Alcyone !

« Tue-la ! »

– Tais-toi !

Il donna une impulsion foudroyante et s'enfonça dans la fosse noire. La pression monta en flèche. Il murmura plusieurs fois la formule magique pour détecter la présence humaine. Ses poumons comprimés, le moindre carré de peau écrasé, ses tympans mis sous presse, tout devint intenable. L'eau fut si épaisse que ses branchies peinèrent à extraire l'oxygène vital. Il sentit la syncope inévitable. Dans un dernier élan, il atteignit des remous. Le sillage d'une monstruosité capable de reptation.

« Maître… »

Orion se concentra :

– Hominum Revelio !

Il transfluida.

Le lieu inconnu était enténébré. Il pouvait respirer, mais l'air était fétide, vicié, sulfureux. Le sol était instable, mouvant et clapotait. L'humidité régnait en maîtresse. Comme il l'avait entendu des milliers de fois dans la bouche de ses concitoyens, il cria :

– Lumos Maxima !

Son médaillon s'alluma comme une poursuite de salle de spectacle.

– Alcyone ! hurla-t-il.

L'artisan gisait à ses pieds, inanimé, dans un bain de sang. Il s'accroupit et prit son pouls. Il vérifia, repositionna ses doigts, fit silence en lui. Il y eut un battement.

« Laisse-le ! Il est mort. Ils sont tous morts ! »

– Tais-toi ! Mais tais-toi !

« Non ! Écoute-moi ! Ce que tu portes, m'appartient. Tu peux réaliser tous tes désirs, même les plus insensés ! Il n'y a pas de limites. Laisse-moi te montrer, laisse-moi t'apprendre… »

– Non !

Orion chassa la Voix sifflante et lancinante de son esprit. Il se concentra sur leur lieu de détention. Cela ressemblait à une grotte cernée de stalactites et de stalagmites.

« Alors… meurs ! »

La grotte s'ouvrit, l'eau s'engouffra et les fit basculer vers une anfractuosité béante et gluante. Ils glissèrent vers l'œsophage sans fin. Cerné par l'eau, Orion transfluida avant de plonger dans une mer d'acides gastriques.

Lorsque Cassiopée les vit remonter vers la surface comme deux bouchons de liège, inertes, elle se rua sur eux. À leur hauteur, elle poussa un cri d'horreur. Était-ce la vue de Maître Alcyone, amputé d'un bras et d'une jambe, pantin sans vie ? Était-ce les veines noircies qui défiguraient les traits du Sage Orion ? Elle tenta d'arracher l'heptagone de corail noir, sans succès. La chose adhérait à son hôte comme une sangsue. Sans hésiter, elle les attira à elle et mit le cap sur Amphigika.

Chapitre 7 : un espionnage fructueux

L'homme âgé, très élégant, chez Derviche et Bang, lui avait vendu un Scrutoscope et des Multiplettes, bien plus efficaces que des jumelles moldues. En outre, il lui avait fourni une tente magique idéale pour les campeurs soucieux de leur confort. En extérieur, elle occupait trois mètres carrés, mais à l'intérieur, c'était un véritable appartement de toiles, avec un lit de camp, quatre lanternes à feu sans fin, un chaudron à tournage automatique, une caisse à froid glacial perpétuel pour conserver les victuailles et un poêle à bois pour le chauffage. Il aurait pu, moyennant finances, installer une cheminée mobile raccordable au réseau. Cependant, il fallait réaliser une déclaration nominative au Ministère des Transports Magiques et obtenir une autorisation du Ministre de la Magie en personne pour les équipements de ce type.

Il avait enfoncé ses piquets dans une anfractuosité des collines rocheuses surplombant le lac noir, à l'opposé de la forêt où vivaient des créatures dangereuses, dixit Rosmerta.

Depuis un mois, il observait un rituel immuable. Après un bain très matinal dans le lac, à l'abri des regards, il prenait un solide petit-déjeuner à l'anglaise avec du thé, des saucisses, des œufs, des toasts. Ensuite, il alternait ses activités :

Observation des allées et venues autour du château, épiant professeurs, personnels et élèves.

Randonnée dans les alentours, exploration des grottes, installation de cachettes de secours.

.Menues courses sur le Chemin de Traverse.

Le soir venu, il lisait et s'entraînait à la magie avec sa merveilleuse baguette. Entre elle et lui, c'était une douce complicité. Il avait la sensation qu'elle faisait preuve de patience, de mansuétude lorsqu'il n'était pas assez rigoureux. Après la pratique, il passait à l'histoire et mesurait à quel point la paix connue par Amphigika durant des millénaires, était la chose la plus précieuse au monde. Enfin, avant de s'endormir, allongé sur son lit, à la lueur des lanternes magiques, il découvrait une créature fantastique décrite par le fascinant Norbert Dragonneau.

« Il était Poufsouffle, Norbert… Je me demande dans quelle maison le Choixpeau magique m'aurait envoyé ? Peut-être bien comme le magizoologiste, pour ma loyauté. Ou Serdaigle, pour ma soif inextinguible d'apprentissage ? Ou Gryffondor, pour avoir eu le courage de transfluider dans la gueule d'un monstre inconnu ? Et pourquoi pas Serpentard, pour mes ambitions de politicien ? Hum… Harry est chez Gryffondor. Comme le petit Ron, l'un des Weasley. Comme Hermione Granger, mentionnée par Ollivander. Toujours fourrés ensemble, ces trois-là ! Souvent chez Hagrid, l'ami des animaux. Je l'aime bien, lui. Je crois qu'il apprécie tellement les créatures différentes que… non… je ne peux pas. »

Il avait choisi la distance couplée à l'absence d'ingérence. Il s'était mis en réserve de son poste d'Inspector pour une année. Cependant, certaines décisions temporaires s'inscrivaient souvent dans l'éternité.

Ses découvertes sur Poudlard tenaient parfois du hasard et ce matin, au tout début du mois d'octobre, une extraordinaire coïncidence eut lieu dans les verres grossissants de ses Multiplettes. Il était allongé à même le sol et une légère bruine humidifiait sa robe de sorcier. Il effectuait un balayage sur les tours du château lorsque la silhouette d'un vieillard à la longue barbe blanche, vêtu d'une robe violette aux reflets argentés, apparut. L'homme se tenait dans l'encadrement d'une fenêtre de la dernière tour des « triplées ».

– Bon sang ! s'exclama-t-il sans retenue. C'est lui !

Une autre personne le rejoignit. Une femme âgée, en robe émeraude, un chapeau pointu noir couvrant ses cheveux.

– Elle ! Lui ! J'en suis sûr !

Sous son nez, les deux personnages qui avaient concouru à la dépose d'Harry au 4 Privet Drive. Ils devisaient, tout sourire, les yeux braqués vers le pied du château.

– Albus Dumbledore… Si j'en crois ma bible « l'histoire de Poudlard », à ses côtés, c'est Minerva McGonagall, directrice de la maison Gryffondor, professeur de métamorphose capable de se changer en chat. Le chat que j'ai remarqué près des Dursley, il y a une décennie. Très utile, la transformation en animal. Voilà le duo de personnages fidèles à Dumbledore : McGonagall et Hagrid.

Orion se sentit rassuré de voir le directeur en place. À présent, il savait où braquer ses Multiplettes pour surveiller le détenteur du Déluminateur.

– Mais… que regardent-ils avec autant d'insistance ?

Il fit glisser son objectif vers le terrain abritant les activités sportives. Un groupe d'élèves déambulait sur la pelouse. Deux d'entre eux traînaient un coffre de bois sombre et tous tenaient un balai en main.

– Encore cette histoire de ménage ? Sur leur étrange terrain de football avec ces cercles qui… Quoi ?!

L'un des jeunes s'envola sous ses yeux, à califourchon sur son balai et se positionna, en vol stationnaire, devant le cercle central. Des camarades l'imitèrent après avoir libéré deux balles volantes ensorcelées et vindicatives. Le dernier au sol prit la plus grosse balle souple, marron et pourvue d'aspérités pour l'agripper. Il décolla et fit une passe à un équipier.

– Un jeu sur balais volants ! Ils ont ensorcelé des balais, ils en ont fait des moyens de transport. Oh !

Le gardien, en arrêtant un but, avait été désarçonné par l'un des deux boulets fous, envoyé par un des joueurs armé d'une batte. Il avait pris le coup dans les côtes. Il tenait à son balai par une seule main, à une dizaine de mètres au-dessus du terrain. Au prix d'un effort surhumain et de rictus de douleur, il parvint à reprendre pied sur son engin diabolique.

– Jamais je n'utiliserai cette chose… démentielle. Et… oh mais c'est Harry !

Le garçon, assurément le plus jeune, coursait un objet volant insaisissable en prenant des risques insensés, effectuant de dangereuses figures. L'espion dut zoomer au maximum et repasser des actions au ralenti pour découvrir l'objectif d'Harry. C'était une minuscule sphère dorée, pourvue d'ailes, d'une vélocité phénoménale, capable de vol stationnaire, comme un colibri ou un Billywig. Elle était rapide, presque impossible à capturer, mais le Gryffondor s'en empara sous les bravos de ses camarades.

L'observateur reconnut deux joueurs : les jumeaux Weasley entrevus avec l'aîné, Ron, la petite et leur mère à King's Cross. Ces copies conformes semblaient hilares à l'idée de dégommer un de leurs équipiers. Ces zigotos-là n'avaient pas menti lorsqu'ils avaient promis les pires âneries à leur mère.

– Je comprends mieux l'utilité d'un magasin consacré aux balais volants et aux accessoires. Ainsi que les prix affichés ! Le modèle sur lequel les gamins s'extasiaient, était vendu à un tarif exorbitant. Par contre, je doute que l'utilisation ne soit pas très encadrée. Ils sont trop visibles, en plein ciel.

Le policier redirigea ses instruments de vision vers la tour triple. Dumbledore et son acolyte souriaient d'un air satisfait, voire goguenard pour le directeur. Il déposa ses jumelles sorcières sur le sol et se retourna sur le dos. La bruine tournait à l'averse fraîche elle baigna rapidement son visage et il l'absorba en totalité.

– Ça explique le nom du pub « Les Trois Balais ». Voler sur un engin pareil paraît important. Cependant, il est impossible de surpasser un transfluidage ou leur transplanage, comme ils le font en dehors de l'enceinte magique du château. Même le réseau de cheminées bat ce moyen de locomotion. Alors, pourquoi ? Juste pour ce sport ?

Il se remit en position, mais le rideau de pluie devint opaque et très vite, il ne put distinguer quoi que ce soit. Si les élèves poursuivaient leur entraînement dans cette purée de pois, ils augmentaient le risque d'accident.

Tout à coup, il entendit des pas. Instinctivement, il devint transparent et immobile. Une silhouette massive se découpa dans les éléments déchaînés.

« Hagrid ! Il a failli me surprendre ! C'est insensé ! Il est gigantesque et se déplace presque comme un félin. »

Allongé sur le surplomb, invisible, l'Amphigikien ne risquait pas grand-chose. Cependant, si le Gardien des Clefs de Poudlard furetait dans la grotte où il avait installé sa tente, il risquait d'être découvert. Armé de son arbalète, le carquois rempli de carreaux, le géant à la pilosité sauvage s'écarta du chemin et fondit sans détour sur l'anfractuosité.

« Zut ! Si les sortilèges ne tiennent pas, je suis cuit ! »

Les sorts lancés consistaient en trois séquences répétées. Impossible de vérifier leur fonctionnement puisque le but était que l'enchanteur ne soit pas impacté par l'enchantement. Il se redressa en silence et tira sa baguette, prêt à tenter un « Confundo » appris dans son recueil des sorts.

Hagrid tendit sa lampe à huile à l'intérieur de la grotte, balaya la cavité et rebroussa chemin. Il reprit sa route, bravant les hallebardes tombées du ciel.

« Une chance qu'il n'ait pas été accompagné par son chien ! Tromper son flair sera compliqué. »

Il fila dans la grotte à pas de loup et pénétra dans la tente. La température y était douce, grâce aux feux permanents. Il absorba l'eau de sa robe, se dévêtit et la mit à finir de sécher. Il passa une tenue plus détendue. Il versa de l'eau dans une tasse et il posa le récipient sur l'un des feux. Il patienta jusqu'à l'ébullition. Il remplit une boule à thé d'Earl Grey et la plongea dans l'eau frémissante. Il posa le mug sur la table pliante, sortit sa bible des animaux fantastiques et reprit sa lecture à l'endroit où il l'avait suspendue. Il dévora l'écrit jusqu'à l'ultime page. Les créatures du monde magique le fascinaient. Ce Norbert Dragonneau était empli d'empathie, attentif au bien-être et à la préservation des espèces. Un amoureux de la faune et Orion se sentait proche de lui.

« La forêt interdite abrite de nombreuses créatures. Hagrid doit les connaître, je l'ai déjà vu s'enfoncer dans l'épaisseur de verdure. Bizarre… Que faisait-il par ici ? Ce n'est pas dans ses habitudes de fureter dans les parages. A-t-il des soupçons ? A-t-il été averti par des élèves ou les Strangulots qui peuplent le lac noir ? Je devrais changer de grotte, de temps en temps. Dommage, car ici, c'est le meilleur poste d'observation. Est-ce vraiment une bonne idée de rester ici, à camper ? »

Au bout d'un mois, le doute s'instillait dans son esprit. Il ne pouvait pas se présenter à Dumbledore et lui déclarer tout de go :

– Bonjour, Professeur ! Excusez-moi, mais j'aurais besoin d'analyser votre Déluminateur, voire le prendre pour tenter d'absorber les âmes sorcières déposées dans notre Bénitier Sacré, les nettoyer, les purifier et les injecter dans nos corps nourris dans des alvéoles par des gorgones et des anémones de mer !

Le sorcier le prendrait pour un fou et il n'aurait pas tort. Rester ici à surveiller un hypothétique départ du vénérable directeur de Poudlard n'était pas une idée plus brillante. Autant les autres personnels franchissaient les grilles de Poudlard pour transplaner ou se rendre à Pré-au-Lard, autant Albus restait cramponné au château. Le policier désespérait de pouvoir atteindre l'Éteignoir un jour. S'il tenait bon, en dépit de la pesante solitude, c'était grâce à son apprentissage du monde sorcier.

Orion but son thé d'un trait et referma le livre. Il y avait tout un bestiaire exhaustif, incluant les créatures marines dont Alcyone Tauri avait usé autrefois pour créer ses médaillons magiques. Toutes sauf le monstre qui avait englouti l'artisan-chasseur et qui avait failli le boulotter lorsqu'il avait tenté un transfluidage désespéré pour sauver les fesses de son ami. Il n'avait jamais découvert l'habitant des Mariannes dans une encyclopédie animalière moldue. Pour autant, la bête n'était en rien une hallucination.

L'ouvrage rejoignit une jolie collection disposée sur une étagère installée dans la toile. Il se demanda si Fleury et Bott vendait d'autres bouquins sur le sujet. Peut-être devait-il fureter dans la catégorie Mythes et Légendes ? Après tout, un Centaure était issu de l'imaginaire pour un Moldu, mais une créature pensante bien réelle pour des sorciers. Idem pour les sirènes avec lesquelles les Amphigikiens entretenaient des relations, très étroites selon Alcyone.

Il s'avança vers l'entrée de la tente et passa une tête à l'extérieur. La pluie battante avait cessé. La tentation d'aller faire un tour à Pré-au-Lard le prit. Il y avait le vieil homme de Derviche et Bang, si sympathique et serviable. Et… il y avait Rosmerta. Il n'aurait pas dédaigné la revoir, mais il était à court d'explications plausibles pour satisfaire la curiosité naissante perçue chez la sorcière lors de leur unique rencontre. S'il reparaissait aux Trois Balais, elle se demanderait comment il était passé du statut de touriste cracmol à celui de sorcier résident. Le village était minuscule, les gens parleraient et elle saurait qu'il ne louait pas de logement dans la rue ou aux alentours. Elle ne le croirait pas assez cinglé pour un emménagement dans la Cabane Hurlante. Or, s'il ne résidait pas à Pré-au-Lard, qu'il ne vivait pas à Poudlard comme professeur, qu'il traînait malgré tout dans les parages, où vivait-il ? Dans la forêt interdite, au mépris du danger ? Ou dans la nature, comme un campeur ou un survivaliste moldu ? Dans ce cas, pourquoi ? Il ne pourrait pas répondre que le village magique n'était pas le poste d'observation rêvé de Poudlard. Il ne devait pas être vu à Pré-au-Lard et était contraint de s'approvisionner sur le Chemin de Traverse. Il rentra dans la tente, alla au coffre de froid perpétuel et vérifia le niveau de glace. Elle avait pas mal fondu.

Il sortit sa baguette noueuse qui lâcha quelques étincelles jaunes de joie. Il la pointa sur le coffre, abaissant de haut en bas et lança :

– Aquaglaciem !

Un trait blanc immaculé jaillit du bois de vigne et l'eau gonfla tant et si bien que le coffre se dilata d'un coup.

– Oups ! Tu es très enthousiaste, mon amie ! Reducto.

Le volume glacial diminua. Orion peinait à maîtriser la puissance de ses sortilèges, même les plus banals. Il n'oubliait pas le formidable coup de pied aux fesses, reçu avec un Accio bottes ! Si seulement l'Accio voulait bien traverser les défenses invisibles et mystérieuses de Poudlard. Hélas !

La réserve de nourriture était au niveau minimal. Il n'avait pas le choix, il devait se réapprovisionner. Il prit son sac magique et y glissa les bouteilles de Bièraubeurre consignées du Chaudron Baveur. Puis, il se dit qu'il devait mettre de l'ordre dans sa vie passée. Il enfouit une tenue de Moldu dans la besace, rassembla les derniers effets de sa vie d'avant et quitta la tente. Il se rendit transparent et descendit de la colline rocheuse, en direction du lac noir. À peine eut-il effleuré les eaux qu'il transfluida.

Orion était de retour dans son studio du 7 Privet Drive. Il l'avait quitté depuis un mois, mais avait la sensation de pénétrer en territoire étranger, presque hostile. L'appartement ne lui avait jamais ressemblé et aujourd'hui, cette distance se creusait davantage. Il ouvrit les placards, les vida et rassembla la récolte au centre de la pièce. Le matelas, la couette, le coffre, le fauteuil, le clic-clac, quelques réserves de nourriture. Il vérifia que nul regard n'espionnait à travers la fenêtre et ne se priva pas d'un peu de magie ménagère.

– Alors… Si mes souvenirs sont bons… Reducto ! Faitlamalle ! Recurvite !

Il accomplit les gestes adéquats. Le studio brilla comme un sou neuf, les vêtements et housses furent rangés, le mobilier et la literie miniaturisés. Il passa trois coups de fil : l'un à la compagnie d'électricité, un autre à la compagnie des eaux et le dernier à British Telecom. Il communiqua les relevés de compteurs aux deux premiers et sa décision de mettre fin aux contrats les liant.

Après une ultime vérification, il sortit, sans état d'âme, donna un tour de clef et se dirigea vers la porte d'entrée des propriétaires. Il enfonça le bouton de la sonnette. Madame Browning ouvrit au bout de quelques secondes.

– Monsieur Centuri ! Oh mon Dieu ! Vous êtes vivant !

– Bonjour, madame Browning.

– Mais où étiez-vous passé ? Nous vous croyions… euh… mort dans l'exercice de vos fonctions, mais les journaux n'avaient rien mentionné. Que s'est-il passé ?

– C'est une longue histoire mais, pour faire court, j'ai retrouvé de la famille.

– Mais quelle merveilleuse nouvelle ! Nous nous inquiétions de ne jamais vous voir recevoir d'amis, de parents. Alors, qu'allez-vous faire ?

– Je pars. Je vais les rejoindre. Donc, euh… voici les clefs du studio. Il est vide. J'ai laissé le combiné de téléphone, je n'en ai pas l'utilité.

– Ah… vous nous quittez ?

– Oui. Pour le préavis, je suis désolé. En contrepartie, vous m'aviez parlé de votre fille qui passait son permis de conduire.

– Oui, elle l'a eue.

Il agita les papiers de sa Peugeot et les clefs de contact.

– Elle est à elle. Il suffit que je signe le transfert de propriété.

– Mais vous n'y songez pas ! C'est bien au-delà d'un mois de loyer !

Elle s'empourpra, submergée par l'émotion.

– C'est en remerciement pour ces années où vous m'avez si bien accueilli.

– Mais enfin, c'est de la folie !

– Que serait le monde sans un grain de folie ?

Elle protesta, mais il s'entêta et céda son véhicule à leur fille. Il se sentit soulagé et libre. Il la quitta après avoir transmis ses salutations indirectes à monsieur Browning, retenu à son travail. Il passa devant le 4 Privet Drive où il entendit une des colères mémorables de Dudley Dursley. Il chercha une impasse tranquille, avisa un caniveau, se pencha, passa une main, effleura les eaux sales et disparut à jamais de Little Whinging.

Après quelques achats sur le Chemin de Traverse, l'Inspector en disponibilité ne résista pas à une visite-éclair chez monsieur Ollivander. Il lui fit part de ses progrès phénoménaux, grâce à la lecture de la théorie et à la pratique assidue. Il signala quelques difficultés à maîtriser la puissance des sorts, y compris les plus anodins comme le Wingardium Leviosa, exercé sur une plume, comme indiqué dans le manuel. Plume partie si haut en l'air qu'elle voguait dans la stratosphère !

Le maître des baguettes le rassura : il valait mieux être confronté à des exagérations que batailler avec chaque formule pour produire un effet. Orion devait adoucir ses gestes et sa voix pour moduler l'enthousiasme naturel de sa compagne. Il devait travailler la précision et la visée afin de compenser la forme tortueuse. En contrepartie, de temps en temps, dans un lieu désert, sécurisé, il pourrait lâcher les chevaux avec des sorts plus explosifs ou incendiaires. Le lien presque fusionnel entre le sorcier et son serviteur magique émerveilla monsieur Ollivander. Il sentit de l'amour, de la poésie, des envolées lyriques.

Le temps de partage passa très vite et l'artisan vit en son client un disciple parfait, assoiffé d'apprentissage, protecteur de la faune, capable de coopérer avec des Botrucs. L'Amphigikien éprouvait un respect réciproque pour un autre fabricant d'objets magiques. Bref, Orion cultivait la passion et faisait preuve de ténacité.

Le possesseur de la baguette de vigne promit de revenir avant de se rendre chez Fleury et Bott. Il fureta, demanda des conseils, compulsa tous les ouvrages liés aux mythes et légendes et s'abreuva des articles du Chicaneur, le journal d'un certain Xenophilius Lovegood, spécialiste de faune invisible et supposée exister. Il fit chou blanc.

Alors, après avoir taillé la bavette avec Tom au Chaudron Baveur, il s'était changé en Moldu et était allé faire un saut à la librairie jouxtant le pub. Mêmes questions mais réponses différentes. James Garfield, un gamin de vingt ans embauché depuis peu, surclassait ses collègues grâce à une prodigieuse culture générale et des connaissances littéraires étendues. Le tout appuyé par une mémoire visuelle stupéfiante.

– Je cherche un ouvrage sur les créatures mythiques, légendaires.

– Vous avez un titre, un auteur en tête ?

– Non, pas du tout. Plutôt un témoignage digne d'intérêt sur une bête gigantesque.

– Un descriptif, peut-être ?

– Eh bien, je vous livre le témoignage sans ambages, d'accord ? Alors… une gueule grande comme une grotte, ceinturée de milliers de dents. Une tête de crocodile. Un corps long, couvert d'écailles dures comme de l'acier, comme un serpent de deux… cents mètres. Et de petites… euh… ailes de… dragon.

Le vendeur pâlit.

– Je sais. C'est une pure hérésie.

– Non… Non… attendez. Suivez-moi.

Ils quittèrent le rayon fantastique et s'aventurèrent du côté religion-ésotérisme. Il mit la main sur un ouvrage réalisé par un théologien de renom. Il ouvrit le traité religieux et s'arrêta sur une gravure. Il tourna le livre vers son client.

– C'est ça ?

Le sorcier examina le dessin. Il correspondait presque en tous points, hormis pour la taille, plus modeste dans l'édition que dans la réalité. Il lut la légende.

« Le Léviathan est un monstre colossal, dragon, serpent et crocodile, dont la forme n'est pas précisée; il peut être considéré comme l'évocation d'un cataclysme terrifiant capable de modifier la planète, voire de l'anéantir. Ce serait la Bête, un démon de l'Enfer dont la seule vue terrasserait n'importe quel être. Au Moyen Âge, il apparaît sous la forme d'une gueule ouverte qui avale les âmes. »

– La description correspond. C'est troublant. Je… je prends le livre.

– Bien, Monsieur.

Orion lâcha deux billets de dix livres sterling et remercia le vendeur pour ses compétences. Une fois dans la rue, il resta immobile, sur le trottoir. Il ressortit l'ouvrage de sa pochette et revint sur la gravure. Il vacilla.

« Du Léviathan. Il y a cette abomination dans le médaillon noir. Un démon de l'Enfer qui me suppliait de… tuer. Tuer tous ceux que je connaissais. C'est le mal absolu et cette… horreur… avait des atomes crochus avec moi ! Mais pourquoi, bon sang ?! »

Il regretta qu'Alcyone Tauri ne soit plus localisable. Son ami aurait apprécié de connaître la vérité. Il aurait trouvé une explication à cette affinité satanique.

Quoi qu'il en soit, le Conseil des Sages méritait la vérité. Tout au moins, Cassiopée Cassini.

Il quitta la librairie, pâle comme un linge, le visage grave. Il repassa la porte du Chaudron Baveur, en toute hâte.

– Tom !

– Oui ? Un souci, l'ami ?

– Y a-t-il des toilettes ?

– Bien sûr !

Il désigna la porte jouxtant le comptoir.

– Merci.

– Malade ?

– Non, non… Rassurez-vous. J'veux bien un whisky Pur Feu. J'arrive dans cinq minutes.

– Ça marche ! Fit le barman.

Il franchit la porte pour la première fois. Les lieux sentaient la rose – un sortilège de Tom – et étaient d'une propreté exemplaire, grâce à d'efficaces Recurvite lancés plusieurs fois par jour. Il ouvrit un robinet et régla le débit jusqu'à laisser couler un mince filet d'eau. Il prit quelques secondes pour réfléchir à la manière d'entamer l'information.

Il déclama :

– Bulle d'information.

Le flux d'eau se suspendit et s'évasa jusqu'à former une sphère parfaite avec un tube effleurant ses lèvres.

– Destinataire : Cassiopée Cassini, Amphigika.

Il marqua une pause et énonça avec sérieux :

– Objet : destruction du médaillon noir. Texte… Euh… Bonjour Cassiopée. Je pense que tu te souviens de cette terrible aventure où nous fûmes à deux doigts de perdre l'âme d'Alcyone Tauri et où j'ai dû « changer » de corps, suite à notre incursion dans la gueule d'une créature inconnue. Sans ton intervention, nous serions morts.

Il marqua une pause et reprit :

– Je viens de découvrir la nature de la créature. C'est le Léviathan. Pas un Léviathan mais LE Léviathan. Un monstre des enfers, la créature annonciatrice de l'Apocalypse. Cette chose que j'avais pressentie comme maléfique, est le Mal incarné. Il faut… je répète… il faut absolument procéder à la destruction du médaillon. Par tous les moyens ! C'est la priorité. Il ne faut pas tenter de l'éloigner, sous peine d'être trouvé et exploité pour faire le mal. Il ne faut pas tenter de le détruire sans magie, car il résistera. Voilà… tiens-moi au courant, c'est important. Fin de la bulle.

Le tube pour parler s'effaça et la sphère devint hermétique.

– Envoi.

La bulle rétrécit et s'enfonça dans la tuyauterie. Il fut soulagé. Il n'en avait pas envoyée depuis une éternité. Il demeura immobile, les yeux rivés sur le mince filet d'eau tournoyant près de la bonde, caressant l'espoir d'une réponse immédiate.

Au bout d'une paire de minutes, il renonça et regagna la salle de la Taverne. Les tripes bouleversées par sa découverte, il engloutit son whisky Pur Feu. Un autre suivit, un troisième parvint à ses lèvres, la bouteille y passa, jusqu'à ce que son esprit ait chassé le souvenir du médaillon maléfique.

Chapitre 8 : le voyageur

Ce matin glacial de mars, la brume s'entêtait à recouvrir le lac noir sans masquer le paysage. L'Amphigikien émergea des eaux après un bain revigorant. Il se hâta de regagner la terre ferme, sentant l'hostilité palpable des Strangulots. Il absorba la moindre gouttelette, enfila sa cape posée sur un buisson et regagna le chemin.

Il tomba nez à nez avec un jeune couple. L'homme et la femme, tous deux de petite taille, roux à l'épaisse toison, le visage constellé de taches de son, semblaient issus de la même fratrie. Il les salua.

– Bonjour.

– Bonjour Monsieur, fit la femme. Vous êtes du coin ?

– Pas depuis très longtemps. Pourquoi ?

– Nous sommes perdus. Nous avons été conseillés pour de la randonnée dans les parages mais, à part des ruines autour du lac, il n'y a rien à voir.

– Des ruines ?

– Oui, le château, là et le village, là-bas.

– Ah oui, bien sûr ! Les ruines… rien de passionnant. Quant au lac, je vous déconseille d'y tremper un orteil.

– Pourquoi ? Il y a des créatures ? Comme le monstre du Loch Ness ?

– Allons, chérie… Ce sont des légendes, coupa l'homme.

Il s'agissait d'un vrai couple, contre toute attente. Orion mit un terme aux fantasmes de la dame :

– L'eau est à quatre degrés. Si vous avez envie de mourir…

– Ah bien sûr… Sinon, la Forêt, on peut s'y promener ? Il y a des sentiers balisés ?

– Des sentiers, oui. Balisés, non. Si vous êtes perdus, ce n'est pas l'endroit tranquille où s'aventurer. Surtout désarmés, vous voyez.

– Il y a des bêtes ?

– C'est possible.

– Des loups ?

– Peut-être.

– Vous blaguez, fit l'homme, incrédule.

– En tous les cas, je n'y ai vu ni grand-mère, ni chaperon rouge, lâcha le sorcier, le sourire au coin des lèvres.

Après quelques palabres, il consentit à les guider sur la colline pour les remettre sur la voie de la civilisation moldue. Une fois qu'il fut assuré que les importuns ne rebroussaient pas chemin, il revint vers sa grotte. Il observa Poudlard et son architecture majestueuse.

La discussion avec les deux apprentis aventuriers lui prouva que l'école était dissimulée aux Moldus par des sortilèges aussi puissants et efficaces que ceux employés par Amphigika pour se soustraire à la vue des plongeurs hawaïens. Pré-au-lard était aussi bien camouflé.

Il entra dans sa confortable tente, désormais son unique univers. Il s'assit dans un vieux fauteuil rafistolé à coups de Reparo. Le temps s'écoulait avec lenteur et les choses n'évoluaient guère.

Cassiopée n'avait jamais donné suite à son message et ce silence n'était pas coutumier du Sage. Il envisageait deux possibilités : soit elle n'avait pas encore réussi à détruire le médaillon parce que sa magie noire résistait à tous les sortilèges, soit elle l'ignorait pour ne pas avoir répondu à sa déclaration d'amour lors de leur entrevue au fond de la Tamise. Il se refusait à imaginer une troisième alternative qui aurait plongé son amie dans les ennuis parce qu'elle avait visité un banni.

En l'absence de réponse, il avait décidé de renvoyer le message au mot près, une fois par semaine, jusqu'à obtention d'un résultat. Comme il détestait l'inaction, il estima le temps venu pour explorer la forêt interdite. Afin de ne pas être pris au dépourvu, il répéta des sorts de défense au cas où il ferait de mauvaises rencontres.

Un matin d'avril, bien avant l'aube, Orion enfila des vêtements résistants et chaussa des bottes de cuir épais. Il prit des provisions, sa baguette, son Scrutoscope et ses Multiplettes. Un coup d'œil en direction du château, un contrôle du côté de la chaumière d'Hagrid et il constata un calme apparent. Il quitta sa cachette et fila à la lueur du premier quartier de lune. Il se fit discret, allant d'un pas modéré et félin.

Lorsqu'il atteignit la bordure boisée, la luminosité nocturne s'évanouit. Un couvercle de végétaux étouffants s'abattit sur lui. La végétation le privait de lumière, mais pas de son. Les lieux craquaient, bruissaient, parcourus par des centaines d'êtres vivants, nocturnes. Il s'empara de sa baguette magique, le cœur battant la chamade, ses sens en alerte. Il fut tenté de prononcer un Lumos Maxima, mais renonça au profit de sa vision perçante.

Au détour d'un sentier, il détecta plusieurs sources de lumière, identiques. Comme des fumerolles luminescentes.

« Des Pitiponks ! » songea-t-il.

À force de lire et relire l'ouvrage passionnant de Norbert Dragonneau, il était en mesure d'identifier une espèce au premier coup d'œil.

« Inoffensives, mais ces créatures vivent près des marécages qui, eux, sont dangereux. »

Il s'engagea sur un chemin plus étroit, bordé de ronces. Ses vêtements de toile épaisse, conçus comme un treillis militaire, le protégèrent des épines acérées. Il s'escrima à contourner les buissons, à se frayer un chemin sans recourir à un couteau ou à sa baguette, à laisser le moins de traces possibles. Il était sur le point d'aboutir à un passage plus large lorsqu'il ressentit des vibrations dans son dos. Il retira son sac, sans bruit, l'ouvrit et découvrit son Scrutoscope tournoyant à une vitesse folle, sifflant et brillant. L'indication de magie noire à proximité.

Désormais averti, il lança à demi-mots :

– Finite.

Le détecteur magique se tut et s'immobilisa. Le sorcier se remit en route. L'esquisse de sentier déboucha sur une petite clairière. Elle était occupée par un cheval à la robe immaculée, allongé au sol. Penchée au-dessus de l'encolure, une forme noire, indistincte, exhalait un parfum de cruauté, de folie et de monstruosité.

« Qu'est-ce que… »

Le spectre se dégagea et releva sa tête ou ce qui tenait lieu de visage. Ses traits inhumains étaient couverts d'une substance gluante semblable à de l'argent en fusion ou du mercure. Le cheval n'en était pas un.

« Une licorne ! Ce monstre a tué une licorne ! »

Ses pensées furent si révulsées et sa révolte fut si tangible que la créature criminelle se tourna dans sa direction. Orion bascula en mode transparent par pur réflexe. Il murmura :

– Maxima protego.

Le fantôme, d'un aspect aussi effrayant qu'un Détraqueur, fondit droit sur lui, mais l'évita de justesse. Il disparut dans les entrailles de la forêt.

Lorsque le silence fut revenu et que le sorcier eut recouvré ses esprits, il reprit sa carnation habituelle et se hasarda dans la clairière. Il se porta aux côtés de la licorne. Ses naseaux étaient immobiles, comme le reste de son corps. En dépit de la chaleur résiduelle, la vie s'en était allée. Orion tomba à genoux. Il posa une main sur le flanc de la bête. La peau au crin ras était d'une douceur parfaite. Il n'avait jamais vu plus belle création. En vie, une licorne était à coup sûr le plus majestueux des animaux magiques. Il n'y avait plus rien à faire. Mais comment empêcher un nouveau massacre ?

« Quelle était cette chose qui s'est abreuvé de son sang ? Pourquoi ? En tous les cas, je dois une fière chandelle à mon Scrutoscope. »

Tout à coup, les sens surhumains de l'Amphigikien se mirent en alerte. Il perçut le son d'un galop. Sûrement une autre licorne à la recherche de sa défunte compagne. Il se releva, resta interdit quelques secondes, désireux de voir la créature sur ses quatre pattes. Puis, le doute l'assaillit. Le galop n'était ni tranquille, ni unique. Il y avait un troupeau et il fonçait droit sur lui.

– Oh…

Il eut à peine le temps d'esquisser un geste d'évitement. Une flèche fendit l'air et se planta vingt mètres plus loin, dans un tronc d'arbre. Le temps de recouvrir sa peau d'eau transparente et il détala sans délai, droit sur les fourrés épais. Une volée de flèches s'abattit sur lui.

– Protego ! Reducto !

Le dernier sort éparpilla les carreaux de bois et en fit de la sciure. En lançant cette parade, il vit que ses poursuivants étaient des centaures belliqueux en furie. Même s'ils n'avaient pas vu son visage, les êtres mi-humains, mi-chevaux identifieraient l'intrus comme un sorcier, à cause du recours au sortilège. De là à attribuer le meurtre à la communauté sorcière, il n'y aurait qu'un pas que les centaures franchiraient d'un bond.

Orion courut aussi vite que possible pour sortir de la Forêt Interdite. Il regagna la lisière. L'aube était avancée. Il prit garde à ne pas se faire repérer par un Hagrid matinal.

Après son escapade riche en émotions, l'espion solitaire estima qu'un remontant serait le bienvenu. Il fit une halte à sa tente, se changea et opta pour sa robe la plus miteuse. Il se vêtait toujours à l'économie lorsqu'il allait boire un verre à la Tête de Sanglier, le pub crasseux et douteux d'Abelforth. Il ne prenait pas la peine de modifier ses traits, ni de se grimer, car le tenancier était très physionomiste et capable d'identifier un individu à sa voix. Néanmoins, le bistrotier était une tombe, d'une discrétion absolue et ne se mêlait pas aux discussions des clients. Ce silence bourru était à la fois pratique et ennuyeux. Orion aurait mille fois préféré la compagnie de Rosmerta – une évidence – mais son instinct fiable de policier en disponibilité lui disait que les langues se délieraient plus facilement chez Abelforth et que la clientèle, moins fréquentable, y possédait des informations plus croustillantes.

C'est un sorcier quelque peu désabusé et secoué par sa vision meurtrière qui s'introduisit de bon matin dans le pub. Il se posa dans le recoin le plus sombre et le plus poussiéreux. Abelforth vint à sa rencontre et envoya d'un ton laconique :

– B'jour. Qu'est-ce que ce s'ra ?

Orion posa deux Gallions sur la table. Le barman haussa un sourcil.

– Une bouteille de whisky Pur Feu.

– Avec un truc à manger ?

– Non. Rien.

– C'est vous qui voyez, répliqua l'homme en prenant l'or.

Le tenancier n'était pas homme à contester. Si un quidam désirait être ivre à dix heures du matin, au point d'être incapable de transplaner, de sortir sa baguette ou même d'énoncer sa destination dans une cheminée, ce n'étaient pas ses affaires. Ce jeune gars, client régulier mais inconnu, payait ses consommations rubis sur l'ongle, avalait sa tambouille sans rechigner et ne faisait jamais d'histoire dans son établissement. Cela lui suffisait.

Une minute plus tard, une bouteille pleine et un verre à la propreté douteuse atterrissaient sur la table. Le patron repartit aussitôt derrière son comptoir, sans mot dire, comme s'il débordait de travail. Orion déboucha la bouteille et se servit avec générosité. Il trinqua en murmurant :

– À ta santé, pauvre licorne égorgée. Paix à ton âme et que ton meurtrier aille brûler au cœur d'une forge volcanique !

Il porta le liquide à ses lèvres et sentit une différence. Il huma. Le parfum était plus puissant. Il jeta un œil à l'étiquette de la bouteille : le titrage brillait par son absence. Il regarda en direction d'Abelforth, mais celui-ci était accroupi derrière le comptoir.

Il but une gorgée, résolu à en découdre avec la boisson. C'était bien du whisky Pur Feu, mais pas la production standard. L'alcool flirtait avec les soixante-cinq degrés. Erreur de livraison ou de fabrication ? Peu importait, il ferait l'affaire. Orion l'avala d'un trait. Le souffle d'un dragon le lécha de la tête aux pieds.

Le bar ne se remplissait pas vraiment. Les vacances de Pâques étaient propices aux réunions familiales à domicile et les élèves à demeure au château de Poudlard consacraient leurs vacances aux devoirs. Rares étaient les apprentis sorciers venant à Pré-au-Lard et seuls les plus hardis s'aventuraient ici plutôt que chez madame Pieddodu ou chez Rosmerta pour prendre une boisson.

Un tremblement secoua le plancher. La masse identifiable d'Hagrid ébranla les lattes de bois. Orion baissa la tête. Il faisait presque nuit. Depuis combien de temps était-il là ? Avait-il dormi, assommé par l'alcool ?

Le garde-chasse eut la malencontreuse idée de venir s'installer à la table voisine. Il héla Abelforth et quémanda une Bièraubeurre.

– Ça va comme tu veux, Hagrid ?

– Pourrait aller mieux. Encore trouvé une licorne morte, ce matin.

– Tu as une idée du responsable ? Interrogea le patron du pub.

– Possible. Le professeur Dumbledore a une théorie.

– Alors si mon frère le dit… maugréa Abelforth en s'éloignant derechef.

Orion releva la tête. Abelforth, qu'il ne connaissait que par son prénom, était le frère du Directeur de Poudlard ! Par quelle diablerie avait-il pu passer à côté d'une pareille information ! Le gars ne portait pas son frère dans son cœur, cela sautait aux yeux. C'était comme si le garde-chasse avait enfoncé son doigt sur une plaie béante.

Abelforth fit un raid éclair pour poser la commande d'Hagrid et rentra à sa base, à la plonge magique. C'est alors qu'un groupe de clients entra. Les gais lurons, bien éméchés, se répartirent autour de tables qu'ils regroupèrent. Orion crut que l'un des membres de la troupe s'était retrouvé sans siège. L'homme au visage masqué et à l'allure de grand voyageur demanda si la place en face du demi-géant était libre et s'il ne voyait pas de problème à ce qu'il sirote en sa compagnie. Hagrid accepta d'emblée.

Sans savoir pourquoi, l'instinct du policier s'activa, en dépit de son esprit embrumé par le whisky. L'inconnu ne lui inspirait pas confiance. Il regretta de s'être défait de sa besace et de son Scrutoscope. Il n'avait que sa baguette et se voyait mal lancer un sortilège pour démasquer le suspect dans le pub désormais bondé.

En désespoir de cause, il croisa ses bras sur la table et posa sa tête dessus. Il se positionna au mieux pour que son oreille droite capte la conversation dans le brouhaha.

– D'où venez-vous ? demanda le garde-chasse.

– Je réside à Londres, mais j'arrive tout droit de Norvège, répondit le type.

– C'est sûrement un beau pays !

– Magnifique, montagneux mais glacial, même au printemps.

– Je vois. Que faisiez-vous là-bas ?

– J'étudiais les animaux. Surtout les oiseaux. Enfin… tout ce qui vole.

– C'est fantastique, ça ! Je me passionne pour toutes les créatures, surtout magiques. Je suis garde-chasse à l'école Poudlard.

– Merveilleux ! Une école, quel endroit parfait pour étudier des animaux fantastiques ! De quelles espèces disposez-vous ?

Fier de lui, Hagrid lui dressa un inventaire de la ménagerie répartie entre lui, Dumbledore et le professeur Quirrell. Orion ne manqua pas une miette. La science de la nature chez le protecteur d'Harry était prodigieuse, à la dimension des espoirs du jeune sorcier. Le voyageur ne cessait de s'intéresser et de poser des questions. Les deux hommes parlaient depuis une bonne demi-heure, lorsque l'homme encapuchonné confia à Hagrid :

– Vous m'avez cité une liste impressionnante de créatures. Un phénix. Je n'en reviens pas. Votre Directeur doit être un très grand sorcier pour s'être attiré les faveurs d'un phénix.

– Albus Dumbledore est le plus grand sorcier et le meilleur directeur que Poudlard ait connu. Un grand homme, Dumbledore. Très intelligent, un inventeur incroyable.

– Oh je n'en doute pas. Sinon… Y en a-t-il une ou plusieurs créatures que vous aimeriez étudier ?

– J'en ai étudiées plein, mais le Département des Créatures Magiques ne délivre pas des autorisations comme ça. Même pour un simple Croup !

– Bien sûr… mais, dans vos rêves les plus fous ?

– Mon rêve serait d'avoir un…

Il chuchota.

– Un dragon ? répéta son interlocuteur.

Orion se contint pour ne pas sursauter. Un dragon ? Hagrid rêvait d'un dragon !

La première rencontre entre Hagrid et Harry lui revint à l'esprit. Le géant avait confié son désir à son jeune protégé. Un dragon… Une créature presque aussi féroce et puissante qu'un kraken ! Il avait perdu la raison !

– Chut ! Moins fort… Imaginez qu'on nous écoute, fit Hagrid.

– Qui ? Lui ? fit-il en désignant leur voisin. Il cuve son whisky.

– D'ailleurs, à ce propos ! Il est temps de passer aux choses sérieuses.

Cinq minutes plus tard, une bouteille pleine trônait à la table d'Hagrid.

– C'est un hasard inouï que vous soyez un homme prêt à élever un dragon, l'ami.

– Pourquoi donc ?

– Parce que…

Il écarta un pan de sa robe et souleva un carré de tissu. Une forme ovoïde se dessina.

– Nooooooon… c'est ce que je crois ?

– Un petit souvenir de mon périple.

– C'est un Norvégien à crête.

– Oui. Je suis impressionné ! Comment avez-vous deviné ?

– L'œuf est noir. C'est le seul de cette couleur.

– Bravo !

L'inconnu se rapprocha d'Hagrid et lui souffla :

– Je risque des ennuis si jamais on me prenait avec cet œuf. J'ai l'habitude des volatiles de taille plus modeste. Ah… j'hésite.

– Je saurai m'en occuper !

– Je n'en doute pas… Bon, disons que je vous propose une partie de cartes. Si vous gagnez, je vous donne l'œuf.

– Et si je perds ?

– Eh bien je serais très heureux d'avoir un Croup sans que le Ministère ne vienne me casser les pieds. Un Croup bien dressé est utile pour débusquer les volatiles. Ce serait dans vos cordes ?

– Tope là, l'ami ! fit Hagrid avec sa main aussi large qu'une chaise et un sourire malicieux.

Son adversaire de jeu sentit ses os se liquéfier. Il se servit de sa main valide pour fouiller dans un sac et en ressortir un tarot. Il lui proposa un jeu qu'Orion identifia comme une variante étendue du Rami moldu.

Le whisky Pur Feu succéda aux Bièraubeurres et Hagrid descendit verre sur verre. En dépit de sa virginité au jeu et de son ébriété croissante, le garde-chasse remporta la première série. Il perdit la revanche, mais la belle tomba dans son escarcelle.

– Ouiiiiii ! exulta-t-il. Viens voir Papa, ajouta-t-il en tendant les mains.

L'inconnu exécuta la partie du contrat. Hagrid dissimula l'œuf dans sa besace en peau de moke.

– Un pari est un pari. Vous avez eu la chance du débutant.

– Eh ouiiiiii, brailla le vainqueur, de plus en plus grisé par la boisson et par la victoire.

– Je suis bon pour acquérir un chien moldu. Pas très efficace. Tout juste bon à garder la maison.

– C'est sûr que ça ne vaut pas un chien à trois têtes. Y'a pas mieux pour garder quelque chose !

– Quoi ?! faillit s'étouffer l'homme avec sa boisson à peine entamée.

Une fois de plus, le policier faussement endormi dut faire mille efforts pour ne pas sauter sur sa chaise, traversé par la jubilation absolue. Un chien à trois têtes ! Mais d'où Hagrid tenait-il une pareille créature ? La bible de Norbert Dragonneau ne la mentionnait même pas alors que le phénix, rarissime, était décrit ! Mais après tout, personne n'était au courant pour le Léviathan…

La suite fut passionnante.

– Un chien à trois têtes ? Comme un Runespoor, mais avec un chien ?

– Bien mieux ! Les trois têtes s'entendent entre elles alors que celles du Runespoor se querellent jusqu'à la mort.

– Fantastique ! Euh… c'est une grosse bête ?

– Énorme ! Chaque tête pourrait m'avaler tout cru !

– Oh ! Quel monstre ! Il doit être terrifiant et dévorer une quantité folle de nourriture.

– C'est sûr qu'il est glouton, le petit coquin.

– Mais comment pouvez-vous dresser une telle créature ?

– Le tout, avec les bêtes, c'est de savoir ce qui les calme.

– Indispensable.

– Prenez Touffu.

– Qui ?

– Touffu. Il s'appelle Touffu.

– D'accord.

– Lui, il suffit de lui jouer un air de musique et il fait un somme.

– De la musique ? Comme une berceuse ?

– N'importe quel petit air tranquille et il est doux comme un agneau.

– Quelle créature extraordinaire ! s'étonna le voyageur.

– Pour sûr !

Hagrid s'enfila un nouveau godet. Il fit un geste de la main pour qu'Abelforth vienne déposer une nouvelle tournée. Orion jeta un œil au duo. La sensation de malaise ne le quittait pas. Il percevait une aura de noirceur autour du voyageur.

La tête du garde-chasse dodelinait de plus en plus. Il souriait d'un air benêt, signe d'un état proche de ses limites. Le barman posa juste un verre à peine rempli au lieu du flacon complet. Il avait l'œil pour connaître la position de la jauge à alcool.

– Tu ferais bien de rentrer, Hagrid.

– Hein ? Euh… oui… oui… Crockdur doit s'impatienter. C'est l'heure du repas.

– Oui, moi aussi, je dois partir, fit l'inconnu. Je suis attendu à Londres. Hagrid, ce fut un plaisir. À un de ces jours !

L'homme se leva, jeta une poignée de pièces et partit sans tarder.

« Bizarre… » songea Orion. « Ce type est louche. Il n'a presque pas avalé son breuvage, sur toute la soirée. Il a passé son temps à poser des questions, il a perdu son précieux œuf de dragon et il a payé toute la note, rubis sur l'ongle. Trop étrange pour être honnête. Je ne le sens pas. »

Le jeune homme régla ses consommations et quitta la Tête de Sanglier, sur la trace d'Hagrid. Le garde-chasse progressait avec lenteur, doublant la distance parcourue à force de zigzaguer. À une bonne encablure, le policier le filait sans pour autant avoir une démarche plus assurée. Il s'attendait à voir le voyageur inconnu surgir d'un bosquet pour attaquer le demi-géant et lui voler l'œuf. Rien de tel ne survint. Les deux hommes prirent deux chemins différents pour rejoindre leurs logis respectifs.

Si la journée avait été mouvementée et imbibée, elle n'avait pas été infructueuse. Une fois de plus, Hagrid avait montré son amour des animaux. Une fois encore, il avait encensé Albus Dumbledore, décrit comme le sorcier le plus doué de tous les temps. Albus qui avait un frère au caractère et au destin opposé. Enfin, parmi le bestiaire de l'école se cachait une créature féroce conçue pour garder. Mais garder quoi ? Et où ? Le Déluminateur ? Forcément ! Qu'y avait-il de plus rare et précieux comme trésor ?

Ce voyageur s'intéressant à Touffu, ce type qu'il trouvait louche, que cherchait-il ? Un Croup ? Balivernes ! Il cherchait un moyen d'entrer dans le château et de passer sous le nez du chien à trois têtes. Pour voler le Déluminateur ! C'était évident !

Que devrait-il faire ? Prévenir le personnel de Poudlard ? Laisser un message d'avertissement à Hagrid, de manière anonyme ? Ou alors observer, encore et encore ? Collecter de nouvelles informations jusqu'à pouvoir présenter une solution à l'Assemblée des Sages ?

Il pénétra dans sa tente, retira ses bottes et s'affala sur son lit de camp, sans prendre le temps de se déshabiller. Il s'endormit dans la minute suivante.

Chapitre 9 : le Conseil d'Amphigika

La première année d'Harry Potter arrivait à son terme. En parallèle, les dix mois d'espionnage intensif près de Poudlard, à Pré-au-lard, sur le Chemin de Traverse, dans les différents estaminets, dans l'Allée des Embrumes, dans la Forêt Interdite n'avaient pas été très fructueux. Il comptait sur quelques confidences involontaires d'élèves dans le Poudlard-Express, le 30 juin, lors du retour dans les familles pour les vacances d'été. Désormais, il était immergé dans le monde sorcier. Seuls l'intérieur de Poudlard et le Ministère de la Magie lui échappaient.

Approcher le Déluminateur tenait de la mission impossible. Pourtant, s'il pouvait le toucher de sa baguette, lancer un sortilège Gemino, il tiendrait du concret que le Conseil des Sages pourrait étudier et ensorceler. Mais rien n'y faisait.

Albus Dumbledore se terrait au château, les sortilèges mis en place autour du domaine et détectés par la baguette de vigne lui en interdisaient l'accès. Pas une seule fois le Directeur n'était venu à Pré-au-lard tandis qu'Orion y faisait de trop fréquents séjours. La solitude lui pesait sur le moral. Il était à bout. Les enquêtes policières lui manquaient, les quotidiens bouleversés par les interventions policières lui manquaient, Alcyone lui manquait. Même une simple bulle d'information de Cassiopée aurait suffi à son bonheur. Rien ne se passait et l'inaction le rendait fou.

Il était décidé : après la journée du lendemain, du retour dans les foyers, il se rendrait dans la cité d'Amphigika. Il ferait part de ses découvertes au Conseil. Puis, selon les résultats, il plierait bagages et s'installerait au Chaudron Baveur, le temps de se dégoter un logement sur le Chemin de Traverse et pourquoi pas, un travail dans le monde des sorciers.

À tout hasard, il passa la journée du 29 à ranger, nettoyer et mettre ses affaires en ordre.

La locomotive noire et rouge numéro 5972 patientait, cheminée fumante, en gare de Pré-au-lard. Muni d'un ticket en règle, Orion était monté à bord avant tous les élèves. Juste avant de se présenter au guichet et d'acquérir un billet, il avait pris soin de modifier son allure et son visage à l'aide d'un Maléfice Cuisant revu et corrigé à sa sauce. Sa longue chevelure brune avait été raccourcie et teintée de roux. Il était barbu et affligé de quelques cicatrices sur la pommette gauche, le front, l'avant-bras droit et la gorge. Il aurait presque pu passer pour un Weasley. Encore un !

Des adultes, souvent des professeurs, empruntaient parfois le train du monde sorcier. Sa présence serait inhabituelle mais pas insensée. Quant à sa transformation physique, elle ne se justifiait que par la présence d'Harry, bien qu'au bout d'une année, le jeune garçon ait pu oublier son très discret voisin de Little Whinging.

Tout à coup, entre les chuintements et les jets de vapeur de la locomotive, il perçut des bribes de conversation. Les élèves arrivaient par vagues successives et montaient à bord des wagons. Intimidés, les plus jeunes passaient leur chemin dès qu'ils découvraient sa présence dans le compartiment. Au fur et à mesure du remplissage, certains hésitèrent de plus en plus à franchir le pas. Ce fut finalement un visage connu qui entra.

– Bonjour. Je peux m'installer ici ?

– Bien sûr, répondit Orion.

– Merci. Je m'appelle Olivier Dubois.

– Enchanté. Alcyone Tauri.

Il avait reconnu le gardien de but et capitaine de l'équipe de Quidditch de Gryffondor qui s'était illustrée tout au long de l'année, grâce, entre autres, à Harry et ses talents d'attrapeur. Olivier posa ses malles dans les compartiments en hauteur et déballa la Gazette du Sorcier. Il survola les articles, l'air agacé.

– Insensé !

– Quoi donc, jeune homme ?

– Il n'y a pas un mot sur les événements survenus dans l'école !

Il secouait le quotidien.

– Que s'est-il passé ?

– Vous n'êtes pas au courant ? L'année a été mouvementée. D'abord, un Troll des montagnes sorti des cachots nous a terrorisés. Il a failli tuer plusieurs élèves de première année. Harry, Ron et Hermione sont passés à deux doigts de périr dans les toilettes.

– Harry ? Potter ? Le célèbre sorcier ?

– Lui-même ! S'il avait péri, j'aurais dû trouver un nouvel attrapeur. Difficile d'en dénicher un aussi bon. En plus, il a failli mourir une seconde fois il y a quelques jours.

– Vraiment ?

– Apparemment, notre professeur de Défense Contre les Forces du Mal voulait voler un objet caché dans le château. Une chose si importante que les enseignants et le garde-chasse l'avaient protégée de plusieurs façons. Il avait passé toutes les épreuves lorsqu'il a été mis en échec par le même trio. C'est Harry Potter qui a mis fin à ses agissements. Vous vous rendez compte ? Pas une ligne sur cette affaire ! Le professeur Quirell, un traître, un voleur ! Qui a poussé le vice à jouer un double jeu, à saouler notre pauvre Gardien des Lieux et des Clefs pour lui soutirer des informations. Pauvre Hagrid ! D'après Potter, il était rouge de honte.

Le nom fit un tilt dans le cerveau. Quirell, présenté par Hagrid à Harry, l'été dernier, au Chaudron Baveur. Voilà pourquoi le voyageur inconnu croisé à la Tête de Sanglier lui semblait familier ! C'était cet individu enturbanné.

Le policier tenta un coup de poker :

– Étrange, en effet, ce silence des journaux… Ce professeur n'a pas fait tout ça pour délester Albus Dumbledore de son Déluminateur !

Dubois ricana et se reprit :

– Non, cette babiole ingénieuse ne l'intéressait pas. On a tenté d'en savoir plus mais Harry est resté vague sur le sujet. Seulement, les bruits courent qu'Il serait de retour et qu'Il cherchait une arme pour retrouver sa puissance passée…

– Il ? Qui ?

– Vous-Savez-Qui. Celui-dont-on-ne-prononce-pas-le-nom.

– Lui ? Vraiment ? Ce serait…

– Terrible, oui. Terrible. Ah ! Nous partons.

– Bien, fit Orion, tandis que Harry, Ron et Hermione passaient dans le couloir.

Le jeune sorcier à la célèbre cicatrice gardait quelques séquelles de son affrontement avec Quirell. Le trajet ne fut guère plus instructif. Dubois fut assez volubile et s'intéressa surtout à son compagnon de voyage. Celui-ci lui servit une vie inventée, sans chercher trop loin puisqu'il s'appropria les récits et les exploits d'Alcyone Tauri, son ami. Il justifia ainsi ses nombreuses et impressionnantes cicatrices.

Arrivé à King's Cross, l'homme était convaincu que le Déluminateur était sous-estimé, en possession d'Albus et nullement la cible d'un quelconque mage noir.

Il descendit du train la boule au ventre. Il vit les Weasley rejoindre leur mère, Hermione ses parents – des Moldus – et Harry être embarqué presque avec honte et brusquerie par l'immonde Vernon Dursley. Il demeura immobile sur le quai 9 ¾, jusqu'à ce qu'il se vide. Mû par un sursaut d'énergie, il se décida à passer le mur et à rejoindre le Londres qu'il avait quitté sans regret. Le choc fut terrible. La population de la capitale trancha avec l'air pur de Poudlard, les klaxons et les ronflements de moteurs n'eurent rien en commun avec les gazouillis des oiseaux ou le galop des Centaures. La froideur des Londoniens tranchait avec la chaleur d'un Tom, d'un Hagrid ou d'une Rosmerta. Il courut vers le point d'eau le plus proche et transfluida dans les toilettes du Chaudron Baveur. Une fois dans la salle, il fut accueilli par le sourire de Tom, le tavernier. Réconfortant.

« Magikó amfívio », locution grecque signifiant « amphibien magique », ayant donné son nom à la cité enfouie sous les eaux hawaïennes, au pied des volcans. Après un petit-déjeuner copieux, suivi d'un bain relaxant, Orion s'était préparé. Il avait averti Tom qu'il s'absenterait quelques heures ou quelques jours pour raisons personnelles, qu'il entreposerait ses effets personnels dans la chambre louée la veille et qu'il comptait chercher un travail ainsi qu'un logement dans l'été. Tom n'y avait vu aucune objection, dans la mesure où les Gallions tombaient dans son escarcelle.

Peu avant huit heures du matin, il fit couler un peu d'eau dans le tuyau d'évacuation de son lavabo et s'engouffra en une fraction de seconde. Le voyage lui parut durer une éternité mais en réalité, il n'excéda guère une soixantaine de secondes. Il prit fin non loin de deux pics de lave sous-marine, figés depuis des millénaires. Au-delà s'étendait un sol chaotique, déchiré par le magma terrestre, balayé par les courants marins. L'illusion était parfaite. Aucun plongeur moldu n'aurait eu la témérité de s'aventurer dans cette contrée cauchemardesque.

D'un mouvement sec des pieds, il se propulsa en avant, glissant comme une anguille dans le liquide salé. Sa combinaison d'Amphigikien, un uniforme émeraude sans aspérité, améliorait la pénétration. Dès qu'il eut franchi la frontière symbolique de deux colonnes de concrétion magmatique, il discerna une immense bulle troublée par des remous. Les tourbillons n'avaient rien de naturel et constituaient une barrière magique détectant menaces, armes et dangers de tous poils. De fait, il s'était momentanément séparé de sa précieuse et enthousiaste baguette en cep de vigne, par crainte de déclencher des alarmes.

Hélas ! L'effet de discrétion escompté n'eut pas lieu. Une alarme stridente se déclencha et fut le point de lui percer les tympans.

« Un Cave Inimicum sur ma présence ? Ou sur tous les bannis ? »

Ses interrogations internes furent de courte durée. Deux compatriotes apparurent à ses côtés. À leur allure inamicale et à leurs médaillons rougeoyants, il sut que les festivités pour son retour n'étaient pas à l'ordre du jour. Le sortilège Brachioligo, non formulé par les deux amphibiens, l'entrava au-delà du raisonnable. Il ressemblait à un rôti aux algues. Il voulut protester mais les médaillons s'agitèrent et il récolta un Silencio en prime. Il pouvait toujours fuir en transfluidant mais, sans aide, il mettrait des heures à se défaire des sorts. Même avec le concours de sa baguette, ce serait une sinécure, car son modeste niveau de magie exigeait de prononcer les sortilèges à haute voix. Il abandonna toute résistance.

Les deux guerriers le traînèrent aux portes de la bulle protectrice. Les trois hommes touchèrent le sol rocheux et sablonneux. Ils s'avancèrent et s'enfoncèrent dans le dôme magique. À l'intérieur, ils purent respirer avec leurs poumons et leurs branchies s'effacèrent.

Le jeune sorcier reconnut les lieux : ils étaient près du bâtiment sphérique de production des corps hôtes d'accueil. Au lieu de la contourner, les geôliers choisirent de la traverser. Après le Conseil des Sages et son assemblée, l'Écloserie était la bâtisse la plus grande. C'était aussi la plus géométrique des constructions, basée sur la règle de 7. Sept couches contenant chacune sept travées en long, sept travées en large, remplies d'alvéoles heptagonales. Le tout sur sept étages. Chaque alvéole était alimentée par des milliers de tentacules d'anémones et de gorgones. L'ensemble du bâtiment reposait sur un plateau magmatique en mouvement. Ainsi, toute la structure faisait un tour complet sur elle-même en sept secondes. Chaque habitant amené à travailler à l'Écloserie devait observer une période d'adaptation, car le repérage dans l'espace posait un vrai problème.

Les deux gardiens interrogèrent un employé qui pâlit à la vue d'Orion Centuri.

« Eh bien quoi ?! » songea l'intéressé. « Il a peur des conséquences s'il me sourit ou il se fait du mouron pour moi ? »

Le prisonnier jeta un coup d'œil aux alentours. Contre toute attente, toutes les alvéoles étaient occupées par des embryons à différents stades d'évolution. Il n'osa imaginer que les 2143 alvéoles soient occupées. Si c'était le cas, cela signifiait que le rythme de dégénérescence de la population avait crû ces dix dernières années, dans de délirantes proportions.

La méthode de développement des corps paraissait immuable. Monotrèmes comme les ornithorynques, les Amphigikiens, mâles et femelles, s'accouplaient. La femme pondait deux œufs au bout de trois mois. Les précieux embryons en coquilles étaient glissés dans les alvéoles. Les tentacules d'anémones se déployaient, adhéraient à l'œuf et le nourrissaient. Au bout d'une croissance de quinze mois, un Amphigikien à la corpulence d'un adolescent naissait. Au bout d'un processus mystérieux, les anémones et les gorgones expulsaient le jeune. Ceci n'était que la première étape de la renaissance. La suite se passait dans une caverne située non loin du Conseil : la grotte au Bénitier Sacré.

– Suis-nous ! ordonna l'un des gardes.

Il obéit du mieux qu'il put, saucissonné de la gorge jusqu'aux cuisses. Il sautilla, empoigné par les deux colosses. En chemin, il croisa de rares passants. Il était vingt heures, selon le fuseau horaire d'Honolulu. Les familles dînaient, recluses dans leur intimité. Certes… mais la Cité ne lui avait jamais fait cet effet de désertification.

Il tourna la tête dans toutes les directions, à la recherche de signes vitaux. Les résidences étaient inhabitées, peu ou prou. Leur état s'était dégradé, faute d'entretien. Si les Amphigikiens en faisaient la remarque en Assemblée, le Conseil se défausserait sur les carences en personnel. Les Bannis avaient bon dos.

Le trio se présenta à l'entrée de la caverne souterraine. Les parois granitiques, sombres, avaient été patiemment recouvertes de nacre phosphorescente. Une douce lumière baignait la cavité et lui conférait une atmosphère douillette.

Ils parcoururent quelques mètres en pente jusqu'à la salle d'environ cinquante mètres carrés. Au centre trônait un bénitier marin, énorme coquillage, rempli d'un liquide transparent bleuté, parcouru de billes lumineuses d'un blanc éclatant. Autour de la pièce maîtresse, adossés aux murs arrondis par la vitrification, se trouvaient dix jeunes humains, tous différents, garçons et filles en proportions égales. Leur regard était l'unique point commun : il était fixe, éteint.

Près du bénitier, une femme s'activait à remplir une conque de liquide et d'une seule sphère lumineuse. Une tâche malaisée, car les lucioles se précipitaient pour être élues. L'employée tourna la tête et reconnut le prisonnier. Une amorce de sourire amusé se dessina sur sa face, très vite mis sous contrôle et assagi. Elle reprit sa mission, recueillit l'âme d'un défunt dans le Bénitier Sacré et porta la conque à la bouche d'un adolescent. Il avala le liquide et la sphère. Ses yeux s'irisèrent, son corps s'activa, il balbutia :

– B… b… bon… bonjour, Cassiopée Cassini. Je… suis… Vega Virgo.

– Bon retour à la maison.

– Merci.

– Reste ici. Repose-toi un peu.

Cassiopée reproduisit son manège avec les neuf autres réceptacles. Orion redressa la tête et constata à quel point le Bénitier Sacré était inoccupé par les âmes. C'était… paradoxal !

« Pourquoi l'Écloserie est-elle blindée d'embryons alors que le Bénitier n'a jamais été aussi peu rempli ? »

Ses gardiens attendaient que Cassiopée, promue au rang de prêtresse de la renaissance, contre toute attente, en finisse avec l'introduction des âmes.

– Pas tout de suite, Messieurs. La cérémonie des amulettes ne peut attendre. Je dois rendre des comptes à mes Pairs.

– Oui, Madame.

Elle invita les nouveaux-nés à la suivre hors de la grotte. Neuf d'entre eux s'exécutèrent. Le dixième, une jeune fille, trébucha et chancela. Cassiopée la soutint pour remonter la pente. Elle sentit la faiblesse du corps, son immaturité. Bien que le délai d'incubation ait été respecté, le nourrissage de l'embryon avait été pauvre. L'avenir de cette jeune créature était compromis.

Le groupe se rendit à l'ancienne boutique d'Alcyone, à l'abandon. La devanture avait été retirée et les étals empiétaient désormais sur la voie de circulation des piétons. Le tout prenait la forme d'un U sur lequel les médaillons étaient disposés à intervalles réguliers. Si l'ensemble du stock ne tenait plus dans la boutique alors qu'Alcyone, disparu, ne l'alimentait plus, c'est que les restitutions d'objets magiques croissaient sans cesse, trahissant une dégénérescence accrue des Amphigikiens. Le visage d'Orion se décomposa. Cassiopée était tendue.

– Mettez-vous en file indienne. Bien… Toi, avance. Vas-y. Tu effleures les médaillons. Si l'un d'eux te choisit, tu le sauras, car il se manifestera avec joie.

Le premier de la file commença le manège. Lorsqu'il eut pris assez d'avance, la responsable de la cérémonie enjoignit le candidat suivant à imiter le précédent. Le manège dura une vingtaine de minutes. Comme redouté, la séance fut une source de déception. Seule une amulette de corail rouge au cœur de kraken se manifesta. L'heureux élu se nommait Acrab Scorpi. Orion le connaissait; sa réputation sinistre de va-t-en-guerre lui collait à la peau. La combinaison magique compatible avec lui irait comme un gant à ce jeteur de sorts agressifs, guerriers.

Cassiopée grimaça lorsqu'elle vit une escouade de gardes débarquer à l'issue de ses travaux. Ils empoignèrent les neuf adolescents dépourvus de médaillons, sans ménagement et les conduisirent hors du champ de vision d'Orion. Les dents de la Sage se serrèrent, ses poings durcirent.

– Madame, firent les gardes avec insistance.

– Oui, oui. Je m'en occupe. Vous pouvez disposer.

Les deux sbires tournèrent les talons sans se préoccuper du devenir de leur prisonnier. Il était toujours entravé et muet. Le médaillon de son amie se mit à luire :

– Emancipare ! Finite ! déclama-t-elle avec assurance, presque avec rage.

– Merci, fit Orion.

– Je suis heureuse de te voir, mon ami. Très heureuse. Mais ta venue tombe mal.

– À cause de cette Bérézina à laquelle je viens d'assister ?

– Pas seulement. Les Bannis n'ont pas le droit de revenir. Tu risques l'exécution pour cette bravade.

– Je dois parler au Conseil des Sages.

– Je sa… je… Je m'en doute. Tu n'as pas pris ce risque insensé pour venir nous présenter tes hommages. Tu as été banni, au même titre que ceux sans pouvoir. Il n'y aura pas d'exception. D'autant que…

– Quoi ?

La femme tendit le cou en direction de la place centrale, vérifia les fenêtres des habitations au-dessus d'elle et adopta un ton encore doux :

– Eh bien… Écoute… Je suis surveillée. Mes bulles d'information sont captées, filtrées, voire censurées. Il se passe des choses, Orion. La Cité a changé depuis ton départ. Les Bannis, tu sais, maintenant… je crois… je crois que le Conseil est pris de paranoïa, qu'il fait exécuter ceux qui n'ont pas de pouvoirs pour s'assurer qu'ils ne révéleront jamais notre existence aux humains de la surface.

– C'est… insensé ! On dirait qu'Amphigika est devenue…

– Une dictature. L'assemblée des cinquante n'a plus voix au chapitre. Je suis minoritaire et désavouée. Les autres deviennent fous, ils veulent une guerre avec les humains.

Orion secoua la tête, mortifié.

– Ils perdront.

– Je le sais. Les moyens guerriers des humains sont… dantesques. Si des milliers d'Atlantes ont réussi à nous chasser, autrefois, que dire des pouvoirs de l'humanité actuelle dotée de 7 milliards d'âmes.

– Il n'y a pas que les humains, Cassiopée. J'ai découvert un monde de sorciers. De puissants sorciers, qui connaissent nos sortilèges, les canalisent avec des baguettes. J'ai vu des créatures magiques, des choses folles comme leur réseau de cheminées qui servent à se déplacer, des balais volants, des personnages hauts en couleurs. Ils ont une école de magie, dirigée par un homme très puissant, un génie. Cassiopée, cet homme possède un objet incroyable que je soupçonne de pouvoir influer sur toutes les formes de lumière, les absorber, les restituer. L'âme est une lumière comme les autres. Peut-être, je dis bien peut-être que cet objet, ces sorciers pourraient nous aider à comprendre et lutter contre la disparition de notre peuple. Combien reste-t-il d'Amphigikiens ? Six mille ?

– Moins de quatre mille.

– Seulement ?!

Il n'avait pas anticipé cette brusque dégradation.

– Nous étions dix mille et encore 9500 au début du siècle. Le génocide s'accélère tandis que le nombre d'embryons augmente. Comment est-ce possible ? Dis-moi…

– Tu ne voudras pas savoir.

– Comment, Cassiopée ?

– Ils forcent les… femmes… Il y en a de moins en moins. Seuls les sorciers guerriers perdurent. Ils… produisent des corps, sélectionnent les plus forts pour la cérémonie d'intronisation et… jettent les autres. J'ai honte, Orion.

– Miséricorde ! Il faut que cela cesse et j'ai peut-être la solution.

– Ce que tu me dis, me remplit d'espoir, Orion.

– Il faut que le Conseil des Sages m'entende.

Cassiopée haussa le ton, emportée par la peur, la haine, le dégoût du Conseil et l'assurance de la stérilité de la démarche.

– Surtout pas ! Tes révélations condamneraient les sorciers de la surface. Le Conseil enverrait des guerriers pour les éliminer en premier.

– Mais pourquoi ?

– Je te le répète : la folie s'est emparée d'eux.

– Bon sang… comment les ramener à la raison ?

– On ne peut pas. Lorsque j'ai reçu ton message, j'ai voulu détruire le médaillon de corail noir, comme tu me l'as demandé. Il a disparu.

– Quoi ?!

– Ils l'ont subtilisé et caché. Ils ont espionné mes bulles informatives et compris son immense pouvoir de destruction. Ils comptent l'utiliser.

– Ce médaillon contient un cœur de Léviathan. C'est une création de l'Enfer. Le Mal absolu. Cet artefact est un lien privilégié, direct avec cette force démoniaque. Il va tuer.

La femme l'attira dans la pénombre, entre deux alvéoles d'habitation. Ils marchèrent jusqu'à la limite du dôme magique. Elle lui tint les mains et ses yeux se baignèrent de larmes.

– Écoute bien mes paroles, Orion. Grave-les dans ton cœur, à jamais. Suis-ton-instinct. Crois-en-toi. Poursuis-uniquement-ta-mission, quoi qu'il t'en coûte. J'ai foi en toi, en ta réussite. Surtout, n'affronte jamais le Conseil des Sages. Jamais ! Et maintenant, fuis !

– Quoi ?

– Fuis ! Je t'en supplie, mon ami ! Fuis avant qu'ils ne te tuent ! Transfluide !

Elle le poussa à travers la paroi invisible et il se retrouva dans les eaux chaudes de la volcanique Hawaï. Il la vit s'effondrer en larmes, au comble du désespoir. La mort dans l'âme, en dépit de l'alarme stridente déclenchée par sa présence, il se liquéfia.

Cassiopée eut le cœur brisé et ne put lâcher qu'un mot d'adieu pour son amour perdu à jamais. Elle se laissa glisser au sol et pleura à chaudes larmes, durant de longues minutes. Elle soupira, tenta d'esquisser un sourire pour croire au destin lorsqu'une goutte d'eau toucha son front. Une bulle d'information. Le Conseil n'avait pas traîné pour réagir. Elle laissa la messagère entrer en elle par ses branchies. La voix du plus virulent des Sages, Major Ursuli, Membre fondateur d'Amphigika, résonna en elle :

– Cassiopée Cassini, vous êtes convoquée ce jour à 22h00 en séance extraordinaire pour répondre de vos actes contraires au premier amendement de la Loi Amphigikienne sur les contacts avec des ennemis de la Nation. Dans le cas où vous opposeriez une résistance, le Conseil userait des moyens coercitifs à sa disposition. Toute tentative d'échapper à la présente convocation serait assimilée à une haute trahison et punie de peine capitale. À partir de cet instant, vos droits, devoirs et fonctions sont suspendus et votre médaillon doit être remis au garde en faction devant l'entrepôt Tauri.

Cassiopée, abasourdie par la soudaineté et la brutalité de la décision du Conseil, emmené par le tribun extrémiste, enragea. Cependant, entre un procès avec exécution si elle obéissait, une exécution assurée si elle se rebellait et un risque d'abattage si elle tentait de fuir, les statistiques l'emportèrent. Elle tâta les poches de sa tenue : elle avait ce qu'il fallait sur elle. Elle se glissa entre les habitations, en direction de la place centrale. Il y avait des gardes à sa recherche, mais ils se dirigeaient vers le Conseil. Elle tenta sa chance et courut jusqu'à la grotte de la Renaissance. Personne ne l'avait aperçue.

Elle descendit et s'approcha du Bénitier Sacré. Elle avait fondé cette cité et en connaissait le moindre secret. Elle n'avait pas tout avoué aux autres membres. Elle énonça une formule grecque à voix haute et intelligible :

– Apokalýpste to pérasmá sas ! 1

Son médaillon émit une fumerolle bleutée. Elle effleura le Bénitier qui s'activa et s'éleva vers le plafond de la grotte, révélant qu'il reposait sur quatre colonnes et un plateau. Un passage d'un mètre cinquante de hauteur et de soixante centimètres de largeur. C'était suffisant pour qu'un humain se glisse en dessous. Cassiopée passa entre les colonnes et emprunta un escalier très étroit, s'élargissant au fur et à mesure de sa progression.

– Finite !

Le Bénitier reprit sa place initiale et la femme fut plongée dans l'obscurité.

– Lumos Maxima !

Le médaillon de corail bleu au cœur de Camphruch émit un faisceau digne d'un phare maritime. Elle se contenta de poursuivre sur les marches jusqu'à un tunnel plan. Elle progressa à vive allure pendant deux cents mètres environ, jusqu'à ce qu'un grondement soit audible. Elle déboucha sur une salle immense où une rivière chaude et souterraine serpentait. L'atmosphère était saturée de vapeur et la température de l'eau excédait les soixante-dix degrés. Elle devait se concentrer et ne pas perdre une fraction de seconde. Elle plongea dans le liquide brûlant et transfluida avant que la brûlure n'atteigne sa chair.

Chapitre 10 : le fugitif

Orion n'était plus jamais retourné dans la cité d'Amphigika. Il ignorait que son amie avait dû trouver le salut dans la fuite et qu'elle avait disparu de la circulation. Il lui était resté fidèle, gardant à l'esprit ses dernières paroles. Depuis un an, il se fiait à son instinct. Celui-ci l'avait conduit à démissionner de la police et de couper les ponts avec le monde des Moldus. Néanmoins, il s'était prévalu de ses papiers anglais, authentiques, pour obtenir une existence légale dans le monde magique auprès du Ministère de la Magie.

Grâce à Tom, le patron du Chaudron Baveur, il avait obtenu un rendez-vous auprès des services familiaux magiques. Désormais, il était un sorcier de lignée inconnue, orphelin de père et de mère – l'exacte vérité depuis 12 000 ans –, possesseur d'une baguette de vigne au cœur de plume de phénix, résidait dans un modeste logement au-dessus de la Ménagerie Magique du Chemin de Traverse et exerçait la profession de zoologiste marin, ce qui était une couverture idéale pour masquer sa fortune personnelle et ses fréquentes disparitions. Lors de ses absences, il se rendait dans sa cachette en face de Poudlard et se livrait à ses activités d'espionnage. De temps en temps, il revenait dans son port d'attache londonien où il prenait un repos mérité.

L'année écoulée avait été riche en événements pour Harry Potter et ses inséparables amis Hermione et Ron. La scolarité s'était achevée sur la découverte d'une chambre secrète sous le château abritant une monstruosité nommée Basilic. L'Amphigikien savait tout de cette bête grâce aux ouvrages acquis chez Fleury et Bott, dévorés sans fin, lisant et relisant chaque chapitre.

D'après des indiscrétions captées dans le Poudlard-Express, Harry avait terrassé le reptile en usant de l'épée de Godric Gryffondor, l'un des quatre fondateurs de Poudlard. Une arme magique forgée par les plus grands artisans gobelins. La créature tuée en combat singulier était commandée par le souvenir de Vous-Savez-Qui à travers un journal mais Orion avouait ne pas avoir saisi grand-chose à cette histoire de souvenir manipulateur et maléfique. Son niveau de magicien autodidacte lui interdisait quelques concepts.

La seconde année de scolarité d'Harry avait connu une fin heureuse sauf pour leur professeur de Défense Contre les Forces du Mal, un certain Gilderoy Lockhart dont on voyait la trombine sur de nombreux ouvrages aux récits héroïques peu en rapport avec son physique de séducteur ringard. Le sorcier en question avait, selon les articles publiés dans la Gazette du sorcier, fini à Sainte-Mangouste, l'hôpital du monde magique.

Orion, quant à lui, n'avait pas eu une seule occasion d'approcher d'Albus Dumbledore et de son Déluminateur. L'espoir s'amenuisait de jour en jour et seul le souvenir des paroles confiantes de Cassiopée le poussait à s'accrocher à cet objectif.

Une belle journée d'été, alors qu'il dégustait un succulent sorbet citronnelle-potiron chez Florian Fortarôme, il sentit un vent de panique s'emparer du Chemin de Traverse et secouer les familles venues accomplir les courses de la rentrée pour leurs chérubins. Il ne capta que deux mots : « évasion » et « Azkaban ».

Les sorciers n'avaient qu'un type de réaction : la stupéfaction. N'y tenant plus, il questionna le glacier dont il était un fervent client :

– Que se passe-t-il ? Pourquoi un vent de folie souffle-t-il dans la rue ?

– Sirius Black s'est évadé de la prison d'Azkaban.

– Qui est-ce ?

– Un meurtrier en série, coupable d'au moins douze assassinats. Arrêté et emprisonné il y a onze ans. Tous les journaux ne parlent que de cela.

– J'ignorais. Je ne vis ici que depuis deux ans.

– Ce n'est pas le plus fou.

– Qu'y a-t-il de pire qu'un tel tueur ?

– Son évasion !

Orion fit une moue mi-dubitative, mi-interrogative. Florian précisa :

– Personne ne s'était évadé d'Azkaban !

– Jamais ?

– Jamais ! C'est… impossible !

– Il l'a fait. Donc…

– Rendez-vous compte ! Azkaban est gardée par quelques Aurors triés sur le volet mais surtout par des Détraqueurs. Des hordes de monstres engloutissant la moindre once de joie de votre cœur, des créatures fantomatiques qui vous glacent le sang par leur seule présence. Des cauchemars volants avides de vous administrer leur épouvantable baiser qui aspire votre âme et vous laisse pour mort.

– Je ne connaissais pas. Ces Détraqueurs sont insensibles aux sortilèges ?

– En effet. Il n'existe qu'un sort capable de les repousser. Je dis bien « repousser », car cette formule ne peut pas les détruire. Il est impossible de tuer un être trop similaire à la Mort en personne.

– Quel est ce sort ?

– C'est le sortilège du Patronus. Pour l'exécuter, il faut être un sorcier accompli, expérimenté. Tout le monde n'en produit pas.

– D'accord. Alors, qu'est-ce qui a empêché ce Black de réaliser un Patronus ?

– Il lui fallait une baguette. Introuvable à Azkaban.

Au sourire affiché par son client, le sorcier sut qu'il allait s'exposer à un contre-argument de poids.

– À moins de la dérober à un Auror…

– Exact ! Mais pour produire le Patronus, il faut un souvenir heureux, puissant, une vision qui vous comble de joie.

– Oh…

– Vous voyez, fit Florian, un air de malice dans les yeux. Les Détraqueurs l'auront privé du moindre souvenir heureux. Impossible d'en générer de nouveaux dans cette prison. Ces créatures ne vous laissent jamais en paix.

– Alors, comment a-t-il procédé ?

– Comment ? On ne le saura que s'il est capturé.

– Bien sûr ! Mais s'il est malin, il aura fui à l'étranger, non ?

Florian s'assit en face d'Orion et lui confia à voix basse :

– Rien n'est moins sûr. Ce Black cherchera à se venger. Il est habité par la folie furieuse. Sa famille, les Black, les Lestrange, c'est une bande de malades, des supporters fervents de… Vous-Savez-Qui. Je parie qu'il va chercher des contacts parmi les Mangemorts et fomenter de nouveaux crimes. Harry Potter pourrait bien être le premier sur la liste.

– Harry ? Pourquoi ? Qu'a-t-il à voir avec ce fugitif ?

– Black a vendu les parents d'Harry au Mage Noir Dont-on-ne-prononce-pas-le-nom.

– Il a fait ça ?! Quel monstre !

– Oh oui, monsieur Centuri. Imaginez que les Potter l'avaient désigné comme parrain d'Harry…

– Quelle horreur ! Ce type doit être renvoyé à Azkaban !

– Au plus vite.

Florian se leva et prit la commande d'autres clients. Orion termina son sorbet, régla et partit en direction de son logement. Il ne cessa de retourner la nouvelle dans son esprit. Quel que soit le bout par lequel il la prenait, il parvenait à une seule conclusion : Black allait s'en prendre à Harry pour achever la tâche de Voldemort. Ce fanatique allait tuer Harry ! Il devait l'en empêcher.

Juste avant d'emprunter l'escalier menant aux appartements surplombant le magasin, Orion s'arrêta devant la vitrine de la Ménagerie Magique et s'extasia devant un Jobarbille et un somptueux Occamy emprisonné dans une cage de verre. L'oiseau capable de grandir ou rétrécir selon la taille de son espace vital, n'était pas destiné à la vente. Seul un magizoologiste expérimenté aurait pu gérer une créature aussi dangereuse.

Orion se dit qu'avoir un animal, un jour, lui ferait le plus grand bien. La tête adorable des Niffleurs le faisait craquer mais ces trublions fichaient la pagaille.

Il rebroussa chemin, poussa la porte côté logements et prit l'escalier. Il atteignit le dernier niveau, dans le toit mansardé. Il sortit sa baguette et lança sur la serrure, une fois n'était pas coutume, un sort utilisé aux États-Unis :

– Aberto !

La serrure se déverrouilla. Il entra et fut assailli par une odeur rémanente d'encaustique. Ses travaux d'entretien des boiseries, effectués la veille, persistaient.

D'un geste précis, il ouvrit la fenêtre et déclencha un courant d'air.

– Carpe Retractum ! Ventus !

Aucune approximation ou raté. Les conseils d'Ollivander, le maître des baguettes, avaient porté leurs fruits. Il consulta l'heure sur une vieille montre à gousset ensorcelée, acquise chez Derviche et Bang.

– C'est l'heure !

Au même instant, un jeune Petit Duc vint se poser sur le rebord du chien-assis. Il tapota le zinc avec son bec. Orion glissa cinq Noises dans la bourse attachée à son dos et prit la Gazette du sorcier relâchée. L'oiseau battit des ailes, éparpilla deux ou trois plumes et prit son envol.

Orion déplia le journal. Le titre « Le fugitif d'Azkaban » s'étalait sur toute la largeur de la feuille de chou, au-dessus de la photographie anthropométrique animée de Sirius Black. Son regard exhalait une odeur pestilentielle de folie, de furie, de soif de violence. En page 2, Cornelius Fudge, Ministre de la Magie, promettait de tout mettre en œuvre pour débusquer et attraper Black. Dans quelques heures, le portrait du meurtrier couvrirait le moindre mur, le plus modeste lampadaire. Personne ne pourrait échapper à l'information et son visage serait plus connu que celui du Ministre en personne.

Après avoir parcouru le quotidien, il le replia et le posa sur la table de son coin repas. Il avisa une armoire magique dans laquelle il logeait tous ses effets personnels. La tente appartement s'y trouvait. Il était temps de la ressortir, de la brosser avec soin et de préparer son bivouac annuel en face de Poudlard. Même si Harry n'était pas sa priorité, son devoir de protecteur de la loi et de la justice était toujours ancré en lui. Il se leva, l'esprit décidé.

Où qu'il se trouve, Orion n'entendait qu'un seul type de conversation : Sirius Black. Au Chemin de Traverse, au Ministère où il avait dû produire une preuve de résidence, à la Taverne du Chaudron Baveur ou bien encore à la Tête de Sanglier, tout le monde ne parlait que de Black. Le sujet était devenu si prioritaire que les autres informations passaient à la trappe. Pourtant, cette année ne manquait pas de nouveautés. La plus importante aux yeux de l'Amphigikien, amoureux des animaux, était la nomination d'Hagrid au poste de professeur de Soins aux créatures magiques. Un juste retour des choses ! Hagrid avait amené une bête majestueuse pour son premier cours : un Hippogriffe. Orion s'était dissimulé aux abords de la Forêt Interdite pour observer l'animal captivant. Il avait été témoin de la stupidité et de l'inconscience du jeune Malefoy, un provocateur de la maison Serpentard. Cet imbécile avait provoqué l'ire de l'Hippogriffe et avait récolté un coup de griffe sur le bras. Il avait exagéré l'incident et l'observateur invisible avait volontiers supposé que l'histoire aurait des suites fâcheuses.

Ensuite, lors d'une halte chez Scribenpenne à Pré-au-lard, il avait appris le nom du nouveau professeur de Défense Contre les Forces du Mal : Remus Lupin. Le gérant caressait l'espoir qu'il dure plus longtemps que ses deux derniers prédécesseurs : Quirell et Lockhart, tous deux disparus sans laisser de traces. Orion avait observé ce Lupin, assez miséreux dans sa tenue, près de la forêt, en compagnie d'Harry ou à Pré-au-lard, seul et solitaire comme un loup.

Cependant, ce duo de bonnes nouvelles s'accompagnait d'une épine dans le pied d'Orion aux allures de catastrophe. Les Détraqueurs, missionnés par le Ministère de la Magie, surveillaient le ciel et les alentours de Poudlard. Si c'était la preuve flagrante qu'on craignait que Black s'en prenne à Harry, leur présence compliquait l'espionnage de l'ex-policier. Il jouait à cache-cache avec les monstres squelettiques vêtus de hardes. Pire : en dépit de ses efforts, il était incapable de produire un Patronus après avoir énoncé la formule Expecto Patronum. Le sortilège lui résistait pour une raison terrible : il était incapable de choisir un souvenir heureux en douze mille années d'existence. Il en avait, c'était une évidence mais sa baguette ne s'y connectait pas. Par contre, sa mémoire était encombrée de visions effroyables, de récits terrifiants, de cauchemars intacts. Ce fatras parasitait sa concentration. Même immergé dans la Mer du Nord, au large, seul au monde, au calme, avec sa baguette, il était assailli et Yquem, le surnom de sa baguette en hommage à la vigne dont elle était faite, éructait de pâles étincelles blanchâtres.

Cette lacune devait être comblée d'autant plus vite qu'à peine quelques jours après la rentrée scolaire, Sirius Black fut aperçu non loin de Pré-au-lard. Face à ce témoignage, le Ministère de la Magie avait dépêché près d'une centaine de Détraqueurs supplémentaires. Les abominations patrouillaient autour de la cité sorcière dès le soir arrivé. La population était tenue de rester à l'intérieur des maisons. Dans ces conditions, camper dans la grotte se compliquait. Tant qu'il demeurait à l'intérieur de la toile, dissimulée et protégée par des sortilèges, tout allait bien. S'il mettait un pied dehors, il prenait un risque.

Un matin d'octobre, il se rendit sur le Chemin de Traverse. Il explora tous les rayons de Fleury et Bott, en quête de l'ouvrage providentiel qui lui permettrait d'accomplir des progrès substantiels. Il ressortit de l'échoppe, bredouille. En désespoir de cause, il se rabattit sur celui qui lui avait souvent prodigué les meilleurs conseils : Garrick Ollivander.

Il poussa la porte de la boutique sombre et poussiéreuse. La cloche invisible tinta et la porte se referma avec quelques grincements. Orion eut une surprise. Il n'y avait jamais prêté attention mais les bruits de la rue ne filtraient pas. Comme le sortilège Silencio avait été appliqué au local commercial. Ainsi, Ollivander travaillait avec toute la concentration nécessaire à son artisanat magique.

L'homme arriva un peu moins vite qu'à l'accoutumée. Sa chevelure argentée se parait de copeaux orange et ses yeux d'un bleu éclatant s'auréolaient de rougeur, de larmoiement, aiguisant l'intensité de son regard. Une expression de joie traversa son visage sans qu'il sourît pour autant.

– Monsieur Centuri. Que puis-je pour vous ?

– Bonjour, Maître Ollivander.

– Maître ? Allons, allons… pas de titre pompeux.

– Monsieur.

– Voilà qui est mieux.

– J'ai… un sortilège qui résiste à Yquem, ma baguette.

– Yquem ? Elle porte un nom ? Comme c'est étrange.

– C'est le nom d'un vin prestigieux de France. La vigne, vous voyez.

– Je vois. Alors ? Laissez-moi deviner quel sort vous résiste. Le Patronus, peut-être ?

– Oui, fit Orion, stupéfait. Vous êtes Legilimens ? Ou un spécialiste de la Divination ?

– Je ne le suis point. Ces disciplines de la magie sont respectivement trop ardues et trop fantaisistes pour moi. La Divination… Par Merlin, que c'est ennuyeux ! Non, point de miracle dans ma « sagacité ». Depuis que le Ministère de la Magie a déployé ces créatures démoniaques, l'inquiétude des sorciers incapables de maîtriser ce sortilège n'a fait que croître. J'ai plusieurs visites par jour à ce sujet.

– Ah… je ne suis pas le premier.

– Pas vraiment. De plus, je suis mal indiqué pour vous donner des conseils.

– Pourquoi ?

– Je sais produire un Patronus non corporel de faible intensité. Il pourrait repousser un Détraqueur mais ne viendrait pas à bout d'une horde. J'ai mis plusieurs années avant d'en générer un acceptable.

– Plusieurs années ?

– Oui. Cela m'a demandé un travail constant, des exercices quotidiens et la capacité à me concentrer sur un souvenir heureux sans que mon esprit vagabonde.

– Justement. C'est exactement mon problème. J'ai des souvenirs heureux, puissants, je pense. Mais parasités par des centaines de pensées mornes, tristes, négatives. J'ai tenté de les retirer et de les mettre dans des flacons. C'est compliqué.

– L'idéal pour se soulager et clarifier l'esprit, c'est l'utilisation d'une Pensine.

– J'ai lu des écrits sur ces objets magiques. Ils sont très rares, car les détenteurs, uniquement de grands sorciers, les fabriquent eux-mêmes.

– C'est exact. L'utilisation et la fabrication de la Pensine sont deux choses différentes. S'en servir exige un apprentissage. Tout apprentissage n'est qu'une question de persévérance. Mais créer une Pensine est un acte long et compliqué de magie très avancée. Je n'ai pas ce niveau. Par contre, je sais l'utiliser.

– Vous avez eu l'occasion ?

– Depuis quinze siècles, la famille Ollivander fabrique des baguettes magiques. La pratique n'est acquise qu'en sélectionnant, en coupant, en façonnant, sans relâche. Mais la théorie se transmet en assistant au travail des ancêtres, déposé dans un réceptacle venu avec mes aïeux, de l'Empire romain.

– Vous… vous en avez une ? fit Orion, la bouche restée ouverte, la mâchoire prête à se décrocher.

Ollivander se contenta de hocher la tête.

– Mais quiconque consulte une Pensine peut accéder à tout ce qui y a été déposé ?

– Sans limite.

– Ohhhh…

– Vous comprenez, mon jeune ami. C'est un objet auquel vous ne devez pas confier de noirs secrets, à moins d'être sûr de sa cachette. Soyez certain que Vous-Savez-Qui et ses supporters, les Mangemorts, n'en possèdent pas. Toute personne ayant des secrets indignes ou compromettants évitera d'y déposer quoi que ce soit.

Ollivander lui adressa un signe de tête entendu, comme s'il pressentait la nature particulière du maître d'Yquem.

– Je ne puis que vous conseiller de persévérer, monsieur Centuri. Après tout, cette baguette exceptionnelle vous a choisi et les baguettes symbiotiques ne se trompent pas.

– Bien… je vais suivre votre conseil.

Orion et Ollivander se saluèrent. L'apprenti regagna la rue encombrée de passants et son brouhaha. Puis, il se dirigea chez Tom où il commanda une Bièraubeurre. Assis à une table isolée, l'espion de Poudlard réfléchit. La vision d'une licorne n'était peut-être pas un souvenir assez heureux pour un Expecto Patronum efficace. Un Niffleur amusant ou un magnifique Occamy non plus. La vision de Cassiopée ne suffisait pas, pas plus que les formes replètes et appétissantes de Rosmerta. Les rires ou les discussions à bâtons rompus avec Alcyone ne généraient pas d'étincelles. Alors ? Quoi d'autre ? Quelle émotion ?

Il sirotait sa boisson lorsqu'un couple de sorciers entra dans l'établissement. La femme poussait un landau. Ils étaient jeunes parents. Orion ne put contenir son sourire et releva la tête pour tenter d'apercevoir le bambin. C'était un poupon bien joufflu, avec un duvet blond en guise de coiffure et de bonnes joues roses. L'Amphigikien avait toujours été fasciné par la vision des nourrissons, car ils n'existaient pas dans la Cité d'Amphigika.

Tout à coup, ce fut l'évidence. Il régla sa consommation, fila sur le Chemin de Traverse et courut à son logis.

– Collaporta ! lança-t-il pour verrouiller la porte. Carpe Retractum volets !

L'obscurité fut faite dans la pièce principale. Il expira en profondeur, ferma les yeux et le vit. Harry, dans son lange, posé sur le perron des Dursley, dormant en paix, ignorant son destin. Juste Harry, si attendrissant avec sa petite main serrant la missive de Dumbledore. Harry, illuminé par le Déluminateur, baigné de lumière bienveillante.

– EXPECTO PATRONUM !

Yquem ne fut prise d'aucun balbutiement. Elle éjecta un flot de lumière d'une blancheur bleutée, régulière. Le faisceau se scinda en trois et se mit à onduler. Les trois rayons s'évasèrent et formèrent trois boucliers distincts. Aussi longtemps que le visage apparu douze ans auparavant demeura incrusté devant ses rétines, le sort perdura. Puis, il diminua en intensité et les trois éléments n'en formèrent plus qu'un.

Orion mit un genou à terre, à bout de souffle. Il roula sur le sol et s'endormit sur le parquet.

Il était près de vingt heures lorsque l'Amphigikien ouvrit un œil. Il était groggy, affamé et assoiffé. Il réalisa que le Patronus, sans entraînement, exigeait une énergie folle du sorcier. S'il était confronté à un Détraqueur, il ne pouvait pas se permettre de perdre connaissance. Il était désorienté.

– Mais… je… j'ai raté ma journée d'observation. Harry pourrait avoir été attaqué…

Il se remit sur ses pieds à grand-peine et fila au lavabo pour transfluider. Quelques secondes plus tard, il émergeait du lac noir jouxtant Poudlard. Il se sécha en une fraction de seconde et mit le cap sur sa cachette. Il se réfugia dans sa tente, tout au fond de la grotte. À l'intérieur de son logis de toile, il changea de tenue, se livra à quelques grignotages et renforça les sortilèges de protection de son logis. Il prit son Scrutoscope et le glissa dans une poche de sa tenue de brousse. Il pointa son nez à l'extérieur de la grotte. La soirée était calme. Le château brillait de mille lumières dansantes. À cette heure-ci, les élèves venaient de dîner et s'attelaient à leurs devoirs. Nul doute que Severus Rogue leur avait réclamé assez de rouleaux de parchemin pour faire vivre Scribenpenne pour l'année.

Soudain, il perçut du mouvement sur sa droite. Il se rendit invisible. Il crut à la présence d'un animal et il eut raison. Un gros chien noir montra le bout de son museau. Il fut sur le point de reprendre son aspect naturel, car son Scrutoscope ne s'activait pas. En plus, un gentil toutou dans les parages, c'était une distraction bienvenue. Une seconde d'hésitation et le chien, à bonne distance des Détraqueurs en patrouille au-dessus du château, se mua en homme adulte.

« Oh ! Un Animagus ! »

L'homme passa à deux mètres de lui et ce fut assez près pour que ses traits se révèlent à la lueur de la pleine lune. Il n'y avait aucune ambiguïté. Sirius Black ! Le meurtrier de masse déambulait, libre comme l'air, à quelques encablures de Poudlard, prêt à venir finir le travail commencé une décennie plus tôt.

Orion s'empara de sa baguette et mit en joue le fugitif. Face à un tel personnage, il n'avait pas le choix et ne devait prendre aucun risque : un sortilège impardonnable s'imposait.

Cependant, il retint son geste et ne céda pas à sa pulsion première. Si ce type était un fervent supporter de ce Lord Voldemort que tout le monde craignait de nommer, pourquoi le Scrutoscope s'obstinait-il à demeurer muet ? Un tueur avec douze crimes authentifiés à son actif, des trahisons, des dénonciations, des actes abominables par boîtes de vingt et l'homme n'aurait pas usé de magie noire pour atteindre ces objectifs ? Ça clochait. De plus, Black n'avait pas de baguette magique et son extrême maigreur, signe de dénutrition avancée, en faisait un adversaire de faible poids.

Orion rangea Yquem dans sa manche et emboîta le pas de Sirius avec la légèreté d'un Fléreur. Il n'eut pas à le filer plus de dix minutes. Sirius se dissimulait dans une autre cavité, derrière la colline rocheuse, à l'abri des regards indiscrets.

Aussitôt, une question titilla l'esprit affûté de l'ex-policier : si Black n'était pas là pour commettre des crimes, que faisait-il ici ? Pourquoi n'avait-il pas fui à l'autre bout de la Terre ? Pourquoi risquer d'être repris en s'aventurant près de Poudlard ? Cherchait-il un objet, une preuve de son innocence ? De l'aide ?

Il nota l'emplacement de la cachette de Sirius et retourna dans la sienne. Il se livra à la réflexion.

« OK. Black n'est pas un mage noir. Il n'est pas armé, jusqu'à preuve du contraire. Il faudrait que je fouille sa cachette pour m'en assurer. Mais il demeure un fugitif, un évadé d'Azkaban, ce qui constitue un délit suffisant pour le dénoncer. En plus, c'est un Animagus. Je parie ma baguette qu'il est non déclaré. Que faire ? »

Les paroles de Cassiopée résonnèrent en lui :

« Suis-ton-instinct. Crois-en-toi. Poursuis-uniquement-ta-mission, quoi qu'il t'en coûte. »

« D'accord. Juste la mission. Ne pas intervenir, ne pas interférer. J'ai compris. »

Il s'en tint à sa conduite habituelle et décida de ne pas dénoncer Sirius Black. Il l'aurait juste à l'œil.

L'année scolaire fila à une allure folle. Le mois de juin et ses examens arrivaient à grands pas. La tension à Poudlard et Pré-au-lard était toujours palpable, par la faute de ces maudits Détraqueurs. En dépit de leur attaque délibérée contre Harry lors d'un match de Quidditch, le Ministère de la Magie, Fudge en tête, les avait maintenus. Les incidents s'étaient multipliés.

Un soir, tard, en quittant la Tête de Sanglier, Orion s'était retrouvé seul face à l'une de ces créatures cauchemardesques, aux abords de la Forêt Interdite. Il avait été glacé, physiquement, par sa présence. Le monstre avait fondu sur lui, attiré par la joie de ses douze mille années d'existence.

Le visage barré de la cicatrice d'Harry, poupon innocent endormi un soir d'automne, avait empli son espace visuel et son cœur. Yquem avait jailli de sa manche comme la lame d'un couteau à cran d'arrêt. Le sortilège avait surgi des profondeurs de ses tripes et de ses poumons. Le Patronus, un Runespoor – serpent à trois têtes – avait saisi le Détraqueur et l'avait repoussé à plus de cinq cents mètres. Le spectre en hardes, sonné, s'était dérobé et avait fui dans la direction opposée au sorcier. Une chance, car Orion, anéanti par l'énergie engloutie dans sa défense, avait basculé dans un fossé où il avait passé une partie de la nuit à dormir et à récupérer de ses efforts.

Comme il l'avait imaginé, la fouille de la cachette de Sirius Black n'avait rien donné. Le fugitif ne cachait ni arme, ni baguette, ni effets personnels. Pire, le pauvre hère se transformait en chien pour se nourrir de rats qu'il chassait. Une condition peu enviable.

Orion n'avait pas découvert la raison de l'obstination de Black à demeurer proche de Poudlard jusqu'à ce qu'il comprenne que le parrain d'Harry bénéficiait d'un support logistique interne en place en la personne de Remus Lupin, le mystérieux professeur de Défense Contre les Forces du Mal. Toujours quelques semaines avant l'été, il avait assisté à une scène déchirante : Hagrid, au bord du lac, en larmes, annonçait à Harry, Ron et Hermione que Buck avait été condamné à mort. Ces maudits Malefoy s'acharnaient sur le garde-chasse et le frappaient au cœur en faisant exécuter l'Hippogriffe.

Orion avait imaginé kidnapper l'animal et s'était rendu près de la cabane d'Hagrid. Cependant, s'il ne voulait pas attirer les foudres du Ministère sur le Gardien des Clefs et des Lieux, il devait opérer le rapt devant témoins et si possible, au nez et à la barbe des officiels. Il se posta donc en lisière de la Forêt et admira Buck en attendant le moment opportun. Il éprouva une drôle de sensation, comme du déjà-vu. Ce n'était pas la première fois et d'après ses lectures chez Fleury et Bott, cela pouvait trahir des prédispositions pour la Divination, la voyance. Une sensation de déjà-vu mais sans la certitude de l'issue.

Caché derrière un arbre, il perçut des chuchotements. Les voix provenaient de deux directions distinctes. Par sécurité, il se rendit transparent comme l'eau pure. Des feuilles bruissèrent derrière lui. Il découvrit Harry et Hermione le prenant à revers et s'installant pour espionner la cabane d'Hagrid. Sa réaction fut immédiate :

« Se peut-il qu'ils aient eu la même idée que moi ? Sauver Buck ? »

Au même instant, il assista à une scène impossible. L'autre source de chuchotements venait de se révéler. Harry, Ron et Hermione frappaient à la porte d'Hagrid, dévoilant leurs corps dissimulés sous une cape d'invisibilité.

« Bon sang ! Comment ? Ils sont là et là ! En deux exemplaires, sauf Ron ! »

La cape d'invisibilité ne lui faisait pas de nœuds au cerveau. Chez Derviche et Bang, il y en avait une en poil de Demiguise, à vendre. Que les gamins en possèdent une, pour contourner les règlements, n'avait rien de surprenant. Bien au contraire ! Mais que Hermione et Harry possèdent le don d'ubiquité, c'était novateur. Les voix étaient identiques le Polynectar, fabuleuse potion de clonage temporaire, était exclu. Le trio ignorait tout de la présence du duo mais l'inverse n'était pas vrai.

Orion ressentit une nouvelle fois cette impression de déjà-vu à laquelle se rajouta le sentiment d'être observé. Cette Hermione Granger passait pour la sorcière la plus douée de sa génération, maîtrisant presque tous les aspects de la sorcellerie alors qu'elle n'était âgée que de treize ans. Avait-elle un moyen de détecter sa présence, en dépit de sa transparence ?

Il recula avec prudence et se retira de leur champ de vision. De son nouveau poste d'observation, il put remarquer que les Hermione étaient identiques, aux vêtements et bijoux près. Idem pour les Harry. À un détail : le duo était griffé, sale alors que les membres du trio étaient indemnes et propres. Pourquoi cette différence ?

Il vit un groupe de personnes approcher de la demeure d'Hagrid. Il reconnut Albus Dumbledore, Cornelius Fudge vu maintes fois dans la Gazette du sorcier, un vieillard inconnu et un solide gaillard cagoulé, armé d'une lourde hache, qu'il était aisé d'identifier comme le bourreau. Tandis qu'ils approchaient, le trio discutait avec Hagrid comme si de rien était. Hermione s'empara d'une grosse graine de courge et la lança chez Hagrid. En l'absence de réaction, elle en projeta une seconde qui fit mouche en pleine tête d'Harry. Orion fut le témoin d'une étrangeté : les deux Harry se frottèrent la tête.

« Mais qu'est-ce que c'est, cette folie ? C'est aberrant ! Comment la douleur peut-elle se répercuter comme s'il revivait la scène ? »

Une lueur de compréhension se fit jour dans son esprit. Il venait d'apporter un embryon de réponse. Harry venait de revivre la scène. Hermione venait d'agir, car elle savait que les visiteurs allaient arriver sans que leurs premières versions n'en soient conscientes.

« Elle sait. Elle est venue modifier le déroulement du temps. Mais comment ? Elle est forcément remontée dans le temps avec Harry. D'où leur existence en second exemplaire. D'où leur prudence et leur discrétion ! Comment ont-ils fait ? »

Il se retourna, se sentant observé, une fois de plus. Mais il ne détecta rien d'humain ou d'animal. Lorsqu'il revint à la cabane d'Hagrid, il vit le trio d'élèves sortir par la porte arrière, venir se poster en lisière et attendre que la voie soit libre pour filer à l'anglaise. Une fois que le quatuor de personnages fut entré chez le garde-chasse, le trio fila vers le château et le duo se démena pour libérer Buck et l'attirer grâce à des friandises – des furets – dans la Forêt.

Tout se bousculait dans l'esprit d'Orion. Si le temps avait été remonté, les adolescents devaient disposer d'un moyen. À moins que Dumbledore n'ait réussi ce tour de passe-passe et ait expédié ses élèves les plus intrépides ? Dumbledore maîtriserait donc le voyage temporel ?!

Les cinq hommes mirent beaucoup de temps à quitter la cabane. Une fois à l'extérieur, leur attention fut détournée par un Albus soudain féru de jardinage, vantant les cultures d'Hagrid. Ce comportement suspect corroborait la thèse d'Orion : le directeur de Poudlard était complice de la manœuvre.

Ils venaient de se retourner et Buck s'était enfoncé dans la Forêt Interdite avec le duo.

L'espion choisit cette voie et pista Harry et Hermione.

La nuit tombait. Les deux adolescents discutaient pour tuer le temps, en embuscade, à bonne distance du Saule Cogneur. S'ils avaient choisi ce poste d'observation, c'est que des événements allaient se dérouler à cet endroit. Une chose était sûre : les gamins avaient changé le cours du temps en sauvant l'Hippogriffe. L'instinct d'Orion avait vu juste.

Tout à coup, le trio fit son apparition. Ron semblait poursuivre quelque chose. Harry et Hermione le suivaient tout en cherchant à le dissuader d'agir. L'Amphigikien se servit de sa vision perçante et découvrit un rat entre les mains du jeune Weasley. C'est alors qu'un chien noir, qu'Orion identifia comme Sirius Black, fit son apparition et se jeta sur Ron, le traînant jusqu'aux racines du Saule Cogneur sous lesquelles ils disparurent. Après une lutte acharnée contre l'arbre vindicatif, Hermione et Harry numéros 1 parvinrent à entrer sous terre. Durant ce temps, le duo temporel avait assisté à la scène inquiétante sans hausser un sourcil. Ils étaient demeurés assis, sans intervenir et attendaient.

« C'est une nouvelle preuve qu'ils connaissent le déroulement des événements. Ils viennent bien du futur. C'est hallucinant ! Remonter le temps… Si… Si seulement je trouvais le moyen de guérir les Amphigikiens, de revenir au début du siècle, avant la lente dégénérescence… Bon sang ! Ce serait… parfait ! »

Son instinct lui hurlait de compléter sa recherche du Déluminateur par le moyen de voyager dans le temps. Pour cela, il faudrait suivre Hermione Granger. Du trio, elle était la tête pensante. Dumbledore faisait confiance à ces élèves, à leur courage mais misait sur l'intelligence de la jeune femme. Orion avait noté qu'elle décidait de tout et que Harry, ahuri, se contentait de suivre. La jeune fille changeait, s'affirmait de jour en jour. Les paroles d'Ollivander à propos des porteurs de baguettes de vigne lui revinrent à l'esprit : appelés à accomplir de grandes choses. Hermione était sur le chemin prédit par le maître des baguettes.

Soudain, il y eut du mouvement à l'extérieur. Harry, Hermione, Ron, Remus et Sirius venaient de quitter le tunnel sous le Saule.

« D'où sortent-ils ? Ça confirme leur alliance. Les adolescents se sont joints à eux. J'ai eu raison de me fier au Scrutoscope et de ne pas dénoncer Black. En fait, il voulait juste revoir son filleul… »

L'équipée tenait en respect un inconnu à l'aspect assez repoussant.

Orion ne pouvait les entendre à cette distance, mais il captait la conversation des deux élèves supplémentaires. Harry mentionna un détail sur Sirius, à propos d'un échange qui avait lieu devant eux. Cette mention asseyait la théorie du voyage temporel. Le déjà-vu.

À présent, le duo se chamaillait sur l'opportunité d'aller récupérer la cape d'invisibilité. Débat interrompu et clos par l'irruption de Rogue, s'emparant de la couverture de dissimulation. Harry enrageait à la vision d'un Severus Rogue posant ses pattes sur sa cape familiale. Hermione l'engageait à se calmer et à ne pas modifier quoi que ce soit. Voyage temporel confirmé de vive voix.

« Si seulement elle évoquait la méthode, la formule, l'objet qui a permis cette manœuvre de quelques heures ! Allez, Hermione ! Donne-moi un peu d'espoir ! »

Mais l'espoir s'envola. Le ciel se découvrit et la pleine lune se dévoila. Remus Lupin se mit à hurler et se déforma. En dépit des efforts de Sirius, Lupin se transforma en loup-garou. Rogue surgit pour protéger les jeunes et Sirius se transforma en chien pour les défendre avec plus d'efficacité. Le prisonnier disparut en un mouvement de transformation. C'était un Animagus, il se transformait en rongeur.

Orion faillit se faire avoir par la tension de l'action : Harry et Hermione du futur avaient décampé !

– Zut ! Ils m'ont faussé compagnie.

Il fonça dans la forêt pour contourner le lieu où la bagarre se déroulait. Il entendit un hurlement lupesque assez haut perché qu'il identifia comme une ruse d'Hermione. Lorsqu'il retrouva enfin le duo, c'était aux abords de la cabane d'Hagrid, absent. Les aboiements de Crockdur mirent Lupin en fuite. Il passa à quelques pas d'Orion, réfugié dans un arbre. Lupin stoppa, renifla, claqua des dents en levant le museau en l'air. Comme sa vision ne confirmait aucune présence, il s'enfuit dans la Forêt, la queue entre les jambes.

Le duo du futur quitta son refuge et fila non loin du lac noir, tout près d'une anse abritée par la forêt. Toujours transparent comme l'eau claire, l'Amphigikien suivit. Là, il comprit pourquoi Hermione et Harry avaient remonté le temps. Ce n'était pas seulement pour empêcher le bourreau d'exécuter ce pauvre Buck. Au-dessus du lac, une centaine de Détraqueurs tournoyait et attaquait Sirius, inconscient, Hermione, évanouie et Harry, tentant de les protéger avec un Patronus non corporel trop faible.

Tout à coup, l'espion assista à une séquence qu'il ne pourrait plus effacer de sa mémoire. Une sphère lumineuse s'échappa lentement de la bouche du parrain d'Harry. L'étincelle de vie sorcière. Sirius mourrait. S'il avait eu le Déluminateur de Dumbledore en mains, à cet instant, il aurait pu capter cette boule lumineuse et la restituer dans un autre corps, pour le sauver, pour préserver son âme, son essence. Mais, sans le bâton d'argent, il était pieds et poings liés, impuissant.

Orion dégaina sa baguette, se concentra, se plongea dans le souvenir le plus heureux. Mais le second Harry, venu au plus près de l'action, avait été plus rapide que lui. Il avait prononcé un Expecto Patronum puissant, résonnant sur le lac noir et produisant un Patronus en forme de cerf majestueux, imposant, terrifiant les Détraqueurs.

Abasourdi, Orion vit les monstres rejetés sur l'autre rive. Quand le coup de balai eut été donné, Harry 2 rejoignit son Hermione et ils disparurent en direction du château.

La sphère lumineuse reprit sa place dans la poitrine de Sirius. Ses poumons s'emplirent d'air, son cœur se remit à battre. Severus Rogue débarqua sur cette entrefaite, improvisa des brancards, fit léviter les trois personnages et les conduisit vers le château. Sirius serait sûrement incarcéré mais Orion perçut un lourd battement d'ailes. Il songea que les deux aventuriers temporels n'en avaient pas fini avec leurs interventions à tout-va. Ils devaient savoir où il serait enfermé et se préparaient à le libérer.

Peu avant que les douze coups de minuit ne sonnent, un éclair trahit un sort explosif au sommet d'une tour. Quelques minutes plus tard, Sirius survolait le lac sur le dos de Buck. Orion, à bout de forces, s'immergea dans le lac, jusqu'à ce qu'il soit rasséréné et réhydraté.

« Quelle soirée ! Bon sang ! Quelle folie ! Ils ont sauvé l'Hippogriffe, le sorcier. Les innocents. Grâce à un sortilège ou un objet magique. C'est prodigieux ! Ça ouvre des perspectives enthousiasmantes, réconfortantes. Mais comment ont-ils procédé ? Quant à Harry, ce Patronus… il était… lui, il ne s'évanouit pas ! Il n'a que 13 ans… »

Orion, sur le point de quitter son bain de régénération, se ravisa. Il préféra transfluider jusqu'aux abords du Chaudron Baveur où il retrouva un lit très confortable et l'assurance de prendre, le lendemain, un petit-déjeuner pantagruélique.

Chapitre 11 : les temps obscurs

Désormais, chaque année, Orion effectuait les voyages de départ et de retour de vacances en Poudlard-Express. Il se trouvait un visage différent, un compartiment avec un groupe d'élèves tranquilles et espionnait le trio Harry-Ron-Hermione, toujours mieux informé que les autres élèves.

C'est ainsi qu'il avait découvert l'identité de l'Animagus fait prisonnier par Sirius Black et Remus Lupin : Peter Pettigrow. Cet individu fourbe était le véritable traître qui avait vendu les Potter à Voldemort. La mauvaise nouvelle, c'est que Pettigrow s'était échappé. La bonne, c'est que Sirius et Buck étaient bien cachés.

Enfin, Orion avait eu confirmation de la bouche d'Hermione qu'il existait des Retourneurs de temps, qu'elle en avait utilisé un pendant toute l'année scolaire pour suivre des cours qui se déroulaient en parallèle. Un objet magique qu'elle avait restitué à Minerva McGonagall, la directrice adjointe et tête de la maison Gryffondor.

L'Amphigikien s'était presque assoupi pour méditer. Bercé par les mouvements du train sur les rails, il avait replongé dans ses souvenirs inaltérables. Durant de longues minutes, il avait passé en revue les images, les paroles de la jeune fille depuis son entrée à Poudlard. Les séquences s'étaient superposées, jusqu'à ce qu'il identifie la différence cette année : Hermione portait un collier avec une chaîne longue au bout de laquelle était fixé un sablier enfermé dans trois cercles de métal, à la manière d'un gyroscope moldu.

La jeune élève avait parlé de Retourneurs de temps, au pluriel. Comment de tels objets, dangereux, avaient-ils pu être fabriqués en plusieurs exemplaires ? Insensé !

L'élève s'en était servi pour les enseignements. Elle n'avait pas eu besoin de remonter au-delà d'une heure ou deux selon les cours. De quelle manière ? En tournant le mécanisme ? Qui aurait des informations sur ce Retourneur ?

Un nom lui vint à l'esprit : Derviche et Bang. Lorsque le train était parvenu à King's Cross, Orion avait trouvé la première source d'eau possible et avait transfluidé jusqu'au lac noir. De là, il s'était rendu à Pré-au-lard. Il avait constaté, avec un soulagement non masqué, que les Détraqueurs avaient enfin été renvoyés à Azkaban. Il n'était pas pressé de les recroiser.

La visite auprès du vieux vendeur de Derviche et Bang fut décevante. L'homme confirma l'existence des Retourneurs, expliqua que leur gestion dépendait du Ministère de la Magie, que leur amplitude d'action n'excédait guère cinq heures, limite au-delà de laquelle l'utilisateur risquait la folie ou la mort, car ces choses demeuraient assez instables. Ensuite, il précisa que ces informations publiques provenaient de Saul Funestar, Langue-de-plomb au Département des Mystères, spécialiste de la magie temporelle.

À l'issue de leur entrevue, Orion était abattu. Le Retourneur de temps ne lui permettrait jamais de repartir dans un passé lointain pour corriger la dégénérescence de son peuple. Mais s'il mettait la main sur l'objet, il pourrait l'étudier ou le confier à une personne apte à l'améliorer. Il ne devait pas perdre espoir.

Il avait trouvé refuge à la Tête de Sanglier. Les conversations s'étaient éloignées de Sirius Black et tournaient désormais autour de l'événement sportif de l'année : la finale de la coupe du monde de Quidditch. Afin de s'intégrer, Orion se dit qu'il était temps d'assister à un match dans un stade.

Le match Irlande-Bulgarie avait été fantastique. L'ambiance dans le stade avait « balayé », sans difficulté, tout ce qu'Orion avait pu voir auparavant. Le niveau des équipes l'avait estomaqué. L'agilité de ce Victor Krum, attrapeur bulgare, sur un balai, avait emporté son adhésion et forcé son admiration.

L'année scolaire avait été pimentée par le tournoi des trois sorciers où deux écoles étrangères avaient été invitées. Une fois de plus, l'Amphigikien avait été stupéfait par ses découvertes. Poudlard n'était pas l'unique école de sorcellerie au monde. Il aurait dû s'en douter en constatant que seuls des élèves anglophones la fréquentaient.

Le tournoi avait été truqué pour qu'Harry Potter soit impliqué, en dépit de la limite d'âge minimum imposée. Le jeune garçon avait relevé les tâches en passant à deux doigts de la mort. Lui et trois autres concurrents avaient affronté des dragons, des Strangulots, un labyrinthe conduisant à une coupe et à la folie.

L'année avait été émaillée d'incidents, d'accidents et de morts. D'après ses séances d'espionnage, un membre éminent du Ministère, Barty Croupton, avait été assassiné. Un élève, Cédric Diggory, avait été tué par Voldemort revenu à la vie grâce à la capture momentanée d'Harry et aux actions de Pettigrow, le sbire du Mage Noir. La résurrection de Voldemort avait d'ailleurs été invalidée, contestée par Cornelius Fudge, le Ministre de la Magie et par la Gazette du sorcier. Orion avait cru à la version d'Harry. Le jeune sorcier n'avait jamais montré des désirs de mensonge jusqu'à présent.

L'ex-policier s'était abonné à tous les quotidiens de la presse, même le fantasque Chicaneur. Peu à peu, il avait apprécié la littérature de Xenophilius Lovegood, le rédacteur en chef. Il passait pour un hurluberlu, avec ses Nargoles, ses Joncheruines, ses créatures dont l'existence était niée par les autres journalistes. Cependant, si un animal était invisible, était-il une invention pour autant ? Que dire du Demiguise, de l'Épouvantard ? Ou du Léviathan…

À la résurrection de Vous-Savez-Qui, Albus Dumbledore avait répondu par un renforcement des charmes et sortilèges protégeant Poudlard. Puis, « elle » était arrivée et avait installé sa dictature, peu à peu. Une satanée harpie, vêtue en rose bonbon de la tête aux pieds. Les élèves, en visite à Pré-au-lard, ne parlaient plus que d'elle et de moyens pour braver son autorité, ses méthodes moyenâgeuses, ses interdictions de pratiquer la magie pour se défendre. Dolorès Ombrage, envoyée du Ministère pour mettre de l'ordre dans Poudlard.

Dans son pub favori, Orion récoltait des informations corroborant un sentiment naissant : l'atmosphère s'appesantissait. La suspicion se lisait dans les regards. Le Mal s'immisçait dans les lieux. Abelforth ne s'était jamais montré loquace, car c'était dans sa nature. Ces dernières semaines, il était sur la défensive.

Dans la Forêt Interdite où Hagrid brillait par son absence depuis la rentrée scolaire et sur le Chemin de Traverse, la tension était palpable. Le Ministère niait farouchement le retour de Voldemort et déclenchait ses foudres sur les contestataires.

Un matin, peu avant Halloween, depuis sa cachette, Orion assista à un étrange manège à travers les lentilles de ses Multiplettes. Des élèves, par petits groupes d'affinités, se rendirent à Pré-au-lard. Le trio habituel menait le cortège disséminé. Son instinct lui commanda de les suivre à distance raisonnable. Une initiative heureuse, car le comportement des élèves était étrange. Au lieu de se ruer chez Zonko, Honeydukes, voire d'aller boire une Bièraubeurre chez la populaire Rosmerta, les jeunes se rendirent tous à la Tête de Sanglier. Ils n'y allaient jamais ! Ce rendez-vous avait donc une saveur particulière.

Orion se posta près d'une fenêtre, demeura transparent comme l'eau claire et apprit qu'Hermione et Harry avaient pris les choses en main. 28 élèves s'engagèrent à suivre des cours supplémentaires, dans un lieu à définir. Leur enseignant serait Harry, le plus expérimenté en combat réel. Si Orion approuvait cette initiative au goût de révolte, il s'attendait à un retour de bâton de la part de la harpie. Ces affaires étaient celles de l'école mais la menace de Voldemort le concernait directement. Ce monstre avait fait régner la terreur, avait tué ou fait exécuter et il fourbissait ses armes pour recommencer. Harry et ses amis ne comptaient pas le laisser faire.

Hélas, leur entreprise avait été stoppée par la nouvelle directrice de Poudlard, Dolorès Ombrage. La Gazette du sorcier avait titré sur ce remplacement express et sur la fuite du directeur. Dumbledore parti, Poudlard était en grand danger. Albus évaporé, le Déluminateur disparaissait.

Orion s'était demandé s'il devait tout abandonner et se lancer sur les traces d'Albus. Mais il ne savait pas où chercher le plus grand sorcier. Il préféra rester près de l'école et patienta. Le temps s'écoula avec une lenteur effroyable.

Orion n'avait pas sacrifié à la coutume. Le 30 juin, il s'était rendu à la gare de Pré-au-lard et avait fait le voyage, grimé, non loin d'Harry. Ce dernier était abattu. Pourtant, Dumbledore avait récupéré son poste, Hagrid était revenu à Poudlard – avec son demi-frère géant –, Ombrage avait été bien secouée par les centaures et le Ministère de la Magie avait enfin reconnu le retour de Voldemort, de ses partisans et même une évasion massive d'Azkaban où les Détraqueurs avaient abandonné leurs postes pour rejoindre les Mangemorts, fidèles supporters du Mage noir ressuscité. Alors ? Pourquoi Harry avait-il affiché un air lugubre ? Pourquoi avait-il hésité à quitter le train ?

Orion avait cru connaître la réponse en découvrant un comité d'accueil musclé à King's Cross. Maugrey Foloeil, Tonks – une Auror –, Remus Lupin et les parents Weasley s'étaient ligués pour toucher deux mots à Vernon Dursley sur la façon de s'occuper de son neveu. Le lourd et rougeaud bonhomme était reparti terrorisé après avoir découvert le visage de Maugrey et son œil magique tournoyant. Orion avait jubilé. Puis, il avait vu qu'Harry n'avait pas changé d'attitude et il avait cherché tout l'été à en connaître la raison, retournant auprès du 4 Privet Drive à plusieurs reprises. C'est un soir, début juillet, qu'il avait entendu le jeune homme pleurer en se confiant à Hedwige, sa chouette Harfang. Sirius Black, le parrain d'Harry, avait été tué le 17 juin lors de la bataille au Département des Mystères. Assassiné par sa cousine Bellatrix Lestrange, première supportrice du Mage noir, évadée d'Azkaban. Sirius avait succombé à un sort impardonnable et avait disparu dans un voile, sous une arche, au Département des Mystères. Harry était dévasté et Orion avait eu de la peine pour lui. Harry n'avait pas eu de parents et avait été maltraité par les Dursley. Sirius Black avait incarné trop peu de temps un référent parental. Voldemort et ses sbires lui avaient sectionné sa dernière racine.

Orion espérait que les choses se tasseraient et que le Ministère vaincrait le monstre responsable. Il se trompait.

Un matin, avant l'aube, alors que l'Amphigikien dormait à poings fermés, une explosion retentit et le jeta hors du lit. Il se précipita à l'unique lucarne de son habitation. Il y avait des étincelles, des combats dans la rue, pas loin de Gringott's. Le temps qu'il saute dans ses vêtements et s'empare d'Yquem, sa compagne magique, la bataille avait pris fin. Il remonta l'artère avec plusieurs habitants réveillés par le grabuge. Il y avait Tom, le barman du Chaudron Baveur, lui aussi sorti du lit par le vacarme. Ce fut le premier à s'exclamer :

– La boutique d'Ollivander !

Les vitres avaient explosé. Le magasin avait été ravagé, des dizaines et des dizaines de boîtes étaient jetés à terre, éventrées et vidées de leur contenu.

– Monsieur Ollivander ? s'enquit Orion.

– Allez voir à l'étage, je m'occupe de l'atelier, ajouta Tom.

Ils fouillèrent la boutique de fond en comble et revinrent bredouilles.

– Il a disparu !

– Son stock de baguettes aussi, nota le barman.

– Il a été enlevé. Par les Mangemorts de Vous-Savez-Qui.

– Mais pourquoi ?

– Peut-être cherche-t-il une baguette spéciale pour vaincre Dumbledore ? imagina l'ex-policier. Le directeur de Poudlard lui a opposé une résistance farouche.

– Et Harry Potter ? Il y était aussi, dans le Ministère. Vous-Savez-Qui n'a pas réussi à le tuer. Pas plus que ses fidèles.

– C'est vrai. Mr Ollivander doit savoir quelque chose.

Des Aurors débarquèrent du Ministère et sécurisèrent les lieux à grands coups de sortilèges.

En remontant la rue, Tom et Orion notèrent une bizarrerie. La porte du magasin tenu par Florian Fortarôme était entrouverte. Ils hélèrent deux Aurors venus en renfort. Les enquêteurs s'introduisirent à l'intérieur, passèrent l'espace au peigne fin, cherchèrent la moindre trace de présence à coups de Hominum Revelio. Ils échouèrent. Florian, le patron, avait été enlevé durant son sommeil.

Orion alla partager un chocolat chaud chez Tom. Les deux hommes tombèrent d'accord : le Chemin de Traverse n'était plus sûr. Le Ministère serait infiltré sous peu, comme lors de la première guerre des sorciers contre Voldemort. Des crimes atroces seraient commis. Seul Poudlard serait sûr, tant qu'Albus Dumbledore resterait sur place. Londres et le reste de la Grande-Bretagne subissaient des attaques. Des Moldus étaient agressés, tués, spécialement s'ils avaient des liens avec des sorciers. Voldemort brandissait une fois de plus la théorie suprématiste des Sang-Purs.

– Pauvre Ollivander… se lamenta Tom. Vous le connaissiez ?

– Je lui avais acheté ma baguette. Il avait démontré ma qualité de sorcier alors que je me croyais Cracmol.

– Ohhh…

– Ensuite, il m'a donné de judicieux conseils, à plusieurs reprises. Un homme instruit, généreux, fier de partager ses connaissances.

– C'est son savoir que ce maudit Mage noir veut exploiter.

– À n'en pas douter, fit Orion.

– Mais pour Florian, je ne comprends pas.

– Moi, si. Ce Lord machin n'a pas kidnappé Florian pour ses recettes de glaces, aussi excellentes soient-elles. Non… Notre seconde victime doit son traitement à ses connaissances.

– Ses connaissances ? Dans quel domaine ?

Orion but une gorgée du breuvage velouté et se lança :

– La sorcellerie au Moyen Âge. C'est un féru de cette période, des sorciers célèbres de l'époque, de leurs aventures.

– Jusqu'à quel point est-il bon en histoire de la magie ?

– Assez pour pouvoir briguer un poste d'enseignant à Poudlard.

– D'accord…

– Ollivander, Fortarôme… Une baguette ancienne ?

– Ça y ressemble.

– Une baguette célèbre. C'est forcément quelque chose de cet ordre-là. Tout va changer. Tout…

Orion était loin d'imaginer à quel point il était proche de la vérité.

Quelques jours plus tard, Cornelius Fudge dont l'obstination à nier l'évidence en avait fait un irresponsable, cédait son poste à Rufus Scrimgeour, Commandant du Bureau des Aurors. Ce dernier n'avait rien d'un politique et prenait ses aises dans l'action et l'efficacité. Toutefois, Voldemort avait pris une avance considérable dans la terreur, l'infiltration, la manipulation. Scrimgeour allait souffrir.

Le Chemin de Traverse avait des allures d'Allée des Embrumes. Seuls Fred et George Weasley s'acharnaient à maintenir ouverte leur boutique nommée « Weasley, Farces pour sorciers facétieux ». Orion avait, pour un temps, exclu de résider dans son studio et avait privilégié la tente de camping dans la grotte.

L'année scolaire avait été mouvementée pour Harry, une fois de plus. D'après ses informations, deux élèves, dont Ron Weasley, étaient passés près de la mort. Selon des confessions récoltées à Pré-au-lard, les tentatives criminelles avaient été perpétrées par Drago Malefoy, devenu un Mangemort.

Le jour du voyage en Poudlard-Express se profilait. Orion se préparait à accompagner les élèves en secret sans se résoudre à réintégrer le Chemin de Traverse. Il imaginait que le pire était à venir. En s'immergeant dans le lac noir, ce soir du 30 juin 1997, il ne s'attendait pas à ce que ses prédictions soient dépassées à ce point. Son Scrutoscope, demeuré dans ses vêtements pendant le bain, s'activa avec une rare force. Il crut que le danger venait des abysses et sortit de l'onde sans tarder. Il leva les yeux au ciel et découvrit la Marque des Ténèbres, un énorme serpent sorti d'un crâne.

Quelques secondes plus tard, ce fut :

– Avada Kedavra !

Le sortilège impardonnable avait fusé depuis la tour d'astronomie. Sans comprendre pourquoi et comment, Orion avait entendu la voix transpercer les défenses imposant un silence parfait au-dessus de Poudlard. Un bref éclair de lumière verte avait illuminé la haute tour.

En une seconde, il fut au pied du château, dans l'eau. Un corps venait de s'écraser non loin de lui. Un sorcier venait d'en tuer un autre.

Une paire de minutes plus tard, Malefoy et Rogue fuyaient en direction de la Forêt Interdite, piquant droit sur la cabane d'Hagrid. Harry était à leur poursuite, jetant sorts sur sorts, subissant la réplique des fuyards et le tir croisé de deux Mangemorts.

Pourquoi Rogue fuyait-il ? Pourquoi Harry était-il rentré dans une furie telle qu'il s'exposait à un sort mortel ?

Hagrid tenta, en vain, de les stopper. Dans la confusion, Orion se rapprocha et dégaina Yquem. Il détecta un changement radical dans les défenses de Poudlard. Elles avaient sauté. Il se porta au secours de la victime. Il faillit tomber à la renverse.

– Professeur Dumbledore ! Monsieur ! Monsieur ! fit-il en le secouant.

Rien n'anima le corps du vieux sorcier. Son regard était figé mais en paix.

– Je voulais… j'espérais… un jour, vous parler. Je suis si… désolé. Pardonnez-moi…

Il expira en profondeur et fouilla le directeur, à la recherche du Déluminateur. Hormis un médaillon ouvert, Dumbledore n'avait rien. Même pas sa baguette. Il avait été désarmé et assassiné.

« La voix du tueur… Je ne pourrai pas l'oublier. »

Il jeta un coup d'œil vers la cabane d'Hagrid. Victime d'un incendie provoqué par les Mangemorts, elle était arrosée par le garde-chasse et Harry, revenu à lui, après un assaut des fuyards. Il devait profiter de la confusion. Il ne pouvait plus rien pour le directeur mais devait saisir l'opportunité de s'emparer du Déluminateur.

Il courut au lac, transfluida dans les canalisations du château et fit irruption dans une salle de bain immense, dotée de trois rangées de robinets. Orion avait étudié l'histoire de Poudlard et appris par cœur les indications de localisation ou les plans succincts présentés dans les ouvrages. Il sut qu'il se trouvait au cinquième étage, dans la salle de bain réservée aux préfets et aux capitaines d'équipes de Quidditch. Il se rendit transparent, sortit, s'engagea dans un couloir et prit quelques repères par une fenêtre. Il ne perdit pas une seconde. Il gagna le second étage, prit un maximum de précautions lorsqu'il croisa des élèves courant sous l'effet de la panique – l'attaque, suivie de l'incendie, avait fait grand bruit –. Il rejoignit l'emplacement d'une statue de gargouille. Il fallait un mot de passe pour qu'elle pivote sur elle-même et qu'elle dévoile un escalier menant à la tour du directeur. Orion l'ignorait, mais il avait un plan en réserve.

Il tira sa baguette et chuchota :

– Aguamenti.

Yquem produisit un mince filet d'eau qui s'introduisit dans les jointures du passage secret. D'un geste de la main, le sorcier exécuta un Wingardium Leviosa. L'eau ruissela jusqu'à l'étage final. Quand elle eut atteint le palier, il se servit de son tracé pour transfluider. Il se matérialisa, un peu sonné par l'exercice périlleux, devant une porte de chêne. Il entra dans la pièce, après s'être assuré d'avoir absorbé l'eau répandue dans l'escalier en colimaçon.

C'était le bureau de Dumbledore. Il était rempli d'objets hétéroclites, commettant des cliquetis, des craquements, des grincements. Il y avait toute une galerie de portraits animés, fascinants.

Il ne se laissa pas distraire et fondit, transparent comme l'eau claire, sur l'imposant bureau aux pieds semblables à des serres de rapace.

Son attention fut troublée par le Choixpeau magique qui dormait en ronflant et une épée incrustée de joyaux, scintillante dans une vitrine. Il se ressaisit et ouvrit les deux tiroirs du bureau. Ils contenaient tout le nécessaire à courrier indispensable à un directeur, de la cire, des tampons, des plumes de rechange. Il y avait quelques bonbons au citron et une poignée de réglisses. Le Déluminateur brillait par son absence.

« Bon sang ! Où est-il caché ? Je n'ai pas toute la journée ! »

Il feuilleta, par curiosité, la dizaine de feuillets posée sur le bureau. Il fit mouche et trouva une information. Elle ne le réjouit pas du tout. Un écrit de Rufus Scrimgeour, le Ministre de la Magie.

Il le lut :

« Cher Directeur de Poudlard,

Cher Albus Dumbledore,

J'ai bien reçu votre parchemin testamentaire ainsi que les trois objets à léguer à messieurs Harry James Potter, Ronald Bilius Weasley et mademoiselle Hermione Jean Granger. Ils sont en sécurité dans un coffre anonyme de la section la plus sécurisée de la banque Gringott's, conformément à votre demande.

Je tiens à vous informer que, selon les lois magiques sur les biens afférents aux écoles ou tout autre établissement relevant du Ministère, la cession d'une telle possession, à une entreprise privée ou à une personne physique ou morale, ne peut être acceptée. En conséquence et à ce titre, l'épée de Gryffondor ne pourra être léguée à monsieur Harry Potter.

En outre, je rappelle que si, par malheur, vous veniez à disparaître durant ma mandature, je me chargerais en personne de l'exécution de votre testament. Un homme de confiance me succéderait si j'étais dans l'incapacité de l'accomplir.

En ces temps troublés, de lutte contre le Mal absolu, je vous assure de tout mon soutien.

Sincèrement vôtre.

Rufus Scrimgeour, Ministre de la Magie.»

Comme pour sceller la destinée d'Albus Dumbledore, un chant déchirant emplit l'espace de l'école. Fumseck, le légendaire phénix du directeur, pleurait son défunt et fidèle compagnon.

« Le Déluminateur est dans le lot, j'en suis convaincu. C'est un objet fabriqué par Dumbledore, un bien propre et… zut ! »

Perdu dans ses pensées et perturbé par le cri du phénix, l'espion n'avait pas pris garde à la porte d'entrée. Elle s'ouvrit brusquement. Transparent, l'Amphigikien recula jusqu'à l'angle le plus obscur de la pièce. Minerva McGonagall et Harry venaient de faire irruption dans le bureau.

La directrice questionna Harry au sujet d'une tâche accomplie avec Albus Dumbledore. Ainsi donc, ils avaient quitté l'école sans qu'Orion ne s'en aperçoive. Le directeur avait dû se ménager une porte dérobée. À l'évidence, les Mangemorts et les sorciers venus les combattre en avaient découvert une autre.

Harry refusa de révéler quoi que ce soit, en ayant fait le serment à son mentor. Orion fut surpris par cette résistance. Le jeune garçon de seize ans s'arc-bouta sur ses positions. Comment diable Harry, simple élève, pouvait-il ne pas faire confiance à sa directrice de maison ? Quelle mission secrète avait-il mené avec Dumbledore ? La vie de Minerva serait-elle menacée si elle découvrait la vérité ?

Afin de contenter la soif d'information du professeur, il lui révéla que Rosmerta avait été soumise à l'Impérium pour aider les Mangemorts.

« Rosmerta ! Bon sang ! Si j'avais décidé de la revoir, elle aurait pu me trahir. »

Les autres directeurs de maison firent leur apparition. Le professeur Slughorn remplaçait Rogue le traître, en fuite. Hagrid suivait. L'espion se sentait de plus en plus à l'étroit. La transparence devenait difficile à maintenir. La réunion improvisée semblait partie pour durer, car au débat sur la nécessité ou non de fermer l'école, suivit la question de l'enterrement du directeur. Il n'y avait jamais eu de sépulture dans l'enceinte de l'école mais Dumbledore était unique et méritait ce précédent.

L'Amphigikien ne dut son salut qu'à Harry qui désirait rejoindre son dortoir. Il s'engouffra dans le sillage du Gryffondor et se retrouva dans l'escalier en colimaçon. Il hésita à suivre le garçon dans ses quartiers pour glaner des confidences auprès de ses camarades. Cette occasion était inespérée.

Toutefois, il choisit la solution du repli. Il chercha des toilettes, les trouva et fila dans le lac. Les yeux au ras des flots, il demeura immobile. Hagrid avait emporté le corps d'Albus. Le château était agité comme jamais. Des officiels du Ministère arrivèrent. Il reconnut le visage de Scrimgeour, aux traits taillés à la serpe et à l'air sinistre. Sa prochaine cible.

Orion assistait de loin aux préparatifs de la cérémonie d'enterrement. Il cogitait sur la suite de sa traque et l'affaire se compliquait. Dans un premier temps, il avait imaginé utiliser un Sombral pour suivre la voiture du Ministre, conduite par un employé sorcier issu du monde moldu. Il avait approché les créatures à de nombreuses reprises et avait appris à les chevaucher sans crainte. Il remerciait en secret Norbert Dragonneau, pour ses écrits et Hagrid, pour ses enseignements aux élèves. Suivre Scrimgeour était une aventure mais déterminer l'instant où il se rendrait à Gringott's pour récupérer les legs de Dumbledore en était une autre. Rien n'indiquait que la donation n'aurait pas lieu à Poudlard, à la rentrée. Et puis, s'il envoyait un homme de confiance, comment le repérer ? En ces temps de suspicion généralisée, de paranoïa sévère, planquer devant la banque des sorciers attirerait l'attention des autorités.

Les élèves ayant été autorisés à assister à la cérémonie, l'éventualité d'une remise immédiate au trio d'élèves n'était pas exclue. Il lui fallait rester sur place jusqu'au départ du Poudlard-Express. Il monterait à bord, comme d'usage. Ensuite, le visage changé, il prendrait place dans le compartiment d'Harry, Ron et Hermione. À la première occasion où le trio quitterait le compartiment, il dégainerait Yquem, sa baguette, lancerait un Accio Déluminateur, un Gemino et remettrait l'original en place. La copie ne bénéficierait pas des enchantements, serait inopérante mais donnerait le change. Le temps que son ou sa propriétaire se rende compte du dysfonctionnement, il serait loin, à Amphigika, en mesure de tester sa théorie sur le Bénitier Sacré.

Dans le cas de figure où l'exécution testamentaire se déroulait pendant les vacances d'été, il irait planter sa tente près de la famille Weasley. C'était une évidence ! Jamais Scrimgeour ne remettrait les objets chez des Moldus comme les parents d'Hermione Granger et encore moins chez ces anti-sorciers de Dursley. De plus, d'après le carnet de la Gazette du Sorcier, Bill Weasley et Fleur Delacour, l'un des concurrents du tournoi des trois sorciers, allaient convoler en justes noces. La fête avait lieu chez les Weasley. Son instinct policier le poussait à privilégier cette hypothèse parce que s'il avait été enquêteur au bureau des Aurors, qu'un sorcier de l'envergure de Dumbledore tenait par-dessus tout à léguer des objets à trois jeunes et à personne d'autre, que l'un des trois soit Harry Potter avec lequel il avait mené une tâche secrète, il aurait passé les dons légués aux rayons X de sa baguette, les aurait soumis à une batterie d'analyses, de tests, de sortilèges, jusqu'à ce qu'ils révèlent leurs secrets. Cela aurait pris une quantité de jours. Le mariage était prévu le 1er août : restait à débusquer l'adresse des Weasley, menu détail qu'il ignorait.

La cérémonie avait été riche en émotions. Orion ne savait pas ce qui l'avait bouleversé au plus haut point : la foule innombrable pour l'enterrement, le chant empli d'amour des créatures du lac, la pluie de flèches des Centaures, rendant hommage à l'homme qui les respectait le plus (avec le garde-chasse), Hagrid portant la frêle dépouille du directeur dans ses bras surpuissants. L'observateur n'avait pas pu retenir des larmes sincères. Sans jamais l'aborder, il avait côtoyé, observé et apprécié le vieux sorcier. Il avait ressenti toute une communauté aimante pour ce dernier hommage, une attitude diamétralement opposée aux siens qui rejetaient leurs morts, leurs Cracmols. Les Amphigikiens valaient-ils ses propres sacrifices ? Après tout, pourquoi se battre pour des gens soumis à un régime fait d'ostracisme ? Qu'est-ce qui l'empêchait de tout abandonner et de fonder une famille avec une sorcière ou une Moldue, de se trouver un travail sympathique ? Juste ces mots en boucle dans son esprit : « Poursuis-ta-mission ».

À l'issue du scellement de la pierre tombale, un somptueux marbre blanc, la foule s'était dispersée. Maintenant son camouflage liquide en place, il s'était rapproché de Scrimgeour. Celui-ci était allé s'entretenir avec Harry au sujet du soutien attendu par le Ministère. Discussion à laquelle le jeune élève avait mis un terme avec une fin de non-recevoir, très agacé par l'insistance de Scrimgeour.

Ensuite, le Ministre de la Magie s'était entretenu avec Minerva McGonagall. L'entretien avait tourné autour de l'ouverture de l'école à la rentrée suivante, la nomination de Minerva au poste de directrice de Poudlard, le soutien du Ministère et un peu de blabla politicien que le professeur de Métamorphose avait accueilli avec une dignité et une patience modérées.

Mais, à aucun moment, le Ministre n'avait donné un objet à l'un ou l'autre des Gryffondors. L'espion perché sur un arbre avait espéré que la directrice recevrait un Retourneur de temps, qu'elle serait chargée d'empêcher la mort de Dumbledore, forte du savoir de la trahison de Rogue. Hélas ! C'était oublier les limites de l'artefact magique. Il était trop tard pour changer quoi que ce soit.

Une heure plus tard, les officiels étaient partis. Les élèves profitaient de la journée ensoleillée et préparaient leur retour dans leurs foyers. Orion regagna sa tente dissimulée dans la grotte, peiné et déçu. Il regarda les étagères où trônait une multitude d'ouvrages acquis en six années. Toute sa vie était là. Un sentiment de lassitude l'envahit. Il soupira et s'affala sur son lit de camp. La mélancolie et l'épuisement lui soutirèrent des larmes.

Chapitre 12 : la preuve

Planquer, l'ex-policier savait faire. À Poudlard, avec les roches, les grottes, le relief, la forêt, le lac, les innombrables recoins, c'était facile. Observer les Weasley en toute discrétion, c'était une mission délicate. La famille avait érigé son Terrier au beau milieu d'une plaine bien plate où la végétation se résumait aux cultures agricoles, quelques arbres esseulés et des mares ou marécages alimentés par une pluviométrie fantasque. Par chance, un paysan alternait les cultures à côté de leur demeure et cette année, c'était du maïs. En cette fin du mois de juillet, ensoleillé, les pieds atteignaient une hauteur satisfaisante. Orion en coucha quelques-uns et dressa sa tente magique. Il dégaina sa baguette et chuchota :

– Assurdiato… Salveo maleficia… Protego totalum… Repello Moldum…

Il appliqua tous les sortilèges de dissimulation à sa disposition et rajouta un maléfice de sa composition.

– Veramortiferum urtica.

Si les Weasley s'aventuraient dans la culture, ils tomberaient nez à nez avec un bosquet d'orties gavées d'engrais et urticantes, à fuir comme la peste.

Il n'était qu'à quelques mètres de leur terrain et si la famille dressait des protections, il serait inclus dans le périmètre. Une idée brillante, car deux jours plus tard, des inconnus vêtus de costumes sombres, des Aurors du Ministère, débarquaient et dégainaient un arsenal de mesures destinées à contenir Voldemort et ses Mangemorts.

Cette avalanche de protections mises en place par des spécialistes laissa entendre qu'Orion risquait de louper la venue de Scrimgeour, comme prévu. Il mit en place le charme du Cridurut modifié par ses soins et devenu le Luxdurut : si le Ministre franchissait le périmètre, une alarme lumineuse se déclencherait.

Peu avant la fin du mois, en fin d'après-midi, la famille Weasley disparut en partie. Seules Molly et Ginny demeurèrent dans le Terrier, faisant les cent pas dans la pièce de vie, la cuisine. Ron, les jumeaux Fred et George, Bill et sa future femme Fleur s'éclipsèrent. Plus tard dans la soirée, des bangs secouèrent les fondations. Harry débarqua avec Hagrid. Suivirent George, blessé à la tête, les Aurors Shacklebolt et Tonks, Ron, l'ex-professeur Lupin, Hermione, Bill, Fleur, Fred et Arthur Weasley. Selon les conversations captées, Orion comprit qu'ils avaient procédé à l'extraction d'Harry du 4 Privet Drive et que Voldemort et ses sbires leur étaient tombés dessus. Une trahison avait eu lieu.

Si George s'en tirait avec une oreille en moins, l'Auror Folœil avait été tué. Harry avait perdu sa chouette blanche, abattue par un sort. Le rapace suiveur, proche de son maître, avait signalé sa présence à l'ennemi de façon involontaire.

Désormais, Harry Potter était en sécurité grâce aux protections mises en place. De plus, une douzaine d'autres lieux bénéficiait du même traitement afin de compliquer la tâche du mage noir.

Lorsque la maisonnée étriquée, construite en hauteur, avait recouvré un semblant de sérénité, l'observateur avait regagné ses quartiers, satisfait d'avoir misé juste. Le trio destiné à recevoir les legs de Dumbledore était réuni sous le toit des Weasley.

Alors qu'il était sur le point de gagner son lit de camp et de réfléchir à un moyen d'accéder au Déluminateur, une conversation feutrée attira son attention. Il se leva et passa une tête en dehors de la tente. Il aperçut les silhouettes d'Harry, Hermione et Ron. Le sorcier à la cicatrice en éclair se cramponnait à la porte du jardin, secoué par une sorte de rêve éveillé qu'il entreprit de narrer à ses compagnons. Il avait vu Ollivander être interrogé avec violence par Voldemort. Le vieux maître des baguettes qu'Orion appréciait tant, était toujours en vie.

À l'issue de l'exposé, les jeunes regagnèrent le Terrier. L'Amphigikien comprit qu'Harry subissait une sorte de connexion avec le Maître des Ténèbres. Pourquoi, comment, il l'ignorait. Hermione conjurait juste son ami de fermer ce canal privilégié, jugé trop dangereux. Selon toute évidence, le Survivant n'avait aucune aptitude pour l'Occlumancie.

Les jours suivants, le voisin du champ de maïs n'apprit rien de consistant. Madame Weasley était déterminée à transformer le Terrier en palais rutilant pour le mariage de Fleur et Bill. Elle passait son temps à affecter des tâches au trio, surtout pour les empêcher d'échanger à propos de leur projet pour l'année : partir à la chasse aux Horcruxes. Une mission confiée par Dumbledore à Harry.

Ce mot avait surgi lors d'une conversation. Orion avait compulsé plusieurs ouvrages emportés dans sa tente, mais il n'avait rien découvert. Madame Weasley avait tenté de cuisiner les trois jeunes mais aucun d'eux n'avait lâché d'information.

Grâce à une écoute attentive, il avait pu déterminer que ces Horcruxes étaient de la magie noire commise par Voldemort afin de s'assurer une immortalité. Ces monstruosités se logeaient dans des objets uniques. Le journal de Voldemort, anéanti par un crochet de Basilic, avait été mentionné. Un médaillon ayant appartenu à l'un des fondateurs de Poudlard était l'objet suivant sur la liste des recherches.

La mission était essentielle, secrète, prioritaire sur l'achèvement de leurs études. L'Amphigikien se tenait sur ses gardes et passait le plus clair de son temps en dehors de la tente. Il pressentait un départ imminent.

La main sur Yquem, assis à l'entrée de la tente, il remarqua la pointe de sa baguette : elle s'illuminait sans l'avoir sollicitée. Il se redressa, observa et aperçut Arthur Weasley approcher sur le chemin de terre, accompagné d'un homme aux traits durs, anguleux et au regard perçant.

« Scrimgeour ! Si le Ministre de la Magie se déplace en personne, cela ne peut signifier qu'une chose : l'exécution testamentaire ! »

Il se rendit transparent comme l'eau claire et sut aussitôt qu'il ne pourrait pas recourir au subterfuge durant des heures. En effet, le Terrier n'était pas bâti à proximité d'un point d'eau, hormis le vilain marigot infesté de moustiques. Se régénérer ici posait problème et comme Orion n'avait ni balai, ni les connaissances pour transplaner, il devait parcourir quelques kilomètres à pied pour trouver un cours d'eau douce.

L'espion se posta près d'une fenêtre côté salon et tendit l'oreille. Il entendit le Ministre réclamer une pièce tranquille pour s'entretenir avec Ron, Hermione et Harry. Seul avec les trois jeunes, il leur annonça qu'Albus Dumbledore les avait couchés sur son testament. Orion jeta un œil : le trio était abasourdi, voire mal à l'aise. Le Directeur léguait son Déluminateur à Ron Weasley.

« C'est donc toi ma prochaine cible ! Tu seras plus facile à berner que l'intouchable Albus. »

Le cadet des garçons Weasley fit fonctionner l'instrument : il engloutit la lumière et la restitua.

« Génial ! L'objet est toujours opérationnel ! »

Hermione reçut un exemplaire de contes pour enfants. Quant à Harry, il fut le destinataire d'un Vif d'or attrapé lors de son premier match de Quidditch. Leur étonnement passé, Scrimgeour annonça qu'Harry aurait dû recevoir l'épée de Gryffondor mais qu'elle appartenait à l'école Poudlard, comme la plupart des biens mis à disposition du directeur dans son bureau ou ses appartements.

S'ensuivit une discussion à bâtons rompus où le ton monta entre le Ministre de la Magie exigeant des explications d'Harry sur ses tâches avec Dumbledore, sur sa contribution à l'image du Ministère, éléments auxquels le Survivant répondit par une rebuffade plus ferme que la précédente.

L'échange finit à deux doigts du duel aux baguettes tant et si bien que les parents Weasley firent irruption, alertés par les éclats de voix. Harry s'affirmait et ne comptait pas se laisser dicter sa conduite par qui que ce soit.

Scrimgeour sortit en trombe, furieux et quitta le Terrier dans la précipitation. Il transplana au bout du chemin.

Orion espionna encore un peu les trois légataires, juste assez pour se rendre compte qu'ils n'avaient pas la moindre idée de la signification des dons de Dumbledore. Ils n'avaient qu'une certitude : le défunt professeur ne faisait jamais rien au hasard. Ron, hypnotisé par le Déluminateur, ne le quittait plus et l'utilisait sans cesse. Il l'avait adopté.

Le 1er août, Fleur et Bill se mariaient. La fête battait son plein sous un immense tivoli. Une foule d'invités se pressait autour de succulentes préparations et d'enivrantes boissons. Orion, à distance de la foule, reconnaissait un certain nombre de visages, soit pour les avoir croisés, soit pour les avoir vus dans la Gazette du sorcier ou dans le Chicaneur. Il aperçut, entre autres, le meilleur attrapeur de Quidditch au monde, Victor Krum, en conversation avec un Harry modifié en cousin Weasley par sécurité.

Les conversations étaient aimables, la joie transpirait dans les visages et les paroles. Tout allait à merveille quand une lumière bleue traversa le ciel, comme un météore et s'arrêta au beau milieu des invités, sous le chapiteau. C'était un Patronus corporel en forme de lynx.

« Mais… je ne comprends pas… il n'y a pas de Détraqueurs ! »

Le Patronus prit la voix grave et profonde de Kingsley Shacklebolt, l'un des hommes de confiance de l'entourage d'Harry et annonça :

– Le Ministère est tombé. Scrimgeour est mort. Ils arrivent !

La panique gagna l'assistance en une poignée de secondes. Des cris, des transplanages, une dispersion désordonnée. Des sortilèges fusèrent du ciel et s'abattirent sur le chapiteau. Les protections avaient volé en éclats. Les Mangemorts passaient à l'attaque. Les Aurors et membres de l'Ordre du Phénix se regroupèrent pour parer au plus urgent en proférant une série de Protego. Dans la cohue, Orion aperçut Harry et Hermione réunis. Ron manquait à l'appel. Un sort de stupéfixion passa à deux doigts d'atteindre l'Amphigikien en pleine tête, bien qu'il fût transparent. Des gerbes d'étincelles multicolores jaillirent d'un peu partout.

Ron rejoignit enfin le duo. Hermione s'agrippait à son sac-bourse comme une teigne à un chien. À vrai dire, elle le promenait depuis plusieurs jours et ne s'en séparait jamais, même pour manger ou danser. Un éclair de génie traversa l'esprit d'Orion : c'était un bagage avec un sort d'extension à toute épreuve. La jeune fille, prévoyante et organisée, avait dû y loger tout un équipement de survie.

Il sortit Yquem et tenta de reproduire la même stratégie que pour entrer dans le bureau de Dumbledore. Un transfluidage dans le sac !

– Aguamenti !

Le trait d'eau jaillit avec la force d'un nettoyeur haute pression moldu. Il transfluida et se retrouva par terre, au beau milieu des invités courant en tous sens. Le sac d'Hermione était protégé par un sortilège anti-pluie !

Le trio d'élèves transplana sous son nez.

– Non ! hurla-t-il de rage. Protego !

Un tir ennemi s'écrasa sur son bouclier. Il se tourna vers le lanceur et aboya :

– Diffindo. Confrigo ! Sectum Sempra !

La baguette se déchaîna comme jamais. Le Mangemort vola sur plusieurs dizaines de mètres et atterrit dans le jardin, mal en point. Les gnomes survivant au ratissage des enfants se jetèrent sur l'intrus et plantèrent leurs petites pointues un peu partout sur son corps.

Orion se replia derrière une table d'invités et reprit sa transparence. Puis, il fila près de la porte d'entrée du Terrier. La bataille faisait rage mais l'issue semblait favorable aux Weasley et à leurs invités. Un Mangemort cria :

– Où est Potter ?

Un autre répondit sans tarder :

– Il a transplané.

Un troisième aboya :

– Ça sert à rien ! On se replie ! Il faut avertir le Maître.

Nul ne répliqua et, assurément, personne ne se précipiterait pour assumer le rôle de l'annonciateur.

De longues fumées noires se formèrent du sol vers le ciel et disparurent dans la nuit. Le Mangemort démoli par Orion fut agrippé par ses camarades et évacué de force. Il avait une chance sur deux de finir en pièces détachées après un transplanage.

Les invités s'étaient dispersés. La fête de mariage venait de prendre fin avec rudesse.

– Où est Harry ? demanda Ginny. Où est-il ? Où ?

Sa voix trahissait la terreur ultime, perdre l'être cher. Orion savait pour elle et le Survivant. Il les avait vus échanger un baiser d'amoureux résignés à être séparés sous un bref délai.

– Il a transplané, lâcha Remus Lupin. Tous les trois. Ron, Hermione et Harry.

– Tu es sûr, Remus ? interrogea Molly Weasley.

– Absolument certain.

– Le Ministère est tombé, se lamenta Arthur. Tombé. Kingsley, j'espère qu'il…

– Kingsley va bien, j'en suis sûr. Il se sera mis à l'abri avant de nous avertir, rassura Remus.

– Mais les enfants ? s'inquiéta la mère.

– Harry n'a plus la Trace sur lui. Vous-Savez-Qui va avoir du mal à lui mettre le grappin dessus. Demain, je vérifierai dans les lieux où ils sont susceptibles d'avoir trouvé refuge.

– Merci, Remus, fit Molly. J'espère qu'ils croiront que la goule victime d'éclabouille est Ron.

– Ça marchera, assura Arthur. À présent, nous ne pouvons plus faire confiance à qui que ce soit. Le Ministère est tombé, les Mangemorts ont arraché aux Aurors le secret des protections mises en place ici.

– Il faut en établir de nouvelles mais pas trop sécurisées. Il ne faut pas attirer l'attention.

« La Trace ? » songea Orion. « Le Ministère pouvait le suivre ? Qu'est-ce qui a changé à part son anniver… Bien sûr ! Interdit de faire de la magie en dehors de l'école Poudlard sinon, le Ministère pouvait punir. Harry y a eu droit. J'aurais pu utiliser cette technique pour le suivre… Bon sang ! Je n'ai pas lancé un sortilège d'alarme sur l'un d'eux. Comment les retrouver ? À moins que… »

Il se glissa dans la maison des Weasley tandis que les autres protagonistes se tenaient à l'écart dans le jardin et sur le perron. Ils contemplaient les restes calcinés du tivoli.

Il grimpa les étages jusqu'à ce qu'il atteigne le palier de la chambre de Ron. Il pénétra à l'intérieur avec une idée en tête.

« Voyons… Qu'est-ce que je pourrais prendre que personne ne remarque ? »

Il souleva le couvercle d'un coffre usé dont les gonds émirent un grincement d'agonie. Il stoppa à mi-parcours et fouina à l'intérieur. Il mit la main sur une écharpe en laine, tricotée à la main, quelque peu rustique et frappée d'un R.

« C'est à Ron. Je l'ai déjà vue autour de son cou, dans le Poudlard-Express. »

Il perçut des éclats de voix venus de l'escalier. Il était trop étroit pour se croiser. Il ouvrit la fenêtre, passa au-dehors, ferma au mieux, tira sa baguette magique et se jeta dans le vide en direction des maïs.

– Arresto momentum ! lâcha-t-il avec un sens du timing parfait.

Sa chute fut amortie. Il courut à travers les épis et contourna le terrain pour parvenir à sa tente. Il n'en restait plus grand-chose, à part des lambeaux. Il écarta les pans de l'entrée. À l'intérieur, tout était détruit, notamment son Scrutoscope et sa Glace à l'ennemi. Il devrait se réapprovisionner chez Derviche et Bang.

« Tellement de sortilèges lancés ! L'un d'eux aura rebondi ou manqué sa cible. Je n'avais rien emporté de précieux ! Une chance… »

Sans son équipement, sans piste pour retrouver les trois élèves disparus, sans pouvoir se révéler sans risque aux Weasley et à leurs amis, il se décida pour la marche à travers la plaine, jusqu'au plus proche cours d'eau.

Orion se planquait depuis plusieurs jours dans son logement, au Chemin de Traverse. Il ne se montrait jamais à la fenêtre, craignant d'être repéré, dénoncé. S'il devait sortir pour se ravitailler, il usait des conduites d'eau et faisait irruption dans le monde moldu. Même si les Moldus représentaient une écrasante majorité de la population britannique, ils n'étaient pas à l'abri des exactions des Mangemorts. Voldemort avait placé une de ses marionnettes au poste de Ministre de la Magie et avait noyauté toute la hiérarchie, les Aurors ainsi que la Justice. Severus Rogue, l'assassin de Dumbledore, avait été nommé directeur de Poudlard. Dans la rue, plus personne ne s'adressait la parole. Les rares commerces ouverts se contentaient de satisfaire leurs clients, sans mot dire, de peur d'être dénoncés, interrogés, voire de disparaître.

Au Chaudron Baveur, Tom officiait en silence. Il était tenu de laisser traîner des exemplaires de la Gazette du sorcier sur les tables et de bannir le Chicaneur. L'excentrique Xenophilius Lovegood, le père de Luna, entrevu lors du mariage de Fleur et Bill, avait soit les mains libres, soit était considéré comme quantité négligeable.

L'enquêteur avait perdu la trace de Ron, Hermione et Harry. Sans l'avouer ouvertement, le gouvernement traquait le Survivant pour l'offrir en pâture au Seigneur des Ténèbres. En vain, jusqu'à présent. Les élèves lui tenaient tête mais leur capture n'était qu'une question de jours, au pire de semaines. Il devait impérativement les retrouver, mettre la main sur le Déluminateur et trouver un moyen de le remettre à Cassiopée Cassini.

Pour découvrir où Ron se dissimulait, l'Amphigikien s'était souvenu juste à temps d'une lecture sur un sort spécifique : Avensegium.

Le sortilège en question permettait de retrouver le propriétaire d'un objet qui, visé par la baguette, pivotait tout seul vers sa destination et se mettait ensuite en mouvement jusqu'à ce qu'il soit réuni avec le sorcier recherché. Or, l'écharpe de Ron n'avait pas la forme idéale pour indiquer une direction. De plus, elle n'était même pas parcourue par un frémissement. Orion aurait besoin d'éclaircissements si ses tentatives demeuraient stériles. Nul autre magasin que Fleury et Bott ne pourrait le sortir de l'ornière.

Il ne pouvait plus attendre davantage. Le Ministère venait d'annoncer que l'ensemble des sorciers devrait prouver la pureté de son sang. Les Né-moldus allaient être traqués et les sang-mêlés sommés de démontrer qu'ils n'avaient pas usurpé leur statut. Orion se morfondait. Il ne pouvait pas concevoir que sa patrie d'adoption allait virer au régime dictatorial, comme Amphigika. Pourtant, la voie extrême s'instaurait.

Il s'empara de sa baguette, la glissa dans le fourreau à ressort qu'il nouait autour de son avant-bras et enfila une cape de lin léger pour dissimuler le harnachement. Il quitta son petit logement et descendit les marches de l'escalier à pas feutrés. Tous les appartements des différents paliers étaient vides. Leurs occupants avaient fui à la campagne, voire à l'étranger. La peur… Il passa une tête dans l'encadrement de la porte d'entrée. Il était près de 16 heures, début août, et le Chemin de Traverse était désertique alors qu'à trois semaines de la rentrée scolaire, il aurait dû être noir d'acheteurs.

Il marcha d'un pas rapide, rasa les murs, pressé d'atteindre la librairie la mieux achalandée. Il soupira lorsqu'il franchit le seuil de la boutique. Il y avait le vendeur habituel, occupé avec une famille de sorciers. La femme noire, très élégante, était d'une beauté à couper le souffle. Un jeune homme l'accompagnait. Il l'identifia comme un élève de Serpentard, Blaise Zabini, qui traînait parfois avec Drago Malefoy, un garçon avec du répondant, assez cinglant, pas désagréable.

Lorsque l'enquêteur avait pris le Poudlard-Express, à maintes reprises, il avait croisé à peu près tous les effectifs de l'école. Il avait pu juger du niveau d'éducation de Zabini. Au premier coup d'œil, la famille respirait une aisance financière manifeste.

Aux manuels exigés en septième et dernière année du cursus, sa mère avait ajouté le double d'ouvrages à lire et à connaître. Elle tenait à rappeler que l'ambition était une des valeurs vedettes de la maison Serpentard.

Orion se glissa en catimini dans l'allée des ouvrages consacrés aux pratiques de sortilèges. Il dégota un bouquin très pratique, aux nombreuses photos animées, idéales pour reproduire la gestuelle à la perfection. Il se rendit au comptoir et patienta. Un autre libraire vint encaisser son achat en ne lâchant que le prix :

– Cela fera 2 Gallions et 5 Mornilles.

Orion observa le silence et s'acquitta de sa dette en faisant l'appoint. Il jeta un coup d'œil en direction du jeune vendeur qui lui adressa un clin d'œil. La femme le remarqua et se retourna. Son regard incendia Orion, sans qu'il puisse déterminer si elle l'avait fusillé ou envoûté. Il tourna la tête et s'évanouit dans la rue. Il refit le chemin aussi vite qu'à l'aller et s'engouffra dans le hall de son habitation. Après avoir franchi le seuil, ses jambes refusèrent d'aller plus loin. Il tomba en avant, frappé d'une rigidité cadavérique. Un Petrificus Totalus.

Deux hommes en cagoules l'empoignèrent, le remirent sur ses pieds, lui bandèrent les yeux et transplanèrent avec lui.

La première sensation éprouvée fut un vide aussi profond que l'espace intersidéral. Un néant sentimental, un abysse s'ouvrant dans son cœur. La seconde information transmise par son corps fut l'imminence de la fin de ses fonctions vitales. La soif l'étreignait, sa peau était desséchée, son organisme souffrait d'un manque cruel d'eau.

Le prisonnier ouvrit les yeux. Ils se posèrent sur des murs sales, gris, humides, couverts de lichen rampant. Il n'y avait ni couchage, ni lavabo ou toilettes. Juste des chaînes aux maillons surdimensionnés, ancrées dans les murs de pierre et soudées par magie autour de ses poignets. Il ignorait depuis combien de temps il était incarcéré mais, en se fiant à son état de détresse corporelle, il estima la durée à 72 heures.

Ses souvenirs étaient brouillés. Il avait été attaqué. Pourquoi ? Comment ? Aucune idée. Il rassembla ses forces et hurla :

– Eh ! Il y a quelqu'un ? J'ai soif ! S'il vous plaît, donnez-moi de l'eau !

La réponse vint sous la forme d'une sensation de froid intense. Une trappe s'ouvrit dans la lourde porte de métal et un visage cadavérique se montra. Une bouche sans dent, gouffre circulaire parfait, se dessina sur le Détraqueur et la moindre parcelle de joie fut aspirée. Le monstre se délecta des dizaines de vies d'Orion, se plaqua contre le chambranle, comme si la gravité s'inversait et qu'il était victime de son avidité. Un Patronus jaillit dans le couloir et éjecta l'immonde vampire. Un visage humain apparut dans la trappe :

– Qu'est-ce que tu veux ?

– De l'eau. Pitié, de l'eau, s'il vous plaît.

– Prends ça ! lança le geôlier. Aguamenti !

Sa baguette magique envoya un jet d'eau en direction du captif. Il fut assez rectiligne, abondant et puissant pour que la jonction se fasse. Transfluidage accompli, le prisonnier atterrit sur son geôlier, passant à travers la trappe sous forme liquide.

– Maudit mons… commença l'assailli.

Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase. Orion jeta toutes ses forces dans un uppercut du droit, suivi d'un crochet du gauche. Le gardien, Mangemort s'il en jugeait par la marque à son avant-bras, s'écroula, K.O. Orion s'empara de sa baguette, se tourna vers le Détraqueur arrivé à la rescousse et se focalisa sur la vision d'Harry, bébé. L'image eut du mal à se former, mais il attendit l'ultime fraction de seconde pour prononcer :

– EXPECTO PATRONUM !

Il puisa tout au fond de son être, y mit tout son cœur et produisit un Runespoor aux dimensions exagérées. Le serpent à trois têtes plaqua le Détraqueur au bout du couloir et s'acharna jusqu'à ce que le fantomatique gardien soit mis hors service. Dès que l'évadé fut assuré que son sortilège lui laissait de quoi récupérer, il considéra la baguette tortueuse. Il ressentit sa puissance, sa démesure et les nombreuses fois où elle avait jeté des sorts impardonnables avec joie et férocité. Cet objet était mauvais.

« Bois de prunellier, cœur de ventricule de dragon. Inflexible. Ne répugne pas à exercer de la magie noire. »

La fréquentation régulière d'Alcyone Tauri et de Garrick Ollivander avait laissé des traces.

– ACCIO YQUEM ! mugit-il de toute sa puissance vocale.

Il demeura en place et une quinzaine de secondes plus tard, sa fidèle compagne passa à travers les barreaux d'une meurtrière. Il se débarrassa de l'autre baguette, rasséréné par son serviteur de vigne noueuse au cœur flamboyant de plume de Phénix.

Il en éprouva une joie instantanée. Hélas, elle attira d'autres Détraqueurs comme des ours alléchés par du miel. Il courut dans le couloir, baguette en avant et cria :

– MAXIMA BOMBARDA !

Le mur d'enceinte vola en éclats. L'homme poursuivit sur sa lancée et se jeta dans le vide. Il heurta la surface de l'océan déchaîné, soixante mètres plus bas.

Le fugitif avait quitté la Grande-Bretagne durant quelques mois et s'était installé sur un minuscule îlot inhabité du Pacifique. La terreur instaurée par Voldemort n'avait pas empêché Harry, Ron et Hermione de mener un raid sur le Ministère de la Magie. Il l'avait appris dans une Gazette du sorcier trouvée dans une maison abandonnée. Ses incursions sur le territoire britannique se faisaient rares, ciblées et préparées avec minutie. Il ne tenait pas à se retrouver une nouvelle fois à Azkaban – il n'aurait pas deux fois de suite la chance de tomber sur un Mangemort abruti et de s'évader –.

Son statut d'étranger ayant reçu le droit de vivre parmi la communauté sorcière le classait au-to-ma-ti-que-ment dans la catégorie des êtres dont la preuve de Sang-Pur serait impossible à faire. Donc, Azkaban, quoi qu'il advienne.

À intervalles irréguliers, il explorait des lieux où le trio d'élèves aurait pu se retrouver. Parfois, souvent même, il tombait nez à nez avec des Mangemorts dépêchés pour exercer une surveillance. Il repartait sur son îlot de solitude, bredouille.

Quand Noël approcha, il imagina que ses frasques avaient été oubliées et qu'il pouvait revenir sur le territoire anglais, à condition de se tenir éloigné des concentrations naturelles de sorciers. Il dénicha une maison isolée, abandonnée, sans surveillance. Il y avait un jardin boueux, gorgé d'eau, stérile. Mais les placards du cellier regorgeaient de bocaux, de conserves remplies des cultures estivales du jardin. L'endroit avait été habité par des sorciers, car il avait trouvé quelques photos animées. Cependant, à en juger par la présence d'appareils électroménagers, les habitants devaient être à moitié Moldus.

Un soir, peu après Noël, alors qu'il passait en revue les cachettes possibles du trio, il perçut du bruit à l'extérieur. Il se rendit au rez-de-chaussée, limpide comme de l'eau claire. Quelqu'un était en train de forcer la serrure.

– Alohomora !

Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il découvrit les traits du sorcier intrus.

« Ron ! » exulta-t-il en silence. « Bon sang ! Mais quelle chance ! Et… mais… Hermione, Harry ? Où sont-ils ? »

Il demeura immobile et invisible, observant ses faits et gestes. Il ne put s'empêcher d'imaginer le pire pour les autres fugitifs alors que dans le trio, Ronald Weasley semblait le plus vulnérable. Il s'était trompé sur toute la ligne ! Le cadet des garçons Weasley portait un sac à dos bien rempli, ne semblait pas souffrir de malnutrition et n'était pas négligé. Pas mal, pour un fuyard !

Ron fureta dans la cuisine, s'empara d'une boîte de biscuits et de conserves. Il fila inspecter l'étage. Il y demeura. Orion fut dans l'incapacité de le suivre, car l'escalier craquait à chaque pas. Il s'installa sur le canapé du salon et observa un silence religieux. Il entendit des voix puis un peu de musique. Ron écoutait la radio.

« Est-ce qu'il a toujours son Déluminateur ? J'ai la chance inouïe de le voir débarquer devant mon nez et il se met hors d'atteinte ! Ahhhh ! »

Il s'allongea sur le sofa et ferma les yeux. Quand il les rouvrit, il faisait jour. La nuit avait filé en un éclair. La radio fonctionnait toujours; Ron n'avait pas quitté l'étage. Le speaker parlait de la tête de Potter, mise à prix à 10 000 Gallions. Il mettait la population en garde face aux exactions de rafleurs chargés de capturer les sorciers figurant sur des listes noires, listes alimentées par des déclarations spontanées et obligatoires. Le Ministère de la Magie accentuait la mise sous tutelle des sorciers et de leur libre-arbitre.

Tout à coup, Ron s'exclama :

– Quoi ?

Orion tendit l'oreille et reconnut la voix d'Hermione :

– Ron… Ron…

Le prénom de son ami tournait en boucle. L'Amphigikien reconnut le son de l'activation du Déluminateur : une sorte de modulation entre un sifflement et un hululement.

La voix d'Hermione mentionna qu'elle avait tenté de réparer la baguette d'Harry, sans succès.

« Harry et Hermione ont transplané à l'étage ? » s'interrogea le squatter.

Le parquet craqua et Ron débarqua dans l'escalier, puis dans le hall. Il suivait une sphère bleue, lumineuse, flottant devant lui. Orion, invisible, fut subjugué par la vision. La voix de la jeune fille émanait de cette luciole. Ron sortit, Orion emboîta son pas. Ils se dirigèrent vers le chalet de jardin, sous la végétation, à l'abri des regards indiscrets. La sphère s'immobilisa. Ron se figea. La lumière fondit sur lui, au cœur de sa poitrine. Il en fut retourné, ému et transplana.

– JE LE SAVAIS ! s'exclama Orion.

Le Déluminateur de Dumbledore ne pouvait pas n'être qu'un simple gadget destiné à allumer et éteindre la lumière. C'était un moyen de retrouver la lumière, d'être guidé. C'était un objet capable de réunir deux âmes sœurs. Il captait l'âme et la faisait voyager. C'était la preuve qu'il avait eu raison. Inconvénient : Ron avait de nouveau disparu.

Chapitre 13 : la substitution des objets magiques

L'homme se planta devant le miroir, une réplique du Risèd acquise chez les frères Weasley. La réalité montrait un être mûr au visage parcouru par quelques rides, aux cheveux grisonnants, à la musculature émoussée. Les soixante-trois années se faisaient sentir.

Il prit une inspiration et édicta :

– Foi de Rita, change la vérité comme il se doit.

Chose promise par George et Ron Weasley lorsqu'il avait acquis le modèle réduit à bon prix – les soldes d'été –, le reflet s'altéra et lui rendit ses vingt ans.

– Oh bordel de tête de gnome ! T'es moche comme un Magyar à pointes écornées recouvertes de crottes de rat !

Orion sourit et poursuivit ses préparatifs pour se rendre au travail. Tourette, son Chartier de compagnie, lui signifiait son attachement par ces mots doux chaque matin. L'animal, non doué de raison, était capable d'apprendre des phrases et d'imiter la voix humaine à la perfection. Sans qu'un magizoologiste ne soit capable de l'expliquer, cette race inoffensive développait une prédilection pour les insultes, les noms d'oiseaux. Elle était à l'origine de l'expression moldue « jurer comme un charretier ». Naturellement, le patronyme de Tourette se justifiait par la célèbre maladie moldue nommée Gilles de la Tourette où les patients victimes de ce syndrome étaient affligés de tics gestuels et vocaux orduriers incontrôlables.

L'homme s'assit à sa table et se versa un grand bol de café. Depuis 22 ans, son rituel était immuable. Il coupait des scones en deux, les plongeait dans le liquide brûlant, en mettait un peu partout sur le torchon tenant lieu de bavoir, rêvassait ou lisait la Gazette du sorcier, constatait qu'il prenait du retard, finissait en toute hâte et lançait un Tergeo dans le bac à vaisselle. Le bol et les couverts devenaient propres. Un Wingardium Leviosa bien maîtrisé et les objets se remettaient à leurs places dans les placards et les tiroirs.

Ensuite, après avoir fait jurer à Tourette de ne pas semer la zizanie, il quittait les lieux et descendait de quelques niveaux, jusqu'au magasin de la Ménagerie Magique où il occupait la fonction de vendeur et soigneur.

Il n'était plus jamais retourné à Poudlard. Pas depuis 23 ans, lors de son ultime voyage dans le Poudlard-Express. Il n'avait pas assisté à la bataille de Poudlard, achevée par la destruction de Voldemort, éliminé par Harry, avec l'aide de tous les élèves et professeurs de bonne volonté. Il n'avait pas poursuivi sa mission. Il avait abandonné tout espoir de réussite. Le temps et la solitude avaient fait leur ouvrage abrasif. De plus, il n'avait jamais eu de nouvelles de Cassiopée Cassini, ni d'aucun membre de sa communauté d'origine. Alors, la chasse au Déluminateur avait cessé.

Pourtant, juste après la mort du Seigneur des Ténèbres, il avait élaboré un plan infaillible. D'abord, il devait s'introduire dans le logement des frères Weasley, à l'arrière de leur magasin. Ensuite, il trouvait le Déluminateur grâce à un simple Accio, le copiait par Gemino, laissait la copie sur place et transfluidait jusqu'à Amphigika. Il faisait une démonstration à Cassiopée en captant des âmes du Bénitier Sacré et en les réinjectant, purifiées, dans les corps réceptacles. Le temps que Ron, bien occupé à la boutique à remplacer le défunt Fred Weasley, s'aperçoive que son briquet d'argent ne fonctionnait plus, sûrement par vétusté, de l'eau aurait coulé sous les ponts.

Cette succession d'actions millimétrées, c'était le plan initial. Sauf que très vite, il y avait eu un bémol : Ron avait déménagé puis emménagé sur le Chemin de Traverse avec… Hermione Granger. La jeune femme, brillante sorcière, avait protégé leur résidence avec une liste de sortilèges aussi copieuse que ses ambitions au Ministère. Des projets couronnés de succès puisqu'elle avait été élue Ministre de la Magie en 2018. Avec son frère de cœur, Harry, désormais commandant des Aurors, le trio initial était inaccessible.

La mort de Fred n'avait pas été la seule disparition lors de la bataille déclenchée par Voldemort. Les décès se comptaient par dizaines. Parmi eux, Remus Lupin, le loup-garou et sa femme Tonks. Hagrid, le demi-géant, avait survécu. Harry avait épousé Ginny Weasley, joueuse de Quidditch professionnelle, puis journaliste sportive. Il avait fait des Weasley sa famille d'adoption, comme cela avait été depuis ce jour où Molly l'avait guidé jusqu'à la voie 9 ¾. Ils avaient des enfants. Tous les anciens élèves étaient parents. Même Drago Malefoy avait un fils, Scorpius, qui adorait la Ménagerie Magique. Pauvre gamin… Il avait perdu sa mère l'année dernière.

Orion se plaisait beaucoup à la Ménagerie. Le Chemin de Traverse revivait comme autrefois ou presque. Florian Fortarôme n'était jamais revenu, assassiné par les Mangemorts. Sa dépouille avait été retrouvée au Département des Mystères. Sa boutique était fermée depuis. Le fils de Garrick Ollivander avait pris la succession de son père, trop âgé pour poursuivre mais, d'un avis unanime, il n'avait ni l'érudition, ni le savoir-faire, ni les ingrédients de qualité de son père.

Tom, le patron du Chaudron Baveur avait pris sa retraite et cédé son établissement à Hannah Abbot, l'épouse du professeur Neville Londubat. Hannah était charmante, attentionnée et tenait l'établissement à la perfection. Elle ajoutait des touches féminines et moldues à la bâtisse, se cassait la tête pour varier les menus, cherchait des produits frais, des boissons excellentes. Orion regrettait juste la complicité de Tom, son premier contact dans le monde sorcier.

Réflexion faite, tous les commerçants avaient subi des pertes. Les Gobelins de Gringott's n'avaient pas été épargnés, bien au contraire. Son conseiller personnel avait été pulvérisé par les flammes d'un dragon. L'animal avait réduit en cendres une large frange des argentiers. Les Mangemorts s'étaient chargés d'élargir leur fosse commune. Le jeune conseiller de Fleury et Bott s'était évaporé quelques heures après son enlèvement et sa détention à Azkaban. Une coïncidence qui hantait Orion. La même mésaventure était survenue à Trudeau Quill, l'affable et ingénieux vendeur de Scribbulus Everchanging Inks, la papeterie jouxtant Fleury et Bott. Le passionné de plumes avait attiré l'attention du Mage noir et ses sbires l'avaient kidnappé. Son corps, retrouvé avec celui de Florian Fortarôme, montrait de nombreux stigmates. Il avait été torturé mais pour quelles raisons ?

La bataille de Poudlard et la victoire des forces conjointes de l'armée de Dumbledore et de l'ordre du Phénix, n'avaient pas levé le voile sur tous les mystères. À aucun moment, les médias n'avaient mentionné les Horcruxes dont Harry, Hermione et Ron avaient fait la chasse. Leur action avait été réduite à la seule victoire de Potter contre Voldemort. Selon les témoins de l'époque, l'assaut final s'était résumé à un Expelliarmus interminable face à un Avada Kedavra incapable de percer le simple sortilège d'Harry. Toujours selon les élèves ayant assisté à l'affrontement, Voldemort avait utilisé la baguette reconnaissable de Dumbledore, arrachée à sa dépouille, tandis qu'Harry avait usé de celle de Drago Malefoy, captée en duel auparavant. Une victoire incompréhensible. Le trio n'avait pas été prolixe en explications et l'ex-policier avait supposé des cachotteries de leur part et une chape de plomb du gouvernement Shacklebolt. Aux yeux de l'Amphigikien, il était évident que le road-trip achevé à Poudlard n'avait pas été vain. Ces Horcruxes avaient à voir avec l'élimination du Mage noir.

D'autres changements avaient eu lieu. Selon des rumeurs, les Retourneurs de temps détenus par le gouvernement avaient été détruits pour qu'aucune tentative visant à ramener le Seigneur des Ténèbres à la vie, ne soit entreprise par ses fidèles. Bien que l'intention soit louable, Orion n'avait pas compris le sens de cette information. Quel était l'intérêt de faire cette révélation au public ? Était-ce pour masquer qu'il en restait, quelque part ? À Gringott's ? Au Ministère ? À Poudlard ? À l'étranger ? Et puis ? La belle affaire ! Voldemort était mort depuis plus de vingt ans et aucun Retourneur n'avait la capacité à remonter plus de cinq heures sans faire courir un risque mortel à son usager ? Quoi qu'il en soit, cette nouvelle avait contribué à sceller la fin de sa mission. Désormais, Orion vivait au grand jour, sous sa véritable identité, travaillait et entretenait des relations de bon voisinage. Il ne craignait même pas de croiser le Commandant des Aurors qui avait oublié son visage depuis plus de trente ans. Lorsqu'il pénétra dans la Ménagerie Magique, l'Amphigikien avait le sourire. La journée du 31 août serait une belle journée.

Lorsque le sorcier entra accompagné de sa fille, pré-adolescente rousse aux yeux bleus, Orion éprouva un léger frisson. Ron Weasley était célèbre au point d'avoir une carte de chocogrenouille à son effigie et c'était une figure de proue parmi les commerçants du Chemin de Traverse. Il assumait ce statut avec bonhomie même s'il rougissait jusqu'aux oreilles.

Le vendeur les laissa fureter dans le magasin, en toute tranquillité. Il se tint à une distance raisonnable, juste assez pour se retrouver dans leur champ de vision s'ils avaient besoin de renseignements.

– Je voudrais un Boursouflet, Papa.

– Tu sais bien que Poudlard n'accepte que les hiboux, les chats et les crapauds.

– Ce n'est même pas vrai ! Tante Ginny avait eu un Boursouflet. Et toi, tu avais Croûtard, un rat. Qui était un Animagus.

– Peut-être mais Harry avait une chouette et maman avait un chat.

– Pattenrond ? Tu parles ! Je te parie que c'était un Fléreur !

– Mmm…

Ron semblait préoccupé, dans la lune.

– Bon, on est d'accord pour un Boursouflet ?

– Mmm…

– On le prend maintenant ?

– Mmm…

– Tu ne m'écoutes pas, Papa !

– Hein ?

– Tu ne m'écoutes pas.

– Désolé, ma chérie. C'est juste que j'ai appris une nouvelle incroyable.

– Quoi ? fit la jeune fille, agacée que son père n'ait pas gagné en attention au fil du temps.

– Harry a arrêté un gars que nous connaissions à Poudlard. Il avait un Retourneur de temps.

– Quoi ? Mais je croyais qu'ils avaient tous été détruits !

La conversation n'échappa pas aux oreilles du vendeur. C'était comme si du whisky Pur Feu avait été jeté sur des braises qu'il croyait éteintes.

« Un Retourneur ! »

– Ils ont tous été détruits. Tous ceux qui étaient comme celui que Maman a utilisé en troisième année de Poudlard pour suivre deux fois plus de matières.

– Mais…?

– Mais le Retourneur de Nott, c'est le nom du prisonnier, ne ressemble pas aux anciens. Il paraît qu'il peut remonter très loin. C'est très dangereux ! J'espère que ta mère ne va pas le garder et qu'elle va aussi le détruire. Dès que le procès de Nott aura eu lieu. Bon, assez parlé de ça. Si nous prenions une chouette ? Tu pourrais nous écrire.

– Il y a les hiboux de l'école. Tu écrivais, toi ?

– Euh…

– Un Boursouflet.

– Non.

– Un Augurey.

– Quelle horreur ! Jamais de la vie ! Ça porte malheur !

– Un Crabe de Feu ! Ou bien une salamandre !

– Ma parole, on croirait que tu es la fille de Finnigan !

– Je sais : un Botruc ! Ou un Croup ! Ou alors un Lutin de Cornouailles ! Ou alors…

Orion n'en croyait pas ses oreilles. Ce Nott détenait un Retourneur ! Comme quoi, le discours du Ministère, c'était du baratin ! Cette nouvelle changeait la donne. Du tout au tout. Un Retourneur puissant, le Déluminateur capteur d'âmes, un saut de quarante années à Amphigika, Cassiopée, Alcyone. Tout redevenait possible.

– Monsieur…

Il n'y avait qu'à briser des sortilèges domestiques mis en place par la plus douée des sorcières.

– Monsieur…

Ensuite, il fallait forcer l'entrée du Ministère ou trouver une kyrielle d'astuces pour entrer dans le bureau d'Hermione Granger-Weasley.

– Monsieur Orion.

– Hein ?

Rose tirait la manche du vendeur. Il revint à la réalité.

– Oui ? Que veux-tu ?

– Un Boursouflet.

– Rose, non. Un hibou ou une chouette. Nous avons assez d'animaux à la maison.

– Ton père n'a pas tort. S'occuper d'un animal demande du temps et de l'énergie. Tu vois, ici, je soigne et nourris toute la ménagerie. C'est mon métier, ma passion. Cependant, à la maison, je n'ai qu'un seul compagnon à quatre pattes.

– Vraiment ?

– Oui.

– Quelle sorte ?

– Essaie de deviner…

Rose se mordilla les lèvres et l'index, se creusa les méninges et tenta :

– Un Fléreur.

– Non.

– Un Croup.

– Non plus. Allez, je te donne un indice : il ressemble à un furet, mais il est magique.

Elle bondit sur place, enthousiaste :

– Un Chartier ! Papa, j'veux un Chartier !

– Ta mère me tuera si je t'offre un Chartier. Avant ça, elle m'aura couvert d'insultes qu'il lui répétera en boucle. Pas question, Rose.

– Là encore, ton père est dans la vérité. Un Chartier est un infatigable bavard. Il se moque de savoir si tu es malade, si tu as besoin de repos ou de silence pour travailler, faire tes devoirs. Il a peu de vocabulaire et le répète tout le temps. Même si un personnage important est présent.

– Vraiment ?

– Oh ouiiiiii ! Le Chartier a aussi besoin d'attention. Si jamais il s'ennuie, il fouille, met le bazar, détruit sans vergogne.

– Ah…

– Un Chartier exige de maîtriser les sortilèges Tergeo, Recurvite et la série de Reparo. Indispensable.

Rose sembla déçue.

– Alors ?

Orion réfléchit quelques secondes en arpentant l'allée. Puis, un éclair de génie le traversa :

– Rose, tu me sembles être une jeune fille pleine de bon sens et le genre à relever des défis. Je te propose de prendre un corbeau.

– Un corbeau ?

– Tout à fait. C'est un animal jugé non magique mais, pour être honnête, c'est un oiseau vénéré dans de nombreuses civilisations. Il s'apprivoise, il peut transporter du courrier, des colis, car il mesure un mètre cinquante d'envergure. Il est rapide et d'une intelligence stupéfiante. Un des rares oiseaux à utiliser des outils. Il répond aux paroles par des cris, il jacasse volontiers. Il est élégant, avec sa robe noire. Il apprécie toutes sortes de nourriture et peut la trouver par lui-même. De plus, ne l'oublions pas, il est l'emblème d'une des quatre maisons de Poudlard, Serdaigle.

Ron approuva le discours. Rose aimait se distinguer et nul doute qu'un corbeau à Gryffondor ferait sensation. L'entretien de l'oiseau serait modéré et la jeune fille lui prodiguerait de l'amour. L'idée fit son chemin dans l'esprit des Weasley.

– Tu auras toutes tes buses, conditionna le père.

– D'accord, lâcha Rose.

– Avec mention…

– Effort Exceptionnel au minimum ! Oui, je connais le discours de Maman par cœur. Je le passe en boucle sur le gramophone.

La phrase magique fut prononcée :

– Combien ? fit Ron.

L'affaire fut conclue avec une poignée de pièces sonnantes et trébuchantes. À l'oiseau furent adjoints une cage, de la nourriture sèche, vivante, une brosse aux poils de soie pour lisser les plumes et un baquet pour qu'il puisse s'ébattre dans l'eau.

Une fois que les clients eurent quitté la boutique, le propriétaire de la Ménagerie s'avança et nota :

– Jolie vente ! Bien joué.

Orion prit le compliment et attendit que le patron soit parti. Il nettoya le comptoir et trouva un cheveu roux court et raide. Il prit une fiole de verre et le glissa à l'intérieur.

Le Polynectar était prêt et stocké dans un placard. Il attendait l'ingrédient final, une part de l'humain à copier. Avec un litre sorti du chaudron, Orion avait de quoi se transformer des dizaines de fois. Il avait testé la potion avec un cheveu de son patron. Au prix d'une souffrance indescriptible, il s'était transformé en jeune héritier de la Ménagerie Magique. Seule la voix était demeurée la sienne. La formule du Polynectar jouant sur le timbre existait mais exigeait d'être un maître des potions. Une erreur et la transformation incluait tous les organes internes, de manière permanente.

Orion avait eu l'information sur le Retourneur de temps la veille et il était décidé à passer à l'action dès ce matin. Il disposait d'un créneau d'une bonne demi-heure, garantie à 100 %, pour fouiller le domicile des Granger-Weasley : le départ des enfants pour Poudlard, à King's Cross, via le Poudlard-Express. Pour rien au monde Ron et Hermione ne couperaient à cette tradition ancestrale.

Il versa un peu de potion dans une flasque, inséra le cheveu de Ron et referma. Il agita la mixture. Il rouvrit, avala une gorgée au goût immonde et attendit. La transformation débuta dans la douleur. Ses cheveux devinrent plus courts, orangés. Sa peau blanchit et se constella de taches de rousseur. Son ventre se mit à gonfler. Il s'écroula, secoué par des spasmes.

La demeure des Granger-Weasley n'était pas éloignée du Chemin de Traverse. Elle se nichait dans un secteur pavillonnaire cossu, au cœur d'un quartier résumé à quelques petites rues. Les maisons de briques et de bois étaient mitoyennes et disposaient toutes de jardinets à la surface identique, millimétrée. La demeure du couple ne se distinguait pas des autres.

Orion/Ron avait été salué par une douzaine de personnes. Il s'était rendu compte de sa bévue trop tard : il suffisait qu'un sorcier connaisse ses habitudes, qu'il transplane à King's Cross, prévienne l'original et son plan serait fichu par terre. Cependant, il était délicat de ne pas pénétrer dans la maison avec le visage d'un des locataires légitimes. Quant à se transformer sur le pas-de-porte, à la vue éventuelle des voisins, ce n'était pas la trouvaille la plus sérieuse.

La serrure était verrouillée, ce n'était pas une surprise. Yquem, sa fidèle baguette logée contre son avant-bras, dissimulée par sa cape émeraude, émit quelques étincelles pour concrétiser un sort murmuré. Le mécanisme resta en place.

« J'aurais dû me douter qu'un Alohomora basique n'en viendrait pas à bout. Voyons un truc de policier sorcier. Aguamenti ! Aquaglaciem ! Accio clef de glace ! »

Yquem injecta de l'eau, la congela et éjecta une clef gelée. Orion/Ron la repositionna et tourna. Les engrenages se mirent en branle. Il entra dans la résidence.

À l'intérieur, il crut halluciner. Il s'attendait à quelque chose décoré avec goût, rangé, ordonné, à l'image d'Hermione, rigoureuse. Il n'en fut rien. Il y avait du bazar partout, des tiroirs ouverts, des armoires béantes, du linge, des livres par terre, des bibelots jetés au sol, cassés. Il n'était pas seul. Un cambriolage était en cours.

Baguette en main, il lança un Humanum Revelio. Le sortilège répondit par la négative. Décidé à ne courir aucun risque inutile, il poursuivit ses incantations muettes.

« Accio Déluminateur »

Rien ne se passa. Ou plutôt si, une chose étrange. Un Niffleur fit son apparition. Pris de panique, il déguerpit sans traîner.

« Voilà pourquoi c'est un capharnaüm ! Un Niffleur ! Cadeau empoisonné. Ça demande une présence constante et une vigilance accrue. Bon… Tentons autre chose. Accio Éteignoir ! Accio Déluminateur de Dumbledore ! Accio Déluminateur hérité ! »

Le Niffleur revint devant lui. Pour un animal craintif, fuyant devant les inconnus, celui-ci avait un comportement inhabituel.

« Mais oui ! Bien sûr ! »

Il fouilla dans la poche intérieure de sa cape, dégota sa bourse et s'empara d'un Gallion. Il le fit tinter. La créature perdit toute contenance et fondit sur le détenteur. Orion l'agrippa par les pattes arrière, avec fermeté, et le secoua dans tous les sens. Une pluie de Gallions, de bijoux féminins, d'objets dorés, de petites cuillères, de fourchettes à gâteau tomba des replis de sa peau. Un bâton d'émeraude et d'argent scintillant chut au sol. Il le ramassa.

« Le Déluminateur ! Ça y est ! Je le tiens ! Je le tiens ! »

La tentation de décamper sans plus d'ambages se fit irrépressible. Il freina ses pulsions. Le Niffleur avait volé l'Éteignoir et un tas d'autres choses. Les Weasley devaient être habitués à ses pitreries, ses dérobades et devaient le fouiller chaque jour. S'il avait mis la main sur le legs de Dumbledore, cela signifiait qu'il était assez aisé d'y accéder. Facile parce qu'il servait toujours. Si Orion laissait une copie, Ron s'en rendrait compte dès aujourd'hui. Une enquête serait lancée. Harry Potter serait sur le coup. Le Ministère serait sur les dents. Or, il était impératif que l'alerte ne soit pas déclenchée. Alors, il s'en tint au plan initial.

« Gemino ! » pensa-t-il en dirigeant Yquem sur l'objet.

Aussitôt, un clone parfait apparut. Il le testa sur une lampe à pétrole en veille. Rien ne survint. Puis, il ouvrit le Déluminateur d'origine. La flamme s'envola. Il referma le clapet. Puis, il le rouvrit. La flamme reprit sa place.

« Quelle merveille ! »

Il reposa, à regrets, l'original et le Niffleur au sol. L'animal enfouit tous ses trésors et disparut. Orion se hâta d'explorer les pièces jusqu'à ce qu'il trouve la salle de bain. Au bout de quelques secondes, il mit la main sur une brosse à cheveux. Il préleva quelques cheveux longs d'une trentaine de centimètres. Rose, l'aînée des enfants, avait une chevelure rousse tombant jusqu'aux reins. Hermione avait une coiffure plus courte d'une teinte auburn. Il n'avait pas de doute.

Il ne s'attarda pas davantage. Il rebroussa chemin, lança quelques Tergeo là où il avait marché. Il revint à la porte d'entrée, sortit et acheva par un sortilège de son cru.

« Vestigia extermina »

Toutes les traces de son intervention furent effacées. Il se hâta de rejoindre une intersection de murs aveugles et patienta. Les yeux rivés sur ses mains, il nota un changement. Le teint laiteux constellé de taches de son vira au coloris doré. Il reprit sa forme d'Amphigikien.

Dès que la transformation fut achevée, il regagna son domicile où il dissimula le Déluminateur inactif dans une cachette secrète. Puis, il songea à la seconde partie de son plan. Il devait agir dès le lendemain, car le Retourneur détenu par la Ministre pouvait être soustrait et mis en sécurité à tout instant.

Le 2 septembre 2020, Orion laissa la fenêtre de son studio grande ouverte. Ainsi, s'il ne revenait pas de sa mission d'infiltration, Tourette pourrait s'échapper et ne pas mourir de faim. Il prit la copie du Déluminateur, la glissa dans sa bourse avec quelques Gallions, passa à la Ménagerie Magique et prévint qu'il devait s'acquitter d'une tâche administrative au Ministère.

Muni de deux fioles de Polynectar – Hermione et Ron – dissimulées dans la doublure en peau de Moke de sa cape, il sollicita une entrée au Ministère par la cabine téléphonique des visiteurs. Un code temporaire lui fut fourni, il le composa sur le cadran et la cabine rouge descendit dans le sol.

Une paire de minutes plus tard, il déclina son identité au contrôle et présenta sa baguette. Il montra le contenu de sa bourse où rien ne fut jugé dangereux. Puis, il se rendit aux ascenseurs. Au lieu de descendre au niveau auquel il prétendait, il réclama l'étage où siégeait le Magenmagot. Selon ses informations, le tribunal était cerné de coursives, de recoins, peu éclairés. À l'image des tribunaux moldus, en quelque sorte. Si on l'arrêtait, il prétexterait une convocation. Au pire, une erreur d'horaire ou de personne.

Il quitta l'ascenseur, se terra dans une travée déserte et tendit l'oreille. Tout était calme. Il défit la doublure de sa cape, extirpa la fiole de Polynectar Hermione et l'avala cul sec. La transformation fut très douloureuse, car le rétrécissement – Hermione était bien plus petite que lui – causait plus de souffrance qu'un allongement des os.

Le changement identitaire opéré, il rebroussa chemin. Dans l'ascenseur, il sélectionna le niveau un. C'est alors qu'il remarqua les autres niveaux dont le niveau neuf. Il accueillait le Département des Mystères. S'il n'avait pas été pressé d'accomplir sa mission, il aurait profité de son apparence de premier personnage du Ministère pour y faire un tour. La porte s'ouvrit.

En dépit de l'horaire matinal, il croisa pas mal de personnel. La plupart des sorciers se contentèrent d'un signe de tête ou de la main. Deux ou trois osèrent un bonjour sonore auquel il répondit en poussant sa voix dans les tonalités aiguës et en se raclant la gorge. Il atteignit le bureau, ouvrit la porte et la referma à l'aide d'un Collaporta.

Il détailla l'espace de travail. Il y avait une large fenêtre avec un sortilège d'illusion visuelle, comme si la Ministre travaillait en bordure de plage. Au centre de la pièce trônait le hors-d'œuvre : le bureau en chêne massif, ordonné au millimètre près. Il y avait des photos animées de Ron, leurs enfants et un souvenir incroyable : un cliché de l'Armée de Dumbledore, réalisé par le défunt Collin Crivey. Il y avait quatre chaises confortables et celle de la Ministre était identique à celles dévolues aux invités. À côté de cela, il y avait le morceau de choix, le plat de résistance : la bibliothèque. Hermione était avide de lectures et collectionneuse d'ouvrages rares. Il examina des titres et se rendit compte qu'il n'avait jamais vu certains écrits dans les rayonnages de Fleury et Bott. Il y avait aussi des grands classiques de la littérature dont les œuvres complètes de Jules Verne, Mark Twain et Agatha Christie. La Ministre avait des goûts assez éclectiques.

Le visiteur commença par lancer un Accio Retourneur de temps. Il reçut une réponse sous la forme de percussions dans une statuette figurant un elfe de maison brandissant un vêtement – une écharpe –. Il s'empara de l'objet. Il était creux mais parfaitement scellé. Il n'y avait aucune ouverture visible. Tout sortilège d'ouverture classique se révéla inutile.

« Il me faut ce Retourneur de temps ! »

Il le tourna et le retourna sans trouver de solution. Acculé, il prononça :

– Tempus Itinera GEMINO !

La statuette entière fut dupliquée. Il remit la copie en place et garda l'original. Tout à coup, le loquet de la porte s'abaissa. Pris au piège, il se fit translucide, la statuette derrière son dos, invisible.

Hermione entra dans la pièce, accompagnée d'Harry Potter. Un troisième larron resta à l'extérieur, mais il ne put voir ses traits. Hermione et Harry restèrent immobiles et silencieux, aux aguets, derrière la porte.

« Étrange… » songea l'Amphigikien. « Pourquoi font-ils cela ? Que craignent-ils ? »

Au bout de quelques minutes qui lui parurent durer une éternité, Ron Weasley les rejoignit. Il s'affala dans un fauteuil, épuisé d'avoir dû jouer la comédie. La conversation devint surréaliste et l'homme invisible en déduisit qu'il n'avait pas le trio original et légendaire devant lui mais des imposteurs. Il en eut la confirmation lorsque « Hermione » demanda où Hermione pourrait cacher un Retourneur de temps. C'était absurde, illogique.

Les deux hommes débattirent entre eux avant qu'elle ne leur rappelle l'objet de leur venue. Orion crut sa dernière heure arrivée, car il suffisait que l'un d'eux lance un Accio pour que la statuette d'elfe en bois s'envole vers eux et ne trahisse sa présence. Par chance, il n'en fut rien. La fausse Hermione suggéra d'explorer la bibliothèque. Rapidement, les imposteurs déchiffrèrent les titres et furent stupéfaits par la noirceur des ouvrages. Une collection à dresser les cheveux de madame Pince, la bibliothécaire de Poudlard. Le faux Harry dénicha une pépite assez incongrue sur la Divination, signée Sybille Trelawney, alors que la Ministre ne se cachait pas pour assimiler cette discipline à de la foutaise.

Lorsqu'il s'empara de l'ouvrage, le bouquin tomba par terre et se mit à parler. Il énonça une charade. Comme les trois tergiversaient sur la conduite à tenir, les livres les assaillirent avec violence. La véritable Hermione les avait transformés en système de défense : la preuve indiscutable que le Retourneur de temps se cachait dans la bibliothèque.

Les intrus parvinrent à résoudre la première charade et jetèrent leur dévolu sur un autre ouvrage consacré aux Détraqueurs. Durant la réflexion, la bibliothèque les attaqua sans relâche.

Un énième assaut eut raison de la supposée Hermione qui fut avalée, puis recrachée par les étagères. À sa sortie, elle changea d'apparence. À priori, il n'était pas le seul à avoir eu l'idée d'utiliser du Polynectar mais la formule réalisée par les imposteurs ne durait pas aussi longtemps que la sienne. À la place d'Hermione, il y avait désormais une jeune femme inconnue. Le système mis en place par la ministre avec les charades n'était pas terminé, car il fallait trouver à présent un livre sur Voldemort. Un ouvrage sur Tom Jedusor proposa une autre charade tandis que Ron s'extrayait des livres qui avaient tenté de le dévorer. Mais, ce n'était plus Ron Weasley mais Albus Potter, le fils de Harry. Lorsque fut venu le temps de répondre à la 3e charade, c'est Harry Potter qui fut avalé par la bibliothèque puis recraché sous la forme de Scorpius Malefoy qu'Orion avait déjà croisé à la Ménagerie magique. Les enfants étaient venus pour voler le Retourneur de temps et c'est dans l'ouvrage « Ombres et Esprits » qu'ils finirent par le trouver, mettant ainsi fin au comportement fou de la bibliothèque.

« Ce n'est pas possible ! Cela ne peut pas s'achever de cette manière ! Je ne peux pas leur arracher le Retourneur sans ensuite devoir utiliser un sortilège Oubliette que je ne maîtrise pas bien et que je répugne à mettre en œuvre ! Pourtant, j'ai absolument besoin de l'aide du Retourneur de temps ! Il me faut de l'aide. »

Orion sentit changer le poids de la statuette tenue par sa main gauche. Dans sa main droite apparut un objet gyroscopique avec une longue chaîne dorée. L'espion jubila. Même sans le voir, il sut ce qu'il avait déniché : le vieux Retourneur horaire utilisé par Hermione en troisième année. Il apparaissait sur demande, comme la célèbre salle de Poudlard. Mais il ne lui servirait à rien alors que le Retourneur Nott, radicalement différent, était indispensable.

Les gamins s'apprêtaient à quitter le bureau. Ils franchirent le seuil et Orion redevint visible.

« Oh que non ! »

Il passa la chaîne autour de son cou, donna un petit tour au remontoir et le temps se mit à défiler en sens inverse. Quand le film accéléré stoppa, il était une heure plus tôt. Le Retourneur Granger s'évanouit, emprisonné dans la statuette.

Trouver le Retourneur Nott sans passer par les épreuves fut un jeu d'enfant puisqu'il connaissait déjà l'ouvrage final dans lequel le trouver. Il en fit deux copies. Il en plaça une dans l'ouvrage pour faire illusion. Il conserva l'original et une copie. Le premier servirait à voyager dans le temps tandis que la copie serait remise aux mains de Cassiopée. Il ne restait plus qu'à sortir du bureau en douce, à quitter l'étage et à se rendre à la fontaine ou dans des toilettes où il pourrait transfluider dans un lieu plus tranquille pour remonter le temps.

Mais jusqu'où remonter ? En 1991 ? Bonne idée ! Mais avant ou après sa visite à Cassiopée ?

Il n'eut pas vraiment le temps de se décider, car en sortant dans le couloir, il se retrouva en présence de sorciers qui le dévisagèrent avec insistance.

– Eh ! Qui êtes-vous ?

Ils tirèrent leurs baguettes. Il détala à toute vitesse en zigzagant. Les sortilèges fusèrent de partout. En quelques secondes, il gagna l'ascenseur. Le miroir intérieur lui montra ses traits déformés et sa barbe naissante.

« Zut ! »

Il voulut appuyer sur le premier bouton d'appel mais sa main refusa de se lever aussi haut et heurta le numéro neuf. La cabine s'enfonça au lieu de remonter. Il jouait de malchance. Il entendit des voix au-dessus. Des ordres.

Il avisa son bras gauche. Il était tordu et saignait en abondance. Un Sectum Sempra qui aurait pu tourner au cauchemar s'il l'avait pris en pleine tête.

Les portes s'ouvrirent et il se précipita au-dehors, droit devant. La pluie de sortilèges reprit. Les Aurors entraient en jeu. Comment diable avaient-ils pu se coordonner aussi vite ?

Un coup mal paré perça sa défense et sa cuisse gauche. Il ralentit sa progression et arriva à une porte. Il entra et se retrouva dans une pièce circulaire, noire du sol au plafond, dotée d'une douzaine d'ouvertures identiques. Il se traîna jusqu'à celle qui lui faisait face. Cela le conduisit à une salle en pente, avec des gradins, comme la chambre des Lords. Tout en bas, il y avait une scène similaire à la piste d'un cirque, avec une arcade de pierre où flottaient des lambeaux de tissu noir. Il y avait de quoi s'abriter. La position était avantageuse, car il n'y avait qu'une seule entrée risquée pour ses poursuivants. Hélas, c'était aussi la sortie. Il était pris au piège.

Il descendit et se posta près de l'arcade, prêt à défendre sa peau. Il entendit des voix. Ce n'étaient pas celles des Aurors. Celles-ci murmuraient. Des appels, derrière le voile. C'était aussi attractif que des chants de sirènes ou de Vélanes. Des sirènes… Amphigika… Sa mission s'imposa à la douleur. Il s'empara du Retourneur de temps Nott, régla la date précise en 1991 et pressa l'objet magique. Il disparut de la salle.

Le branle-bas de combat dans le Ministère cessa que lorsque les Aurors se furent assurés avec la Ministre de la Magie que rien n'avait été dérobé dans son bureau. Naturellement, si elle avait mis en fonctionnement le Retourneur Nott dissimulé dans le livre Ombres et Esprits, elle aurait su qu'il s'agissait d'un faux.

De nombreuses traces de sang menaient au voile de la mort et s'arrêtaient au pied de l'arcade. Les enquêteurs supposèrent que le fugitif, gravement blessé, avait soit basculé dans le voile, soit vu dedans une issue de secours. L'affaire était close mais la vigilance demeurait constante.

Orion réapparut dans l'hémicycle. Il était quatre heures du matin. Il souffrait le martyr. Il s'empara d'Yquem et exécuta une série de formules pour stopper les hémorragies et soulager la douleur. Après avoir paré au plus pressé, il quitta l'étrange pièce, traversa la noire et cylindrique et rejoignit l'ascenseur. Le Retourneur bourdonnait un peu, pris de hoquet.

Il progressa dans le rez-de-chaussée, désert à cette heure nocturne, se jeta dans la fontaine et transfluida. Le voyage fut horrible : long, douloureux, contre nature.

Il arriva enfin près de la cité amphigikienne. Il passa les colonnes d'illusion et fonça vers le dôme de protection. Soudain, il fut déséquilibré, comme frappé par une tornade sous-marine. Désorienté pendant quelques secondes, il se redressa et chercha dans le sol sablonneux sa baguette et sa bourse, arrachées par la violence du remous. Il songea qu'il s'agissait d'une autre protection mise en place par ses compatriotes. Il aurait dû s'étonner de ne pas y avoir été confronté lors de sa première visite en 1991 mais il était trop pressé d'accomplir sa mission. Le Retourneur Nott s'agitait de plus en plus, vibrait jusqu'à déformer la poche de sa cape.

Orion traversa le dôme, se rendit transparent et chercha Cassiopée. Il était 16 heures. Où diable pouvait-elle se trouver à cette heure ? Pas en session du Conseil des Sages. Pas encore à l'Écloserie. Il tenta sa chance à son logement. Lorsque la porte s'ouvrit, il poussa un soupir de soulagement.

– Orion ?! Orion ! Mais tu as changé et…

Il la bouscula pour entrer et referma la porte. Il appliqua sa main sur sa bouche pour la forcer à se taire et à l'écouter.

– Chut ! Ne dis pas un mot et écoute-moi attentivement. Je viens du futur grâce à un Retourneur de temps. Il va me ramener très vite, il est sur le point d'exploser ou un truc comme ça.

Il sortit les copies du Déluminateur et du Retourneur.

– Ces objets sont des copies sans leur magie. Ils sont la solution à la dégénérescence de notre peuple. Celui-ci peut capter et peut-être purifier les âmes de sorciers. Celui-là remonte le temps et te ramène à ton point de départ. J'espère… Quoi qu'il en soit, j'ai mené cette quête durant quarante années. Je suis sûr que tu pourras parvenir à reproduire les enchantements et à les faire fonctionner. Tu es la plus grande sorcière. Tu es désormais notre seul espoir ! Je dois repartir dans le Ministère de la Magie en Grande-Bretagne. Le Retourneur va me ramener… ahhhhh !

Elle le vit s'agiter, brinquebalé par un objet surchauffant dans sa poche. Il se défit d'elle et se précipita vers la sortie.

– L'arcade au Département des Mystères. C'est là que je vais mourir… Adieu !

Il courut sans prendre le temps de devenir limpide. Plusieurs Amphigikiens l'aperçurent alors qu'il traversait le dôme. Il fut sur le point de transfluider lorsqu'une explosion de douleur le ravagea.

Orion ouvrit les yeux. Il était à la surface de l'océan, ballotté par les flots. Toujours blessé mais vivant. Il ignorait où il se trouvait, ni quand. Il rassembla ses forces et pensa à la fontaine du Ministère. Il se transporta en quelques secondes et parvint à destination, à bout de forces. Il demeura immobile et transparent dans l'eau de la fontaine, le temps d'évaluer la situation. Une forte agitation régnait dans la place. Les Aurors étaient sur les dents. Il avisa l'horloge géante suspendue au-dessus de l'allée principale menant aux innombrables cheminées de transport. Le Retourneur Nott l'avait donc ramené à l'heure précise où il était parti. Il avait remonté une heure avec le Retourneur Granger, avait utilisé une dizaine de minutes pour atteindre la salle de l'arcade. Il était arrivé dans le bureau d'Hermione un quart d'heure avant de le quitter. Si le timing était respecté, il devrait se voir en personne au contrôle des baguettes dans quinze ou vingt minutes.

Il s'extirpa de la fontaine, alla se sécher dans une allée plus tranquille et se décida pour une dernière rasade de Polynectar Ron Weasley. La transformation en rouquin dégingandé fut terrible. Les blessures magiques, impossibles à dissimuler, se réactivèrent avec le changement d'apparence. Il répara sa robe de sorcier mise à mal, vérifia sa tenue et se motiva pour aller remettre le vrai Retourneur Nott en place dans le bureau d'Hermione Granger. Il se fit violence pour achever sa tâche, car il était tenté de le garder pour lui, tenté de le soustraire aux gamins qui allaient s'en emparer et faire une bêtise. Seulement, il s'était juré de ne pas empêcher l'histoire de la communauté sorcière de se dérouler. Aucune intervention.

La mort dans l'âme, il se présenta au bureau d'Hermione. Il frappa à la porte. Personne ne répondit. Il entra, s'empara du livre, échangea la copie avec l'original et remit l'ouvrage dans la bibliothèque. Puis, il quitta le bureau et se dirigea vers les toilettes pour transfluider avec l'espoir qu'en 1991, Cassiopée ait eu le temps de comprendre et digérer les informations.

La Sage Cassini était bouleversée, avachie sur une chaise. Dans quelques minutes, elle conduirait une cérémonie de réintroduction des âmes. Mais elle avait la tête ailleurs. Orion, son bien-aimé, était venu la voir en coup de vent, dix ans après leur ultime rencontre. Ce n'était plus vraiment lui mais un sorcier vieilli, prétendant venir du futur, lui ayant ramené deux objets capables de sauver Amphigika. Deux instruments issus d'une communauté sorcière qui possédait un Ministère de la Magie et un Département des Mystères. Elle n'avait pas compris un seul mot de sa déclaration effectuée en toute hâte, mais elle avait pris soin de dissimuler les présents de son éternel ami. Elle avait confiance en lui, il ne lui avait jamais menti même s'il s'était trompé sur un point : le briquet d'argent. Il fonctionnait, avalant et restituant la lumière.

Lorsqu'elle était sortie, elle avait remarqué l'agitation dans la cité. Le départ du banni n'était pas passé inaperçu. Des mesures de sécurité supplémentaires avaient été prises. La course à la dictature s'accélérait.

Chapitre 14 : l'enfant maudit

L'Amphigikien avait été gravement blessé. Il avait perdu une quantité importante de sang et n'avait pas pu reprendre son poste. Il avait prétexté des blessures en tentant de maîtriser un croup enragé. Son patron avait avalé la couleuvre. Orion n'avait pas pu se rendre à Sainte-Mangouste, l'hôpital des sorciers. En découvrant la nature de ses dommages corporels, n'importe quel médicomage aurait identifié des sorts noirs et aurait transmis un rapport au Bureau des Aurors. L'identification de l'intrus du Ministère aurait été un jeu d'enfant.

L'espion avait mené sa mission à son terme et s'il mourait sans pouvoir se réincarner, qu'il en soit ainsi ! Après douze mille années d'existence, il avait droit au repos éternel.

Allongé sur son lit depuis vingt-quatre heures, il appliquait des soins magiques avec sa baguette, théories découvertes dans des manuels acquis de longue date chez Fleury et Bott. Les sauts imprévisibles de Tourette, le Chartier, sur sa cuisse lacérée n'arrangeait pas la guérison et quand son maître le repoussait, l'animal débitait sa liste d'insanités en guise de réplique.

Le surlendemain de son exploit, au petit matin, un hibou livreur toqua à la fenêtre. Il apportait la Gazette du sorcier. Orion se traîna jusqu'au chien assis, rétribua le rapace et prit sa feuille de chou. Ces derniers temps, le journal titrait systématiquement sur les réformes révolutionnaires de la Ministre de la Magie Hermione Granger-Weasley et soulignait les vagues de contestation dans la communauté sorcière. Le quotidien raillait son obsession pour la protection des créatures magiques et sa lutte pour les droits des catégories en marge telles que les loups-garous, les vampires ou les centaures.

La veille, le trio de gamins voleurs avait fait les gros titres du journal vedette du monde sorcier, sans être nommés. Orion avait décroché un entrefilet grâce à son intrusion sans action ou larcin identifié. Une chance que l'analyse ADN et l'informatique n'existent pas chez les sorciers sinon, avec toutes les traces de sang qu'il avait laissées, il était fait comme un rat.

Mais ce matin, ni la ministre, ni les intrus ne faisaient la une. Les textes étaient aussi insipides qu'un tabloïd anglais. Les articles creux à souhait n'étaient pas signés des journalistes et des éditorialistes habituels. Pour un peu, il aurait recyclé le journal en litière pour Tourette.

Il mit sa lecture de côté, se leva en grimaçant et se vêtit pour sortir. Il devait remplir son garde-manger avec quelques denrées. Trop faible pour transfluider, porter de lourdes charges, il n'avait guère de choix pour le ravitaillement. Les frères Weasley vendaient des confiseries, en plus de leurs Farces et Attrapes. Parfait pour se dépanner, à condition de ne pas ingurgiter de sucreries ensorcelées.

Il prit sa baguette et fit apparaître un bâton d'ébène d'un bon mètre. Une touche de magie additionnelle et l'extrémité s'arrondit. Il s'appuya sur la canne improvisée. Elle soulagea sa cuisse blessée.

Il quitta son logement et descendit au rez-de-chaussée, avec un air de supplicié. Chaque pas lui coûta une grimace. Il mit de longues minutes à atteindre la boutique Weasley. Lorsqu'il pénétra à l'intérieur, il tomba en pleine discussion familiale. Il y avait George, sa femme Angelina, Ron et une cliente qu'il identifia comme Padma Patil. Ils suspendirent leur conversation à son entrée.

– Bonjour, monsieur Centuri, entama Ron Weasley. Que puis-je pour… Eh ! Que vous êtes-vous fait ?

– Une rencontre avec un Croup.

– Un simple croup vous a mis dans cet état ? fit George.

– Il avait la rage. Transmise par un renard. J'ai voulu le maîtriser à mains nues et je n'ai compris mon erreur que trop tard.

– Ohhh ! Vous êtes allé à Sainte-Mangouste ? questionna Angelina.

– Non, un hôpital moldu. Il n'y a que les Moldus qui ont un remède contre cette maladie mortelle. L'ennui, c'est que la guérison est longue. Mes soins magiques – sortilèges et potions – sont émoussés.

– Vous vous soignez tout seul ? s'étonna Padma.

– Oui. S'occuper d'animaux magiques vous contraint à gérer vos blessures et celles des créatures. Il y a intérêt à s'y connaître en sortilèges et en préparation d'onguent. Je suis sûr que votre frère Charlie fait comme moi, lança-t-il à l'adresse de Ron et George.

– Ah oui ! Les dragons, ce n'est pas de tout repos.

– Pas comme un corbeau, hein ?

– Un corbeau ? Pourquoi parlez-vous d'un corbeau ? fit Ron.

– Je vous en ai vendu un il y a quatre ou cinq jours. Pour votre fille, Rose.

– Pardon ? Mais je n'ai pas de fille.

– Quoi ?

– Nous le saurions si nous avions une fille, n'est-ce pas chéri ? déclara Padma en enlaçant Ron et en lui claquant un baiser éclair sur les lèvres.

– Pour sûr, ma colombe ! Panju est fils unique et nous donne assez de travail comme ça !

Orion vacilla et George se précipita pour le rattraper. L'Amphigikien était blême. Ron apporta une chaise, une Bièraubeurre et des friandises.

– Vous n'avez pas l'air bien. Vous n'allez pas travailler dans cet état ?

– Non, non… À vrai dire, j'ai quitté mon lit pour me ravitailler. Je n'ai plus rien à manger.

– On va s'occuper de vos courses. Vous êtes trop faible. Ça affecte votre mémoire.

– Oui… oui… j'ai confondu avec un autre client.

– Vous êtes vraiment désorienté. Tenez ! Mangez, mangez, cela vous fera le plus grand bien.

Ron en profita pour se servir dans le paquet de friandises.

– Ron chéri, il s'est fait mordre, il n'a pas croisé un Détraqueur. Et puis arrête de chiper des bonbons ! ajouta-t-elle en lui mettant une tape sur les doigts. Tu vas encore prendre un kilo !

George et Angelina pouffèrent de rire.

Un bon quart d'heure plus tard, les femmes raccompagnaient l'employé de la Ménagerie Magique chez lui et l'aidaient pour ses courses. Elles lui firent promettre de leur envoyer un hibou s'il avait besoin d'assistance ou s'il subissait une nouvelle désorientation.

Lorsque la porte se referma, Tourette s'exclama :

– Oh merde alors !

– Tu ne crois pas si bien dire, Tourette.

– Grossier personnage ! Espèce de Troll mou du baveboule !

Il était désemparé. La réalité avait changé. Les protagonistes n'en avaient pas conscience sauf lui. Pourquoi ? Comment ?

L'explication du comment était simple : les gamins avaient commis une bourde monumentale en utilisant le Retourneur de temps Nott. Laquelle et quand ? Mystère. Y avait-il d'autres dommages collatéraux ? Il l'ignorait. Enfin, si, il en connaissait un : si Hermione n'était pas mariée avec Ron, elle avait subi un changement. Lequel ?

Pourquoi en était-il conscient ? Était-ce sa mémoire qui était particulière, linéaire ? Ou bien était-il épargné parce qu'il avait utilisé le Retourneur ? Les Retourneurs ? Une sorte d'immunité ?

Il s'allongea, ferma les yeux et supplia le ciel pour que tout ceci ne soit qu'un cauchemar.

Trois jours s'étaient écoulés. Orion parvenait à se déplacer avec sa canne mais se fatiguait en proportion. Il avait tenu à reprendre son travail mais le patron de la Ménagerie Magique l'avait cantonné à la vente et au conseil. Pas question de soigner ou de porter des charges. Il veillait à ce que son employé observe des pauses régulières.

En fin de journée, avant de regagner ses pénates, l'Amphigikien faisait une halte au Chaudron Baveur afin de collecter des informations et de déterminer l'ampleur des changements.

Ron était marié à Padma Patil. Ils avaient un garçon. Hermione était célibataire et enseignait à Poudlard. Harry commandait toujours le bureau des Aurors mais semblait introuvable depuis trois jours, comme un croup sur une piste dans la Forêt Interdite.

Le convalescent sirotait une Bièraubeurre au comptoir avec Hannah Abbot lorsque son mari, Neville Londubat, fit son apparition dans la cheminée.

– Bonsoir tout le monde ! lança-t-il à la cantonade.

Une réponse collective s'éleva entre les murs.

Il se tourna vers sa femme et reconnut Orion.

– Bonsoir, monsieur Centuri. Oh… Eh bien… vous êtes dans un sale état !

– Les créatures magiques…

– Je n'aurais jamais pu accomplir votre travail. Déjà, les cours avec Hagrid… ça tournait toujours à la catastrophe pour moi.

Le professeur de botanique soupira. Il avait l'air épuisé.

– Dure journée, chéri ?

– Assez. Entre les élèves qui ne se passionnent pas pour la botanique et le petit Dolohov qui a vidé mes stocks de branchiflore pour explorer le lac noir, c'était agité.

– Fichu Dolohov ! Il prend le chemin de son père.

– Je ne pense pas. C'est juste un gamin en manque de repères. Au fait, j'ai croisé Harry. Il te transmet ses amitiés.

– Que faisait-il à Poudlard ? Il a détecté un nouveau mage noir ?

– Absolument pas !

Neville baissa d'un ton et chuchota :

– Son fils Albus a dû faire un truc louche. Avec Scorpius Malefoy.

– Ah bon ? fit Hannah.

– Harry était dans la Forêt Interdite. Il les cherchait.

– Harry était plutôt doué pour s'attirer des ennuis. Albus est bien son f…

La fin de la phrase d'Hannah ne vint jamais. La patronne du Chaudron Baveur devint luisante comme une luciole. Neville fut atteint par la même affection. La plupart de la clientèle subit le même sortilège. La luminescence augmenta jusqu'à l'aveuglement d'Orion. Ils disparurent en un millier de particules lumineuses qui s'éparpillèrent. Toutes les transformations, tous les aménagements réalisés par Hannah s'effacèrent et l'intérieur du bistroquet devint sombre et sale, à l'image de la Tête de Sanglier de Pré-au-lard. Un bonhomme patibulaire, mi-humain, mi-troll se matérialisa derrière le comptoir. La Bièraubeurre d'Orion se changea en whisky Pur Feu frelaté, à la teinte suspecte.

– Dégage du comptoir, l'infirme ! grogna le sale bonhomme.

Orion recula et jeta sa monnaie sur le comptoir. Clopin clopant, il se dirigea vers la cour et le Chemin de Traverse.

– Nom d'un Croup ! Ils ont recommencé !

– Qui a recommencé quoi ? beugla un type louche.

Un gardien était posté à l'entrée magique du chemin. Capuche rabattue, air suspicieux et menaçant, il avait tout du Mangemort.

– Euh… Les Canons de Chudley. Ils ont recommencé à jouer comme des pieds.

– Mais de quoi tu parles ? Tu fais quoi, ici ? Tu es qui ? Tu es bien un Sang-Pur ? Montre-moi ta baguette !

– Oui… bien sûr…

– Doucement, fit le cerbère, sa baguette tendue vers le suspect. Écarte les pans de ta cape et en douceur !

Le blessé s'appuya sur sa canne de la main gauche et écarta successivement les deux pans de la main droite. Le Mangemort ne vit rien de dissimulé et enragea :

– Il y a rien ! T'es qui ? Un hybride ou un Sang-de-Bourbe ?

Orion relâcha sa cape, éjecta Yquem dissimulée sur son avant-bras droit et lança :

– MAXIMA BOMBARDA !

Comme si elle avait ressenti l'aura méphitique du gardien, la baguette de vigne se déchaîna. L'adversaire imprima sa silhouette dans les briques du mur.

Orion tapota, l'entrée se révéla et il s'engagea sur le Chemin de Traverse. Il faisait si sombre qu'il dut lancer un Lumos pour ne pas trébucher sur les pavés en piteux état. Le reste de la rue était à l'image de la voie piétonne : délabré. Aucun commerce n'était ouvert et il régnait un silence terrifiant. C'était comme si l'Allée des Embrumes avait gangrené l'artère cossue.

Il se hâta de rejoindre son logement au-dessus de la Ménagerie Magique. Mais lorsqu'il fut à la hauteur de la devanture, il constata l'ampleur des dégâts. Où qu'il regarde, il ne voyait que serpents, larves immondes, créatures infernales et violentes.

« Qu'est-ce que les gamins ont encore fait ? Il faudrait les arrêter et rétablir le cours normal du temps. Mais comment ? Où ont-ils agi ? »

Il grimpa les marches une à une, traînant de plus en plus la jambe. Il avait un besoin urgent de se reposer. Lorsqu'il atteignit son palier, il remarqua un détail qui clochait. La porte de son studio baillait. Celle du voisin aussi.

Baguette en main, il pénétra dans son logis et avança avec prudence. La pièce était vide. Plus de mobilier, de vêtements, de souvenirs. Tourette s'était volatilisé tout comme sa cage dortoir et ses réserves de nourriture. Il explora la salle de bain. Rien. Il perçut un craquement de bois. Il y avait un intrus chez son voisin. Il se figea, bloquant sa respiration, le cœur battant la chamade.

Le rôdeur s'introduisit chez lui. Il se rapprocha du cabinet de toilettes. L'inévitable survint. Face à face, les sorts succédèrent aux contre-sorts à un rythme effarant. Ce Mangemort blond était un coriace. Afin de mettre un terme au combat, il choisit de se ruer sur l'infirme et de profiter de sa supériorité physique. Monumentale erreur ! La canne d'ébène se fracassa sur le crâne du suppôt de Vous-savez-qui. Le bonhomme se vrilla et s'étala sur la cuvette des toilettes. La baguette de vigne acheva de l'entraver avec des liens solides.

Orion tourna un robinet mais rien n'en sortit.

– AGUAMENTI.

Un gros jet inonda la vasque. Le sorcier toucha l'eau et transfluida jusqu'au lac noir de Poudlard. Au moins, là, les Mangemorts lui ficheraient la paix et il pourrait réfléchir en paix. Du moins, il le croyait.

Se transporter jusqu'en Écosse lui avait coûté ses dernières forces. S'il n'avait pas été amphibien, le fugitif aurait péri noyé. Quand il s'éveilla, allongé dans le sable du fond lacustre, la nuit s'était écoulée et le soleil était au zénith. Il avait perdu connaissance durant plus de quinze heures. Il avait recouvré des forces et se sentait bien mieux.

Ses constatations positives faites, il sentit un détail inhabituel. Il dégaina sa baguette, prêt à combattre. Rien ne se passa. Des poissons déambulaient avec nonchalance, les algues et hautes herbes ondulaient avec lenteur et majesté. Rien de plus. Ses sens en éveil ne détectaient rien et pourtant, il était en alerte.

« Les Strangulots… Où sont-ils passés ? »

En six années de camping près du lac, les créatures aquatiques ne l'avaient jamais laissé se baigner en paix plus de cinq minutes. Elles avaient toujours perçu sa nature, sa singularité comme une menace diffuse, une forme de concurrence territoriale.

Là, rien. En quinze heures, pas un seul coup de trident. Il transfluida aux quatre coins du lac, à vive allure, à la recherche de traces. Ce fut un échec. Il n'y avait plus une seule créature magique dans le lac noir.

Déboussolé, il émergea des flots et jeta un œil du côté du château. Une vision d'horreur le glaça. Les trois tours. La fenêtre où se tenait Albus Dumbledore, autrefois. Il y avait une femme, une directrice. Pas Minerva McGonagall comme cela aurait dû être mais cette vipère de Dolorès Ombrage, la tortionnaire la plus malhonnête de l'univers sorcier, considérée comme pire que Bellatrix Lestrange, la meurtrière du regretté et défunt Sirius Black. Orion en eut la nausée.

Il vit des élèves dans la cour principale. Ils se dirigeaient vers la grande salle pour y prendre leur repas.

« Mais… » songea-t-il, chiffonné par un point frappant. « Je ne vois que des Serpentards ! Pourquoi puis-je les entendre ? Où sont passés les sortilèges de protection ? »

Il sentit l'air devenir glaçant. Il leva les yeux et découvrit un ciel noirci de Détraqueurs.

Orion s'était réfugié dans son ancienne grotte. Il avait patienté durant cinq longues journées, jusqu'à ce que le ciel s'éclaircisse quelque peu. Un matin, il traversa le lac et se rapprocha des murailles du château.

« C'est comme si… Voldemort avait gagné… »

Il se rendit transparent, grimpa les rochers et s'avança dans la cour. Il se concentra, tendit l'oreille et pivota en douceur, comme une antenne parabolique moldue. Rien d'intéressant sauf des cris de douleur venus des cachots. Il se déplaça vers le parc et se tourna vers le Saule Cogneur. Il capta des voix connues.

« Ron ! Hermione ! Rogue ? Il est vivant dans cette temporalité ! Quant à lui, c'est le jeune Scorpius. »

Il diminua la distance jusqu'à ce que la conversation soit compréhensible mais sa tête hors d'atteinte des branches du Saule. À la teneur des échanges, il comprit que Neville Londubat avait été assassiné par Cedric Diggory devenu Mangemort à cause de l'intervention de Scorpius et Albus, que Ron et Hermione étaient entrés dans la clandestinité, que Rogue aidait la résistance et qu'Harry Potter, mort à la bataille de Poudlard en 1998, n'avait pas pu donner naissance à Albus, effacé de cette réalité. Voldemort régnait avec l'Augurey, sa fille, la complice manipulatrice qu'il avait entrevue au Ministère volant le Retourneur Nott. Un sacré imbroglio. Pour couronner le tout, Drago Malefoy était Ministre de la Justice Magique. La terreur régnait partout, y compris à Poudlard où les Né-Moldus étaient torturés. Une réalité fasciste, à devenir fou à lier.

Après avoir espionné le quatuor, il l'avait vu quitter sa cachette, disparaître, réapparaître, se séparer, Ron et Hermione pourchassés par Ombrage et les Détraqueurs. Il n'était pas intervenu, comprenant que les quatre s'étaient entendus pour annuler les actions de Scorpius et Albus. Hermione, Ron et Rogue s'étaient sacrifiés pour que Scorpius puisse achever la mission. Les voleurs d'âmes avaient ravagé les prisonniers. Scorpius leur avait échappé.

Orion se replia dans la grotte et attendit durant des heures, les yeux rivés sur Poudlard. Lorsqu'il vit des lucioles apparaître un peu partout dans le château mais surtout dans le ciel noir de Détraqueurs, il sut que Scorpius Malefoy avait changé le passé et réécrit le présent. Mais de quelle manière ? Il n'avait pas mille façons de le découvrir.

Le village de Pré-au-lard était calme. Un sorcier solitaire et un couple croisés dans l'artère principale firent preuve de politesse et lui rendirent ses salutations. Toutefois, il percevait une tension résiduelle comme si le Retourneur de temps Nott n'avait pas totalement nettoyé le passé. Il était incapable de décrire cette sensation.

Il poussa la porte des « Trois balais » pour la première fois depuis trente ans. Une Rosmerta vieillie tenait toujours la Taverne. L'intérieur n'avait pas changé. Tout était comme dans ses souvenirs.

Il s'assit à une table, l'air penaud et surtout crispé par sa blessure qui le lançait. La sorcière quitta son comptoir pour prendre la commande. Orion porta la main à sa poche intérieure et soupira : il avait quelques pièces sur lui.

– Alors, bel étranger de La Barbade, on a de quoi se payer quelque chose, cette fois-ci ? fit Rosmerta tout sourire.

L'Amphigikien n'était pas facile à surprendre mais là, la tenancière venait de le cueillir comme un débutant.

– Vous… vous souvenez de moi, Rosmerta ?

– Et comment, mon tout beau ! Je ne ferais pas ce métier si je n'étais pas physionomiste. Pour ne rien vous cacher, je n'ai jamais oublié votre regard magique.

– C'est gentil.

– Alors, Orion ? Qu'avez-vous fait depuis tout ce temps ?

– Je suis devenu britannique d'adoption, j'ai trouvé un emploi à la Ménagerie Magique. J'adore les créatures. Elles aussi, d'ailleurs… ajouta-t-il en pointant sa jambe de doigt.

– Hum… un homme avec des cicatrices ! J'adore !

– Ah ah ! Vous êtes incorrigible, Rosmerta.

– Il le faut bien. La vie n'est pas toujours tendre. Vous-savez-qui et ses Mangemorts m'avaient soumise au sortilège de l'Impérium. La volonté anéantie, la peur au ventre.

– Je comprends. J'ai eu droit à un enlèvement et à Azkaban.

– Par la barbe de Merlin ! Avec les Détraqueurs… C'était…

Elle s'assit à la table et prit ses mains entre les siennes.

– Glacial, cauchemardesque.

– Comment vous êtes-vous échappé ?

– Au moment de me nourrir. J'ai attrapé le gardien par la cape et lui ai pris sa baguette. Les Détraqueurs se sont précipités.

– Et ?

– Mon Patronus est très efficace. Mon Maxima Bombarda aussi.

– Dire que vous pensiez être un Cracmol ! Tout de même ! Il fallait être sacrément rapide !

Orion lui tendit un objet en bois.

– Ma… ma baguette ! Comment…

Il lui restitua sa montre à gousset et un joli bracelet en or.

– Mais… Comment avez-vous fait ça ?

– À La Barbade, on apprend d'abord à se débrouiller avant d'exécuter des sortilèges.

– Astucieux… Bon, à présent, est-ce que j'ai une chance de vous voir plus souvent ?

– Si vous me servez votre meilleur whisky Pur Feu au prix du bas de gamme…

– Commerçant, avec ça ! Tout pour me plaire ! s'amusa-t-elle. Ça roule ! Je sors ma réserve spéciale.

Orion sentit l'atmosphère s'alléger. Quelque part, dans la ligne du temps, une menace venait d'être éliminée. Il se laissa enfin aller.

Quelques journées s'étaient écoulées. Hermione refaisait parler d'elle avec ses réformes. Tout semblait rentré dans l'ordre. Cependant, les expériences vécues par l'Amphigikien l'avaient échaudé. Il était convaincu de ne pas avoir transmis assez d'informations, de mises en garde à Cassiopée en 1991. Il devait se rendre à Amphigika. Après tout, que risquait-il ? Personne ne l'avait vu ces trente dernières années on l'avait oublié. Trente ans, c'était assez pour que son amie ait exploité ses « cadeaux » et enrayé la dégénérescence de leur peuple.

Ce dimanche, il était près de treize heures lorsqu'il promit au Chartier Tourette de ne pas être en retard pour le repas du soir. Ce à quoi la créature magique répondit par un juron lié aux odeurs corporelles, parfaitement déplacé puisque son maître n'était pas affecté par ce souci humain.

Le sorcier prit sa baguette, lança un Aguamenti dans le lavabo et transfluida vers les fonds marins d'Hawaï.

Une paire de minutes plus tard, il nageait dans les eaux enténébrées, de l'autre côté de la planète. Il s'enfonça dans les profondeurs marines, baguette à la main. Il s'approcha des colonnes de dissimulation et détecta une anomalie. Un sortilège était prévu pour montrer une cité en ruine aux Moldus. Or, à moins d'être devenu un Moldu à son tour en traversant la moitié de la planète, il n'aurait pas dû voir des vestiges mais le dôme et Amphigika dessous.

Son monde était à l'abandon, détruit, comme ravagé par une guerre interne, fratricide. Une formule lancée par Yquem lui révéla une abondance de sortilèges maléfiques résiduels.

Il s'enfonça dans ce qui fut autrefois sa patrie et ne trouva que la désolation. Il n'y avait plus un seul habitant vivant. Uniquement des squelettes presque ensevelis par le sable. La quasi-totalité des alvéoles d'habitation était éventrée ou réduite à l'état d'éboulis. Explorer les bâtiments présentait trop de risques.

Il fit tournoyer sa baguette et lança un Hominum Revelio. Il y eut un retour à peine discernable du côté de l'Écloserie. Quelques Wingardium Leviosa suffirent à dégager l'entrée. Les fondations et les murs menaçaient de céder. Il hésita une seconde et entra. Il se laissa guider par Yquem.

Tout au long de sa prudente progression, il ne vit que des traces de sortilèges d'une violence sans nom. Les restes humains attestaient de combats vieux d'au moins plusieurs années.

Les 2143 alvéoles, les innombrables gorgones, plus rien. Il tomba à genoux, terrassé par le chagrin. Il avait perdu une vie à chercher une solution tandis que les siens s'étripaient à coups d'Avada Kedavra.

Alors qu'il implorait la miséricorde des puissances célestes pour ces fous, une lueur d'espoir se dessina trois rangées au-dessus de lui. Il amassa des gravats, construisit un monticule et grimpa en s'assurant de son mieux. Une alvéole endommagée semblait avoir cannibalisé les ressources nutritives de ses voisines. Un embryon desséché avait été vidé de sa substance par sa jumelle à peine plus développée qu'un bébé de six mois. Le pauvre hère végétatif patientait sûrement depuis des années sans espoir d'atteindre la maturité adolescente.

Orion redescendit de son promontoire, dépité. Il était vain de la retirer. À moins qu'il reste une âme dans le bénitier, ce dont il doutait, vu l'état de délabrement d'Amphigika.

Il quitta l'Écloserie et explora les décombres. Il ne rencontra que silence, absence, tristesse. La grotte au bénitier avait été ensevelie sous des tonnes de gravats. Le Conseil des Sages avait des allures carthaginoises. Tout n'était qu'un spectacle affligeant. Une question le taraudait : son action avait-elle contribué au déclin de sa civilisation ?

Dépité, il s'éloigna lorsque son ouïe fabuleuse détecta un son étrange. Il tourna la tête dans toutes les directions, à la recherche de la source d'émission. Le bruit ressemblait à un crissement. Il localisa sa provenance sous le sol de la cité.

« La grotte au Bénitier Sacré ? Un survivant ? » imagina-t-il avec un regain de ferveur.

Baguette en main, il se déchaîna avec un tonitruant Tornadoextremis et un mouvement répété du poignet. Un puissant courant arracha les blocs, les cailloux, jusqu'au moindre grain de sable. Yquem œuvra jusqu'à ce que l'entrée soit identique à celle franchie trois décennies auparavant.

Il activa un Lumos Maxima et pénétra dans la grotte. Le premier choc vint des innombrables traces de sortilèges sur les parois. Ici, comme partout dans la cité, on s'était affronté avec une rage consommée. Peut-être plus encore qu'ailleurs. La roche ne luisait plus, comme autrefois.

Le Bénitier Sacré était vide et éventré, mais une chose brillait dans le cristal du pied.

« Une âme. Une âme blanche… »

Elle était prisonnière. Le bénitier avait été vidé de sa substance liquide et de ses âmes sorcières. Quelle était la nature de cette âme blanche ? Une âme moldue enfermée par erreur lors de la création du bénitier ? S'il brisait le cristal, sans conque pour la recueillir, sans liquide sacré pour la préserver, l'âme s'échapperait et dépérirait jusqu'à la dissémination de ses particules.

« Et si… »

Une idée folle germa dans son esprit. Il rebroussa chemin jusqu'à l'Écloserie, jusqu'à l'alvéole au corps inachevé. Il lança plusieurs sorts d'une précision chirurgicale pour sectionner les tubulures d'anémones, les tentacules apposés sur le corps enfantin et s'empara du minuscule réceptacle humain. Il se hâta de le transporter à la grotte. Il le déposa sur les vestiges du Bénitier Sacré et patienta.

Le corps cessa peu à peu de s'agiter, comme si l'infime parcelle de vitalité préservée durant des lustres, s'évanouissait depuis la section des cordons nourriciers. Prisonnière du cristal, l'âme se manifesta, comme si elle sentait la chair fraîche à investir. Elle tenta de forcer la matière sans succès.

Orion dégaina sa baguette, prêt à lancer un sort lorsque l'âme se scinda en sept couleurs de l'arc-en-ciel. Le rouge traversa le cristal transparent et le corps du petit être. Le bébé grimaça et fronça les sourcils. L'orange prit le même chemin et les traits du bambin s'adoucirent. Lorsque le jaune agit, la petite se mit à sourire. Le vert provoqua une souffrance, le bleu une frayeur. L'indigo passa avec un dégoût manifeste. Le violet provoqua un sentiment de plénitude, d'assurance, avec un soupçon d'air hautain.

La fillette ouvrit les yeux. Ses branchies filtrèrent l'eau. Elle émit des sons, du babillage bien enfantin. Il avait réussi à engendrer un être vivant, un bébé.

– Tu te nommeras Vega. Vega Miraculae Centuri, proclama-t-il.

Une main s'abattit sur son épaule. Il fit volte-face, sur le point de stupéfixer l'intrus. Il retint le sort informel juste à temps.

– Cassiopée !

– Orion !

Ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Puis, ils se dévisagèrent. Le temps avait fait son ouvrage et les sillons s'étaient multipliés, surtout chez Cassiopée dont le corps hôte accusait 75 printemps.

– Tu es vivante !

– Toi aussi !

– Tu n'as pas réussi, n'est-ce pas ? lâcha-t-il en montrant les ravages de la guerre.

– Pas comme tu l'espérais. Non, je n'ai rien pu faire pour stopper la guerre civile. La dictature, la révolte menée par les cinquante, l'usage de la Magie noire. Ils se sont entre-tués jusqu'au dernier.

– Mais toi ?

– En 1991, lorsque tu es venu me remettre le Déluminateur et le Retourneur de temps, je les ai cachés. Le Conseil m'espionnait. Quand ils ont appris ta venue, ils ont mis en place des mesures supplémentaires.

– Le sortilège sur ma présence.

– Oui. C'est comme cela qu'ils t'ont capturé. Quand je t'ai libéré, ils m'ont condamnée. J'ai dû fuir.

– Je comprends. Qu'as-tu fait durant ce temps ?

– C'est une longue histoire. Orion, il ne faut pas rester ici. C'est encore maléfique.

– D'accord. Je prends l'enfant.

– Non. Laisse cette chose. Elle n'est pas viable.

– Si ! C'est un bébé. Il mettra juste du temps à devenir adulte. Il restait une âme dans le bénitier.

– C'est impossible.

L'homme dégaina sa baguette magique et menaça :

– Toute vie mérite une attention ! Rien ne m'empêchera d'en prendre soin.

– Tu plaisantes ? fit-elle en mettant en avant son médaillon.

Il la stupéfixa avec une puissance insoupçonnée. Elle tomba à la renverse, groggy, incapable de réagir.

– Baguette en bois de vigne, cœur de plume de phénix. L'une des plus puissantes baguettes, hormis la baguette de sureau, relique de la Mort.

Elle ouvrit les yeux en grand, surprise.

– Yquem et moi sommes liés depuis notre rencontre. Elle peut se montrer très convaincante. Je le répète : tant que je vivrai, je prendrai soin de cet être abandonné.

Elle rendit les armes en clignotant des yeux.

– Enervatum.

– Ouch ! Tu n'y es pas allé de main morte. Je t'ai connu plus tendre.

– Cette vie a été particulièrement instructive. Je me suis aguerri et mêlé à quelques conflits. Cette baguette vient du plus grand fabricant en la matière. Il me manque beaucoup. Comme Alcyone.

– Bon… pour l'enfant, fais comme tu veux.

– Je vais l'emmener avec moi, en Angleterre. Je vais l'élever. Je suis sûr d'y parvenir.

– C'est entendu.

Avant de le laisser transfluider, elle ajouta :

– Je voudrais juste te montrer quelque chose avant. Cela prendra une heure ou deux. Tu pourras nourrir le… comment ?

– Bébé.

– Voilà.

Il prit l'enfant dans ses bras et l'enveloppa avec un morceau de sa cape qu'il agrandit par un sortilège basique. Il cala la fillette contre sa poitrine et tendit sa main libre à Cassiopée. Juste à l'instant où ils transfluidèrent, une voix cria « Non ! », un sifflement retentit et un passager clandestin fit le voyage en s'agrippant aux pans de la cape du sorcier.

Chapitre 15 : le pont

Orion barbotait dans des eaux chaudes. Il les croyait inconnues jusqu'à ce qu'il identifie la métropole gigantesque adossée à un super volcan. Naples, sa baie et le Vésuve. Cassiopée émergea à ses côtés. La fillette se mit à pleurer à chaudes larmes. Ses poumons découvraient l'air pour la première fois.

– Vas-y, Vega. Inspire et expire à fond. Oui. Comme ça. C'est bien, bravo. Voilà…

Vega se calma et se laissa bercer par le clapotis des vagues.

– Tu reconnais ? demanda son amie.

– Napoli. Pas si loin de notre chère Atlantide.

– Regarde dessous.

– Dessous ?

Il plongea la tête sous l'eau et découvrit une base sous-marine large d'au moins deux mille mètres et haute d'une centaine, construite sur le socle volcanique. Il n'en crut pas ses yeux. C'était un palais de verre !

– Incartable, sortilèges repousse-Moldus figurant des geysers d'eau bouillante.

– Mais…

– Je te fais visiter ?

– C'est toi qui… ?

– Bien sûr !

Elle plongea et il suivit. Le trio déploya ses branchies. Les mains et les pieds se recouvrirent de membranes. La progression fut rapide et ils se présentèrent à l'entrée de verre, gardée par deux hommes équipés de médaillons.

– Bonjour, Madame. Vous allez b… ? fit le premier homme.

– Mais… mais… vous… bégaya le second.

– Euh… faut-il… faire… un médaillon visiteur, Madame ? reprit le premier, décontenancé.

– Ce ne sera pas utile, John. Je crois que nous nous en passerons.

– Bien sûr, Madame. Monsieur, puis-je vous serrer la main ?

– Bien sûr.

Orion tendit la paume et le gardien l'enserra avec enthousiasme, voire dévotion. Il aurait vu la Reine d'Angleterre qu'il ne se serait pas comporté autrement. Envieux, son collègue trépignait. Il eut droit à son serrage de main, ce qui le transporta au septième ciel.

Une fois leur dose d'effusions avalée, ils laissèrent le couple et le bébé entrer dans le hall arboré, fleuri et ensoleillé.

– Mais comment as-tu pu… s'étonna le sorcier.

– Tu te rappelles de ta mine d'or sous-marine ?

– Ma mine ? Oui.

– Tu y es allé récemment ?

– Non. J'ai assez de lingots pour plusieurs vies. De plus, je gagne de l'argent dans le monde sorcier.

– Tu travailles ?

– Tout à fait ! Je soigne et vends des créatures magiques. Et… mais… qu'est-ce…

Ils croisèrent des sorciers qui suspendirent leur conversation et se mirent à murmurer :

– Le Sauveur.

– C'est Lui.

– Le Sauveur. Ici.

– Incroyable !

Orion se détourna et questionna Cassiopée. Elle leva le menton et l'enjoignit à suivre la direction indiquée. Un immense mur d'eau carré d'au moins quarante mètres de côté couvrait un pan de la base. Un visage animé s'y incrustait. Le sien, lorsqu'il avait vingt ans.

– Tu es célèbre. Autant qu'Harry Potter ou Albus Dumbledore.

– Mais comment ?

– Tellement de questions, hein ? Viens, asseyons-nous ici.

Elle désignait un coin canapés et fauteuils de cuir couleur cognac, invitant à la paresse. Elle fit apparaître des boissons et des petits fours. La base cachait des cuisines et du personnel chargé de nourrir la population dont les allées et venues laissaient entendre un nombre conséquent.

Orion lança un sort sur une bouteille de jus de fruits et l'embout devint tétine. Il la tendit à Vega. Affamée, elle se jeta sur la manne inespérée et se mit à téter goulûment.

Cassiopée entama ses révélations :

– Cette base existe depuis 1995.

– Quoi ?! manqua de s'étouffer Orion. Mais je t'ai remis le Déluminateur et le Retourneur de temps en 1991 et tu as été bannie ! Tu n'as pas pu accomplir tout ceci en quatre ans. Surtout seule.

– C'est vrai. Tu as tout à fait raison. J'ai passé une bonne partie de mon existence à poursuivre ton œuvre.

– Je ne comprends rien.

– Hum… Pourtant, tu as utilisé le Retourneur Nott. Cela devrait être l'évidence même. Non ? Bien. Je te raconte… Tu n'as été le seul à espionner le monde des sorciers de la surface.

– Toi aussi ?

– Pas de la façon que tu crois. Lorsque tu m'as remis les deux objets, j'ai dû fuir Amphigika aussitôt. J'ai emprunté un passage secret dangereux sous le Bénitier Sacré. Je me suis réfugié sur un petit îlot où j'ai construit ma vie autour d'une cabane. Tu m'avais parlé d'un monde sorcier secret à Londres alors, je m'y suis rendu. J'ai écouté, espionné durant trois années. J'ai aussi découvert le château où était implanté l'école des sorciers. Petit à petit, j'ai rassemblé des éléments. Mon exploit personnel consista à te suivre dans la Forêt Interdite en 1993.

Orion s'agita et trépigna sur son siège, comme un gamin. Vega avala le biberon de travers et régurgita.

– Je le savais ! J'avais senti une présence.

– Oui, je vous suivais. Toi, Harry et Hermione cherchant à changer leur passé. Je me suis approchée et ai murmuré un charme bénin sur le Retourneur que la jeune fille portait. Ce sort m'a révélé qui avait conçu ce magnifique objet, différent de mon Retourneur mais analogue. Il m'a permis de mettre la main sur un dénommé Saul Funestar.

– Le théoricien des Retourneurs de temps !

– Tout à fait. J'ai eu un peu moins de scrupules que toi sur l'ingérence dans leur monde.

– Ah…

– Oui. Un peu de Veritaserum et un Oubliette bien ciblé m'ont permis d'ensorceler le Retourneur de temps Nott. Mieux, le bonhomme m'a expliqué comment l'améliorer et le stabiliser.

Orion jubilait comme un enfant chez Honeydukes.

– Mais le Déluminateur m'a pris un temps infiniment plus long. Après tout, Albus Dumbledore, son inventeur, était décrit comme le plus grand sorcier de tous les temps. C'était bien en dessous de la vérité. Tout commença à sa mort.

Cassiopée vivait sur l'un des plus petits îlots des Slate Islands, au nord-ouest de l'Écosse. La cabane, longue de deux mètres et large d'un, acquise dans un magasin de bricolage moldu, devait servir à ranger des outils de jardinage. Après une végétalisation du toit, un encastrement dans le sol, l'adossement à un rocher et un sortilège d'extension, c'était devenu la demeure campagnarde la plus confortable du chapelet d'îles. En même temps, c'était la seule habitation.

Chaque matin, elle recevait la Gazette du Sorcier. En cette fin juin 1997, quand elle lut la nouvelle de la mort de Dumbledore, elle fut tentée d'utiliser le Retourneur Nott, d'aller stupéfixer la horde de Mangemorts ayant acculé le Directeur dans la tour d'astronomie, voire d'en envoyer quelques-uns ad patres. L'unique raison pour laquelle elle ne le fit pas, c'était la peur de changer le futur et la venue d'Orion en 2020. Quant à son ami, même armé de sa baguette, il se refusait à interagir avec le monde sorcier britannique. Il avait ses raisons, elle les respectait.

La mort de Dumbledore lui posait un problème de taille. Le Déluminateur vierge transmis par Orion ne fonctionnait pas. Malgré tous ses efforts pour l'ensorceler, elle n'avait pas avancé d'un pouce.

Elle lut et relut la une du quotidien. Une cérémonie était prévue et Dumbledore serait inhumé sur place. Serait-il enterré avec le Déluminateur original ? Elle connaissait la réponse : non. Orion en avait fait une copie en 2020, pas avant. Le précieux objet était ailleurs. Dans le bureau de Dumbledore ? Pour que son successeur puisse s'en servir ? Peu probable. Seuls Orion et Dumbledore lui-même connaissaient l'importance de l'artefact. Son ami de longue date avait été témoin d'une scène bouleversante, révélatrice, en lien avec les âmes.

Alors ? Où se trouvait l'original ? Existait-il un plan ? Une recette ? Des indications hors de l'esprit de Dumbledore ? Il n'était pas homme à accorder sa confiance à n'importe qui.

Elle rassembla ses connaissances sur le directeur de Poudlard. Depuis des années, il s'appuyait sur Minerva McGonagall, la directrice de la maison Gryffondor qui fut aussi la sienne autrefois. Mais rien n'indiquait que leur relation amicale suffisait à confier un lourd secret. Autrefois, il avait ouvert son cœur à Gellert Grindelwald et il en avait payé le prix fort. Il se fiait à Harry Potter mais agissait avec ce jeune garçon comme un mentor, pas comme avec le dépositaire d'un mystère épais. Hagrid, le garde-chasse ? Oui, le demi-géant aurait donné sa vie pour le directeur de Poudlard mais l'inverse était-il vrai ? Pas certain, vu comment Voldemort, le mage noir, dissimulé sous le turban du professeur Quirell, avait manipulé le Gardien des Clefs et des Lieux. Un saut temporel à cette année 1992 avait suffi à la convaincre de la fiabilité relative d'Hagrid après un seau de whisky Pur Feu.

Qui restait-il ? Abelforth ? Ridicule. Les rapports tendus entre les frères étaient légendaires.

Sans éclair de génie, elle transfluida jusqu'au lac noir. L'hommage était sur le point de débuter. Invisible, Cassiopée ne risquait rien des humains. Orion, tout aussi transparent qu'elle, était en mesure de ressentir sa présence. Elle mit de la distance entre les participants, l'observateur secret et elle. Elle s'infiltra dans le château et commanda à son médaillon de lui envoyer le Déluminateur original. Rien ne se passa, comme redouté. Elle fila jusqu'à la statue menant au bureau de Dumbledore.

– Appare vestigium, murmura-t-elle.

Une trace d'activité magique récente apparut sur le mur. Elle misa sur la consignation du mot de passe avec une écriture invisible et prononça :

– Revelio. Aparecium.

Le mot de passe devint lisible. Certains élèves à la mémoire faillible usaient de ce stratagème.

– Éclairs au caramel.

La statue pivota sur elle-même et Cassiopée prit pied sur les marches de l'escalier dévoilé. Elle se laissa hisser jusqu'au palier.

– Hominum revelio.

Pas d'activité humaine. Elle pénétra dans le bureau qu'elle jugea, d'emblée, extraordinaire. Elle ne perdit pas une seconde et arpenta chaque mètre carré, quadrilla, fouilla. Une coupe large, posée sur l'étagère d'une armoire aux portes ajourées comme un moucharabieh, attira son attention. De jolis filaments bleus s'ébattaient dans un liquide animé. Elle écarta les battants et l'étagère coulissa dans sa direction. Elle effleura la surface et elle se retrouva propulsée dans une tranche de vie d'Albus Dumbledore. L'instant datait de quelques semaines ou mois, tout au plus. Une entrevue entre lui et Severus Rogue à propos du mal qui rongeait sa main. Le directeur de Serpentard soignait le directeur de Poudlard et quelque temps après, il l'assassinait d'un sort impardonnable ? Cela n'avait pas de sens.

Elle retira sa main. Il y avait des centaines de pensées. Elle cogita quelques secondes avant de se lancer dans une tâche titanesque :

« Stocker la recette pour ensorceler le Déluminateur dans ce recueil de pensées, pourquoi pas ! Mais si j'y accède sans restriction, n'importe qui peut en faire autant. Un autre professeur, un élève sans surveillance. Cet objet est pratique mais ce n'est pas destiné à recueillir des secrets. Alors, soit il a créé l'objet sans rien noter, soit c'était un coup de chance non reproductible, soit un détail m'échappe. En attendant, un petit sortilège ne fera pas de mal. »

Elle extirpa une pensée vierge et la manipula pour qu'elle traque le Déluminateur à travers les centaines de souvenirs. Ce qui lui prendrait des jours, ne prendrait pas plus de quelques minutes à sa missionnaire chercheuse.

Le temps que son tour de passe-passe aboutisse, elle se rapprocha de la fenêtre et observa la cérémonie. Elle était assez éloignée. Elle tourna la tête vers le bureau de Dumbledore et avisa une magnifique lunette astronomique sur trépied. Elle déplaça l'instrument près de l'ouverture, mit son œil dans la lorgnette, fit la mise au point et passa l'assistance au crible. Toute l'école était présente, à de nombreux Serpentards près. Le Ministère de la Magie était représenté en masse et même des créatures magiques s'étaient rapprochées. Il y avait des familles, des anciens élèves, beaucoup de jeunes gens. Peu de personnes de l'âge de Dumbledore avaient survécu à la première guerre menée par Voldemort et ses Mangemorts.

Assis sur un fauteuil confortable, un vieil homme, harassé par le poids des ans, paraissait crouler sous le chagrin. Il avait l'air d'un centenaire. Elle zooma sur le visage de l'inconnu. Des rides profondes sillonnaient sa peau mais ses yeux pétillants trahissaient un esprit toujours alerte. Cassiopée lui trouva un air familier.

Il baissa le menton et marmonna quelque chose. Elle dézooma de façon à cadrer sur son buste. Une brindille sortit de l'intérieur de sa veste et parut vouloir faire une promenade improvisée.

« Qu'est-ce que… un Botruc ! C'est mignon ! J'en ai déjà vu dans le livre des Animaux fantastiques de Norbert… Mais… Bon sang ! C'est lui ! Dragonneau ! Le magizoologiste ! L'homme de confiance… de Dumbledore ! »

Elle replia la lunette astronomique et la remit à sa place. Comme redouté, la pensée vierge revint au médaillon, bredouille. Elle repoussa la Pensine dans l'armoire, ignorant le nom de l'objet.

« Norbert Dragonneau. Voyons… il est bien plus jeune que Dumbledore mais le directeur pourrait avoir mis au point le Déluminateur à l'époque où le magizoologiste œuvrait pour son professeur. Il pourrait avoir confié son secret à Dragonneau. »

Cassiopée quitta le bureau et se rendit à l'extérieur sans jamais cesser de conserver sa transparence. Elle patienta jusqu'à la fin de l'émouvante célébration et de la pose de la stèle en marbre blanc. Lorsque tout fut achevé, elle suivit Norbert et une vieille femme qui l'accompagnait jusqu'au village de Pré-au-lard. Là, le vieux couple prit une cheminée publique pour se rendre à la « Résidence Norbert Dragonneau dans le Dorset ». Cassiopée se rendit à la Poste, réclama de quoi écrire et envoya une demande de rendez-vous à Norbert Dragonneau. Elle souhaitait faire les choses avec délicatesse et diplomatie. Elle espérait un retour rapide.

Quelques jours s'écoulèrent avant qu'un hibou ne dépose la réponse tant attendue. Norbert lui indiquait la cheminée publique la plus proche de sa chaumière sise à Lulworth Cove. Le jour et l'heure dite, elle emprunta le réseau de cheminées, parvint au domicile et agita le heurtoir. Un jeune garçon vint ouvrir la porte.

– Bonjour, fit Cassiopée. J'ai rendez-vous avec monsieur Dragonneau.

– Papi ! C'est pour toi. Entrez, Madame.

– Merci.

Elle s'avança dans le couloir. De nombreuses photos animées couvraient les murs, authentiques souvenirs des aventures du propriétaire de la bâtisse.

Elle fut introduite dans un salon débordant de plantes vertes et fleuries, d'animaux, d'insectes. Il y avait même un bassin d'eau limpide où barbotaient poissons, tritons, grenouilles et tortues. Une atmosphère de sérénité tropicale se dégageait de la pièce. Tina avait préparé du thé et se tenait debout, près de son mari.

– Bonjour, madame Cassini.

– Bonjour à vous deux.

– J'ai reçu votre hibou et j'avoue avoir été intrigué par votre déclaration.

Il reprit le parchemin, chaussa ses lunettes et lut :

– « J'ai un objet magique en panne. Vous seul pouvez le réparer. » Très intrigant.

– Le voici.

Elle déballa un tissu protecteur et dévoila le Déluminateur.

– Savez-vous ce que c'est ?

– Oui. C'est un… un… un…

– Chéri ? Que se passe-t-il ? Tu as oublié ce que c'est ?

– Non. Je ne peux juste pas en parler, ni prononcer son nom.

– Sortilège Fidelitas, doublé d'un sort de Langue-de-Plomb, conclut Cassiopée.

– À mon insu ? s'étonna Norbert.

– Dumbledore ! s'écrièrent-ils en même temps.

– S'il a lancé un Fidelitas, faisant de moi le Gardien de son Secret, c'est qu'il avait des raisons de le faire. Autant de précautions pour un objet dont l'unique fonction serait d'absorber la lumière et de la restituer, cela paraît excessif. Cependant, ayant connu cet homme avec autant de facettes, il devait dissimuler un secret.

– Oui. Je pense que cet objet possède un pouvoir plus étendu. Une capacité à capter les âmes, à les purifier et à les restituer.

– Ce serait prodigieux et diabolique. Une raison suffisante pour que la formule destinée à l'ensorceler, soit prisonnière de mon âme. N'ayant jamais révélé ce secret à quiconque, il mourra avec ma disparition.

– Je comprends, monsieur Dragonneau. Je sais que vous êtes un immense magizoologiste et attaché à la préservation des espèces.

Il opina du chef.

– Ce Déluminateur pourrait sauver une espèce en voie de disparition.

– Laquelle ?

– La mienne.

Le couple Dragonneau sourit. Cassiopée s'attendait à cette réaction. Elle se leva, se dirigea vers le bassin et y entra entièrement vêtue.

– Madame ! fit Norbert. Madame… ?

Il se leva, intrigué. Il s'approcha, retira ses lunettes de lecture et observa. Les mains de Cassiopée étaient palmées alors qu'aucune membrane ne reliait ses doigts une minute plus tôt. Le plus fou, c'était sa respiration. Des branchies. Naturellement, il songea à la branchiflore, mais il ne l'avait pas vue absorber quoi que ce soit. Les effets de la branchiflore duraient une bonne heure. Or, en remontant à la surface et en s'extirpant du bassin, toutes les caractéristiques amphibies s'évanouirent.

Elle était trempée et le sol carrelé tout autant. Cassiopée absorba toute l'eau et plus une goutte ne perla.

– Nous sommes un peuple de sorciers de la défunte Atlantide. Nous avons vécu durant des millénaires jusqu'à ce que la dégénérescence débute au début du 20e siècle et s'accélère depuis quelques années.

– Mais tout ceci pourrait être de la Magie, tout simplement, fit le magizoologiste sans être convaincu de ses assertions.

– Et ça ?

Elle devint transparente, quasiment invisible.

– Me voyez-vous ?

– Non.

– M'avez-vous vu endosser une cape d'invisibilité ?

– Non.

Elle reprit sa teinte.

– Nous contrôlons l'eau. Vous, sorciers de la Surface, vous transplanez pour vous déplacer sur des distances raisonnables. Nous, Amphigikiens, nous transfluidons dans l'eau mais… nous n'avons pas de limites de distance. Je peux être en Australie en trois minutes.

– C'est stupéfiant. Je n'imaginais pas… vraiment stupéfiant. L'objet, que fera-t-il ? Comment peut-il vous préserver ? En captant votre âme, en nettoyant et en la remettant en place ? Ne mourez-vous pas à ce moment ?

– C'est précisément à la mort que nous recueillons l'âme dans un bénitier marin. Nous la réinjectons dans un nouvel hôte vierge. Jusqu'à présent, la caractéristique sorcière perdurait. Mais depuis cent ans, ce ne sont que des Cracmols stériles.

– Je comprends. Oui. Tina, un parchemin, s'il te plaît.

Sa femme lui apporta de quoi écrire. Il trempa la plume et remplit tout un parchemin, recto-verso. Il lui tendit le manuscrit avec un large sourire.

– Vous voici Gardienne du Secret, madame Cassini.

– Merci pour votre confiance, monsieur Dragonneau.

– Non, c'est moi qui vous remercie pour ce cadeau pour mes cent ans. Une nouvelle espèce devant moi, maintenant. Quelle merveille !

– Oh…

– Je vous souhaite de réussir à sauver les vôtres.

– Je ferai tout pour y parvenir.

Lorsque Cassiopée les avait quittés, après le thé et les scones, elle était loin d'imaginer que son peuple s'était autodétruit. Mais sa tâche n'était pas achevée pour autant.

Orion n'en croyait pas ses oreilles. Cassiopée avait osé révéler l'existence des Amphigikiens alors qu'il avait toujours écarté cette idée. Néanmoins, en 1997, le peuple en question avait disparu. C'est ce que Cassiopée avait découvert à Amphigika dès qu'elle avait ensorcelé le Déluminateur.

– Ils ont disparu si vite ?

– Oui, Orion. La magie noire les a contaminés, pervertis.

– Le médaillon noir ?

– Comment savoir ? Il a disparu.

– Mais qu'as-tu fait, après ? Je ne comprends pas. Cette base, ces gens ici que je vois.

– J'y viens. Nous étions en 1997. Je décidai alors de changer de mission puisque notre patrie était morte. Je vidai alors ta mine d'or et utilisai cette fabuleuse somme pour construire ce nouveau sanctuaire sous-marin. Au passage, je fabriquai un autre Déluminateur. Bien plus grand. Je me rappelai en effet tes paroles, mot pour mot. « L'arcade au Département des Mystères. C'est là que je vais mourir… Adieu ! » Tu te souviens ?

– Oui.

– Cette phrase m'a obsédé durant des mois, des années. J'avais échafaudé une théorie folle. En 2007, lorsque la construction de la base fut achevée, j'entrepris un voyage temporel vers le danger.

Ce matin de juin 2007, Cassiopée se rendit à Londres, à la cabine téléphonique dévolue aux visiteurs du Ministère de la Magie. Elle contrôla les allées et venues des Moldus. Tout était tranquille. Elle se saisit de son Retourneur de temps stabilisé et le programma pour qu'il aille plus loin qu'il n'avait jamais été. Le 16 juin 1944, en pleine Seconde Guerre Mondiale des Moldus. Elle n'avait pas retenu cette date au hasard.

Ce jour-là, plus de deux cents V1 allemands s'étaient écrasés sur la capitale et l'avaient mise à feu et à sang, jour et nuit.

Le déplacement temporel débuta et la secoua plus qu'à l'accoutumée. Même si l'appareil était amélioré et sécurisé, la manœuvre n'avait rien d'une promenade. Lorsque le voyage fut accompli, elle fut accueillie par une explosion assez proche. La cabine téléphonique était éventrée et le massacre ne datait pas de la veille. Une fumée âcre appesantissait l'atmosphère. Une odeur de mort se mêlait à l'air vicié. Cris, hurlements, sirènes de pompiers. L'enfer.

Elle avisa le socle de la cabine. Il y avait un passage béant pour descendre mais le sortilège repousse-Moldus était toujours actif. Les Londoniens ne voyaient qu'un tas de gravats comme les autres.

Cassiopée se glissa dans l'anfractuosité en prenant garde à ne pas se blesser et se contenta d'user de lévitation pour descendre. Arrivée à destination, elle se fit discrète et se mêla à la foule. Le Ministère ressemblait à une ruche à l'activité maximale, rythmée par les bombardements de surface qui ébranlaient les fondations, en dépit des puissants sortilèges de protection.

Le Ministère de 1944 ne ressemblait pas vraiment à celui de 2020. Il y avait de nombreuses fontaines, beaucoup moins de cheminées mais beaucoup plus de saletés. Des fientes de hiboux partout, des déchets alimentaires, une totale absence d'informations et de points de contrôle. Comme si la guerre mondiale avait moins de poids sur la sécurité que les luttes contre Voldemort.

Cassiopée profita du chaos provoqué par une explosion violente qui détruisit une cheminée. Une brigade se rua sur les décombres pour réparer les dégâts. L'Amphigikienne se faufila jusqu'aux ascenseurs. Elle parcourut la liste des boutons d'étage.

« Département des Mystères : niveau 9. »

La cabine s'enfonça dans les tréfonds du Ministère, prise de soubresauts causés par les explosions de bombes volantes. Elle arriva à bon port dans l'espace le plus profond, le plus silencieux et le plus lugubre de la place enterrée. Elle prit le couloir en face. Il la conduisit jusqu'à une porte noire. Elle l'ouvrit, s'introduisit dans la pièce et referma la porte. La pièce tourna sur elle-même.

« Orion n'avait pas mentionné ce point. »

Elle ouvrit une porte mais la description ne correspondait pas. Elle tenta sa chance avec une autre ouverture. À chaque essai, la pièce entrait en mouvement. Lorsqu'elle tomba sur l'espace rectangulaire avec l'arcade, elle reconnut le lieu décrit par son ami. Elle dévala les marches et s'approcha de l'arche de pierre.

« Pourquoi Orion devait-il mourir dans ce lieu ? Qu'est-ce que c'est ? Pourquoi y a-t-il des… voix… ? »

Cassiopée usa du médaillon pour décoder ces paroles. Celles de défunts. C'était un portail ou un pont pour le monde des morts. Un aller simple. Mais pourquoi des âmes demeuraient-elles bloquées dans cet interstice ? Était-ce une zone de transit ? Restait-on coincé ici ad vitam æternam ou pouvait-on choisir d'aller plus loin ?

Elle se concentra et distingua une quarantaine de voix différentes. Pas plus. Depuis la fondation de l'arcade ? C'était infime. Que représentait ce lieu ? Une arène ? Une potence ?

« Si mon hypothèse est vraie, je le saurai vite. »

Elle fit face à la construction, dévoila son médaillon et prononça une longue formule concoctée pour l'occasion.

– Aperi salveo pontem animae solem. Doraskey.

L'amulette avala la moindre parcelle de magie contenue dans son âme et la restitua dans un faisceau doré qui engloutit l'arche. Désormais, tout passage déclencherait un autre choix.

Elle rebroussa chemin, remonta au premier niveau, avisa une fontaine fonctionnelle et fit un plongeon pour transfluider à l'extérieur. Elle se retrouva dans la Tamise. Un missile allemand fonçait droit sur elle lorsqu'elle ordonna au Retourneur Nott de l'arracher à 1944 et de la ramener à son point de départ en 2007.

Orion ne comprenait toujours pas le fin mot de l'histoire. Elle avait remonté le temps pour un sort jeté à l'arche ? C'était tout ?

– J'ai dû manquer une partie de tes explications. Tu as achevé la base en 2007 mais elle est opérationnelle depuis 1995. C'est contradictoire.

– Oui… et non. Te souviens-tu de ton arrivée en 1991 ?

– Laquelle ?

– Celle avec les objets magiques.

– Oui.

– Tu te souviens du tourbillon où tu as fait tomber le Déluminateur et le Retourneur de temps ?

– Bien sûr.

– J'ai provoqué cet incident.

– Quoi ? Comment ?

– Après mon action en 1944, je suis reparti en 1991. À l'instant où tu arrivais près d'Amphigika. Je t'ai lancé un puissant Ventus qui t'a déséquilibré. Dans la confusion, j'ai échangé tes copies sans magie avec mes objets achevés et opérationnels. Tu ne t'es douté de rien et tu m'as remis un Déluminateur ainsi qu'un Retourneur, fonctionnels. Après ton départ et ma fuite, j'ai compris que je t'avais berné et que j'avais gagné du temps. J'ai pu éviter toutes mes erreurs, mes pertes de temps et mener le projet en quatre années seulement. Alors, tout a été en place en septembre 1995. La première collecte d'âme a eu lieu en 1996.

– Une collecte ? Tu… as… installé… un pont entre le voile de la mort et le Déluminateur ? Tu as récolté des âmes sorcières humaines ?

– Oui.

Orion en eut le souffle coupé. C'était au-delà de ses rêves les plus fous. Dans cette base, quelque part, une Écloserie était alimentée par une pompe à âme. Des sorciers hybrides vivaient une renaissance. Elle l'incita à en découvrir davantage.

– Viens avec moi !

Il accepta, colla une Vega endormie contre sa poitrine et suivit sans mot dire. Ils franchirent un sas et entrèrent dans une pièce aussi large qu'un auditorium.

– Voici la Salle d'Alerte et d'Information.

En dépit de ses respectables dimensions, la place était encombrée d'instruments et de personnel. Orion reconnut un Scrutoscope, mais il n'en avait jamais vu un de la taille d'un Troll des montagnes. Même chose pour la Glace à l'Ennemi, haute comme les buts d'un terrain de Quidditch. La pièce maîtresse, c'était une horloge démesurée avec toutes les figures importantes des différents gouvernements sorciers. Chaque graduation représentait un statut ou un lieu de résidence plausible.

« Comme l'horloge des Weasley ! » songea-t-il en se remémorant son intrusion dans leur domicile, en 1997.

Le plus fou, c'était le mur d'eau où des opérateurs projetaient des filaments bleus pour les afficher en clair.

– Une Pensine titanesque ! s'ébahit-il.

– Exact ! Regarde par là.

Juste à côté, des loupes ensorcelées parcouraient les moindres lignes des quotidiens sorciers ou moldus et stockaient le produit de leurs lectures dans la Pensine. Les contrôleurs filtraient et restituaient à la demande.

– C'est prodigieux !

Elle le tira par la manche et le mena à un laboratoire annexe. Deux hommes discutaient autour d'un médaillon rouge. Orion défaillit lorsqu'il capta leur échange.

– Du poil de Gumiho ? Le renard à neuf queues, la quintessence de la ruse ? C'est bien une idée de Serpentard tordu, ça !

– Ah parce que le cheveu de Sylphide, c'est pas du Serdaigle tout craché ? Un cœur bien tranquille, pépère, pour créer des petites compositions florales.

– Tssss… Toujours dans l'exagération.

« Serdaigle ? Serpentard ? » jubila Orion, entrevoyant une explication rationnelle.

Les deux hommes interrompirent leur débat passionné sur la composition d'une amulette et affichèrent des mines stupéfaites.

– C'est… c'est… fit le premier.

– Oui ! Le Sauveur ! Notre ancien client !

« Client ? »

Ils se précipitèrent sur lui et le prirent dans leurs bras.

– C'est moi ! Florian Fortarôme ! Le vendeur de glaces du Chemin de Traverse.

– Moi, je suis Trudeau. Trudeau Quill.

– Le spécialiste des plumes et des encres, reconnut Orion. Comment ? fit-il en se tournant vers Cassiopée.

Elle sourit. Deux autres hommes entrèrent dans l'atelier de fabrication. Ils étaient vêtus de noir, de pied en cap.

– Orion, je te présente l'agent H alias Hercule Van Betavende.

– Enchanté, fit l'Amphigikien.

– Très honoré, cher ami, répondit l'hybride de taille modeste et d'embonpoint généreux. C'est merveilleux de rencontrer l'homme par qui tout est arrivé. J'espère que vous nous conterez vos pérégrinations.

– Euh… oui…

– Voici l'agent S. Le tout premier hybride venu à mes côtés, il y a 25 ans déjà.

– Bonjour Agent S.

– Bonjour Orion. Merci pour tout.

Le timbre de voix de l'agent S était inconnu. Mais son tempo calme, assuré ne l'était pas. Il se dégageait une aura particulière de l'homme aux cheveux longs et ondulés. Comme si son âme était à nu aux yeux d'Orion.

Lentement, l'explication s'imposa à lui. Le seul être dont il avait vu l'âme. Il sut qui il était et quels mots seraient adéquats.

– Ce fut un plaisir de veiller sur ton filleul depuis son arrivée au 4 Privet Drive. J'ai pleuré ta mort, Sirius Black.

L'homme sourit. Ce sourire à peine visible sur la bouche mais tellement sincère dans le regard.

– Harry Potter. Le Survivant. Comment va-t-il ?

– Il va bien. Il serait heureux de te savoir en vie.

– C'est impossible. C'est la règle, coupa Cassiopée. L'anonymat est notre protection. Nous n'existons pas. Nous ne sommes qu'une rumeur.

– Qui ?

– Nous, les Wizards In Black, précisa Hercule.

– Les Wizards In…

Tout à coup, une alarme retentit dans le quartier général. Les six personnages se précipitèrent dans la salle de surveillance. Juste à temps pour voir une aiguille avec une photo animée se déplacer sur la mention :

« En danger de mort »

Hermione Granger était sur le point de mourir.

Table des matières

Chapitre 1 : le bâton d'argent 5

Chapitre 2 : une étrange visite 13

Chapitre 3 : la filature 25

Chapitre 4 : un train d'enfer 41

Chapitre 5 : un monde ensorcelant 57

Chapitre 6 : la prophétie 71

Chapitre 7 : un espionnage fructueux 83

Chapitre 8 : le voyageur 95

Chapitre 9 : le Conseil d'Amphigika 105

Chapitre 10 : le fugitif 117

Chapitre 11 : les temps obscurs 133

Chapitre 12 : la preuve 145

Chapitre 13 : la substitution des objets magiques 159

Chapitre 14 : l'enfant maudit 177

Chapitre 15 : le pont 191

1 Révèle ton passage.