Éric VINCENT
BEAUXBÂTONS
1917
© Éric VINCENT. 2023.
Fanfiction, d'après l'œuvre Harry Potter, de .
Cet écrit ne peut pas être soumis à la vente.
Sortilège 1 : la lettre farceuseLes élèves se tenaient en rangs, deux par deux, au garde-à-vous. Avec leurs uniformes bleu marine et noirs, ils semblaient tous issus du même moule. Un quarantenaire à l'allure de croque-mort pénétra dans le couloir où une ligne de patères supportait des vêtements aux coloris sombres et à l'usure variée. Fine moustache, cheveux ébène, lisses, coiffés en arrière, œil enténébré derrière ses lunettes de métal argenté, le personnage élancé imposait le respect absolu.
Monsieur Van Den Brück remonta la file d'écoliers, stoppa, exécuta un demi-tour militaire et contrôla l'alignement. Satisfait, il ordonna :
– Allez-y. Chacun à sa place.
L'entrée se fit dans un silence monacal. En moins de trente secondes, tous les garçons furent en place, debout à côté de leurs chaises. L'instituteur ferma la porte, posa sa sacoche sur le bureau et fixa l'assistance. Il lâcha :
– Bonjour.
– Bonjour, monsieur Van Den Brück ! répondirent les chérubins en chœur.
– Asseyez-vous.
La consigne fut observée en soulevant les chaises, sans un bruit. Si l'un d'eux avait dérogé aux usages, il aurait écopé de quelques coups de règle sur les doigts.
L'adulte s'assit derrière son perchoir, scruta les visages en un éclair, ouvrit le livret de présence, trempa sa plume dans l'encrier et griffonna en date du 22 janvier 1917 :
« Aucune absence. »
En pleine guerre mondiale, sous le joug de l'occupant allemand, c'était un petit miracle.
Il mâchouilla ses lèvres, passa sa langue sur ses dents et émit un bruit de succion. Puis, il entama son discours du lundi :
– J'ai… corrigé… vos dictées.
Lorsque Charles Van Den Brück ponctuait chaque mot d'une pause, la suite s'annonçait compliquée. Plus il accentuait la temporisation, plus la catastrophe se dessinait.
– Je vous rappelle que les taches, pâtés et autres ratures vous coûtent un demi-point par unité. Le buvard sert à éviter ces saignées stériles dans la notation.
Il se tut, déglutit et renchérit, un brin agacé, avec une once d'ironie :
– Les vagues sont autorisées en mer du Nord, mais prohibées sur vos réalisations. De même que les pentes et les côtes délirantes, bonnes pour le Tour de France en vélocipède. Vos écrits doivent être droits, rectilignes, impeccables, dignes de gentlemen.
Il reprit son souffle et repartit à l'assaut pour le morceau de choix :
– Tous ces manquements ont coûté cher, mais l'hémorragie vient surtout du massacre pratiqué sur l'orthographe, la grammaire, les accords et la ponctuation. Ma déception est immense. Vous êtes au second trimestre de quatrième primaire et votre niveau de français n'excède pas celui d'une bande de babouins braillards la bouche pleine de bananes !
Il avait accéléré et hurlé sur la note finale de sa phrase. Les élèves tremblaient sur leurs sièges.
– Toutefois, parmi ces torchons, se trouve une pépite. Un seul élève a assez de petites cellules grises pour comprendre, apprendre et restituer ce que j'attends de vous tous.
Il s'approcha d'Hercule et tendit le feuillet noirci recto-verso.
– 20/20. Continuez comme cela !
– Merci, Maître.
Les mains aussi sèches que son front, le gamin prit sa copie et la posa sur son pupitre, l'air satisfait, sous le regard envieux de ses camarades. Il était calme, heureux de ramener une excellente note à Père et Mère, le jour de ses dix ans.
Hercule, fils de Gertha et Louis Van Betavende, propriétaires d'un manoir au cœur du centre historique de la Venise des Flandres, Bruges, était enfant unique et premier de sa classe. En vérité, c'était le meilleur élément de toute l'école, sauf dans les disciplines sportives dans lesquelles sa petitesse et son embonpoint le désavantageaient.
À la demande de l'instituteur, il sortit une feuille vierge, son encrier et une plume nettoyée. Les autres l'imitèrent.
– Afin de vous rétribuer à la hauteur de vos efforts, vous allez résoudre un problème de mathématiques.
Une vague de terreur se répandit dans l'assistance.
– En silence ! tonna Charles alors que son poing, abattu sur le mobilier, fit vibrer les vitres de la salle.
Il poursuivit sur sa lancée :
– Veuillez noter l'énoncé. Soit une baignoire dont la contenance ma-xi-ma-le est de 120 litres. Je la remplis d'eau au tiers. J'ai bien dit seulement un tiers. Je dispose d'un seau de 10 litres. Il faut trois minutes pour aller au puits, remplir le seau, le ramener et le vider dans la baignoire. Combien de temps faudra-t-il pour obtenir la quantité exigée sachant qu'à chaque trajet avec le récipient, je renverse deux litres.
Une main se leva aussitôt. C'était Hercule. Avant même de lui donner la parole, l'érudit précisa :
– Non, la baignoire ne fuit pas. La bonde est en place et étanche. La température de l'eau du puits est de 13 degrés, celle de la pièce est de 18 degrés, les mesures sont effectuées en Celsius, l'hygrométrie est normale, l'eau est ni acide, ni basique. Aucun phénomène extérieur ne vient perturber les contenants, le porteur ou sa mission. Satisfait, Van Betavende ?
– Oui, Maître.
– Allez-y ! Vous avez trente minutes.
Les cancres de la classe se dévisagèrent et mandatèrent le plus proche voisin du petit génie pour copier sur lui et faire circuler la moisson récoltée. Les plus courageux s'attelèrent à la tâche sans rechigner. Hercule traça les calculs sans même prendre le temps de réaliser un brouillon et de le vérifier. Cinq minutes plus tard, il retournait sa feuille séchée, tirée au cordeau et plongeait les tricheurs dans le désarroi.
Ce jour-là, la classe s'acheva par la venue de monsieur le Directeur, Dirk Deconninck. Il leur rappela que l'année prochaine serait décisive pour leur avenir et que les mauvaises notes, sanction logique d'un travail médiocre, hypothéqueraient leur devenir. Il fit un tour de classe durant lequel chaque garçon fut interrogé sur ses ambitions professionnelles.
Annoncer un métier sans justification ne fut pas du goût de l'instituteur : il exigea que la déclaration d'intention fut étayée par une motivation profonde – autre qu'une simple imitation d'un parent – et par la liste des moyens mis en œuvre pour atteindre le but. L'exercice généra des sourires polis, des sarcasmes, voire des scènes de mutisme logiques chez des garçonnets de neuf ans.
Quand le tour d'Hercule vint, un silence d'or envahit la classe.
– Je veux devenir enquêteur.
– Pour quelle raison ?
– La vérité, monsieur le Directeur. À mes yeux, rien ne compte plus que la vérité.
– Comment vous y prendrez-vous pour devenir un policier ?
– Pas un policier, Monsieur, corrigea l'enfant. Un enquêteur. Le travail. Toujours du travail basé sur l'observation et la rigueur. Pour résoudre des mystères que personne d'autre ne pourrait solutionner.
– Qu'est-ce qui pourrait empêcher votre réussite, Van Betavende ?
Hercule regarda de côté, se gratta le menton et prit quelques secondes pour réfléchir. Puis, droit dans les yeux du supérieur, il lança :
– Un génie du mal. Un ennemi suprême.
L'hilarité gagna l'assistance et le corps enseignant. Jusqu'à ce que la cloche secouée par l'intendant sonne la fin des cours.
Sur un signe de l'instituteur, les enfants se figèrent. Ils ouvrirent leur carnet de devoirs et y consignèrent les exercices à réaliser à la maison. L'occupation allemande ou les travaux des champs, au domicile, ne constitueraient en aucun cas un motif d'exemption.
Une fois la liste rédigée, ils rangèrent leurs affaires dans leurs cartables. Puis, suivant un rituel immuable, ils s'emparèrent de balais, d'éponges, de serpillières, de savon et briquèrent leur classe ainsi que les toilettes communes. C'est uniquement après avoir accompli leur part de tâches ménagères qu'ils furent autorisés à regagner leurs foyers.
Le trajet du jeune Van Betavende fut bref, car son école, l'institut Saint-Andreas, et son lieu d'habitation, se nichaient au cœur de Bruges. Une chance, car la neige tombait en abondance et les températures étaient glaciales. Il se présenta à la porte du manoir familial, souleva le heurtoir et le laissa retomber à trois reprises. Orby, l'elfe de maison, se précipita pour ouvrir.
– Bonjour, Maître Hercule.
– Bonjour, Orby.
– Avez-vous passé une bonne journée, Maître ?
– Excellente. J'ai ramené des notes qui donneront le sourire à Père et Mère.
Il s'avança dans le hall d'entrée et posa son épais manteau, ses moufles et son écharpe gorgés d'humidité su une chaise. Le serviteur s'en empara pour les mettre à sécher auprès d'un bon feu. Comme l'entrée était assez dépouillée, hormis deux tableaux d'ancêtres, un porte-manteau, une console avec un vase garni de roses et un miroir au tain passé, les voix étaient amplifiées et résonnaient.
Orby chuchota :
– Ils en auront besoin. Ils se sont montrés soucieux toute la journée, faisant les cent pas. J'ai dû nettoyer les parquets et les marbres plus qu'à l'accoutumée.
– Qu'ont-ils donc qui les tracasse à ce point ?
– C'est en rapport avec votre anniversaire et un certain courrier, fit Orby en lui adressant un clin d'œil.
Le garçon poussa un immense soupir et leva les yeux au ciel.
– Encore ces histoires ! Je n'ai aucun pouvoir magique, je n'en aurai jamais. Je n'ai que faire de ce monde abracadabrantesque. Désolé pour vous, Orby, si je parais offensant.
– M'offenser ? C'est impossible. Je suis au service des Van Betavende depuis soixante-dix ans. Rien ne m'a jamais offensé.
– Hum… Et si je vous offrais un vêtement ? Osa le garçon, certain d'engendrer une réponse exagérée.
Orby se jeta à ses pieds, se roula par terre, se prosterna, agité comme si la foudre était tombée sur ses oreilles démesurées.
– Pitié, Maître Hercule ! Pitié ! Pas ça ! Punissez-moi mais pas de vêtement, s'il vous plaît ! S'il-vous-plaît !
– Comme il vous plaira… En attendant, Cracmol je suis, Cracmol je reste.
Orby se remit sur ses jambes comme si rien n'était survenu et prit la défense de sa famille, tout en ménageant ses intérêts :
– Maître, vos parents sont des sorciers issus d'une longue lignée. Ils escomptent que leur fils unique perpétue l'arbre généalogique. C'est naturel, dans l'ordre des choses. Aussi immuable qu'un elfe au service d'une famille.
– Eh bien non ! enragea le garçon. Je me destine à une carrière d'enquêteur de police. Je préfère mourir plutôt que de jouer avec des chaudrons et des baguettes à débiter des sornettes ! Ma seule entorse sera de vous garder à mon service.
– Oh merci Monsieur Hercule, mais vos parents pourraient entendre et…
– Qu'ils entendent… raison, surtout !
Une voix mélodieuse, venue de l'étage, rompit le dialogue.
– Hercule ? Est-ce toi, mon chéri ?
– Oui, Mère. Je suis rentré de l'école. Le temps de prendre une collation et je me mets à mes devoirs.
– D'accord. Peux-tu t'arranger pour terminer pour 19h30 ? Une surprise t'attend.
– Je ferai de mon mieux, Mère. Je vous le promets.
– À tout à l'heure, lança-t-elle.
Le garçon suivit l'elfe jusqu'à la cuisine. Il grimpa sur une chaise confortable, déplia une serviette immaculée d'une taille déraisonnable, l'attacha autour de son cou et patienta.
Orby posa un coquetier, y plaça un œuf à la coque, posa une cuillère à café, une assiette avec un assortiment de rectangles de pains toastés et beurrés. Puis, il remit en main propre l'objet préféré d'Hercule : un toqueur.
Les yeux du gourmet pétillèrent. Il posa la coiffe sur la coquille, souleva la bille d'acier jusqu'à l'extrémité et la laissa retomber sur la cloche. Le haut de l'œuf se décoiffa sans qu'une parcelle de coquille ne reste attachée. Hercule sourit et remercia Orby d'un regard. Un adjectif unique sortit de leurs bouches respectives synchronisées :
– Parfait !
La chambre de l'écolier était immense. À droite, il y avait une armoire en chêne foncé et en face, un lit à baldaquin, de la même essence. La literie était si grande que l'enfant pouvait s'y allonger dans la largeur sans dépasser. Près de la fenêtre, il y avait un meuble hybride, croisement de commode, de secrétaire et de bureau. Devant, une chaise molletonnée trônait. Enfin, comme il se devait, une cheminée servait à chauffer la pièce. La flambée était douce. Orby y veillait.
Chaque soir, Hercule vidait son cartable en totalité, rangeait chaque outil, chaque accessoire à un emplacement dédié. Ensuite, il accomplissait chaque devoir donné par l'instituteur en utilisant les instruments adéquats qu'il remettait en place après utilisation. Il ne préparait jamais ses cahiers, ses manuels la veille. Il ne faisait pas preuve de procrastination, mais détestait voir la besace remplie à l'avance, traînant dans sa chambre, le cuir déformé. Le matin était divisé en tâches précises, minutées et sortir les affaires d'école en faisait partie.
Il vida et rangea, comme à son habitude. Puis, il secoua le contenant pour s'assurer qu'il était bien vide. Il se leva pour entreposer l'objet dans l'armoire, hors de sa vue. Il ne pouvait en être autrement sinon, sa présence le perturberait et l'empêcherait de faire fonctionner ses petites cellules grises de manière optimale.
Il tira la porte et découvrit un objet incongru. Une boîte aux lettres, haute d'un mètre, pied compris, peinte en vert, trônait sur le plancher de l'armoire. La clef était sur la serrure.
– Qu'est-ce que cela fiche ici ? C'est un coup de Père ou Mère ?
Une fois la surprise passée, il ouvrit un tiroir de la commode-bureau, trouva une paire de sous-gants en soie et l'enfila. Si la chose était piégée avec une machine infernale déclenchée par la chaleur de la peau, les gants l'en empêcheraient. Si un poison avait été déposé à la surface, il en serait préservé.
Il tourna la clef avec délicatesse et prudence. La boîte aux lettres s'ouvrit. Il jeta un œil : nulle diablerie sur le point de l'anéantir. Il découvrit une lettre sous enveloppe, scellée par un cachet. Il l'examina avec suspicion. Il prit la missive et lut au recto :
« Mr Hercule Van Betavende
2 Groeningestraat
Bruges
Belgique »
Il n'y avait nulle autre mention. Il la retourna et nota la forme du poinçon dans le cachet de cire. Deux baguettes croisées, surmontées de trois étoiles chacune. L'emblème de l'Académie de Beauxbâtons, l'école de magie.
– C'est… c'est… im… po… ssible ! bégaya-t-il, terrassé par l'émotion.
Il déposa la missive sur son bureau. Il prit un coupe-papier pour l'ouvrir mais se ravisa.
« Voyons, Van Betavende, réfléchis deux secondes ! Si cette lettre est authentique, qu'elle m'est destinée, par erreur bien sûr, mais qu'elle est magique, l'ouvrir pourrait sceller un pacte me liant à cette stupide école. Un sortilège… Par contre, si c'est un faux produit par Père ou Mère, destiné à briser mes convictions et servir leur dessein, je ne risque rien. À moins qu'ils aient eux-mêmes ensorcelé la lettre ! »
La solution et le traitement s'imposèrent. Il prit le tout et le jeta dans le feu de la cheminée. Il l'observa jusqu'à ce que la moindre de ses particules fut calcinée. À sa disparition succéda une sorte de chuintement teinté de frottement. L'étrange son provenait de l'armoire. Il jeta un œil à la boîte aux lettres béante. Une autre enveloppe s'y trouvait. Identique à la première.
Le petit Belge n'était jamais pris de court. La destruction appelant la régénération, il avait dissimulé le courrier sous une latte de parquet amovible. Il l'avait poussée avec le tisonnier, le plus loin possible sous le sol. Ensuite, comme la boîte postale ne disparaissait pas et qu'elle était trop lourde pour être déplacée, il l'avait habillée de bandelettes à la manière d'une momie. Hercule se passionnait pour l'Égypte ancienne et cette lubie n'incarnerait qu'une facétie de plus aux yeux de sa mère. Il ajouta de faux yeux de verre à sa composition afin de la rendre plus effrayante.
Satisfait du résultat obtenu, l'esprit rasséréné, il entama ses devoirs. Sa rapidité et sa précision firent des merveilles sa mémoire photographique fit le reste. Il acheva son travail bien avant le terme précisé par sa mère. Il posa ses manuels scolaires, retira son uniforme et le plia avec soin. Il choisit de lire un peu pour se détendre et avisa la nouvelle bien nommée « la lettre volée » d'Edgar Alan Poe, son auteur favori, l'inventeur du roman policier.
À la seconde où il posa la main sur la couverture, il se crut victime d'une hallucination. Dehors, sur les pavés, à bonne distance du réverbère, une silhouette encapuchonnée. Une femme, selon la finesse et la taille. Il frotta ses yeux et vérifia. Rien. La rue enneigée était sans la moindre âme. Aucune trace ou empreinte dans la poudreuse fraîche. Il avait eu la berlue.
Il s'installa sur le bord de son lit, approcha un chandelier et se plongea dans la lecture. Captivé, il perçut à peine l'horloge qui sonnait dix-neuf heures. Il reposa l'ouvrage à sa place et se rendit au cabinet de toilettes afin de présenter un profil impeccable à ses parents. Hors de question d'arriver négligé au repas du soir, celui de son anniversaire ou de toute autre journée de l'année.
À 19h30, il se présenta dans la salle à manger, vêtu d'une chemise blanche, d'un pantalon de laine noire, de ses souliers vernis à la perfection et de ses cheveux coiffés. Son père et sa mère l'attendaient, debout, dignes, près de la longue table. Un petit paquet cadeau était posé à côté de son assiette.
– Bonsoir, Père.
– Bonsoir, Hercule. Nous te souhaitons un très joyeux anniversaire. Dix ans, c'est très important.
– Merci, Père. Merci, Mère.
– Je pense que ton cadeau te plaira… commença Gertha.
– … mais nous devons aborder un point très important avant de fêter ta dixième année, coupa le mari.
– Ah… se raidit le garçon.
– Comme tu as toujours affirmé ne jamais avoir eu de magie en toi, nous avons considéré que tu étais un Cracmol. En conséquence, nous avons adressé un courrier à l'Académie Magique de Beauxbâtons, en France.
Hercule sentit une colère noire sourdre aux tréfonds de son âme. Il se contint pour que ses joues ne s'empourprent point. Il objecta :
– Vous…
– Je te prie de ne pas m'interrompre.
L'enfant se renfrogna.
– Nous avons reçu une réponse. Un refus.
L'espoir changea de camp.
– En effet, le directeur de l'école, monsieur Armand Fontebrune, affirme que tu es identifié comme un sorcier. Il a d'ailleurs pris la peine de t'écrire en personne pour te l'assurer.
– Vraiment ?
– Oui et tu le sais bien, jeune homme, coupa une voix féminine venue du salon attenant.
Une femme d'une élégance stupéfiante, vêtue de noir de pied en cap – hormis un emblème floral jaune – s'avança jusqu'à l'encadrement de la porte. Son visage était d'une grande beauté, ses traits harmonieux affichaient une proportion de mannequin de mode. Le plus stupéfiant demeurait son regard oscillant du lilas au mauve. Elle était impassible mais sa façon de dévisager laissait croire avec conviction qu'elle déchiffrait ses pensées.
– Qui êtes-vous, Madame ?
– Elvira Daphné Lucinda de Bazincourt, professeure de Maléfices, d'Enchantements et de Sortilèges, référente d'Urtica, l'un des trois Ordres de Beauxbâtons. Je suis aussi la directrice du club de duel qui inclut les disciplines de Legilimancie et d'Occlumancie.
Les yeux du jeune garçon faillirent sortir de leurs orbites. Comme il était certain de n'avoir aucun talent pour la magie, il avait pris l'habitude de fermer son esprit lorsque ses parents tentaient de lui inculquer les notions de base de LEUR monde.
Il parla posément :
– Je vous demande pardon ?!
– Il s'agit de l'art et la manière de lire les pensées et de s'en protéger. Pour simplifier, je prépare les élèves à se défendre.
– Oh…
– Et… mes talents dans ce domaine… me permettent d'affirmer que… tu as reçu la lettre, que… tu l'as brûlée sans en découvrir le contenu, car tu craignais un sortilège qui te lierait à l'Académie. Excellente déduction, bonne réaction !
Hercule esquissa un sourire.
– Tu as aussitôt reçu une autre lettre. C'est prévu. Tu l'as… dissimulée mais… je ne vois pas où. Tu parviens à… dans la salle de bain sous une pile de linges ? Hum… étrange… comme si tu imposais une image précise. Bien joué !
– Madame, j'ai effectivement reçu ce courrier mais c'est une erreur de vos services. Je n'ai pas de talent magique. De plus, je souhaite devenir enquêteur de police ou détective pour résoudre des mystères. Et si possible, j'aimerais récupérer l'espace de rangement dans l'armoire de ma chambre. Cela chamboule mon organisation.
Les parents assistaient à l'échange sans mot dire. Au bout de quelques instants, ils ressentirent l'embryon d'un affrontement. L'enfant campait sur ses positions.
– Hercule, sais-tu ce qu'est un Auror ?
– Non, Madame.
– Un Auror, c'est comme un policier. Je crois même que les Moldus les appellent « inspecteurs ». Parmi les attributions de l'Auror, il y a les affaires d'objets maléfiques, les trafics de produits interdits ou réglementés, les vols, l'usage des sortilèges noirs ou impardonnables, allant jusqu'au crime. Les Aurors collectent des preuves, établissent des dossiers et les présentent aux tribunaux compétents. Ils peuvent intervenir sur le terrain et procéder aux arrestations mais, en général, cette tâche dangereuse est assurée par les lanceurs de sorts d'élite de la Police Magique.
– Ah… C'est réservé aux sorciers les plus talentueux qui…
– Des talents à découvrir, coupa la professeure de Bazincourt. Tu n'es pas si différent des Né-Moldus qui débarquent dans notre établissement sans la moindre expérience.
Hercule chercha une réplique mais sa tactique défensive se fendilla face à la pédagogie et à l'expérience d'Elvira.
– Je n'ai jamais manifesté le moindre… il n'y a eu aucun… phénomène bizarre.
– Jamais été en colère, peut-être ? suggéra Elvira.
– Si, mais je sais me contrôler et ne pas me donner en spectacle, affirma-t-il.
– Nous vous le confirmons, ajouta le père tandis que sa femme approuvait d'un hochement de la tête.
– Alors, tu dois être exceptionnel, Hercule. Je ne crois pas avoir rencontré de jeune sorcier capable d'une telle maîtrise.
Elle marqua une pause, sortit une baguette tortueuse, à peine sculptée et déclama :
– Bien ! Passons aux choses sérieuses !
Elle agita son morceau de bois rustique et lança :
– Accio lettre de Beauxbâtons !
Un raffut épouvantable se produisit à l'étage. Plusieurs craquements secouèrent le parquet. Lorsqu'il céda, un son coupa l'air, la lettre se glissa sous la porte de la chambre et dévala l'escalier de marbre.
Dès qu'elle fut dans son champ visuel, elle ajouta :
– Wingardium Leviosa !
Le parchemin stoppa sa cavalcade et vint flotter au-dessus de la main libre de la professeure.
– Voici ta lettre. Ouvre-la, je te prie.
Elle dirigea la missive vers le garçon qui hésita. Il lorgna du côté de la table de la salle à manger et jeta son dévolu sur une serviette et un couteau à viande assez pointue.
– Faute de coupe-papier adéquat, cela devrait faire l'affaire.
Il prit le courrier sans le toucher avec ses doigts et le décacheta. Louis fut sur le point de perdre patience et de le prier d'en finir avec ces simagrées mais Elvira esquissa un geste pour interdire son intervention.
Le fils ne lut pas la lettre tout de suite. Il prit un verre qu'il retourna et posa sur l'écrit. La méthode déformait quelque peu le texte grossi, mais il était lisible. Elvira se contint pour ne pas dévoiler sa jubilation.
Le garçon observa l'entête. Il représentait un blason orné de deux baguettes dorées surmontées, chacune, de trois étoiles argentées. Les six astres à cinq branches se mirent à luire une fumerolle lumineuse et grise s'échappa. Elle demeura captive du verre à eau.
– Splendide, Hercule ! Tu as déjoué un piège.
L'enfant redressa la tête, fier de sa réussite et touché par le compliment. Il poursuivit l'examen. Il s'approcha du support et le huma. Il perçut une odeur florale qui lui rappela un séjour dans l'arrière-pays niçois, en compagnie de ses parents, juste avant la guerre. Pourquoi une lettre officielle était-elle parfumée ? Cette coutume n'était-elle pas réservée aux amoureux ?
Désarçonné, il recula et lut en silence :
« Cher monsieur Hercule Van Betavende,
Nous avons reçu cette dernière quinzaine une demande d'inscription à l'Académie Magique de Beauxbâtons de la part de vos parents, en tant qu'élève sans magie, issu de parents sorciers, communément appelé Cracmol.
Nous avons répondu par un refus, car votre nom figure sur le registre des nés-sorciers depuis le 22 janvier 1907, un grimoire infalsifiable et infaillible, conçu et ensorcelé par le premier directeur Ambelion Ballessaim en 1323. Le livre ne s'est jamais trompé.
Vous recevrez, comme les autres élèves, votre lettre d'admission durant les vacances d'été. Elle sera accompagnée de la liste des fournitures à acquérir dans les commerces du Quartier Magique de Paris.
Soyez assuré que vous recevrez le meilleur enseignement que vous puissiez concevoir et que vous atteindrez, à l'Académie, l'excellence.
Veuillez accepter, Monsieur, mes salutations les plus cordiales.
Armand Fontebrune, Directeur de l'Académie Magique de Beauxbâtons, Chevalier du Lys d'Or, Récipiendaire de la médaille de l'Ordre du Lac Bleu, Membre Honoraire de l'École de Mahoutokoro, Grand-Frère Éternel de Uagadou et Haut-Maître de la Loge des Réducteurs de Têtes. »
Le lecteur ne sut qu'en penser. Le document magique respirait l'authenticité. Il était écrit avec une encre bleue sur un parchemin et non sur du papier moldu. La sorcière présente possédait tous les attributs liés à sa nature et à sa fonction. Ses parents se muraient dans le silence, dans l'expectative. Son père, d'une nature autoritaire, assise par ses fonctions de banquier dans le monde non magique, héritier d'une famille fortunée, coutumier d'une exubérance modérée, n'était pas homme à se taire sans raison.
– Une lecture silencieuse, Hercule ? Pourquoi ?
– Notre instituteur insiste pour que les poésies soient toujours récitées en y mettant le ton, pour donner de la force au texte. Si on s'abstient de le prononcer, un mot ne blesse pas. C'est une lame émoussée.
– Un autre piège déjoué.
– Vraiment ?
– Si tu l'avais lu à haute et intelligible voix, tu aurais activé une potion pulvérisée sur la surface. Tu l'as sentie, n'est-ce pas ?
Le garçon ferma ses yeux et fouilla dans l'une de ses fabuleuses mémoires absolues. Sa capacité à stocker les informations olfactives était la plus stupéfiante.
– J'ai… perçu une plante que j'ai déjà respirée en vacances, près de la Méditerranée. Je ne saurais dire laquelle mais son allure générale est semblable à celle du lupin, avec une multitude de petites fleurs blanches en étoiles.
– L'asphodèle. Elle entre dans la composition de l'Amortentia.
– Qu'est-ce que c'est ?
– Un philtre d'amour. Modifié par notre spécialiste des potions, à Beauxbâtons. Cette recette t'aurait donné envie de nous donner ton accord. Sans réserve.
– On peut faire ça ?
– Oui et bien d'autres choses. Trois pièges et tu les as déjoués, contournés. Tu ferais un bon briseur de sorts.
Elle esquissa une moue songeuse et satisfaite. Puis, elle reprit, d'un ton plus solennel :
– La rentrée aura lieu le 17 septembre, jour de la Saint-Renaud. Il en est ainsi depuis des siècles. Comme l'a indiqué le directeur, tu recevras la convocation officielle avec la liste des fournitures scolaires. L'école se trouve en France, dans un lieu tenu secret, au cœur des Pyrénées. Il y a de nombreux cours différents dont certains très classiques, comme le français, les mathématiques, l'anglais, la botanique ou l'étude des animaux. Tu ne seras pas si dépaysé sauf peut-être par le relief montagneux. Nous comptons sur toi.
Le garçon demeura interdit. Comment pourrait-il s'en sortir dans ce monde ? S'il était brillant chez les Moldus mais solitaire, qu'adviendrait-il de lui chez les sorciers ? Les Cracmols étaient moqués dans la plupart des pays. L'Académie de Beauxbâtons les accueillait mais quelle était la réalité sur place ? Serait-il victime d'ostracisme ?
Il amorça un signe de tête en guise d'approbation. Elvira le salua, remercia ses parents pour leur accueil et tourna sur elle-même pour transplaner.
– Alors ? Tu ouvres ton cadeau, mon chéri ? clama sa mère pour réchauffer l'atmosphère.
Il s'exécuta sans conviction, déballa le paquet et découvrit un toqueur. L'outil idéal pour décalotter un œuf cuit à la coque sans mettre de la coquille partout. L'objet lui fit très plaisir, car c'était son mets favori. Il adorait le percer et râper une once de muscade ou de truffe dessus, voire déposer un ou deux filaments de safran.
– Merci, Mère. Merci, Père.
– Ce n'est pas un objet moldu, tu sais, Hercule, précisa Gertha. Il est différent de celui de notre cuisine.
– Il est magique ?
– Tout à fait. On place un œuf cru dans un coquetier, comme ceci, dit-elle, joignant le geste à la parole. Ensuite, on le recouvre avec la coiffe. La bille reste en bas. Au bout d'une dizaine de secondes, la coupole a cuit le blanc et le jaune à la perfection. Le temps nécessaire varie un peu en fonction de la taille de l'œuf. Lorsqu'il est prêt, la bille se met à tournoyer autour de l'axe. Il suffit de l'effleurer : elle s'élève et s'abaisse d'un coup sec. Tu n'as plus qu'à déguster.
Hercule fut ému jusqu'aux larmes et concéda :
– C'est le plus merveilleux cadeau de ma vie.
– Je le savais ! commenta Louis. Allez ! Passons à table ! Je meurs de faim !
L'enfant s'assit et conserva son cadeau à ses côtés. Orby amena une soupière sur la table. Il servit un velouté safrané de courges et de pétoncles, au fumet exquis.
Dehors, la neige tombait en flocons épais et lourds, donnant un air de Noël, étouffant les bruits de la ville. Le feu crépitait dans la cheminée. Plus personne ne parla d'école et la soirée fut agréable.
Sortilège 2 : le sondEur imprévuLa lettre d'admission était arrivée au domicile des Van Betavende. La liste des fournitures l'accompagnait. C'est la mort dans l'âme que le garçon s'était rendu avec ses parents à la Place Cachée, à Montmartre, le quartier magique de Paris pour y acheter la panoplie complète du parfait sorcier. Des livres, des parchemins vierges, des plumes, de l'encre, un chaudron, des ingrédients de base pour fabriquer des potions effrayantes – il avait jeté un regard au contenu de l'ouvrage référent et l'avait aussitôt refermé –, des gants de protection, des uniformes et une tenue de bal. Cette dernière était son unique source de fierté.
Tout s'était déroulé à merveille pour les parents jusqu'à la visite dans la boutique Cosme Acajor. Le vendeur de baguettes magiques, très expérimenté, avait mis la totalité de son stock dans les mains d'Hercule. Orme, sureau, vigne, lierre, avec n'importe quel cœur, du plus capricieux comme les cheveux de Vélanes aux plus guerriers comme des poils de Troll en passant par les raffinées et enjôleuses donations de sirènes, le spécialiste avait fait chou blanc. Aucune baguette n'avait ne serait-ce que frémi avec le jeune Belge.
L'enfant y avait vu la preuve flagrante de sa nature de Cracmol. Au comble du désespoir, Louis avait accueilli un conseil du vendeur sans envie de donner suite.
– La maison Ollivander, sur le Chemin de Traverse, à Londres. Monsieur Gervais Ollivander est un confrère de renom. Sa boutique existe depuis 382 avant Jésus-Christ et des sorciers du monde entier s'y rendent pour y acquérir une production de qualité.
– Vraiment ?
Le fabricant lui assura avec humilité que l'Anglais était le meilleur. Un comble pour un Français à la fierté exacerbée !
Le lendemain, Gertha avait commandé un Portoloin international. Elle et son fils avaient atterri dans une ruelle en retrait, dans la capitale britannique, non loin du Chaudron Baveur. À l'aide d'indications détaillées, ils avaient rejoint la taverne sorcière. Le tenancier, très serviable, s'était fait une joie de les guider jusqu'au mur d'accès au Chemin de Traverse.
Après une centaine de mètres parcourus, ils étaient parvenus au seuil de la minuscule boutique multiséculaire, à peine remarquable à côté de l'imposante banque Gringott's.
Gertha rassura son fils :
– Ne t'en fais pas. Tout va bien se passer.
Hercule haussa un sourcil noir, comme à chaque fois qu'une parole dénuée de logique était prononcée. Comment pouvait-elle connaître l'avenir à l'avance ?
Ils entrèrent. Une clochette invisible tinta. Le brouhaha issu de la rue fut étouffé. L'espace fut empli de calme et de sérénité, au grand plaisir du garçonnet.
Madame Van Betavende se présenta à un jeune homme trentenaire. Il s'agissait de Gervais Ollivander, le fabricant. Elle exposa le cas complexe de son enfant. Il l'écouta avec attention. La situation était inédite et la méthodologie ancestrale pour détecter la magie susceptible d'être remise en cause. Un précédent stupéfiant ou dangereux ?
Tandis que Gertha parlait, Hercule déambulait entre les meubles et les présentoirs.
– Ne t'éloigne pas, mon chéri.
– Oui, Mère.
– Il ne court aucun danger, assura le propriétaire. Tu peux aller voir l'atelier de fabrication, à l'arrière, si cela t'intéresse.
– Merci à vous, monsieur Ollivander.
Il s'enfonça dans l'arrière-boutique. Il découvrit les espaces menuiserie, dégrossissage, coupe, taille, affûtage, insertion de cœurs, finition, polissage, lustrage, mise en boîte, étiquetage. Tout était organisé, rangé, ordonné. Un plaisir visuel intense le gagna et il sourit jusqu'aux oreilles.
Il perçut un bruit, semblable à un clapotis. Il passa une porte et s'enfonça dans un couloir aveugle. Une lueur bleutée filtrait tout au bout. Au fur et à mesure de sa progression, la lumière se précisa et devint dansante. Il discerna plusieurs formes : un bassin sur pied d'où émanait cette source lumineuse et une forme humaine, juchée sur un marchepied. Un enfant, penché en avant, la tête dans le réceptacle.
Le Belge s'approcha et effleura l'épaule droite de l'inconnu. Il sursauta et sortit le visage de l'étrange matière liquide. C'était un garçon de huit ou neuf ans. Il avait de grands yeux bleus expressifs et perçants.
– Oh… je suis désolé si je vous ai effrayé, s'excusa Hercule dans un anglais parfait.
– Non, tout va bien.
– Je me présente. Hercule. Van Betavende. Je viens de Belgique.
– Garrick. Ollivander. Mon père tient la boutique.
– Enchanté. Que… que faisiez-vous ? Qu'est-ce que… c'est ?
L'objet, source d'interrogation, paraissait vivant et… bavard.
– C'est une Pensine. Elle est dans notre famille depuis des siècles.
– Et à quoi cela sert-il ?
– Les sorciers captent leurs pensées avec une baguette et les déposent dans la Pensine. Ensuite, ils peuvent les revoir autant de fois qu'ils veulent.
– Pour les apprendre par cœur ?
– Oui ou les repasser lorsqu'ils ne les comprennent pas tout de suite.
Hercule se mit sur la pointe des pieds et se pencha au-dessus. Les filaments blanc-bleu grouillaient. La Pensine regorgeait de milliers de scènes.
– Quel bel objet ! C'est fascinant ! C'est là où votre famille stocke son savoir-faire ?
– Juste la théorie. Il faut pratiquer, fabriquer pour devenir un maître des baguettes.
– Et vous en avez déjà réalisées ?
– Mon père m'a permis, une fois. Mais avant, il faut que j'aille à Poudlard.
– Poudlard ?
– Notre école de magie.
– Je suis inscrit à Beauxbâtons, en France. J'ai toutes mes fournitures sauf…
– … la baguette, je parie.
– Oui. Aucune ne m'a convenu en France. J'ai répété que j'étais un Cracmol mais personne ne me croit.
– As-tu reçu ta lettre ? J'attends la mienne avec impatience. Encore trois ans à espérer.
– Je l'ai reçue mais…
– Alors, tu es un sorcier.
Une voix féminine traversa les murs, amplifiée par un Sonorus.
– HERCULE !
– Désolé, je dois y aller. Merci pour vos explications, Garrick.
– Je t'en prie, Hercule.
Le Belge rejoignit sa mère et le commerçant. L'essayage débuta. Peu à peu, les rayons se vidèrent et les échecs s'accumulèrent. Aucune baguette ne se manifesta entre les mains du garçon. Même pas en négatif.
Le temps passa sous l'œil intrigué du petit Garrick, en embuscade. Il sentait de la magie dans leur hôte. Son flair était celui d'un Croup limier.
Le jeune Anglais eut une lueur dans les yeux et murmura :
– Et si… Oh… ce serait fantastique !
Il disparut quelques minutes et revint avec un minuscule coffret.
– Garrick.
– Hercule.
– Je vois que vous avez fait connaissance, se réjouit Gervais.
– Papa, je me demandais si…
Il tendit la boîte en châtaignier.
– Qu'est-ce que… oh… c'est ce que je pense ? Ta première réalisation ?
– Oui, Papa.
– Bien sûr ! Essayons !
Il ouvrit le coffret et extirpa un bâton court, couleur chocolat, sculpté en vis sans fin, sans aspérité, sans rugosité, poli et nourri à la cire d'abeille. Équilibre parfait.
Il le tendit à Hercule qui s'en empara, le soupesa et le caressa. Une brise balaya le visage du jeune Belge.
– Oui ! Splendide ! Bravo, Garrick ! Excellente initiative !
– Merci, Papa.
L'apprenti jeta un regard enthousiaste à son premier client. Hercule était à la fois ébahi, joyeux, effrayé, impatient et reconnaissant.
– Mon fils, je te laisse faire l'article comme je te l'ai appris.
– D'accord, Papa. Alors… hum…
Il s'éclaircit la gorge et emprunta un ton solennel.
– Bois de cèdre, 18 cm 75, cœur de dard de Billywig. Nature inflexible.
– Bien, Garrick.
Gervais se tourna vers son client et sa mère.
– Je n'aurais pas songé à du cèdre. J'ai coutume de dire qu'on ne trompera jamais le porteur de cèdre. Épris de vérité, n'est-ce pas, jeune homme ?
L'intéressé approuva sans retenue.
– C'est son credo, précisa Gertha.
– Je dois donner quelques précisions. Cette essence de bois est peu utilisée. En général, le propriétaire d'une baguette de cèdre possède une force de caractère exceptionnelle et une loyauté inhabituelle. Il est perspicace, éclairé, visionnaire.
– Je veux devenir Enquêteur chez les Aurors, Monsieur.
– Oh… je vois ! Alors, cette baguette sera une compagne merveilleuse. Idéale. La seule inconnue, c'est le cœur utilisé par mon fils. Du dard de Billywig. Je n'ai aucune idée de son influence.
Gervais prépara un écrin pour la merveille. L'acquéreur la serra contre lui tandis que Gertha réglait l'achat de la baguette et du kit d'entretien.
Après de nombreux remerciements, ils saluèrent les Ollivander et reprirent le Chemin de Traverse. Lorsqu'ils furent à la hauteur du magasin de balais volants, le garçon changea de couleur et vira au vert.
– Ce n'est pas une matière obligatoire à Beauxbâtons, précisa sa mère.
– Que le ciel soit loué ! rétorqua son fils.
– Tu sais, je n'ai jamais aimé ce moyen de transport. Ni le Quidditch. Par contre, un voyage en carrosse dans les airs, tracté par les Abraxans…
– Mes pieds resteront sur la terre ferme. L'humain n'est pas un oiseau.
Madame Van Betavende sourit. Hercule et ses certitudes enfantines…
Le 16 septembre 1917, chargé d'une énorme valise étonnamment légère, Hercule dit au revoir à ses parents. Il ne les reverrait pas avant les vacances de Noël. Il les quittait pour la première fois de sa vie et ressentait une appréhension bien légitime. Ils prirent le Portoloin international jusqu'à Paris. Ensuite, au Ministère de la Magie français, ils se séparèrent et il emprunta seul le Tunnel de Transportation.
Il n'avait jamais rien vu de tel. Il y avait un tube de verre dont on voyait ni le commencement, ni la fin, masqué par des parois de roche. À l'intérieur du cylindre, il y avait une sorte d'ovule tout aussi translucide dans lequel des passagers pouvaient se glisser avec leurs valises. Les plus petits accueillaient quatre personnes, les gros en emportaient trente.
Un sorcier lui ouvrit les portes successives. Il entra avec son bagage, choisit une des quatre places et l'employé du Ministère referma. Il s'empara d'un énorme trousseau de clés, chercha un sésame en particulier et l'introduisit dans un pupitre constitué de serrures. Il tourna la clef et Hercule fut propulsé dans le tunnel à une vitesse faramineuse. Deux flambeaux s'allumèrent aussitôt afin qu'il ne soit pas plongé dans l'obscurité.
Il s'apprêtait à ouvrir sa malle et à sortir un livre pour passer le temps lorsque le projectile transparent ralentit et changea de position. L'ensemble siège et harnachement de sa malle bascula de l'horizontale à la verticale. Il se posa en douceur. Il était arrivé à Bourg-Enchanteur, le terminal central dissimulé dans le petit village de Bourg-Madame, au pied des Pyrénées.
– C'est… prodigieux ! Huit cents kilomètres en moins de deux minutes ! Ces Français sont vraiment les rois du transp…
Il suspendit sa phrase. Face à lui et tout autour d'une place souterraine, il y avait au moins soixante cabines, autant de tubes transparents et de destinations.
Il s'extirpa sans tarder, car un couple âgé patientait pour le voyage du retour. Il déambula dans le terminal, déboussolé par l'immensité, jusqu'à ce qu'il repère d'autres enfants avec des bagages et des animaux de compagnie comme des chouettes ou des chats. Il les rejoignit tout en admirant le ballet incessant de la ruche. Tout le monde enfila sa tenue de sorcier et il suivit le mouvement. Le règlement était strict : uniforme obligatoire sauf à Halloween et au bal du Nouvel An.
Le système de transport français était ingénieux et maillait une large portion de l'Europe continentale. Après le Portoloin, c'était le moyen de déplacement le plus rapide. C'était surtout le plus confortable. Hercule l'adorait déjà.
– Les élèves de Beauxbâtons, par ici. Estudiantes de la Escuela Beauxbâtons, por aquí, por favor. Studenten voor Beauxbatons School, hier alsjeblieft. Alunos da Escola Beauxbatons, aqui por favor. Schüler für Beauxbâtons, hier, bitte sehr.
Il aurait reconnu cette voix polyglotte entre mille. La professeure de Bazincourt était chargée de sonner le rassemblement. Lorsque le garçon croisa le regard lavande d'Elvira, il nota l'esquisse d'un sourire.
Un à un, les élèves grimpèrent dans une nouvelle cabine, bien plus longue. Ils tenaient facilement à trente. Une fois remplie, la porte translucide fut scellée. Un pop annonça l'entrée dans le tunnel.
À peine dix secondes s'écoulèrent avant la décélération. Hercule fit un calcul mental rapide : l'école n'était qu'à une cinquantaine de kilomètres du terminal, au cœur des Pyrénées, dans le Mont Creux.
D'après ses lectures et les assertions de ses parents, le Mont Creux était la plus grande illusion du monde. De l'extérieur, on voyait une montagne imposante, majestueuse. De l'intérieur, on évoluait dans une vallée. C'était la raison pour laquelle l'unique entrée était souterraine.
Tout le monde se massa dans le hall caverneux tandis que le module redescendait chercher d'autres élèves. Un homme âgé, toisant près de deux mètres auxquels s'ajoutait une incroyable crinière blanche, s'avança. Il était d'une élégance folle, vêtu d'un costume argenté avec des reflets, coupé sur mesure. Il portait une lavallière couleur lavande et une pochette assortie. Une chaîne d'argent dépassait et le garçon paria qu'il s'agissait d'une montre à gousset. Quant à sa moustache grise en guidon de vélo, c'était un chef-d'œuvre à elle seule. L'homme distillait un parfum de malice.
– Bonsoir à vous tous. Je suis Armand Fontebrune, directeur de l'Académie Magique de Beauxbâtons. Je vais vous demander de laisser vos effets personnels contre la paroi. Allez-y. Posez tout. Tout sauf le foulard blanc que vous devez porter au cou. Voilà, voilà… Parfait ! On se chargera de vous les apporter dans vos dortoirs respectifs dès lors que vous aurez été répartis dans l'un des trois Ordres de notre école. Ils répondent aux noms d'Aloysia, Lonicera et Urtica. Cette étape accomplie, vous vous rendrez dans le grand réfectoire pour un repas de bienvenue, faire connaissance avec vos professeurs, vos camarades de chambrée et écouter un discours soporifique de ma part, un préalable pour vous aider à passer une excellente nuit.
Il jaugea son auditoire et satisfait qu'il ait compris son message d'accueil, il conclut :
– Suivez-moi.
Ils sortirent par une cabane spacieuse à l'intérieur mais plus modeste, vue de l'extérieur. Dehors, ils découvrirent un enchantement de couleurs et de senteurs. Un château asymétrique se dressait fièrement au milieu de jardins à la française, taillés à la perfection. La troupe avança en direction de la bâtisse dont l'essence était médiévale et les finitions datées de la Renaissance.
Sur le perron, Armand fit une halte et précisa :
– Entrez dans la première salle à votre gauche. C'est celle du Sondeur. Il y a des chaises, pour patienter et au fond, trois petites cabines avec des rideaux. Dès que l'une d'entre elles est libre, entrez-y et répondez aux cinq questions du Sondeur. Il n'y a aucun piège, aucune difficulté, aucun classement ou niveau. Soyez juste… spontanés, vous-mêmes. Ne vous inquiétez pas. Selon vos réponses, votre foulard changera de couleur. Bleu, rouge ou jaune, soit l'un des trois Ordres. Vous avez compris ?
Tous les élèves opinèrent du chef. Hercule fut le seul étonné par un point précis : à aucun moment, le directeur n'avait traduit ses propos comme l'avait fait la référente d'Urtica, Elvira de Bazincourt. Les étudiants étrangers avaient compris ses consignes. Pourtant, l'assistance comptait des Portugais, des Espagnols, des Flamands ou des Luxembourgeois germanophones.
« Comment fait-il cela ? Il utilise une langue universelle ? Ce serait prodigieux ! »
Le jeune Belge s'inséra dans la file et pénétra dans le hall d'entrée. En lettres fleuries, parfumées, flottait la devise de l'Académie :
« Nous estions ignorants, nous le serons moins d'ici l'an. »
Tour à tour, les élèves occupèrent les trois isoloirs. Au sortir de leur interview longue d'une à deux minutes, leur foulard blanc avait pris l'une des trois teintes. Le natif de Belgique se demanda où il serait affecté. Il se remémora le passage de « Beauxbâtons : mythes et réalité » où les Ordres étaient décrits en détail.
Aloysia la rouge, symbolisée par une verveine, privilégiait la Cohésion, l'Intellect, la Passion et la Générosité. Sa Devise : « Les mots sont nos armes ».
Lonicera la bleue, avec son chèvrefeuille, misait sur l'Équité, la Patience, la Ruse et la Réflexion. Sa Maxime était éloquente : « Le temps détruira vos murailles ».
Quant à Urtica la jaune, elle faisait siens la Spontanéité, le Courage, l'Individualisme et la Volonté. Son « Qui s'y frotte, s'y pique » était sans équivoque.
Laquelle conviendrait ?
Son tour vint. Il se leva et entra dans la cabine libérée par une fille brune aux yeux noirs expressifs. Son foulard avait jauni et sa tenue bleue avait hérité d'une Ortie. Elle lui adressa un sourire rassurant au passage.
À l'intérieur, il faisait nuit. Avec des étoiles dans le ciel d'encre. L'air était parfumé, une fragrance méditerranéenne. Du jasmin, avec une pointe d'épices. Il y avait un banc avec un dossier.
Une voix sépulcrale ni masculine, ni féminine résonna comme s'il avait pénétré à l'intérieur d'une grotte.
– Sois le bienvenu, Hercule. Assieds-toi.
– Merci.
– Je vais te poser cinq questions simples.
– J'écoute.
– Première question : choisis ta couleur préférée parmi ces quatre propositions : bleu, rouge, jaune ou blanc.
Le garçon réagit à la vitesse de l'éclair :
– Eh bien, la question est erronée, car le blanc n'est pas une couleur mais la résultante des couleurs primaires. De plus, elle est imprécise, car il existe des dizaines de nuances.
– Hum…
– Mais si je devais choisir une couleur…
– Oui ?
– Je n'en élirais aucune. Pourquoi choisir ? Pourquoi se condamner à une vie monochrome, avec des nuances ? Je serais triste de vivre dans un tel monde.
Le Sondeur marqua une pause comme s'il griffonnait la réponse.
– Bien… Question suivante. Parmi ces lieux, lequel aiguise le plus ta curiosité ? Une porte vers un lieu inconnu. Une forêt magnifique. Le cœur d'une ville la nuit. Un lac face aux étoiles. Une montagne enneigée. Une plaine couverte de pâturages et de fleurs.
– Chaque lieu sur terre recèle des beautés cachées. Si je pouvais, je voyagerais sans cesse pour tout découvrir.
– J'en prends note. Troisième question.
Hercule se détendit de plus en plus. Ce Sondeur n'avait rien d'effrayant, en dépit de sa voix sans identité marquée.
– Voilà la possibilité de passer une nuit originale. Sur une plage avec des amis. Dans une chambre très romantique. Dans le palais d'un roi. Dans un château hanté. À la belle étoile. Dans une construction touchant le ciel. Laquelle choisis-tu ?
– Chaque nuit, je rêve d'un lieu différent. Chaque matin, je me réveille plus riche que la veille.
– Oh… Fort bien. Avant-dernière question. Entre la réflexion, la patience et le courage, quelle qualité a la plus grande valeur à tes yeux ?
– Elles sont toutes égales et indispensables à notre monde.
– J'entends ta conclusion. Dernière interrogation avant ma décision. Quel mot possède le plus d'importance à tes yeux ?
– Aucun. Aucun mot, seul, n'a de valeur particulière. C'est leur agencement, leur union et les intentions qu'on y met, qui revêtent une importance capitale.
– Bien, Hercule. Je vois que tu es très singulier. Les trois Ordres ont des qualités et des devises qui te conviennent toutes. Voyons…
Le Sondeur marmonna durant plusieurs secondes, débita un enchevêtrement d'onomatopées comme si tout n'était qu'une farce jouée par un professeur ou le directeur.
Il stoppa et transigea enfin :
– Bien que le choix soit cornélien, ma décision est prise et il te faudra l'accepter. Tu peux sortir.
– Merci, fit le garçon.
Il revint à la lumière et baissa les yeux pour découvrir le choix du Sondeur. Son regard alla de droite à gauche, mais il ne vit pas son emblème. Un coup d'œil à l'assistance médusée lui enseigna qu'un imprévu avait eu lieu. Une vague de murmures parcourut les élèves. Il tira sur son foulard il était d'un blanc immaculé, comme sorti du lavoir.
Il sentit son cœur s'emballer. Il quitta la salle, sur le point de hurler qu'il avait eu raison depuis le début. Dans le couloir, il se heurta à trois enseignants. À leurs couleurs et aux emblèmes, il sut qu'il s'agissait des référents des trois Ordres.
– Par Merlin ! C'est… insensé, anormal, fit le directeur d'Aloysia. Qu'est-ce que c'est, cette folie ?! Il faut appeler Armand.
– Par Nicolas et Pernelle Flamel, un tel cas de figure, je n'imaginais pas, avoua l'homme à la tête de Lonicera. Passionnant, cela promet d'être.
Quant à Elvira, elle ne se laissa pas désarçonner. Elle tira sa baguette tordue et jeta un sort informulé. Puis un second. Satisfaite d'elle, les yeux pétillants, elle s'exclama :
– Bien ! En jaune et avec une belle Ortie.
– Mais… s'offusquèrent les deux autres référents.
– Quoi ? Dans la vie, il faut prendre des initiatives ! Allez, viens avec moi, Hercule !
Le garçon s'approcha et questionna :
– Pourquoi, Madame ?
Elle le fixa droit dans les yeux et lui asséna un troublant :
– Parce que j'ai… Foi-En-Toi.
Il en eut des frissons. Sa persuasion était déroutante et ses yeux lavande s'étaient exprimés avec une telle sincérité.
– À présent, rejoins le réfectoire.
– Bien, Madame.
Abasourdi mais heureux, il se rapprocha des autres élèves massés à l'entrée. Il y avait une foule incroyable, les étudiants de tous ordres et tous âges étaient mélangés. Il patienta dans la file. Un sentiment de félicité l'envahit. Il glissa une main dans son uniforme et caressa sa baguette de cèdre. Ils se communiquèrent leurs chaleurs.
Sortilège 3 : le disCours théâtral
À l'issue du questionnement par le Sondeur, Hercule n'avait reçu aucune affectation à l'un des trois ordres de Beauxbâtons.
Elvira de Bazincourt, professeure de Maléfices, Envoûtements, Sortilèges, Legilimancie, Occlumancie, animatrice du club de duel, chargée de la formation en CHASSE-Magus, référente d'Urtica, avait ensorcelé le foulard et l'uniforme du garçon pour le rattacher à sa maison.
Nanti d'une ortie jaune, le petit brun avait été pris de court par la stupéfiante sorcière aux yeux irréels. Elle n'avait justifié son geste insensé que par une seule explication :
– J'ai foi en toi.
Cette attitude de l'enseignante n'avait pas de sens. La confiance ne pouvait pas être accordée d'emblée, sans preuves irréfutables, sans piliers, sans expériences venues étayer ce contrat moral. Pire, Elvira avait foi en lui ! La Foi dépassait les frontières de la simple confiance et, n'en déplaise aux cohortes de Moldus adeptes de multiples religions, elle ne reposait sur aucune logique. Elvira était irrationnelle.
C'est la démarche peu assurée, titubante, qu'il entra enfin dans le réfectoire, tel que c'était indiqué en lettres de feu au-dessus de sa tête. Lorsqu'il franchit les portes battantes, son histoire d'affectation rocambolesque s'évanouit. Il s'offusqua :
– Comment peuvent-ils nommer cette pièce… un réfectoire ?
Il n'avait jamais rien vu de tel, ni de plus bel endroit de sa vie. Pourtant, il se passionnait pour les châteaux, les lieux chargés d'histoire et en avait visités, une longue liste, très prestigieuse. La modeste salle, au sol couvert d'une moquette vermillon épaisse, devenait immense grâce à d'innombrables jeux de miroir. Elle baignait dans la lumière avec l'aide de lustres en cristal où des flammes sans feu brûlaient ou scintillaient. Des tables rondes de dix couverts occupaient le moindre espace. Les élèves s'y asseyaient, sans distinction d'ordre, d'âge, de race, de nationalité ou de sexe. Au centre du restaurant, une table ovoïde de plus grande capacité accueillait le personnel et les enseignants de l'Académie.
Le petit nouveau avança avec lenteur, écrasé par le luxe et la beauté.
Des portraits de sorciers, célèbres pour leur contribution à la magie culinaire, comblaient les murs entre les fenêtres. L'un d'eux avait son visage dans les livres d'histoire pour de sombres et tragiques motifs : Luc Millefeuille, pâtissier, célèbre empoisonneur de Moldus. C'était l'unique tableau où le sorcier gigotait, ad mortem æternam, au bout d'une corde, sur une potence, au-dessus d'un brasier de piques enflammées.
Hercule avisa une tablée où six élèves âgés de quinze ou seize ans avaient déjà pris place. Deux filles, à l'emblème d'ortie jaune, et quatre garçons frappés de la verveine.
– Bonjour, le nouveau, fit l'une des filles. Bienvenue ! Moi, c'est Bianca et elle, ma copine Charlotte.
– Enchanté.
– Le blond, c'est Karl. Le grand avec une bouche à enfourner des bœufs entiers, c'est Félix. Ensuite, Hubert. Et lui, c'est… Marcello.
– Pas facile, hein ? intervint Karl, avec une pointe d'accent traînant qu'Hercule attribua au canton suisse du Valais.
– Je vous demande pardon ?
– D'arriver en première année, découvrir l'école. Être loin de sa famille.
Le garçonnet s'émerveilla devant la table dressée avec goût et nota les innombrables couverts en argent poinçonné, l'authentique porcelaine de Limoges, les verres en cristal de Baccarat, les plats où des mets parfumés n'attendaient plus que leur dégustation.
Il s'amusa de sa réplique :
– Il y a d'appétissantes compensations.
– C'est bien vrai ! affirma Félix, le type costaud. Tu ne feras pas de meilleurs repas dans la région. Nos elfes sont d'excellents cuisiniers et, d'après la rumeur, un sorcier acariâtre mais génial dirige la cuisine.
– Vraiment ? Un sorcier ?
– Il serait parent avec le grand Escoffier. Tu vois un peu, hein ?
– Oh oh ! se réjouit le gourmet belge.
Le garçon suivit du regard cinq élèves qui se dirigeaient vers un miroir. Ils le traversèrent comme du mercure liquide et s'installèrent dans le reflet. Un sortilège d'extension très élégant pour accueillir un peu moins de huit cents élèves par service.
Une jeune fille choisit de s'asseoir avec eux. Le cou cerné d'un foulard bleu, un chèvrefeuille de la même couleur sur sa poitrine, la petite brune aux yeux noirs pétillants, émerveillée, appartenait à l'ordre Lonicera depuis quelques minutes.
Hercule se leva pour la saluer d'un hochement de tête, esquissa une légère flexion et écarta avec galanterie la chaise de la jeune fille pour qu'elle puisse prendre place. Elle lui adressa un sourire d'une blancheur éclatante, enjoué, parfait, souligné par son teint mat et ses lèvres purpurines. Sa beauté était frappante.
– Merci infiniment.
– Hercule Van Betavende, à votre service.
– Umbelina Belmira Isaura Josefina Mascarenhas de Laranjeira. Mais tout le monde m'appelle Umbeijo. Enchantée, Hercule, répondit-elle avec un enthousiasme mesuré.
Elle tendit sa main, il en fit autant et elle la serra avec une poigne insoupçonnable. Les carpes du Belge restèrent muets de stupéfaction.
– Enchanté de faire votre connaissance, mademoiselle Umbelina Belmira Isaura Josefina Mascarenhas de Laranjeira.
– Tu es la première personne à mémoriser toute mon identité du premier coup ! Je n'ai jamais vu ça ! Tu utilises une formule ?
– Pas du tout. J'ai juste une bonne mémoire.
– C'est très pratique ! J'adorerais avoir une mémoire infaillible ! Cela me servirait, chez Lonicera.
Elle se pencha vers lui et murmura :
– Il paraît que c'est l'ordre des intellectuels. Je suis mal engagée.
Elle gloussa, avec un petit rire similaire au cri d'une souris, léger et perché dans les notes aiguës.
– Je viens d'être envoyé chez Urtica. J'avoue être perplexe, voire dubitatif.
– Mais quand tu es sorti, tout à l'heure…
Elle patientait lorsqu'il avait abandonné son isoloir.
– Le Sondeur aura raté la teinture de mon écharpe. Ou alors, Orby, notre elfe de maison en Belgique, aura trop amidonné l'accessoire et l'uniforme.
Une autre jeune fille s'installa aux côtés d'Hercule. Elle tira sa chaise sans précaution, s'affala et ronchonna :
– Ça me casse les pieds ! Quel bazar ! J'en ai déjà marre !
Puis, elle se jeta sur la nourriture et se servit des œufs brouillés, des toasts, du saumon fumé, des légumes cuits et refroidis en salade - à la méchouia -. Elle remplit son verre à ras bord de jus de pomme et le vida d'un trait.
Elle s'empara de sa fourchette sans doigté, à pleine main et entama son assiette lorsqu'un raclement de gorge, amplifié par un Sonorus puissant, s'échappa du coin des professeurs. Un homme aux cheveux ras, noirs comme la nuit, aux yeux durs couleur acier, la fusilla avec tant d'insistance que, de rage, elle jeta sa fourchette dans son assiette.
– Eh bien alors, Eugénie, fit Karl. Tu as trouvé un nouveau moyen d'énerver ton père ?
Elle secoua sa tignasse auburn frisée, fulmina et croisa les bras en signe de protestation.
– Hercule, Umbeijo, poursuivit l'adolescent, nous vous présentons Eugénie Beauxbâtons.
– Beauxbâtons ? sourcilla Hercule.
– Ouais, répondit l'intéressée. La fille à papa Alfred, le prof de médicomagie et médecin scolaire. Empêcheur de tourner en rond professionnel.
Les garçons d'Aloysia éclatèrent de rire. Le blondinet surenchérit :
– Eugénie vit ici depuis sa naissance. Elle adore faire tourner son père en Abraxan. Il va t'avoir à l'œil, 24 heures sur 24, ton paternel. Tu ne pourras plus te cacher de lui. Tu peux être assurée que les autres professeurs auront reçu des consignes.
– M'en parle pas ! J'vais vomir ! fit-elle en se penchant en avant, investie dans son simulacre.
Hercule s'éloigna d'elle, jugeant son attitude dangereuse pour la propreté de ses effets personnels.
– Eh oh ! C'est une expression, hein ! ajouta-t-elle, face à sa répulsion.
– Alors, heureuse d'être chez Aloysia ? poursuivit son coreligionnaire.
– Non ! J'voulais aller chez Urtica ! J'voulais pas me retrouver avec l'autre crétin de référent ! Je voulais apprendre avec Elvira. Des sorts noirs, bien horribles !
– Pour donner du travail à ton père ? plaisanta Charlotte.
– Carrément ! fit-elle, triomphante. Bon ! La bonne nouvelle, c'est que je ne suis pas chez Lonicera.
– Pourquoi est-ce une bonne nouvelle ? s'offusqua Umbeijo.
– Ne le prends pas mal mais Lonicera, c'est pour les grosses têtes, les travailleurs acharnés et moi, ce n'est pas ma tasse de thé !
– Peut-on connaître votre passion, mademoiselle Eugénie ?
Elle faillit chuter de la chaise sur laquelle elle se balançait plus que de raison.
– Hein ? Pourquoi tu me vouvoies, toi ? Tu es tombé sur la tête ? J'suis pas une prof.
– Je vouvoie tout le monde, ma chère. Il n'existe pas d'exception.
– Ah bon ? T'es bizarre ! Tiens ! Pourquoi t'es pas en bleu ? Tu veux échanger ta place avec la mienne ?
– Échanger ma place avec la vôtre ? À table ? Ma foi, comme vous le souhaitez.
Il fit mine de se lever, mais elle l'arrêta d'un geste. Il put remarquer une longue cicatrice sur son avant-bras droit. En vérité, la jeune fille présentait une kyrielle de stigmates, d'hématomes, de vestiges de coups et d'accidents variés, répartis sur le temps.
– Mais non ! T'es bête ! Échanger nos ordres ! Toi, chez Aloysia, moi chez Urtica.
– Oh… je n'avais pas compris.
– Mais d'où tu sors ?
– De Bruges, en Belgique. Hercule Van Betavende.
– Belge ? D'accord. Pas français. Pas pareil. Mais j'aime bien. Les Belges ont un roi. Savent ce que c'est, la classe. Ça se voit tout de suite que tu as de l'éducation. Et toi, tu es qui ? dit-elle à la voisine d'Hercule.
– Umbeijo, de Lisbonne.
– Lisbonne. Chouette ville. J'y suis allée deux fois avec mon père. Et donc toi, tu es une bonne élève.
– Absolument pas.
– Ah bon ? Tu veux faire quoi ?
– Apprendre à voler. Jouer au Quidditch. Il paraît que c'est génial.
– Oh là là ! Mais qu'est-ce que tu fiches, là-bas ? Tu veux pas échanger ta place ?
Cette Eugénie ne semblerait satisfaite que lorsqu'elle aurait obtenu un changement d'affectation, remarqua Hercule avec justesse. C'était une bavarde incorrigible, dispersée, énergivore. Il était à deux doigts de suffoquer en sa présence.
Le restaurant était presque au complet. La table des enseignants accueillit son dernier hôte en la personne d'Elvira. Le blondinet en face d'Hercule émit une réflexion intrigante :
– Les choses ne changent pas, à Beauxbâtons.
– Lesquelles ? se renseigna le jeune Belge.
– Elvira et Mysterio.
Il jeta un œil vers l'assemblée professorale. Les positions des uns et des autres avaient changé. En fait, leur table effectuait une rotation sur elle-même en une minute ainsi, chaque enseignant pouvait apercevoir toute l'assistance. Le garçonnet nota un détail.
– La professeure de Bazincourt est dans l'incapacité d'avoir son collègue dans son espace visuel.
– Exact, mon gars ! Il lui court après et elle le déteste à un point inimaginable.
– Je vois… une relation sentimentale à sens unique.
– C'est joliment dit, félicita Bianca. En gros, oui. Ça fait des années qu'il aimerait bien la conquérir et disons qu'elle le repousse par tous les moyens.
– Cette inimitié trouve-t-elle sa source dans un événement passé précis ?
– Pas la moindre idée ! C'est une vraie énigme.
Hercule réprima un petit rictus de satisfaction. Un mystère. Il les adorait.
L'ultime place faillit être ravie par un grand dadais, rustre et mal embouché. L'élève, assez grand et moustachu pour être en dernière année de CHASSE, le niveau ultime d'étude dans l'Académie, se prit les pieds dans la moquette et s'étala de tout son long.
Alertés par le bruit, tous les élèves tournèrent la tête dans sa direction. Tous sauf Hercule dont le regard traîna du côté des professeurs. Il nota un mouvement de main discret sous la nappe. Il jurerait avoir vu Elvira l'agiter puis ranger sa baguette tordue dans la manche de sa cape noire. De là à imaginer qu'elle était responsable de cette chute inopinée, il n'y avait qu'un pas. L'air de surprise et d'amusement de la femme ne fit qu'accroître le doute.
L'élève adulte évita le pire grâce à l'épaisseur du revêtement de sol. Entre-temps, une fillette maigrichonne, avec des cheveux filasses, raides, oscillant entre châtain et gris, une frange couvrant ses yeux noirs, s'empara du siège. Hercule, chevaleresque, se leva, lui sourit et reprit son manège : courbette, salutations, tirage de chaise, placement de la demoiselle et repoussage de l'assise. Ses traits tristes, quelconques, fatigués à outrance pour une enfant aussi jeune, s'égayèrent.
– Hercule Van Betavende, de Belgique.
– Sigrid Vlaamel, répliqua-t-elle avec un accent nordique indéfinissable. Bonsoir à toutes et à tous, lança-t-elle à la cantonade.
– Je vous présente Umbeijo. Et Eugénie.
– Bonsoir, fit la lumineuse Portugaise.
– Salut à toi, sœur de galère, envoya la fille du médicomage. Tu as échoué chez Aloysia ? Tu es intellectuelle, passionnée, généreuse, enflammée ? Tu as l'esprit de groupe ?
– Euh… déglutit Sigrid.
– D'accord ! Le Sondeur a complètement déraillé ! Je ne te propose pas d'échanger nos places, pas besoin de te faire un dessin ! Purée de mandragore ! Ça me casse les arpions ! Eh les gars ! Vous voulez pas m'apprendre des sorts utiles ? Faire exploser des trucs, ramollir des cervelles, transformer des crétins en blaireaux ? proposa-t-elle aux adolescents.
– Des crétins en blaireaux… voilà qui est très cocasse, admit Hercule.
Tout bien réfléchi, même si elle était rustre, mal élevée, embouchée, impolie, Eugénie apportait un vent de folie novateur, bouleversant, distrayant. Il se prit à regretter qu'elle n'ait pas arraché une affectation chez Urtica.
Armand Fontebrune se leva à la table des professeurs et un silence respectueux s'abattit sur le restaurant.
Le directeur de l'Académie n'eut pas besoin d'amplifier le son de sa voix pour s'exprimer. Toutefois, il plongea sa main ridée dans l'intérieur de son veston et en tira une baguette argentée, ouvragée, assortie à son élégance naturelle. Détail incongru : l'objet mesurait à peine vingt-cinq centimètres, ce qui paraissait ridicule entre les mains de l'homme au double mètre.
Il contorsionna son poignet comme s'il était fait de caoutchouc et s'abstint d'énoncer son sortilège à voix haute. Le résultat stupéfia Hercule. Le nom du plus haut personnage de l'école ainsi que ses innombrables titres de gloire s'inscrivirent en lettres de feu bleu au-dessus de sa chevelure immaculée. Il prit enfin la parole :
– Mes chers enfants ! Je vous souhaite la bienvenue pour cette nouvelle rentrée scolaire. Une période très particulière pour moi, car je vais prendre ma retraite à la fin de l'année…
Une vague de « Oh » parcourut l'assistance.
– … 1960, ajouta-t-il, comme notre chère professeure d'Arts Divinatoires l'a prévu depuis… cinq siècles, je crois.
La stupéfaction fit place aux rires.
– Je tiens à rassurer les élèves de première année qui découvrent notre magnifique établissement. Nous ferons de notre mieux pour que votre intégration se déroule dans les meilleures conditions. Vous trouverez des conseils, du réconfort et même une affection certaine parmi nous tous, y compris chez vos camarades plus âgés qui ont vécu le même calvaire… pardon… le même parcours initiatique que vous !
Hercule, captivé, se retourna vers les adolescents de la table et leur adressa un sourire amical auquel ils répondirent par des clins d'œil, des hochements de tête ou des joues rougissantes.
– Je sais que certains d'entre vous sont inquiets. La guerre mondiale qui ravage les Moldus depuis trois longues années, impacte notre monde magique, peu ou prou. Soyez sûrs que Beauxbâtons sera toujours votre maison inexpugnable !
Il fit une pause, but un peu d'eau et reprit :
– J'informe les étudiants de troisième année, désireux d'intervertir leurs options majeures et mineures, qu'ils ne peuvent plus le faire avant l'année prochaine. En ce qui concerne nos petits nouveaux, vous avez été répartis dans trois ordres par le Sondeur…
Mysterio Flamingo se racla la gorge.
– … et ils le resteront jusqu'à la fin de votre scolarité obligatoire, jusqu'à l'épreuve du B.A.N.Q.U.E.T. Vos bagages sont entreposés dans les pavillons rouges, bleus et jaunes. Vous êtes affectés dans vos dortoirs par groupes de quatre et non, messieurs, les chambres ne sont toujours pas mixtes. Que Merlin nous préserve de cette abomination !
Rires contenus dans le restaurant, d'une tonalité grave en moyenne.
– Vos emplois du temps vous attendent sur vos lits. Ne vous en séparez jamais ! Sinon, le malheur s'abattra sur votre famille durant treize générations ! Non, en fait, vous serez très ennuyés pour trouver vos salles.
Il observa une nouvelle halte dans son discours, avala un trait de jus de fruits et poursuivit sur sa lancée :
– Chaque Ordre verra ses effectifs dédoublés en deux classes de quinze élèves sauf pour les leçons de balai, facultatives. Je sais que parmi vous, certains ignorent tout du monde sorcier, car ils sont nés de Moldus. Un cours spécial vous aidera à appréhender nos us et coutumes. À l'inverse, un enseignement sur les Moldus sera dispensé aux autres, baignant dans la sorcellerie depuis leur tendre enfance. De manière plus générale et pour tous les élèves, je rappelle les points suivants. D'abord, chacun est responsable de son animal de compagnie et des dégâts, des saletés qu'il peut engendrer. Dans cette optique, je vous conseille de maîtriser sans délai les sorts de nettoyage et de réparation. Ensuite, comme tous les ans passés et à venir, il est formellement interdit de mettre un seul orteil dans la Rivière Enchantée. Toute baignade serait sanctionnée par, au mieux, un renvoi immédiat, au pire, une mort dans d'atroces souffrances.
La consternation déferla surtout chez les petits nouveaux du cru.
– Enfin, pour terminer sur les modalités administratives de notre école, j'ai noté que certains écoliers n'avaient pas de hibou postal pour leur correspondance, l'envoi ou la réception de menus colis. L'école dispose d'un service postal situé près de la Cabane Enchantée, par là même où nous allons et venons avec le Tunnel de Transportation. Pour envoyer du courrier, c'est très simple : on dépose d'abord mille Gallions, on fait trois fois le tour du domaine en courant en moins d'une minute, on récite le livre des « Sorts et enchantements, tome 1 » à l'envers et on observe un jeûne d'une semaine. À l'issue de cette série d'épreuves, un hibou apparaît et prend en charge votre pli.
Les premières années se décomposèrent. Hercule imagina les 90 prochains jours sans la possibilité d'écrire à Père et Mère, ce qui les plongerait, Père surtout, dans une noire colère.
– Je plaisante, bien sûr ! Humour à la française ! Vous déposez juste cinq Noises et votre courrier dans le casier à votre nom. Dans l'heure, un hibou effectue l'enlèvement. S'il n'y a pas grève, bien sûr ! Ce qui arrive tout le temps !
Ce directeur faisait montre d'un solide sens de la plaisanterie. Il reprit son souffle et termina de façon théâtrale.
– Maintenant, veuillez applaudir nos professeurs adorés ! En partant de ma gauche et dans l'ordre qu'il me plaira ! Dans le rôle de la mémoire de notre monde, professeur d'Histoire de la Magie, chargé des élèves né-moldus, faites un triomphe à Edmond Perlenjoie !
Un petit homme jovial de 25-30 ans, avec une barbichette brune, des lunettes argentées, un chapeau cloche noir, un air du peintre moldu Toulouse-Lautrec, se montra. Il s'auréola de son patronyme et de la matière enseignée. Il fut très applaudi.
– 192 centimètres, 115 kg à la pesée, surnommé le taureau de l'arène, le matador de l'impossible, l'hidalgo au bronzage éternel, le Madrilène tombeur, j'ai nommé Mysterio Flamingo, professeur de Métamorphose et de Transformation, référent de l'ordre Aloysia. Merci pour lui !
L'applaudimètre connut une nouvelle envolée, sans l'aide d'Elvira, les bras croisés. L'Espagnol disposait d'un grand nombre d'aficionados, tous ordres confondus. Son pedigree flamboyait d'un rouge sanguin.
– On dit de lui qu'il a inventé les Runes Anciennes. C'est une légende entretenue par son âge vénérable. Directeur-adjoint, professeur de Runes et référent de l'ordre Lonicera, mon éternel ami Abraham Piedargile.
Comparé au bellâtre ibère, le professeur Piedargile, maigre, chauve, tremblant, sillonné de rides, paraissait invisible. Cependant, son acclamation fut plus longue et unanime. Un élève de la table chuchota :
– Ne vous fiez pas à son allure. Lui, avec une baguette en main et un ennemi à combattre, c'est un démon lâché sur la Terre pour annoncer l'Apocalypse.
Hercule mémorisa cet avertissement : ne jamais se fier à la dégaine d'un adversaire.
– Ambroisine Fordecafé. Tout a été dit sur elle : elle ne se contente pas d'enseigner les potions, elle crée, elle innove, au péril de sa vie et pour le bien-être de tous, pour le progrès.
Une créature, autrefois femme, se redressa de son mieux. Tordue, défigurée, boiteuse, elle paraissait avoir tenu le front de guerre mondiale à elle seule. Elle reçut une salve de félicitations et s'assit sur sa chaise avec un bruit spongieux.
Avant même d'avoir été annoncé, un homme de 40 ans, athlétique, vraie gravure de mode, se leva, grimpa sur la table, effectua une série de saltos arrière et se fit acclamer, bras levés en l'air comme une vedette, par les filles et les garçons déchaînés. Son nom et sa fonction s'imprimèrent en lettres filantes : Wilfried Laflèche, le spécialiste des balais, du Quidditch et arbitre des matchs. La folie furieuse dura jusqu'à ce qu'il se rasseye.
– Vous pensiez qu'à l'instar des autres écoles réparties dans le monde, vous n'étudieriez que des matières liées à la magie ? Regrettable erreur, car notre Académie est unique. Ici, vous apprendrez à vous exprimer correctement avec mademoiselle Agathe Bonnelangue, notre professeure de français, enchanteresse des mots, créatrice de sortilèges. Vous compterez avec monsieur Jean Racine, jusqu'à ce que les baignoires ensorcelées, remplies par des Aguamenti, n'aient plus de secrets pour vous. Madame Alinéa Sidonia vous dira tout sur les Moldus, la politique, la diplomatie et le droit qui seront, soyez-en sûrs, de retour dès la fin de la guerre. Vous reconnaîtrez n'importe quelle plante ou créature avec notre adorable Suissesse Ursula Waldmeister qui vous récompensera avec ses fabuleuses sucreries en cas de bonne note. Vous ne couperez pas à cette langue étrange, hélas de plus en plus indispensable au monde, qui se nomme l'anglais. C'est Sean Mc Flurry, un ancien élève de Poudlard, qui tentera de faire de vous de bons anglophones. Et des anglophiles, je l'espère.
Les matières classiques furent plébiscitées, surtout par Hercule qui battit très fort des mains, convaincu qu'il ne brillerait que dans ces disciplines.
– Notre Académie prendra soin de vous, de votre santé, de vos besoins, de vos lectures indispensables. Alfred Beauxbâtons, descendant de l'illustre famille, médicomage, enseignant et notre infirmière madame Rose Cacheton vous maintiendront en bonne santé, vous remettront sur pieds après le Quidditch, ressouderont vos os après les duels et seront, peut-être, en mesure de vous ressusciter si vous tentez d'introduire le moindre spectre dans le château.
Karl se pencha en avant et commenta :
– Le directeur déteste les fantômes par-dessus tout. Il entre dans une furie incontrôlable à chaque apparition d'esprit d'outre-tombe.
Le quatuor promit de ne pas jouer les trublions mais l'éclair de malice passé dans les yeux d'Eugénie, n'augura rien de bon.
– Monsieur Sébastien Grossel, notre nouveau concierge, nous rejoint cette année. Il prendra ses marques à l'aide de Théophile Amand, notre bibliothécaire, habitué du château, mémoire vivante des lieux.
Applaudissements polis.
– Enfin, je terminerai par un duo de charme féminin au talent inouï. La professeure Claire Obscur vous initiera à la Divination qui deviendra une option à partir de la troisième année.
Une belle femme rousse de 50 ans, aux yeux noisette et au sourire énigmatique de la Joconde moldue, se leva et sonda le monde dans un silence absolu. Aucun bravo, aucun murmure, n'interrompit son manège. Personne, parmi les effectifs les plus jeunes, n'osa défier l'attitude des aînés.
Le jeune Belge frissonna lorsqu'elle tomba en arrêt sur lui. Elle le dévisagea plusieurs secondes, ce qui n'échappa ni à la tablée, ni à l'assemblée, ni à Elvira.
– Enfin, voici la référente d'Urtica, professeure de Maléfices, Envoûtements, Sortilèges, Legilimancie, Occlumancie, animatrice des duels, arrêtez-la elle va nous prendre notre travail à tous ! Mademoiselle Elvira de Bazincourt.
Le blondinet exhiba sa baguette magique qui étincela de la pointe jusqu'à la garde.
– Record battu ! s'amusa-t-il. Fontebrune a fait fort, cette année.
Il mesurait la popularité des enseignants à l'aide d'un sortilège et, à ce jeu-là, Elvira et Wilfried luttaient pour le podium, les autres pour les accessits. Hercule observa la femme brune aux yeux lavande, au charme irrésistible, sans oublier qu'elle pouvait être féroce avec ses concurrents. Cela en faisait une personne encore plus admirable.
L'intitulé doré de la femme s'agita comme un cobra royal frappant une proie, par saccades.
– Bon appétit, mes enfants ! conclut Armand.
Eugénie prit le signal au pied de la lettre et se jeta sur son assiette comme une ogresse sous les yeux effarés d'Hercule, Sigrid et Umbeijo.
Sortilège 4 : les dorToirs astucieuxLes œufs brouillés fondaient dans la bouche. Cuits à l'anglaise – lisses, sans morceau apparent –, assaisonnés à point, accompagnés de toasts dorés et d'une sauce aux crevettes grises, c'était le mets de choix. Le jeune Belge n'avait jamais rien goûté de tel. Même Orby, elfe de maison au talent de cuisinier avéré, n'égalait pas ce niveau de maîtrise, de perfection, de maestria.
Il terminait sa troisième part, les yeux émerveillés quand la brune aux cheveux longs tapota sur son épaule et désigna la fillette au langage fleuri.
L'héritière des Beauxbâtons ne se nourrissait pas elle engrangeait des stocks pour soutenir un siège. Le plus insensé et injuste, selon le garçon, c'est qu'elle brûlait la moindre parcelle de carburant et restait svelte. Y avait-il un subterfuge magique derrière cette aberration physiologique ? Avec un père médicomage, tout était possible.
À contrario, Sigrid n'avait presque rien avalé de la soirée. Elle n'avait grappillé que quelques minuscules portions, les avait à peine entamées et avait espacé son alimentation tout au long de la soirée.
L'ambiance à table était bon enfant, grâce aux aînés installés avec eux. Ce Karl de 5ᵉ année était très joyeux et son comparse gourmand n'était pas en reste.
Hercule trahissait sa nervosité naissante en tripotant sa baguette dans son uniforme. Sigrid, elle, avait peur, vraiment mais de quoi ? Comment la nouveauté pouvait-elle la perturber à ce niveau ?
Le Belge à l'instinct d'enquêteur était intrigué et agacé de ne pas trouver d'explication logique. La Portugaise posa sa main sur son épaule pour calmer son agitation.
– Que fais-tu ? Tu as quoi, dans ta poche ?
– Ma baguette.
– Tu la gardes toujours sur toi ?
– Toujours. Je la considère comme une amie. Je lui parle, je l'encourage à produire de la magie. N'importe quoi, tant qu'elle se manifeste.
– Pourquoi ?
– Eh bien… avec ma mère… nous… avons dû nous rendre à Londres pour en trouver une qui convienne.
Il s'approcha et chuchota au creux de l'oreille de la jeune fille :
– Je pensais être un Cracmol.
– Impossible.
– Pourquoi ?
– Parce que ta baguette s'est manifestée à plusieurs reprises tout au long du repas.
Il écarquilla les yeux. Le plus surprenant n'était pas qu'il ait raté ce détail, c'était que sa voisine l'ait remarqué. Était-elle attentive, observatrice ?
– Comment cela ? Je n'ai rien vu.
– Moi, si. Tu as parlé avec Bianca.
– C'est vrai.
– En italien.
– Je ne le parle pas. Je ne connais que le français, le flamand, l'anglais et quelques phrases en allemand, apprises par cœur, à cause de l'occupation.
– Hercule… tu as parlé en italien avec Bianca et nous avons entamé cet échange en portugais.
– Quoi ?!
– Regarde ta baguette.
Sa compagne de cèdre luisait quand il écoutait la jeune fille et émettait de petites étincelles colorées à chaque fois qu'il prononçait une phrase.
– Elle réagit à ta magie ou alors, tu la commandes sans t'en rendre compte.
La nouvelle le surprit au-delà de son imaginaire. Des larmes d'émotion pointèrent sur ses iris, mais il se maîtrisa.
– Ma baguette vient d'une boutique autrichienne. Un jeune homme tout juste installé a commencé à en fabriquer. Il s'appelle Gregorovitch. Elles sont curieuses, tordues. La mienne n'est pas belle. Je la trouve assez grossière. C'est de l'orme avec une plume d'un oiseau américain. L'oiseau-tonnerre.
– Je n'ai aucune idée de l'apparence de cette créature, admit-il.
– Moi non plus ! D'ailleurs, je n'ai rien compris à ses explications. Du moment qu'elle marche ! Et la tienne, avec quoi est-elle faite ?
– Du bois de cèdre. Avec un cœur de dard de Billywig.
– Un Billy quoi ?
– Un Billywig. C'est un insecte bleu, intervint Sigrid.
– Ah bon ? s'étonna Hercule. Approchez-vous, venez !
Il lui tendait la perche pour faire baisser son stress. Elle déplaça sa chaise et s'intercala entre celles d'Umbeijo et du Belge.
– Expliquez-nous… vous connaissez cette créature, Sigrid ?
– Oui. C'est une drôle de bestiole qui a des ailes attachées sur la tête, qui vole en tournoyant et qui a un dard très long. Elle vit en Australie. Ses ailes et son aiguillon sont utilisés pour faire des potions et même des friandises.
– Un dard ? sourcilla le garçon, inquiété par un terme synonyme de danger et de douleur.
– Sa piqûre n'est pas mortelle. Elle provoque une absence momentanée de gravité. La victime flotte dans les airs. Si plusieurs Billywigs frappent une même personne, la lévitation peut devenir permanente.
– Quelle horreur ! Rester en l'air toute sa vie ! s'offusqua Hercule, pris de frissons de terreur.
Il soutira un rire franc à Sigrid. Umbeijo échafauda une théorie :
– Ce serait génial de pouvoir léviter au Quidditch. Tu te prends un Cognard en pleine face, il t'éjecte de ton balai, mais tu ne tombes plus.
– Par le Signal de Botrange ! Se retrouver dans les airs sans espoir de toucher le sol. Pour l'éternité ! Mourir de faim et de soif ou être ravitaillé par balai ou par aéroplane.
– Il a raison, Umbeijo. Permanent, quand même.
– C'est pas faux. Un point pour vous. Et toi, Sigrid, ta baguette, elle vient d'où ?
– De ma famille. Elle est transmise de génération en génération.
– Un bien familial ? Il a convenu ?
– Oui, admit Sigrid en rougissant.
– Quelle chance ! J'ai cru devoir parcourir la terre entière pour dénicher ma baguette. Peut-on savoir de quoi elle est faite, Sigrid ?
– Peuplier et essence de Kelpie. C'est un légendaire cheval d'écume chevauchant les vagues des océans.
– Pensez-vous que les bois et les cœurs ont des caractéristiques, des incompatibilités ?
– Je ne sais pas, avoua Umbeijo.
– Je le crois, affirma Sigrid. Ce serait logique.
Le terme « logique » tinta comme un mot magique dans l'esprit du fanatique des enquêtes.
– Vous parlez de quoi ?
Eugénie venait de traîner sa chaise et de s'incruster dans le trio. Le bout de son nez était maculé de sauce tomate et de la mayonnaise ou de la béarnaise traînait à la commissure des lèvres. De plus, parler la bouche pleine de victuailles à moitié mâchées ne la dérangeait pas. Le Belge crut défaillir lorsqu'elle relâcha un trop-plein d'air stomacal et ouvrit la mâchoire en grand pour boire une rasade de jus de poire.
C'est la jeune Portugaise qui répondit :
– Nous parlions de nos baguettes magiques, de leur composition.
– Ah ouais ! Ben la mienne, c'est de la cochonnerie de Paris. Le magasin s'appelle j'sais plus comment ! Mon père voulait à tout prix que je prenne une baguette en saule !
– Pourquoi ? demanda Hercule, intrigué mais conforté par l'idée de l'influence des matières.
– C'est le bois préféré des médicomages et des infirmiers. N'empêche qu'aucune baguette en bois de saule n'a voulu de moi. Du coup, le vendeur m'en a fait essayer tout un tas.
– Comme moi.
– À un moment, un truc horrible, tout moche, s'est décidé à me roussir les cheveux ! Je me suis cramé les sourcils, je vous raconte pas !
– De quel bois s'agit-il, mademoiselle Eugénie ?
– Je te jure, arrête ça, de me claquer de la « mademoiselle » à tout bout de champ ! Ça me fiche le bourdon !
– Eugénie, cela conviendra ?
– Oui, c'est mieux, on avance. Tant que tu ne m'appelles pas Gégène ou Ninie, tu ne crains rien ! Donc, le bois, c'est du… la vache ! J'ai oublié. Il y a une plume de piaf dedans.
Umbeijo fit la moue :
– Un… piaf ? Qu'est-ce que c'est ?
– Un oiseau ! Alors, attends… un truc rouge qui crame quand il meurt, mais il revit.
Sigrid trouva :
– Du Phénix.
– Ouais ! Exactement ! Du Phénix ! C'est ce qu'il a dit. Mais alors le bois…
Avec ses lèvres, elle fit un bruit de ballon de baudruche qui se dégonfle.
– C'était un nom… ah oui, j'avais dit que ça ressemblait à une partie de la Bretagne et de la Grande-Bretagne.
Chacun se tut pour tenter de mettre en mots les pensées fulgurantes d'Eugénie. Hercule avança :
– La Cornouailles est le point commun entre ces deux lieux géographiques.
– Du cornouiller ?
– Oui ! Bien vu, Sigrid ! Corps de nouille machin avec la plume du Phénix. D'après le vendeur du magasin, il paraît que c'est pas mal pour lancer des sortilèges en rapport avec le feu, des sorts explosifs. J'adore faire péter des trucs !
La perspective que la bouillonnante Eugénie puisse produire une magie aussi dévastatrice, fit frémir les trois autres enfants. Une catastrophe surviendrait si l'élève d'Aloysia était incapable de discipline.
– J'prendrais bien un dessert avant d'aller au dortoir, pas vous ?
Umbeijo, Sigrid et Hercule crurent à une plaisanterie. Comment leur compagne de repas pouvait-elle encore ingurgiter de la nourriture, fût-elle fondante ou sirupeuse ?
Elle s'empara d'une assiette faite pour le plat principal et la garnit de choux à la crème, de tartelettes, d'éclairs au chocolat et de macarons à la pistache.
Sigrid se rapprocha et chuchota :
– J'espère que je ne serai pas dans son groupe. Elle me fiche la trouille. On dirait que la magie est un jeu, pour elle. Pourtant, des accidents graves peuvent survenir. Mortels, même.
Hercule plissa le front, signe extérieur de réflexion intense :
– Il serait judicieux de garder un œil sur elle, au contraire. Pour son bien.
– Pour son bien, répéta Sigrid en le fixant avec profondeur et insistance.
Elle sentit soudain que le poids de son regard pouvait être gênant et baissa vite les yeux.
– Il faudrait qu'on se retrouve à un moment de la journée, pour discuter, suggéra Umbeijo, à la fois enthousiaste et mesurée.
– Une réunion ? Sigrid, en seriez-vous ?
– Oui, bien sûr.
– Eh, vous montez un club ? Y en a des tas, à Beauxbâtons. Pour tous les goûts.
Le menu de la soirée se lisait de plus en plus sur son visage.
– Pas vraiment. On se disait juste qu'on pourrait se voir après les cours. Voulez-vous en être ?
– Carrément ! Faut juste voir les emplois du temps. J'ai demandé Quidditch et balai, bien sûr ! J'aurais bien voulu « club de duel » mais il paraît qu'on est trop jeune ! C'est nul.
Le contraire eut été étonnant.
– Je vais aussi suivre ces cours, précisa Umbeijo. Avec les entraînements et les matchs, les devoirs, on peut vite se retrouver débordé. Et si nous fixions un moment pendant les week-ends ? Nous restons tous ici, n'est-ce pas ?
Eugénie faillit exploser de joie et sauta sur son siège.
– Ouiiiiii ! Cela me donnera une excellente raison de ne pas rester avec mon père.
– C'est entendu, dit la Portugaise. Il suffira de nous trouver un endroit tranquille d'ici vendredi. Il fait beau temps, nous avons de la chance !
Armand Fontebrune se leva et frappa dans ses mains. Les tables se vidèrent en une fraction de seconde et seules les immenses nappes blanches les recouvrant, demeurèrent en place.
Eugénie protesta :
– Mes macarons ! Voleurs !
Le directeur l'entendit et lui adressa un courroux par regard interposé.
Il annonça :
– Il est l'heure de rejoindre vos dortoirs. Rendez-vous dans la cour pour suivre vos référents jusqu'à vos pavillons respectifs. Je vous souhaite une excellente soirée et une bonne nuit.
– Extinction des feux à vingt-deux zéro zéro ! hurla le concierge chauve, massif, à l'allure de catcheur de foire moldue.
En l'absence de réaction, il beugla :
– J'ai rien entendu !
– Ouiii, monsieur Grossel, répondit la foule d'étudiants.
Les uns et les autres quittèrent les reflets. Hercule resta en retrait et ne put s'empêcher de s'approcher, d'effleurer la surface d'un des miroirs d'extension. La texture était froide, liquide et sèche. La sensation procurée était surprenante.
Sa découverte n'échappa pas aux yeux de la rousse Claire Obscur, plantée à quelques mètres de lui, en arrêt comme un chien de chasse. L'enfant détala et se hâta de rejoindre les rangs d'Urtica. Il y retrouva Bianca et Charlotte ainsi qu'une longue cohorte de tous niveaux. Ils prirent la direction des jardins et de la Rivière Enchantée.
Il n'y avait qu'un pont enjambant le cours d'eau et l'afflux humain provoqua un embouteillage. Certains assurèrent que c'était typiquement français de mal jauger les capacités d'accueil, car la France était une patrie de philosophes plus qu'une nation de mathématiciens.
Hercule patienta devant l'entrée du pont et admira le soleil couchant, bercé par le clapotis de l'eau. Il perçut quelques infimes irrégularités dans les sons, dues à des poissons. Puis, un splash plus conséquent retentit. Il provenait d'une silhouette humaine et poissonneuse d'une rapidité stupéfiante. Il frémit. Les créatures magiques, les bestioles de tous poils et de toutes écailles, c'était trop pour lui.
Trois garçons patientaient devant la chambre 42. Le petit Belge les rejoignit et attendit comme indiqué par la référente. D'après les instructions informatives délivrées quelques minutes plus tôt, chaque pavillon comptait quatre-vingts chambres réparties en deux couloirs distincts – garçons et filles –.
Le bâtiment accueillait tous les niveaux mais dans chaque chambre, il n'y avait qu'une seule classe d'âge. Les trois autres garçons, en dépit de leur taille supérieure, n'avaient que dix ans. L'architecture trahissait une construction et une mise en service récentes.
Autrefois, le château abritait les salles de cours et les espaces de vie. Désormais, seul le personnel à demeure logeait dans la bâtisse datée de 1323.
Le rez-de-chaussée était dévolu aux dortoirs et leurs espaces de toilette. L'étage était accessible sur demande et pour de mystérieuses activités, selon Eugénie. Traduction par Hercule : pour y faire ses devoirs. Le sous-sol abritait des installations magiques, la machinerie nécessaire au fonctionnement de chaque bâtisse, comme le chauffage à Feu Éternel, indispensable en hiver.
Bianca avait prévenu le débutant que les chambres n'étaient pas identiques, même au sein d'une construction et que la décoration tenait compte des goûts des occupants. Après cette déclaration, il s'attendait à une surprise et pas nécessairement une bonne.
Contraint d'attendre la fin de l'installation d'autres quatuors de première année par Elvira, il se livrait à une observation discrète mais pointilleuse de ses camarades. Le premier était blond, avec des cheveux raides assez longs, des yeux bleus spectaculaires mais chaleureux, s'il en jugeait par son sourire ineffaçable. Il était heureux d'être ici, cela sautait aux yeux.
Difficile d'en savoir plus sur une personne avec un uniforme standard. Cependant, une montre à gousset dorée dépassait de sa poche et le modèle, patiné, était ancien. Le garçon sautillait sur place, pressé d'investir la place. L'entrevue rapide de la tocante apprit deux choses à Hercule : il était 21h06 et la marque de la montre était Audemars-Piguet.
« L'inventeur de la montre à gousset ? Elle vaut une fortune ! »
Un coup d'œil aux pieds du blond lui apprit qu'il portait des chaussures très résistantes, en cuir, taillées pour l'endurance. Même si la richesse du bijou ne cadrait pas avec le type de chausses, il n'en demeurait pas moins que ces godillots coûtaient cinq ou six baguettes Ollivander.
Le second garçon n'avait pas du tout la même allure. Roux, les yeux marron, la mâchoire large, des mains calleuses et surdimensionnées, les souliers crottés, l'apprenti détective jurerait que son futur compagnon était issu d'un milieu ouvrier ou paysan. Il penchait plutôt pour la seconde hypothèse, car le rouquin n'était pas affamé. Il avait l'air inquiet mais brave.
Quant au troisième larron, il se tenait à trois mètres d'eux. Cheveux bruns, lisses, coiffés en arrière, yeux noirs, lèvres pincées, visage pointu, sa vue générait un malaise. Sa main droite ne quittait pas l'intérieur de son uniforme : en mode vigilance constante, il était prêt à dégainer sa baguette.
Ses chaussures n'avaient pas de lustre ni de valeur spécifique. Aucun bijou ou accessoire ne touchait la peau de cet inquiétant garçon. Son regard le trahissait : condescendant, méfiant, calculateur. Hercule ne se fierait jamais à ce personnage.
La référente les rejoignit, abaissa la poignée de porte et les invita à la suivre. Ils s'introduisirent dans un couloir central en pierre ocre et découvrirent sur la gauche l'espace sommeil, sur la droite le coin toilette et au fond, la fenêtre décentrée sur la gauche, unique source lumineuse. Elle ne comportait aucun système d'ouverture visible.
Le mobilier était spartiate. Adossée au mur donnant sur l'extérieur, une armoire unique, large, avec un marche-pied amovible pour atteindre les étagères supérieures. Les lits ? Hercule les trouvait horribles ! De banals matelas couverts d'édredons, ensorcelés pour ne pas toucher le sol mais flotter à une bonne cinquantaine de centimètres du plancher. Leurs bagages étaient déposés au pied de l'armoire, n'attendant que le déballage et le rangement.
Elvira se retourna et déroula un parchemin.
– La chambre 42… Voilà ! Alors, nous avons ici… Thibaldus Rosier. Rosier… le frère de Vinda. Bien. Toi, tu es Casper Van Kriedt, de Hollande. Le français, ça ira pour toi ?
– Oui, Madame. J'ai d'assez bonnes connaissances.
– Parfait. Ensuite, Jacques Boulanger.
– C'est ça, Professeur.
– Alors, pour votre information, notre Académie accueille des Cracmols pour leur délivrer les savoirs essentiels à leur intégration dans le monde magique. Ils sont exemptés des cours impliquant des sortilèges mais étudient les runes, les méthodes de divination, l'astronomie, les plantes, les créatures magiques, les potions ou onguents pour lesquels l'usage d'une baguette n'est pas requis. Jacques est l'un de nos élèves Cracmols et pour ceux qui l'ignorent, sa famille de sorciers fermiers fournit en grande partie les ingrédients de nos cuisines.
Hercule lui adressa un sourire large et franc. Cracmol, sorcier ou Moldu : peu importait, il fallait toujours entretenir de bonnes relations avec les humains qui remplissaient votre assiette.
Thibaldus lâcha un raclement de gorge, accompagné d'un signe de négation de la tête.
– J'espère que cela ne te pose aucun problème, Thibaldus ?
L'efflanqué et anguleux Français serra les dents et marmonna :
– Tant qu'il ne m'adresse pas la parole…
– Bien sûr ! Demain soir, je t'attends à partir de 20h30 pour une retenue dont je fixerai le contenu. Beauxbâtons accueille tout le monde, sans aucune distinction de race ou d'origine. Ce sont les directives du Ministère. Personne n'a de valeur plus importante, ici. Il n'y a pas de notion de sang pur, mêlé, de suprématie. Il n'y a que la sueur versée par les élèves pour montrer leur engagement envers leur Académie. Il n'y a que la volonté, l'effort personnel au profit de la communauté et pour le bien de tous. C'est la seule vérité acceptable et tout prosélytisme exercé en ces murs sera sanctionné de façon exponentielle, jusqu'à compréhension in-té-gra-le.
Elvira avait martelé ce dernier adjectif et l'iris de ses yeux avait jauni.
– Oui, Professeur, admit Rosier.
– Je reprends. Voici enfin Hercule Van Betavende, de Belgique, que je connais déjà. Casper, au cas où, Hercule est bilingue français et flamand.
– Super !
– Alors, vous avez vos lits ici, le bain là et cette armoire. C'est là-dedans que vous devez ranger la totalité de vos affaires. Rassurez-vous, elle bénéficie d'un peu de magie. Ne vous fiez pas à ses dimensions extérieures.
Elle ouvrit les deux battants.
– À droite, le rangement avec le marche-pied pour les deux plateaux supérieurs. Un plateau par élève, d'accord ? À gauche, un escalier en colimaçon. Il mène au coin bureau pour vos devoirs. Tout est dans l'armoire. Une merveille de rationalisation d'espace. Est-ce que j'oublie un détail ? Hum… oui ! Les feux de la chambre s'éteignent automatiquement à 22h00. Par contre, dans le bureau, ils restent allumés si vous avez besoin de temps pour travailler. Néanmoins, je vous conseille de vous organiser afin de respecter un bon rythme de sommeil. Enfin, un dernier point à préciser : l'usage de la magie, hors des salles de cours, est interdit par décret ministériel. Pas de coup en douce, pas d'entraînement sans professeur. Et j'ajouterai que toute bagarre, agression, menace, insulte, vaudra un châtiment cuisant. Clair ?
– Oui, Madame, répondit le carré d'élèves.
– Je vous laisse vous organiser. Bonne soirée.
Elle quitta la chambre et passa à la suivante, également occupée par des premières années. Thibaldus jaugea les trois autres avec un mépris mêlé de rage.
– Pas facile, la professeure, commenta Casper.
– En effet, la discipline semble être primordiale pour elle, reconnut Hercule.
– On s'organise comment ? C'est un peu étroit, il faut patienter pour l'armoire et la douche, nota Jacques. Si ça ennuie personne, je peux ranger ma valise en premier ?
– Du moment que tu ne touches pas au plateau du haut, coupa Thibaldus.
– Pas de soucis.
– Je vais explorer le bureau, proposa Hercule.
– Je t'accompagne, répliqua Casper.
– Faites donc ça ! Je vais prendre une douche et me prendre ce plumard.
– Celui-ci ? questionna Casper. Pourquoi ?
– Parce que je parie que c'est celui au sortilège le plus réussi et qu'il va s'élever jusqu'au plafond, soupçonna le petit Belge.
– Exact ! Je vous aurai à l'œil, ajouta-t-il avec une grimace carnassière.
Le point culminant était stratégique. Tout dans l'attitude de Rosier trahissait des intentions guerrières.
Le Belge et le Hollandais s'introduisirent dans l'armoire et grimpèrent à l'étage. C'était un large palier avec quatre bureaux en chêne foncé, des lampes à Feu Éternel sur pied, des chaises tapissées de cuir, confortables – Hercule en essaya une –, faites pour de longues heures de travail. Chacun disposait d'un sous-main, d'un encrier, d'étagères pour le rangement. Il y avait une corbeille commune et, luxe suprême, une bonbonnière remplie de friandises ainsi qu'une fontaine à eau ensorcelée. Les dimensions de la pièce, surtout la hauteur sous plafond, n'avantageaient que les petits gabarits.
– Magnifique !
– Très pratique, en effet !
Casper baissa le ton et chuchota :
– Tu en penses quoi, de Rosier ?
– Je ne l'aime pas.
– Pareil. Nous ne risquons pas grand-chose mais Jacques, il est non sorcier et…
– … et je n'aimerais pas qu'il me mette un seul coup de poing sur la figure. Croyez-moi, si Rosier lui cherche querelle, il tombera sur un os.
– Un os ?
– Een probleem.
– D'accord. C'est bien que tu maîtrises les langues. On pourrait s'aider. Moi, quand je sortirai de l'Académie, je veux être explorateur. Comme mes parents. Découvrir des artefacts magiques et les rassembler dans un musée. Tu vois ?
– Brillante idée !
– Je serais le premier à créer un musée d'objets magiques. Ma famille m'a appris plein de choses sur les Runes Anciennes. Et mes frères - j'en ai 8 -, m'ont appris à transplaner.
– Vous savez… transplaner ?!
– Chut ! Oui. C'est secret… avoua-t-il en posant son index sur ses lèvres.
– Secret. D'accord !
– Il est temps de ranger nos affaires.
– Vous avez raison. Redescendons.
– Je me demande comment tout va entrer dans le tiroir.
Tout logea. Les plateaux étaient creux et mesuraient presque trois mètres de long, une fois déployés. Un mystère pour une armoire de cinquante centimètres de profondeur.
La soirée fila à vive allure et lorsque l'extinction des feux sonna, Hercule prenait pied sur un matelas. La literie se mit à vibrer. Il cramponna sa baguette, inquiet.
À peine fut-il allongé qu'il s'éleva dans les airs. Il fut pris d'une frayeur tenace. Urtica prônait l'élévation. Ce n'était pas qu'une vue de l'esprit.
De leur côté, si les membres féminins du quatuor formé lors du repas n'étaient pas logés à la même enseigne que le garçon belge, ils n'étaient pas heureux pour autant.
Chez Lonicera, la conception des chambres était l'exact opposé des logements d'Urtica. À savoir : au rez-de-chaussée, on trouvait l'espace bureau, immense, équipé de rayonnages surdimensionnés pour accueillir des livres par centaines. En fait, la pièce principale ressemblait à une bibliothèque. En soulevant une trappe au-dessous du siège dévolu à son bureau, l'élève accédait alors à son espace de vie personnel en sous-sol avec sa douche, son lit et sa petite commode de rangement. Un élève ne voyait pas son voisin et était dans l'incapacité de discuter avec lui, sauf au niveau zéro.
La perspective de vivre, dormir, se laver sous terre, comme une taupe, avait désespéré Umbeijo. Elle rêvait d'espace et héritait d'une boîte à chaussures.
– Seul le temps passé à travailler est important. Les meilleurs élèves Lonicera a toujours produits.
La ritournelle du professeur Piedargile, à la syntaxe orale alambiquée, avait plu à ses colocataires assez bizarres. Il y avait Valentine Clairdelune, une fille perchée dans la haute atmosphère, Rosa Fuchs, une Luxembourgeoise révolutionnaire à la soif d'apprendre inextinguible et Katarina Rostopchine, une authentique noble russe, lettrée, descendante de la Comtesse de Ségur, célèbre écrivaine moldue. Katarina espérait sublimer les écrits en créant de nouveaux sortilèges basés sur les mots.
Umbeijo s'était endormie, résignée à profiter au maximum des séances de balai volant pour supporter l'inhumation nocturne.
Par chance, Sigrid et Eugénie s'étaient retrouvées logées dans la même chambre. Enfin, la suite royale.
Le Pavillon rouge disposait en effet de sortilèges d'extension fabuleux. À l'intérieur, il y avait quatre appartements de plain-pied. Chaque logement était équipé d'un lit à baldaquin géant, d'une décoration flamboyante, de dorures, de marbres, d'une large baignoire, d'un bureau de style Empire, de nombreux meubles et rangements de qualité.
Pour autant, Sigrid et Eugénie s'y sentaient mal à l'aise, pour des raisons opposées. Le luxe tapageur n'était pas leur tasse de thé. Si Eugénie avait pu se satisfaire de ces matériaux précieux, elle enrageait parce que chez Urtica, il y avait des lits volants et des fontaines à friandises. En plus, elle devait se « farcir » Amélie Rostand de Hautefeuille, une noble à particule insupportable que les garçons regardaient tous en bavant. Heureusement, il y avait une Italienne marrante, Bianca Toscanini, qui imitait des cris d'animaux à la perfection. Ses talents animaliers donnaient des idées tordues à Eugénie.
Lorsque minuit sonna, Sigrid avait combattu ses peurs et dormait à poings fermés. Eugénie fulminait toujours, car elle glissait dans son lit trop grand, à cause des draps de soie.
Vers 1h00 du matin, elle avait enfin trouvé une solution : grimper sur le baldaquin et dormir sur un bricolage de toile tendue.
Vers 21h30, les trois référents en eurent terminé avec l'intronisation des nouveaux arrivants. Ils rejoignirent le restaurant où des tisanes les attendaient. Armand les accueillit comme des héros, pour rester dans le thème de la soirée.
– Tout va bien ? Pas de souci, de problème d'intendance ?
– Parfait pour moi, répondit Mysterio.
– Chez Lonicera aucun souci je n'ai eu, ajouta Abraham.
– Bien, bien ! Et vous, Elvira ?
– Une punition distribuée pour manquement au règlement. Une leçon expresse sur l'harmonie entre les races et les origines.
– Laissez-moi deviner… Rosier ?
– Le frère sort du même moule nauséabond que sa sœur.
– Vous avez eu raison de sévir sans délai. Qu'avez-vous prévu pour lui ?
– Je n'y ai pas encore songé mais le nettoyage des écuries de nos Abraxans ferait une bonne entrée en matière. En cas de récidive, je verrai avec Ursula pour un récurage de la cage de notre couple de Bayours. 1
– Les Bayours ? Par Flamel ! Vous frappez fort !
– Armand, vous savez ce que je pense de ces suprémacistes. J'ai bien l'intention de lui inculquer d'autres valeurs que ces stupidités sanguines, voire consanguines.
Les yeux de la jeune femme jaunirent.
– Je comprends, je comprends. Allez, une petite verveine ?
– Je m'en tiendrai à mon infusion personnelle.
Le directeur éclata de rire. Il connaissait le code d'Elvira pour désigner sa bouteille d'Armagnac des Forges Volcaniques hors d'âge.
– Bonne soirée !
– Je vous raccompagne ?
– Sans façon, professeur Flamingo.
Elle les salua, quitta le château et se dirigea vers la Cabane Enchantée pour y appeler un ovule de Transportation. Lorsqu'elle posa la main sur la porte de la cabane, elle sursauta. Une femme sirotait une décoction infâme, attendant sa venue.
– Qu'est-ce que tu fiches ici, Claire ?
– Je t'attendais.
– Merveilleux. Et ?
– Alors, tu l'as fait !
– Quoi ?
– Exploiter une de mes visions.
– Je n'ai rien exploité du tout. Le futur, tant qu'il n'est pas devenu le présent, n'est pas gravé dans le marbre.
– Les visions concordent toutes.
– Ce n'est pas parce que tu as vu l'avenir qu'il va se dérouler tel quel. Je conserve mon libre-arbitre. Je peux agir pour emprunter des voies différentes.
– Elles mènent toutes à la même destination.
– Je m'en contrefiche ! Je ne vais pas me tourner les pouces et laisser faire.
– Je pourrais tout révéler.
– C'est une menace ? Tu te poses en adversaire ?
La référente avait déjà éjecté sa baguette de sa manche et l'empoignait avec fermeté, prête à lancer un sort cuisant.
– Ne sois pas ridicule, Elvira. Tu ne me feras aucun mal. Je dis juste que le mieux était de le laisser croire que c'était un gamin sans pouvoir. Il serait resté dans le monde moldu, à devenir un enquêteur, poursuivant son rêve. Un autre enfant l'aurait remplacé dans l'Académie et c'était réglé.
– Faux ! Tu as affirmé que le résultat serait le même.
– C'est vrai. Le futur surviendra, qu'il soit sorcier formé ou autodidacte. Mais cette information ne t'a pas empêché d'envoyer un faux courrier, signé Armand, pour qu'il soit contraint de rejoindre nos effectifs.
– Il était inscrit dès sa naissance. Je ne pouvais pas l'ignorer. Je préfère le savoir conscient de ses pouvoirs et éduqué pour les maîtriser.
– D'accord. Et c'est quoi ce plan avec les élèves qu'il a rencontrés, ce soir ?
– Je ne vois pas de quoi tu parles.
– Prends-moi pour un jambon de Troll des montagnes ! Tu crois que je n'ai pas vu ? Un élève qui tombe tout seul et hop, la petite Vlaamel pique la place. Et les deux autres, que viennent-elles faire dans l'histoire ? À quoi joues-tu ? Tu sais que je finirai par savoir à quelles autres manipulations tu t'es livrée !
Elle la fixa droit dans les yeux et Elvira la mit de côté en bloquant son esprit sur une vallée fleurie.
– Claire, je maîtrise l'Occlumancie et tu n'es pas dans de bonnes dispositions pour faire une prédiction. Laisse tomber.
– C'est quoi ton objectif ? Tu crois que tu vas en faire un sorcier guerrier ? Un héraut ? Qu'est-ce que tu as bricolé ?
– Je veux lui donner toutes les chances de réussir. Même si pour cela, je dois violer tout le règlement.
– Son destin est inéluctable.
– Je sais. Mais je ne baisserai pas les bras. Jamais !
Elle ouvrit la porte et s'engouffra dans la cabane. Elle appela la cabine de transport.
Sortilège 5 : la bibliothèque sans MAu petit matin, lorsque Beauxbâtons s'éveilla, tout le monde était frais et disponible pour entamer la première journée de travail. Les emplois du temps faisaient l'objet de toutes les attentions.
Parmi les événements inscrits à l'agenda des plus jeunes, il y en avait deux qui seraient communs aux trois ordres cette semaine : la visite de la bibliothèque avec l'exposé de Théophile Amand sur le système d'acquisition et de notation en vigueur dans l'Académie et le cours de français qu'Agathe Bonnelangue souhaitait voir se tenir dans l'amphithéâtre Flamel, à titre exceptionnel.
Tous les enfants étaient d'attaque, hormis le quatuor. La nuit d'Eugénie avait été courte, avant d'être correcte. Elle était décidée à découper le baldaquin pour le transformer, à minima en lit de camp, à maxima en hamac. Umbeijo n'avait cessé de s'éveiller tous les quarts d'heure et de vérifier que le plafond ne s'écroulait pas sur elle durant son sommeil. Hercule, au contraire, s'était agrippé au matelas par peur de glisser si bien que l'empreinte de ses doigts persistait dans la matière au petit matin.
Le Belge était convaincu qu'une autre solution était possible, comme désenchanter le lit et le contraindre à rester au sol ou au moins, à une hauteur décente.
Quant à Sigrid, peu importe le lieu où elle se trouvait, ses nuits étaient toujours de piètre qualité. La raison était ailleurs.
Chacun se préparait dans son pavillon. Le Belge trouvait que leur chambre manquait d'intimité. Il s'était résolu à prendre ses vêtements, les déposer dans le bureau à l'intérieur de l'armoire, se rendre à la douche et se vêtir hors de la vue de ses camarades moins pudiques.
La cohabitation avec Thibaldus Rosier s'annonçait tendue. Autant Casper et Jacques avaient fait preuve de politesse, d'amabilité, autant Rosier était resté muet du lever au départ pour le réfectoire. Il générait une tension palpable et le possesseur de la baguette de cèdre en devenait fébrile. À telle enseigne qu'en prenant son uniforme dans le plateau-coffre magique (celui du bas), capable d'accueillir des possessions supplémentaires, il avait renversé ses sous-vêtements par terre. Ses chaussettes en boule avaient roulé derrière l'armoire.
En tâtonnant pour les récupérer, il avait senti une griffure sur le montant arrière droit du meuble. Il avait pris sa loupe-miroir, cadeau d'anniversaire reçu pour ses six ans. L'objet était articulé et renvoyait une image dont la grosseur était réglable grâce à une molette intégrée au manche. La magie était infime, en apparence : les images apparaissaient normales et non inversées comme dans tout miroir moldu. La griffure n'en était pas une c'était une gravure : A.D. Une couronne stylisée à trois pointes surplombait la lettre D. C'était l'emblème ou la marque de l'artisan à l'origine de la fabrication et de l'enchantement de cette merveille en bois.
Le réfectoire ouvrait ses portes à 7h00 et c'est à cette heure précis que le garçon s'y était rendu. Matinal, il espérait être dans les premiers servis. Eugénie faisait le pied de grue lorsqu'il arriva en tenue impeccable à la porte. De toute évidence, elle ne s'était ni brossé les cheveux, ni convenablement nettoyée – à en juger par les traces restantes autour de la bouche – et paraissait avoir dormi avec sa tenue d'écolière.
Le représentant d'Urtica rompit la glace :
– Bonjour, Eugénie. Comment allez-vous ?
– Mal dormi. J'ai faim.
C'était succinct. En cours de français, elle ferait des étincelles en résumé de texte.
– Je partage votre souffrance. J'ai passé une nuit effroyable, la peur au ventre.
– Les lits volants. Tu as le vertige ?
– À un niveau handicapant.
– Pas moi. Au contraire, je déteste les lits normaux et encore plus avec des draps de bourgeois. J'ai dû dormir sur le baldaquin.
– Sur ?
– Oui, j'ai grimpé dessus. Si tu savais le nombre de fois où j'ai dormi dans les arbres de la forêt du château.
– Oh…
Il visualisa la scène cocasse du baldaquin et rit de bon cœur. Elle répondit de la même façon et ajouta :
– Ce soir, je découpe ce foutu lit et j'en fais un hamac. Je viens de faucher une scie égoïne dans la cabane et je l'ai planquée sous un buisson du jardin français.
– J'envie votre ingéniosité. Je cherche une solution pour empêcher le matelas de s'envoler.
– Tu as essayé le sortilège Finite ? J'ai souvent vu mon père le faire.
– Finite ?
– Avec ta baguette, tu abaisses d'un coup, comme ça et tu dis Finite.
– Mais nous n'avons pas le droit à la magie en dehors des salles de classe.
– Zut !
– Cela veut dire que le matelas doit être désensorcelé en classe, coupa Sigrid, arrivée en catimini.
– Bonjour Sigrid, dit Hercule, tout sourire, ce qui transporta la fillette. Que dites-vous ?
– Que le sortilège Finite peut être accompli dans une salle, sans qu'il y ait de conséquences. C'est logique, non ?
Logique. Cela l'était et Hercule aimait ce mot. Lorsque les portes s'ouvrirent, de nombreux élèves patientaient. Umbeijo les rejoignit quelques minutes après l'ouverture. Elle, si pimpante, si lumineuse la veille, était terne et endormie. Les autres s'inquiétèrent de son état. La raison était commune : une nuit chaotique. La Portugaise avait senti son cœur s'emballer et sa respiration devenir difficile au petit matin.
Sur les conseils avisés du garçon, un bon chocolat chaud, un croissant et un jus de pomme remirent ses petites cellules grises et ses fonctions vitales en ordre de marche.
Sigrid trempa à peine ses lèvres dans du thé avant de grimacer. Ses dégoûts alimentaires n'échappèrent pas au détective en herbe.
La brièveté du petit-déjeuner permit à peine de décrire les pavillons et les colocataires respectifs. Le sentiment de ne pas être au bon endroit se renforça. Ils quittèrent la table en promettant de se retrouver le temps du déjeuner.
Peu à peu, le réfectoire se vida et les étudiants se rendirent dans leur salle de cours pour entamer la journée dès 8h00. Les premières années se dirigèrent vers l'autre aile, au rez-de-chaussée, dépassèrent la salle du Sondeur et s'introduisirent dans la bibliothèque. Hercule lui décerna le titre de la plus belle du monde.
Grâce à un énième sortilège d'extension – les Français adoraient que tout paraisse plus grand qu'en réalité – le plafond culminait à plus de six mètres. L'espace était comblé par des colonnes de pierre lisse autour desquelles un escalier hélicoïdal était bâti. À chaque colonne correspondait un escalier tournant jusqu'au plafond. Elles étaient habillées de rangements, les contremarches évidées servaient de rayonnages et les rampes ajourées accueillaient des volumes spéciaux, enchaînés.
Au sol, entre les colimaçons, il y avait des bureaux et des chaises pour compulser les ouvrages et travailler. En dépit de la présence de deux fenêtres de taille standard, modestes ouvertures, la luminosité était inexplicable et suffisait à lire, écrire sans besoin d'allumer des Feux Éternels.
L'accès à l'espace de stockage et de travail était conditionné au passage d'une grille en fer forgé bleutée. Elle coupait la salle en deux parties inégales. Dans la partie accessible, il y avait le comptoir de Théophile Amand et une large place aménagée avec des poteaux à cordes pour gérer la file d'attente.
Derrière le bureau, le bibliothécaire avait accroché un immense tableau précédé d'un verre grossissant. Les fiches des bouquins sortis des rayonnages volaient et s'y intégraient. Les lieux laissaient une impression d'organisation militaire.
Théophile prit sa baguette et déclama :
– Veuillez ne pas paniquer ! Je vais réaliser un sortilège qui n'est exécuté qu'une seule fois par an dans la bibliothèque, à l'occasion de la rentrée. Sonorus !
Ainsi, il était assuré d'être entendu par les élèves agglutinés au fond de l'avant-scène.
– Vous voici à l'Académie Magique de Beauxbâtons pour la première fois de votre vie. La scolarité est de huit ans, répartis en six années obligatoires pour le premier cycle et deux années facultatives pour le second cycle, dit de spécialisation. Chaque cursus est sanctionné par l'obtention d'un diplôme. Celui du premier cycle se nomme B.A.N.Q.U.E.T. Il signifie : « Brevet d'Aptitude Nationale Qualifiant Un Élève Travailleur ». L'étape supérieure est parachevée par un diplôme CHASSE dont la signification est : « Certificat Honorable d'Aptitude Supérieure et Surtout Élémentaire ». Les différentes matières étudiées cette année, vous seront présentées par vos enseignants. Sachez juste que la notation fonctionne d'une façon identique. Vous devrez obtenir des acquis. L'ensemble des acquis forme un Atout. Pour valider un Atout, il faut un minimum d'acquis. Plusieurs Atouts sont nécessaires pour que la matière soit admissible, notamment les Atouts Majeurs. Les Atouts Majeurs disposent d'un poids plus important dans le calcul de la moyenne. Pour chaque acquis, vous obtiendrez une note. Elle prendra l'une des valeurs suivantes :
. Fonte : c'est la catastrophe.
. Étain : c'est trop fragile.
. Bronze : c'est acceptable.
. Argent : c'est bien.
. Or : c'est excellent.
Plusieurs mains se levèrent dans l'assistance. Théophile désigna l'un des interrogateurs.
– Oui ?
– Vous pouvez nous donner un exemple d'acquis et d'Atout ?
– Tu as raison, ce sera plus clair. Prenons le cours de Sortilèges. Un Atout mineur concernera les sorts de nettoyage avec deux acquis qui sont Tergeo et Recurvite. Il s'agit d'un Atout mineur parce que les deux sorts sont pratiques mais non essentiels à un sorcier. Un Atout Majeur va contenir des acquis qui pourraient vous sauver la vie ou du moins, vous épargner des souffrances. Par exemple : l'Atout de Défense et Protection. Il contiendra le sort Protego mais aussi le Riddikulus.
– Riddikulus ?
– Il s'agit d'un sortilège lancé lorsqu'on est assailli par un Épouvantard. Cette créature, dont personne ne connaît le vrai visage, a le potentiel de vous paralyser de peur et, dans les cas les plus extrêmes, de vous faire mourir de frayeur. Parmi les acquis de défense majeurs, vous trouverez aussi Arania Exumai qui repousse les araignées.
– Eh mais c'est tout petit, une araignée, brava Eugénie.
Une vague de ricanements accompagna sa remarque.
– Arania Exumai fonctionne aussi sur une Acromentule de quatre mètres, Eugénie.
La contagion par le rire cessa aussitôt. Hercule fut conforté dans l'idée que la vérité nue avait des vertus curatives.
– Vous comprenez à présent que tous les apprentissages n'ont pas la même importance. Néanmoins, pour les intégrer, les parfaire, suivre les cours et accomplir vos devoirs ne sera pas suffisant. Les innombrables ouvrages disponibles ici sont là pour vous enrichir, vous améliorer. Certains vous parleront, par exemple, des subtilités dans la préparation des potions pour lesquelles la fraîcheur de l'ingrédient changera l'efficacité ou au contraire, le temps de séchage d'un autre composant altérera la durée de vie. Vous trouverez aussi des histoires magiques, des contes et même des œuvres moldues faites pour vous distraire, car le travail et vos loisirs forment avec la vie familiale et amicale, les trois pieds du tabouret de votre existence. Ne négligez ni vos études, ni votre détente, ni vos proches. À présent, je vais ouvrir les grilles et vous laisser investir, fureter, compulser les ouvrages. Dès que vous prendrez un livre, sa fiche-parchemin se noircira avec votre identité, s'envolera et viendra se loger dans le tableau d'emprunt. Dès que vous le rangerez, la fiche signalétique ira se remettre dans la couverture. Ah ! Une dernière chose : comme vous n'êtes pas bibliothécaire, vous ignorez tout du système de classement et aurez oublié, après avoir emprunté plusieurs exemplaires pour votre travail, où vous avez pris les livres. Observez le tas sur le bureau, là-bas !
Il désignait un mobilier au premier plan et au centre, visible par tous. Il était couvert de toutes sortes de bouquins, une bonne centaine.
Théophile agita sa baguette d'un mouvement gracieux, souple et rapide à la fois. Les livres effectuèrent un ballet aérien, un chassé-croisé stupéfiant pour regagner leurs emplacements d'origine. Il ne subsista que deux grosses reliures dotées d'une armature métallique et d'un gros anneau. Il fit disparaître la grille d'entrée.
– M'sieur, m'sieur, serina Eugénie. Est-ce qu'il y a des livres sur la magie noire ? Une réserve secrète ?
– Non, Eugénie, il n'y a pas de livre de magie noire à Beauxbâtons.
– Et là-bas ?
Elle désignait une épaisse porte en chêne, bardée de clous, tout au fond de la salle.
– Il s'agit d'un salon privé où les professeurs animent des clubs, des concours de connaissances. J'espère que nous aurons le plaisir de te compter dans le club des Érudits, Eugénie !
Elle marmonna :
– Compte là-dessus !
– Puisque tu sembles disposée à enrichir cette séance informative, aurais-tu l'amabilité de prendre les deux livres spéciaux et de les remettre dans leurs logements respectifs avec leur cadenas ? Le premier ouvrage va dans la colonne D et le second, le plus petit, dans l'escalier J.
– Bien sûr !
Elle fila droit vers la cible et s'empara du gros grimoire rouillé. Elle ne put s'empêcher de regarder. Il s'intitulait « Le Troll des montagnes : comment l'affronter ? ».
Lorsqu'elle l'ouvrit en deux, une main velue armée d'une massue de chêne sortit des pages et tenta de lui fracasser le crâne. Elle atteignit son épaule, déclenchant un cri de douleur. La jeune fille esquiva le second coup mais le bouquin, jeté à terre, la poursuivit dans la travée à coups de bonds de cabri.
Théophile agita sa baguette en silence et la couverture fut rabattue dans la seconde.
– Accio livre des Trolls !
Le manuel s'envola dans les airs et atterrit dans sa main gauche. Il le tendit à Eugénie et lui dit :
– Si tu veux bien te contenter de le ranger… et après, tu iras à l'infirmerie pour ta clavicule. Encore…
Il poussa un soupir si sonore que les élèves eurent pitié de lui.
– Cette petite démonstration vous aura enseigné que les ouvrages enchaînés le sont pour une raison précise : la sécurité. Je suis l'unique personne habilitée à les libérer et à appliquer les sorts qui les neutraliseront pour les consulter. Parfois, de manière hasardeuse, il m'arrive d'oublier de les désactiver. Si vous ne souhaitez pas connaître une mésaventure identique à celle de votre camarade, conformez-vous aux instructions. Je terminerai sur ma maxime favorite : « il y a deux catégories d'élèves. Ceux qui auront des notations OR et ceux dont j'oublierai le nom. » À vous de voir. Je reste à votre disposition pour toutes vos questions.
Eugénie se rendit seule à l'infirmerie afin que l'infirmière lui remette les os en place. Elle en connaissait le chemin par cœur. À peine fut-elle parvenue à destination que tout le monde sursauta en entendant les vociférations de son père. Une sombre histoire de record battu.
Sigrid et Hercule se rejoignirent près de la colonne O. Elle hébergeait les ouvrages liés aux artefacts magiques. Ils grimpèrent les marches une à une, observant en silence les titres inscrits sur les tranches de couverture. La jeune fille à frange châtain-gris chuchota :
– Tu cherches un livre en particulier ? Un bouquin sur les baguettes ?
– Vous lisez dans mes pensées !
– D'après mes parents, quelques-uns de nos ancêtres ont des prédispositions pour la Legilimancie.
– Vraiment ? Très utile.
– Je ne crois pas avoir ce don. Je me suis juste souvenue de notre interrogation, hier soir. Ce livre-là, peut-être ?
– Hum…
Le garçon prit « Le Traité des baguettes » et le feuilleta. Il se rendit vite compte qu'il relatait la guerre entre sorciers et gobelins et l'interdiction faite à ces derniers de ne pas posséder de baguettes.
Elle fut déçue :
– Non, raté ! J'aimerais pourtant éclairer un mystère.
– Lequel ? s'emballa le jeune Belge.
– Comment une baguette peut-elle choisir son sorcier et non le contraire ? Comment peut-on hériter d'une baguette, qu'elle fonctionne alors qu'elle ne nous a pas choisi. C'est illogique. J'ai déjà vu des baguettes être prêtées et exécuter la magie demandée.
– C'est exact. Mes propres parents les ont déjà échangées, de manière intentionnelle.
– C'est peut-être ça, l'idée : l'intention. Si tu me demandes de te prêter ma baguette, que je refuse absolument, elle se refusera à toi. Si j'accepte le prêt, la magie s'exercera.
– Dans mon cas, j'en doute.
– Pourquoi ?
Il eut du mal à avouer quelles difficultés il avait éprouvées pour obtenir un serviteur de bois magique.
– Euh… je…
– Pas de souci, Hercule. C'est juste une théorie, tu vois ? Si on m'a donné ma baguette de manière volontaire alors elle va fonctionner.
– Mais est-ce la combinaison idéale pour vous ?
– Voilà ! Il aurait fallu que je me rende chez Cosme Acajor à Paris pour être certaine que j'étais en présence de la meilleure combinaison possible.
– À condition que la baguette ait été créée… il y a tellement de sortes de bois, d'inclusion. Combien ?
– C'est ce que j'aimerais savoir, dit-elle. Nous pourrions déjà questionner nos camarades de chambre. Le nombre de combinaisons possibles serait obtenu en multipliant les essences de bois par les sortes d'inclusion.
– Une telle connaissance serait très instructive !
– En supposant que les baguettes ont convenu aux caractères, on pourrait trouver des points communs.
– Nous pourrions aussi interroger les professeurs.
– Bonne idée ! approuva-t-elle.
Ils firent chou blanc dans la colonne O. Un ouvrage d'analyse théorique des baguettes manquait dans ces rayonnages. En toute logique, ils se dirigèrent vers Théophile pour l'interroger. Le bibliothécaire écouta leur requête avec attention et confirma qu'à sa connaissance, ce dictionnaire n'existait pas. Il promit de se renseigner chez ses éditeurs fournisseurs. Il leur conseilla « l'Encyclopédie des objets magiques » où ils trouveraient quelques éléments dignes d'intérêt.
La présentation toucha vite à sa fin. Sigrid rejoignit Eugénie, remise d'aplomb, pour affronter l'inquiétante Claire Obscur, maîtresse des Arts Divinatoires. Umbeijo dut être arrachée à sa lecture de l'almanach des sports sur cinq siècles pour se rendre en cours de mathématiques.
Quant à Hercule, il s'apprêtait à suivre son groupe dans la classe d'Ursula Waldmeister lorsqu'il remarqua que la dernière colonne de la bibliothèque portait la lettre Z alors que l'ensemble des escaliers formait un carré de cinq colonnes de côté. À sa prochaine visite, il interrogerait monsieur Amand à propos de cette incongruité.
Jacques et Casper faisaient partie des quinze élèves de son groupe. C'était la bonne nouvelle de la journée. Rosier était avec eux. Difficile d'avoir le chaudron, la potion et l'apothicaire.
Umbeijo, Hercule et Sigrid devisaient autour d'un saumon grillé à l'unilatéral, accompagné de son riz pilaf et de sa béarnaise onctueuse. La Portugaise leur avait avoué que son aversion pour les mathématiques pourrait avoir été transformée en intérêt par le professeur Racine. Ce dernier n'était pas qu'un mathématicien basique il s'intéressait aux calculs au sens large.
Anticipant de quelques années sur le programme, il lui avait expliqué comment la science pourrait l'aider dans le Quidditch. Calcul de trajectoire, angles, force du vent, contraintes exercées sur les matériels, point de rupture, parabole, probabilités : un monde de chiffres appliqués aux sports s'offrait à elle. La jeune fille était enthousiaste.
Hercule avait narré comment la visite de la ménagerie magique l'avait traumatisé. Plusieurs créatures les avaient pris pour cibles dont une taupe à bec de canard, obsédée par la montre à gousset de Casper et une bestiole mi-mante religieuse, mi-champignon feuillu qui avait décidé d'emménager dans l'intérieur de son uniforme. Cette petite créature effroyable portait un nom ridicule : Botruc.
Les yeux de Sigrid s'étaient allumés comme des chandelles.
– Un Botruc ! Tu ne te rends pas compte ?!
– Eh bien quoi ?
– Se lier d'amitié avec un Botruc, c'est rare ! Très rare !
– Vraiment ? avait-il déclaré, l'air soupçonneux.
– Hercule, le bois utilisé pour les baguettes magiques vient d'arbres abritant toujours un Botruc. Si on veut prendre du bois, il faut son accord. Tu vois où je veux en venir ? C'est… un signe.
– Un signe ?
– Du destin !
– Le destin ? Je ne crois pas à ce genre de sornette !
– On dirait Eugénie qui parle ! répliqua Sigrid.
– Où est-elle, d'ailleurs ? s'exclama Umbeijo. Elle n'a pas faim ? ajouta-t-elle, hilare.
Les deux autres gloussèrent.
– Il faut que je vous raconte le cours de divination. Enfin… les Arts Divinatoires, selon la professeure. Madame Obscur a commencé par nous expliquer que ces arts sont variés, qu'on étudiera plusieurs sortes de support tout au long de l'année, pour révéler celui qui nous convient le mieux si jamais nous avons le Don.
Hercule écarquilla les yeux.
– Le Don ?
– Une sorte de trace résiduelle de voyance en nous. Là-dessus, elle demande si nous avons déjà fait des rêves qui se réalisent. Vient le tour d'Eugénie.
– Je crains le pire, commentèrent les deux autres.
– Vous pouvez ! Du grand Eugénie ! Elle se met à contester la divination dans des termes que je ne peux pas répéter, j'aurais trop honte.
– Oh…
– Le ton monte entre les deux. Là, ça part sec. Ne parlez pas de ce que vous ne connaissez pas ! Et vous, avez-vous déjà fait une prédiction dans votre vie ? Et le destin, c'est n'importe quoi, si j'ai envie de sauter du toit et que vous me dites que mon heure n'est pas arrivée, ça n'empêchera pas de m'écraser comme une crêpe ! Ce à quoi la professeure Obscur répond qu'Eugénie doit être la seule sorcière dotée d'un sort Protego permanent.
– Eh bien…
– À un moment, Eugénie la défie de prédire un truc vérifiable qui va lui arriver vraiment, que tout le monde en soit témoin. Et là, elle me fixe droit dans les yeux.
– Madame Obscur ? s'inquiéta Hercule.
– Oui. Il se passe alors les cinq secondes les plus longues de ma vie. Elle hurle avec une voix bizarre : allez chercher le docteur Beauxbâtons à l'infirmerie. Tout de suite !
– Et alors ?
– J'y suis allée à toute vitesse ! J'ai cru qu'elle pourrait me lancer un sort avec ses yeux !
– Je l'en crois capable, assura Hercule. Elle me fiche la trouille.
– À moi aussi !
– Pareil. Je reviens avec le docteur, très calme alors que je venais de lui expliquer ce qui s'était passé entre les deux.
– Calme ? Bizarre ! Nous l'avons entendu exploser de colère quelque temps auparavant.
– Moi aussi, j'ai trouvé ça anormal.
Suspendu aux lèvres de Sigrid, le duo n'avait pas vu Eugénie arriver au réfectoire. Elle s'était assise à une autre table, penaude et mesurée.
– Quand le médicomage est entré, Eugénie n'en menait pas large et pensait qu'elle allait prendre un savon. Pas du tout ! Madame Obscur a juste dit : « Docteur, votre fille a besoin d'une démonstration. Auriez-vous l'amabilité ? » Et là, le docteur Beauxbâtons sort sa baguette, envoie un Sonorus sur madame Obscur. Ensuite, il projette un Petrificus Totalus. Elle tombe raide par terre.
Umbelina et Hercule ouvrirent la bouche en cœur :
– Oh !
– Ce n'est pas fini. Il termine avec un Aquaglaciem. Elle est transformée en glaçon géant.
– Bon sang ! Mais pourquoi ?
– Attendez… le docteur nous demande de nous mettre en cercle autour d'elle. On entend sa voix emprisonnée sous la glace qui se met à graver des lettres sur son corps congelé. Première phrase : « Avant la pleine lune, Eugénie se brisera les os par trois fois. »
– Ouille !
– Mais quelle horreur ! Je veux dire… la façon de prédire. C'est ignoble. Je ne veux pas avoir le Don.
– Pareil ! Après, il y a eu une deuxième phrase dans la glace, juste incompréhensible : « Trois en mouvement donneront naissance au quatrième. » Ensuite, le docteur a utilisé sa baguette pour décongeler madame Obscur. Il l'a enveloppée dans une couverture et madame Cacheton lui a mis des onguents sur le visage, les pieds et les mains. Ils sont restés avec elle jusqu'à la fin du cours. Elle a eu du mal à expliquer que c'était ainsi qu'elle générait ses prédictions. Les textes décongelés sont partis en fumée rouge dans des fioles que le docteur a bouchées. Eugénie n'a plus parlé après. Eh ! Elle est là-bas, devant son assiette vide !
Leur camarade était en état de choc, comme si elle avait ressenti le franchissement d'une limite. Elle était incapable de soutenir le regard de quiconque. Umbeijo et Sigrid éprouvaient de la peine pour elle. Hercule, lui, était effaré par la cruauté de la magie de madame Obscur. Elle ne pouvait pas faire des prédictions sur commande parce qu'elle mettait sa santé en jeu. Au-delà de cela, si sa première vision était nette, explicite, la seconde était très sibylline et concernait tout autant la fille du docteur.
L'heure de la fin du repas sonna. Le garçon se leva, avisa l'assiette de mignardises et prit plusieurs poignées de douceurs qu'il fourra dans ses poches.
Le château abritait des salles de cours à tous les étages dont certaines étaient adaptées à la matière, comme les potions. Cependant, les deux tours comportaient leurs spécificités. Celle de gauche abritait, au sommet, une coupole conçue pour l'enseignement de l'astronomie. La tour de droite accueillait une pièce sur deux niveaux : l'amphithéâtre Flamel.
Hormis les cours magistraux d'Histoire de la Magie, les examens et les rares interventions extérieures – la conférence d'un intervenant externe, par exemple –, elle n'était pas très utilisée. Aussi, les premières années y allaient de bon cœur pour deviner les intentions de la professeure de français. Hercule s'était rapproché d'Eugénie, amorphe et atone. Il avait souri à la jeune fille, avait plongé ses mains dans ses poches et s'était délesté des macarons chipés à table. Le geste avait rendu un semblant de sourire à sa camarade.
– Merci, Hercule. C'est… c'est…
Elle s'était mordue les lèvres et la langue pour ne pas laisser son émotion la submerger. Le geste n'avait pas échappé à Sigrid. Sous ses airs empruntés, le garçon était un pur gentleman. Son côté chevalier servant persista lorsqu'il proposa à Eugénie de l'accompagner aux avant-postes de l'amphithéâtre.
Une petite sorcière rondelette et joviale, avec une chevelure auburn énorme, comme gonflée avec un gaz léger, apparut. Elle poussa les portes battantes de l'amphithéâtre. La salle était préparée comme si un examen allait se dérouler. Il y avait des parchemins vierges, des encriers, des plumes. Chaque place était espacée des voisines à distance égale. L'angoisse commença à étreindre les élèves.
– Tutututute ! En silence, s'il vous plaît ! Installez-vous !
Elle transplana derrière le bureau. Elle fit disparaître le mobilier d'un coup de baguette et le remplaça par un pupitre portant un grimoire. Hercule n'en avait jamais vu de pareil. Il était de dimensions exceptionnelles, avec une couverture en bois sombre, – de l'ébène ? – et orné d'une portée musicale.
Il s'installa à quelques mètres de l'enseignante et de son lutrin à pied. Tandis que les autres prenaient place, le jeune Belge déchiffra les notes inscrites sur la portée et joua l'air dans son esprit. C'était léger, sans être débridé. Français, classique mais récent.
Intrigant, pour un enseignant de français sorcier. Toute la promotion 1917 fut installée.
Madame Bonnelangue s'éclaircit la voix et entama son discours de bienvenue :
– Bonjour à toutes et à tous. Entrons au cœur du sujet. J'ignore tout de vous, de vos aptitudes pour le français. Afin d'évaluer votre niveau, je vais vous dicter un texte. Avant cela, vous allez prendre la plume et l'encrier à votre disposition et aucun autre matériel. Vous allez inscrire en haut à droite du parchemin, en sautant une ligne après chaque information, la date du jour, votre prénom, votre nom de famille, votre ordre – Urtica, Aloysia ou Lonicera – et très important, vous écrivez si le français est votre langue natale ou non. Vous inscrivez : « français : natal / non natal ». C'est pour que je puisse ajuster ma notation. Je vous laisse une petite minute pour inscrire les éléments demandés.
Les élèves appliquèrent les consignes à la lettre. Hercule décida d'indiquer que le français était sa langue natale bien qu'il soit qualifié en flamand à égal niveau. Ce fut le seul du quatuor à inscrire le français comme langue de naissance quand Eugénie, remise en selle par la délicate attention du Belge, requinquée par les macarons, opta pour la mention « français : non natal car je ne parlais pas à la naissance ». Elle se demanda si la professeure apprécierait un bon jeu de mots.
– Vous êtes prêts ?
– Ouiiiii !
– Bien. Alors, écrivez. « Pour parler sans ambiguïté, »
Elle répéta la phrase à plusieurs reprises.
– « Ce dîner à Sainte-Adresse, »
Elle procéda ainsi pour l'intégralité du texte.
– « près du Havre, malgré les effluves embaumés de la mer, malgré les vins de très bons crus, les cuisseaux de veau et les cuissots de chevreuil prodigués par l'amphitryon, fut un vrai guêpier.
Quelles que soient, et quelque exiguës qu'aient pu paraître, à côté de la somme due, les arrhes qu'étaient censés avoir données la douairière et le marguillier, il était infâme d'en vouloir pour cela à ces fusiliers jumeaux et mal bâtis, et de leur infliger une raclée, alors qu'ils ne songeaient qu'à prendre des rafraîchissements avec leurs coreligionnaires.
Quoi qu'il en soit, c'est bien à tort que la douairière, par un contresens exorbitant, s'est laissé entraîner à prendre un râteau et qu'elle s'est crue obligée de frapper l'exigeant marguillier sur son omoplate vieillie. Deux alvéoles furent brisés une dysenterie se déclara suivie d'une phtisie, et l'imbécillité du malheureux s'accrut.
— Par saint Martin ! Quelle hémorragie ! S'écria ce bélître.
À cet événement, saisissant son goupillon, ridicule excédent de bagage, il la poursuivit dans l'église tout entière. »
Sorcier, Cracmol ou Moldu, tout le monde était à égalité devant la terrifiante dictée de Prosper Mérimée, célèbre auteur français moldu.
– Bien ! À présent, reposez votre plume, inspirez un grand coup et bouchez-vous le nez ! Tutututute ! Pas un mot sinon, je modifie le sortilège pour qu'il enlève des points pour bavardage !
Elle agita sa baguette à la manière d'un chef d'orchestre en direction de son pupitre. La portée et les notes de musique rougeoyèrent. Lorsque l'incandescence maximale fut atteinte, les notes jaillirent du grimoire et fusèrent dans l'amphithéâtre.
Tels des poissons enflammés, elles claquèrent sur les copies jusqu'à ce que le nombre de fautes soit inscrit en rouge, que les erreurs soient soulignées en couleur sanguine, avec l'une des cinq mentions expliquées par monsieur Amand.
Umbeijo, perdue sur les gradins en hauteur, inspira à peine. La copie sentait le chocolat brûlé, avec une note d'aigreur et un parfum de citronnelle très entêtant. Pas une odeur suffocante mais assez perturbante. Elle avait commis dix-huit fautes et obtenu BRONZE, très honorable compte-tenu que le français n'était pas sa langue natale, même si elle le parlait avec une pointe d'accent méridional difficile à localiser.
Elle estimait avoir eu de la chance sur de nombreux mots, surtout avec ces accents aigus, graves et circonflexes distribués au hasard. Sigrid s'en sortait avec dix erreurs et récoltait de l'ARGENT. Elle affichait un sourire crispé. Peut-être espérait-elle une meilleure notation ?
Elle retourna le parchemin après avoir vérifié quels mots comportaient une faute d'orthographe ou d'accord. Eugénie avait bouché son nez et fermé les yeux afin de se ménager du suspense. Elle ouvrit les paupières. Elle avait commis vingt-quatre fautes. Sa remarque sur la nature de son français était entourée de rouge et commentée comme suit : « Bien tenté ! FONTE ! »
– Mer… commença-t-elle. …lin ! Ajouta-t-elle pour corriger l'embryon de grossièreté.
Hercule, à un siège d'elle, soupçonna un échec. Il posa les yeux sur son écrit et découvrit le nombre de fautes : 1. S'il avait le temps, il écrirait à Père et Mère dès ce soir pour leur communiquer la bonne nouvelle. Ensuite, il vérifia quelle erreur avait été commise. Phtisie orthographiée phthisie par ses soins. Un H en trop lui coûtait la perfection.
Agathe patienta un peu, le temps que les enfants aient achevé la lecture de la correction. Puis, en un tournemain, elle attira à elle les quatre-vingt-dix copies.
Le lutrin enchanté disparut et le bureau originel reprit sa place. Tout ceci fut exécuté sans qu'elle ne prononce le moindre mot. Sa baguette se délectait des sortilèges informulés. Les parchemins virevoltèrent quelques secondes au-dessus du bois, cherchant un classement. Puis, un à un, les feuillets descendirent. Elle compulsa le haut de la pile, sourit, gratta sa toison aérée avec sa baguette et acheva de la coincer dans les boucles larges de sa chevelure.
Elle se lança dans un long exposé du programme de l'année. Une attention particulière serait portée à l'orthographe, la grammaire, la capacité rédactionnelle, l'éloquence et l'expression orale, l'écriture de poésies. Il y aurait un projet d'année : créer sa propre formule magique, en rimes ou non, accompagnée de la gestuelle adéquate.
Elle proposait des concours de connaissances, des clubs de jeux, des parties de mensonges, du théâtre et même des ateliers d'initiation au latin et au grec, langues mortes si vivantes pour la création de formules magiques. Des groupes de niveau seraient formés et les plus faibles seraient aidés pour la maîtrise de la langue.
Agathe était une sorcière volubile, captivante, passionnante, érudite et silencieuse avec sa baguette, ce qui trahissait un excellent niveau de magie. D'ailleurs, sa capacité à transplaner dans l'enceinte du château, à priori interdite à ce type de déplacement - il suffisait d'imaginer le nombre de collisions avec plus de 700 élèves -, était juste un signe qu'elle maîtrisait un nombre conséquent de sortilèges.
Peu avant la fin des deux heures de cours, elle réclama aux élèves un rouleau de parchemin sur le sorcier célèbre le plus fascinant à leurs yeux et les raisons de cette admiration. Elle précisa que la présentation compterait, car elle ne supportait pas les copies aussi sales qu'une Poste Magique (avec les déjections des hiboux). Puis, elle consentit à libérer les enfants.
Alors qu'ils préparaient leurs affaires et qu'ils quittaient leurs sièges, elle lança à la cantonade :
– Puis-je savoir qui sont Katarina de Lonicera et Hercule d'Urtica ?
Les deux intéressés levèrent la main.
– Pourriez-vous me rejoindre, deux petites minutes, s'il vous plaît ?
Hercule se retrouva en bas des gradins aux côtés d'une fillette d'une beauté éblouissante. C'était comme une Umbeijo au physique inversé, tout aussi magnifique. Sa chevelure blonde ondulée était somptueuse et ses yeux bleus, bridés, trahissaient des origines slaves patentes.
– Vous avez obtenu tous les deux une mention OR. Seuls trois autres élèves ont atteint cette mention mais en faisant quatre ou cinq fautes. Hercule, j'ai compté une faute pour le H supplétif mais avant la réforme de 1835, phtisie prenait bien un H après le T. À mes yeux, c'est acceptable. Bravo ! Quant à toi, Katarina, je suis ébahie. Tu n'as commis aucune faute. C'est d'autant plus remarquable que le russe est ta langue natale. Je te félicite, car c'est la première fois qu'un étranger réussit cet exploit sur ce texte très difficile. Vraiment, excellent !
– Merci, Madame ! dit-elle en esquissant une révérence ravissante.
– Merci, Professeur, ajouta Hercule.
– J'organise plusieurs compétitions avec monsieur Amand, notre bibliothécaire. J'anime des clubs de jeux dont un qui pourrait vous plaire. Un jeu de lettres pour former des mots qui rapportent des points selon la difficulté. Les jeux ont lieu le mercredi après-midi, à côté de la bibliothèque. Avec chocolat, thé et petits gâteaux, ajouta-t-elle en adressant un clin d'œil à Hercule. Cela vous tente ?
– J'aimerais beaucoup, Madame, répondit la Russe.
– J'en serai avec plaisir, Professeur, compléta Hercule.
– C'est parfait. Alors, à mercredi 15h00. Et… Katarina…
– Oui, Madame ?
– Auriez-vous un lien de parenté avec Sophie Rostopchine ?
Le nom fit écho dans les cellules grises du Belge. C'était l'identité réelle de la Comtesse de Ségur, un auteur moldu de renom.
– Il s'agit de mon ancêtre.
– Le bel héritage ! Enchantée de vous compter parmi mes élèves !
– Merci, Madame. À mercredi. À plus tard, Hercule.
Le garçon ne s'attendait pas à ce qu'elle ait mémorisé son prénom. Il en fut ravi. Alors qu'il s'apprêtait à partir, il se ravisa et dit :
– Puis-je vous poser deux questions, Professeur ?
– Bien sûr ! Vas-y, je t'écoute.
– Je ne parviens pas à retrouver l'auteur des notes inscrites sur votre grimoire. J'ai joué l'air, dans ma tête. Je suis presque sûr que le compositeur est français et que son œuvre est récente.
– Excellent, mon garçon ! C'est très bien vu ! Ou plus exactement, bien entendu ! Il s'agit de Claude Debussy.
– Oh… Debussy, mais oui !
– Une composition pour mettre des textes de Charles Baudelaire en musique. Un magnifique poète dont vous connaissez au moins un texte ?
– Naturellement, Madame. Cela donne… de la très belle magie.
– Je te remercie. J'avoue être assez fière de cet enchantement. Je pense être l'unique professeure à corriger des copies de cette manière et aussi vite. Quelle est ta seconde question ?
– J'ai remarqué que vous n'avez pas formulé vos sortilèges. Votre baguette les a exécutés à la perfection. Avec des amies, nous nous demandons si le bois et le cœur utilisés peuvent avoir un rapport avec certaines personnalités ou certaines capacités.
– C'est une interrogation judicieuse, en effet. Tu veux connaître sa composition ?
– Si cela n'est pas indiscret.
– Non, aucun souci. Il s'agit d'olivier avec un poil de Demiguise. Tu t'en souviendras ?
– Oui, Madame.
– Je pense que les autres professeurs se livreront avec plaisir à votre enquête. Je leur en parlerai, si tu veux bien.
– Avec joie, Professeur.
– C'est entendu. À mercredi.
– À mercredi. Au revoir.
Hercule sortit tout guilleret et se hâta de rejoindre la salle dévolue au dernier cours de la journée. Il promettait d'être plus compliqué que le précédent. Hercule était à des années-lumière de la vérité.
Sortilège 6 : les leçons doulOureusesLes deux heures à venir avaient lieu avec la professeure de Bazincourt. Elvira coiffait de nombreuses casquettes au sein de l'école mais une seule concernait les élèves de première année : les Maléfices - Enchantements - Sortilèges.
À vrai dire, à dix ans, les enfants n'abordaient pas des enchantements complexes. Le programme d'apprentissage comportait les bases comme la lévitation, le déplacement et la réparation d'objets. Les sorts de nettoyage ne manquaient pas à l'appel.
Avant la fin de trimestre, si tout allait bien, des utilitaires indispensables seraient abordés parmi lesquels la capacité à générer une lumière dans l'obscurité, faire couler de l'eau ou émettre des étincelles colorées pratiques pour se signaler.
L'ordre Urtica était au complet pour cette première leçon. La salle était assez vétuste, poussiéreuse et le mobilier usagé. Chaque élève disposait d'un ensemble bureau-siège solidaire. Chaque poste de travail était espacé des autres d'un bon mètre. Cela formait cinq rangées de six colonnes.
Comme par hasard, Rosier s'était arrogé une place sur la dernière ligne, en embuscade, observant ses adversaires. Hercule et Casper siégeaient à l'avant-poste. Leur camarade Jacques, Cracmol, était exempté mais son cours était remplacé par de la botanique pratique et intensive avec Ursula Waldmeister.
Une tasse en grès beige était posée devant chaque enfant. Crasseuse, comme si un Troll avait bu dedans.
– Bonjour les enfants. À Beauxbâtons, vous trouverez deux sortes d'enseignant. Les conciliants qui expliquent, réexpliquent autant de fois que nécessaire, qui écoutent vos excuses lorsqu'un devoir n'est pas fait, qui notent avec une certaine largesse. Et il y a moi.
Elle observa une pause volontaire, assez longue pour que l'angoisse naissante s'imprime dans les esprits.
– Je donne les instructions une seule fois, je montre une seule fois, vous exécutez, vous répétez jusqu'à la perfection et je valide. On vous a expliqué que les mentions sont au nombre de cinq pour obtenir vos acquis et consolider vos Atouts. Je n'en utilise que quatre dont une qui n'a pas été abordée. Pourquoi ? Parce que dans n'importe quelle matière, on vous donnera OR si vous remplissez l'objectif. Dans mes disciplines, il est possible de dépasser l'effet attendu. En résumé, avec moi, ce sera FONTE si vous échouez, ÉTAIN si vous êtes en voie de réussir et OR si vous avez réussi. Je vous donnerai PLATINE si le résultat me stupéfie, dépasse mon attente. Clair ? Des questions ? Non ? Bien. Sortez vos baguettes !
Les élèves obéirent en silence. Le ton sec d'Elvira ne prêtait pas à la plaisanterie.
– Posez-les devant vous. Question : qui ne connaît pas la composition de sa baguette ? Allez ! Levez les doigts ! Pas d'entourloupe, je sais discerner la vérité.
Cinq mains se dressèrent avec timidité.
– FONTE pour vous. Pour la prochaine fois, vous me ramènerez les informations sur leur bois et leur cœur. Demandez à qui vous voulez, je m'en contrefiche. Je veux ces éléments. Pourquoi ? Qui peut me dire pourquoi je veux que vous sachiez de quoi sont faites vos baguettes ? Allez, allez ! Ne faites pas les timides !
– Pour les revendre à des Sangs-Mêlés, lança Rosier.
– Rosier, à partir de ce soir, tu es en retenue.
– Jusqu'à quand, Professeur ?
– Autant qu'il me plaira ! Alors ? Une réponse à ma question ?
Casper leva la main.
– Oui ?
– Pour connaître notre outil de travail ? proposa-t-il avec timidité.
– Exact ! En magie, on ne fait pas n'importe quoi. En cours de potions, il ne vous viendrait pas à l'idée de verser une poudre inconnue dans votre chaudron, sachant que vous allez boire votre préparation. Dans ce cours, ce n'est pas différent. Je vous écoute. Casper, commence ! La composition de ta baguette.
– Bois d'érable et rainure de Jackalope. 2
Elvira agita sa baguette et sourit :
– OR. Suivant… toi !
Toute la classe y passa, y compris Rosier qui hérita d'une mention OR pour sa baguette de prunellier avec un poil de Troll. Sans avoir besoin de griffonner, Hercule mémorisa toutes les combinaisons et leurs propriétaires. Lorsqu'elle eut achevé cette étape d'inventaire, Elvira lui adressa un clin d'œil.
– À présent, nous allons commencer la leçon. Prenez vos baguettes. Le premier sort à connaître se nomme Recurvite. Il sert à nettoyer n'importe quel objet. C'est un nettoyage rapide. Pour fonctionner, il faut mettre un petit morceau de savon sinon, ce ne sera pas propre. Vous avez quelques paillettes dans le logement sous votre bureau. Prenez-en une pincée et déposez-la dans la tasse. Bien ! Visez-la avec la pointe de votre baguette et faites un mouvement tournant du poignet, comme ceci, comme si vous passiez votre main dedans pour la nettoyer.
Elle illustra son propos.
– C'est noté ? Le geste et prononcez Recurvite.
Elle réalisa l'exercice sur son propre contenant qui étincela comme au premier jour. Les enfants l'imitèrent avec des échecs certains et quelques succès relatifs. Hercule ne produisit que des étincelles avec sa baguette. Sa tasse resta crasseuse comme la niche d'un Croup pouilleux.
L'entraînement dura près d'une demi-heure et le pauvre Belge fut le seul à ne pas obtenir un début de résultat. Il était au comble du désespoir et le spectre de l'état de Cracmol réapparut dans son esprit.
La professeure fit tomber le couperet :
– Au prochain cours, ce sort sera noté en tant qu'acquis. Vous avez une semaine pour venir en salle de cours et vous entraîner. Pour rappel, il est interdit de pratiquer en dehors des murs du château. Pour l'instant, ma notation serait la suivante. OR : Rosier et Lebrun. Tous les autres : ÉTAIN sauf Van Betavende : FONTE.
L'annonce fit l'effet d'une bombe dans l'esprit du Brugeois. Il supplia sa baguette de changer d'attitude pour ne pas se couvrir de ridicule et devoir renoncer, rebrousser chemin. Casper l'entendit marmonner ses suppliques et se marra :
– Eh, mais tu lui parles ?!
– Oui.
– Elle n'a pas d'oreilles, tu sais ?
Il était rouge tellement il se contenait de rire.
– Je le vois bien.
– Essaie en flamand.
– Tsss… vraiment, Casper, répliqua le Belge dont l'exaspération renforça l'hilarité du Hollandais.
Elvira fit le tour de la classe et vérifia les objets. Elle nettoya les paillettes que certains n'avaient pas pu s'empêcher de répandre par terre et revint à son estrade.
– Le second sort que nous allons étudier, est Wingardium Leviosa. Il s'agit de la formule permettant de faire léviter un objet. Très souvent, lorsque des parents enseignent eux-mêmes à leurs enfants qui n'ont pas la chance d'aller dans notre Académie, ils utilisent un objet très léger comme une plume ou une feuille sèche pour s'exercer. Les apprentis parviennent à exécuter la lévitation mais si la force de conviction mise dans le sort est faible, ils échouent avec des objets plus lourds. Ainsi que vous l'aurez compris, je n'entends jamais vous faciliter la tâche.
Elle considéra les visages déconfits et tout particulièrement, celui cramoisi du Belge. Il avait échoué et la leçon n'était pas terminée.
– Wingardium Leviosa nécessite un geste précis pour soulever la cible, des petits mouvements légers pour maintenir l'objet en sustentation et de la discipline pour contrôler l'opération. Bien réalisé, accompagné d'un Ventus, ce sort pourrait vous permettre de déposer un dragon sur une pointe d'épée.
Face à l'incrédulité de l'auditoire, elle réalisa l'essai sur l'estrade sur laquelle le bureau reposait. L'ensemble pesait dans les 150 kilos. Elle fit léviter le tout, ajouta un courant d'air, amena la charge au-dessus de sa tête et centra l'ensemble au-dessus de sa capeline, à la perfection.
Totalement maîtresse d'elle-même, elle ne cilla pas d'un millimètre lorsque Rosier crut bon d'éternuer et de tousser. Elle remit le bloc de boiserie à sa place initiale.
– À vous de jouer ! Voici le geste : tournez, abaissez, petits mouvements en douceur. Wingardium Leviosa.
L'exercice s'avéra plus compliqué pour tous. Le malheureux Belge observa ses camarades avant d'oser se lancer. Il fit face à sa cible, tourna et abaissa en prononçant la formule. L'objet en grès s'envola et se fracassa contre le plafond. Des morceaux restèrent collés au plafond.
– Wow ! lâcha Casper, aux premières loges.
– Madame ! Vous avez vu ! s'exclamèrent d'autres enfants.
– J'ai vu. Tout va bien, Hercule ?
– Oui. Je… j'ai été éclaboussé par la saleté. Mon uniforme !
– Tergeo.
Les taches sur l'étoffe des vêtements du garçon et de ses plus proches voisins s'évanouirent.
– Tu comprends à quoi servent les sortilèges de nettoyage ?
– Oui, Madame.
Un élève réussit le décollage mais loupa le contrôle. Il relâcha sa concentration et l'objet se fracassa au sol. La réaction en chaîne se produisit et cinq autres gobelets rejoignirent les infortunés. Un seul flotta dans la classe, dirigé et envoûté par Rosier.
– Il m'énerve, marmonna Casper. Insupportable et doué.
– Bien Rosier, bien ! Repose-la en douceur. Parfait. Tu as capté la manière. Maintenant que vous avez cassé, il va falloir réparer. Avant cela, vous devinerez quelle serait ma notation si je m'en tenais à vos résultats. Il n'y aurait pas de FONTE, juste des mentions ÉTAIN, à part Rosier qui serait en OR. Il y aurait un suspense que nous allons lever sans délai. Hercule ?
Il mit quelques secondes à répondre, toujours perturbé par sa magie chaotique.
– Oui, Professeur ?
– Lève-toi et approche-toi. Tiens ta baguette et concentre-toi ! Tu la pointes vers mon bureau. C'est compris ?
Il hocha la tête.
– Le geste et la formule. Tu le fais léviter. Lâche-toi !
– D'accord, Professeur.
Il corrigea la position de ses pieds, s'ancra au sol, inspira en profondeur, fit tournoyer sa main et s'abandonna :
– WINGARDIUM LEVIOSA !
Le mobilier creva le plafond. Le blast fit trembler les murs. Adieu le bureau, bonjour les cure-dents ! Les iris des yeux d'Elvira tournèrent au jaune vif sous l'effet de la surprise. Elle se rasséréna tandis que Hercule avait un genou à terre, le souffle coupé. Elle l'aida à se remettre debout, sous le regard stupéfait de ses camarades.
Rosier le toisa avec un air mauvais. La porte s'ouvrit d'un coup. Le concierge avait jailli de sa loge.
– Tout va bien, Professeur ?
– Tout est sous contrôle, monsieur Grossel.
Il constata les dégâts et se permit un commentaire :
– On commence les sorts de CHASSE-Magus dès la première année, maintenant ?
– Non. Une baguette… enthousiaste.
– C'est ce jeune homme ?
– Oui.
– Eh bien, mon gars ! J'espère que tu connais le contre-sort. Bon courage, Madame.
Il ne le connaissait pas. Pas encore. Elvira contempla la classe endommagée. Le temps pour le troisième et dernier sort de la journée était venu.
– PLATINE pour Van Betavende. Difficile de faire plus étonnant avec ce sortilège. Cependant, vous allez travailler jusqu'à ce que vous le maîtrisiez tous. Il va falloir que tu modères ton élan, Hercule.
– Oui, Professeur.
– Reprends ta place.
Il s'assit sur sa chaise, heureux de s'en tirer avec un tel retournement de situation. La prochaine fois, s'il ravageait tout, il récolterait ÉTAIN, pour un niveau insuffisant. Il remercia sa baguette en chuchotant, soutirant un énième sourire à Casper.
– Troisième et dernier sortilège de la journée : Reparo. C'est le couteau multi-usage du sorcier. Il permet de réparer à peu près n'importe quel objet dépourvu de magie. C'est très pratique. Toutefois, c'est l'un des plus compliqués à mettre en œuvre. Qui peut m'expliquer pourquoi ?
Tout le monde regarda ailleurs sauf Casper et Hercule. Les deux levèrent le doigt pour prendre la parole.
– Casper, oui ?
– Il faut compléter le Reparo avec un autre mot désignant l'objet.
– Exact ! Pourquoi est-ce si difficile ?
– Il faut apprendre le nom des objets en latin, en grec, parfois un mélange des deux.
– Doublement exact ! Tu auras droit à deux tentatives supplémentaires pour les acquis de la semaine prochaine.
– Merci, Professeur.
Casper donna un petit coup de coude à son voisin belge et lui adressa un clin d'œil.
– Reparo nous contraint à tout apprendre par cœur ou à parler des langues mortes pour élaborer les bonnes formules. Par exemple, pour réparer votre tasse, vous pointez les morceaux et vous prononcez clairement : « Poculum Reparo ». Si la réparation est mal faite, incomplète, vous pouvez relancer le sort. Il fait partie de cette catégorie que l'on peut répéter pour augmenter le résultat ou l'efficacité. Allez-y ! Poculum Reparo.
Le groupe s'efforça d'effacer les traces de ses échecs. Certains élèves eurent l'idée de rapprocher leurs débris pour augmenter les chances de réussite.
Une fois de plus, le pauvre natif de Bruges n'obtint que des étincelles. Soit la baguette présentait de graves dysfonctionnements, passant sans transition d'un excès à une apathie, soit son propriétaire connaissait des ratés, des hoquets dans sa magie.
L'enseignante mit fin au cours en demandant de l'entraînement sérieux toute la semaine, à chaque moment de liberté, jusqu'à obtention d'un résultat en OR. Elle refusait que l'ordre dont elle était référente, obtienne des résultats inférieurs à Aloysia et Lonicera. Elle retint Hercule avant qu'il ne quitte la classe.
– Professeur ?
– Peux-tu me prêter ta baguette un instant, s'il te plaît ?
– Bien sûr.
– Elle vient de chez Ollivander, à Londres, c'est cela ?
– Oui. Comment…?
– Ta mère et moi échangeons quelques hiboux, de temps en temps. Nous étions… liées… à l'Académie.
– Je l'ignorais.
– Alors, voyons un peu. Poculum Reparo !
La tasse fut réparée.
– Tergeo !
Elle fut nettoyée.
– Hum…
L'enseignante examina l'objet sous toutes les coutures. Il n'y avait pas de défaut, de fente, de nœud dans le bois. Pas de heurt ou de choc.
– Wingardium Leviosa.
La tasse réparée s'envola mollement, comme attendu. Elle la fit redescendre en douceur.
– La baguette est fonctionnelle. C'est une excellente production. Le problème est ailleurs.
– Je suis le problème, Madame. Peut-être un Cracmol bizarre ? Un demi-Cracmol ?
– Non, c'est autre chose. Je le sens. Tiens ! Prends-la, pointe-la sur le tas de débris. Il n'y a pas de terme précis pour un tel meuble alors, nous allons nous rabattre sur le grec. Epipla Reparo. Vas-y. À toi !
– Epipla Reparo.
Il reproduisit le même petit coup de poignet. Les morceaux de bois micronisés et éparpillés se rassemblèrent, fusionnèrent et formèrent les planches d'origine. La réparation sommaire changea du tout au tout lorsqu'il réitéra la formule. La propriété de l'école était comme neuve.
– Réussi, cette fois. J'enrage ! Un truc m'échappe.
Elle entreprit de faire des allées et venues dans la salle, à grandes enjambées, en dépit de sa robe ajustée, mains jointes derrière le dos, empoignant sa propre baguette. Soudain, elle stoppa, comme piquée par un Billywig.
– Suis-moi !
Ils quittèrent la salle, puis le château et se dirigèrent vers la ménagerie magique. Lorsqu'ils parvinrent à la hauteur de madame Waldmeister, Elvira l'apostropha ainsi :
– Ursula, j'aurais besoin d'un animal mort. Un cadavre. N'importe quoi. Aurais-tu cela ?
La Suissesse répondit avec son accent traînant et sa prononciation étrange des lettres S, G, J et V :
– Attends… des zouris mortes ou des krenouilles. Che n'ai rien d'autre.
– C'est idéal. Là ?
– Oui, oui. Fas-y. Zers-toi !
– Merci.
La femme aux yeux lavande prit une petite souris blanche vouée à finir dans les entrailles d'un serpent ou d'un autre animal carnivore. Elle s'isola avec le garçonnet dans la serre et déposa le rongeur sur un plan de rempotage libre. Elle agita sa baguette autour de leurs têtes, sans le moindre murmure.
– Hercule, est-ce que tu as déjà entendu parler du métier de médecin légiste ? Il s'agit d'un travail moldu.
– Oui, Madame. Ils sont employés par la police. Leur métier consiste à déterminer la cause d'une mort suspecte.
– Exact ! Les médicomages exercent aussi cette profession dans le monde sorcier : on les nomme légicomages. Dans le cadre de leur activité, ils utilisent un sort de découpe minutieuse nommé Diffindo. C'est un sort enseigné en cinquième année de B.A.N.Q.U.E.T et perfectionné en CHASSE-Médico. Je l'enseigne aussi en CHASSE-Magus pour former les futurs Aurors. En l'absence de légicomage, ils doivent être capables d'analyser de visu les causes d'une mort. Tu comprends ?
– Oui, Professeur.
– Si tu… quand tu deviendras enquêteur, tu l'utiliseras un jour ou l'autre. Tu as conscience de la difficulté ? Niveau de cinquième année.
Il fit signe que oui.
– Voilà ma théorie : plus les sortilèges seront difficiles à exécuter, plus ils seront en lien avec ta vocation, Hercule, plus ta baguette aura envie de les réaliser à la perfection. Je te montre : Diffindo.
Elle fit glisser sa main sur une ligne imaginaire et un trait de lumière concentrée, matérialisé sur la fourrure blanche du rongeur par un point rouge, entailla le dos de l'animal, suivant le tracé de sa colonne vertébrale, mise à nu.
– Tu vois la coupe ? Comme elle est précise ?
– On voit son squelette. On verrait une vertèbre brisée, sans souci.
– Oui. Je la retourne. Voilà ! À toi. En douceur. Diffindo. Très difficile. Délicatesse. Essaie de dégager son cœur.
Il prononça la formule, approcha la pointe sur la poitrine de la souris et mit en œuvre la découpe. Pas d'étincelle, pas d'explosion, pas de fainéantise ou d'exubérance. Il contourna le muscle cardiaque et se servit de son outil comme d'un scalpel. Il obtint un résultat correct, même si quelques lambeaux de peau subsistaient.
– Comme ça, Professeur ?
La femme le fixa comme si elle venait de découvrir une nouvelle espèce vivante. Ses yeux jaunirent quelques secondes puis retrouvèrent leur teinte lavande.
Elle s'éloigna de quelque pas et ordonna :
– Samedi matin, 10h00, aile Est, 3ᵉ étage, au fond. La salle blanche. Sois ponctuel !
Elle fit tournoyer sa baguette au-dessus de leurs têtes, tourna les talons et quitta la serre, le laissant dans un état d'hébétude complète. Il sortit de sa torpeur lorsque la professeure Waldmeister le secoua et lui dit :
– Z'est bon ? Fous afez fini de chouer avec la nourriture de ma ménacherie ?
– Euh…
– Allez, allez ! File ! Tu as zûrement des defoirs qui t'attendent !
Il détala sans demander son reste et rejoignit ses amis à la bibliothèque. Ce n'était que le premier jour et il avait déjà vécu plus d'aventures palpitantes qu'en une vie.
Sortilège 7 : les mystères cumulés
La première journée avait été intense pour toutes les amies d'Hercule. Après son premier vol en balai, Umbeijo était dithyrambique. Elle était si à l'aise sur le morceau de bois ensorcelé que Wilfried Laflèche l'avait priée de s'inscrire au Quidditch. C'était prévu mais l'invitation l'avait réjouie.
Le quarantenaire bel homme, vedette de Beauxbâtons, leur avait livré, pendant une demi-heure, une démonstration des figures réalisables avec un Friselune 1901. Le show-man avait enchaîné quelques acrobaties sous un feu nourri d'applaudissements. Lonicera produisait rarement de bons chevaucheurs de balais mais le nouveau cru promettait des merveilles. La colocataire de la Portugaise, Rosa Fuchs, assez révolutionnaire, enfourchait le balai avec efficacité.
En fin de cours, Wilfried le magnifique avait récupéré une valise de Quidditch, pris son propre balai et entraîné les deux jeunes Lonicera dans les airs pour quelques passes tarabiscotées. Il affirmait ne pas avoir connu de meilleure rentrée depuis des lustres.
Hercule s'était pris d'admiration pour Umbelina qu'il trouvait, selon son expression, « délicieusement débridée ». Il avait narré ses drôles de péripéties en M.E.S. et appris qu'aucune de ses camarades d'Aloysia, Sigrid et Eugénie, n'avait été convoquée le samedi par Elvira. Cependant, aucune d'entre elles n'avait rencontré la référente d'Urtica.
Sigrid avait eu un peu de mal à garder son sérieux lorsqu'Eugénie avait narré son premier contact avec un chaudron. En mettant de l'eau à bouillir, elle avait fait exploser le récipient, sans comprendre comment elle s'y était prise. Comme si un sortilège avait piégé le chaudron ou l'eau. Il avait sauté en l'air avec violence, lui brisant la mâchoire et le nez au passage. Hercule avait commenté avec ironie : Professeure Obscur 2 – Eugénie 0. Même la fille du médicomage avait explosé de rire puis grimacé de douleur car ses os n'étaient pas bien ressoudés.
Puis, le quatuor s'était rendu au restaurant pour y prendre son repas. Il s'était régalé d'un succulent cassoulet, un peu indigeste et incommodant pour passer une nuit tranquille.
Tandis que les enfants étaient allés vers leurs pavillons respectifs, le garçon avait profité du calme relatif dans le château pour se livrer à une petite visite. Sa première intention avait été de se rendre au 3ᵉ étage. La salle blanche l'intriguait. Il avait emprunté le double escalier de marbre menant au premier étage. Puis, il s'était dirigé vers l'aile Est et avait emprunté l'hélicoïdale de pierre de taille jusqu'au 3ᵉ niveau.
Le palier donnait sur un très long couloir. De part et d'autre se trouvaient les salles de cours et l'amphithéâtre Flamel. Alors que les portes latérales étaient faites de bois couleur chêne foncé, la pièce du fond était close par une fermeture irréelle, bleutée, vivante.
Il s'approcha à pas de loup, à moitié rassuré. Tout était silencieux. Il était presque 20h30. Il effleura la porte de lumière et fut absorbé par elle. Le silence relatif fit place au vacarme des explosions de bombes. Tout n'était que ruines, bâtisses éventrées, métal tordu, cadavres éparpillés. Il reconnut à peine le pont Predikheren, coupé en deux par un obus. Dans le canal, les morts pourrissaient par dizaines, mêlés de manière obscène. Au détour de la rue, un couple s'enfuyait, baguette à la main. Les sortilèges de protection jaillissaient.
– Père ! Mère !
Une rafale de mitrailleuse les fauchait et ils tombaient, inanimés, baignant dans leur sang. Hercule mit les genoux à terre.
– Ici !
Tout disparut et il se retrouva dans une salle aux murs bleutés, en présence d'une araignée monstrueuse et de deux élèves plus âgées.
– Riddikulus ! lança une brune.
L'arachnide se retrouva dotée d'une robe constituée d'un mille-feuille de jupons et fut neutralisée, immobilisée, empêtrée dans le tissu. Un geste de la main et elle disparut dans un coffre.
– Ça va, Hercule ?
Il reconnut l'Italienne Bianca et sa camarade Charlotte, des jeunes filles de son ordre.
– Oui… oui, je crois. Qu'est-ce que c'était ? Quel est cet endroit ? Que… que faisiez-vous ?
Elles l'aidèrent à se mettre debout. Charlotte, la blonde à frange, petite pour son âge, l'éclaira :
– Tu es dans la salle blanche. Ici, aucun sortilège ne s'échappe. Tu peux y aller à fond pour l'entraînement, les duels.
– Les duels ? Des combats ?
– Tout à fait. Quant au monstre sans visage caché dans ce coffre, c'est un Épouvantard. Il prend la forme de ta peur la plus profonde. Pour Bianca, ce sont d'énormes araignées. Moi, j'ai peur des… euh…
– Eh bien, vas-y ! Dis-le ! Il n'y a pas de honte à l'avouer, s'exclama Bianca.
– Les clowns moldus me fichent une frousse incontrôlable.
– Oh…
– Toi, apparemment, la peur de voir tes parents disparaître sous les bombes, est celle qui te domine. En même temps, avec cette guerre qui n'en finit plus, c'est légitime.
– Comment… l'avez-vous…?
– Combattu ? Le sort Riddikulus en imaginant une situation ridicule et amusante pour l'objet de notre peur.
– C'est compliqué. Ridiculiser une terreur, c'est… j'ai du mal à concevoir.
– C'est un sort étudié en 3ᵉ année. Disons que dans ton cas, des projectiles pourraient se transformer en confettis moldus ou en plumes ou en bulles de savon.
– Quelque chose inoffensif et amusant ?
– C'est l'idée.
– Alors, cet endroit sert de lieu d'entraînement et ne craint aucun dégât ?
– Regarde !
Elle se tourna vers l'un des murs de la salle et déclama :
– MAXIMA BOMBARDA !
Le jet violent disparut dans la paroi dont la couleur bleutée blanchit avec intensité au point d'impact.
– Ailleurs, je l'aurais fait exploser ! Il ne resterait qu'un tas de cailloux !
Hercule les remercia pour les explications et le sauvetage. Il les laissa poursuivre leur exercice et rebroussa chemin. L'inquiétude ne cessa de grandir : qu'est-ce que sa référente avait derrière la tête ? Si seulement il avait des talents en Legilimancie ! Un don inutile puisque Elvira était le mètre-étalon en la matière et en son opposé, l'Occlumancie.
Alors qu'il achevait de descendre l'escalier principal et de passer devant la loge de Monsieur Grossel, il ressentit une nouvelle envie d'exploration. Il bifurqua et s'engagea dans le couloir menant à la bibliothèque. À sa droite, il y avait la salle du Sondeur. Il poussa la porte qui n'était pas close.
La pièce ressemblait à l'intérieur d'une église avec ses bancs pour les fidèles et ses confessionnaux au bout. Il ne manquait plus qu'un autel et l'illusion d'une chapelle moldue serait complète.
L'endroit était désert. Hormis le jour de la rentrée, durant quelques heures, à quel moment recevait-il des visites ? Y organisait-on des événements spéciaux ? La relative petitesse ne se prêtait pas aux grandes conventions, comme la salle de restaurant ou, dans une moindre mesure, l'amphithéâtre Flamel. La tentation d'entrer dans l'un des trois confessionnaux était forte. Il fit appel à sa mémoire. Il avait choisi l'isoloir de droite, tout comme la camarade précédente qui avait échu dans l'ordre Urtica.
« Non… Ce ne serait pas aussi simple que cela. Trois cabines, trois ordres, une cabine par ordre. Le professeur n'aurait fait que corriger une erreur ? »
Pour s'en assurer, il s'avança dans la même que la première fois. Il se retrouvera dans la grotte constellée de lucioles.
– Hercule.
– Bonsoir.
– Que fais-tu ici ?
– Je me demandais ce que vous faisiez le reste de l'année.
– Tu ne te demandais pas plutôt pourquoi je t'ai envoyé chez Lonicera ?
– Lonicera ? Non, regardez, je suis chez Urtica.
– Je ne peux pas voir. Mais je me souviens de chaque affectation et je suis catégorique : je t'ai envoyé chez les porteurs de chèvrefeuille.
Le garçon n'osa pas contester la parole du Sondeur. Il tenta une diversion :
– Est-ce que les deux autres isoloirs sont identiques à celui-ci ?
– En tous points.
– Est-ce que notre choix d'entrer dans l'un des trois plutôt que dans les deux autres détermine notre affectation ?
– C'est une question judicieuse et la réponse est… non !
Ce Sondeur était taquin. Le Belge en profita :
– Vous prenez des vacances, le reste de l'année ?
– Ah ! Ah ! J'imagine qu'il s'agit d'un trait d'humour pour lequel ta nation détient une réputation de championne. Si je disposais de 364 jours de congés, je ne serais pas ici à te parler mais sur un transat, au bord d'une plage paradisiaque, à siroter un bon Armagnac. Ne crois-tu pas ?
– Assurément. Alors ?
– Je suis le Sondeur. J'affecte les sorciers à l'un des trois Ordres. Je suis la mémoire, l'âme du château. Si l'un des élèves a besoin de conseils, de paix, cet endroit est le lieu idéal.
Le visiteur fit fonctionner ses petites cellules grises. Il chercha la meilleure formulation pour le questionner.
– Qu'est-ce qui vous a décidé à m'affecter chez… Lonicera ?
– Tu connais la réponse, Hercule. Ta soif d'apprendre est l'une des plus fortes que j'ai rencontrées. Ta quête de vérité absolue est stupéfiante, ancrée au plus profond de ton âme. Ton objectif, louable, incarne une motivation puissante qui te permet de surmonter toutes les épreuves d'une manière ou d'une autre. Tu mets toujours ton intelligence, ta réflexion au service de la ruse. C'est ainsi que tu manœuvres avec aisance, que ce soit avec tes ennemis ou tes amis. Personne n'est plus Lonicera que toi.
L'affirmation avait de quoi déstabiliser. Hercule le savait : le Sondeur était dans le vrai. Alors, pourquoi n'avait-il pas effectué l'affectation énoncée l'avant-veille ? Avait-il commis d'autres erreurs, ce jour-là ? Qui était-il pour être faillible ?
– Une dernière question.
– Je t'en prie.
– Êtes-vous la professeure de Bazincourt ?
– Aimerais-tu que je le sois ?
– Je ne sais pas. Peut-être…
– Réfléchis… aurais-je près de six cents années d'existence ? Bien conservée, pour une vieillarde de six siècles, ne trouves-tu pas ?
– Un élixir de jouvence, peut-être. La fontaine, dans le jardin.
– Son eau possède des vertus extraordinaires. Elle contient des minéraux exceptionnels. Tu peux en user et en abuser. Mais, hélas, même si tu la bois jusqu'à l'assécher, elle ne te conservera pas au-delà du 21ᵉ siècle. Même si elle porte le nom du célèbre Flamel.
– Alors, qui êtes-vous ?
– Je suis le Sondeur et j'affecte les sorciers dans l'un des trois Ordres. Je réponds à leurs interrogations et les rassure.
Il n'en tirerait rien en posant des questions frontales.
– Bien. Je vous remercie.
– Au revoir, Hercule.
Le garçon sortit à reculons et heurta le banc sur lequel il s'était assis la première fois. Il était fixé dans le sol mais branlant. Impossible de voir d'où venait le problème, car il faisait trop sombre.
Il s'agrippa à l'encadrement et écarta le rideau. C'est là qu'il la sentit, à l'intérieur de la cabine, incrustée dans le bois. La marque. Il écarta le tissu au maximum mais ce fut insuffisant. Il était près de 21h00 et la nuit était tombée depuis une heure. Il fit quelques pas en direction des fenêtres près desquelles étaient accrochées des lanternes de Feu Éternel. Il en décrocha une et la rapporta dans l'isoloir. Il approcha la lumière près du montant.
A.D, avec une couronne stylisée au-dessus de la lettre D.
« Encore cette marque de fabricant ! Ce A.D a fourni une quantité non négligeable de constructions en bois. J'aurais imaginé qu'il se serait contenté de bureaux, de commodes ou d'armoires. »
Il ressortit, perplexe. Il remit la lanterne en place et se hâta de rejoindre son pavillon. Il faisait nuit noire et quelques élèves déambulaient, à la lueur des étoiles. Deux élèves adultes, en tenue civile, l'apostrophèrent :
– Eh, petit ! Fais attention à ne pas te casser la figure ! Tu vas où ?
– Au Pavillon jaune.
– Allez, suis-nous, on te raccompagne.
– Merci beaucoup.
– Tu n'as pas appris le Lumos ?
– Non, Monsieur. On a le droit d'en faire ?
– Appelle-moi Max. Lui, c'est Pierre. Nous sommes en dernière année de CHASSE-Magus. Et non, on n'a pas le droit au Lumos en dehors du château.
– Vraiment ? Enchanté de faire votre connaissance ! Hercule Van Betavende, futur enquêteur chez les Aurors, j'espère.
– Un enquêteur ? C'est très précis ! C'est bien, d'avoir de l'ambition. Tu as un accent. Belge, je ne me trompe pas ?
– De Bruges.
– Le plus grand sorcier enquêteur de Belgique, déclara Max. Ça sonne bien, nous sommes d'accord ?
– D'accord ! confirma Pierre.
Ils furent vite aux portes du Pavillon jaune.
– Nos chemins se séparent ici. Impossible d'aller plus loin.
– Pourquoi ?
– On ne t'a pas expliqué, le coup des défenses ?
– Quelles défenses ?
– Tu as remarqué ces runes, au fronton de la bâtisse ?
– Oui.
– Elles repoussent tout étranger à l'Ordre. Chez Aloysia, notre maison, l'intrus est plongé dans le sommeil digne d'une tisane à la verveine. Chez Lonicera, les indésirables sont ligotés comme des rôtis avec du chèvrefeuille. Et chez Urtica, tu devines quel est le traitement ?
– L'ortie… des démangeaisons ?
– Une urticaire carabinée, oh oui ! Hein, Pierre ? Tu te souviens de ton rendez-vous raté avec Eva, à cause d'un sortilège de teinture mal réalisé ?
– Je m'en gratte encore !
Les deux compères éclatèrent de rire.
– Allez, bonne soirée, l'enquêteur !
– Bonne soirée à vous également, messieurs les Aurors !
– J'adore déjà ce petit ! affirma Max.
Ils s'esquivèrent tandis qu'Hercule regagnait la chambre 42. Il se glissa dans l'armoire, rejoignit le palier et consigna les informations collectées dans la classe de sortilèges. Le devoir de madame Bonnelangue attendrait des recherches à la bibliothèque.
Juste avant de prendre une douche amplement méritée, il répéta les gestes des sortilèges appris, sans prononcer les formules. C'est stressé mais fourbu qu'il s'installa dans son lit qui se releva plus haut que la veille.
Trois jours après la rentrée des classes, la bibliothèque s'animait comme une ruche. Hercule s'était allié à Casper pour explorer des ouvrages en lien avec des sorciers célèbres. La plupart des biographies étaient sorties, en cours de consultation.
Face à cette razzia, le tandem d'Urtica usait d'une démarche différente il se concentrait sur les écrivains magiques les plus prolixes et cherchait à déterminer lesquels avaient contribué le plus à la culture ou à leur domaine. Casper choisit Miranda Fauconnette, le célèbre auteur ayant compilé tous les sortilèges.
Après mûre réflexion, son camarade traîna du côté des grandes affaires criminelles. Un ouvrage consacré aux truands et assassins célèbres, signé Jeanne Poulard, attira son attention. Il l'ouvrit au hasard et tomba sur le portrait animé de Luc Millefeuille, le pâtissier empoisonneur. La fiche d'emprunt s'envola et dénicha un logement libre sur le tableau. Le garçon déambula entre les colonnes, à la recherche d'un espace de travail. Il consulta l'horloge flottante au-dessus de l'entrée : il était 14h00. Il disposait d'une heure trente à consacrer à son devoir. Il se dégota une place entre les colonnes L et N.
« Pas de colonne M. Bizarre ! »
Il plongea dans le recueil de portraits des plus grands sorciers coupables de crimes. Lorsqu'il revint à Luc Millefeuille, il ressentit une forme de fascination. L'homme n'avait rien de commun avec l'image que le quidam se faisait d'un pâtissier : des formes replètes, voire rebondies, de bonnes joues roses, une fine moustache ou une barbe à papa authentique, un air jovial, des yeux malicieux. Millefeuille n'était rien de cela.
Avec son regard noir et hypnotique, ses cheveux plaqués en arrière, son physique filiforme, ses gestes de panthère noire, il avait l'allure d'un Thibaldus Rosier adulte. La ressemblance était troublante.
Hercule parcourut tout le chapitre consacré à l'ancien élève de Beauxbâtons. Il avait intégré l'ordre Urtica et avait brillé en cours de botanique et de potions, provoquant un rejet manifeste de sa famille, d'une tradition politicienne pro-moldu. Peu à peu, il avait nourri une haine incommensurable contre les non-sorciers, sans jamais cesser de s'abreuver d'écrits noirs, tendancieux.
« Des lectures noires ? À Beauxbâtons ? Mais où donc ? Millefeuille a-t-il entraîné un bannissement des ouvrages à la limite de la légalité ? A-t-il provoqué la capture de liaisons dangereuses ? »
Plus il avançait dans le récit, plus il trouvait que ce sorcier méritait plus que jamais son patronyme : un empilement d'événements insignifiants, pris de façon isolée, conduisant à la création d'un monstre sanguinaire. Pire, Luc Millefeuille avait créé une boutique à Montmartre, au nez et à la barbe du Ministère, créant des poisons de plus en plus complexes, à retardement, insoupçonnables, capables de reproduire des symptômes de maladies moldues.
L'empoisonnement de son père avait constitué le meurtre de trop. Un inspecteur parisien l'avait pris en défaut et avait lancé une horde de policiers, alliée à des Aurors, sur la trace de l'assassin. Traduit en justice devant un tribunal du Ministère de la Magie, il avait succombé à un mal mystérieux en plein procès. Après l'autopsie réalisée par un légicomage, on avait découvert que Millefeuille prenait chaque jour un antidote à un poison accumulé de son propre chef pendant des années. Son incarcération l'avait privé de son remède et avait précipité sa disparition brutale, le soustrayant à la justice réclamée par les familles des victimes. Diabolique jusque dans la mort !
Il referma le livre et sut exactement comment tourner son devoir. Il se concentra et oublia la catastrophe du matin.
Le mardi avait comporté la leçon d'anglais, la passionnante aventure des potions - Jacques lui avait indiqué où trouver des ingrédients frais dans la forêt et dans le jardin -, les mathématiques enchantées avec des résultats volants dans la classe, à attraper si on était sûr de la réponse. La journée s'était achevée par la soporifique Alinéa Sidonia, assaisonnant les élèves de poncifs sur les Moldus, avalés et digérés par tous mais corrigés par Hercule qui n'ignorait rien de leur monde. Un échange un tantinet tendu entre madame Sidonia, campée sur ses croyances et Hercule soucieux de rétablir la vérité en chaque occasion.
Tout ceci n'était rien en comparaison de la matinée du mercredi. Le cours de métamorphose et de transformation avait été un échec encore plus cuisant que la leçon avec Elvira. Hercule n'avait rien pu changer avec sa baguette, éructant de nouvelles étincelles. Ses camarades s'étaient à peine mieux débrouillés.
De l'avis général, Mysterio Flamingo était le pire enseignant de Beauxbâtons, livrant des explications incompréhensibles. Un sentiment partagé par la promotion, murmuré en catimini.
Rosier s'était distingué mais, au final, avait remporté un succès d'estime lorsqu'il s'était exprimé vertement à la fin du cours. Le professeur, navré par l'absence flagrante de résultats, avait affirmé que ce serait un miracle si les « urticants », comme il les nommait avec moquerie, parvenaient à transformer quoi que ce soit. Une pique à laquelle Rosier avait répliqué :
– Le miracle, ce serait de remplacer ce tas de boue immonde nommé « la paella » par une chose mangeable sans vomissement.
À la sanction inévitable :
– En retenue toute la semaine, Rosier !
L'intéressé avait rétorqué :
– Mes soirées sont déjà prises par la professeure de Bazincourt. Je vous fais une petite place ?
Hercule avait ri comme ses camarades jusqu'à ce que l'Animagus Mysterio, rouge de colère, devienne un taureau furieux et joue à la corrida dans la classe.
Après ce cours épique, agité, le Belge avait dû affronter le regard inquisiteur de Claire Obscur, le médium entre le monde des sorciers et celui, mystique et stratosphérique, des Arts Divinatoires.
Le cours s'était tenu dans la coupole de l'observatoire afin d'être, pour reprendre les termes de l'enseignante, plus proche des « Voix Spirituelles de la Destinée ». Fort du récit entrepris par Sigrid et des exagérations d'Eugénie, rapportées par la camarade, Hercule avait décidé de jouer profil bas, attentisme et observation.
La coupole d'astronomie était méconnaissable. La salle était remplie de brume, du sol au plafond. La professeure avait abusé du Nebula Maxima. Chaque élève était isolé, invisible de ses camarades, mais sous la supervision de Claire, percé par son attitude puisatière d'âmes. Sa voix résonna, portée par l'acoustique spéciale de la tour dédiée à l'étude des astres :
– Chers petits… Bienvenue dans l'antre des Arts Divinatoires. Ensemble, nous allons découvrir les innombrables facettes de cette partie méconnue et décriée de la magie. Dans cette discipline, nous chercherons à déterminer quels chemins, au pluriel, existent pour le futur et un moyen d'en choisir un, plus probable, qui se dessinera pour conduire au but final. On appelle cela la Destinée, mais je préfère parler d'attention aux signes indicateurs, à leurs symboliques et à leurs interprétations. Vous vous dites peut-être que vous n'avez aucun don pour la voyance ? C'est le cas, à de très rares exceptions. Mais sachez que je connais des voyants abreuvés de signaux lorsqu'ils regardent une simple flamme de bougie mais qui demeurent mauvais parce qu'ils sont incapables d'interpréter ce qu'ils reçoivent. D'autres, en revanche, comme moi, éprouvent les pires souffrances pour ne recevoir qu'un message mais sont capables de les restituer avec une interprétation correcte. Ce sont ces personnes que les sorciers consultants considéreront comme de bons voyants. Notre Art est comparable à la cuisine : le meilleur rôti de bœuf brûlé sera immangeable et laissera un souvenir épouvantable. Une viande de qualité inférieure sera sauvée par la préparation d'un chef cuisinier de génie et laissera une trace dans les papilles.
Elle marqua une pause pour respirer, comme si elle avait prononcé son laïus d'un trait, sans une once d'oxygène. Elle reprit :
– Certains d'entre vous penseront posséder le Don lorsqu'ils constateront qu'ils sont en mesure d'anticiper les actions, les décisions de leurs amis ou adversaires. Ceux-là devront se méfier ! Il est probable qu'ils seront doués pour la Legilimancie, l'art de lire les pensées d'autrui et non affublés du merveilleux Don de lever le voile sur le passé, le présent et l'avenir. Un vrai voyant n'aura pas de blocage face à un maître de l'Occlumancie, l'art de fermer son esprit à un Legilimens. Bien ! Après cette mise au point, listons rapidement les supports à disposition d'un voyant. Nous avons les cartes, tarots ou oracles, tirés par le consultant et interprétés par le voyant, le marc de café au fond de la tasse, les feuilles de thé, la boule de cristal, la flamme de bougie. N'oublions pas les runes ou osselets, parfois de petits ossements ou des cailloux chez les sorciers africains. Il y aura aussi le pendule auquel on posera des questions. Ensuite, il existe les médiums que l'on ne doit pas confondre avec les voyants. Un médium fait appel aux défunts et transmet leurs propos. Certains sont même possédés pour délivrer le message de l'au-delà. C'est une activité dangereuse car parfois, des esprits maléfiques se glissent et commettent de mauvaises actions, vous manipulent. Nous nous concentrerons sur la voyance et aborderons les différentes techniques sans entrer en profondeur. L'idée est de déterminer votre support fétiche. En fin d'année, nous aborderons la numérologie, l'astrologie et la chiromancie. Je vous expliquerai en détail ces techniques le moment venu. Mais pour l'instant, afin d'être transparent et sincère, je vais vous demander si certains ont déjà eu vent du cours avec les premières années d'Aloysia ?
Quelques mains se dressèrent. En dépit de la brume, l'enseignante les comptabilisa.
– Parfait ! Pour ceux qui ne sont pas au courant, une élève a remis en cause mes capacités et j'ai fourni un échantillon de mes dons. Je ne le referai pas aujourd'hui, n'ayant pas tout à fait guéri de mes blessures liées à ma transe prédictive. Sachez que j'ai vu que cette fillette se briserait les os par trois fois dans la semaine. La massue d'un livre-Troll et un chaudron explosif ont réalisé les deux tiers de ma prédiction en seulement trois jours. Je crains d'avoir interprété les signes reçus avec un excès de modestie. Pas de nouvelle démonstration ? Nous sommes d'accord ?
Un silence pesant lui fut servi en guise de réponse.
– J'ai une question. Qui a déjà fait des rêves qui se sont réalisés ?
Elle contrôla la levée des mains. Deux élèves osèrent se dévoiler : Rosier et une fillette brune au visage de poupon, paraissant à peine huit printemps.
– Toi ! ordonna-t-elle, générant une vague de frissons comme si le temps était hivernal.
– J'ai fait des rêves qui avaient l'air vrai alors que les autres étaient bêtes ou impossibles. Les événements sont arrivés plus tard. Parfois, c'étaient de petites choses, comme une visite imprévue, une lettre surprise et… il y a eu des… morts.
– Tu as peut-être une capacité qui ne demande qu'à être développée. En effet, les rêves dits prémonitoires sont souvent le signe du Don. Bien et toi ?
Elle désignait Rosier.
– J'ai rêvé que les Moldus étaient tous tués.
– Ce n'est encore pas le cas. Tu penses que la guerre mondiale les fera tous disparaître ?
– Je l'espère !
– J'ai entendu parler de toi, Rosier. Je crois que tu as le don… de te faire punir à une vitesse plus folle que celle du déplacement d'un Vif d'or. Je sais que ma matière ne t'intéresse pas et qu'elle ne comptera pas pour tes épreuves de B.A.N.Q.U.E.T. Quel dommage ! Si tu ne la méprisais pas, tu découvrirais le destin funeste qui guette ta famille.
– Vraiment ?
– J'ai vu des faits qui arracheraient des larmes, même à un sociopathe comme toi.
Elle jeta des regards inquisiteurs, fulgurants, à l'affût de la moindre réaction. Rosier ne trouva rien à redire. Hercule se demanda où ses prédictions pouvaient être consignées et si leur accès était libre. Il était curieux de savoir ce qui pourrait arriver à Rosier et aux siens. Et aussi, si quelque chose le concernait, savait-on jamais !
– Vous autres, ce n'est pas parce que rien ne s'est manifesté jusqu'à ce jour, que cela ne surviendra pas. Sachez que l'adolescence est une période charnière pour le développement du Don et il est de mon devoir de vous préparer à l'accueillir. Oui, le Don débarque avec fracas et malmène le cœur, l'esprit, le corps. Mais ne vous faites pas d'illusions ! Au final, il y aura dix fois plus d'Aurors que de voyants, cent fois plus de fonctionnaires du Ministère de la Magie et mille fois plus de sorciers sans le Don. Enfin, dans cette classe, il y aura un réfractaire à tous les supports, un esprit d'une logique implacable, un as des potions ou un champion des sorts, dénué de l'empathie nécessaire à la voyance. Il y en a toujours un et ce sera… toi !
Elle pointait le jeune Belge du doigt. Tout le monde tourna la tête mais, pour cause de brume épaisse, personne ne fut capable de distinguer qui était l'infortunée tête de turc de la classe.
– Tu es totalement hermétique et, je suis navrée de te le révéler, mais tu n'obtiendras rien d'autre que des mentions FONTE dans ce cours. Je l'ai vu. D'ailleurs, les autres matières ne t'apporteront que des déceptions. Je ne te prédis pas une mauvaise vie mais ton séjour à Beauxbâtons sera très court. Ton avenir est AILLEURS.
Elle martela le dernier mot. Le Belge ne répondit pas. Un seul mot, teinté de son accent flamand, l'identifierait à coup sûr. Il se maîtrisa, comme toujours.
La professeure Obscur avait demandé aux élèves de prendre des tasses et du marc de café pour le cours proprement dit. Hercule avait agi en robot, assommé mais lucide. Il avait compulsé le manuel de Marielle Divina et avait tenté de noter des formes, des symboles, dans le fond de la tasse. Il s'était évertué à interpréter selon les indications du bouquin et à consigner ses trouvailles sur un parchemin, le plus propre et le plus présentable possible.
À l'issue du cours, les élèves avaient remis leur gobelet de grès maculé et leur rouleau à madame Obscur. Lorsque le tour du banni-honni était venu, Claire avait pris sa tasse, avait lancé un Tergeo sans la regarder et avait incendié le parchemin d'un coup de baguette magique. Elle l'avait crucifié net, sans une once d'humanité :
– FONTE !
Hercule, hébété, avait quitté le dôme. Ses cellules grises travaillaient à vive allure, sans trouver la moindre d'explication à cette cabale, cet affrontement unilatéral.
Sortilège 8 : les faRfelus lâchés
Le devoir de madame Bonnelangue était prêt. La faim tenaillait Hercule il ne s'était pas vraiment sustenté après le désastre matinal choquant. Il ne s'était pas épanché sur ses mésaventures et Sigrid, face à son silence, s'était montrée inquiète. Un vent de fraîcheur vint balayer ses idées grises et la fatigue accumulée.
Ce doux zéphyr ne pouvait être incarné que par mademoiselle Rostopchine. Sa voix aux trémolos slaves se répandit dans ses tympans avec la suavité d'une mélodie de Stravinski.
– Bonjour Hercule.
– Bonjour Katarina. Comment allez-vous ?
– Bien. Je suis curieuse de connaître le jeu de madame Bonnelangue. Pas vous ?
– Impatient !
– Impatient, voyez-vous cela ! Quoi qu'il en soit, je serai la meilleure !
Son affirmation était accompagnée d'un sourire désarmant.
– Hum… l'esprit de compétition ? Avec plaisir !
Il ne put s'empêcher de noter, avec ravissement :
« Elle me vouvoie aussi. Quelle classe ! »
Monsieur Amand s'approcha d'eux et les pria de l'accompagner avec leurs effets scolaires. Ils le suivirent jusqu'à la porte du salon privé. Il sortit sa baguette, débloqua la porte en silence et les deux champions d'orthographe découvrirent l'intérieur.
– Un tonneau gigantesque ?
Hercule ne s'attendait pas à une pareille surprise.
– C'est la réserve secrète de la bibliothèque. La réserve… Tu vois ? Humour français. Une immense barrique, très confortable.
La pièce, tout en rondeurs et en boiseries de chêne, sentait merveilleusement bon. Le sol était recouvert de tapis persans. Le mobilier se résumait à quelques fauteuils de cuir, un globe terrestre - il abritait des alcools -, une petite bibliothèque remplie de livres anciens, fragiles et quelques tables rondes cernées de sièges damassés.
Tout l'ameublement respectait des tonalités cognac, vermillon et émeraude - pour les lampes à Feu Éternel -. Un pop se produisit et Agathe apparut.
– Bonjour les enfants ! Alors, ces premiers jours ? Tout se passe bien ? Si vous avez des soucis, n'oubliez pas que vos référents sont là pour vous rassurer et vous aider. Les autres professeurs ne sont pas interdits de le faire. D'accord ?
– Oui, Madame ! répondirent les deux intéressés.
Sa réflexion tombait à point après les mésaventures du matin et surtout l'ostracisme vécu en cours d'Arts Divinatoires.
– Bien ! Allons-y !
Elle sortit sa baguette, fit apparaître une desserte couverte de biscuits colorés, de choux à la crème, d'un pot de chocolat au lait fumant, d'une bouilloire d'eau brûlante et d'un assortiment de thés. Il y avait des couverts, des assiettes, des serviettes. Tout avait été préparé avec soin.
– Nous allons nous régaler !
– Bonne partie, Agathe. Ne soyez pas trop sévère ! dit Théophile en fermant les portes et en regagnant son poste de travail.
– Merci, cher ami. Allez, les enfants, installez-vous !
Un coup de baguette supplémentaire et une boîte en bois laqué se matérialisa sur la table. Elle s'ouvrit aussitôt. Un plateau en sortit pour se mettre en place. Il comportait des carrés beiges et un nombre plus réduit de cases grises à la répartition aléatoire. Les accessoires se distribuèrent tout autour : trois réglettes taillées, deux sacs noirs dont l'un d'eux était animé de soubresauts, un sabot de bois rempli de cartes mystérieuses, présentées de dos et un gobelet en ébène. Ce dernier contenait un dé, un dodécaèdre numéroté de 5 à 16.
Agathe les invita à prendre place autour du guéridon et rapprocha le chariot de service. Hercule n'y avait pas encore prêté attention mais à l'étage inférieur du chariot, il y avait un seau à champagne rempli de glace. Pourtant, ils étaient bien trop jeunes pour siroter le vin pétillant le plus renommé au monde.
– Vous êtes bien installés ? Attentifs ? Je vous explique la règle de ce jeu. Vous piochez d'abord des lettres inscrites sur des carrés de jade et vous les déposez, à l'abri du regard, sur votre réglette. Le but est de former un mot qui rapportera le plus de points. Les points sont inscrits sur les lettres. Un point pour une lettre facile à placer comme le E et jusqu'à 10 points pour les plus difficiles à utiliser comme le K, le X ou le Z. On pose sur le plateau et on a le droit d'utiliser les mots déjà présents, en les complétant, de manière verticale ou horizontale, pour former un, deux, trois nouveaux mots si possible. On doit utiliser le carré noir central pour commencer et on développe ensuite le jeu. Pour la pioche initiale, vous prenez dix lettres au choix dans les sacs F ou D. F comme facile, D comme difficile. Il ne se passera rien. Ensuite, lorsque vous piocherez de nouveau pour maintenir votre niveau à 10 lettres, le sac D ne vous fera rien mais… le sac F vous causera des tracas. À vous de choisir entre la difficulté sans pépin ou la facilité dommageable. Avez-vous compris ?
Ils opinèrent du chef.
– Les cases grises vont se dévoiler au hasard. À chaque partie, elles n'ont pas la même valeur. Elles sont enchantées. Elles comportent les indications « lettre double ou triple » ou « mot double ou triple ». Cela multiplie les valeurs. On additionne tous les points et on a le compte final que l'on note sur ce parchemin. Parfois, la case indiquera le mot défi. Dans ce cas, vous devrez tirer une carte dans le sabot, à mettre en œuvre au tour suivant. Les cartes peuvent, par exemple, vous forcer à trouver un mot sur un thème donné : un pays, un animal, etc. ou réclamer le lancement du dé. Ce dernier vous indiquera alors le nombre de lettres que devra comporter votre mot. Il y a aussi la carte « Change une lettre ». Avec cette dernière, vous devez transformer un mot en changeant une lettre. Par exemple, « cause » devient « pause ».
– Professeur, le décompte des chiffres du dé va de 5 à 16. Nous n'avons que 10 lettres, remarqua Hercule.
– Nous devons compléter un mot existant pour atteindre l'objectif, Madame ? suggéra Katarina.
– Tout à fait. Pas facile, n'est-ce pas ?
– Redoutable, Professeur.
– Et le sac facile… pourquoi… bouge-t-il ? s'inquiéta la fillette.
– Surprise…
– Comment se nomme ce jeu, Professeur ?
– Je l'ai appelé le « Cecrabebleu ». On joue ?
– Avec joie, s'enthousiasma le garçon.
Deux heures plus tard, après un époustouflant « Doxy » final, sur le thème imposé des animaux, Katarina coiffait tout le monde au poteau. Hercule, la main plongée dans le seau à glace pour avoir cédé à la facilité à plusieurs reprises, était gavé de sucreries et de douceurs pour apaiser sa déception. Le sac F contenait des miniatures d'animaux et brûlait, grâce au Crabe de feu, piquait à cause du Billywig, chatouillait, glaçait, grattait ou plongeait dans une confusion modérée.
En dépit de la défaite, il avait passé un moment exquis en compagnie d'une authentique noble russe d'une intelligence et d'une instruction éblouissantes et d'Agathe, désormais son professeur préféré.
Juste avant de partir, les sens perturbés par le Crabe de feu, le Billywig et le Malagrif – un homard bleu dont la morsure provoquait la guigne chez la victime –, Hercule avait rangé les éléments du jeu dans la boîte en bois marquetée, magnifique, trop petite pour accueillir toutes les pièces mais dotée d'un sortilège d'extension modeste. Par réflexe, il avait fait glisser ses doigts sur toute la surface intérieure et sa peau avait ressenti la gravure A.D.
Le jeu magique avait-il été créé par A.D ? Ou n'avait-il conçu que la boîte extensible ?
– Le jeu que vous avez inventé, est vraiment fantastique.
– Je te remercie, Hercule. Je peux compter sur vous, mercredi prochain ?
– Oh oui ! s'exclamèrent les enfants en parfaite synchronisation.
– Parfait. Hercule, je te confie le parchemin des scores.
Elle lui tendit le rouleau noirci.
– Passez une bonne semaine !
Il était près de 18h00 et la bibliothèque n'avait pas désempli.
« Il n'ouvrira pas son cœur avec facilité. Il fait preuve de courage. »
Un pop trahit le transplanage d'Agathe. Les deux concurrents se quittèrent sans mot dire. Hercule chercha un visage amical parmi les étudiants mais aucun ne lui était familier. Il avait envie de partager ses expériences quand l'évidence s'imposa à lui.
La Cabane Enchantée ne servait pas qu'à accéder au Tunnel de Transportation ou à stocker des outils de jardinage. Sur le côté de la bâtisse, il y avait des casiers en bois. Beaucoup ! Quinze rangées sur cinquante colonnes. Chaque emplacement mesurait dix centimètres de côté. Cela suffisait pour un rouleau de parchemin, une beuglante ou une lettre cachetée, voire un petit colis tout en longueur mais la livraison d'un balai était exclue.
C'est le cœur plein d'espoir que le garçon fouilla dans l'emplacement gravé au nom d'Hercule Van Betavende. Il n'en ressortit pas une mais deux missives. La première portait le cachet de sa famille. La seconde lui causa une surprise plus intense : l'enseigne d'Ollivander était imprimée sur le rouleau. La vénérable boutique avait peut-être l'habitude d'envoyer un questionnaire de satisfaction ?
Il se la réserva et décacheta la lettre de ses parents. Il reconnut l'écriture maternelle. Sa famille souhaitait connaître son ordre, son emploi du temps, ses impressions sur les matières, ses éventuelles notes et s'il s'était fait des connaissances. Eux étaient en bonne santé et c'était l'essentiel.
Le texte était court, dans l'attente d'une réponse étoffée. Il avait matière à rédiger la trame d'un roman. Il alla s'asseoir sur un rocher proche de la Rivière Enchantée. Il déballa le second parchemin, le déroula et regarda de suite en bas. Il était signé.
– Garrick !
L'écriture soignée, calligraphiée, était digne d'un professeur. L'enfant désirait savoir si sa réalisation lui donnait satisfaction, s'il avait noté des effets inattendus avec le cœur de Billywig, une expérience un peu hasardeuse. Le petit Anglais lui disait qu'il était très fier d'avoir fait sa connaissance et qu'il lui souhaitait une pleine réussite dans ses études. Il espérait avoir de ses nouvelles.
La surprise du fils Ollivander le transporta de joie. Non seulement il allait lui répondre, mais il allait lui faire un cadeau en retour. Il repartit au château et chercha une salle de cours déserte. Il déballa deux parchemins vierges, déboucha une bouteille d'encre bleue, prit une plume neuve et posa tous ses effets près de lui. Puis, il s'empara du rouleau utilisé pour noter les scores de « Cecrabebleu ». Il le retourna. Il était vierge. Il sortit sa loupe magique et la passa au-dessus de la peau. Rien ne se passa.
« Étrange… »
Il sortit son manuel de sortilèges et le feuilleta avec intérêt. Il y avait ce sort Lumos qui générait une lumière artificielle, mais il se cantonnait à l'éclairage. Il poursuivit sa recherche. Il trouva « Aparecium », capable de révéler les encres invisibles.
« Pas mal ! »
Il persista et tomba sur un autre charme, au rayon d'action plus étendu, apte à afficher n'importe quel texte rédigé avec l'aide d'un sortilège.
« Revelio »
L'exécution du geste était simple : un balayage sur la surface à traiter. Il était dans le périmètre du château, il avait le droit d'user de la magie. Restait une inconnue : sa baguette obéirait-elle ? Quelques étincelles, synonymes d'échec, seraient sans conséquence. Mais une exagération causerait une grosse tache sur le parchemin, voire pire.
– Sans risque, pas de résultat. Revelio !
L'extrémité de cèdre devint luisante. Il balaya de gauche à droite, de haut en bas et tout le texte s'inscrivit. Il déchiffra à vive allure, mémorisant de manière photographique, juste au cas où l'effet du Revelio serait temporaire. Il prit son temps, voyant que son action était pérenne.
Ses yeux se portèrent sur la ligne où le prénom Elvira était rédigé : sureau et cœur de Manticore. Aucun des trente élèves de sa classe ne possédait une baguette de sureau ou un cœur de Manticore. Un contrôle de la liste lui apprit qu'aucun enseignant ne disposait de l'un de ces composants.
Il fit appel à sa mémoire : le jour où il s'était présenté dans la boutique Ollivander, son propriétaire n'avait pas de sureau. Par contre, Cosme Acajor proposait un large choix en sureau. Mais ce cœur, personne ne le proposait. Et d'ailleurs, à quoi ressemblait une Manticore ? Il n'y en avait pas dans la ménagerie magique de l'école.
Il prit sa plume et écrivit d'abord à Garrick. Il lui rapporta son étonnement et sa joie de le lire. Il lui narra les tours de fainéantise et de sublimation de sa compagne de bois. Il lui exposa la théorie de l'un de ses professeurs : la création de Garrick testait son nouveau propriétaire et le poussait dans ses retranchements. Ensuite, il lui avoua qu'avec des amis, ils s'étaient questionnés sur les essences, sur les caractères humains, les rapports entre les deux et l'influence des cœurs. Il rapporta la situation de Sigrid qui n'avait pas été choisie par une baguette dans une boutique. Il lui confia qu'il dressait une liste. Il comptait, après des semaines d'observation des étudiants et des professeurs, déterminer si des qualités humaines conditionnaient l'attribution de tel bois ou tel cœur. Il en voulait pour preuve la domination du saule chez les sorciers ayant des affinités avec les soins, une assertion vérifiée avec les propriétés du Docteur Beauxbâtons et de Rose Cacheton. Hercule se proposa de communiquer ses remarques à la famille Ollivander.
Après cet échange, il fut aisé de relater ses aventures à ses parents dans l'ordre chronologique. Il nomma ses camarades, ses colocataires, ses préférences parmi les élèves et les professeurs. Au ton employé par sa mère, il ressentit l'espoir maternel d'une meilleure intégration dans le monde sorcier que dans le monde moldu. Pour l'instant, il n'avait aucune raison de l'affoler. À part Claire Obscur…
Il était près de 20h00 lorsqu'il acheva sa correspondance. La nuit était sur le point de tomber. Il se pressa d'aller poster ses réponses avec dix Noises pour les hiboux. Puis, il rejoignit le restaurant où le service tirait à sa fin. Seule Sigrid était encore présente, toujours en train de picorer comme un Occamy en cage. Elle l'accueillit avec un sourire qui se figea lorsque ses yeux se posèrent sur la main droite d'Hercule. Les reliquats des parties de « Cecrabebleu ».
La première semaine à Beauxbâtons touchait presque à sa fin. Lors du déjeuner du vendredi, le groupe avait débattu des meilleurs et des pires cours. Les quatre enfants étaient à peu près unanimes sur la métamorphose et la transformation, assurées par Mysterio Flamingo : c'était incompréhensible.
Hercule avait rapporté la sale blague commise par Rosier. La réaction du professeur espagnol avait déclenché l'hilarité à table. Max et Pierre, les élèves de CHASSE-Magus, les avaient rejoints pour le repas. Hercule avait fait les présentations. Umbeijo était tombée en pâmoison devant Max, le beau parleur, charmeur, capable de faire avouer un innocent. Il ferait assurément des ravages lors des interrogatoires.
Tant qu'il était lancé, Hercule avait relaté sa confrontation à sens unique avec Claire Obscur. De l'aveu des deux CHASSEurs, c'était une femme charmante, iconoclaste sur les bords, phonophobe - elle détestait le bruit dont celui des applaudissements -, toujours respectueuse et consciente de ne dégoter une pépite que tous les quatre ou cinq promotions. L'agressivité envers le Belge n'avait pas d'explication logique. Les aînés avaient promis de diligenter une enquête discrète.
Lorsqu'il s'était agi de trouver quelle matière ou quel professeur avait remporté leurs suffrages, l'unanimité n'avait pas été obtenue. Le jeune Belge avait adoré madame Bonnelangue, si aimable et le cours de Runes Anciennes, animé par Abraham, avait emporté son adhésion. Monsieur Piedargile était un puits sans fond de science, d'érudition. L'écouter était si enrichissant !
Umbeijo ne partageait pas les mêmes goûts. À ses yeux, Wilfried Laflèche, qu'il l'avait proposée à l'équipe de Quidditch de Lonicera, avait ses faveurs.
Eugénie avait déclenché l'hilarité en déclamant que le cours du médicomage était le meilleur de tous. Personne n'avait cru un traître mot de ses assertions. En vérité, Ambroisine Fordecafé était assez fêlée pour remporter sa préférence. Lorsque Sigrid avait pu s'exprimer, elle avait étonné les personnes présentes autour de la table.
– Ce n'est pas durant les cours que j'ai passé le meilleur moment de la semaine.
– Ah bon ? En tous les cas, ce n'est pas au pavillon. Tu détestes le luxe, affirma Eugénie.
– Non, pas le pavillon. Ce sont les repas.
– Les repas sont excellents, s'enthousiasma Hercule.
– Les repas ? Tu n'as rien mangé. D'ailleurs, si tu continues comme cela, je vais être obligée de te signaler à mon père.
– Je crois que Sigrid mentionne nos échanges à table.
– Oui, Umbeijo. C'est… comme avoir des amis.
– Mais c'est le cas ! C'est ce que je ressens.
Sigrid fut si touchée que des larmes d'émotion perlèrent sur ses joues.
– Oh ben ma cocotte !
Eugénie l'enlaça avec sincérité et brusquerie.
– J'avoue vous avoir citées, toutes les trois, dans ma lettre réponse à mes parents.
– C'est vrai, Hercule ?
Les larmes s'intensifièrent.
– On vous laisse ! s'exclamèrent Max et Pierre. Nous sommes vexés, Hercule ne nous a pas mentionnés.
– Je ne parlerai jamais de mes auxiliaires de justice dans un courrier privé, messieurs.
– Oh cette répartie ! Bien joué, l'enquêteur ! Blague à part, nous avons une sortie prévue au Ministère. Premier contact avec le bureau des Aurors.
– Bonne visite, messieurs.
Lorsqu'ils furent éloignés de la table et que le quatuor se retrouva seul, Hercule se pencha vers les jeunes filles et chuchota :
– La fin des vendredis après-midi est consacrée aux sorties. Je souhaiterais que nous nous retrouvions à la grille d'entrée du château. J'ai des révélations à vous faire.
– Quoi ? Quelque chose plus important que l'attitude de la prof d'Arts Divinatoires ?
– Je ne peux pas en parler ici. Trop de magie.
– D'accord.
Ils se quittèrent et rejoignirent les salles de classe pour les ultimes cours tandis que les membres d'Aloysia avaient quartier libre, ce que Sigrid mit à profit pour répéter ses sortilèges tandis qu'Eugénie filait traîner du côté de la serre pour préparer un nouveau sort à son lit à baldaquin.
En effet, malgré ses tentatives répétées, chaque soir, il était réparé. Cette fois, du jus de mandragore sur la lame de la scie empêcherait toute magie. Elle tenait le tuyau d'élèves de 5ᵉ année. Hercule pensait que le cours de Legilimancie et d'Occlumancie serait aussi difficile à surmonter que le cours de Maléfices, Envoûtements et Sortilèges. Il était loin de la vérité.
Sortilège 9 : les aveux dangereuXUmbeijo et Eugénie patientaient à côté de la grille nord, limite du domaine de Beauxbâtons. Il était interdit de toucher le métal sous peine de conséquences douloureuses. Hercule les rejoignit avec un couvre-chef destiné à se protéger du froid alors que le temps était radieux et la chaleur forte. Il titubait, se tenait le crâne avec une main et se servait de l'autre pour se diriger, comme si c'était une canne d'aveugle. Umbeijo se précipita à son aide.
– Hercule ? Que se passe-t-il ?
– Le cours avec Elvira.
– Legilimancie ? Objecta Eugénie. Ça secoue les noisettes, hein ?
– À qui le dites-vous !
– Bah à toi ! rigola la farceuse.
– Elle y est allée en force pour fouiller mon esprit. Ma résistance héroïque m'a valu une mention OR en Occlumancie.
– C'est extraordinaire ! J'ai eu ÉTAIN parce que, selon ses termes, la cervelle d'une sportive n'a pas grand-chose à cacher.
– C'est profondément irrespectueux ! s'insurgea le garçon.
– Je m'en fiche un peu. Parce que même si elle m'a mis cette sale note, j'ai réussi à lui masquer mon secret le plus important. Je ne suis pas mécontente de moi.
Sigrid apparut à l'angle Est du château et les rejoignit. Cependant, au lieu d'emprunter l'allée centrale, elle prit les contre-allées qui s'enfonçaient dans le jardin et la contraignaient à faire quelques zigzags. Elle arriva enfin à leur hauteur, l'air penaude.
– Alors, s'impatienta Eugénie, que voulais-tu nous révéler ?
– Voilà. J'ai noté des bizarreries, cette semaine. Dont une très troublante. Après les cours, j'ai exploré différentes parties du château et je suis retourné voir le Sondeur.
Eugénie s'exclama :
– Le Sondeur ? Tu as toujours un doute sur ton affectation ? Comme nous toutes, en fait !
– Tout à fait. Je suis entré dans une des cabines, mardi soir. Le Sondeur a été aimable mais n'a pas révélé son identité, ce que je cherchais à connaître. Il est très intelligent mais limité sur certains aspects. Bref, au détour de la conversation, il a dit qu'il n'avait eu aucun doute sur mon affectation chez… Lonicera.
– Je le savais ! Il a déraillé !
– Eugénie, vous aviez raison. Le Sondeur aurait dû m'envoyer chez les porteurs de chèvrefeuille.
– Au lieu de cela, il a dit Urtica alors que c'était ma place.
– Et moi ? J'aurais dû aller chez Aloysia. Mais Sigrid ?
L'intéressée baissa la tête et avoua :
– Tout est de ma faute.
– Non, assura Hercule. C'est de la mienne. Le Sondeur a laissé mon écharpe en… blanc.
– Quoi ? hurla Eugénie. Ce n'est jamais arrivé !
– C'est la professeure de Bazincourt qui m'a intégré de force dans son Ordre grâce à deux sortilèges. Le tout devant les deux autres référents qui en ont été témoins.
– Oh… ton uniforme était vierge ! Pourquoi ?
– Je l'ignore. Mais je suppose que je suis un sorcier de pacotille, trop faible.
– Non, c'est de ma faute, répéta Sigrid. De ma faute. Le Sondeur te l'a dit : tu aurais dû aller chez Lonicera. C'est… c'est moi qui l'ai trompé.
– Mais enfin, Sigrid, ma chère, pourquoi dites-vous cela ?
– Puisque tu as eu le courage de nous dire la vérité, Hercule, je dois le faire. Je dois… Tais-toi !
Sa voix venait de changer.
– Non ! Tu vas rester où tu es !
Les trois autres la dévisagèrent. La tessiture venait de redevenir normale et la timide Sigrid, un instant écarlate, les yeux exorbités, s'effondra. Deux de ses comparses la prirent par l'épaule. Eugénie l'attrapa par la tête, la tira à elle et tenta de la consoler.
– Expliquez-nous, Sigrid.
– C'est si difficile… Comment commencer ?
– Est-ce que cela a un rapport avec la fontaine Flamel ?
Elle releva la tête vers Hercule, stupéfaite.
– Vous l'avez tenue à distance pour nous rejoindre. C'est un détail qui m'a surpris. Il y en a d'autres. Votre dégoût pour certains aliments ou plats, que vous vous servez pourtant au réfectoire. Votre douleur, mercredi soir, lorsque vous avez vu ma main malmenée par le jeu avec madame Bonnelangue et Katarina. Comme si vous luttiez contre votre nature.
– C'est… la vérité…
– Et puis, parfois, vous perdez votre accent nordique, artificiel, et votre rythme devient français. Parisien, même.
– Oui. Tu as deviné, Hercule. Tu es vraiment fort. Il y a… deux personnes en moi. L'une est moi, Sigrid Vlaamel et l'autre, c'est un monstre violent. C'est Victoire Flamel.
Le patronyme résonna dans les esprits. Flamel. Eugénie osa :
– La descendante de…
– Oui. Ses parents, sorciers, ont découvert une magie féroce dans cette chose et ont tenté de la contrôler. Ils en ont payé le prix.
– C'est-à-dire ? s'inquiéta Hercule.
– La folie. Elle les a rendus fous. Ils ont perdu la raison.
Ces mots étaient lents, hésitants, comme si elle s'efforçait de ne pas puiser au fond de ses souvenirs douloureux.
– L'Autre a été envoyée en Angleterre, à l'hôpital Sainte-Mangouste de Londres. Loin de toute sa famille. Oubliée. Vers 8 ans, je suis arrivée dans son cerveau. Peu à peu, j'ai émergé dans la lumière et j'ai tenu les rênes. À 9 ans, je me suis enfuie de l'hôpital et j'ai trouvé refuge dans un orphelinat moldu. C'est là que j'ai reçu ma lettre au nom de Sigrid Vlaamel, l'identité que j'avais donnée. L'Autre n'aurait jamais dû recevoir un courrier, elle n'aurait pas pu mériter cet honneur. Les listes ont été bouleversées. Le Sondeur m'a reçue et, troublé par la présence de l'Autre et ma personnalité, il aura cafouillé et donné ta place d'Aloysia, Umbeijo.
– Bazar ! s'exclama Eugénie. Il lui aurait dû donner la couleur blanche à l'Autre.
– Oui.
– Ce n'est pas logique, coupa Hercule. Je comprends que votre situation très douloureuse, vous amène à vous accuser de ce méli-mélo du Sondeur mais ce n'est pas logique. Et Van Betavende va vous le prouver. Ce soir-là, au repas, je fus le premier à table. Puis Umbeijo me rejoignit. Eugénie arriva enfin en râlant.
– C'est vrai !
– Et Sigrid, vous fûtes la dernière. Comme, je le suppose, aucun de nous n'a traîné entre son affectation par le Sondeur et son arrivée au restaurant, il s'agit de notre ordre de passage. Or, j'étais le porteur du blanc et affecté en premier. Je suis à l'origine des erreurs du Sondeur. Pas vous, Sigrid.
– D'accord… Ton explication tient la route et… je suis désolée… j'ai peur…
– J'ai ressenti cette frayeur, Sigrid. Nos deux amies l'ont perçue et nous prendrons soin de vous. À présent, il faut nous assurer d'une inconnue.
– Quoi ? Se demanda Umbeijo.
– C'est logique, déclara Sigrid en reniflant. Il faut rencontrer le Sondeur pour en avoir le cœur net.
– Tout à fait ! Ainsi, nous saurons quelles auraient dû être les véritables affectations et nous pourrons en parler au référent ou au directeur.
– Oui. Faisons cela !
Eugénie était déjà sur le départ.
– D'accord, mais j'ai aussi une déclaration à faire, avoua Umbeijo avec son délicieux accent lusitanien. En fait, deux confidences à vous faire.
– Nous t'écoutons.
Elles étaient suspendues à ses lèvres.
– Je m'appelle Umbelina Belmira Isaura Josefina Mascarenhas de Laranjeira…
– Nous le savions déjà ! Ce n'est pas une nouvelle digne de la Gazette de Paname.
– … princesse d'Algarve… héritière du trône du Portugal.
– Oh bazar ! Ça, c'est la Une de La Gazette !
– Princesse… mais comment doit-on vous appeler ? Votre Altesse ? Votre Seigneurie ? Votre grandeur ? Majesté ?
– Non, surtout pas. C'est secret. Une sorcière dans une famille royale, vous imaginez le scandale ? Dans un pays où la ferveur religieuse est immense ?
– Par Flamel, j'imagine ! Oh mer… le ! Désolée, Sigrid. Je vais gaffer avec tous ces mystères. Il faudrait me surveiller !
– On sait ! s'exclamèrent les trois autres.
Le rire s'empara d'eux durant près d'une bonne minute. Eugénie était si gaffeuse qu'elle en riait encore plus que les autres. Lorsque le calme revint, Umbeijo reprit la parole :
– J'ai un autre secret. Hercule, peux-tu juste poser la main sur ta baguette ?
– Bien sûr.
Il glissa la main dans sa poche et attendit.
– Vous connaissez mon surnom ?
– Naturellement !
– Umbeijo.
– Ben oui, commenta Eugénie.
– Je ne vois pas où tu veux en venir, admit Sigrid.
– Oh là là… rougit Hercule. Un baiser… en portugais, ça se dit Umbeijo. Comme c'est poétique !
Elle sourit, libérée de ses secrets. Hercule retira la main de sa poche.
– Oui… Euh… Ma fidèle compagne est une traductrice universelle. Et, avant que mon colocataire Casper ne vende la mèche, je discute avec ma baguette. Je la vouvoie.
– Je trouve cette manie tout à fait charmante, Hercule, s'empourpra la princesse.
Sa réflexion généra des soubresauts dans le corps de Sigrid, comme si l'Autre était jalouse. Les regards se tournèrent vers Eugénie.
– Quoi ?
– À ton tour !
– Eugénie, nous avons joué le jeu et ce fut éprouvant pour la plupart.
– J'ai pas de secret ! Suis la fille de Beauxbâtons, la fouteuse de bazar, la collectionneuse de coups et blessures. D'ailleurs, au passage, Obscur s'est bien plantée !
– Pourquoi ?
– Nous sommes en fin de semaine et je n'ai que deux trucs cassés ! Le week-end va être tranquille et lundi matin, à 10h00, sa prédiction, aux toilettes !
Nouvelle séance de rigolade lorsque tout à coup, Eugénie pâlit.
– À moins que… demain…
– Eh bien quoi ?
– Je suis convoquée en salle blanche à 10h00.
– Quoi ? Moi aussi !
– Même chose pour moi, concéda Sigrid.
– Horaire identique en ce qui me concerne, conclut le Belge. Nous y sommes tous conviés.
– Mais c'est quoi, cet endroit ?
– La salle d'entraînement au duel, précisa Eugénie. Sauf que les premières années n'ont pas le droit de faire partie de ce club. C'est pas normal. Remarquez, moi, je suis ravie, j'en rêvais, mais je pensais vraiment que c'était impossible. Le règlement est très précis là-dessus. Rien pour les premières années. C'est dingue, ça, tous les quatre.
– Nous en saurons plus demain. Cette professeure de Bazincourt est inattendue. Savez-vous que j'ai obtenu la liste des baguettes de nos enseignants ?
– Non… tu as réussi ? On va pouvoir essayer de trouver des points communs ?
– Oui, Sigrid.
– Fantastique !
– En effet ! Et voici la primauté d'une information : notre enseignante multitâche est la seule à posséder une baguette avec un cœur de Manticore.
Eugénie et Umbeijo le dévisagèrent, incrédules.
– Mantiquoi ? Qu'est-ce que c'est ?
– Aucune idée !
– Une créature redoutable.
Sigrid se redressa et se dégagea des étreintes en douceur. Elle se mit à marcher en rond, inquiète.
– C'est un monstre doté d'un visage humain, de trois rangées de dents acérées, d'un corps de lion et d'une queue de scorpion. Une bête fantastique féroce, sans pitié. Elle fascine par ses traits humains, mais vous déchire avec ses crocs et ses griffes. Le coup fatal vient sans être vu des hauteurs avec le dard qui vous achève. Extrêmement intelligent, manipulateur, calculateur, cet animal !
– Un cœur de baguette idéal pour un professeur qui cumule le plus de fonctions dans l'Académie, remarqua Hercule.
– C'est clair. Oh… mais je sais ! J'ai un secret !
– Ah ! Enfin ! Soupirèrent les trois autres.
– Je n'en connais aucun mais je sais qu'il existe cinq passages dissimulés pour sortir de Beauxbâtons.
Elle avait gonflé la poitrine, fière de son aveu. Pour Hercule, c'était mieux que cinq secrets : c'étaient cinq mystères à résoudre.
Lorsque le rendez-vous dans le jardin s'acheva, la fine équipe fila au château pour investir la salle du Sondeur. Elle se heurta à une porte close. Surpris, mais non pris au dépourvu, les élèves se rabattirent sur la loge du concierge, pour quérir des informations ou de l'aide.
– Quoi ? La salle du Sondeur ? Mais… elle est ouverte !
– Non, Monsieur.
– Attendez un peu de voir ça !
Grossel sortit en trombe de sa loge, baguette en main et se planta devant la porte close. Malgré toutes ses tentatives, la poignée demeura figée.
– Alohomora !
Rien ne se passa.
– Aberto !
Pas davantage d'effet. Hercule tira ses amies en arrière.
– ALOHOMORA ! ABERTO ! ABERTOOOO !
Sébastien s'énerva sur la porte, secoua la poignée dans tous les sens, prit du recul et s'élança en donnant un grand coup d'épaule. La fermeture ne céda pas d'un pouce.
– Mais qu'est-ce que c'est que cette folie ?! Bon sang ! Je ne vais pas me laisser embêter par une saleté de porte à la noix ! BOMBARDA MAXIMA !
Le sort rebondit contre la porte et le fit valser contre le mur opposé. Son corps s'imprima dans la pierre et retomba lourdement.
– Oh ! crièrent les enfants.
– Monsieur ? Monsieur Grossel !
Il ne répondait pas.
– Je vais chercher mon père !
Eugénie fonça au bout du couloir et rameuta le médicomage ainsi que madame Cacheton. Lorsque le médecin réclama des explications, il avait cet air de fureur dans les yeux, prêt à accuser sa fille. Hercule lui coupa l'herbe sous le pied :
– C'est incompréhensible, Docteur. Le concierge est venu à notre demande car nous avions constaté que la serrure était bloquée. Il a tenté deux sorts... euh… aloho…quelque chose et aberto. Rien ne s'est passé. Il a essayé d'enfoncer la porte, de manœuvrer la poignée, sans succès. Il a tenté un autre sort. Bombarda et maxima. Le sort a rebondi contre lui, comme si un…
– Il est juste assommé. Je le garde en observation cette nuit. Madame Cacheton, voulez-vous bien prévenir Armand ?
– Bien sûr.
– Quant à vous, vous avez eu le bon réflexe. Sa tête a heurté la pierre avec violence. Il faut rester prudent avec ce genre de blessure. Merci à vous !
Il lança un Wingardium Leviosa silencieux et poussa monsieur Grossel jusqu'à l'infirmerie. Les quatre élèves restèrent seuls face à la porte close.
– C'est fou ! Le sortilège doit être très puissant ! Il paraît que Grossel serait un ex-Auror renvoyé pour usage de sort trop violent.
– Comment l'avez-vous appris, Eugénie ?
– Papa parle en dormant.
Les autres la regardèrent, incrédules, sur le point d'éclater de rire.
– Quoi ? Je ne raconte pas de blague ! C'est vrai ! Il parle la nuit, il a même inventé une potion, une fois. Ma mère avait pris des notes. C'était… avant… bref ! Qu'est-ce que cela signifie, Hercule ?
– Que nous avons eu tort d'imaginer que le Sondeur avait déraillé. On nous a interdit l'accès pour vérifier notre théorie, pour nous empêcher de découvrir la vérité. La vérité qui pourrait ne pas être qu'une série d'erreurs du Sondeur.
– Comme quoi, par exemple ? demanda Umbeijo.
– Un complot ? suggéra Sigrid.
– Je ne sais pas. Il y a juste de petits indices qui s'accumulent. Pour l'instant, c'est trop vague.
– On ferait mieux d'aller se coucher.
Ils se tournèrent tous vers Eugénie, interloqués. Le dîner n'avait pas encore eu lieu. Avait-elle été envoûtée ?
– J'ai juste des travaux de bricolage à réaliser. Après, je vais manger !
– Ahhhhh !
À présent, ils savaient où elle voulait en venir. En attendant l'heure du repas, ils sortirent et se dirigèrent vers les pavillons. Les filles papotèrent un peu mais Hercule se mua en carpe, les neurones en ébullition. Depuis le début, un truc ne tournait pas rond à Beauxbâtons et au lieu de s'éclaircir, le mystère s'épaississait. Ils se saluèrent après le passage de la Rivière Enchantée.
Alors que le garçon s'apprêtait à franchir le seuil du Pavillon jaune, avec l'idée d'aller analyser son document des baguettes et accomplir les devoirs de la semaine, il fut paralysé et tomba au sol, raide comme une statue. Il sombra dans l'inconscience.
Le garçon ouvrit les yeux. Il était alité dans une pièce inconnue. Entouré d'armoires vitrées remplies de flacons, d'onguents, de potions, il supposa qu'il se reposait à l'infirmerie. À sa gauche, un brancard à roulettes accueillait monsieur Grossel, conscient, la tête enserrée dans un gros bandage. À sa droite, il y avait une jeune fille à peu près dans le même état que le concierge. Il était confus et son crâne était compressé, comme dans un étau. Les restes de l'épouvantable migraine engendrée par les exercices d'Occlumancie et de Legilimancie ? Il porta une main à son front. Il était bandé avec un tissu imprégné d'un onguent très camphré.
– Trois victimes de trauma en une seule soirée, on croirait que la saison du Quidditch est lancée.
L'inconnu dissimulé dans la pénombre s'avança dans la lumière. Sa silhouette était immense.
– Monsieur le Directeur ?
– Sébastien, j'ai eu vent de vos déboires. J'ai analysé la porte du Sondeur. Il y a une forme de magie très… avancée, pas conventionnelle, si vous voyez où je veux en venir.
– Il faut être doué et jouer avec le feu pour produire ce résultat. Enfin ! Je préfère avoir payé les pots cassés plutôt qu'un élève en ait été victime. J'en ai vues d'autres.
– Je m'en doute, Sébastien.
Il se tourna vers le garçon.
– Quant à toi, jeune homme, tu as été l'objet d'un sort puissant que l'on appelle Petrificus Totalus. Sans une intervention rapide de deux élèves qui t'ont trouvé, tu aurais pu rester inconscient bien plus longtemps. D'ailleurs, tu n'aurais pas dû perdre conscience. Bizarre… Je ne comprends pas ce qui s'est passé, pourquoi quelqu'un t'a agressé. As-tu vu ou entendu quelque chose ?
– Non, Monsieur. Je… je m'apprêtais à entrer dans mon pavillon quand tout à coup, plus rien n'a fonctionné dans mon corps. J'ai chuté sans ne rien pouvoir y faire.
– Aucun souvenir ? Un bruit ? Une ombre ?
Il fit l'effort apparent de se souvenir. Il y avait un élément intrus dans le paysage, mais il ne parvenait pas à l'identifier.
– Non, Monsieur. Il y a eu un autre accident ?
– Tu parles d'Eugénie ?
– C'est elle sous ce tas de tissu ?!
– Oui. Il semblerait qu'elle ait tenté, une fois de plus, de réduire son lit en hamac. Elle aurait enduit une scie de jus de mandragore mal préparé. La mandragore peut sortir d'un sommeil éternel des sorciers sous l'emprise de charme puissant. Cette tentative malheureuse a rendu le bois ensorcelé… disons… vindicatif. Elle a reçu quelques coups de gourdin sérieux. Elle va s'en sortir. Encore. Et recommencer. Encore. Elle n'est jamais prise au dépourvu lorsqu'il s'agit d'inventer des bêtises insensées.
– Nous nous sommes promis, avec quelques amies plus raisonnables, de modérer ses ardeurs.
– Excellente initiative, jeune homme. À présent, repose-toi ! Si quelque chose te revient en mémoire…
– Je n'y manquerai pas, Monsieur.
Sébastien se redressa et se mit sur ses pieds.
– Je vous accompagne, monsieur le Directeur. Je suis opérationnel.
– Bonne nuit, Hercule.
– Bonne nuit à vous deux également.
La situation n'avait pas que du mauvais : il dormait enfin sur un vrai lit, pas une horreur de carpette volante et l'infirmerie était mixte. Bien des garçons donneraient cher pour lui chiper sa place. Il se tourna vers Eugénie et murmura son prénom. Elle ne répondit pas. Sa respiration était profonde. Il trouva la position la plus confortable et se détendit, jusqu'à ce qu'il sente les bras de Morphée l'enlacer.
L'air frais s'engouffra dans l'infirmerie et chassa les miasmes médicamenteux. Il apporta des notes fleuries, citronnées, avec un soupçon de pivoine. Il avait assez respiré ce parfum, toute une après-midi, pour en identifier le porteur les yeux fermés. Il fit volte-face dans son lit. Un visage familier l'observait.
– Bonjour, Hercule.
– Bonjour, madame Bonnelangue.
– Tu nous as causé quelques frayeurs, tu sais.
– À vrai dire, je n'en ai même pas conscience. Monsieur Fontebrune a assuré que j'avais reçu un sort de pétrification mais si un Troll m'avait pris pour un Cognard, je n'aurais pas fait la différence.
– Si tu n'as rien vu venir, c'est que ton agresseur a agi par-derrière, en traître. C'est ignoble, qui que soit le coupable. Je ne peux pas faire grand-chose, à mon niveau. Le directeur est en train de remuer ciel et terre pour traquer le responsable, tout en tentant de déverrouiller cette salle close. Et puis, il y a mille et une choses à gérer, dans l'école. Cependant, je peux au moins te conseiller. Essaie de rester proche de tes camarades, ne te déplace pas seul. D'accord ?
– Oui, Professeur, dit Hercule avec un large sourire qui minimisait l'incident.
– Tutututute ! Je suis très sérieuse. Tu t'es fait quelques bonnes camarades, non ?
– Oui, Madame. Des amies, je crois.
– Ah l'amitié… c'est un trésor à préserver, plus que jamais. Et parmi des élèves plus expérimentés, y en a-t-il qui pourraient te chaperonner ?
– En CHASSE-Magus, oui.
– Il y a d'excellents éléments, pétris de valeurs morales très louables. Pour commencer, je vais patienter dans le couloir et t'accompagner pour prendre le petit-déjeuner. J'ai lancé quelques Tergeo sur tes vêtements. Cela fera l'affaire.
Elle se déplaça dans le bureau de madame Cacheton, le temps qu'il se lève et qu'il se mette en tenue. Sa voisine n'était plus dans son lit. Eugénie, à l'activité débordante, était bien le genre de personne à n'avoir besoin que de quelques heures de sommeil pour refaire le plein de forces.
Une fois habillé, il contrôla que rien ne manquait dans ses poches. Baguette, loupe magique, bourse avec une poignée de Mornilles et de Noises. Tout était en place. Le vol n'était pas le mobile de l'attaque. Après son repas, il vérifierait son plateau coffre dans l'armoire de la chambre, au cas où le vol ait eu lieu à l'intérieur du bâtiment. Alors qu'il ajustait sa tenue, ses petites cellules grises se mirent au travail.
« Mon agression n'a pas pu être perpétrée par un élève, même en CHASSE La magie est proscrite hors du château. C'est un adulte. Un professeur, un membre du personnel ou une personne extérieure. Si un intrus est entré dans le domaine, il a emprunté le Tunnel de Transportation. Ou… l'un des cinq passages mentionnés par Eugénie. »
Il devait procéder par élimination, avec logique, pour déterminer la vérité. Il passa dans la pièce voisine.
– Prêt ? Tu te sens bien ? Pas de nausées ?
– Tout va bien, Professeur. Tout ira mieux lorsque mon estomac sera rempli.
– Nous allons nous régaler !
– Les repas à Beauxbâtons sont, jusqu'à présent, une source infinie de plaisir.
– Je concède que nos elfes de maison comptent parmi les meilleurs cuisiniers de notre beau pays.
– C'est vrai.
Avant de quitter l'infirmerie, il assista à un étrange ballet : madame Cacheton soulevait ses jupons qui comportaient des dizaines et des dizaines de poches de toutes les tailles. Elle les remplissait avec des potions, des flacons, des tubes, des poudres, des sachets. Dans le couloir, Agathe répondit à sa question intérieure :
– Le docteur Beauxbâtons est une vraie tête de Jobarbille. Il oublie toujours des tas de choses dans sa trousse médicale. Rose joue les pharmacies ambulantes pour combler ses oublis. Il n'était pas comme cela avant… avant.
Hercule perçut un pic d'émotion dans la voix d'Agathe. Lorsqu'ils entrèrent dans le réfectoire, il découvrit les tables chargées de tartines, de confitures, de bacon grillé, de saucisses, de chocolat et surtout, d'œufs brouillés. De quoi mettre en appétit un convalescent. Un éclair illumina son esprit :
– Professeur.
– Oui ?
– Les elfes de maison. Comment font-ils pour les courses, l'approvisionnement ?
– Ils transplanent où ils le souhaitent. Leur magie est différente de la nôtre.
– Pourraient-ils… lancer des sorts ?
– Par Flamel, Hercule ! Non ! Leur… je n'aime pas ce terme… leur « servage » les empêche de causer le moindre mal aux sorciers.
– D'accord. Peuvent-ils transporter une personne en transplanant ?
La pertinence de la question fit mouche. Agathe le considéra en pâlissant à vue d'œil. Elle aperçut Eugénie, Umbeijo et Sigrid avec les CHASSE-Magus.
– Reste avec tes amies. Et avec ces deux CHASSEurs, tu peux leur faire confiance. Max et Pierre. Brillants et loyaux. Ils t'aideront.
– Je vais suivre vos conseils, Professeur. Le temps que la lumière soit faite. Bon appétit… et… euh…
– Oui ?
– Vous demeurez au château, le week-end ?
– Oui, c'est ma maison.
– Bien, Madame.
– À plus tard, Hercule.
Il gagna la table de ses amis tandis que madame Bonnelangue prenait place aux côtés d'un nombre réduit d'enseignants. Hercule fut accueilli en héros par les demoiselles et les deux CHASSEurs. Sous le feu nourri de questions, un détail lui revint en mémoire. Un parfum. Il ferma son esprit et fouilla. Un mélange assez incongru. Cardamome et clou de girofle dominaient une senteur herbacée et une plante aromatique. Coriandre ? Non. Persil ? Pas plus. Alors du cerfeuil ? Oui ! Et la plante ? Du thym mais en plus léger, plus subtil. Du thym citron.
« Très étrange, cet amalgame. »
Il tenait la composition de son souvenir. Pourquoi ces effluves entêtants résonnaient-ils dans sa mémoire olfactive ? Le doux fumet des œufs brouillés supplanta ses errements cérébraux. Il était si affamé qu'il se servit une portion de la taille du plat. Il choisit de se passer de chocolat au lait et jeta son dévolu sur un thé à la fleur d'oranger.
– Alors, l'enquêteur, on a vécu sa première affaire ? lança Max.
– Mon cher CHASSEur, je m'en serais bien passé. Cependant, la machine a été mise en route, elle ne s'arrêtera qu'à l'obtention de la vérité.
– Bien parlé, mon gars !
– Je n'aurais pas dit mieux, ajouta Pierre. Tu es clairement au bon endroit. Messieurs les assassins, voleurs, trafiquants et truands de tous poils, tant que Van Betavende sera là, vous ne paaasssserrreeeez pas !
Après cette démonstration théâtrale, le petit-déjeuner se déroula sans incident, sous les regards inquiets d'Umbeijo et de Sigrid. L'Aloysia se faisait du mouron pour le jeune Belge dont l'importance à ses yeux croissait d'heure en heure. La Lonicera se rongeait les sangs pour l'équilibre financier du Ministère car Eugénie grevait le budget alimentation à un rythme exponentiel.
Sortilège 10 : la salle blanche
À 10h00 précises, les quatre élèves se tenaient devant l'entrée de la pièce dévolue au combat. Eugénie avait été tentée de traverser la porte bleutée mais s'était ravisée après que le garçon ait narré ses aventures avec l'Épouvantard ayant échappé au contrôle de Bianca et Charlotte, les 4ᵉ années d'Urtica. Par sécurité, Umbeijo avait abaissé le bandage devant ses yeux. Ainsi, Eugénie se tiendrait tranquille. Ou pas !
Le son de bottines s'amplifia dans l'escalier hélicoïdal. Au fur et à mesure de la progression, la tension grimpa en flèche. Elvira apparut dans l'encadrement du couloir et se rapprocha avec élégance, presque majesté. Elle parvint à leur hauteur, les considéra et leur dit, avec une certaine ironie :
– Deux sur quatre en état de marche, au bout d'une semaine. Fantastique ! Entrez !
– Professeur, vous êtes sûre qu'il n'y a pas d'Épouvantard ?
– Non. Sauf si des élèves ont manqué leur affrontement et l'ont laissé traîner. Passez derrière moi !
Ils emboîtèrent son pas, par sécurité. La pièce ne leur réserva aucune mauvaise surprise. Elle était aveugle mais lumineuse, vivante, alors qu'il n'y avait aucun Feu Éternel pour l'éclairer. La magie du lieu atteignait un haut niveau et datait de la création de Beauxbâtons.
Elvira brandit sa baguette et fit apparaître cinq chaises. Elle les invita à s'asseoir et à lui faire face. Elle rejeta sa capeline en arrière et chercha les bons mots. Puis, elle se lança :
– Les enfants, je m'apprête aujourd'hui à enfreindre un règlement édicté par le Ministère de la Magie. À savoir : créer un club de duel avec des premières années.
Eugénie trépigna sur sa chaise. Les trois autres furent plus circonspects.
– J'imagine vos premières questions. Pourquoi seulement vous quatre et pas d'autres élèves ? Les autres sont-ils à une autre tranche horaire ? Que va-t-on apprendre ? Y aura-t-il des notes ? Et la question finale sera : pourquoi ? D'abord, sachez que c'est secret. Personne n'est au courant dans l'école ou ailleurs et personne ne doit l'être. J'appliquerai un sortilège qui m'assurera de votre silence absolu. Il n'y a et il n'y aura que vous quatre. Même s'il le voulait, nul autre élève ne pourrait venir à ce cours. Quelle que soit son année d'étude ! Est-ce clair ?
– Oui, Professeur, répondit le quatuor d'une même voix.
Elle inspira et expira longuement. Ses yeux jaunirent une seconde avant de revenir à leur teinte originelle.
– Allez ! Je vous dis tout. Claire Obscur a le don de voir des événements du futur. L'une de ses prédictions concerne l'un de vous quatre. Comme cette prophétie survenue en ma présence est nébuleuse, que votre professeure n'a pas voulu analyser son contenu, je ne puis vous éclairer davantage. À partir de cet instant, nos avis sur la suite à donner divergent. Claire préconise de ne rien faire, de ne pas intervenir. Je ne suis pas sur la même ligne de conduite. Ne sachant qui était concerné, j'ai pris les devants. Hercule, tu as pu voir que je sais décider à la vitesse de l'éclair. Aussi, afin de mettre en place certaines actions, j'ai… envoûté le Sondeur pour qu'il vous place tous les quatre dans les ordres les moins confortables pour vous.
– Quoi ?!
– Vous avez fait tomber l'élève le premier soir, pour que Sigrid nous rejoigne. N'est-ce pas, Professeur ?
– Observateur, Hercule. Je savais qu'en te forçant la main en Belgique, je prenais la meilleure décision.
– La lettre du directeur sur ma nature de Cracmol ?
– Mon œuvre.
– L'accès au Sondeur condamné ?
– Je n'avais pas prévu que tu irais le consulter. Tu m'as surprise. J'ai utilisé un sort à toute épreuve.
– Maléfique ?
– Disons… limite.
– Provenant de la réserve interdite ? Colonne M ?
– Hum…
Elle secoua sa crinière brune, stupéfaite et amusée.
– Vraiment bluffant. En une toute petite semaine. Ta capacité à assembler les détails et à les analyser…
– L'attaque sur Hercule, Madame ? C'est quand même pas la professeure Obscur ? Savez-vous comment elle l'a traité en cours ?
– Je suis au courant, Eugénie. Elle a eu droit à des remontrances musclées de la part de notre directeur. Mais je la connais. Elle est très têtue. Il se pourrait qu'elle continue à te mettre des mauvaises notes juste pour te décourager. A-t-elle été désagréable avec vous toutes ?
– Elle a affirmé qu'aucune sportive n'avait jamais eu le Don et m'a promis les pires notes de ma scolarité, concéda Umbeijo.
– Elle ne m'a rien dit de particulier mais Eugénie s'est chargée d'animer le cours.
– Comme toujours, Eugénie ! s'amusa la professeure de M.E.S. Il y a des chances qu'elle continue à être abrupte et à vous sanctionner pour vous dégoûter. Elle pourrait même faire de fausses prédictions pour vous monter les uns contre les autres, provoquer votre séparation. Par contre, je ne pense pas qu'elle ira au-delà.
– Madame, que risquez-vous en créant ce club de duel ?
– Une grave sanction, Umbelina. La révocation. Interdiction d'enseigner. À vie.
– C'est un très gros risque. La prédiction doit être grave.
Les iris lavande jaunirent.
– Oui, Sigrid. Je sais que ce ne sera pas facile pour vous. Je veux vous donner les chances d'affronter le futur. Les meilleures. Savoir et ne rien faire, ce n'est pas moi. J'espère que vous… comprendrez les souffrances, ma totale absence d'empathie, tout ce que je vous ferai subir, tout ce que j'exigerai de vous. Désolée. Pas le choix.
Elle leva sa baguette et lança un sort silencieux. La gestuelle très compliquée et précise dura près de dix secondes.
– Si vous parlez, la Dragoncelle aura l'air d'un rhume à côté de ce sort. Est-ce limpide ?
Ils accusèrent réception du message.
– À présent, levez-vous !
Ils obéirent et les chaises disparurent.
– Mettez-vous deux par deux, face à face !
Alors qu'Hercule se plaçait face à la Portugaise, Elvira s'y opposa :
– Mets-toi en face d'Eugénie. J'ai mes raisons.
Ils intervertirent leurs places.
– À partir d'aujourd'hui, nous allons étudier des sorts de combat. Attaque et défense. À tour de rôle. L'un attaque, l'autre défend. Compris ?
– Oui, Madame.
– La défense basique s'effectue avec Protego. C'est simple mais ne protège pas de toutes les attaques, pas des sortilèges impardonnables. Toute la difficulté va résider dans le geste. Je dirais : dans une multitude de gestes. Si vous avez déjà vu un combat entre deux épéistes, vous savez qu'il existe une multitude d'assauts et tout autant de parades. Votre tâche de défense consistera à repousser, à coups de moulinets, de gestes du poignet, de balayages, d'esquives. À chaque coup donné, un Protego. C'est du un pour un. Il n'existe pas un sort individuel qui permettrait de créer un bouclier permanent autour de soi. Par contre, il existe des défenses pour protéger des zones importantes comme des maisons, un château, etc. Donc, la protection ?
– Protego.
– Bien. Premier sortilège d'attaque : Incarcerem. Il permet de faire jaillir des cordes de votre baguette et de ligoter l'adversaire. J'avais pensé à quelque chose de plus… radical, mais nous avons deux blessés. Alors, le premier lance Incarcerem et l'autre Protego. Il faut exécuter une sorte de 8 ou de symbole infini pour ligoter la cible. Déjà, entraînez-vous à exécuter ces deux éléments. Je m'occuperai de lancer Finite pour annuler l'entrave de votre camarade. Finite signe la fin d'à peu près tous les sorts sauf les impardonnables. Nous étudierons les exceptions plus tard. Allez ! Incarcerem, Protego. À tour de rôle. Essayez de coincer l'autre.
La première à réussir l'entrave fut Sigrid. Mais ensuite, elle sua pour capturer Umbeijo, douée pour la protection et très vive, en vraie sportive. Eugénie et Hercule persistèrent à se capturer mutuellement, oubliant de se protéger. Résultat : les Incarcerem simultanés et ajustés les neutralisèrent avec synchronicité. Eugénie fut prise d'une crise de fou rire, qu'elle communiqua aux autres en cavalant comme un Jackalope au printemps dans la salle blanche. Elvira mesura sa difficulté. Elle formait des enfants, pas des adolescents ou de jeunes adultes. Ils avaient besoin de jouer.
– Finite !
Les liens s'évanouirent. Puisque la jeune Portugaise n'était pas une cible facile, la professeure ordonna :
– Vous trois ! Immobilisez-la ! À toi de les éviter !
– À trois contre un ?
– À 10 contre 1, à 100 contre un, je m'en fiche, Hercule ! Attaquez ! Défends-toi !
Les sortilèges fusèrent. La petite brune fit merveille. Elle était rapide et elle en avait conscience. Elle contre-attaqua et atteignit Eugénie de plein fouet. Son adversaire neutralisée, elle opta pour une tactique réfléchie. Elle se protégeait de Sigrid, enragée et lançait des attaques contre Hercule, trop hésitant. Plus elle s'en prenait au Belge, plus Sigrid devenait vindicative. Soudain, des obstacles apparurent dans la pièce. Des roches, des morceaux de bois, la pluie et le vent vinrent s'en mêler. Un vrai champ de bataille, digne du front franco-germanique.
La surprise passée, Umbeijo tira profit de la situation, de la désorientation d'Hercule et fit mouche. Le Belge mordit la poussière. Mis hors d'état de combattre, le mano-à-mano Umbeijo-Sigrid débuta.
Elvira redoubla d'attention et de prudence. La puissance de Sigrid devait être canalisée, ne pas être relâchée sans contrôle. Jouer avec ses sentiments pour le garçon mais ne pas dépasser les limites. La Portugaise, à découvert, para trois sorts successifs et courut se réfugier derrière une roche.
– Montre-toi ! Cria Sigrid.
Elle ne s'attendit pas à ce que son adversaire obéisse dans la fraction de seconde suivante. Elle misait sur sa couardise. L'Incarcerem de la Lonicera toucha l'Aloysia, trop confiante.
– J'ai gagné, j'ai gagné, j'ai gagné, jubila la petite brune, ravie d'avoir remporté sa première victoire.
Elle tomba en avant, saucissonnée de la tête aux pieds. Juste derrière elle, Eugénie, Sigrid et Elvira découvrirent un Hercule dos tourné, mains liées, baguette pointée, cordes éjectées dans la direction de son amie. Il avait lancé le sort sans regarder la cible.
– Bien ! Une petite pause ! Finite !
Les entraves s'évanouirent, le décor disparut et les chaises réapparurent.
– Sigrid, assieds-toi. Inspire à fond, bloque, puis expire. Tranquille. Refais l'exercice trois fois de suite. Prends ton temps pour retrouver une respiration normale. Les autres, venez là. Bon ! Pour une première fois, c'est pas mal. Non seulement vous avez réussi vos sortilèges, de mieux en mieux au fur et à mesure de l'exercice, mais vous avez oublié qu'il s'agissait d'un entraînement. Maintenant, analysons ce qui s'est passé. D'abord, la répartition des duos. Je vais être très directe, piquante, mais vous commencez à me connaître un peu.
Ils esquissèrent des sourires crispés, à la fois approbateurs et inquiets.
– Hercule… tu perçois Eugénie comme un risque-tout à l'épreuve des sorts. Elle incarnait l'adversaire idéale tandis que Sigrid, que tu vois comme un alter ego cultivé, intelligent et Umbeijo, comme une princesse fragile, précieuse, te causeraient un problème de conscience lors de l'affrontement. Désolé d'avoir dû te pousser dans tes retranchements. Vous devez savoir que votre camarade du Portugal est tout sauf une petite chose fragile. Le professeur Laflèche n'a pas mis des semaines à reconnaître son potentiel au Quidditch ! Attendez de la voir, enragée, se battre pour tous les points au premier match et vous verrez votre camarade d'un nouvel œil. Umbeijo, tu as été précise, vive, astucieuse, tactique. Toutes les qualités d'une joueuse. Tu as décelé le point faible de chacun et utilisé ces connaissances. Cependant, comme tu l'apprendras lors des compétitions de sport, la joie de marquer induit un relâchement qui entraîne une contre-attaque de l'adversaire. Ne baissez jamais la garde. Jamais ! Tout au long de votre vie.
– Oui, Madame.
– Ceci dit, je n'en attendais pas moins de toi. Sigrid, tu as réussi la première chacun des sorts. Et ça, j'avoue que je l'espérais. Cependant, toi aussi, sois vigilante. Ne crois pas savoir tout de ton adversaire. On ne connaît jamais totalement une personne… En fait, entre ta volonté et ta technique, tu pouvais largement l'emporter. C'est juste un peu de contrôle et de tactique qu'il te fallait. Tout le monde aura perçu les erreurs de nos deux autres protagonistes ?
– Ils n'ont pas utilisé de Protego.
– Eh oui ! Penser qu'on est un sorcier invincible, ultra-rapide, c'est la mort assurée. Avant toute chose, on doit s'en sortir vivant. Plus tard, lorsque vous travaillerez en équipe, vous assurerez la vie de votre équipier et il en fera autant. C'est l'une des bases que j'enseigne en CHASSE. Eugénie, je sais que la réflexion avant l'action n'a jamais été ta spécialité, mais il faut absolument que cela le devienne. Hercule… ah… Hercule… je sais que tu aurais dû échoir à Lonicera mais en fin de compte, Urtica et la ruse te vont comme un gant. Durant l'exercice, tu as pu paraître comme le point faible. Tu n'osais pas te servir des sorts contre tes camarades, tu as limité ton choix, tu as été précipité dans l'action, que tu exècres, au lieu de la réflexion. Tu as été déstabilisé par l'apparition du décor, agissant comme un Épouvantard à tes yeux. Si les sorts avaient été mortels, tu serais mort. Comme tes camarades t'ont vu comme le garçon mal adapté au combat, elles ont commis leur plus grave erreur. Vous autres, ne sous-estimez jamais qui que ce soit, y compris Hercule. Surtout Hercule ! Quand vous croyez être sûres, remettez-vous en cause ! Parce qu'au final, si Hercule, les mains dans le dos, avait lancé un sort explosif ou impardonnable, vous ne seriez plus ici mais à l'infirmerie ou au cimetière. Vous avez pensé qu'il ne pourrait pas y parvenir, pas une chose aussi insensée ! Vous n'avez pas eu la foi. Il a eu de la chance ? Non. Il utilise ses cinq sens à fond. Il est capable d'analyser des détails, des sons, des voix, des odeurs et de lancer un sort en aveugle. Il est déterminé et la détermination est la clé de la victoire. En fait, tu es rusé comme un vrai Urtica !
Les jeunes demoiselles le considérèrent sous un autre angle.
– Chaque membre du quatuor est essentiel aux autres. Depuis une semaine, à chaque repas, je vous observe. J'examine avec attention votre quête pour trouver en l'autre les richesses convoitées. Même toi, Eugénie, feu follet qui ressent en Hercule la voie pour vivre de nouvelles aventures, qui détecte en Umbeijo une compagne de looping en balai, et en Sigrid, une confidente, une assurance-vie contre ton propre dépassement de limite. Bien ! Assez d'analyse psychologique ! De l'action ! Face à face, même équipe. Si vous ne voulez pas vous prendre un sort noir, l'un des moyens les plus radicaux consiste à désarmer l'adversaire. Qui peut me nommer ce sortilège ?
Eugénie s'excita comme une puce.
– Oui ?
– Expelliarmus.
– Exact.
– Je le connais parce que mon père n'a pas cessé de me le lancer dès que je touchais à une baguette.
En imaginant la situation, les trois autres éclatèrent de rire.
– J'imagine qu'il utilisait Assurdiato et Bloclang ?
– Ce sont ses favoris.
– Hum… Quelle surprise…
Les enfants se tenaient le ventre tellement ils riaient. Ils imaginaient quel enfer avait été le quotidien du médicomage avec la remuante Eugénie. Quand le calme fut revenu, Elvira leur enseigna le mouvement de poignet associé au terme et la force de conviction à mettre pour parvenir à désarmer l'adversaire. Elle organisa des face-à-face. Hercule les remporta tous.
Même si les filles réussirent à le déséquilibrer avec l'Expelliarmus, aucune de ses camarades ne lui arracha sa précieuse compagne. Son attachement pour celle à qui il confiait ses secrets – en la vouvoyant – était viscéral et indestructible.
Chaque année, Armand Fontebrune montait la même blague à l'attention des nouveaux arrivants. Lors du premier repas, il intronisait tous les enseignants et laissait les élèves découvrir leur emploi du temps, une fois installés dans leurs pavillons respectifs. À chaque fois, les jeunes lisaient que l'astronomie serait enseignée à 21h00 pendant une heure, sans savoir qui allait leur transmettre les connaissances puisque le professeur en question brillait par son absence au banquet de rentrée.
Armand le directeur devenait le professeur Fontebrune pour assurer le cours en personne. L'espace, les planètes, les satellites, les constellations n'avaient aucun secret pour lui et constituaient sa passion, aussi puissante que sa haine des spectres. Lorsqu'il n'était pas dans son bureau, il se cachait dans la coupole, les yeux rivés sur l'œilleton du télescope. Les enfants aimaient son cours, sa matière, sa jubilation, ses surprises magiques. Avec lui, la pesanteur disparaissait. Ses mises en scène étaient célèbres : personne n'avait oublié le ballet cosmique avec les étudiants déguisés en étoiles, planètes, satellites et comètes pour le grand carnaval.
Les quatre amis l'adoraient mais pas la coupole où les Arts Divinatoires étaient inculqués. Armand avait proposé une salle de cours dédiée au deuxième étage mais la professeure Obscur avait décliné la proposition. Une autre année, il avait suggéré de construire une tour annexe, aussi haute qu'un phare maritime, plus élevée que le château lui-même mais elle avait opposé un refus sans appel. Son attitude était inexplicable.
Le troisième soir en compagnie du directeur prenait fin. Armand réclama un peu d'aide pour ranger les lunettes individuelles dévolues à l'exploration des cratères principaux de la Lune. Le jeune Belge se proposa. La séance avait failli être gâchée par une météo maussade mais l'enseignant avait dévoilé des ressources insoupçonnées. L'élève demanda confirmation :
– Les lunettes astronomiques vont bien dans ce coffre, Monsieur ?
– Oui. Il y a plusieurs emplacements. Un par lunette et par trépied.
– Très impressionnante, votre chasse aux nuages !
– Je te remercie. Je te parie que tu brûles d'envie de savoir comment j'ai réussi ?
– Bien sûr, Monsieur. J'imagine que ce n'était pas un Ventus basique ?
– Tu supposes bien. Il s'agit d'une combinaison de trois sortilèges. Anemotornada Maxima, Magicus Extremis et Partis Temporus. Tu n'en sauras pas davantage ! Même si je sais que toi, tu n'en feras pas un mauvais usage. Mais je crois que tu comptes parmi tes amies, une jeune fille risque-tout qui adorerait faire la pluie et le beau temps à Beauxbâtons.
Hercule s'amusa de la réflexion du directeur. Il acheva de placer les longue-vues et leurs trépieds dans la malle lorsqu'il la remarqua. La marque A.D avec la couronne. Le coffre avait été réalisé par le même artisan menuisier. Après tout, trouver une autre réalisation de A.D dans l'école n'avait rien de surprenant puisqu'il était prolixe et que les ouvrages de bois étaient monnaie courante dans l'Académie. Dans ce cas précis, c'était inhabituel.
« C'est juste un coffre de rangement, sans sort d'extension. Je pensais… »
Dans son esprit, un nouveau mystère naquit. La pièce du puzzle ne s'imbriquait pas à la perfection. Après la fermeture du couvercle, il salua le directeur et lui souhaita une bonne nuit. Il simula son départ et observa Armand en catimini, caché derrière les portes battantes. L'adulte rangea ses manuels et se dirigea vers la sortie. L'élève se précipita dans l'escalier hélicoïdal, sur la pointe des pieds. Il déboula sur le palier du premier étage et tomba nez à nez avec le concierge.
– Alors, Van Betavende ? On traîne dans le château ?
– J'ai aidé le directeur à remettre l'Observatoire en ordre.
– Hum… Mouais ! Je t'ai à l'œil ! File !
Le Belge n'insista pas et rejoignit le rez-de-chaussée au pas de course. Sur sa droite, de la lumière filtrait depuis la salle du Sondeur. Elle s'était débloquée par miracle, au grand dam de tous les professeurs qui avaient travaillé sur ce mystère. Comme ça !
Au réfectoire, Eugénie avait suggéré en s'époumonant à souhait pour être entendue de tous, que c'était l'œuvre d'un spectre. Depuis, Armand Fontebrune passait tout son temps libre à la chasse aux ectoplasmes.
Les amies n'avaient pas résisté à l'envie de vérifier leurs affectations auprès du Sondeur. La manipulation, diabolique, de la professeure de Bazincourt retirée, la voix étrange avait confirmé que Umbeijo aurait dû échoir chez Aloysia et Eugénie chez Urtica. Quant à Sigrid, elle était entrée dans la salle mais n'avait pas franchi la barrière des isoloirs, de peur que le Sondeur ne ressente Victoire en elle et estime qu'elle n'avait pas sa place dans l'école. Ce soir-là, le jeune garçon ne s'endormit qu'après avoir élaboré un plan d'action précis.
Sortilège 11 : l'attaque de troPAu réveil, ce jeudi d'octobre, tout était clair. Le petit Belge avait une question à poser à ses amies et une requête à exposer à Théophile Amand, le bibliothécaire. Il se redressa dans son lit, se tourna et posa les pieds au sol, sans que la magie n'agisse sur son matelas. Pour solutionner son problème de lit ascensionnel, à la magie rechargée au changement hebdomadaire des draps par les elfes de maison, il avait réfléchi en Moldu. Contraindre, par un sortilège, les lois de l'attraction, la gravité, la pesanteur, avait des limites. Il suffisait de les découvrir.
Des roches prélevées, une à une, au bord de la Rivière Enchantée et de la ficelle utilisée pour tuteurer les jeunes arbustes, subtilisée dans la Cabane Enchantée et découpée dans une salle de classe vide, à coups de Diffindo : il avait fabriqué pour 250 kilos de lest.
Comme d'habitude, Rosier s'était empressé de le dénoncer de manière anonyme, mais qui d'autre aurait pu le faire. La référente d'Urtica avait rétorqué que rien ne l'interdisait dans le règlement. Depuis, le longiligne suprémaciste passait son temps à éplucher les lois régissant Beauxbâtons, afin de les contourner.
Il était tout juste 6h45 lorsque le Belge quitta le Pavillon jaune. Le ciel était couvert et masquait la lune presque pleine. Il faisait nuit noire. Seuls quelques Feux Éternels filtraient depuis les cuisines du château. Il franchit le pont de la Rivière Enchantée et stoppa. Il plongea la main dans la poche de son uniforme, à la recherche de sa baguette. Puis, il reprit son chemin, persuadé d'avoir eu la berlue. De nouveau, cette sensation qu'un élément n'était pas à sa place. Il se rapprocha de la Cabane Enchantée, à un rythme de sénateur. Il se figea.
– Protego !
D'un revers de la main, il balaya une tentative de stupéfixion.
– Protego ! Protego ! Stupefix ! Protego ! Expelliarmus !
Les attaques se succédèrent et il répliqua. Il trouva refuge derrière des buissons, mais il constituait une barrière de protection trop faible. Un coup l'atteignit au bras droit. Paralysé de ce côté, il arracha sa baguette de la main gauche et contre-attaqua :
– Expulso !
Il fit mouche, entendant un corps chuter du côté des casiers à courrier. Il se dévoila et tenta sa chance pour se réfugier au château. Hélas, il avait mal dosé sa riposte. L'adversaire était déjà debout et lui envoyait un sortilège en traître. La douleur fut cuisante. Un autre coup le frappa. Il fut précipité et plaqué au sol, les mains ligotées dans le dos.
« Un Fulgari »
Il voulut crier à l'aide mais un Bloclang murmuré l'en empêcha. Il sentit qu'on le traînait par les pieds jusqu'à la construction de bois. La porte s'ouvrit et son agresseur le tira à l'intérieur. C'est là qu'Hercule, entre quatre murs, sans aération, la sentit. L'odeur. Ce mélange cardamome-girofle, avec des pointes herbacées. Celui qui en avait après lui, n'avait pas mis fin à ses sombres desseins.
L'inconnu manipula le panneau de contrôle du Tunnel de Transportation, tourna la clef et attendit. Quand la cabine arriva à destination, l'agresseur l'ouvrit en deux temps. Il s'empara de l'enfant par les pieds et entra à l'intérieur pour parvenir à le hisser.
Face contre le sol, Hercule était dans l'incapacité de voir le visage de son kidnappeur. Il sentit que celui-ci étalait une couverture sur son corps. Craignait-il qu'il attrape froid ?
En guise de réponse, il reçut un sortilège supplémentaire. Stupéfixé, il fut incapable d'esquisser le moindre mouvement. La douleur était horrible son corps flambait comme ravagé de l'intérieur. Le ravisseur quitta l'œuf. Les portes se refermèrent. L'ovule fut projeté dans le conduit, direction le terminal.
Puis, ce fut une paix pesante, durant plusieurs minutes. Lorsque la porte s'ouvrit et il entendit une voix d'homme :
– Cabine numéro 4. Cabine numéro 4… non, elle n'a pas été nettoyée. Vas-y ! Envoie-la au garage !
Incapable d'émettre un son et de bouger, le garçon ne put se manifester. Mais comment l'homme pouvait-il ne pas l'avoir vu ?! L'employé des transports s'était levé avec un sortilège de confusion ? C'était incompréhensible.
L'ovule de verre se mit en marche quelques secondes et stoppa. Cette fois, le silence dura une éternité. Hercule perdit conscience.
Les deux CHASSEurs étaient joyeux et chantaient de bon matin. Vêtus de leurs costumes civils, les gentlemen d'Aloysia se rendaient au petit déjeuner. Max cessa ses vocalises et beugla :
– J'ai une faim de loup-garou !
– Et moi, je pourrais avaler un kilo de chocolat dans l'heure !
– C'est tout ?
– Il n'en faut pas plus pour faire passer 500 grammes de fromage, autant de charcuterie et une livre de pommes de terre.
– Ah ! J'ai cru un instant que tu étais souffrant.
– Jamais ! Je vivrai pour l'éternité ou périrai les couverts à la main dans l'exercice de mes… eh ! Tu as vu ?
– Quoi ?
– Là, Max. Cette petite baguette.
– Mince…
– Qui a été assez bête pour la perdre ?
– Aucune idée ! La meilleure des choses à faire, c'est de la ramener à la Conciergerie.
Les deux inséparables ramassèrent le morceau de bois et ils fondirent sur le château, direction la loge de monsieur Grossel. Ce dernier s'offusqua de la négligence et entra dans le réfectoire. Il fit son annonce :
– S'il vous plaît ! Un élève a fait tomber son outil dans le jardin. Tout le monde vérifie. Allez ! Au trot d'hippogriffe ! Que l'étourdi se dénonce ! Levez-moi vos baguettes au-dessus de la tête !
Les élèves présents, soit les neuf dixièmes des effectifs, brandirent leurs compagnes de bois. À l'évidence, elle n'appartenait pas à l'un d'entre eux. Comme le concierge n'était pas en poste depuis plus d'un mois, il se rendit à la table des professeurs au cas insensé où l'un d'eux l'ait égarée. Il n'obtint que des signes de négation.
Agathe se leva et s'approcha de lui. Elle prit l'objet, l'examina sous toutes les coutures, le pressa entre ses doigts, frémit et pâlit. Armand bondit, tel un chevalier servant et la soutint. Les autres professeurs se dévisagèrent.
– Je sais à qui elle appartient. Au jeune Hercule Van Betavende, première année Urtica. Depuis son agression, il la garde toujours en évidence au club de Cecrabebleu.
À la table des amies du Belge, un vent de panique souffla. Peu à peu, tous les élèves se rendirent compte qu'un événement imprévu secouait le personnel de l'Académie.
Le directeur prit les choses en main :
– Ne cédons pas à la panique. Il n'est que 7h35. Ce garçon doit bien être quelque part. Sébastien, ayez l'amabilité de contrôler la chambre du jeune garçon.
– Oui, monsieur le Directeur.
Le concierge fila comme un éclair, ajoutant à l'inquiétude des étudiants.
– Agathe, voulez-vous me trouver ses camarades de chambrée ? Il serait surprenant qu'aucun des trois ne l'ait pas aperçu ce matin.
L'enseignante de français hésita une brève seconde, comme si la direction n'adoptait pas les bonnes résolutions. Puis, elle acquiesça :
– Entendu.
Elle se leva et transplana, oubliant de se départir de sa tasse de café qui virevolta dans les airs et répandit du liquide noir sur la nappe blanche de la table.
– Messieurs, ajouta-t-il à l'attention des vedettes de CHASSE, allez chercher vos camarades de promotion et préparez-vous à ratisser la forêt. Autorisation spéciale d'user de vos baguettes si nécessaire.
– À vos ordres, monsieur le Directeur !
– Profitez-en pour me faire un Lumos Solem visible depuis la Lune sur la Rivière Enchantée, au cas où il ait été capturé par une sirène d'eau douce.
– Reçu cinq sur cinq !
Le géant à la chevelure argentée mit le cap sur la table des amies du Belge. Elles se ratatinèrent, mortes d'inquiétude.
– Bonjour, mesdemoiselles.
– Bonjour, répondirent-elles en chœur.
– Savez-vous où se trouve Hercule ? D'ordinaire, il est dans les premiers à table et toujours avec vous.
– Nous ne savons pas, répondit Eugénie. Ce n'est pas son genre de nous laisser tous les œufs brouillés.
– Il est arrivé quelque chose ?
Il leur montra la trouvaille des CHASSEurs.
– Sa baguette ! Jamais il ne s'en sépare ! Jamais ! Ça a recommencé ! Une nouvelle agression ! Il faut le trouver, vite !
– Calme-toi, Eugénie. Les recherches viennent de commencer.
Sigrid se mit à pleurer en silence.
– Nous n'aurions pas dû le laisser seul. Jamais ! S'exclama Eugénie. C'est pour ça que…
– Que quoi ? questionna Armand.
– Que je leur ai dit de rester groupés, intervint Elvira, parvenue au château depuis le Tunnel de Transportation. Puis-je examiner la baguette ?
– Bien sûr.
La professeure aux multiples casquettes l'effleura, tourna le dos à la tablée et se dirigea vers la porte du réfectoire. Elle murmura :
– Prior Incanto.
L'objet répondit et énumérera les sortilèges lancés, à rebours. En toute logique, la baguette aurait dû révéler un Nox et un Lumos, les sortilèges appris lors de son cours le lundi, deux jours auparavant. Ou une formule de tournemain en cours de potions, si Ambroisine leur avait fait concocter une préparation incluant l'usage de la magie. Elle frémit.
« Expulso ? Expelliarmus ? Stupefix ? Protego ?! À plusieurs reprises ?! Hercule a combattu et vaillamment, avant de s'avouer vaincu. Comment alerter le directeur sans lui mettre la puce à l'oreille ? »
Elle revint à la table des enfants où Armand se tenait toujours.
– Van Betavende a payé de sa personne pour cette baguette. Jamais il ne la négligerait.
– C'est vrai, Madame. C'est ce que j'ai dit.
– Je fais fouiller la forêt, Elvira. Et contrôler les colocataires. Monsieur Grossel vérifie tout le Pavillon jaune. Voyez-vous d'autres lieux ?
– Le château entier. Il faut le fouiller. Cependant, je viens de penser à autre chose. Je m'en occupe. Vous trois ! Venez avec moi !
Les fillettes se redressèrent et suivirent l'adulte comme leur ombre.
– Où va-t-on, Madame ? s'inquiéta Sigrid, visiblement la plus affectée.
– Vérifier un point ou deux à la Cabane Enchantée.
– Vous croyez que Hercule a encore été agressé ?
– Oui. Je n'ai rien dit devant le directeur mais sa baguette a jeté à peu près tous les sortilèges que je vous ai enseignés les samedis matin.
– Il s'est battu en duel ? demanda la princesse portugaise.
– Comme un lion ! Mais son adversaire a eu raison de lui.
Elles firent irruption dans la cabane. Elle avait l'air tranquille, tout semblait normal. La référente se dirigea tout de suite vers le panneau de contrôle simplifié. Elle braqua sa baguette en direction de l'appareil et la fit virevolter. Des flammèches s'échappèrent du meuble et formèrent cinq horaires en chiffres rouges. Un sixième s'inscrivit à 6h48, en chiffres verts. Cette apparition la laissa perplexe. Umbeijo la rappela à la réalité :
– Professeur ? Tout va bien ?
– Non. Ça, ce sont les horaires de navigation des cabines. En rouge, les arrivées. 7h36, c'est la mienne. En vert, ce sont les départs.
– Et ?
– Nous ne devrions pas trouver un départ le matin. Ce n'est pas logique. Nous ignorons comment ça fonctionne. Hercule n'a pas pu quitter le domaine seul.
– Tu as raison, Sigrid.
– C'est quoi cette odeur bizarre ?
– De quoi parles-tu, Eugénie ?
– Vous ne sentez pas ?
La référente d'Urtica emplit ses poumons à fond. Une vague senteur flottait dans l'air. Elle fut incapable de l'identifier et regretta l'absence de son poulain. Hercule n'avait pas son pareil pour disséquer une fragrance sans faire usage de la magie.
– Je vais me rendre au terminal. Allez prévenir le directeur qu'il y a eu un départ non prévu… et… je garde la baguette de votre camarade. J'espère pouvoir lui rendre en mains propres.
Elle introduisit la clef dans la console. Elle exécuta plusieurs tours, dans les deux sens. En attendant l'arrivée de l'ovule, elle usa de la baguette de son élève, donna plusieurs petits coups en prononçant :
– Nox. Lumos. Nox. Lumos. Nox. Lumos…
Juste avant de quitter la bâtisse, les filles l'interrogèrent :
– Que faites-vous, Professeur ?
– Je triche. Je complète l'historique de la baguette. Personne n'aura l'idée de contrôler au-delà d'une dizaine de sorts. Prenez l'habitude d'en faire autant après nos séances le samedi matin, ajoutez les sortilèges de la leçon hebdomadaire en cours.
– Entendu, Madame.
– Filez ! ordonna-t-elle alors que la porte vitrée de l'œuf s'ouvrait.
Elle s'engouffra dans l'habitacle, ferma la porte et se sangla. Un plouf d'aspiration envoya l'ovule à Bourg-Enchanteur, sous terre. L'endroit grouillait de sorciers en transit pour l'Europe entière. Chaque matin, Elvira quittait sa ville de Paris adorée et débarquait dans cette place encombrée.
Elle ne reconnut aucun collègue, car il était presque 8h00 et tout le monde occupait déjà sa salle de cours. Elle se dirigea vers un employé de la Régie Admirable de Transportation Pulsatile, l'entreprise magique propriétaire des transports par cheminée, Portoloin, train ou tube. Elle l'apostropha :
– Eh l'ami !
– Oui, M'dame ?
– Vous auriez vu un garçon de dix ans, brun, un peu rond, grand comme ça, en tenue civile ou en uniforme scolaire ?
– Ah ben y passe tellement de monde, par ici…
L'individu tendit sa main dans sa direction, paume ouverte, réclamant une petite pièce pour délivrer des informations. Il ne récolta que la furie d'Elvira, les yeux virant au jaune, brandissant sa baguette sous la gorge du bonhomme et le menaçant :
– Si jamais il est arrivé malheur à ce ressortissant belge, mineur, que sa disparition entraîne des complications diplomatiques entre nos pays, il se pourrait que je vous livre aux Aurors, sans oublier de mentionner certaines opacités dans le transport des denrées fraîches.
– Comment…
– Professeur de Legilimancie.
Le type voulut mettre la main sur sa baguette mais la femme lui administra une clé de bras très douloureuse.
– Eh ! Doucement, ma belle !
– Formatrice d'Aurors. Clair ?
– Clair !
– Alors ? Ce gamin ?
– Rien vu. Mais… euh… y a pas une heure, une cabine est partie au garage pour nettoyage. Mais y avait rien ! Elle était vide ! Le collègue, y a vérifié.
– Comment j'y vais ?
– Attendez…
Il héla un homme en robe de sorcier, portant un gros trousseau de clés à la ceinture. Il lui murmura à l'oreille et l'autre devint rouge de colère. Il bouscula le truand et se précipita sur Elvira, en se confondant en excuses :
– Je suis désolé pour ce désagrément, Professeur. Je vous accompagne.
Il effectua l'insertion complexe des clés et leurs différents tours. Les engrenages couinèrent dans le panneau de contrôle. Un œuf à quatre places arriva dans le tube. Ils grimpèrent à bord. Quelques secondes plus tard, ils débarquèrent sur une voie de garage aux innombrables ramifications. Une équipe de trois nettoyeurs, baguette en main, lançait des sorts d'assainissement, procédant avec méthode. Le responsable les consulta :
– Eh vous ! Vous savez où se trouvent les cabines à nettoyer ? Les dernières arrivées ?
– Quai numéro 20. Là-bas.
– Merci.
Ils se rendirent à l'emplacement indiqué. La cabine fut vite retrouvée, car c'était la seule de grande capacité, dévolue à Beauxbâtons. Le préposé déverrouilla la porte mais de l'extérieur, il était facile de voir que c'était vide.
– Personne !
– Attendez…
La femme pénétra à l'intérieur et vérifia tous les sièges. Ils étaient inoccupés. Afin d'en avoir le cœur net, elle prononça :
– Hominum Revelio.
Une tâche lumineuse apparut sur le sol, près du stockage des bagages. Elle se précipita dessus, retira la couverture de dissimulation déposée sur le corps et découvrit le garçon, inconscient.
Pour la seconde fois depuis la rentrée scolaire, le jeune Belge se retrouvait à l'infirmerie. Cette nouvelle mésaventure était plus grave que la précédente, car les sortilèges dont il avait été victime, l'avaient laissé dans un sale état. Un Stupefix violent pouvait secouer un adulte coriace. Sur un enfant, le risque était mortel.
Le docteur Beauxbâtons estimait indispensable le transport de la victime à l'hôpital Bonpied, à Bonneuil-sur-Marne, en région parisienne, si elle ne sortait pas vite de son coma. Depuis deux jours, madame Cacheton et le médicomage veillaient sur le garçon, à tour de rôle, jour et nuit.
En parallèle, Elvira, accompagnée des CHASSEurs Max et Pierre, menait une enquête interne d'ampleur. Les emplois du temps et les baguettes étaient contrôlés.
Le samedi matin, à 10h00, il n'y avait que les trois jeunes filles à « l'entraînement » en présence « inopinée » de la professeure de Bazincourt. Une fois toutes entrées dans la salle blanche et à l'abri des oreilles indiscrètes, Eugénie avait mis les pieds dans le plat avec sa délicatesse légendaire :
– C'est quoi cette mer… ce… bazar, Professeur ? Dites-nous la vérité ! La prophétie est bien plus précise que vous l'avez affirmé ! Deux agressions, deux fois Hercule ! Et nous ? Notre scolarité se passe comme une lettre entre les serres d'un hibou postal. Enfin, pas plus d'accidents en ce qui me concerne. Alors ?
Eugénie était remontée pour trois car Umbeijo fronçait ses sourcils noirs jusqu'à se joindre, lui donnant un air courroucé et Sigrid était si écarlate que l'Autre pouvait surgir à tout instant. Face aux trois paires d'yeux braqués sur elle, l'enseignante ne put tenir davantage. Elle fit apparaître les chaises et tenta de calmer le jeu en leur proposant de s'asseoir.
– D'accord. La vérité, c'est que votre camarade a fait l'objet d'une prédiction inquiétante. Il vaut mieux que vous ignoriez les détails, d'autant qu'elle n'est pas très explicite. En gros, dans le futur, il serait impliqué, dans la libération d'une abomination. À cause d'un manque de maîtrise de ses talents de sorcier ou d'un abus, ce n'est pas net. Je ne sais ni quoi, ni où, ni quand. J'ai pris la décision de le faire venir à Beauxbâtons alors qu'il se destinait à vivre parmi les Moldus.
– S'il était resté avec eux, nota Sigrid, la prophétie aurait disparu, non ?
– Monde sorcier ou non, elle ne changeait pas. Je ne sais pas pourquoi. La personne à l'origine de la prophétie, c'est votre professeure d'Arts Divinatoires.
Eugénie bondit de sa chaise et s'insurgea :
– Elle ? Qui traite Hercule comme un moins que rien ?
– La professeure Obscur et moi n'avons pas la même vision. Elle prône le découragement systématique et le laisser-faire. Elle estime qu'il vaut mieux ne rien lui apprendre, voire le renvoyer dans ses foyers, en espérant qu'il se fasse tuer au lieu de libérer l'abomination. Sauf que la libération aurait quand même lieu.
Umbeijo, calme en apparence, posa la question gênante :
– Ne pourrait-elle pas avoir agressé notre camarade ? Pour le forcer à partir ?
– Vous vous rendez compte de vos propos, Umbelina ? C'est une enseignante. Bizarre, je le concède, à exercer une forme de magie peu conventionnelle, à ne jamais faire usage de sa baguette, hormis pour nettoyer sa classe, à boire des litres de tisane immonde pour purifier son corps et… à… à…
Elle suspendit son discours. Ses yeux jaunirent. Elle baissa les paupières pour masquer son trouble intérieur. Mais le changement de teinte n'échappa pas à la gamine à frange filasse.
– Madame ?
– Oui ? Oui… il faut étudier toutes les pistes. En attendant, vous allez vous entraîner. Pas de nouveau sort à apprendre, ce matin. Vous vous souvenez comment Hercule s'en était sorti, la première fois ?
– Oui.
– Parfait. Mise en condition. Nebula Maxima ! Ventus ! Glaciem Maxima !
Brouillard, vent, neige glaciale : des conditions météorologiques folles. Elle lança pour consigne :
– Chacun pour soi !
Lorsque Eugénie s'écria :
– Lumos Maxima !
Elle reçut un double :
– Expelliarmus !
– Zuuut !
La réaction de ses camarades avait été très opportuniste.
Ce samedi matin, vers 11h00, la victime avait repris connaissance. Hercule était emmailloté de la tête aux pieds, comme une momie égyptienne, tartiné d'onguent apaisant la brûlure des sorts cumulés et les nombreuses griffures occasionnées sur tout son corps. Le premier visage amical dans son champ de vision fut celui d'Agathe. Elle posa une main sur ses bandages et lui adressa un sourire des plus chaleureux.
– Comment te sens-tu, mon garçon ?
– Incapable de plonger la main dans le sac Facile pour quelque temps.
Elle s'amusa de son trait d'humour fort à propos.
– Il faudrait que je songe à en créer une version pour les Moldus, moins magique et moins piquante. Bon… Est-ce que tu te souviens de ce qui t'est arrivé ?
Il fit semblant de réfléchir, comme si sa mémoire lui faisait défaut. En réalité, il lui fallait une explication plausible pour ses blessures. Il s'était juré de toujours défendre la vérité, quoi qu'il en coûte. Mais aujourd'hui, son corps n'était pas en état de supporter des douleurs supérieures en violant la protection du secret mise en place par Elvira.
– J'ai tenté des sorts pour me défendre, près de la Cabane Enchantée. C'est allé très vite. Je me suis retrouvé à terre, incapable de voir mon agresseur. Il m'a traîné jusqu'au transport.
– Il t'a traîné ? Pas porté ?
– Non, Professeur. Traîné, j'en suis sûr.
La précision éveilla la curiosité d'Agathe.
– Tu sais que j'accorde de l'importance au choix des mots. Tirer, traîner, au lieu de porter, signifie que la personne n'avait pas tant de force.
– Une femme ?
– Ou un autre enfant. Qu'en penses-tu ? As-tu senti un parfum ?
– Juste ce mélange bizarre de cardamome-girofle. Je l'avais senti, la première fois.
– Il faut que tu saches qu'il y a une enquête interne. Monsieur le Directeur est dans tous ses états. Tous les élèves ont peur d'une nouvelle agression mais en fait, je crois que c'est toi seul qui es visé.
– Pourquoi, Professeur ?
– Pas la moindre idée !
– Je vais prendre du retard, car je vais rater de nombreux cours. Je ne suis pas en position de me le permettre.
Elle gloussa en secouant son énorme tignasse auburn.
– Hercule, mon garçon, je n'ai pas vu un élève aussi fou des études depuis… ma scolarité chez Lonicera.
– Vous étiez…
– Oui, il y a une cinquantaine d'années. Ne t'inquiète pas pour tes devoirs. Des camarades d'Urtica passeront et les professeurs te rendront visite à tour de rôle. Cette fois, il n'est plus question de te laisser seul une seconde. C'est entendu ?
– Promis, Professeur.
Elle se leva et se retourna en déposant son sac scolaire :
– Je suis étourdie ! J'allais repartir avec ! Je me suis permise de mettre dedans ton dernier travail rédactionnel. Il t'a rapporté une nouvelle mention OR. Au fait, as-tu réfléchi à une idée de formule magique ?
– Pas encore. Mais je suis certain d'en inventer une bientôt.
– Parfait. Repose-toi, à présent.
Elle prodigua une petite caresse sur les bandages de sa tête et s'éclipsa en transplanant, comme à son habitude. Il ramassa son cartable, l'ouvrit, le vida sur le lit et débloqua la doublure du fond. Il en ressortit le parchemin sur lequel il recopiait toutes les informations à propos des baguettes. Il chercha le nom d'Agathe. Il lut ce qu'elle avait communiqué elle-même : bois d'olivier, cœur de Demiguise, 19 cm, souple. Dans la colonne caractère et remarques générales, il ajouta : attentionnée, protectrice, empathique. Il écrivit : intuitive ? Il relut sa liste. Aucun des adultes ne possédait de l'olivier, ni du Demiguise. Parmi les éléments récoltés chez Urtica, puis dans les informations glanées par ses camarades dans leur ordre respectif, aucun élève n'avait une baguette en olivier.
Par contre, il retrouva du poil Demiguise chez une des colocataires de la princesse portugaise. Il s'agissait d'une Suissesse, Valentine Clairdelune. Umbeijo l'avait décrite comme une fille réservée, originale, un peu perchée, ayant la détestable manie de terminer les phrases des gens et de s'en excuser. C'était la favorite de madame Obscur dont elle animait le cours avec des fulgurances liées à des épisodes de joie intense.
Hercule ne voyait aucune source de ravissement identifiable durant les deux heures de cauchemar avec Obscur, mais il en fallait pour tous. Valentine possédait une auxiliaire en bois de citrus. Comme… Claire Obscur ! Le cœur de la baguette de la voyante se composait de poil de Troll, un point commun avec Sébastien Grossel, Thibaldus Rosier ou Oscar Torpeur, un élève en première année de CHASSE-Magus. Pierre et Max le surnommaient « Le tireur d'élite »
« Le poil de Troll semble s'accorder avec des tempéraments impulsifs, voire guerriers. C'est logique. Dans le cas de madame Obscur, il serait capable d'une magie douloureuse. Le bois de citrus s'accorderait avec la voyance ? Ou l'intuition ? Valentine n'a que dix ans, comme moi. La voyance se révèle plus tard, à l'adolescence. Donc, on ne peut pas en être certain. Et le Demiguise, alors ? Je sais qu'il peut se rendre invisible, qu'on utilise ses poils pour faire des capes de dissimulation et qu'il peut voir l'avenir à court terme. Le court terme pourrait ressembler à de l'intuition, à cet instant où des indices en nombre suffisant, permettent aux petites cellules grises de déterminer ce qui va arriver. »
Il tenta de se redresser dans son lit lorsqu'un morceau d'étoffe tomba de son chevet. Il voulut le ramasser, mais il fut incapable de déterminer sa position.
« La couverture que mon ravisseur avait utilisée ! Une cape de dissimulation, en poil de Demiguise, je parie ! Qui a été assez fou ou confiant pour me la laisser ? »
Il attrapa sa baguette, se pencha et se servit de sa précieuse alliée pour repousser la couverture sous le lit. Il serait temps de la récupérer plus tard.
– Vous m'avez bien défendu, je suis fier de vous, dit-il à son morceau de cèdre au cœur de Billywig.
Une voix, venue de la pièce contiguë, répondit à son monologue :
– Toujours en train de parler avec ta baguette, Van Betavende ! Sacré Brugeois !
Le garçon montra sa tête blonde. Hercule rabattit son drap sur ses écrits secrets.
– Casper ! Oui, je sais, j'imagine que après mon agression, vous aurez caressé le fol espoir de me voir enfin perdre cette habitude que mon amie Umbeijo trouve, je cite : « absolument délicieuse »
– Hélas ! Bon, j'espère que tu seras rétabli mercredi, dans 15 jours.
– Pourquoi donc ?
– Le match de Quidditch ! Lonicera affronte Urtica. Ta copine portugaise a été sélectionnée au poste d'attrapeuse, avec tous les autres des années supérieures. La seule élève de première année. Un sacré exploit ! Au début, le capitaine voulait la mettre à la poursuite, mais elle est si rapide qu'il la croit capable de capturer le Vif d'or.
– J'avoue être hermétique aux règles de cette activité accidentogène.
– D'accord mais là n'est pas question.
– Et quelle est-elle ?
– Qui vas-tu supporter ?
– Dans l'hypothèse probable où je serais sorti de l'infirmerie, je supporterai mon Ordre de cœur.
– C'est-à-dire ?
– Lonicera.
– Ah le traître ! Le traître ! Le traître !
– Umbeijo, mon camarade. Umbeijo…
– Umbeijo… Ah… bon, c'est décidé, je trahis aussi !
Il faillit s'en tenir là puis il reprit, toujours sur un rythme effréné :
– Au fait ! Ça y est ! J'ai une idée pour le sortilège à inventer en français !
– Vraiment ?
– Un sort pour se protéger des pièges dans les tombeaux, tu vois ? Pour empêcher l'effondrement d'une salle ou le déclenchement d'armes, de flèches. Ça me servira plus tard, non ?
– Assurément.
– Bon, j'y vais ! J'ai une potion de glaçage instantané à réaliser et j'ai rien compris aux explications de Fordecafé. Je vais demander de l'aide à Jacques. Tu sais, il est vraiment costaud en potions. À plus tard !
Le blessé n'eut même pas le temps de répondre que le Hollandais volait déjà vers la salle de cours. Il ressortit son parchemin et écrivit :
« Casper, très actif, enthousiaste, rapide… du Jackalope, forcément ! C'est l'évidence. Ce sera le cœur des personnalités ne tenant pas en place, réactives. »
Son estomac se mit à gargouiller. Non seulement midi allait sonner sous peu, mais il prit conscience qu'il n'avait rien avalé depuis près de soixante heures. C'était intolérable et préjudiciable à ses petites cellules grises.
Sortilège 12 : le chiffre quAtre
Orpi était elfe depuis plus de cinquante ans à Beauxbâtons. Il ne sortait des cuisines que pour trois motifs : faire les courses au marché de Bourg-Enchanteur et dans quelques fermes sorcières disséminées aux alentours, remplacer un elfe à l'entretien des pavillons et aller au sous-sol du château pour dormir sur sa paillasse. Aujourd'hui, il tremblait de tous ses membres, car il devait servir au lieu de cuisiner et faire apparaître la nourriture sur les tables.
Armand Fontebrune avait accueilli la guérison d'Hercule avec soulagement et rassuré la famille du garçon en envoyant un hibou à Bruges. Il avait décidé de fêter la bonne nouvelle en grandes pompes, autorisant les trois amies proches à déjeuner à l'infirmerie avec le convalescent.
Orpi devait dresser une table pour trois auprès du blessé et la garnir d'autant de victuailles que nécessaire. Vers 12h15, il montra le bout de sa frimousse fripée et ses hardes pitoyables. La ressemblance était si frappante que Hercule s'exclama :
– Orby ?
– Non, Monsieur. Je suis Orpi, elfe de Beauxbâtons.
– Oh, je suis confus ! Vous avez l'air d'être le jumeau de notre elfe, en Belgique.
– J'espère qu'il vous sert bien, Monsieur.
– Absolument. C'est un cuisinier remarquable. Il prépare des œufs à la coque comme personne. Et vous, savez-vous les préparer ?
– Je crois, Monsieur. Aimeriez-vous que j'en fasse ? Avec quelques tartines toastées coupées en long ?
– Ce serait un pas de géant vers ma cicatrisation !
Orpi ne sut comment accueillir ce compliment, ni où se mettre et chercha s'il n'y avait pas moyen de se taper la tête sur les barreaux du lit.
– Orpi, est-ce vous qui préparez les œufs brouillés ?
– Oui, Monsieur. Le chef me confie la tâche d'accommoder les œufs sous toutes leurs formes.
– Par Flamel ! C'est vous !
– Oui, Monsieur. Ai-je commis des fautes ?
– Des fautes ? La seule faute serait de ne pas reconnaître que vous faites les meilleurs œufs brouillés que j'ai pu goûter dans ma courte existence. Ils atteignent la perfection et l'exploit d'y parvenir à chaque préparation.
– Oh merci, Monsieur. Mais Orpi n'est pas coutumier des compliments.
– C'est un tort. La vérité doit toujours être soulignée. Parole d'expert des œufs !
– Orpi doit se hâter, Monsieur. Vos amies vont arriver d'une minute à l'autre et les faire attendre aurait des conséquences funestes pour Orpi.
– Alors, allez-y ! Hors de question de vous empêcher d'exercer votre Art !
– Mon Art…
Il disparut d'un pop pour réapparaître avec une table et des chaises. Le manège disparition-apparition s'enchaîna à un rythme fou, jusqu'à ce que les filles, accompagnées d'Elvira, débarquent dans l'infirmerie. Les bandages étaient toujours en place mais leur ami avait l'œil vif et humide. Un bon signe. Elles crièrent comme des groupies et le couvrirent de câlins et d'embrassades. L'enseignante lui avoua :
– Hercule, je suis heureuse de te voir réveillé.
– Merci à vous toutes.
– C'est la professeure qui t'a retrouvé, précisa Sigrid. Nous sommes venues te veiller pendant nos moments libres. C'était… dur de te voir dans cet état.
– Oui, confirmèrent les deux autres.
Elvira avait jugé utile de lui laisser la couverture. Intéressant.
– Avez-vous trouvé qui…?
– Pas encore. Mais je vais creuser une piste sérieuse. Je te laisse avec tes amies.
– Merci, Professeur.
Dès que la référente fut sortie, Hercule bombarda les demoiselles de questions :
– Qu'est-ce que vous avez appris, aujourd'hui ? Quel sort ai-je manqué ? Qui a gagné les joutes ? Est-ce qu'il y a eu de nouvelles mises en scène ?
– Tu oublies la question essentielle, plaisanta Umbeijo. Eugénie s'est-elle brisée un nouveau membre ?
L'intéressée gloussa, sortit sa baguette et la pointa sur sa tête.
– Je tente de m'oublietter, pour rire ?
– Je ne ferais pas cela, à votre place. Imaginez que le sort fonctionne du premier coup !
– Il faut que l'on te dise une nouvelle qui ne va pas te réjouir.
– Laquelle, Sigrid ?
– La professeure de Bazincourt nous a parlé de la prophétie.
Le garçonnet grimaça :
– Elle me concerne, n'est-ce pas ?
– Oui. J'ai l'impression que nous avons été impliquées toutes les trois parce qu'elle avait un plan en tête. Un projet plus grand que réunir quatre enfants différents, tu vois ?
– Disons que je comprends un peu mieux. Nous allons avoir la visite d'un elfe de maison pour le repas et l'infirmerie n'est pas idéale pour les confidences. J'ai une mission à vous confier.
Il prit du graphite et écrivit sur un morceau de parchemin. Il leur tendit et ajouta :
– Lisez-le sans dire un seul mot et brûlez-le.
Elles découvrirent le texte :
« Cherchez dans vos pavillons tous les meubles avec une gravure A.D comportant une couronne à 3 pointes au-dessus de la lettre D. Il y a un mystère autour de ces meubles. »
Eugénie eut le réflexe de demander pourquoi, mais elle posa sa main sur sa bouche, signe d'un progrès manifeste dans l'auto-contrôle.
Après le déjeuner, le blessé ne connut guère de repos. Ce fut un long défilé de supporters, tant parmi les élèves de tous âges et tous ordres que parmi le personnel. Il eut même le droit à une visite de Sean Mc Flurry qui, pour changer de ses tenues folkloriques excentriques et typiquement britanniques, avait revêtu une authentique armure. Il avait devisé à propos des différences entre Poudlard et Beauxbâtons, parlé de Ollivander chez qui il s'était approvisionné en baguettes. Sa famille s'était illustrée au combat contre des sorciers et des mages noirs de tous poils, les mâles de son arbre généalogique étant frappés d'une malédiction mortelle les conduisant au cimetière avant leur 30ᵉ anniversaire. Sean Mc Flurry semblait avoir brisé le cercle infernal en dépassant la date fatidique. Il eut tout de même une frayeur en restant coincé dans l'armure rouillée que le concierge débloqua à grands coups de marteau.
Le soir venu, ce fut Max et Pierre qui vinrent le féliciter pour sa résistance et ses aventures héroïques. En fins limiers, les deux CHASSEurs le cuisinèrent pour connaître les tenants et les aboutissants de son agression et de son rapt. Ils flairaient une embrouille croustillante. Ces deux-là n'étaient pas faciles à berner mais Hercule leur servit une histoire à dormir debout de créature pas tout à fait humaine – Elvira n'avait-elle pas des yeux lavande qui devenaient jaunes sous l'effet de l'émotion ? –, un être aux pouvoirs surnaturels – la référente cumulait tous les talents –, venu lui enseigner l'art du duel dans ses rêves les plus fous – il cauchemardait tellement après les séances du samedi ! –.
Il avait avoué avoir lu tous les ouvrages de Miranda Fauconnette – c'était la vérité – et avoir essayé des sortilèges en salle blanche, en douce – l'entière exactitude –. Ainsi, il n'avait pas été obligé d'avouer l'usage d'un Lacarnum Inflamare pour réduire en cendres le parchemin griffonné pour ses amis. Les aînés avaient bien ri et avoué souhaiter ne jamais avoir à l'interroger, car il serait trop coriace. Les deux inséparables n'étaient pas dupes. Vers 19h00, Sigrid, accompagnée d'Eugénie, était revenue lui rendre visite.
– Nous avons fait ce que tu as demandé.
– Alors ?
– Rien chez Aloysia. Par contre, réponse affirmative pour Lonicera.
– Vous m'aviez bien affirmé que vous aviez toutes vos aises dans vos chambres, grâce à un sort d'extension sur la pièce alors que Umbeijo est terrée dans un trou de blaireau avec des meubles enchantés ?
– Tout à fait. Qu'est-ce que cela signifie ? Une nouvelle intrigue ?
– Oh oui… je vous en parlerai dès que je serai sorti.
Plus aucune mésaventure ne survint pendant une semaine. Jusqu'à ce que le Belge quitte le refuge de l'infirmerie, sur ses deux pieds.
Hercule et ses drôles de dames. Tel était le surnom du quatuor qui circulait parmi les étudiants de Beauxbâtons. Les quatre amis en question n'en étaient pas pleinement satisfaits. Ce samedi après-midi, après deux heures de duel à ingurgiter pas moins de quatre nouveaux sorts - Elvira intensifiait le rythme -, les enfants aspiraient à se trouver un endroit tranquille pour discuter. Hélas, la météo tournait au vinaigre et le temps d'automne s'installait avec une pluie persistante depuis trois jours. La chute des températures les chassait de la relative tranquillité de la forêt. Le château était tout sauf un modèle de discrétion, hormis le sous-sol auquel ils n'avaient pas trouvé le moyen d'accéder.
En désespoir de cause, les écuries où logeaient les Abraxans gigantesques, incarnaient une solution de repli. Eugénie avait apporté un panier rempli de biscuits et de jus de fruit. Elle avait même chipé des couverts sales récurés à merveille par plusieurs Tergeo, bien que ce ne fut pas son sort de prédilection.
La chapardeuse faisait des merveilles avec Accio, le sortilège d'attraction, fort pratique pour se livrer aux larcins et aux blagues potaches. Des quatre, elle était la seule à le maîtriser à la perfection.
Une fois assis sur les bottes de paille dévolues au box des équidés volants, Sigrid rompit le silence :
– Alors, c'est qui ou quoi, A.D ?
– A.D a signé des boiseries et du mobilier de Beauxbâtons. Tout ce qui inclut un sort d'extension. Notre armoire bureau, dans la chambre, chez Urtica. La commode d'Umbeijo. Mais pas vos meubles, chez Aloysia, qui sont à contenance normale. A.D apparaît sur certains bureaux ou armoires de rangement dans les salles de classe. Je l'ai également remarqué dans les isoloirs du Sondeur.
– Le Sondeur ? C'est vrai ? s'étonna Sigrid, toujours paralysée à l'idée d'y remettre les pieds.
– Oui. Rappelez-vous la taille, l'encombrement des cabines. À l'intérieur, c'est grand comme une petite grotte, avec les lucioles. Je pense qu'il s'agit de la plus ancienne réalisation de A.D, datée du 14ᵉ siècle ou peu s'en faut.
Eugénie ne put s'empêcher de faire un trait d'humour :
– Si elle était en bois, je dirais que la tenue de Madame Cacheton est signée A.D. Vous avez vu tout ce qu'elle y loge ?!
Elle déclencha des rires. Puis, Hercule reprit :
– En fait, j'admirais les réalisations de A.D lorsque je suis tombé sur un meuble signé qui ne comporte pas de sort d'extension.
– Lequel ? demanda la Portugaise.
– Le coffre de rangement des lunettes astronomiques, dans l'observatoire.
Les filles confirmèrent la normalité du coffre.
– Il n'a rien d'extraordinaire. On a rangé les instruments dedans.
– Pourtant, il comporte la marque. Alors, soit A.D a fabriqué du mobilier normal, soit…
– … le coffre est envoûté mais cette sorcellerie est très bien dissimulée.
– Tout à fait. Je penche pour la deuxième hypothèse. Un meuble ensorcelé sera toujours plus cher qu'un modèle sans magie. Un fabricant comme A.D était spécialisé. Quel intérêt pour lui de faire la même chose qu'un menuisier moldu ? Et puis, l'école aura payé moins cher quand elle en aura eu l'occasion et aura sorti des sommes plus importantes quand c'était incontournable.
– Comment trouver ce qu'il cache ?
– J'ai eu le temps de lire quelques livres, cette semaine. Dès que j'ai pu me déplacer, je suis allé à la bibliothèque. Devinez ce que j'ai trouvé dans le tome 2 de Miranda Fauconnette ? Le sortilège Cistem Aperio. Ouvrir un coffre.
– Je pensais que toutes les serrures s'ouvraient avec un Alohomora ? objecta Umbeijo.
– Ou Aberto ! ajouta Eugénie, incollable sur les forçages de serrure.
– Les deux sortilèges que vous venez de mentionner, ouvrent des portes ou des serrures. Cistem Aperio lève le secret sur le coffre. Un double fond, peut-être ?
– Alors, quand est-ce qu'on passe à l'action ? s'impatienta Eugénie.
– Si le temps se lève, ce soir. Depuis début octobre, et pendant un mois, il y a les Orionides, le passage de la Terre dans des poussières cosmiques laissées par la comète de Halley. Si nous sommes surpris, nous prétexterons une observation impossible le reste de l'année. Le pic a lieu ce soir c'est un argument de poids.
– D'accord. Qui se chargera du sort ? demanda Sigrid.
– Nous essaierons à tour de rôle, jusqu'à ce que ça fonctionne.
La décision était prise. Umbeijo changea de sujet :
– Dites, vous avez entendu le surnom qu'on nous donne ? Hercule et ses drôles de dames ?
– C'est nul ! Complètement nul.
– Je partage votre avis, Eugénie. Je trouve ça honteusement réducteur.
– Tu détestes surtout l'idée de te cacher derrière trois gardes du corps, taquina Sigrid.
– Ma chère, je n'aurais pas dit mieux. En fait, avant que ce sobriquet ridicule nous colle à la peau, je suggère que nous trouvions un nom. Le nôtre, emportant notre adhésion.
– Cela me plaît, avoua la petite brune.
– Ah oui alors !
– Je partage ton avis. Comment procède-t-on ? On réfléchit chacun de son côté et on fait une proposition ?
– Pourquoi pas !
Tous les membres acceptèrent de jouer le jeu. Mais Eugénie fut si rapide que les autres jurèrent qu'elle avait préparé une réplique depuis plusieurs jours.
– Comme Hercule est fanatique de ces nouveaux romans d'histoire policière, que dites-vous du club Edgar Allan Potion ?
Elle s'amusa de sa propre blague et communiqua sa joie aux autres.
– On se détache un peu de ma personne, mais on reste sur une référence à mes passions. Puisque nous ne sommes pas si éloignés du pays gascon, nous pourrions être les mousquetaires. Non ?
Il n'était pas convaincu de son idée. Umbeijo fit dans la simplicité :
– Les quatre amis.
– C'est vrai que cela nous représente bien, concéda Sigrid.
– J'aime l'idée du chiffre 4. Cela donne un côté carré, solide et impénétrable, inchangeable.
– Sans blague ! Vous me voyez comme votre amie, pas comme une mascotte de l'équipe de Quidditch ?
– Bien sûr, Eugénie. Pour ma part, je vous vois toutes différentes mais égales en importance.
Les joues de la jeune fille rosirent.
– Hum… Je ne suis pas la folle qui ose tout ? Vraiment ? Dommage ! J'avais pensé à « L'agence risque-tout ».
– Cela ferait un titre magnifique pour une série littéraire d'aventures, jugea Hercule. Et vous, Sigrid, pas d'idée ?
– Si nous avions tous maîtrisé le vol sur balai, comme l'aviation moldue semble prendre une place prépondérante dans leur conflit, j'avais pensé à « l'escadron magique ».
– Joli !
– Nos sévères allergies à l'idée de nous élever autrement que par l'esprit, nous handicapent, tous les deux.
– Oh que oui ! Voler sur un balai… voler ! Quelle drôle d'idée !
Eugénie s'activa comme une luciole, traversée par une idée.
– Vous savez que les anglicismes deviennent à la mode. J'ai une proposition qui va vous laisser baba ! Beauxbâtons Academy Best Army !
– Ça sonne bien, admit Umbeijo.
– Et ça, pour nous laisser baba, ça le fait. BABA. Beauxbâtons Academy Best Army. Les babas, vous voyez la chose ?
– Oh… je n'avais pas vu l'acronyme piégeur, s'amusa Hercule.
– C'est bizarre. Nous sommes là, tous les quatre, soudés, hors de nos ordres parce qu'on ne s'y sent pas à l'aise, nota Sigrid, un ton de mélancolie dans la voix. Comme si Elvira de Bazincourt, en faussant nos affectations, nous avait poussés vers un 4ᵉ ordre.
Ces paroles firent l'effet d'une révélation.
– Le quatrième ordre…
– Le quatrième ordre.
– Le quatrième ordre !
– Nous le tenons, ce nom !
– Ah oui ! Le chiffre 4 et la réalité, toute nue. Nous sommes à part, depuis le début, martela Eugénie. Moi, en tous les cas, je me suis toujours sentie à part. Mais pas avec vous ! Avec vous, c'est juste… bon. Vous voyez ?
– Totalement, ma chère. Si nous sommes le 4ᵉ Ordre, il nous faut un quartier général, à défaut de pavillon. Qu'en pensez-vous ?
– C'est obligatoire. Il faut qu'on trouve un des cinq passages secrets. Ou une cachette sûre. On ne peut pas rester avec les Abraxans. À moins que…
Elle avisa les statues de chevaux, en bois, qui gardaient l'entrée des stalles.
– Mc Flurry parle tout le temps de Poudlard où il faut un mot de passe pour accéder à plein d'endroits gardés par des statues. Si ça se trouve, ici, c'est pareil.
– Ou alors, suggéra Sigrid, il faut lancer un sort sur la statue pour la faire bouger.
– Je connais le sort qui permet ça ! Dissendium !
Le Risque-tout dégaina sa baguette et pointa les statues.
– Non !
Umbeijo se jeta sur son bras et l'abaissa.
– Nous ne sommes pas dans le château.
– Ah oui ! Zut ! Et si je récupérais une potion corrosive ou explosive dans les armoires de Fordecafé ? On fait tout péter et après, on lance des Reparo.
Hercule ricana nerveusement. Après avoir usé de magie pour se défendre, couvert par la référente d'Urtica, il serait dans un marécage sans fond pour expliquer ce nouveau coup d'éclat.
Sigrid raisonna :
– Nous allons explorer le château où la magie a le droit de cité, avant d'entreprendre des actions à l'extérieur. On commence ce soir et on cherche un passage depuis l'observatoire.
– D'accord. Mais si le coffre résiste, je pourrai l'exploser ?
– Non ! s'écrièrent les trois autres.
– Même en retirant les lunettes d'observation avant ?
– Noooooon !
L'après-midi s'écoula à vive allure, en devisant, en riant, en faisant des tas de plans sur la comète - de Halley, sujet du soir -.
Le 4ᵉ ordre venait de naître. Désormais, il lui fallait un emblème et une devise.
Dans l'esprit des élèves des trois premières années inscrites à Beauxbâtons, Bourg-Enchanteur était une station géante de Transportation cachée sous terre, dissimulée aux Moldus, accessible depuis l'impasse des Sorbiers, à Bourg-Madame, dans les Pyrénées.
Les autres élèves connaissaient l'envers du décor et gardaient le secret afin que les cadets, arrivés en 4ᵉ année, aient la surprise de découvrir le village enterré de Bourg-Enchanteur.
Nul besoin d'autorisation parentale pour y accéder lors des sorties prévues les vendredis après-midi : avoir 13 ans suffisait à débloquer l'accès. Ensuite ? Un sortilège Fidelitas assurait de tenir sa langue avec les plus jeunes.
Pour atteindre le village, il suffisait d'emprunter l'un des quatre escaliers cardinaux aux portes du Central. Ces portes se nommaient : Beauxbâtons, l'Aiguille, Bonnebouche et Millefeuille. La cité miniature comportait surtout des commerces et quelques habitations collectives locatives ou dédiées aux antennes ministérielles locales. Il y avait, entre autres, une Poste – les hiboux empruntaient une cheminée puis une grotte pour naviguer –, une administration multitâche et une antenne du bureau des Aurors, surtout chargée de surveiller les divers trafics avec la communauté sorcière espagnole.
Parmi les commerces, on trouvait un marchand de glaces et de friandises effrayantes, un gros épicier approvisionné en fruits, légumes, viandes et poissons, une librairie vendant aussi des plumes, des encres et des parchemins, un magasin d'alimentation animale, un médicomage, un vétérinomage, un apothicaire naturopathe, près de quinze restaurants et bistrots, un vendeur réparateur dépanneur de tous objets magiques et une quantité non négligeable de commerces douteux, localisés près de la porte Millefeuille.
Elvira mourait de faim après la séance de duel entreprise avec ses quatre éléments spéciaux. Cependant, sa priorité était ailleurs. Arrivée au Central, elle se dirigea vers la porte Beauxbâtons, conduisant près des commerces de service. Elle descendit les marches au pas de charge, une main sur sa baguette, l'autre sur sa tenue noire, pour ne pas se prendre les pieds dans le tissu.
Ses yeux lançaient des éclairs jaunes par intermittence. Elle passa sous une arche mordorée où coulait un liquide lumineux, sans fin. Une fois l'obstacle franchi, elle se retrouva dans un enchevêtrement de ruelles étroites éclairées par un ciel irréel, sans soleil mais très lumineux. Elle se hâta d'aller au DAG : le Distributeur Automatique de Gallions.
L'invention française datait de la mise en service du Tunnel de Transportation. Pour prélever quelques pièces sur son coffre, c'était très simple. D'abord, le sorcier acceptait que la banque ait accès à une réserve de liquidités. Ensuite, on introduisait sa bourse vide dans un tube de petites dimensions, prévu à cet effet. Après, on insérait sa baguette dans un fourreau magique capable de prendre l'identité du propriétaire. Une fois identifié, le sorcier parlait dans un tube à Sonorus et s'adressait à un des innombrables guichetiers gobelins de la banque située à Paris pour réclamer son montant.
Le Gobelin contrôlait la présence des liquidités. Il y avait deux cas de figure :
. Des liquidités étaient disponibles. Alors, l'opérateur glissait les pièces dans la bourse à extension reçue.
. Aucune liquidité n'était disponible. Alors la banque pouvait prêter à un taux avoisinant un pour dix : un Gallion prêté, dix Gallions remboursés. C'était le système dit « à la française », prononcé à l'identique dans toutes les sociétés sorcières.
Bien qu'il soit en service depuis près de sept années, il n'était pas exempt de dysfonctionnement. Parfois, la bourse était avalée, puis recrachée, car une Noise ou une Mornille était restée à l'intérieur. La bourse au format standard devait absolument être vide pour voyager à l'aller.
Il arrivait également que le fourreau magique ne parvienne pas à lire la baguette. En général, un coup de polish à la cire d'abeille et le tour était joué. À de rares occasions, les sortilèges de traduction se télescopaient avec le Sonorus du tube et la cacophonie n'était pas évitée. Il était difficile de se passer des transcriptions : les Gobelins ne parlaient pas tous le wolof des sorciers sud-africains venus goûter le French foie gras des Pyrénées ou le ragoût de Taupitambour, un ravissant animal aveugle dansant et jouant des claquettes au moindre air de musique.
Tous ces petits désagréments du DAG n'étaient rien à côté du Bazar Ultime Généralisé. Depuis quelques mois, un gang de sorciers très malins avait créé des Yes-Wands, fausses baguettes magiques dont l'unique capacité consistait à absorber l'identité d'une vraie. Selon une théorie des Aurors, pour y parvenir, les truands lançaient sûrement n'importe quel sort bénin et discret – un Tergeo suffisait – en pointant leurs victimes et leur machiavélique engin pompait l'identité. Une fois volée, les brigands la restituaient dans le DAG. Comme une baguette pouvait être prêtée ou conquise en duel et accéder au compte bancaire associé, la vérification de l'identité du porteur n'était pas exigible. Bien au contraire ! Du coup, le gang avait sauté sur l'occasion d'exploiter cette faille.
Elvira introduisit la bourse vide puis sa création tordue. La voix magique se déclencha :
– Je ne reconnais pas votre baguette.
Elle la retira et la réintroduisit.
– Je ne reconnais pas votre baguette.
– Pfff…
Elle la reprit, l'astiqua correctement et recommença la manœuvre. Elle eut enfin droit à la voix d'un Gobelin :
– Bonjour. Indiquez le nombre de Gallions désiré.
– Je voudrais 20 Gallions, s'il vous plaît.
– Je n'ai pas compris.
– J'en veux 20.
– Je n'ai pas compris.
– 20 !
– Veuillez abaisser la manette d'envoi.
Elle tira une poignée vers elle et un bruit de succion se déclencha. La bourse en Moke fila dans le tube à une vitesse phénoménale. L'attente commença.
Cinq minutes s'étaient écoulées lorsque la bourse revint, chargée de la somme requise. Elvira contrôla le montant avant de retirer sa baguette et de clore la transaction. Les Gobelins ne commettaient jamais d'erreurs mais la sécurité du tube était sujette à caution. Un piratage sorcier, à coups de Bombarda sur les installations, était plausible.
Nantie de son pécule, elle mit le cap sur Toutenliquide, le bistrot installé en face de Hautefeuille, l'apothicaire agréé pour la vente de potions, onguents, herbes et tisanes. Elle consulta une vieille montre argentée, rayée, dépourvue de bracelet et de chaîne. Il était près de 12h30. Selon toute vraisemblance, sa cible se présenterait d'ici trente minutes, réglée comme du papier à musique.
Un sorcier s'approcha pour prendre sa commande :
– Qu'est-ce que ce s'ra, ma p'tite dame ?
– Un double Tarbais et un Forge Volcanique. Triple dose.
– Triple ?! C'est du violent.
– J'ai l'habitude.
– Ça marche !
Le type avenant, en robe noire et blanche, repartit dans l'estaminet. La jeune femme vit qu'un client précédent avait oublié une Gazette de Paname sur un siège esseulé. Elle s'en empara et découvrit la une.
Les créatures fantastiques étaient à l'honneur. Un article faisait le bilan météorologique de l'été, ayant alterné froidure et chaleur. Juin avait été détestable, juillet chaud, le mois d'août horrible mais septembre s'était rattrapé en étant très caniculaire. L'alternance de climats avait favorisé la prolifération des Pucestis. Semblables à des moustiques jaunes, ces bestioles piquaient et alcoolisaient leurs victimes pour plusieurs jours. Au-delà de trois piqûres, le coma éthylique était inévitable.
Auroch futé, l'organisme ministériel chargé des statistiques sur le trafic des transports magiques, n'avait jamais compté autant d'accidents de balai, notamment chez les sorciers de la tranche 18 à 25 ans. En dépit de potion pulvérisée par balai à épandage, les larves de l'insecte avaient proliféré.
Le Syndicat Amical des Bistrots Restaurants et Estaminets sommait le ministère de prendre des mesures pour éviter une nouvelle érosion de leurs recettes, le Pucestis incarnant une concurrence déloyale dans la saison où les membres faisaient 50 % de leur chiffre d'affaires annuel.
L'infestation n'était pas la nouvelle la plus catastrophique. Selon des sources sûres, un couple de Spongues avait été relâché dans un cours d'eau des Pyrénées par des sorciers inconscients.
« Deux Spongues ! Quelle horreur ! »
La chose ressemblait à s'y méprendre à une éponge de mer. Capable d'effectuer des bonds de dix mètres hors de l'eau, la créature s'attaquait à n'importe quel mammifère, humain compris, le dévorait en aspirant ses yeux et en le vidant par les orbites.
« Un cours d'eau des Pyrénées ? C'est très vague ! Il va falloir sécuriser la Rivière Enchantée, par précaution, tant qu'ils ne les auront pas capturés. »
Le serveur revint avec un verre en grès rempli d'un liquide mordoré, odorant et une assiette garnie de magret de canard farci au foie gras et aux gésiers confits, le tout arrosé d'une sauce brune au Floc de Gascogne rouge, sur un lit de haricots tarbais aillés et pimentés. Une montagne pyrénéenne de haricots ! Elle remercia l'homme, lui versa deux pièces d'or et attaqua son plat.
Entre chaque bouchée, elle lorgnait du côté de l'apothicaire, en mode surveillance active. Puis, alors qu'elle buvait une gorgée de Forge Volcanique, elle tourna la tête vers l'allée du Pasdeloup, un morceau de quartier moins reluisant. C'était l'endroit tranquille où elle et sa cible pourraient s'expliquer.
Une fois les affaires réglées, sans intervention d'un Auror zélé pour les déranger, elle irait faire un tour chez Baz'repair, la boutique du vieux sorcier sachant tout réparer, tout arranger et fabriquer à partir de trois bouts de ficelle. Le propriétaire se vantait de posséder l'équivalent sorcier du Bazar de l'Hôtel de Ville moldu, un grand magasin parisien très en vogue. Elle termina son plat et avala d'un trait le reste d'Armagnac.
Lorsque le sorcier vint débarrasser, il s'attendait à la voir tituber en se levant de table. Il n'en fut rien. Elle fila droit comme un dard de Billywig et se posta à l'angle de l'allée du Pasdeloup et de l'allée des Picmoqueurs. À 12h50 tapantes, la cible se montra. Elle avait déjeuné dans une gargote proche de la porte Bonnebouche : sa seule entorse hebdomadaire aux repas pris au château. Elle pénétra chez l'apothicaire pour acheter sa décoction de cardamome-girofle vaguement herbacée. Elvira s'en était voulue de ne pas avoir compris plus tôt. Elle était si prévisible !
La femme ressortit et se dirigea dans sa direction. Le plan d'Elvira avait fonctionné : dérober deux jeux de tarot et une boule de cristal amènerait Claire Obscur à sortir de sa tanière et à venir se réapprovisionner chez Futurologis, l'échoppe des sorciers atypiques.
La référente se glissa dans un recoin, sortit sa baguette et se tint prête. Le sort fusa. Elle rattrapa sa cible victime de stupéfixion. Elle la fit léviter jusqu'au local de service d'une boutique de restauration mobilière, entre les planches et les chutes d'essences boisées.
– Enervatum !
La stupéfixion cessa sans que la lévitation ne soit levée.
– Elvira ! Mais ça ne va pas, de m'attaquer comme ça ! Me stupefixer, moi !
– Tu ne t'es pas gênée pour en faire autant avec le petit Van Betavende.
– Quoi ? Mais tu délires !
Elle tenta de se défaire de l'emprise de la référente Urtica mais, suspendue à quelques centimètres du sol, elle était dans l'incapacité de s'échapper.
– Tu as osé t'en prendre à un gamin.
– N'importe quoi ! Tu es complètement folle !
– Oh non… j'ai des preuves de ton crime abominable.
– Des preuves ? Tu divagues !
– Ta tisane ignoble que tu bois par litres.
– Eh bien quoi ?
– Elle t'a trahie. Le petit a reconnu la composition. Il a un odorat stupéfiant. Pas de chance pour toi ! Et puis, ses blessures, du Stupefix mal fait, pas maîtrisé, typique d'une voyante maniaque qui privilégie les formules ménagères et ses prédictions tandis qu'elle néglige les sorts basiques. Eh oui…
Elvira exécuta un discret mouvement de poignet et se laissa envahir par des images.
– Tu as interrogé ma baguette ! Elle n'a rien révélé !
– Bien sûr ! Et l'autre, achetée d'occasion ?
– Comment tu…
– Legilimancie.
– Tu n'as pas le droit de…
– Et toi ? Attaquer un môme sans défense !
– Sans défense ?! Ce sale mioche m'a envoyé un Repulso ! D'où sortait-il…
Elle venait de se trahir. Son visage se décomposa.
– Tu t'en es prise à cet enfant !
– Et toi ? Qu'est-ce que tu fabriques avec lui et ses copines, le samedi matin ? Hein ?
– Nous avons monté un club de lecture. Les fans de Miranda Fauconnette. Tu devrais t'inscrire, cela te ferait le plus grand bien.
– Tu n'as pas…
Les pupilles de la référente Urtica se dilatèrent jusqu'à recouvrir les iris jaunis. Sa voix baissa d'une octave.
– Je protège mes élèves. J'en ai fait le serment. Toi aussi ! J'ai le devoir de dénoncer les agressions à l'administration scolaire et au Ministère.
– Tu n'as que des présomptions, aucune preuve.
– Le doute raisonnable mènera les Aurors à utiliser du Veritaserum.
Claire leva le menton, croisa les bras et bomba la poitrine.
– Tu n'oseras pas. Je sais des choses sur toi. Très… compromettantes.
Elvira laissa la colère la submerger. Sa baguette crépita.
– Tes origines, ta nature, tes petits secrets. Je sais.
– Merveilleux. Puisque tu sais tout, tu n'ignores pas qu'un matin, tu pourrais ne pas te réveiller et personne ne soupçonnera quoi que ce soit. Propre, net, pas de magie, pas d'incantation, aucune arme. Élimination, inhumation, oubli, remplacement par un autre enseignant.
Claire Obscur tremblait. Les iris d'Elvira refusaient de recouvrer leur teinte lavande. Un raffut venu de la boutique les dérangea. Un employé approchait.
– D'accord. J'arrête. Tu as gagné. De toutes les façons, à la fin, l'abomination sera libérée. La prophétie s'accomplira.
– Bien. Tu arrêtes aussi de le tyranniser. C'est stupide.
– Il est nul, il n'a pas le Don.
– À ce compte-là, ils sont tous nuls. Ils n'ont jamais le Don. À part un élève tous les quatre ou cinq ans. Ne viens pas pleurer si tu n'as plus le moindre élève à partir de la 3ᵉ année. Il n'a peut-être pas le Don mais son esprit de déduction, son intuition font la différence. Il est vraiment spécial, exceptionnel. Juge uniquement son travail et fiche-lui la paix. Idem pour ses amies.
– Et en contrepartie ?
– Rien. Estime-toi heureuse de te réveiller chaque matin !
Claire tenta de marchander.
– Et ton club de lecture ?
– Pas tes oignons !
– Tu me fais redescendre ?
– Je veux ton autre baguette dans mon casier, ce soir. En garantie que tu te tiendras tranquille.
Elle desserra l'emprise et les pieds de la rousse touchèrent terre. Elle détala sans demander son reste.
Elvira grimaça. Elle avait bluffé et était passée en force. Hélas ! Si Claire avait des informations sur sa nature, la forme de sa voyance impliquerait une fonte de la glace, une volute emprisonnée dans une éprouvette, stockée quelque part dans le château ou au-delà. Mettre la main sur la prophétie la concernant, c'était mettre fin au moyen de pression de la voyante. La prédiction n'était pas reproductible. Elle inspira et expira pour évacuer la colère. Elle s'était infiltrée, elle devait la traquer et l'expulser avant…
Elle tourna la tête en direction de la porte de service. Elle sentit la présence juste derrière. Elle quitta l'impasse et revint dans l'allée du Pasdeloup. Elle hésita. Elle fouilla sa poche, ressortit son antique montre sans bracelet et l'admira. Ses yeux devinrent roses et s'emplirent de larmes. Elle se donna du courage et avança, mètre après mètre.
Elle arriva devant la porte du Baz'repair. La devanture vitrée regorgeait d'objets hétéroclites, entassés sur plusieurs couches. La peinture verte des boiseries était ternie et écaillée par endroits. Le magasin avait l'air moribond.
Elle poussa la porte et entra, contournant les innombrables présentoirs récupérés, accumulés au fur et à mesure des années. Le magasin ne mesurait guère plus de vingt mètres carrés. L'arrière-boutique n'était pas plus étendue. Le BHV sorcier… à quelques années-lumière du succès moldu.
Un vieillard ridé aux jambes tremblantes s'approcha en mesurant chaque pas et en regardant là où il mettait les pieds.
– Bonjour. Que puis-je pour vous ?
L'ancêtre, aux cheveux blancs et rares, à l'œil vif, accomplit un effort prodigieux pour lever la tête et découvrir son interlocutrice.
– Bonjour… Je possède une vieille montre sans bracelet, ni chaîne, à laquelle je tiens beaucoup. Et… je me demandais s'il serait possible de la transformer pour que je puisse la porter ailleurs que dans ma poche d'uniforme.
– Eh bien… je pourrais en faire un pendentif. Avec une jolie chaîne en PLATINE. Je crois que ce métal a une valeur particulière… Elvira ?
– Du PLATINE. Ce serait parfait… Papa.
– Il y a bien longtemps…
– Papa, s'il te plaît…
Le vieillard hocha la tête, versa une larme et se reprit :
– Comment va Armand ? Mon ancien élève est-il toujours aussi drôle ?
– Si l'humour était une forme de magie, il en serait le chantre. Il ne perd jamais son sens de la dérision. Sauf quand…
– … des spectres approchent de l'Académie. Il m'a toujours amusé, avec cette allergie. C'était… après son séjour à Poudlard, je crois. Il avait apprécié ce voyage mais pas Peeves, leur esprit frappeur. Il avait fait le vœu de capturer ses semblables et de les enfermer. Je l'avais aidé à fabriquer un piège avec… je ne sais plus. Du crin de licorne dans un piège en citrus ?
– Du cerisier et du cœur de dragon, Papa. Il fallait cette combinaison pour les retenir.
– J'avais presque oublié à quel point tu aurais pu faire une merveilleuse fabricante de baguettes magiques. Tu aurais ridiculisé Cosme Acajor. Tout le monde aurait accouru du monde entier pour acheter tes créations.
La jeune femme exhiba sa baguette de sureau au cœur de Manticore.
– Tu l'as toujours ? La seule que tu aies fabriquée ?
– Oui. Elle a fait assez de dégâts. Maintenant, j'enseigne le contrôle, la modération.
– Armand n'est pas éternel. Un jour, il devra partir et cesser d'oublietter tes collègues pour leur faire croire que tu es arrivée i ou 7 ans, au lieu de 70.
– Je sais.
– Je ne suis pas immortel, Elvira. Tu pourrais reprendre la boutique à ma mort.
– Tu sais bien que non, Papa. Je devrai partir, loin et recommencer une nouvelle vie. Maman m'a légué un héritage… contraignant.
Monsieur de Bazincourt soupira. À 125 ans, il était toujours amoureux.
– Ta mère… était merveilleuse. Je l'ai aimée au premier regard. Quand nous nous sommes unis, nous n'avions que seize ans, mais nous savions que c'était pour la vie. Quand nous nous sommes mariés, nous nous sommes mis nos communautés respectives à dos. C'était écrit. C'était un autre temps, troublé. L'empereur moldu n'était pas tendre avec les gens… différents. Et puis, tu es arrivée, très vite. Un immense bonheur qui a duré presque 30 années. C'était inespéré. Vois-tu, ta… maman… en renonçant au sang réclamé par sa condition, prenait le risque de devenir assoiffée jusqu'à la folie. Et… c'est arrivé.
– J'ai assassiné ma mère.
– Non ! Elvira… non ! Tu m'as sauvé la vie.
– J'ai tué Maman. Je… je n'aurais pas dû revenir.
Elle tourna les talons et se précipita vers la porte du magasin. Un sortilège informulé la scella. La référente fit volte-face.
– J'ai attendu dix ans avant de te revoir et de pouvoir te parler, ma fille. Je mérite plus que quelques paroles, ne crois-tu pas ?
Les yeux de la femme à la jeunesse éternelle rosirent. Elle tendit la montre à son père.
– Si tu peux en faire un pendentif, je patienterai en sirotant une boisson.
– J'ai une bonne bouteille de Forge Volcanique. Millésime 1789. Il devrait révolutionner ton palais.
Elle sourit, prit une chaise et s'assit, en paix pour quelques heures.
Sortilège 13 : le cOffre a.dPour mener une expédition non déclarée, il fallait s'organiser. D'abord, se montrer au repas du soir, dès l'ouverture du réfectoire et se faire remarquer, juste assez. Pas très compliqué lorsqu'on dispose d'une Eugénie, assez maladroite avec ses couverts. Ensuite, s'éclipser par chapelets et se donner rendez-vous au niveau ultime, aux portes de l'observatoire. Ne pas se faire alpaguer par un éventuel curieux en se cachant sous la couverture en poils de Demiguise.
Claire Obscur ne pouvait pas récupérer son bien : ce serait signer son forfait. Qui plus est, elle était incapable de déterminer si Elvira l'avait laissée au garçon, si elle l'avait conservée pour son usage personnel ou si elle l'avait confiée à Armand Fontebrune. voire aux Aurors qu'elle pourrait avoir contactés.
À 20h00, le quatrième ordre au complet pénétrait dans l'observatoire désert. L'intrépide Eugénie s'engouffra la première, dégaina sa baguette sans tarder et murmura, en effectuant un balayage de la main :
– Hominum Revelio.
Ses trois camarades la dévisagèrent, stupéfaits, comme si elle avait un énorme bouton au milieu du nez.
– Ben quoi ? Comment croyez-vous que j'ai piqué de la nourriture aux cuisines sans me faire gauler par les elfes ou le chef cuistot ?
– D'accord, admit Hercule. Mais où avez-vous entendu parler de ce sortilège ?
– Tu nous as montré la couverture avec laquelle tu avais été caché dans l'œuf de transportation et j'ai demandé à Elvira comment elle avait pu te trouver si tu étais dissimulé. Elle a parlé du sort Hominum Revelio. J'ai eu une semaine pour m'entraîner avec les explications du manuel des sorts de Miranda. Eh oui ! Je fais des devoirs. Enfin, ce qui m'intéresse…
Elle eut un de ses sourires diaboliques.
– Y a-t-il d'autres sortilèges que vous avez appris ou essayés ?
– Hercule, une fille ne dévoile pas tout d'un coup. Tsss…
Umbeijo ouvrit le coffre des lunettes astronomiques et passa ses doigts à l'intérieur de la caisse matelassée.
– Elle est bien là. La marque A.D. C'est fou ça, c'est vraiment collé. Impossible de défaire la garniture de velours.
– Qui veut essayer en premier ? demanda Eugénie.
– Attendez, dit Sigrid. Mettez les quatre lunettes sur leurs trépieds et pointez-les vers le sud.
Ils mirent l'observation du ciel en scène et posèrent des caches devant les Feux Éternels pour en atténuer la luminosité. Une fois les préparatifs terminés, ils s'alignèrent devant le coffre. La Portugaise leva sa baguette et prononça la formule adéquate :
– Cistem Aperio.
Rien ne se déclencha. Eugénie tenta sa chance et un déclic se produisit. Ils s'approchèrent. Le plateau de rangement s'était soulevé de quelques centimètres. On devinait un interstice sur le pourtour.
– Un double fond ! Bravo, Hercule !
– C'est Eugénie qu'il faut féliciter, Umbeijo. Il semble que nous comptions une reine du forçage de coffre dans notre ordre, ce qui pose un dilemme au futur enquêteur que je souhaite devenir.
– Eh ! Tu ne vas pas renoncer maintenant ?
– Certainement pas. Nous dévoilerons la vérité ensemble. Voulez-vous m'aider à retirer le fond ?
Ils se répartirent aux quatre angles et posèrent leurs mains là où il y avait les meilleures prises. Mais en tirant de concert, rien ne se produisit comme prévu. Le plateau bascula et se retrouva à la verticale du côté d'Hercule et Eugénie. Sigrid et Umbeijo furent à deux doigts de basculer dans… le vide !
Un escalier partait du coffre et s'enfonçait dans l'obscurité. C'était inquiétant, à défaut d'être effrayant. La noirceur était si profonde que le Lumos basique, appris en classe, ne suffirait pas pour la pénétrer, même avec quatre baguettes. Eugénie alla décrocher quatre Feux Éternels et fit la distribution. Elle s'engagea en premier.
– Risque-tout, en avant !
Un à un, les membres de l'équipée posèrent les pieds sur les marches. Quand le dernier fut entré, le plateau se remit en place tout seul et le couvercle du coffre se rabattit. Le Belge mesurera leur erreur.
– Zut ! Nous aurions dû laisser les lunettes en place. Tout intrus n'y aurait vu que du feu. Ce Cistem Aperio est plus intelligent qu'il n'y paraît.
– Pourquoi Umbeijo l'a-t-elle raté ? D'habitude, elle réussit vite.
– Ça doit être un sort trop intellectuel pour une sportive, s'amusa l'intéressée.
– Ne me faites pas rire, je vais perdre mon décompte.
– Quoi, Hercule ? Tu comptes les marches ?
– Tout à fait, Eugénie.
– Moi aussi.
– À combien en êtes-vous, Sigrid ?
Ils observèrent une halte et éclairèrent leurs visages.
– Avec celle-ci, ça fait 88 marches.
– J'arrive au même résultat. C'est beaucoup, non ?
– Ça fait dans les quinze mètres de hauteur. Nous sommes au niveau du premier étage ou tout proche du rez-de-chaussée. Comment est-ce dissimulé dans les classes ? Dans les murs ? J'ai du mal à mesurer.
– L'escalier continue, confessa Eugénie et ça sent un peu l'humidité, comme dans une cave mal entretenue.
Ils reprirent leur descente pour une cinquantaine de marches avant d'atteindre le sol. Il était couvert de gravier rond et grossier. Un long tunnel partait du puits, dans une seule direction. Mais laquelle ?
Hercule plongea la main dans son uniforme et extirpa son livre des sorts. Eugénie explosa :
– Sans blague ! Tu l'as emmené ? Tu es sûr de vouloir être enquêteur ? Pas professeur à Beauxbâtons, plutôt ?
– Ma chère, si je pouvais dénicher une version miniature des sept tomes, je l'achèterais sans hésitation ! Alors…
Il feuilleta le livre et son visage s'illumina.
– Je l'ai. Je voulais l'essayer à l'infirmerie mais, avec les bandages sur mes mains, ce n'était pas pratique. Le sortilège des quatre points.
– Les quatre points ? C'est quoi ce truc ?
– Les quatre points cardinaux. On joint le pouce, l'index et le majeur pour faire un support comme ça, on pose la baguette en équilibre sur le bout et on prononce la formule avec le point cardinal choisi. Meridiem Punto.
Le morceau de cèdre se mit à tournoyer sur le bout des doigts, ralentit, repartit en sens inverse et stoppa après quelques hésitations.
– Le sud est indiqué par là. Le tunnel se dirige donc… à l'Est Sud-Est.
– D'accord ! Allons-y ! On n'a pas toute la nuit ! Il ne faudrait pas se faire attraper !
Les comparses d'Eugénie se demandèrent si on n'avait pas échangé leur amie avec une copie peureuse.
Ils s'avancèrent en silence, marchèrent avec le plus de légèreté possible, bien que les graviers craquassent et roulassent sous leurs chaussures. Dès qu'ils aperçurent des lueurs rougeâtres dansantes, ils ralentirent et se firent plus silencieux. Ils atteignirent l'anfractuosité d'où provenaient ces rougeoiements. Umbeijo et Hercule s'émerveillèrent mais Sigrid et Eugénie n'en crurent pas leurs yeux, terrifiés. Des tubes à essai, bouchés, avec des fumées rouges. Il y en avait des centaines, rangées sur de petites étagères en bois.
– C'est très joli. Qu'est-ce que c'est ?
– Des prophéties. De fichues prophéties de cette folle furieuse d'Obscur !
– Que dites-vous ?
– La vérité, Hercule. C'est ce que nous avons vu en cours, avec Eugénie. Quand elle l'a provoquée, qu'elle a fait ses prédictions, horribles, que tout a fondu et s'est évaporé.
– Tu te rappelles que c'est mon père qui l'a recueillie ? Bon sang ! Il sait pour cet endroit.
– Ce n'est pas certain, Eugénie. A-t-il conservé les éprouvettes après le cours ?
– Je… Sigrid ? Tu te souviens ? Dis ! Hein ?
– Je… j'ai un doute. Mais je suis sûre d'un fait : l'observatoire, c'est l'univers du directeur et de la professeure Obscur. Ton père n'y met pas les pieds et ne le fera pas sauf si nous sommes attaqués par un astéroïde !
Sigrid se mettait à faire de l'humour. À force de traîner avec Eugénie, elle était contaminée.
– D'accord. On va supposer que c'est l'antre de la folle. Comment ça marche, ces trucs ? Je veux dire : on a pu lire les prophéties sur la glace formée sur son corps. Ensuite, elle s'est vaporisée pour se loger dans les fioles. Bon sang ! Vous vous rendez compte que la folle utilise des fioles ? Folle, fiole…
– Oui, ma chère Eugénie. Nous nous rendons compte, ricana Hercule.
– Vous avez vu cette bassine en cuivre, là ? remarqua Umbeijo. Si on verse la prophétie dans l'eau et qu'ensuite, on lance un sort de glaciation ?
– C'est une excellente idée. Je suis sûr que c'est ça. Qui connaît le sortilège ? Eugénie ?
– Ben non ! Quand je veux une glace, je vais aux cuisines du château. À quoi ça peut servir ?
– À résoudre ce problème. J'aurais dû emporter les autres manuels. Il me faudrait un de ces sacs à extension.
– Regardez, fit Umbeijo. Elle a tout classé par dates. Comment peut-elle s'y retrouver ? Il n'y a pas d'initiales de personnes concernées, de résumé d'événements, d'indications. Il y a juste des dates.
Hercule chercha dans les travées si d'autres détails expliquaient la classification. Soudain, il remarqua un élément :
– Qu'est-ce qui vous fait dire qu'il s'agit de dates, Umbeijo ?
– Eh bien… 19170917, c'est bien le 17 septembre 1917 ?
– Oui mais pourquoi a-t-elle inscrit les dates à l'envers ? Ce n'est pas la notation française.
– C'est vrai.
– Eh ! coupa Eugénie. Ici, il y a 19600630. En fait, ce n'est pas du tout classé par date de prophétie mais…
– … par date de survenance.
– Tout à fait, Sigrid et celle-ci, cette fiole, je crois savoir de quoi il s'agit. Vous vous souvenez du discours du directeur ?
Personne n'avait oublié. Impossible.
– La date de son départ en retraite ! Le 30 juin 1960.
– J'en ai plein qui sont rangées ici. La date est passée, annonça Umbeijo. Il y a le 28 juillet 1914. C'est pas…
– Le début de la Guerre mondiale… Notre professeur a un don terrifiant. Il y a des choses sur le futur ?
– Toute cette travée, pâlit Sigrid. Tous ces chiffres. C'est hallucinant ! Quand on pense à sa souffrance physique, à chaque transe.
– Le jour où elle a fait sa démonstration, mon père n'a utilisé qu'une fiole alors qu'elle a prédit deux événements. Mes multiples accidents et la prophétie bizarre : « Trois en mouvement formeront le quatrième ». Si ça se trouve, il y a plusieurs messages dans chaque fiole. Ça fait un sacré paquet !
Hercule s'excita d'un coup :
– Ça y est ! Je me souviens ! Van Betavende, que ta mémoire photographique soit louée !
– Quoi ?
– Le sortilège de glaciation. Apportez la fiole du 17 septembre 1917.
La jeune Portugaise l'avait à portée de main. Elle la saisit, l'apporta et la déboucha. La volute resta prisonnière du verre. Elle plongea la fiole dans l'eau et la fumée rouge se répandit.
– Hercule…
Le garçon leva sa baguette et prononça le plus distinctement :
– Aquaglaciem.
Un faisceau blanc jaillit de la pointe du bois en spirale. L'eau se refroidit, s'opacifia et gela. Les deux prophéties délivrées le jour de la rentrée se gravèrent dans le liquide solidifié.
– C'est… déroutant, dit Umbeijo. C'est… presque plus fort que le Quidditch !
– C'est stupéfiant, déclara Hercule.
– Si on veut tout lire, nous en avons pour des semaines, objecta Sigrid.
– Et elle avait tout cela sur le corps ?
– Oui.
– Quelle horreur !
– Il y a une fille, dans ma chambre, qui a des dons pour la voyance. Valentine. Quand elle est joyeuse, qu'elle rit à s'en faire exploser la gorge, c'est là qu'elle voit le futur. Une image se dessine au-dessus de sa tête. C'est une méthode de divination plus agréable. Par contre, il n'en reste aucune trace si aucun témoin ne les consigne. Et… une question : comment remet-on tout en place ?
– Le contre-sort ! Oh par Flamel ! Van Betavende !
– Essaie Finite, proposa la fille du médicomage. Ça marche toujours.
Il exécuta le sort mais ce fut un échec.
– Et Finite Incantatem ?
Il s'y colla et la glace fondit. La princesse tendit le tube de verre et la prophétie, vaporisée, se condensa à l'intérieur. Elle reboucha le contenant et le reposa à sa place exacte. Eugénie avait disparu entre-temps lorsqu'elle s'écria :
– Eh ! Les amis ! Venez par là ! Le tunnel continue et j'entends un bruit sourd, au loin.
Les trois autres coururent dans sa direction. Ils se remirent en marche. Hercule estima qu'ils allaient atteindre une rivière souterraine ou une cascade. La direction prise impliquait d'arriver en amont de la Rivière Enchantée. Si c'était le cas, il était hors de question de se mettre à l'eau pour rejoindre le château, à cause des sirènes d'eau douce très agressives.
Après une progression de deux centaines de mètres, ils atteignirent une cavité naturelle. À partir de cet endroit, le torrent sortait à l'air libre et serpentait dans la vallée. En s'y prenant comme des isards, il y avait moyen de sauter de rocher en rocher et de passer de l'autre côté de la grotte. Malgré la nuit, ils devinaient un sentier qui plongeait vers la vallée.
– Eugénie, je crois bien que nous venons de trouver l'un des cinq passages identifiés pour quitter l'Académie en douce. Il nous en reste quatre à trouver !
Le quatuor, heureux de ses découvertes, songea qu'il était temps de rentrer. Au moment où ils rebroussaient chemin, ils n'aperçurent pas deux créatures étranges émergeant des flots. Les enfants se pressèrent, traversèrent la salle secrète de la professeure Obscur et entamèrent leur ascension jusqu'au coffre. Le sortilège d'ouverture fut nécessaire pour le rouvrir et c'était, selon Hercule, logique, conforme à la sécurité de l'établissement.
Ils émergèrent de la cachette, remirent les télescopes et les Feux Éternels en place. À l'instant où ils quittaient l'observatoire, ils tombèrent sur la professeure Bonnelangue.
– Alors, les enfants, ces Orionides, c'était joli ? Il y a eu beaucoup d'étoiles filantes ?
Ils furent à la fois surpris par la rencontre et par ses questions.
– Ce n'était pas ce soir ?
– Si, Professeur. Le pic avait lieu aujourd'hui.
– Ah ! J'ai cru que ma mémoire me jouait des tours. Orionides… hum… Combien de points, Hercule ?
Elle faisait référence au Cecrabebleu.
– Pas assez pour me faire plonger la main dans le sac Facile pour un E et un S !
– Bien répondu, mon garçon ! Allez, je file. Passez une bonne soirée et restez bien ensemble jusqu'aux pavillons.
– Bonne soirée, Professeur.
Dès qu'elle prit la direction de la zone administrative et résidentielle, Hercule attira les filles dans le couloir de la bibliothèque et murmura :
– Notre mystérieux A.D avait consacré son travail aux fabrications magiques. J'aimerais bien savoir qui c'était, ce A.D. Pas vous ?
– Imagine qu'il ait été élève ici, suggéra Sigrid. Ou enseignant. Il devait être un maître des Enchantements. Peut-être meilleur que l'actuelle…
– Comment savoir ? dit Umbeijo.
– Nous questionnerons monsieur Amand pour savoir s'il existe un ouvrage sur l'histoire de Beauxbâtons ou un registre des élèves.
– Bonne idée ! On aurait des surprises dans un tel recueil !
– Bon sang ! s'écria Eugénie. L'heure ! Il est presque 22h00.
Ils quittèrent le château au pas de course. Arrivés devant leurs portes respectives, les frontons runiques les repoussèrent en appliquant le sortilège ad hoc.
Les appartements à disposition des professeurs et du directeur se situaient juste après l'aile administrative. Une porte n'apparaissait qu'aux personnes âgées de plus de 18 ans, certains élèves étant tentés par l'exploration en l'absence de monsieur Fontebrune. Elle donnait sur un escalier en colimaçon taillé dans un chêne qui poussait dans l'aile Est du château.
Rompant avec son habitude, Agathe gravit les marches de l'escalier sans transplaner. Elle apprécia les senteurs boisées, remplit ses poumons avant de rejoindre son logement au troisième étage.
Les paliers étaient identiques : petits, remplis de plantes et fleurs odorantes entretenues par Ursula Waldmeister, une fontaine enchantée au centre, une brise permanente pour disperser les fragrances et huit portes identiques, juste différenciées par les noms des résidents. Parvenue au troisième niveau, elle se plaça devant l'ouverture de son appartement et patienta quelques secondes. La porte s'ouvrit sur le visage juvénile d'un elfe de maison.
– Bonsoir, Professeur. Avez-vous passé une bonne journée ?
– Excellente et instructive, Dory.
– Tout est en ordre et propre, Madame.
– Je te remercie. Tu peux y aller.
– Bonne soirée, Madame.
Dory transplana au sous-sol. D'ordinaire, les elfes de maison préparaient les chambres, changeaient le linge, s'occupaient du ménage, du nettoyage, de la lessive, de l'approvisionnement en compléments alimentaires pour les petites fringales nocturnes et disparaissaient avant que les locataires ne rentrent de cours ou de promenade. Dory était à peine sortie de l'adolescence et n'avait pas encore cette réserve inhérente à un elfe de maison digne de ce nom. Certains enseignants s'en seraient plaints mais pas Agathe. Au contraire, cette présence juvénile lui rappelait l'innocence des plus jeunes.
Elle referma la porte et déposa sa cape sur une patère à l'entrée. Elle passa le couloir desservant la chambre et le coin douche-toilettes pour atteindre le confortable salon. Elle retira ses chaussures et enfonça ses orteils dans la laine du tapis persan couvrant la quasi-totalité de son espace détente. Elle agita sa baguette et le gramophone démarra en jouant du Mendelssohn, « le songe d'une nuit d'été ».
Elle s'assit dans un fauteuil de cuir et s'empara d'une paire de Multiplettes sur la petite desserte, à côté du roman « Les frères Karamazov », de Fiodor Dostoïevski. Elle songea à ranger le livre dans l'immense bibliothèque couvrant quatre mètres de linéaire mural mais se ravisa. Elle rapprocha le fauteuil de la fenêtre qui, vue de l'extérieur, n'était pas plus grosse qu'une meurtrière. Elle plaça les Multiplettes devant ses yeux et laissa l'objet faire la mise au point.
– Alors… Voyons comment ils s'en sortent, les petits chenapans !
Dans les verres des jumelles magiques, elle assista à l'échec, pour entrer dans le Pavillon jaune. Le garçon venait d'être repoussé par le sortilège anti-intrusion, en faisant un bond spectaculaire en arrière. Il s'était relevé, s'était gratté avec furie, démangé par une urticaire carabinée.
– Oh le pauvre ! Vilaine Agathe ! Il recommence ! Ah… Le deuxième échec a éveillé ses petites cellules grises. Il s'éloigne de la porte pour aller voir comment cela se passe du côté de ses camarades.
En effet, face à l'absurdité du fronton d'Urtica, agissant comme s'il était issu d'un autre ordre, Hercule fila au bâtiment voisin, le bleu de Lonicera. Il y découvrit la pauvre Umbeijo, à terre, en train de se tortiller pour défaire ses lianes de chèvrefeuille. Le garçon fut tenté de sortir sa baguette pour accomplir un Diffindo idéal pour une coupe précise mais l'interdiction de l'usage de la magie en dehors du château le retint. Il préféra prendre sa loupe magique et utilisa le canif dissimulé dans le manche.
– Bien joué, mon garçon ! Pas de magie mais de l'efficacité.
La princesse fut libérée. Il y a eu des messes basses entre les deux élèves, sûrement à propos de l'étrangeté de la situation. Le sortilège devait repousser les intrus et rien d'autre. Quant aux sécurités mises en place pour empêcher les sorties nocturnes d'élèves hors de leurs dortoirs, elles devaient déclencher de simples alarmes destinées à rameuter le concierge.
Les deux élèves délaissèrent le Pavillon bleu pour le rouge d'Aloysia au pied duquel ils découvrirent Eugénie et Sigrid, profondément endormies.
– Hi ! Hi ! Alors, les enfants, que pensez-vous de ma blague ?
Hercule prit Eugénie par les épaules et Umbeijo se chargea de Sigrid, plus fluette et légère. Ils traînèrent les deux fillettes inconscientes jusqu'aux écuries des Abraxans où ils trouvèrent refuge. Ils seraient quittes pour une nuit dans le foin avec des températures fraîches.
À l'intérieur, le garçon installa ses camarades et posa sa couverture en poils de Demiguise sur leurs jambes et leurs bustes. Seules leurs têtes dépassaient et paraissaient désormais flotter sur la paille, détachées de leurs corps. Hercule aurait adoré avoir un appareil photo sous la main pour immortaliser une scène mémorable.
Il se coucha un peu à l'écart, préservant l'intimité de ses amies. Ses démangeaisons se calmèrent enfin. Cette fois, il n'avait pas été le seul pris pour cible : les membres du 4ᵉ ordre avaient tous été visés. Tout juste après la création de la confrérie.
Il leur manquait un emblème, une devise et une cachette ou un quartier général. Impossible d'utiliser le coffre de l'Observatoire, à moins de trouver un créneau en pleine journée, à l'instant où Claire Obscur faisait cours, genre entre 10h00 et 12h00. Ensuite, soit elle viendrait dans le coffre et ils devraient se cacher à la rivière souterraine, soit elle irait déjeuner et ils pourraient sortir du coffre en toute sérénité. Il grimaça : cette solution n'était pas très souple et comportait du danger, des aléas.
Quelle prophétie allait survenir ? Comment trouver ce qui le concernait, lui ou ses amies ? Épuisé, saturé d'adrénaline toute la journée, il sentit son esprit se vider et sombrer dans le sommeil.
À sa fenêtre, Agathe grignotait une pomme. Elle reposa les Multiplettes, désormais inutiles. Demain matin, très tôt, elle lèverait les sortilèges au fronton des pavillons.
Elle se leva, changea la face du disque sur le gramophone et lança la seconde partie de Mendelssohn. Puis, elle s'arrêta devant quelques photographies animées disposées sur le rebord de la bibliothèque. Il y avait un cliché avec un jeune adolescent âgé de 12 ou 13 ans, yeux verts, cheveux bouclés roux foncé, plein de taches de rousseur sur le nez, avec un sourire de bonheur total. Il portait un uniforme de Lonicera, avec le chèvrefeuille. Agathe prit le portrait et le blottit contre sa poitrine.
– Hercule est comme toi travailleur, gentil, intelligent, brillant. Vous auriez été amis, j'en suis sûre. Il me rappelle… tu me manques, mon petit Arthur… tellement…
Elle reposa la photographie où Arthur bombait le torse et souriait à en faire pâlir le soleil. Elle consulta la pendulette posée au sommet de la bibliothèque. Il était 22h30, bien temps de se mettre au lit. Elle prit son roman de Dostoïevski et alla dans la chambre à coucher. Elle s'assit au bord du lit, posa le livre sur ses cuisses et mit ses mains sur la couverture. Elle ferma les yeux.
Dimanche matin, aux alentours de 6h00, Hercule ouvrit un œil. L'air était frais, mais il ne sentait pas la fraîcheur sur son corps. Bien au contraire ! Il avait chaud. Il leva la tête et découvrit une couverture en plumes blanches. Un Abraxan s'était couché à ses côtés et avait étendu une aile gigantesque sur lui. Ses naseaux inspiraient et expiraient en dégageant une impression de puissance. Il était incapable de bouger, paralysé par la peur et fasciné par l'animal. La bête sentit que son petit protégé avait quitté les bras de Morphée : elle replia son membre avec souplesse et délicatesse. Elle roula sur le côté, se remit sur ses pattes et hennit. Le cri de l'animal sortit les filles de leur sommeil.
– Eh ? Hercule ? Tu es où ? s'inquiéta Sigrid.
– Ici. J'ai… c'est extraordinaire.
– Quoi ?
– Un des Abraxans s'est allongé pendant que je dormais et il a étendu une aile pour me garder au chaud.
– Je te l'ai dit : tu as un truc avec les créatures magiques. Le Botruc, le cheval ailé… un jour, tu charmeras un dragon.
– Je ne suis pas facile à apprivoiser, plaisanta Eugénie.
Ils rirent de bon cœur à sa blague bien matinale.
– Que s'est-il passé, hier soir, se demanda Sigrid. Que fait-on dans les écuries ?
Hercule leur résuma les événements. Il faisait toujours nuit et il se voyait mal déranger monsieur Grossel, au risque de prendre une sacrée punition. D'un commun accord, ils décidèrent de retenter leur chance avec leurs appartements. Le sortilège des Aloysia étant radical et sans parade, celui d'Urtica très désagréable, Umbeijo se porta volontaire pour défier le saucissonnage au chèvrefeuille puisque Hercule avait un canif pour la libérer en une ou deux minutes. Ils se présentèrent devant le Pavillon bleu. La princesse portugaise franchit la distance de sécurité et rien ne survint.
– Ouf ! Je croise les doigts pour vous ! À tout à l'heure, au restaurant.
Tenté d'accompagner les deux filles restantes au Pavillon rouge, Hercule vit sa proposition rejetée à l'unanimité.
– Non ! Tu ne dois pas rester seul, à aucun moment.
– Nous avons été touchés tous les quatre, hier soir. Le 4ᵉ ordre est à peine créé et nous sommes déjà la cible de la personne qui s'en est prise à moi. Pourtant, nos décisions datent seulement d'hier. Comme si…
– … cette personne était capable de prévoir l'avenir. On en revient encore à Obscur, quoi que la professeure de Bazincourt en dise. Hercule, serais-tu capable de revoir, de mémoire, sa cachette secrète ? Je veux dire : arriver à déterminer si elle a ajouté de nouvelles prophéties dans la section des prédictions à venir ?
Le garçon ferma les yeux et fit défiler les images, étagère par étagère.
– Oui, je pense. Je les vois. Si elle visualise nos actions, elle les stockera en les répartissant en fonction des dates de survenance. À moins que nous soyons capables de changer le futur sur des centaines d'années, elle ne nous ajoutera pas en dernière position mais plutôt en tête.
– Tu penses qu'elle va essayer ?
– Oh oui ! Mais nous le saurons.
– Papa va lui passer de la pommade !
– Exact, Eugénie ! Son Don laisse des traces. Je suis enfin arrivé et… non, rien, plus d'urticaire.
– À tout à l'heure !
Rassurés, les élèves d'Aloysia regagnèrent leur logement. Agathe se montra. Elle s'était cachée derrière le gymnase, en toute hâte. Elle transplana juste après le pont de la Rivière Enchantée. Elle marqua une pause, profita des senteurs du matin, des chants d'oiseaux, des clapotis du cours d'eau. Le débit était plus fort, alimenté par les premières pluies d'automne. Le rythme était régulier et c'était anormal.
Agathe déguerpit et mit le cap sur le bureau d'Armand Fontebrune. L'urgence de la situation l'exigeait.
Sortilège 14 : les sPongues impitoyablesAprès un dimanche passé à se reposer, le 4ᵉ ordre était d'attaque pour une nouvelle semaine de cours. Hercule l'entamait toujours par deux heures passées à la bibliothèque. Les options « balai » de sa classe se retrouvaient avec Wilfried Laflèche. Le temps était exécrable et le garçon, allergique à l'altitude, était heureux de rester au chaud à l'abri, au milieu des livres tellement plus passionnants.
Lorsqu'il se présenta au comptoir, Théophile avait l'air tendu. Il s'en inquiéta :
– Bonjour, Monsieur. Votre week-end fut agréable ?
– Bonjour, Van Betavende. Le début, oui. Hier, beaucoup moins. Tu n'es pas au courant ?
– Au courant de quoi, Monsieur ?
– Les sirènes d'eau douce ont disparu de la Rivière Enchantée.
– C'est grave ?
– Quelque chose les a chassées. Ou dévorées.
– Dév…
– La professeure de Bazincourt va sécuriser les abords avec l'aide d'Ursula Waldmeister.
– Sommes-nous en danger ?
– Je ne peux rien dire. Je pense que monsieur le Directeur fera une annonce au réfectoire. Bien… Puis-je t'aider ? Tu cherches un ouvrage ?
– Ce n'est pas forcément un livre mais plutôt un annuaire des anciens élèves ou un recueil sur les sorciers illustres passés à Beauxbâtons.
– Colonne T, juste en bas de l'escalier. C'est un énorme volume, très lourd. Tu ne peux pas le rater. Je te conseille de demander de l'aide pour le porter jusqu'à ta table de travail.
– Merci, Monsieur. J'aurais une autre question.
– Je t'écoute.
– Il n'y a pas de colonne M. Pourquoi ?
Monsieur Amand ne s'attendait pas à cette interrogation et prit deux ou trois secondes avant de répondre :
– La lettre M est la 13ᵉ lettre de l'alphabet. Les créateurs de la bibliothèque étaient superstitieux, j'imagine.
– Elle date de la fondation de l'Académie ?
– Non. Elle a été aménagée au début du 15ᵉ siècle, aux alentours de 1405-1410.
– Avec les enchantements pour insérer les volumes ?
– Tout à fait. C'est merveilleux, n'est-ce pas ? Toute cette culture, tous ces livres.
– Je crois que mes études ne seront jamais assez longues pour tout lire.
Monsieur Amand sourit mais soudain, sa joie se figea. Il tenta de faire bonne figure mais un voile de tristesse l'avait traversé et Hercule s'en était aperçu. Il le remercia et se rendit à la colonne T. Il était aisé de trouver l'annuaire des anciens élèves, car il mesurait pas moins de cinquante centimètres de large pour autant de hauteur et de profondeur de couverture. Il était si pesant et épais que l'ouvrage n'avait ni du carton, ni du cuir mais du bois de noyer pour tenir les pages parcheminées.
– Wingardium Leviosa !
La couverture s'entrebâilla et la fiche partit vers le tableau d'emprunt. Le garçon avait utilisé sa cervelle au lieu de ses muscles. D'une main, il contrôlait la lévitation, de l'autre, il donnait des pichenettes sur le bois pour faire avancer l'objet. Il le fit redescendre sur une table et s'attela à la tâche.
Si A.D avait exécuté les aménagements de la bibliothèque au début des années 1400, il était scolarisé bien avant. Hercule débuta sa lecture par la première année : 1323. Les portraits étaient figés, mais il eut une excellente surprise : le ou les métiers avaient été annotés en latin ou en vieux français lorsque l'information avait été communiquée à l'école.
Au bout d'un quart d'heure, il n'avait pas examiné plus de six années. Il y avait plusieurs correspondances. Les prénoms commençant par la lettre A ou D étaient légion et les noms de famille n'étaient pas en reste. Il décida d'accélérer sa recherche et de moins lire en profondeur, tout en se fiant à son instinct. Il stoppa à l'année 1351. Un certain Armand Delacour avait fait ses études à Beauxbâtons, dans l'ordre Lonicera. Il n'était pas allé en CHASSE mais s'était spécialisé dans l'artisanat magique.
« Des meubles, des coffres, des isoloirs, une bibliothèque et que sais-je encore ! Je me demande si… »
Le garçon souleva un paquet de feuillets et arriva à la promotion 1380. Il poursuivit son criblage à vive allure et s'arrêta à 1386. Robert Delacour, élève à l'Académie, ordre de Lonicera. Devenu maître menuisier magique. Nouveau bond en avant, vingt-cinq années plus tard et poursuite de l'investigation. Louis Delacour, charpentier magique, diplômé en 1421.
« Une dynastie de menuisiers. »
Hercule se leva et retournera voir Théophile.
– Alors, jeune homme ? As-tu trouvé ce que tu cherchais ?
– Je crois. Je me demandais qui pouvait se cacher derrière la mystérieuse signature A.D qui a créé la bibliothèque.
– Armand Delacour !
– Vous le saviez ?
– Bien sûr.
– C'est étourdi de ma part. J'aurais dû vous demander. Euh… j'ai remarqué qu'il y a eu d'autres Delacour parmi les élèves.
– Forcément.
– Pourquoi ?
– C'est une authentique dynastie et l'une des plus anciennes entreprises familiales.
Intérieurement, le garçon croisa les doigts pour que la réponse à la question qui allait suivre, soit positive.
– Elle existe toujours ?!
– Oui ! Cinq siècles d'histoire. C'est magique, n'est-ce pas ?
– Prodigieux ! Ils ont tous été menuisiers ?
– Tous artisans du bois. Certains étaient plus à l'aise avec les meubles de petites dimensions, d'autres les charpentes de bâtiment. Il y en a d'autres, ce sont les chalets magiques.
– Et où se situe cette fabrique ?
– À Py, un petit village moldu situé en montagne. Pas très loin du mont Canigou.
– Un village moldu ?
– Oh mais ne t'inquiète pas, c'est très peu peuplé, totalement perdu. La famille Delacour y exerce en toute tranquillité.
– Nous sommes condamnés à vivre les uns avec les autres ou à nous cacher, loin de tous ?
– Pas forcément, Van Betavende. Tes parents vivent à Bruges, je crois ?
– Oui.
– La référente Urtica habite au cœur du Quartier Latin de Paris. Tu vois, la foule est une bonne cachette.
– Merci pour toutes ces précisions, Monsieur.
– De rien. D'ailleurs, si une visite d'une fabrique magique t'intéresse, sache que les sorties les vendredis après-midi sont prévues à cet effet. Comme leur entreprise est assez proche, c'est tout à fait envisageable. Les référents des Ordres sont parfois à court d'idées. Je la glisserai à Elvira.
– Ce serait fabuleux, Monsieur !
Théophile lui adressa un clin d'œil. Le garçon repartit à sa table et passa l'heure et demie suivante à feuilleter l'annuaire. Au fil de sa lecture, il découvrit les parents de Casper, ceux de Jacques, le docteur Beauxbâtons tout jeune, Armand Fontebrune avec une chevelure brune et une tête de plus que ses camarades.
Il reconnut Claire Obscur, avec ce regard inquisiteur et cette absence de sourire, une plaque rougeâtre sur la moitié du visage, ce qui sous-entendait que son don s'était manifesté sous sa forme actuelle dès son arrivée à l'école. Il pointa la quasi-totalité des enseignants de l'Académie, hormis Sean Mc Flurry et Ursula Waldmeister, respectivement diplômés de Poudlard et de Durmstrang.
Elvira brillait par son absence. Il y avait bien un homme portant le même patronyme que la référente Urtica, mais il avait intégré l'école en 1802 : son arrière-grand-père, voire son arrière-arrière-grand-père. Il était indiqué que l'homme était réparateur d'objets magiques à Bourg-Enchanteur, la cité sorcière secrète.
« Ah bon ? Pourquoi son ancêtre serait enregistré et pas elle ? Elle a quoi… 25 ou 30 ans. J'aurais dû la trouver vers 1905. »
Il ne sut comment démystifier cette énigme et supposa qu'elle était allée dans une autre école. Cependant, il avait résolu le mystère A.D et ce n'était pas rien.
Il vérifia l'heure. Il était temps de rejoindre le cours de botanique. Il remit l'annuaire en place et s'arrêta près de Jacques Boulanger, son colocataire. Il reproduisait une fleur dans un grimoire dédié à la botanique, fruit de ses cours supplémentaires avec la Suissesse.
– Très jolie fleur, Jacques. Qu'est-ce que c'est ? On dirait le croisement entre une anémone et une marguerite.
– C'est vrai. C'est un gerbera. Une fleur qui existe en de multiples coloris : jaune, blanc, rose, rouge, magenta. Une beauté, hein ?
– J'aime beaucoup.
– Ce que j'adore, c'est sa symbolique.
– Quelle est-elle ?
– L'amour. Sous la forme des tendres pensées. Attends…
Il reprit ses notes et relut :
– L'élan du cœur, l'amour amical, fraternel.
– En effet, voilà un joli langage des fleurs.
– Je viens de la terminer. Je vais pouvoir la remettre au professeur tout de suite.
– Oui. Hâtons-nous. Le retard est préjudiciable.
Hercule ne put s'empêcher de penser à la mésaventure de l'avant-veille.
Désormais, le quatrième ordre ne communiquait plus que sur des banalités à table, réservant les confidences aux promenades, dans le bois ou le jardin. Mais ce midi, le repas débuta par une allocution du directeur. Armand se leva et réclama le silence le plus absolu. Max et Pierre, assis à la table, affichèrent un air grave, comme si une invasion spectrale était à redouter. Hercule ouvrit les oreilles et les yeux en grand.
– Mes chers enfants. Il est assez rare que je prenne la parole pour de mauvaises nouvelles et plus exceptionnel pour des catastrophes. Hum hum ! La Gazette de Paname a rapporté qu'un couple de Spongues avait été relâché par des sorciers inconscients et peu scrupuleux dans un cours d'eau des Pyrénées.
Une vague de murmures envahit l'assistance.
– S'il vous plaît ! Les enseignants et les élèves aînés savent de quoi je parle. Les plus jeunes l'ignorent. Un Spongue est un monstre marin d'une apparence inoffensive. Il ressemble à une éponge mais méfiance ! Cette créature exécute des bonds de dix mètres et dévore n'importe quoi en s'introduisant par les yeux et en vidant sa victime. Une fois rassasiée, elle s'accouple. Elle pond entre cinq… et six… cents œufs.
La terreur gagnait les visages. Hercule n'en perdait pas une miette. Ses amies étaient terrorisées. Le directeur mentionna la disparition des sirènes. Dans l'esprit du Belge, deux hypothèses se dessinèrent : soit elles avaient fui et les Spongues étaient aux aguets, soit elles avaient été tuées et dévorées. Dans ce second cas de figure, des centaines d'œufs avaient été pondus.
Il attendit la suite des informations, à savoir : combien de temps fallait-il pour l'éclosion et la maturité des bêtes ?
Il guetta les réactions des enseignants. Elvira était sous pression mais conservait son regard dur et droit. Mysterio Flamingo trépignait d'impatience, prêt à en découdre avec les monstres aquatiques.
– Si rien n'est fait d'ici deux mois, l'école sera en danger à cause de ces bestioles. Je ne veux pas que ce genre de drame ait encore lieu à Beauxbâtons. Aussi, dès aujourd'hui, les professeurs…
Le jeune Belge enregistra les paroles d'une oreille et observa les réactions. Le directeur avait bien dit « encore » en parlant de l'Académie. Le domaine avait déjà connu pareille péripétie dramatique. Personne n'avait réagi sauf… Agathe Bonnelangue. Elle avait baissé la tête, coupée du discours, du monde, blême. Avait-elle été le témoin d'un décès ?
Lorsque l'allocution prit fin, les élèves entamèrent le repas et commentèrent diversement. Aux bravades de certains fiers-à-bras, Max et Pierre répondirent :
– Ce qui rend les Spongues redoutables, c'est la méconnaissance de leurs victimes. Leur rapidité stupéfiante et leur capacité d'adaptation fait le reste.
La souffrance endurée jusqu'à la mort était, d'après eux, comparable aux baisers d'un Détraqueur, créature cauchemardesque employée à la prison barbare d'Azkaban des sorciers britanniques.
Tout ceci était vague pour les premières années et même pour les plus âgés. Mais dans l'esprit du petit Belge, c'était réel pour Agathe. Comme pour confirmer ses suppositions, il assista à un serrage de poings, avant-bras levé, d'Elvira à l'intention d'Agathe. Le geste de soutien signifiait que l'une allait se battre pour que l'autre n'ait plus à souffrir.
Alors que le garçon se servait une part de flan anisé à la courgette, il lança aux CHASSEurs :
– Messieurs, savez-vous depuis quand la professeure de Bazincourt exerce à Beauxbâtons ?
– Eh bien… euh… je crois qu'elle est arrivée… lors de notre première année d'étude, répondit Max.
– Oui, confirma Pierre. C'est la huitième année.
– Elle a bien fait ses études ici ?
– Je suppose, émit Max. Où aurait-elle donc pu les faire ? Si tu te fais du mouron pour les mesures contre les Spongues, tu t'inquiètes pour rien. Elle va travailler avec Waldmeister, sûrement pour envelopper tout le cours d'eau avec un dôme végétal impénétrable, un peu comme un filet du diable mais insensible au soleil. Plus un sortilège du bouclier qu'elle renforcera chaque jour.
– Et pour les œufs ?
– Ce sera plus compliqué. Fordecafé doit concocter une potion en force et en volume suffisant pour traiter toute la rivière. Et là, même en répandant son produit à la source, en amont, il sera trop dilué en aval.
– Ils ne pondent que dans l'eau ?
– Oui. Au moins, on sait où chercher. J'espère qu'un hibou est parti au Ministère. On aura besoin de l'aide du Département des créatures magiques.
– Vous savez à quel drame le directeur faisait référence ?
– Non, avoua Max.
– Pareil, ajouta Pierre. Je n'ai pas eu vent d'une telle affaire. Peut-être y a-t-il eu d'autres décès mais d'une toute autre nature ?
– Hum…
– Qu'est-ce que tu as en tête ? chuchota Sigrid au creux de son oreille.
– Je vous en parlerai juste avant les cours de l'après-midi. Près de la grille.
– D'accord.
La suite du repas fut fabuleuse mais l'esprit du garçon était ailleurs, comme celui de Madame Bonnelangue, au visage gonflé de tristesse.
Le quatuor n'avait même pas atteint la grille enchantée délimitant le nord du domaine que Hercule n'y tint pas plus.
– Ça y est ! J'ai découvert qui était A.D.
Eugénie en fit tomber ses macarons de surprise :
– Mais comment as-tu…? Tu n'es pas croyable ! Alors là, il m'épate ! Il m'épate, il m'épate, il m'épate ! Pourquoi je ne trouve jamais rien ?
– Parce que Hercule vit à la bibliothèque quand il ne dort pas dans le foin, plaisanta Umbeijo. On ne peut pas lutter ! Vous avez vu ses notes ? Il va passer le B.A.N.Q.U.E.T à la fin de l'année.
– Alors, dis-nous, se contenta Sigrid, les yeux brillants.
Il leur livra ses découvertes du matin, ses échanges avec Théophile et la proposition de ce dernier. Leur enthousiasme fut total. Eugénie, la plus aventurière de l'équipée, proposa :
– On pourrait recenser tout ce que la famille Delacour a pu créer ? Les meubles, les moindres rangements, la bibliothèque… mais aussi les toits, les greniers. Tu as dit qu'il y avait eu des charpentiers.
– Tout à fait.
– Imagine une charpente de pavillon enchantée… avec un sort d'extension, cela devient gigantesque.
– Ton idée est excellente.
– Le 4ᵉ ordre en marche ! Youpi !
– À propos, nous n'avons toujours pas de quartier général, ni d'emblème, ni de devise, rappela Umbeijo.
– Certes, mais nous avons la princesse de notre royaume, la taquina Sigrid.
– Oh non ! Pas la peine de trouver ou de me construire un trône, j'abdique tout de suite.
– L'emblème… oh mais oui… Jacques, l'un de mes colocataires, m'a montré une très belle fleur aux variétés multicolores : le gerbera. La professeure Waldmeister en cultive sûrement. Cette fleur est l'emblème des tendres pensées, de l'amour, de la sincérité des sentiments.
– Ah ces garçons ! Je te vois venir ! Le quatrième ordre des amoureux !
– Eh bien, ma chère Eugénie, je n'ai pas peur, ni honte de dire que vous êtes toutes les trois dans mon cœur. Vraiment.
Eugénie faillit s'appuyer contre la grille nord, le souffle coupé.
– Je suis désolé si je vous ai choquées mais oui, je tiens à vous trois et à nous quatre.
– Jamais on ne m'avait dit un truc pareil, tu vois. D'habitude, c'est plutôt : mais qu'est-ce que tu nous casses les pieds, Eugénie ! Bon, l'eau de rose, ça va cinq minutes mais moi, j'ai besoin d'action ! Quand et par quoi commence-t-on pour l'exploration ?
– Ce week-end ! La salle du Sondeur. Elle n'a pas révélé tous ses secrets. Je suis sûr qu'il y a moyen d'accéder au sous-sol du château par là. L'autre lieu sera plus compliqué.
– À quoi penses-tu ?
– Monsieur Amand m'a affirmé que la colonne M, manquante, n'a pas été créée parce qu'il s'agit de la 13ᵉ lettre de l'alphabet et qu'autrefois, et aujourd'hui encore, ce chiffre était considéré comme porteur de malheur.
– Tu ne l'as pas cru ?
– J'ai de sérieux doutes, Umbeijo. Si la colonne M est cachée, c'est dans le salon en tonneau. J'en suis presque convaincu. Agathe et Théophile ne nous ont jamais laissés seuls dans cette pièce. Et… bon sang ! Il est déjà l'heure de reprendre les cours.
Ils se mirent en route en direction du château. Chemin faisant, Hercule ne put se retenir :
– Sigrid… il y a une question qui agite mes cellules grises à propos de votre baguette.
– Je t'écoute.
– Comment en avez-vous héritée ? Votre famille… vous avez rompu avec elle.
– Tout de suite après avoir reçu ma lettre à l'orphelinat, un hibou m'a apporté un paquet. Dedans, il y avait la baguette, une clé de coffre à la banque Pasdelazare, à Paris et un mot anonyme qui me disait comment m'y rendre, dans le quartier magique, comment accéder au coffre. Quand je suis rentrée à l'intérieur, j'ai cru devenir folle. Il y avait, dans un coin, toutes mes courses de rentrée. Le reste du coffre était occupé par… un monceau de Gallions.
– Le donateur anonyme, vous n'avez aucune idée de son identité ?
Elle sourit parce qu'elle commençait à connaître Hercule par cœur : il voyait un nouveau mystère à résoudre, une vérité à découvrir.
– Je n'en ai aucune idée. Mais la baguette est originaire des Flamel.
– Je vois. Intéressant.
Ils contournèrent le château pour y pénétrer par l'entrée principale. Ils ne purent reconnaître le paysage en direction des pavillons. D'un bout à l'autre du domaine, la Rivière Enchantée était recouverte d'arches de bois, comme des demi-tonneaux installés en enfilade. Elle était invisible. Pour ce qu'en avaient dit Max et Pierre, les Spongues disposaient de capacités stupéfiantes pour effectuer des bonds mais n'avaient pas de puissance à proprement parler. Ils seraient incapables de fracasser des lames de bois.
Ils se séparèrent sans qu'Hercule ait pu leur faire part de ses craintes à propos de la professeure de français.
Sigrid fila à la bibliothèque, Eugénie partit s'éclater en balai et Umbeijo rejoignit le cours sur les Moldus où elle en apprenait… à Sidonia Alinea puisqu'elle était une référence en la matière. Quant à Hercule, il gagna le cours de français. Son apparition ne déclencha aucune joie chez Agathe, ce qui était paradoxal.
Lors du déjeuner du mardi, deux personnages, vêtus de tenues sombres, firent leur apparition à la table des enseignants. L'homme et la femme avaient la même allure, sinistre, la même démarche, assurée, le même regard, dur. Ils n'étaient pas très bavards avec leurs hôtes. Ils étaient installés près d'Elvira et d'Ursula. Le directeur ne pipait pas un mot à leur sujet et les enseignants étaient muets comme des carpes.
Les supputations des élèves allaient bon train. La théorie la plus répandue parlait d'émissaires dépêchés par le Ministère de la Magie, Département des créatures magiques. D'autres évoquaient une branche des Aurors, spécialisée dans l'éradication variée. Hercule adhérait à la première hypothèse mais son trouble était ailleurs. Les deux étrangers ne s'étaient pas mêlés aux professeurs mais avaient esquissé une génuflexion devant Agathe qui avait rendu leurs salutations. L'implication dans un drame passé ne faisait plus le moindre doute.
– Mange, ça va être froid.
La réflexion de Sigrid tira Hercule de ses errements mentaux.
– Oui…
Il engloutit les œufs au bacon grillé, délaissant la purée fumante et onctueuse dans le plat. Pourtant, il en raffolait.
– Je dois aller vérifier un détail à la bibliothèque.
– C'est en rapport avec les deux invités habillés comme des corbeaux ?
– Cela se pourrait.
Il quitta la table sous les regards intrigués de ses camarades et d'Elvira. Le jeune Belge avait pour l'habitude de profiter de la pause déjeuner les dix minutes de collation ne lui ressemblaient guère.
Parvenu à la bibliothèque, il fila à la colonne T, prit l'annuaire, le fit léviter et s'installa à un bureau. Il réfléchit quelques secondes.
« Notre directeur n'est pas en poste depuis plus de trente ans. Madame Bonnelangue, guère davantage. Prenons une marge d'erreur et commençons les vérifications à partir de 1860. »
Il compulsa le livre, à la recherche d'une information ou d'une intuition. Il examina chaque portrait animé d'élève et chercha si une date de décès était indiquée. Partant d'il y a soixante ans, les étudiants étaient âgés d'à peu près soixante-dix ans aujourd'hui. L'activité était systématiquement annotée par monsieur Amand, qui entretenait l'annuaire avec une rigueur militaire.
À l'année 1871, le jeune Belge découvrit un garçon né en 1861, élève chez Lonicera, sans mention de décès ou de métier exercé : il se nommait Arthur Baudelaire.
« Comme l'écrivain moldu. Se pourrait-il qu'il ait été de la même famille ? »
Monsieur Amand le fixait avec tellement d'insistance qu'il sentit le poids du regard du bibliothécaire. Il consulta la pendule : il n'était que 12h45. L'adulte avait pour coutume de rappeler l'horaire aux élèves plongés dans leur lecture : ils oubliaient souvent par distraction. Mais là…
Hercule regarda la page dans son ensemble et la tourna. Il suivit son intuition et photographia mentalement chaque parchemin, soigneusement rangé dans sa mémoire. Il en fit ainsi jusqu'à 1917. Puis, à partir de 1860, il repartit à rebours. Plus tard, dans le Pavillon jaune, il prendrait le temps de se plonger dans son mental et mettrait ses petites cellules grises à contribution.
Une heure s'écoula durant laquelle il parvint à feuilleter plus d'un siècle de promotion. Il dut suspendre son activité et remit le volume en place, avec mille précautions, eu égard à son grand âge. Ensuite, il se rendit dans la salle de classe où le cours de mathématiques allait avoir lieu à 14h00. Pendant ce temps, à l'étage supérieur, chez Aloysia, Sigrid et Eugénie attendaient avec les autres élèves. La descendante des Flamel s'impatientait.
– Madame Bonnelangue n'est jamais en retard.
– Ouais, c'est pas faux, Sigrid. C'est bizarre. Depuis cette histoire de Spongues et l'arrivée des émissaires en noir, on dirait que c'est une autre personne. Je ne sais pas si tu as noté mais Hercule n'a pas cessé de l'observer.
– Toi aussi, tu as remarqué que notre camarade était focalisé sur elle. Tu crois que cela a un rapport ? S'il y en a un, il va le trouver.
– Tu sais que j'ai entendu des élèves parler de lui comme d'un enquêteur dont il faut se méfier ?
– Qui a dit un truc pareil, Eugénie ?
– Ce Thibaldus Rosier qui loge dans sa chambre. Je l'ai entendu en parler avec Amélie Lestrange et René Tremblay. Deux pestes en 3ᵉ année Urtica et…
Agathe fit enfin son apparition vers 14h10. Sans un seul mot, elle fit entrer les élèves, les laissa s'installer, inscrivit un texte sur le tableau à l'aide de son grimoire magique et les pria d'en réaliser un commentaire général et de définir une liste de mots soulignés. Elle ajouta juste qu'elle ne souhaitait pas avoir à rappeler le silence indispensable pour l'épreuve, sous peine d'exclusion directe sans avertissement préalable.
Son attitude rigide ne cadrait pas avec son caractère. À l'issue du cours, elle s'approcha des élèves et releva les parchemins à la main tandis que d'habitude, ils s'envolaient dans la salle de cours. Elle se réserva Sigrid pour la fin et se pencha vers elle :
– La séance du club de Cecrabebleu, prévue demain, est annulée. Pouvez-vous transmettre cette information à Hercule et Katarina ?
– Bien, Madame.
Agathe fut intriguée. La jeune fille, d'un naturel curieux et précis, ne posait aucune question sur la raison de cette annulation de dernière minute alors que ces heures représentaient l'intermède le plus récréatif de la semaine aux yeux de son camarade belge. Elle esquissa une amorce de sourire et se figea soudain, comme si un frisson d'horreur lui avait causé des sueurs incontrôlables.
Elle s'éloigna, rangea les parchemins dans un sac en cuir et congédia les enfants avec cinq minutes d'avance. Lorsque la salle fut vide, elle fouilla dans les écrits réalisés et ressortit la copie de Sigrid. Elle la posa sur ses cuisses et la lut. Elle fut à deux doigts de s'évanouir.
Aux alentours de 13h30, le mardi 16 octobre 1917, les sorciers en noir disparurent du domaine en compagnie des professeures de Bazincourt et Waldmeister, ainsi que celle du directeur de Beauxbâtons. Le groupe coupa par le jardin, atteignit la grille, déploya un halo lumineux autour de leurs personnes et traversa la porte de fer forgé bleutée comme s'il s'agissait d'une motte de beurre mou.
De là, ils transplanèrent jusqu'à la source de la Rivière Enchantée. Le matin même, avec le concours d'Ambroisine Fordecafé, ils avaient transporté une douzaine de tonneaux de deux cents litres pièce.
Le directeur demanda :
– Vous êtes sûrs que cela suffira ? Le Ministère est certain de son coup, cette fois ?
La femme hocha la tête en signe d'approbation.
– Et les Moldus ? S'il s'en trouve en train de se baigner dans la rivière ?
– Armand, coupa Elvira, à la mi-octobre, avec cette météo glaciale, le risque est nul. Mais un pêcheur, pourquoi pas ! Sa survie sera courte.
– Les Moldus vont bien voir l'eau écarlate !
– Ces messieurs-dames du Ministère les oublietteront en leur servant un rejet accidentel d'un producteur de spiritueux. Cette fois, il n'y aura pas de drame.
– Je l'espère de tout cœur. Agathe est dans un tel état !
Tout fut enfin prêt. Les douze tonneaux, éventrés d'un coup de baguette rageur, répandirent leur contenu dans le torrent jusqu'à la dernière goutte.
Hercule était d'humeur maussade. Non seulement il était privé de jeu avec sa partenaire russe mais la bibliothèque était close. Les élèves étaient priés de regagner leurs quartiers respectifs après avoir pris leur déjeuner. La perspective d'être consignés dans son bureau n'indisposait pas le jeune Belge ou Sigrid mais leurs amies sportives et remuantes voyaient la chose d'un mauvais œil.
Le 4ᵉ ordre franchissait le pont lorsqu'un coup sourd retentit dans les lattes de bois couvrant la rivière, sans que les enfants soient capables d'en identifier l'exacte provenance. Figés sur l'ouvrage d'art, ils poussèrent un cri de stupeur lorsqu'un second heurt, plus violent, eut lieu. Un craquement sec et sinistre se produisit.
– Courez ! Hurla le garçon.
Les élèves détalèrent sans demander leur reste. Un troisième coup de boutoir eut raison du bois cintré et une bestiole grosse comme un Croup, en forme de boule jaunâtre alvéolée, retomba sur la berge.
Dans la panique, le quatuor ne se séparera pas pour rejoindre ses habitations et fondit droit sur l'abri le plus proche, le Pavillon bleu de Lonicera. La princesse y entra mais les deux filles d'Aloysia qui suivaient, furent rejetées et ligotées par le sortilège anti-intrusion.
Le Spongue exécuta deux bonds successifs dans leur direction. Il parut hésiter un bref instant et choisit de se jeter sur Eugénie.
– DIFFINDO !
Le sort sectionna la créature en deux parties inégales qui retombèrent de part et d'autre de la jeune fille. Comme le monstre, même découpé, s'agitait encore, à cause des nerfs toujours actifs, Hercule lança deux Repulso pour éloigner les restes loin de son amie.
Umbeijo ressortit du pavillon, stupéfaite par la vision de ses amies prisonnières, d'Hercule baguette en main, campé sur ses jambes, déterminé et la créature sanguinolente, tranchée, abattue. Elle s'avança avec prudence, repoussa Eugénie et Sigrid hors de la sphère d'influence du fronton runique et fouilla dans le sac d'Hercule, tétanisé. Elle s'empara de la loupe magique et déverrouilla le manche pour utiliser le canif. Elle libéra les prisonnières.
Elle dut traîner Hercule jusqu'au gymnase installé derrière les pavillons. Eugénie s'effondra, terrassée par l'émotion. Les deux autres trouvèrent le professeur Laflèche en pleine séance d'entretien de sa magnifique musculature. Il s'insurgea :
– Mais que faites-vous là ? Vous devriez être consignés !
Les deux jeunes filles lui rapportèrent l'attaque, la brèche, la réaction inattendue du Belge. Il les somma de rester dans le bâtiment, le temps qu'il aille sécuriser le trou, renforcer le sortilège et vérifier que le second Spongue n'avait pas profité des dégâts du premier. Les élèves obéirent sans discuter. Le quatrième ordre resta seul dans son refuge. L'adrénaline retomba sauf pour le garçon, aux muscles durs comme de l'acier, incapables de recouvrer leur souplesse originelle.
– Hercule… parle-nous… s'il te plaît…
Sigrid n'obtint aucune réponse. Ses pupilles, dilatées, étaient fixes.
– Il est choqué. Ou alors, c'est le sortilège qu'il a lancé. Je ne le connais pas. Mais… il a sauvé Eugénie.
– Elle est aussi en état de choc. La créature a voulu la dévorer.
– Pourquoi elle ?
– Et pourquoi pas moi ? Je l'ignore. Bon sang ! Les protections devaient résister !
La voix de Sigrid venait de changer de tonalité. Elle se teintait d'une colère inhabituelle. La respiration de la jeune fille s'accélérait lorsque Wilfried fit son retour.
– C'est bon ! Vous pouvez sortir. Je vous accompagne.
– Professeur, dit Umbeijo. Nos deux camarades ne vont pas bien.
– Direction l'infirmerie ! Sors ta baguette, Umbelina ! Toi aussi, euh… jeune fille.
Sigrid, à l'instar d'Hercule, ne prenait ni des leçons de Quidditch, ni d'initiation au vol sur balai. C'était une parfaite inconnue pour Wilfried.
– Allez, venez !
Monsieur Laflèche assembla quatre balais avec un sortilège et en fit des brancards. Il déposa les deux élèves ayant perdu leurs moyens et s'occupa de les conduire à l'infirmerie. Les deux autres enfants assuraient la sécurité, prêts à utiliser un Expulso, le sort le plus puissant appris en cours privé.
Le convoyage se passa sans encombre jusqu'aux portes du château, sous les regards intrigués et effarés d'Agathe et Théophile, dans l'appartement de la première. À leur arrivée, le médicomage allongea Eugénie et la couvrit, car elle tremblait et bégayait une phrase incompréhensible.
Madame Cacheton s'adressa à sa coiffe à croix clignotante :
– Trouve-moi une puissante potion de sommeil.
– Troisième jupon, deuxième rangée, côté droit, répondit la croix rouge avec des mouvements de bouche.
Elle releva les jupons et fouilla à l'endroit indiqué. Elle s'empara d'une fiole, la déboucha et vida son contenu dans le gosier du garçon en le contraignant à garder le bec ouvert. L'inconscience finit par le gagner et ses muscles abandonnèrent leur tétanie.
Lorsque le professeur et les deux élèves eurent relaté les circonstances de l'accident, le médicomage loua Flamel de ne pas avoir perdu sa fille unique.
Plus tard, dans l'après-midi, après l'assurance que les œufs de Spongues avaient été éradiqués - les restes de deux sirènes évidées attestaient la reproduction des éponges carnivores -, que les Moldus témoins de la Rivière ensanglantée avaient été oubliettés, l'équipée Ministère-professeurs avait appris que la catastrophe avait été évitée de peu. L'alarme d'usage de magie hors des limites du château avait déclenché l'envoi d'un hibou du Ministère à l'école et les deux émissaires avaient pris sur eux de couvrir l'incident, tout en se demandant comment un élève de première année avait pu tuer l'éponge maléfique avec un sortilège capable d'incisions mineures et localisées.
Elvira avait fourni une explication désormais rodée : Hercule Van Betavende, qu'elle tenait pour prodige, lisait beaucoup et expérimentait autant en salle blanche.
Avant même le soir, la nouvelle avait fait le tour de l'école. Désormais, Max et Pierre, les CHASSE-Magus, estimaient que le jeune Belge méritait un titre de CHASSEur d'honneur et la médaille allant avec.
La nuit était tombée depuis des heures. Le château baignait dans le silence. Seuls de rares Feux Éternels distillaient des lueurs dans les couloirs, occasionnant les humeurs grognonnes de sorciers en portrait, incommodés par la luminosité.
Sébastien Grossel, une lanterne à la main, patrouillait. Vieux réflexes d'Auror. Alors qu'il regagnait sa loge, il fut attiré par une lumière filtrant de l'infirmerie. Il vérifia et s'excusa lorsqu'il reconnut la personne veillant le blessé.
– Pardon Professeur ! Je ne pensais pas qu'il y avait encore du monde par ici.
– Ne vous excusez pas, Sébastien. Vous faites votre travail.
– Comment va le petit bonhomme ?
– Mieux, selon madame Cacheton. Il a besoin de repos.
– Bien, bien ! Il a eu de la chance.
– Oui… lui, oui…
– Eh bien, je vous souhaite une bonne soirée, Madame.
– À vous aussi.
Le concierge s'éloigna. L'enfant s'agita dans son sommeil. Il rêvait. Agathe se pencha pour décrypter ses murmures. Elle se redressa, interloquée.
– Baudelaire. Baudelaire…
Ce nom la fit sourire. Hercule rêvait d'auteur de littérature ! C'était merveilleux, pour une enseignante de français, tellement attendrissant. Il ouvrit les yeux, un brin décontenancé. Il la découvrit, étonné et reconnut les locaux.
– Professeur ?
– Rassure-toi, tu es à l'infirmerie. Tu te souviens de ce qui est arrivé ?
– Oui… oui.
– Tu étais en train de rêver ?
– C'est possible.
– Tu parlais de Charles Baudelaire.
– Oh… euh… Non, je me promenais dans ma mémoire. Baudelaire. Arthur. Un élève de Lonicera.
Agathe se raidit et un spasme agita sa mâchoire.
– Professeur ? Madame ?
– Oui ?
– Pourquoi êtes-vous touchée par cette histoire de Spongue ? Est-ce que… Arthur Baudelaire était un de vos élèves ?
La réponse mourut dans sa gorge. Des larmes emplirent ses yeux, perlèrent et firent des rigoles sur ces joues ridées. La voix mal assurée, elle trouva la force d'avouer :
– Arthur est… mort. Dévoré par…
– Oh…
– C'était mon… Arthur… mon… enfant.
– Votre ?… Je suis désolé. Je soupçonnais un lien, mais je ne l'imaginais pas si… proche.
– Tu me rappelles Arthur. Comme toi, il était brillant, courageux, réfléchi, très aimé de ses professeurs et de ses amis. Il était chez Lonicera.
– L'Ordre où j'aurais dû échoir, si le Sondeur n'avait pas joué les plaisantins.
– Vraiment ?
– Disons que d'Urtica, j'ai peu de traits de caractère.
– J'ai eu… très peur. Peur que l'Histoire ne se répète. Mais tu as réussi à tuer le monstre. Tu as sauvé la fille d'Alfred et tu es vivant.
Les larmes, un instant contenues, reprirent leur marche implacable. Elle posa sa main sur la sienne et il sentit à quel point la déchirure dans le cœur d'Agathe ne s'était jamais refermée. Sa présence en ces lieux ne pourrait que raviver les douleurs. Devait-il être compatissant, empathique ou se fermer comme une huître, forcer la blessure à cicatriser ?
Il n'avait pas le courage d'être brutal. Il aimait trop Agathe pour lui causer le moindre tracas. Il opta pour une tactique de diversion :
– Mes parents ?
– Prévenus par hibou.
– Ah… je leur cause bien des soucis. Trois signalements en un mois.
– Je pense qu'au contraire, tu suscites leur fierté.
– La fierté de Père et Mère ?
– Absolument. Je… je vais… te laisser te reposer. Il est très tard, plus de minuit.
– Merci, Professeur. Merci de m'avoir veillé. Et… euh… puis-je vous demander une faveur ?
– Demande, demande, mon garçon.
– Ne supprimez pas le club de Cecrabebleu.
Elle comprit le sens caché de son message. Il n'était pas Arthur. Le passé ne s'était pas reproduit parce qu'il était impossible qu'il se reproduise à l'identique.
– Promis.
Elle alluma sa baguette avec un Lumos si puissant qu'il éclipsa sa silhouette. Le garçon se retrouva seul et en fût chamboulé. Il n'avait plus l'habitude d'être dans une chambre individuelle. Il mit une bonne demi-heure à se rendormir, le nom de Baudelaire résonnant dans son esprit à l'infini.
Sortilège 15 : le sondeUr cachottierLe jeune Belge n'avait pas joué les prolongations au service médical. À 6h00 du matin, il était debout. À 7h00, il était douché et en route avec ses amies pour le réfectoire. À 7h15, il recevait une ovation orchestrée par les CHASSE-Magus. À 8h00, auréolé d'une gloire naissante encombrante, il assistait au passionnant cours de runes d'Abraham Piedargile.
La journée et la suivante se déroulèrent comme dans un rêve, sans anicroche. À chaque moment libre, il peaufina son plan pour explorer le Sondeur. Armand Delacour n'avait pas pu se contenter d'isoloirs illuminés et agrandis de deux ou trois mètres carrés. Plus il y songeait, plus c'était illogique.
Le vendredi après-midi, il en avait parlé avec les autres membres du 4ᵉ ordre. Elles étaient d'accord : pourquoi la pièce était-elle disproportionnée ? Un immense espace avec des bancs pour patienter, utilisé une fois par an et trois isoloirs ridicules pour s'exprimer ?
Il posait les questions à voix haute :
– Pourquoi sont-ils si petits alors que la salle est très grande ? Pourquoi ne pas les avoir conçus à taille réelle ?
Sigrid, adossée à une haie, ajouta :
– Pourquoi ne pas avoir multiplié les cabines ? Si le Sondeur peut répondre à trois élèves en même temps, grâce à un enchantement, pourquoi pas six, dix ou vingt en même temps ? Il suffisait de construire des isoloirs tout autour de la pièce. En supposant que son enchantement soit limité à trois personnes, pourquoi ne pas les avoir doublés de surface extérieure ?
– J'avoue que depuis ma naissance, je me suis toujours interrogée sur cet espace mal conçu, compléta Eugénie. Le château est très bien même si certaines zones sont maintenant un peu trop petites mais le Sondeur, franchement, on pourrait le réduire et agrandir la bibliothèque.
Les autres la dévisagèrent comme si elle venait de dire une énormité.
– Ou créer un salon de thé avec des macarons et des crèmes glacées !
– Aaaaahhhh !
Cette alternative bien plus plausible dans la bouche d'Eugénie les rassura. La princesse portugaise montra son impatience :
– Alors ? Quand l'explore-t-on ?
– Demain, après notre leçon avec Elvira. On sera sur nos gardes.
– Je prépare un panier repas. Allez-y, passez commande, je suis devenu pote avec Orpi !
– Je ne pourrai pas vous accompagner.
Sigrid était contrite et blême.
– J'ai trop peur du Sondeur. S'il sent l'Autre, vous comprenez…
– Justement, Sigrid, intervint Hercule. Nous explorerons les grottes miniatures pendant que vous, dehors, serez nos yeux pour vérifier si nos actions à l'intérieur ont un effet à l'extérieur. Tout est prévu.
Le garçon prenait de l'assurance et ce n'était pas pour déplaire à ses camarades. De là à hériter du sobriquet Risque-tout, il y avait un monde.
À leur entrée dans l'espace d'entraînement, les enfants découvrirent une table sur laquelle reposaient des billots de bois. Elvira avait revêtu un tablier de cuir, à l'instar d'un maréchal-ferrant. Quatre tenues identiques attendaient les élèves.
– Bonjour, Professeur ! dirent-ils de concert.
– Bonjour à tous. Avant de commencer, j'ai quelques mots à vous dire. D'abord, je tiens à vous présenter mes excuses.
La déclaration les prit un peu à froid. Des excuses ?
– J'étais chargée d'assurer la protection des élèves. Ma solution n'a pas résisté. Il aurait pu y avoir un ou plusieurs morts par ma faute. J'aurais dû prévoir que les Spongues, élevés par des sorciers, avaient pu bénéficier d'une nourriture abondante, riche, être soignés avec des médicaments magiques et voir leurs capacités développées. Sans ton intervention, Hercule, Eugénie, Sigrid et toi auriez péri.
Il ne sut quoi dire. Dans ce cas, il était préférable de garder le silence.
– Le sort utilisé par votre ami se nomme Diffindo. À la base, il sert à découper un objet, voire de la peau. Je l'avais enseigné à Hercule parce que je voulais vérifier que sa baguette était volontaire pour une magie plus avancée que celle exigée pour un élève de première année. De plus, s'il voulait devenir enquêteur chez les Aurors, cette connaissance lui était utile. Mais… car il y a un « mais » de taille… il s'agit d'un sortilège précis, de proximité. L'utiliser à cette distance, avec une telle force et faire mouche, c'est… inhabituel. Aussi, j'ai décidé de vous l'enseigner à vous toutes et si possible, avec du contrôle. Ensuite, lorsque ces bûches auront été convenablement sectionnées, vous allez les métamorphoser en coupe, en couteau et en fourchette. Oui, je sais, la métamorphose n'est pas inscrite à mon programme mais à celui du professeur Flamingo. Cependant, je crois savoir que jusqu'à présent, vous avez réussi à transformer de l'eau sale en eau à peine buvable. Gardez-le pour vous ou répétez-le à qui vous voulez, je m'en contrefiche, mais j'estime que les qualités d'enseignant du professeur Flamingo sont inexistantes. Donc, cours de rattrapage… enfin… d'initiation à la métamorphose appliquée à la survie en milieu hostile. Enfin, dernière chose : je vous livre une exclusivité avant tous les autres élèves. Dans un mois, le vendredi 15 novembre, les premières années auront droit à une sortie extérieure. C'est ton idée, Hercule, transmise par monsieur Amand, qui a été retenue.
Le cœur du garçon fit un bond.
– Nous vous accompagnerons pour visiter une fabrique magique. La famille, que dis-je, la dynastie Delacour crée tout le mobilier magique imaginable pour les sorciers, pour Beauxbâtons, pour le Ministère de la Magie et vend même dans des communautés sorcières étrangères.
Les enfants se dévisagèrent, animés par une joie sans limite. A.D en vrai !
– Fantastique ! s'exclamèrent les filles.
– Comment nous y rendrons-nous ? demanda Hercule, plus pragmatique.
– C'est une surprise.
Rien, ni personne ne put lui arracher le secret du voyage. Les travaux se déroulèrent avec plus ou moins de bonheur. Le garçon fit des merveilles avec sa bûche pour la couper en quatre parties égales. Umbeijo l'explosa en échardes, tout comme Eugénie. Sigrid ne parvint pas à exécuter le sortilège mais fut plus adroite avec les formules : « Patera Verto », « Glado Verto » et « Furka Verto ».
La fabrication d'une coupe à boire, d'un couteau et d'une fourchette fut parfaite pour la Portugaise, à condition que cela soit pour servir de jouet pour enfant, une vraie dînette moldue. Eugénie s'assura qu'aucun débris alimentaire ne resterait coincé dans les dentitions en fabriquant des cure-dents par dizaines pour des bouches humaines comme pour des gueules de Troll.
Quant aux quatre parties égales du garçon, elles furent écorcées par les formules de métamorphose mais la transformation s'en tint à ce préalable. Sa baguette ne voyait pas l'intérêt de fabriquer de la vaisselle en bois quand celle en argent existait.
Le retard accumulé avec le professeur Flamingo était abyssal. À la fin des exercices, Elvira confessa qu'elle intégrerait la métamorphose au samedi matin.
Lorsque Sigrid lui rapporta qu'ils avaient subi un désagrément collégial les forçant à passer la nuit aux écuries, elle parut tomber des nues. Elle pensait que Claire Obscur en avait terminé avec ses attaques. À l'énoncé des circonstances, elle trouva que la mésaventure ressemblait à un test ou une blague potache plutôt qu'à une agression. Aucune alarme d'usage illégal de la magie ne s'était déclenchée le bricolage des trois frontons venait des professeurs.
Elle promit de mener une enquête et leur recommanda une extrême prudence. Dès que les enfants l'eurent quittée pour emprunter l'escalier, la référente transplana au-delà de la section administrative. Elle grimpa jusqu'au dernier étage et tambourina à la porte de Claire Obscur. La maîtresse des Arts Divinatoires ouvrit.
Sa tête défraîchie généra un élan de compassion momentanée. La rousse apprêtée n'était plus que l'ombre d'elle-même : poches proéminentes sous les yeux, sillons sur le front, veines apparentes et peau si carminée qu'elle en devenait cramoisie. Elle ronchonna :
– Quoi ?
– Bonjour, pour commencer.
– Moui. Bonjour. Tu n'en as pas marre de me casser les pieds ?
– Visiblement… non. Est-ce que tu as encore tenté de…
– Doucement ! J'ai compris la leçon, dans la ruelle ! Qu'est-ce que tu veux me coller sur le dos, cette fois ?
– Les enfants n'ont pas pu rentrer dans leurs pavillons, l'autre soir. Ils ont été contraints de dormir dans les écuries.
– La belle affaire ! Une nuit dehors n'a jamais tué personne.
– À condition qu'il n'y ait pas des Spongues qui se promènent en liberté.
– Oui, je le concède.
– Tu n'avais rien vu, à propos de ces bestioles ?
– Non.
– Pourtant, tu as passé le cran supérieur pour les visions. Ça laisse des traces. Armand exigera des comptes.
– Je lui servirai mes vieilles occasions. En ce qui concerne tes protégés, tu dois être fière de leurs aventures.
– Au risque de t'étonner, non. Ils auraient pu mourir. Je m'en serais voulue toute mon existence.
– C'est tout ? Tu n'as rien d'autre à demander ? Pas d'accusation ?
– Rien d'au…
Claire claqua la porte au nez de sa consœur. Si seulement elle savait où les prophéties étaient dissimulées. Hélas ! Claire était une véritable passoire mentale, trahissant le moindre secret mais celui-ci, essentiel, était caché à la perfection. Elle tendit l'oreille près de la porte mais rien ne filtra. Soit personne n'était avec Claire, soit un sortilège Assurdiato savamment détourné avait été mis en place. Soit…
Elle fut tentée de lever sa baguette et de prononcer « Legilimens ». Puis, elle se ravisa. Pas de place pour la colère. Elle laissa sa baguette tordue dans son fourreau, noué autour de son avant-bras opposé. Ce n'était qu'une blague potache, il n'y avait rien à craindre pour son quatuor.
Elle prit l'escalier du chêne et continua en direction de l'entrée principale. Claire rouvrit sa porte d'entrée et murmura :
– Cette mégère a fichu le camp. C'est bon, tu peux y aller. N'oublie pas les fioles !
Une silhouette encapuchonnée sortit de l'appartement et s'engouffra dans l'escalier sans toucher le sol.
Le samedi midi, un nombre restreint d'enseignants prenait son déjeuner. Les deux tiers des professeurs logeaient hors du château, trouvant les logements mis à leur disposition, pas à leurs goûts, trop petits ou inadaptés à la vie familiale. Si un seul venait à manquer à table, le directeur le remarquait avec facilité. Pour les élèves, il en allait autrement. Ils étaient si nombreux qu'il était compliqué de noter quelques absences sporadiques. Les étudiants changeaient fréquemment de tables ou de compagnons de repas, surtout en début d'année scolaire où les amitiés se mettaient en place.
Depuis une semaine, le quatuor avait pris ses quartiers dans l'un des miroirs installés sur le mur nord du restaurant, bien au fond de l'espace supplémentaire, à bonne distance des adultes et quasiment hors de leur vue. Elvira logeait à Paris et ne prenait pas ses repas au château le week-end. Or, elle était la mieux placée pour noter l'absence d'un de ses poulains.
Depuis l'attaque du Spongue, Alfred redoublait de vigilance, craignant d'ajouter à son veuvage, la perte de sa fille. Assise à sa droite, Agathe veillait Hercule comme le lait sur le feu, pour des raisons pas si éloignées de celles d'Alfred.
– Vous les voyez ?
– Non. Je suis inquiète.
– Et moi donc ! Vous pouvez être sûre qu'Eugénie aura trouvé un moyen de les entraîner dans une nouvelle bêtise.
– Alfred, ne sous-estimez pas le petit Van Betavende.
– C'est surtout son ennemi que je ne veux pas sous-estimer. Même si les attaques se sont calmées, j'enrage ! Au moins, à Verdun ou dans la Somme, l'ennemi était facile à identifier : il était dans la tranchée adverse, parlait allemand et vous mitraillait si vous tentiez de porter secours aux blessés ! Là, ne rien savoir hormis qu'un traître se cache dans les murs du château… c'est… insupportable !
– J'avoue que ces événements me déroutent. Pourquoi en vouloir à ce pauvre petit ? Sa famille ne joue pas un rôle important au Ministère français ou belge, le garçon ne représente aucun danger, il n'a pas fait l'objet d'une prophétie quelconque.
Le médicomage pâlit et Agathe le nota.
– N'est-ce pas ? insista-t-elle.
– Eh bien… je ne sais pas. Il existe un contentieux entre Elvira et Claire.
– Un contentieux ? Quel doux euphémisme dans la bouche d'un médecin militaire, ironisa-t-elle en posant une main sur l'épaule de son voisin. C'est la première fois que je vous entends édulcorer une sacrée engueulade qui fit trembler les murs du château, l'année dernière.
Elle hocha la tête en signe d'amusement et ses yeux plissèrent.
– D'accord ! Une énorme prise de bec à propos d'une vision de Claire et sur la manière de la considérer. Elle concernait un enfant d'un royaume du Nord qui serait amené à commettre un acte aux conséquences désastreuses.
– C'est vague.
– Affirmatif ! Depuis, l'une et l'autre s'affrontent alors que le sujet de la prophétie pourrait être un autre individu. Je ne sais pas pourquoi cela a tourné à la guerre de tranchées. Elles étaient amies, elles ne peuvent plus se supporter.
– J'en ai été le témoin. En tous les cas, si le petit Hercule a eu autant d'ennuis en aussi peu de temps, je soupçonne notre devineresse d'en être la cause.
– Comme vous y allez ! Claire Obscur maîtrise aussi bien sa baguette que je contrôle ma fille.
– Avez-vous vu les notes qu'elle inflige à ce pauvre garçon ? De la FONTE comme si elle était la riche propriétaire de mines de fer et de carbone !
– Allons, Agathe… Armand a parlé des résultats des élèves en termes assez élogieux, en indiquant toutefois que la moyenne ne tenait pas compte des notes exprimant l'humeur erratique d'une correctrice. Sous-entendu : la divination est exclue. À vrai dire, cette matière est une fois de plus sur la sellette. Elle a de la chance qu'il y ait une petite chez Lonicera, Valentine Clairdelune, qui soit visiblement douée pour ce pan de la magie. Si mes souvenirs sont bons, Beauxbâtons n'a pas formé un voyant depuis… fichtre ! Sept ou huit ans ! Une sacrée série noire ! Et puis franchement, pour sortir quoi ? Des déclarations impénétrables, incompréhensibles ! Quand est-ce que Claire a fait une vraie prédiction, nette, nominative, concise et avérée ?
– Quand Eugénie s'est cassée des os par trois fois, objecta Agathe, le sourire aux lèvres.
– Oui, bon, admettons ! Encore qu'en la matière, je peux en faire, des prédictions ! Là, par exemple, j'affirme qu'elle réalise un coup en douce.
L'enseignante de français éclata de rire. Pour le plus grand bonheur d'Armand, en face d'elle, qui tenait à la santé et au moral de ses troupes.
Le médicomage était dans le vrai. Eugénie et ses amis préparaient une expédition. Après s'être assurés qu'aucun regard indiscret n'était tourné dans leur direction, les enfants s'étaient introduits dans la salle du Sondeur. Le château comportait beaucoup de salles intrigantes, originales mais celle-ci les titillait bien au-delà de la moyenne. Eugénie secoua un panier d'osier, fière de son coup. Elle arborait un air victorieux trahissant un bonus inattendu.
– J'ai chipé des Bièraubeurres !
Les trois autres s'interrogèrent. Hercule demanda :
– Qu'est-ce que c'est ?
– Des boissons importées de Grande-Bretagne par le professeur Mc Flurry.
– Il y a de l'alcool ? questionna Umbeijo.
– Je ne sais pas. On verra ! Sinon, j'ai pris du pain, de la terrine de poulet, du saucisson sec, des poires, des tartelettes aux amandes et des œufs crus. Tu as ton toqueur magique, Hercule ?
– Je l'ai pris.
– Génial !
Sigrid était la plus inquiète et posa une question pour se rassurer :
– Par quoi commence-t-on ?
– Vous, vous restez ici et vous gardez le panier. Nous, nous allons dans les isoloirs.
– Entendu.
Elle choisit de s'asseoir près de la porte afin d'avoir la meilleure vue d'ensemble. Les trois autres se répartirent dans les cabines. Ils furent accueillis par la voix du Sondeur qui réclama l'objet de leur visite. Convenues à l'avance, des questions sur leur affectation, sur leurs traits de caractère, sur leur devenir, lui furent posées pour l'occuper tandis que les enfants examinaient les parois.
Le Sondeur était incapable de voir ce qui se passait, comme il l'avait précisé à Hercule. Il se contenta de répondre à chacun d'eux. De temps en temps, le trio passait une tête derrière le rideau et demandait, d'un mouvement de tête, si Sigrid avait observé un changement. Hercule se rappela que le banc de l'isoloir de droite n'était pas très bien boulonné. Il vérifia si une réparation avait été faite. Ce n'était pas le cas. Il ressortit et appela ses deux camarades :
– Pouvez-vous contrôler le banc, voir s'il est bien fixé au sol ?
– On y va !
Les deux fillettes effectuèrent la vérification.
– Il bouge un peu.
– On dirait qu'il y a un côté qui n'est pas bien accroché.
– Ce n'est pas commun. Un mal attaché, d'accord mais trois ? Essayons de le bouger ensemble.
Ils se mirent en position et Hercule compta pour orchestrer la manœuvre.
– Un. Deux. Trois !
– Mais que fais-tu ? s'exclama le Sondeur dans chaque cabine.
Manipulés de concert, les sièges glissèrent d'environ dix degrés sur le sol, en direction du mur aux lucioles. Un déclic se produisit et Sigrid s'exclama :
– Venez voir !
Ils obéirent et découvrirent la cause de la surprise de leur camarade restée en retrait. La salle n'était plus la même. La pièce était devenue l'exacte réplique d'une cabine, une immense grotte, plongée dans l'obscurité, à peine rompue par des dizaines de milliers de lucioles. Les trois isoloirs étaient à leur place mais les hautes fenêtres n'existaient plus et tous les bancs, hormis celui de Sigrid, s'étaient volatilisés. La porte d'entrée avait cédé sa place à une cavité tout en rondeurs, peut-être un tunnel, sans insecte lumineux pour l'éclairer. Le plus étonnant, c'était le centre de la grotte occupé par une sorte de mare de belle taille, d'une eau bleutée et lumineuse. De fines volutes s'en échappaient, comme des émanations de gaz. Par contre, il n'y avait ni odeur, ni sensation de suffocation. L'endroit n'était pas silencieux. Des murmures, amplifiés par l'acoustique de la grotte, se propageaient. Umbeijo s'approcha de l'eau :
– Qu'est-ce que c'est ? Les voix… elles viennent du liquide, non ?
– J'en ai l'impression. Vous croyez que nous sommes toujours chez le Sondeur ou sous le château ?
– C'est à toi de nous le dire, Sigrid, déclama Eugénie.
– J'en suis incapable. Je n'ai rien senti. C'est arrivé comme si la nuit était tombée d'un coup. Pas de vibration, rien ! Comme si nous étions d'un seul coup ailleurs. Et cette eau lumineuse qui parle ? Qu'est-ce que c'est ? Ce n'est pas très engageant. Je n'ai pas envie d'y toucher.
– Je m'abstiendrai également, confessa Hercule. C'est un drôle de lieu. Comme la salle sans la salle. Un espace… primaire, pas aménagé.
– Tu crois qu'on pourra revenir en remettant les bancs en place ? s'inquiéta Umbeijo.
– Assurément !
Le petit Belge jouait le fier-à-bras mais, au fond de son âme, il espérait ne pas faire erreur. Eugénie parut frappée par la foudre.
– Eh ! Sigrid ! Tu te rappelles de la prophétie d'Obscur ?
– Laquelle ?
– Le premier cours, quand je l'ai… provoquée ! « Trois en mouvement donneront naissance au quatrième ».
– Oui. Et ?
– Trois bancs en mouvement dans trois grottes donneront naissance à la 4ᵉ grotte ! C'est évident ! Ça colle ! Zut ! Ça veut dire qu'Obscur n'est pas folle !
– Vous êtes brillante, Eugénie !
– Tu es géniale ! Bien vu !
Sigrid fut la seule à ne pas s'exprimer sur la découverte de sa camarade d'ordre. Elle paraissait en pleine réflexion. Elle énonça avec lenteur :
– Trois en mouvement donneront naissance au quatrième. Oui. C'est vrai pour la salle mais… il y a une autre interprétation.
– Laquelle ? ronchonna Eugénie, vexée qu'on lui vole la vedette.
– Nous !
– Nous ?
– Trois ordres en mouvement, Urtica, Aloysia et Lonicera, donneront naissance au 4ᵉ ordre.
– Le gerbera, murmura Hercule.
– Le gerbera, le quatrième ordre. L'endroit ferait un bon quartier général. Un peu effrayant mais isolé, tranquille.
– Je ne vous ai pas encore dit que mon colocataire, Jacques, m'a montré un livre très intéressant sur le langage des fleurs, sa subtilité. Par exemple, le gerbera magenta symbolise la gaîté.
– C'est tout à fait Eugénie, affirma Umbeijo. Elle est toujours joyeuse. Surtout aux heures de repas !
– Ouiiiiii !
– Lorsqu'il est rouge, le gerbera symbolise l'amour, le courage, le sens du sacrifice. Je trouve qu'il vous irait comme un gant, Sigrid.
– Je te remercie. C'est très gentil de ta part.
– Est-ce que cette fleur existe en couleur rose ? Féminine, quoi !
– Tout à fait. La rose est la lumière montante.
– Ah oui, Umbeijo ! La lumière montante, c'est toi ! Tu veux toujours voler plus haut que tout le monde, au cours de Quidditch !
– Et toi, Hercule, quelle couleur t'irait bien ?
– Hercule, c'est le chevalier de la vérité ! La pure vérité ! Vous ne trouvez pas, les filles ?
– Si, Eugénie. Hercule, quelle est la couleur de la pure vérité ?
– C'est le blanc, Sigrid. Le blanc dont le Sondeur m'avait affublé au premier jour. C'est assez déstabilisant lorsqu'on sait que c'était un coup monté, signé par Elvira de Bazincourt pour le faire mentir.
– Le Sondeur ne ment jamais !
La voix avait hurlé si fort que sa provenance était complexe à déterminer. Les enfants dégainèrent leurs baguettes en une fraction de seconde, prêts à combattre. Ils crièrent tous en même temps :
– LUMOS !
Comme l'éclairage obtenu était insuffisant, ils ajoutèrent :
– MAXIMA !
Les lucioles s'éteignirent et se mirent à grésiller comme une lampe à gaz sur le point de tomber en panne de combustible. Hormis la lumière, rien n'avait été modifié dans la grotte.
– Où êtes-vous ? Montrez-vous ! commanda Hercule, abaissant sa tonalité d'une octave pour paraître plus affirmé et plus menaçant.
Il n'obtint aucune réponse. Enhardies, les demoiselles tentèrent d'engager le dialogue avec l'inconnu au timbre indéfini. Elles n'eurent pas plus de succès, jusqu'à ce que Eugénie joue les provocatrices.
– Petit Sondeur, tu es un menteur.
– Le Sondeur ne ment jamais !
– C'est ça ! Et moi, je suis la fille de Luc Millefeuille.
– C'est faux !
– Bien sûr que c'est faux, puisque je suis la fille du président de la République moldue… mince ! Comment il s'appelle, celui-ci ?
– Raymond Poincaré, souffla Sigrid.
– Voilà ! La fille point machin.
– C'est inexact !
– C'est magnifique ! Notre ami le Sondeur semble détester le mensonge, autant que Hercule, qui est épris de vérité.
– Alors, c'est de cette mare d'où viennent ces voix ? C'est elle qui cache le Sondeur ? remarqua Umbeijo.
Comme l'intéressé ne s'insurgeait pas, ils supposèrent qu'il s'agissait de la stricte vérité.
– Vous vous rendez compte du pouvoir de cette grotte ? objecta Hercule en pétillant des yeux. Elle agit un peu comme cette potion très compliquée mentionnée par la professeure Fordecafé et parfois utilisée par les Aurors.
– Le Veritaserum, compléta Sigrid.
– Vous voulez dire qu'aucun boniment ne peut être prononcé dans cette grotte ?
– Exactement.
La princesse poursuivit :
– Mais si on imagine que le Sondeur est l'âme du château, qu'il sait tout, qu'il entend tout, qu'il refuse le mensonge auquel il réagit, cela veut dire que…
– Bien posées, il répondra aux questions, affirma Hercule. Oh oui… Qui m'a attaqué ? Monsieur Grossel ?
– Non !
– Le professeur Flamingo ?
– Certainement pas !
– Claire Obscur ?
Le Sondeur ne fit aucun commentaire. Son silence valait approbation.
– Ah la peau de vache !
Le cri du cœur venait d'Eugénie mais était-il utile de le préciser ? Sigrid n'était pas à son aise. Si une question était lancée à propos de sa nature, quelles seraient les conséquences ?
Elle opta pour la diversion :
– L'agression de notre ami était-elle motivée par la jalousie entre les professeurs ?
– Non !
– Est-ce qu'elle est liée à une prophétie ?
Silence éloquent.
– La prophétie implique-t-elle une ou plusieurs d'entre nous ?
– Jamais !
– Quels sont les projets d'Elvira de Bazincourt à notre sujet ?
Pas de réponse mais Eugénie lui donna un conseil :
– C'est un jeu comme ni oui, ni non. Mais inversé. La seule réponse possible doit être oui ou non. Enfin, il faut qu'on trouve par nous-mêmes et il confirmera ou pas… Pour ta question, je dirais : est-ce qu'Elvira de Bazincourt veut faire de nous son armée personnelle ?
– Non !
– Une force secrète ?
– Et puis quoi, encore !
Cette version Veritaserum simplifiée du Sondeur était un tantinet agaçante. En même temps, Eugénie avait le pouvoir de faire sortir n'importe qui de ses gonds. Hercule ne pipait pas un mot, étonné par une Eugénie dynamisée par l'intrigue.
– Tu es un petit rigolo, toi !
– Non !
– Oui, bon ! C'est une expression. Est-ce que Elvira veut que nous soyons prêts face à un danger ?
Pas de réplique.
– On y est… est-ce que ce danger est une personne maléfique ?
Silence glaçant.
– C'est un humain ?
– Pas du tout !
– Bon sang ! s'exclama la petite brune. Elvira nous entraîne à combattre un monstre ?! Elle sait de quoi il s'agit !
– Non.
– Et quand ça va arriver ?
– Pas plus.
– En fait, elle ne sait ni vraiment quoi, ni quand, ni où. Elle prend juste des mesures pour nous préparer à tout et n'importe quoi. Elle nous a rassemblés, juste parce que nous sommes complémentaires et destinées à aider ou protéger Hercule. C'est fou, ça !
– Vous avez raison, Umbeijo. Terriblement raison.
Le garçon fut désarçonné. Il avait été l'objet d'une lutte entre la référente Urtica et la voyante, à propos d'une prédiction imprécise, farfelue. Après tout, quelle était la fiabilité de Claire Obscur ? Il tenta de se convaincre qu'elle ne valait rien mais les dizaines, les centaines de fioles cachées dans le coffre de l'observatoire se rappelèrent à son bon souvenir. Il éprouva de la colère pour Elvira qui avait impliqué d'innocentes jeunes filles dans son plan. Il avait les moyens de changer tout cela. Il suffisait de tout arrêter : le quatrième ordre, Beauxbâtons, les sortilèges, retourner sa baguette chez Ollivander. Au fond, en tentant de le faire fuir, madame Obscur avait peut-être choisi la bonne voie, celle qui l'empêcherait d'accomplir une chose grave. Sigrid perçut son trouble et rompit le fil de ses pensées :
– Nous avons été réunis, peut-être pour de mauvaises raisons, d'accord. Mais je ne regrette rien. Ici, j'apprends une foule de choses intéressantes, l'Autre me fiche la paix, j'ai des amis, je n'ai jamais été heureuse comme ça et pour rien au monde, je ne voudrais que ça cesse. Alors, pour moi, quoi que tu imagines comme futur, Hercule, le quatrième ordre survivra et je te suivrai partout.
– Pareil ! s'écria la brune.
– Petit gars, si tu crois que je n'honorerai pas ma dette, tu te fiches le doigt dans l'œil ! Bon, ce n'est pas le tout mais j'ai faim et on a un tunnel mystérieux à explorer.
Ils cessèrent de questionner le Sondeur version alpha et déjeunèrent dans la grotte de nouveau éclairée par les lucioles. Ils goûtèrent aux Bièraubeurres et seule Eugénie, coffre à nourriture et à boissons diverses, trouva cela buvable. Les autres la soupçonnèrent de compter des Britanniques dans son ascendance. Le temps s'écoula à allure modérée et ils profitèrent de ces instants privilégiés.
Une nouvelle énigme se posait au quatrième ordre. Le tunnel sombre s'étalait sur un peu plus de quatre cents mètres, selon Hercule. Il avait été taillé dans la roche à coups de sortilèges de découpe ou d'explosion, s'il en jugeait par son irrégularité. Il s'achevait sur un mur. Enfin, cela avait l'air d'en être un mais les quatre enfants s'accordaient à dire que la paroi avait tout d'une porte minérale. Elle était couverte d'inscriptions runiques et, en dépit des cours du professeur Piedargile, suivis avec intérêt, des connaissances mises en commun, le texte était incompréhensible. Il avait été lu lettre à lettre sans obtenir de résultat : la porte demeurait inamovible.
Les sorts d'ouverture, classiques, étaient sans effet. Le garçon prit le temps de mémoriser tout le message et se promit de l'étudier dès ses devoirs accomplis. Ils rebroussèrent chemin, réintégrèrent la grotte principale et reprirent les positions initiales. Sigrid s'assit sur le banc solitaire tandis que les autres reprenaient leurs positions dans les isoloirs. Le Belge, coordonna le mouvement à la voix pour remettre les bancs en place. Mais le mécanisme, peut-être grippé par des années d'inutilisation, refusa de se réenclencher.
– Zut ! Cela ne fonctionne pas ! ronchonna Eugénie.
– C'est coincé, se lamenta Umbeijo.
– Essayons de pousser en avant. On lui fait faire un tour complet sur lui-même.
– D'accord.
Le tour d'aiguille en avant fonctionna mais entraîna des cris de stupeur de la part de Sigrid. La pauvre ne put s'empêcher de s'époumoner jusqu'à ce que les bancs soient alignés. Les trois manipulateurs sortirent de leur cachette et retrouvèrent la salle originale, avec tous les sièges, les fenêtres, les Feux Éternels. Tout était normal sauf la pauvre fillette, les yeux exorbités, muette, figée. Lorsqu'elle ouvrit enfin la bouche, ce fut avec la voix bizarre et grave de l'Autre :
– Où suis-je ? Qu'est-ce que vous avez fichu ? Qui êtes-vous ?
– Sigrid, c'est nous.
– Sigrid ? Je viens de la mettre à la porte !
Elle dégaina sa baguette et pointa la petite brune en hurlant :
– Avada keda…
– Expelliarmus !
Face au réflexe d'Hercule, le morceau de peuplier vola dans les airs et atterrit entre les mains du jeune sorcier.
– Comment oses-tu ?!
– Bloclang ! Assurdiato ! Stupefix ! Avec ça, l'Autre devrait se tenir tranquille.
– Que s'est-il passé ?
– Je ne sais pas mais Hercule vient de me sauver la vie.
– Vraiment ?
– Elle allait me lancer le sort noir de la mort.
– Mais enfin, pas Sigrid ! T'es folle !
– Non. J'en ai entendu parler par Max et Pierre.
– Elle essaie de se défaire de ses sortilèges !
Sigrid, alias Victoire, alias l'Autre, combattait et vibrait de partout. Sa mâchoire se desserrait, elle râlait, grognait, bavait. Hercule crut qu'il n'avait pas lancé les défenses avec assez de conviction mais une forme nuageuse noire parvint à s'extraire du corps de la victime par les orifices nasaux.
La porte de la salle s'ouvrit d'un coup sec et Agathe apparut. Elle tira sa baguette de son fourreau et lança :
– Animarum Intervere ! Obscuro Evanesco !
Tout s'arrêta : le regard fou, les filets de bave, les tremblements, la fumerolle noire. La victime s'affala sur son assise. Les sortilèges d'Hercule n'étaient plus que des souvenirs : Sigrid n'était plus stupefixée.
– Professeur, commença Hercule, il faut que nous vous expliquions quelque chose.
– C'est inutile, Hercule. Je sais ce qui s'est passé. Votre camarade souffre d'un trouble de la personnalité. Je connais beaucoup d'écrits moldus, et pas seulement des romans. Allongez-la sur le banc, elle sera plus à son aise.
Ils obéirent sans discuter.
– Il y a quelques années, un Moldu américain a identifié et décrit le syndrome dont votre amie souffre. Deux personnes vivent en elle. Cela survient dans l'enfance lorsqu'il y a des traumatismes. Le souci, c'est qu'en plus, elle est contaminée par un Obscurus. C'est un parasite magique au pouvoir dévastateur, incontrôlable. Il se développe souvent lorsqu'un sorcier combat sa magie, refuse sa nature. Un sorcier, atteint par cette monstruosité, ne vit pas au-delà de dix ans. Mais votre amie a développé sa personnalité de secours, qui est Sigrid. Sigrid a pris le dessus, neutralisant l'Obscurus resté attaché à l'autre personnage. Si ce dernier reprend le contrôle, il réactive le parasite qui la tuera.
– Qu'avez-vous formulé, Professeur ?
– Une incantation qui nécessite des connaissances pointues et une force de conviction puissante, Hercule. Qu'avez-vous fait pour qu'elle bascule ?
– Juste un peu d'exploration dans les isoloirs. C'est à ce moment-là qu'elle a crié.
– Je vois… Une chance que je me sois rendue à la bibliothèque à ce moment. Ah ! Elle se réveille.
Sigrid ouvrit les yeux et s'agita un peu. Elle se redressa en douceur, avec l'aide d'Eugénie.
– Vous… Vous avez vu ?
– Quoi ?
– Qu'avez-vous vu, Sigrid ?
– Oh… Madame… Professeur ! Vous étiez là ?
– Oui. Par hasard. Alors, de quoi avez-vous été témoin ?
La jeune fille inspira et expira à plusieurs reprises pour se concentrer et trouver les mots. Elle décrivit le phénomène général comme un kaléidoscope de formes et de couleurs placées devant ses yeux durant deux ou trois secondes. Elle réalisa un effort colossal de mémoire et de concentration pour faire la part entre les éléments successifs. Elle vit des ocres et de la chaleur assommante, des dunes de sable à perte de vue, avec des parfums d'herbe sèche. Elle sentit la blancheur immaculée de la glace en mouvement. Elle perçut un paysage de collines bucoliques, couvertes de coquelicots, de chardons, avec des ruminants en train de paître. Elle fut écrasée par un bâtiment aussi haut qu'une montagne mais construit comme une cathédrale moldue. Elle se retrouva au sein d'une forêt dense, parcourue de tremblements souterrains et de grondements lointains.
Elle fut incapable de décrire le reste, soit parce qu'elle ne trouvait pas le vocabulaire pour y parvenir, soit parce que le souvenir était trop imprécis. Le récit fut assez déconcertant et Agathe n'eut pas le réflexe de demander ce que les trois autres faisaient pendant ce temps, quel était le but de leur exploration. Elle loua leur désir de découverte, d'aventure mais les prévint qu'ils allaient au-devant d'ennuis s'ils persistaient dans cette voie. Elle les conseilla de se recentrer sur leurs études, en bon professeur qui se respecte, et de faire preuve d'une grande prudence avec les effets lumineux saccadés susceptibles d'entraîner des désordres psychologiques graves. Elle le tenait de lectures passionnantes et novatrices sur le sujet à peine défriché du cerveau humain.
Avant de les renvoyer dans leurs quartiers et à leurs devoirs, elle leur avoua :
– Au fait ! Avez-vous aimé ma petite blague ?
Ils se dévisagèrent et Hercule questionna :
– Laquelle ?
– Les frontons runiques coincés, votre nuit aux écuries.
– C'était… vous ?
– Oui !
Elle se mit à rire.
– Je me suis vraiment amusée ! J'avais remarqué à quel point vous vous entendiez bien et je me suis dit que vous aimeriez vous évader un peu !
– Eh bien ça, alors ! Nous avons cru que c'était une nouvelle agression d'Hercule.
– Mais non, Umbelina. C'était inoffensif. Alors, les écuries ? La paille ? Vous qui n'aimez pas vos demeures.
– Comment savez-vous, Madame ?
– Allons, Hercule, je sais que vous êtes un Lonicera dans l'âme. Et vous, Eugénie, vous rêviez d'Urtica. Bref ! J'ai vu comment vous vous en êtes tirés. Vous étiez fantastiques. Je suis si contente de moi ! Hi hi !
Elle se leva, les regarda et leur fit signe de décamper au trot.
– Allez ! Allez ! N'oubliez pas ! J'attends vos projets de sortilèges en rimes ou pas, au choix. En grec ou en latin, trois mots secs ou un quatrain, de la belle magie, digne de l'Académie.
Ils durent se conformer à ses ordres. Elle jeta un dernier coup d'œil dans la salle du Sondeur, à la recherche d'une anomalie, un indice quelconque sur l'activité des enfants. Elle sortit et referma la porte. Elle se dirigea vers l'entrée du château et suivit le quatuor des yeux. Il fallait s'assurer de leur obéissance.
Sortilège 16 : la fabrique magiqueLorsque Halloween vint, Hercule écrivit à ses parents pour les avertir qu'il passerait ses vacances à travailler à l'Académie. C'était la vérité, mais il omit de préciser que les travaux porteraient aussi sur le texte en runes découvert chez le Sondeur. Il reçut une réponse de Mère, un peu amère de ne pas le voir mais heureuse de le savoir motivé, capable, entouré d'amis. Elle terminait sa missive en transmettant ses amitiés à Elvira. Le garçon et Sigrid comptaient résoudre le mystère des runes et étoffer le recueil sur les baguettes et leurs caractéristiques afin de l'envoyer à la famille Ollivander.
Umbeijo, désormais convertie au « risque-tout », s'entraînait comme une folle pour son prochain match de Quidditch. Eugénie briguait une place au journal de l'école, à la rubrique potins. En dépit d'une orthographe et d'une grammaire hérissant les cheveux des enseignants, elle avait de réelles chances d'intégrer l'équipe de l'Essor de la Magie, grâce à sa gouaille et son franc-parler naturel. Elle comptait sur un exploit de sa copine portugaise pour pondre un article dithyrambique et en attendant, elle avait proposé un papier sur Wilfried Laflèche, le sorcier détenant le record du monde de vitesse sur un moyen de propulsion autre que le Tunnel de Transportation.
La vedette masculine de Beauxbâtons, toujours partante pour des expériences extrêmes, avait embarqué sur un avion Sprat, piloté par un as du manche moldu et avait dépassé la barre des 200 kilomètres à l'heure. Wilfried avait éprouvé ses limites à bord d'automobiles et de trains à vapeur. S'il avait pu chevaucher un obus de canon, il l'aurait fait.
Il répétait à qui voulait l'entendre qu'il prévoyait qu'un jour, l'homme irait sur la Lune, qu'il vivrait dans l'espace et que des créatures extraterrestres viendraient rendre visite aux sorciers. Lorsque Eugénie l'avait interrogé sur les sources de ses affirmations, il avait prétendu avoir eu des visions en volant au-delà de ce que tout sorcier avait déjà atteint, là où l'air était si rare qu'un sortilège Têtenbulle était incontournable. Il s'était élevé si haut qu'il avait pu lire l'avenir directement dans les étoiles. Il avait presque pu les toucher.
En réalité, tout le monde savait qu'il recyclait, à son compte, deux ou trois prophéties farfelues de Claire Obscur, pas très au point à ses débuts dans la voyance. Cet adepte des piqûres de Billywig était prêt à tout pour de nouvelles sensations.
Le 31 octobre, il y eut une grosse fête où les élèves eurent le droit de se déguiser. Les professeures Fordecafé et Waldmeister s'allièrent pour fabriquer des tas de sucreries plus folles et plus savoureuses les unes que les autres. Les professeurs logeant sur place prêtèrent des gramophones, les ensorcelèrent pour augmenter leur volume et ajoutèrent des effets lumineux aux Feux Éternels. Armand prêta deux microsillons de sa collection personnelle, des enregistrements de chansons paillardes interprétées par un Moldu, ritournelles dont les textes tendancieux eurent beaucoup de succès parmi les élèves âgés d'au moins 13 ou 14 ans.
Max et Pierre se déguisèrent en fantômes, fermement décidés à se faire courser par le directeur. Ils furent comblés au-delà de leurs espérances et eurent peu d'occasions de se mouvoir après leur blague.
Hercule choisit de se vêtir de noir avec une cape assortie et tenta un Dentesaugmento sur deux canines pour avoir l'air d'un vampire authentique. Sigrid tira avantage de sa ligne filiforme, pour se déguiser en squelette. Eugénie s'attacha un Feu Éternel sur la tête pour ressembler à un feu follet et se peignit en bleu. Quant à la dernière du quatuor, de l'avis général et unanime, sa tenue de princesse des ténèbres, noire incrustée de faux diamants, un sceptre lumineux à la main, fut la plus spectaculaire de la soirée.
La palme du déguisement le plus mystérieux revint à Jacques Boulanger. Il s'était habilement transformé en insecte gris, mêlant de fausses pattes en papier mâché et de vraies transformations expérimentées par des CHASSE-Medico sur son visage. Si réussies qu'il ne fut pas capable de prononcer autre chose que BZZZ toute la soirée. Seuls Ursula et Hercule reconnurent l'insecte incarné par Jacques : le phylloxéra, tristement célèbre depuis les années 1860 pour avoir décimé les régions viticoles.
Le lendemain de la fête, les vacances studieuses reprirent, partagées entre les pavillons, les salles de cours vides recyclées en larges bureaux et la bibliothèque. Au premier jour des congés de l'automne, Hercule avait remarqué un logement béant au pied de la colonne T. L'annuaire des anciens élèves avait été retiré pour être adressé à un sorcier restaurateur de reliures. L'explication alambiquée et hésitante de Théophile avait senti l'improvisation complète.
Selon le garçon, tout n'était pas bon à lire dans l'ouvrage. Cela ne concernait pas Arthur Baudelaire puisque la professeure savait qu'il n'ignorait plus rien à ce sujet, si ce n'était l'origine de son patronyme. Arthur avait-il changé de nom pour ne pas être apparenté avec sa mère et poursuivre une scolarité sans accusation de favoritisme ? Avait-elle choisi Baudelaire, sachant que le nom était inconnu chez la plupart des sorciers ? Ou bien se pouvait-il, par un miracle ahurissant, qu'il soit le fils caché du poète moldu ?
Il se voyait assez mal questionner son enseignante à ce sujet. Alors ? Qu'est-ce qui avait pu justifier le retrait ? Quelle information compromettante ou intéressante pouvait-on y trouver ? À la fin des vacances, Sigrid avait tourné la question autrement :
– C'est peut-être ce qui manque, qui est intéressant.
Le garçon estimait avoir failli à son devoir d'enquêteur. S'il devait travailler, un jour, sur un cambriolage, il était évident qu'il interrogerait les victimes sur les biens manquants et non sur les objets restants, à moins que le voleur ait commis des erreurs systématiques sur la valeur des biens, un cas symptomatique des escroqueries à l'assurance.
Ce dimanche 4 novembre, la veille de la reprise des cours, le Belge traînait dans l'armoire de la chambre. Il sortit lorsqu'il entendit du bruit. C'était Rosier, de retour de vacances en famille. Il portait des sacs remplis de friandises. Il croisa le regard d'Hercule, surpris par l'abondance et le toisa avec mépris.
– Bonsoir.
– Tu es qui, pour me parler ? Je ne te connais pas ! Tu n'existes pas !
– Eh ! Du calme ! Je ne vous ai rien dit.
– Justement. Continue comme ça et retourne dans ton grenier. Reste bien invisible, fais comme si tu n'existais pas ! Parce que tu vois, ça, c'est pour moi et mes potes, pas pour vos tronches de sang de…
– Tu ferais mieux de la fermer, Rosier, coupa Casper. Avant de dire un mot qui te coûterait cher en privations.
– Ouais. C'est ça, blondinet. Profite…
Rosier fila à la douche. Casper ne put s'empêcher de s'exclamer :
– Mais quel abruti !
– C'est un crétin, confirma Jacques.
– Oui, vous avez raison. Mais…
Une idée venait de germer dans l'esprit du belge.
– Et ?
– Je dois retourner dans le bureau.
Il détala comme un Jackalope et grimpa dans l'armoire. Il s'enfonça dans son siège et plongea dans ses petites cellules grises. L'invisibilité. L'inexistence. Qui n'était pas clairement décrit, défini dans l'annuaire ? Les effectifs étaient-ils complets lors de chaque promotion ? Y avait-il toujours eu 90 élèves à chaque rentrée ? Non. Il y avait eu une croissance des effectifs. Le comptage se passait dans sa tête. Les métiers défilaient. Les dates de décès. Les durées de vie. Que manquait-il ?
« Elvira de Bazincourt. J'en reviens toujours à elle. Je ne la comprends pas. Cette personne est la seule pièce étrange du puzzle. Elle ne s'entend pas avec Mysterio Flamingo et Claire Obscur. Mais avec qui est-elle proche ? »
Il lista les professeurs et tenta de se souvenir les avoir vus discuter avec Elvira. Comme il n'y avait pas un espace commun dédié aux enseignants, le restaurant concentrait à lui seul les rares occasions de partager. Elle arrivait en dernier, repartait dans les premiers. Pas d'échange ou très peu sauf… avec Armand.
Avec les élèves ? Son attitude changeait avec les étudiants. Il y avait de l'implication de sa part et de la reconnaissance des élèves. Il suffisait d'écouter les CHASSE-Magus parler d'Elvira pour en être convaincu. Alors ? Quel engrenage se grippait dans sa machinerie intérieure ?
« Tu présenteras mes amitiés à Elvira. »
Les paroles de sa mère butèrent dans le raisonnement.
« Mère est âgée de 43 ans. Elvira et elle étaient amies. Mais comment ? Elle n'est pas aussi âgée. Comment le temps pourrait-il avoir agi sur Mère et ne laisser que des traces invisibles sur notre référente ? C'est une énigme. Sa baguette unique, son absence à Beauxbâtons, ses relations inexistantes, son expérience sans rapport avec son âge, sa mission avec moi, son implication avec les CHASSEurs alors que Max et Pierre affirment qu'elle est arrivée en même temps qu'eux. C'est trop bizarre ! Même ses tenues noires sont curieuses, décalées par rapport aux autres. Est-ce par crainte que j'ai remarqué son absence dans l'annuaire que notre bibliothécaire a retiré l'ouvrage ? Il était presque gêné. Si seulement il venait se présenter devant le Sondeur, la vérité éclaterait. Tiens ! C'est presque une maxime pour l'ordre Gerbera : la vérité éclatera… il faudra le proposer aux filles. »
La soirée était bien avancée et il se sentait las. Il avait tourné les runes dans tous les sens, à l'endroit, à l'envers, en diagonale, cherché en grec ancien, en latin mais le texte n'avait pas de sens. Pour la première fois, il ressentit l'échec. Il décida d'en rester là, faute d'indice supplémentaire comme une clé de décryptage. Il ferma les yeux une brève seconde et il sombra sur son siège.
Le rassemblement eut lieu à 13h00. À titre exceptionnel, la sortie du vendredi durerait tout l'après-midi et impliquerait les trois ordres. Les trois référents accompagneraient les premières années et madame Waldmeister, dont le cours de botanique avec Lonicera était de fait annulé, renforcerait le dispositif d'encadrement. Enfin, dans les airs, Wilfried Laflèche surveillerait le convoi.
Au commandement d'Armand, la troupe se mit en ordre de marche en direction des écuries. Ils contournèrent le bâtiment et découvrirent le moyen de transport : un carrosse rutilant, blanc, attelé à six gigantesques Abraxans. Les filles étaient excitées comme des Pucestis autour d'une poche de sang. Hercule était livide.
Un à un, les élèves prirent place à bord du chariot. Lorsque ce fut son tour d'entrer, il sentit ses jambes se dérober. Il foula le plancher d'une reproduction assez fidèle de la salle de restaurant mais affublée de tapis moelleux, de fauteuils crapaud, de tentures, de livres à profusion, avec plusieurs dessertes à roulettes remplies de sucreries et de boissons chocolatées. Il y avait même des échiquiers et quelques jeux de société.
Le garçon effectua de rapides calculs mentaux : six créatures ailées pour emporter tout ce monde. C'était un défi à la physique. Pour se rassurer, il se convainquit que les équidés se contenteraient de tirer l'attelage. Il s'installa au centre du carrosse.
« Un sortilège d'extension, un chariot en bois… une création Delacour ? »
– On va voler, Hercule ! Viens avec nous ! s'exclama Eugénie, tentant de l'attirer vers les fenêtres.
– Jamais de la vie ! Cette chose va rester à ter…
Au même instant, les chevaux partirent au galop et s'arrachèrent du sol. Hercule en eut un haut-le-cœur, puis un grand voile blanc devant les yeux. Pour lui, le voyage s'acheva sur ces impressions. Une seconde plus tard, il gisait sur le tapis en pure laine vierge, dormant à poings fermés, sous le regard ébahi, voire moqueur – Rosier était du voyage – des autres enfants.
Gervais Delacour était un homme de petite taille, aux cheveux bruns épais et indisciplinés, avec une barbichette taillée comme celle du professeur Perlenjoie. L'individu jovial arborait un sourire d'une blancheur et d'une largeur marquantes. Il souriait en permanence. Pas l'un de ses rictus d'homme ou de femme publique, habitué à des soirées mondaines. Non, une authentique banane exotique d'une oreille à l'autre, une vraie joie de vivre, une satisfaction de toute chose et de tout instant.
Il avait des raisons de montrer sa félicité. Sa maison, un chalet de bois immense, bâtie sur un sous-sol à demi enterré en pierre, était magnifique et donnait sur la chaîne des Pyrénées. Sa fabrique de meubles, encastrée dans la montagne, pour plus de discrétion, était à quelques pas de son domicile. Ses dix salariés étaient très sympathiques et exerçaient leur profession avec un plaisir manifeste. Quant à sa femme, une authentique aristocrate espagnole issue d'une lignée sorcière, c'était une brune sculpturale, élégante, au regard de braise, en dépit des années.
Mais sa plus grande source de jouvence, c'étaient ses sept enfants aux bouilles plus rondes et plus souriantes les unes que les autres. Cerise sur le gâteau : l'Académie de Beauxbâtons envoyait ses plus jeunes recrues visiter l'institution familiale pluriséculaire. Alors, il avait tout prévu !
De la coupe des arbres à la scierie équipée d'outils enchantés au Diffindo - pour limiter les chutes de bois et le ponçage -, à l'assemblage en suivant des plans sur parchemin, en passant par la sculpture de figurines, l'ornement de façades, les jouets en bois pour petits sorciers en herbe, sans oublier le musée des pièces uniques et extravagantes, ainsi que la galerie des glaces avec des bois si polis et si cirés que l'on pouvait s'y admirer comme dans un vrai miroir. Le clou de la visite serait un goûter au coeur de l'arbre à murmures.
Cette pièce était l'œuvre de sa vie personnelle : elle avait pris trois ans pour être inventée et tout autant pour être réalisée.
Monsieur Delacour n'avait rien voulu déléguer et avait tenu à chapeauter la visite de A à Z. Il avait parlé avec les enseignants, échangé avec quelques élèves émerveillés et distribué des petits souvenirs – un modèle réduit du carrosse – à chacun. Il s'était attardé auprès d'Elvira, parvenant à la faire rire, ce qui constituait un exploit qu'aucun élève ou enseignant n'avait jamais accompli avec la référente d'Urtica. Puis, il s'était dirigé vers le quatuor formant le quatrième ordre.
– Bonjour les enfants !
– Bonjour, monsieur Delacour !
– Alors ? Cela vous plaît ?
– C'est un enchantement, complimenta Umbeijo.
– Précisément ! dit-il avec un rire sonore. Les enchantements, c'est le cœur de notre activité. On construit tout en taille normale à l'extérieur et on réalise quelques détails en miniature dedans. Et après, abracadabra ! On ensorcelle et on termine par les aménagements intérieurs. Bien… Vous savez que c'est ma première visite ?
– Vraiment ?
– Oui ! J'en suis très fier ! Il me semble que tout ceci, c'est grâce à toi que je le dois, mon garçon ! Car tu es bien Hercule ?
– Oui, Monsieur.
– Eh bien, je te remercie grandement ! J'avoue être curieux… Comment t'est venue cette idée ?
– C'est en voyant toutes les réalisations de votre ancêtre, Armand. Toutes ces signatures A.D.
– Oh ! Très malin, jeune homme !
Il lissa sa barbichette avec ses doigts épaissis par le cal, conséquences du travail manuel du bois.
– Et… as-tu trouvé cette signature ailleurs que sur du mobilier ?
Gervais Delacour avait un brasier au fond des yeux, titillé par la curiosité. Hercule consulta ses amies du regard et la demande d'approbation n'échappa pas à l'œil de lynx de l'artisan.
– Hum… Ça veut dire oui ! De jeunes explorateurs, des amis des trois ordres, à ce que je vois.
– Le coffre A.D de l'observatoire.
– Félicitations, les aventuriers.
– Les isoloirs du Sondeur.
Il recula et les jaugea.
– Fan-tas-ti-que ! Des premières années, en à peine un mois ! Un exploit ! Faites tout de même attention aux degrés 110 et 290 de ce cher Sondeur. Au sens propre comme au sens figuré. Joli, vraiment… mais vous êtes loin d'avoir tout découvert. Hé hé ! Surtout toi ! Tu es chez Urtica, tu disposes d'un atout supplémentaire sur les autres ordres. Je n'en dirai pas plus…
Il fit mine de les quitter lorsque Eugénie le rattrapa et lui demanda :
– Est-ce qu'il est possible de… dissimuler une construction ? Monsieur ?
– Un sort anti-moldu suffit.
– Je veux dire… aux yeux des élèves. Et des enseignants ?
– J'ai coutume de dire qu'aucune demande d'un client de la fabrique Delacour n'est à déconsidérer ou à juger irréalisable. En matière de magie, il faut à la fois de la rigueur et de la ténacité. Certains sortilèges sont très sophistiqués et complexes à mettre en œuvre. Ils peuvent réclamer des années de mise au point comme l'arbre des murmures dans lequel je vous invite à me suivre à présent. Sachez juste que rien n'est impossible à qui sait être patient.
Sur ces paroles, Gervais Delacour battit le rappel des troupes pour prendre le goûter dans le fameux arbre. Exacte reproduction d'un chêne, la construction magique s'inspirait des tubulures d'orgues d'église moldues. Une console semblable à celle régissant les Tunnels de Transportation accueillait des clés de sol aux dents différentes.
Chaque sésame, introduit dans la machine, permettait de jouer des musiques sifflées, comme des murmures du vent alors que d'innombrables fenêtres miniatures, pareilles à des clapets, s'ouvraient et se fermaient au rythme des notes endiablées. Le succès fut total. Lorsque l'heure de rentrer à l'Académie sonna, Eugénie se rapprocha de monsieur Delacour et lui murmura :
– Monsieur, est-il possible de vous écrire, d'entretenir une correspondance si nous avons des questions, si l'un de nous aimerait un jour faire un aussi beau métier que le vôtre ?
– C'est tout à fait possible. Il suffit d'écrire à la Fabrique Delacour, à Py. Tous les hiboux connaissent l'adresse. Nous assurons une réponse rapide et précise.
– Vous livrez des commandes ?
– Dans le monde entier, jeune fille. Y compris l'Académie. Cependant…
– Oui ?
– Je n'ai pas souvenir que des élèves aient commandé des objets, des jouets ou du mobilier. Mais… tout est possible, acheva-t-il avec un clin d'œil manifeste et appuyé.
Eugénie courut pour grimper à bord du carrosse. L'attelage prit un peu d'élan et les Abraxans arrachèrent son poids avec une aisance laissant supposer que la gravité était relative pour les créatures. Madame Delacour, Claudia de son prénom, s'approcha et enlaça son mari dont les cheveux chatouillèrent son nez.
– Belle journée, mon amour ?
– Merveilleuse.
– Nous reverrons certains d'entre eux ?
Il sourit jusqu'aux oreilles.
– J'en suis convaincu.
L'équipée volante s'éloigna pour ne devenir qu'un point brillant dans le ciel, grâce aux Feux Éternels de position. La nuit tomba vite sur la montagne et le ciel se chargea de nuages pluvieux. Le vent se leva et chahuta le carrosse. Les Abraxans furent à la peine pour se maintenir en vol et jouèrent à colin-maillard avec le relief, les arbres, en volant en rase-motte.
Dans l'habitacle, les enfants hurlaient. Tous sauf Hercule, inconscient depuis le décollage et le tandem Eugénie-Umbeijo pour qui le voyage de retour s'apparentait à un tour de montagnes russes moldues. Elles rirent jusqu'à l'hystérie et à l'atterrissage sous une pluie battante.
Elvira dut recourir à un Aguamenti pour réveiller Hercule. Une fois debout, bon dernier à quitter le douillet salon roulant, la référente voulut connaître son sentiment.
– Alors, cette visite ?
– Passionnante, Madame.
– Dire que tu pensais être un Cracmol destiné à travailler dans le monde moldu… Tu serais passé à côté de cette découverte.
– J'avoue, Madame.
– Je suis heureuse de voir à quel point tu te plais à Beauxbâtons et fière, en tant que référente, de tes résultats. Promets-moi juste de rejoindre tes parents à Noël.
– Je vous le promets. Noël est important. Mère est inquiète ?
– Oui.
– Depuis quand êtes-vous amies, Madame ?
– Hum… longtemps.
– Madame… J'ai eu en mains l'annuaire de Beauxbâtons et…
– … je n'y figure pas. Je n'ai pas souhaité y apparaître.
– Mais vous avez fait vos études ici ?
– Tout à fait.
Elle sentit ses interrogations. Sa baguette était à portée de main. Un Legilimens, un Oubliette… et le tour serait joué. Néanmoins, elle voulut connaître ses limites. Elle s'abstint de recourir à un subterfuge.
– Vous étiez amies avec ma mère… comme nous le sommes ? D'enseignant à élève ?
Il était brillant et il osait. Elle adorait. Elle lui offrit du grain à moudre.
– Je fus son enseignante.
– Je vois. Je… comprends. J'ai noté qu'un élève portant votre nom est passé à l'Académie en 1802. J'ai pensé qu'il s'agissait de votre arrière-arrière-grand-père. Suis-je plus près de la vérité en affirmant que c'était… votre père ?
– La vérité éclatera toujours, avec toi.
– Allez-vous utiliser un sortilège pour que je me taise ou que j'oublie la vérité ?
– Non. Car j'ai Foi-En-Toi.
Il rejoignit la troupe d'élèves au réfectoire. Pour une fois, les premières années furent les vedettes du dîner, chargées de narrer aux autres niveaux des trois Ordres, la visite enrichissante du jour.
Le lendemain, lors de l'entraînement du club de duel, les enfants furent davantage en mode question qu'en mode combat. Elvira sentit qu'elle ne parviendrait pas à leur faire répéter des Expelliarmus, des Stupefix ou des Protego. Ils étaient en attente d'une découverte et ces quatre-là avaient bien ce point commun : une incapacité à ne pas repousser les limites, à ne pas franchir de nouvelles étapes. Elle leur avait déjà enseigné des sorts avancés, pour des premières années et leur niveau supérieur aux autres élèves, se traduisait par des kyrielles de mention OR en cours. La visite de la veille avait éveillé des appétits.
– Je ne vous trouve pas très concentrés, ce matin. Je sens poindre des interrogations.
Eugénie, souvent la plus entreprenante, se lança :
– Oui, Madame. J'ai entendu parler de sortilèges graves. On ne veut pas les apprendre, surtout pas, mais juste savoir à quoi s'attendre.
– Il existe de nombreuses sortes de magie. Ici, on enseigne la blanche, la magie de la beauté, de la transformation. On ne touche pas à la noire, composée de sorts néfastes, destructeurs, vicieux, cruels. D'autres écoles ont pris le même chemin que nous. Mais à Durmstrang, par exemple, elle est enseignée parce que là-bas, on pense que plus un sorcier en saura, plus il pourra être armé pour affronter des ennemis aux intentions malfaisantes. Votre professeure de botanique, madame Waldmeister, pourrait vous en parler et témoigner de la glissade facile vers les arts les plus sombres. Si elle a d'ailleurs choisi d'enseigner ici et non dans son école d'origine, c'est en partie parce qu'elle estimait cette politique dangereuse.
– Un sorcier à l'âme noire deviendra un sorcier malfaisant, quelle que soit l'école, Madame ?
– Je pense un peu comme toi, Hercule. Mon rôle, notre rôle, ici, est de tout faire pour vous enseigner les valeurs morales du Bien qui sont indissociables de la pratique de la magie. Mais, parfois, cela ne suffit pas, cela ne fonctionne pas, quels que soient les efforts déployés.
– Alors, ils utilisent des sorts noirs.
– Oui. La Confédération Internationale de la Magie a classé trois de ces sorts comme impardonnables. Leur usage conduit directement en prison. Il s'agit des sortilèges d'envoûtement, dit Imperium, de douleur, appelé Doloris et celui de la mort. L'Avada Kedavra.
La révélation fit l'effet d'une claque dans le visage des enfants. Umbeijo avait dit vrai. Victoire, l'Autre, gouvernée par l'Obscurus parasite, avait voulu infliger la mort, sans sommation.
– La magie noire ne se limite pas à ces trois impardonnables. Il existe une foule d'autres choses violentes, douloureuses, terribles, tout aussi ignobles.
– Madame, connaissez-vous une personne qui ait utilisé l'un de ces sorts ?
– Oui, Umbelina.
– Reste-t-il encore de la joie en elle ?
– C'est une excellente question, jeune fille. Vraiment… pertinente…
Elle se fit songeuse une paire de secondes et reprit :
– L'acte impardonnable vous détruit en partie, vous ronge. Après l'avoir commis, le sorcier ou la sorcière n'est plus jamais la même personne. Hercule, sans utiliser le Legilimens auquel tu résistes avec pugnacité, je connais ta prochaine question. Les Aurors, bien sûr. Ils ne sont pas autorisés à utiliser les sorts impardonnables. Ils ont obligation de se servir de tous les artifices de la magie blanche. Cela explique pourquoi cette profession connaît un important pourcentage de pertes, de blessures graves, handicapantes. En face, les malfaisants n'ont pas peur de dépasser des limites. Le Feudeymon, par exemple. Un feu démoniaque, destructeur, mortel, qui, mal maîtrisé, peut se retourner contre son créateur. Les truands s'en servent contre la police magique.
Eugénie mit les pieds dans le plat :
– C'est vrai que notre concierge, monsieur Grossel, est un ancien Auror renvoyé ?
– Il a exercé comme Auror. Il n'a pas été renvoyé. Il a eu la sagesse de quitter son métier avant que l'irréparable ne soit commis.
– Avant de mourir ? demanda la princesse.
– Ou avant de commettre un acte noir, compléta Hercule. Même avec de la magie blanche, on peut… tuer…
– Oui, Hercule. Face au danger, face à la perte d'être aimé, un bon sorcier peut aller trop loin.
– Mais vous, Madame, que feriez-vous face à une créature sur le point de tuer la personne que vous aimez le plus au monde ?
Elle le sonda comme jamais mais sans sortilège, Hercule était un mur. Un Occlumens remarquable, comme sa mère. Doublé d'un Legilimens ? Ou son intuition s'épanouissait-elle dans des proportions dantesques ?
– Je crois que j'utiliserais un Diffindo avec toute ma force, ma rage, ma conviction pour ne lui laisser aucune chance.
Hercule cherchait la petite bête, il la trouvait. Sigrid vit que son camarade avait besoin d'un coup de main et rebondit :
– Est-ce qu'il existe des monstres qui ne peuvent être combattus, détruits définitivement ?
– Oui, Sigrid. Certains nécessitent des sorts spécifiques pour être repoussés sans pouvoir être tués.
– Comme l'Épouvantard avec le sort Riddikulus ?
– Presque. C'est un sort développé pour lui mais, bien qu'on ne sache pas à quoi elle ressemble, la bête peut sûrement être tuée. Il en existe qui sont la personnification de la mort. On ne peut pas tuer la mort. On ne peut que les repousser, car elles sont déjà mortes. Les Inferis, par exemple. Ou les Détraqueurs qui gardent la prison anglaise d'Azkaban.
– Max et Pierre nous ont affirmé qu'ils causent une douleur phénoménale, qu'ils sont cauchemardesques.
– Ils disent vrai.
– Ils se repoussent comment ?
– Avec un sortilège très complexe à produire que l'on nomme le Patronus. C'est une sorte de bouclier de lumière bénéfique sur lequel le monstre va buter. Il peut prendre une forme animale.
– Un bouclier lumineux en forme de chien ? suggéra Eugénie.
– Oui. Aucun des professeurs de Beauxbâtons n'a appris à créer un Patronus puisqu'il n'y a pas de Détraqueurs en France. Aucun sauf un. Vous devinez lequel ?
– Le professeur Mc Flurry !
– Bien vu, Eugénie. Sean est allé à Poudlard et a appris à le réaliser. Il a de la chance, car de nombreux élèves anglais échouent.
– Pourquoi est-il si difficile, Madame ? demanda Hercule.
Elle s'enfonça dans son siège et prit tout son temps pour répondre :
– Parce qu'il faut puiser au fond de soi le plus beau, le plus doux, le plus heureux de ses souvenirs. Le plus puissant, aussi. Pendant ce temps, en face de vous, vous avez un dévoreur d'âmes pressé de vous embrasser, de vous vider de toute joie, à jamais. Vous mesurez la difficulté ?
– Elle est grande, conclut Sigrid.
– Immense…
Hercule la dévisagea et vrilla ses sourcils. Le cours s'acheva sur ces mots. Les enfants récupérèrent leurs affaires et franchirent la porte. Le Belge, bon dernier, traîna, hésita, lança un ultime regard au professeur sans âge. Puis, il se ravisa et revint vers Elvira :
– Oui, Hercule ?
Elle se leva, prépara ses effets personnels, s'activa pour rejoindre la Cabane Enchantée et rentrer chez elle, à Paris. Elle pressentait une question exploitant sa vulnérabilité passagère.
– Vous savez produire un Patronus, Madame ?
– Non.
– Mais vous avez su, autrefois ?
Elle le regarda, prit ses mains et avoua, les yeux rosissant :
– Oui. On me l'a enseigné.
– C'était un bouclier d'énergie avec une forme animale ?
– Oh oui…
– Une Manticore ?
– Presque. Un scorpion.
– La queue qui frappe. Qui s'y frotte, s'y pique. La devise d'Urtica.
– Hasard ou destinée ? Hein ? fit-elle avec un brin de mystère dans la voix.
– Coïncidence, diraient mes petites cellules grises. Sauf si le Patronus prend la forme de l'animal dont nous sommes le plus proche. J'ignore quel serait le mien… Il aura fallu un drame horrible pour vous priver de votre Patronus.
– Oui.
– Un acte déchirant votre âme à jamais.
Elle hocha la tête. Il comprit à quel point la leçon du jour avait dû être un crève-cœur pour elle. Mais hier, en la voyant rire des mots de Gervais Delacour, il avait vu une lueur d'espoir.
– Je vous souhaite un bon week-end, Madame. Et… vous pouvez avoir Foi-En-Moi.
Il sortit dans la précipitation et rejoignit ses amies au restaurant. Il était affamé. Elvira resta interdite, incapable de faire un pas.
De tous les élèves passés entre ces murs, Hercule était à la fois l'un des plus prévisibles et l'un des plus ahurissants. Poli, précieux, maniéré et direct. Il avait analysé la séance et effectué des déductions efficaces, justes. Ou alors, il développait de la Legilimancie naturelle. Dans les deux cas, il était stupéfiant.
Eugénie allait et venait dans tous les sens, retournant la moindre brindille. La disparition dépassait son entendement. Le garçon les rejoignit dans l'écurie. Les deux autres filles, assises sur deux bottes de paille, regardaient Risque-Tout s'activer comme une toupie folle aux mouvements erratiques.
– Mais… que faites-vous, Eugénie ?
– Il est où, bon sang ! Il est où ?
– Quel Pucestis l'a piquée ?
– Ça fait vingt minutes qu'elle est comme ça. Elle cherche le carrosse.
– Où se trouve-t-il ?
– Si on le savait, dis-toi bien qu'on la ligoterait dessus, qu'on attellerait les Abraxans et qu'on l'enverrait faire un tour dans les airs, plaisanta Umbeijo. Apparemment, c'est devenu sa nouvelle idée fixe. Devenir la cochère de l'école.
– En plus de reporter ? Hum… Eugénie ?
– Pas le temps ! Faut que je trouve cet engin !
– D'accord, d'accord ! Nous avons compris que vous avez aimé voler et que vous ne comptez pas attendre la prochaine sortie. Mais pourquoi cette folie soudaine ? Vous voulez devenir cochère ? Parlez-en à votre référent, au directeur. Demandez s'il est possible de suivre un cours spécial.
Elle fondit sur lui en une fraction de seconde et s'exclama :
– Tu n'as pas compris ! Personne n'a compris, en fait !
– Quoi donc ?
– La fabrique Delacour. C'est LA solution.
– La solution ?
– Bien sûr ! On est le 4ᵉ ordre, pas vrai ? Tous différents, pas à notre place. Elvira est en partie responsable de cette situation, en ayant bricolé le Sondeur, en t'ayant forcé la main, en nous ayant réunis. Mais au fond, on est heureux comme ça ! Et oui, on est bien le 4ᵉ ordre. On a même un emblème, le Gerbera, avec une couleur qui colle à chacun de nous. Il nous manque quoi ? Un quartier général ! On le cherche depuis notre arrivée. Et là, c'est évident. Il faut un nouveau pavillon.
– Quoi ? firent les autres.
– Attendez, pas un bâtiment de la taille de nos habitations respectives ! Non, une cabane cachée dans un arbre de la forêt. Avec un sort d'extension.
Hercule contre-attaqua :
– Mais tout le monde la verra ! Notre quartier général doit être inconnu ou inaccessible aux yeux des élèves et des enseignants. Ces derniers connaissent l'Académie comme leur poche.
– Justement ! Tu as raison ! On part du principe que les profs savent exactement tout ce qu'il y a, y compris le coffre, les cinq sorties, les salles secrètes, le Sondeur, les sous-sols, tout. Ils savent que la forêt est une forêt, avec des arbres, sans magie, avec des créatures, magiques ou non. Ils n'ont aucune raison d'y chercher des élèves, surtout en hauteur, sur des branches, dans une cabane invisible.
– Invisible ?! dit Sigrid. Comment ?
– Je ne sais pas, mais j'ai parlé avec monsieur Delacour. Pour lui, aucun défi n'est irréalisable.
– D'accord, coupa Hercule. Votre idée est de faire construire un abri invisible par la fabrique Delacour. Mais comment faire entrer les artisans ? Sans que personne ne soit au courant, sans que personne ne voit ou n'entende ?
– On y arrive ! J'ai la solution ! On fait tout fabriquer chez Delacour, on pique le carrosse, on met deux Abraxans, je pilote le truc, on atterrit à Py, on ficelle la cabane sur le toit, on revient, un coup de Wingardium Leviosa et on la pose entre trois branches. Dans la Cabane Enchantée, on trouve tout ce qu'il faut pour la fixer. Elle devient invisible sauf pour les membres de l'Ordre Gerbera. Elle repousse tous ceux qui n'en font pas partie. Et voilà ! C'est pas mal, hein, comme plan ?
Ses camarades se dévisagèrent, les yeux sortis de leurs orbites. La Portugaise rompit le silence :
– C'est comment, le nom de l'hôpital pour sorciers ?
– Bonpied, répondit Sigrid. Ils ont une section pour le dérangement psychique.
– Mais c'est du tonnerre, je vous dis ! Monsieur Delacour accepte d'échanger avec nous par courrier. Bon… j'avoue, il doit y avoir un ou deux détails que j'ai loupés, trois fois rien.
Hercule faillit s'étouffer avec sa salive et toussa en lâchant :
– Le prix, pour commencer. C'est une construction de deux mètres de côté minimum, avec des sortilèges. Je n'ai pas de coffre avec des Gallions. Ma famille m'envoie ce qu'il faut pour les dépenses courantes et même si Père et Mère n'ont pas à se plaindre de leur situation, ils ne sont pas richissimes. Je ne veux pas m'avancer pour notre princesse héritière, qui a peut-être des économies substantielles, mais elle est comme nous tous : soumise au bon vouloir de ses parents. Pire, des Moldus qui cachent la nature de leur fille. Sigrid est… disons orpheline pour simplifier.
– Mais j'ai un tas de Gallions dans un coffre à la banque Pasdelazare.
– Certes mais accessible une fois par an, à la rentrée. De plus, le retrait doit être limité pour les enfants. Eugénie, vous, ma chère, êtes la fille de notre médicomage. Un Beauxbâtons mais pas couvert d'or, d'après ce que j'ai pu voir. Même si nous avions des fortunes, il nous serait impossible d'y accéder.
– Je confirme les dires d'Hercule, Eugénie. Mes parents ont beaucoup d'argent et font tout ce qu'ils peuvent pour me dissimuler. Je sais qu'ils ne sont pas fiers de moi. Ils ne le disent pas mais si je leur raconte un dixième de ce que je fais ici, ils vont prendre peur. Je me contente du Quidditch, des vols sur balai. Je suis sûre qu'ils caressent le fol espoir de me voir m'écraser contre la montagne. S'ils savaient que je peux les transformer en crapauds…
– Tu le peux ? fit Eugénie. Tu prends des cours particuliers avec Flamingo ?
– Je blague.
– Ah… dommage !
– Eugénie, en résumé, sans argent, ce sera voué à l'échec. Je doute que la fibre commerçante de Gervais Delacour le pousse jusqu'à consentir un crédit à quatre jeunes enfants de dix ans, remboursable à leur majorité.
– Je vais quand même lui écrire pour lui demander ! Mais sinon, j'ai une autre solution pour avoir de l'argent.
– On transplane à Pasdelazare à Paris, on se déguise en adultes, on présente des fausses baguettes et on fait un retrait, taquina Umbeijo.
Sigrid ne put se retenir de rire. La Portugaise avait capté tout le burlesque d'Eugénie. Le summum du comique fut atteint lorsque la fille du docteur répondit avec simplicité :
– Exactement !
Il leur fallut deux bonnes minutes pour évacuer leurs fous rires. Ils attirèrent l'attention des Abraxans ils se mirent à hennir d'une façon particulière, comme s'ils riaient aussi de la conversation surréaliste. Quand le calme fut revenu, Eugénie reprit ses élucubrations :
– J'ai un avantage sur vous. Je vis ici depuis ma naissance et j'ai remarqué des tas de détails. Par exemple, quand mon père a besoin de Gallions, comment fait-il ?
– Aucune idée. Il envoie un hibou à Paris ? proposa Hercule.
– Pas du tout ! Il prend le Tunnel de Transportation et je le vois revenir dans les quinze minutes.
– Quinze minutes ?! C'est insuffisant pour aller à Paris, se rendre dans le Quartier Magique, entrer chez Pasdelazare, descendre au coffre et revenir, déclama Hercule. Il faut… au moins cinquante ou soixante minutes, non ?
– C'est impossible en quinze minutes. J'ai mis beaucoup plus de temps quand j'y suis allée, affirma Sigrid.
– Alors, comment fait-il ? Hein ? Parce que les autres enseignants, ceux qui vivent à l'Académie toute l'année, comme Obscur ou Bonnelangue, c'est la même chose. Ah ah ! Un mystère que le grand enquêteur Hercule Van Betavende, CHASSEur d'honneur, va résoudre ? Je t'écoute, camarade ! Désolé si je te cause avec un peu de rudesse, c'est à force d'écouter Rosa Fuchs.
– La révolutionnaire, précisa Sigrid.
– Je ne l'aime pas, ajouta Umbeijo. Elle veut décapiter tous les nobles et redistribuer leurs richesses.
– Tu m'étonnes ! Elle est presque aussi folle que moi ! Alors, Hercule ? Comment font-ils ?
Le garçon sur la sellette activa ses petites cellules grises. Les enseignants ne pouvaient pas transplaner sur une telle distance. L'utilisation d'un Portoloin était exclue puisque leurs horaires étaient fixes. De plus, le transplanage ou le Portoloin ne résolvaient pas le problème du temps d'accès au coffre. Il existait une solution de proximité.
– La banque Pasdelazare dispose d'une succursale dans les parages.
– Pas mal, pas mal ! Supposons que tu aies raison et que la banque soit installée dans un coin caché de la gare de Transportation. L'enseignant commande un ovule dans la cabane, rejoint la gare, fait un peu de marche, passe un contrôle et atteint la banque. Disons… cinq minutes à l'aller et autant pour revenir. Ça nous en fait dix. Ça lui laisse cinq minutes pour se présenter au guichet, aller au coffre avec sa clé en compagnie d'un gobelin et…
– Ce n'est pas assez, coupa Sigrid. Il y a un réseau ferroviaire sous la banque, des aiguillages, de la marche pour atteindre le coffre. Non, ce n'est pas assez.
– Exact ! Alors, Hercule ? Tu me fais languir ou quoi ?
Elle le défiait avec l'air d'avoir la réponse, bombant le torse, sautillant, avec jubilation. Il plongea son regard dans le sien pour deviner ses pensées.
– Tutututute, comme dirait Bonnelangue ! J'ai dix ans d'entraînement en Occlumancie face à mon père, toujours à se demander ce que je prépare comme bêtise. Ça ne marche pas.
– Entendu. Ma foi, l'unique façon de gagner du temps serait qu'à la gare, un gobelin attende avec un paquet de Gallions.
– Pas mal du tout ! Bon, allez, j'abrège vos souffrances. Personne ne lit la Gazette de Paname, ici ? Ou le Cri de la Gargouille ?
– Non.
– M'étonne pas ! Moi, si je ne suis pas cochère, je veux être journaliste-reporter-enquêtrice pour un quotidien. Alors, le minimum, c'est de lire un journal. Papa est abonné aux deux journaux. Du coup, c'est comme ça que j'ai entendu parler du DAG.
– Le DAG ? Qu'est-ce que c'est ? demanda la petite brune.
– Le Distributeur Automatique de Gallions.
Ils n'en crurent pas leurs oreilles et attendirent la suite avec impatience.
– Alors, voilà comment ça marche : un sorcier va d'abord chez Pasdelazare, à Paris. Il sort cinq cents Gallions de son coffre et les confie au caissier qui note la somme sur un beau grimoire. Il revient chez lui. Quand il a besoin d'argent, il va au DAG. Il met sa baguette dans un fourreau magique, ça la reconnaît, il parle à un tube, il rentre une bourse vide, ça va à Paris en deux minutes, comme un œuf de Transportation, le Gobelin prend la somme demandée parmi les Gallions en caisse, note sur le registre, remplit la bourse et la renvoie. Durée de l'opération : cinq minutes maximum. Voilà comment tout a été ramené à quinze minutes depuis Beauxbâtons.
– Mais c'est prodigieux ! s'exclama Hercule.
– C'est français, commenta Eugénie, un brin chauvine.
– Ah…
– Ça veut aussi dire que ça n'est pas au point. Voilà de quoi on parle dans la Gazette : le gang des Yes-Wands.
L'auditoire se dévisagea, incrédule. Hercule cessa de jouer à la carpe et questionna :
– Qu'est-ce que c'est encore, ça ?
– Des petits sorciers très malins mais mal intentionnés ont créé des baguettes idiotes qui savent juste copier l'identité d'une vraie. Ils la mettent dans le fourreau et piquent les Gallions au sorcier à l'identité volée. C'est comme ça, à cause de ces escrocs, que j'ai entendu parler du DAG et de la façon dont mon père s'y prenait pour avoir son argent sans aller à Paris. Les voleurs ont trouvé plus simple de jouer aux pirates que d'affronter des sorciers pour leur ravir leurs baguettes et la fortune associée.
Le garçon fouilla dans sa mémoire.
– Nous ne sommes pas plus avancés. Je n'ai pas vu ce DAG à la gare.
– Personne ne l'a vu, Hercule, parce qu'il y a un sortilège qui le cache. Je pense même que Bourg-Enchanteur est par là. La nourriture, les plumes, les parchemins, l'encre, les objets magiques, personne ne va jusqu'à Paris pour acheter tout ça. Obscur, par exemple, elle va à Bourg-Enchanteur pour tous ses accessoires. Waldmeister ou Fordecafé, pareil. Ce village magique, je parie qu'il est juste à côté de la gare.
– Et donc ?
– Si un sortilège nous empêche de le voir et d'y accéder, nous allons faire comme les escrocs : contourner le problème.
– C'est-à-dire ?
Elle bomba le torse et reprit :
– Les Gallions arrivent de Paris jusqu'au DAG. En supposant que le tube bancaire ait été construit en ligne droite, on peut tomber dessus en creusant. On branche une copie du DAG, on met notre propre baguette, on fait un retrait et hop, le tour est joué !
– Et hop ! imita le garçon. Et nous finissons en prison.
– Ben non ! On retire NOS Gallions ! On ne vole rien. On met en place un autre DAG. C'est même une création d'emploi !
Mademoiselle Risque-tout était fière de son plan. À ses yeux, il était infaillible. À ceux de ses camarades, l'ordre Gerbera allait prendre la camisole comme symbole.
– Bon ! Faisons comme si tout ce projet, décrit par Eugénie, était réalisable et que nous n'ayons que des problèmes à résoudre, des obstacles à contourner. Que faudrait-il pour le quartier général du Gerbera ?
– Une maxime, proposa Sigrid. Tous les autres Ordres en ont une.
– C'est vrai. D'ailleurs, l'autre jour, je pensais à une phrase et elle a été prononcée par Elvira, à peu près de la même façon.
– Qu'est-ce que c'était ? Allez, ne nous fait pas attendre !
– Eugénie, tu as tourné autour du pot pour les Gallions, laisse Hercule ménager du suspense…
– « La Vérité éclatera. »
– Pas mal ! fit Umbeijo.
– En tant que future journaliste reporter enquêtrice, etc., je suis d'accord. Sigrid ?
– J'espère juste que la vérité sur ma nature n'éclatera pas trop tôt. J'aimerais terminer mes études avant. Mais je valide. Avec nous, la vérité vaut plus que le monde entier. Je trouve cette phrase plus paisible que les maximes des autres ordres. Ce sera inscrit à l'intérieur, sur un panneau de bois, éclairé par un Feu Éternel ?
– Pour nous le rappeler en toutes circonstances, ajouta Hercule.
– Et au fronton ? Des runes enchantées pour repousser les intrus. D'ailleurs, qu'est-ce qui est écrit au fronton des pavillons ? Tu as une idée, Hercule ?
– Non, Sigrid. Le professeur Piedargile affirme qu'il s'agit du nom de chaque ordre.
– Ah bon ? Mais en quelle langue ?
– Il ne l'a pas précisé.
– On ne pourra pas écrire Gerbera tant qu'on ne saura pas comment le traduire ?
– Hélas, ma chère Umbeijo.
– Pour le sortilège, vous avez des idées ? Des cornes ou une queue qui poussent ? L'intrus s'envole ? Ou alors, on l'oubliette ! Sauf qu'il paraît que ce sortilège n'est pas facile à maîtriser. On a vite fait de nettoyer toute la cervelle et de finir complètement idiot si on a trop été oublietté !
Eugénie observait ses amis comme si elle leur tendait une perche en or massif.
– Vous n'êtes pas drôles !
– Je me refuse à vous imaginer idiote, Eugénie. Je vous estime bien au-dessus de cela. Farfelue, iconoclaste, inattendue, touchante mais au grand jamais idiote. C'est la pure vérité.
– La vérité, répéta Umbeijo. Et si l'intrus était obligé de la dire pendant une journée ? Cela en découragerait plus d'un, vous ne croyez pas ?
– Oh oui ! La vérité ! Il faudra la respecter pour mériter notre attention. Toute la vérité, votre honneur !
– Cela me plaît, décida Sigrid.
– À moi aussi, ajouta Hercule. Je forcerais bien Rosier et sa bande d'adorateurs à tenter une intrusion.
Il lâcha un petit rire sardonique. Ils passèrent le reste de la journée à dessiner sur un parchemin, à débattre des pièces et des équipements contenus dans la cabane, à disserter sur la taille des œufs qu'Hercule devrait y introduire pour qu'à l'intérieur, ils aient le format de ceux d'une poule et non de ceux d'une autruche. Ils dissertèrent sur les feux de cheminée, si leur fumée serait visible ou invisible. Puis, dans la fin de l'après-midi, Eugénie subit une nouvelle crise de recherche, réclamant la loupe d'Hercule pour pister les empreintes de roues du carrosse. Elle détermina que le moyen de transport était dissimulé sous terre. Elle les fit rire en détachant un Abraxan et en essayant de le lancer sur la piste du chariot, lui répétant :
– Kssss ! Kssss ! Cherche ! Cherche ta maison ! Allez ! Ksss ! Ksss !
Sortilège 17 : l'invitée surpriseNoël approchait et Hercule était très ennuyé. Il rentrait à Bruges, la princesse portugaise rejoignait ses parents près de Lisbonne et Eugénie restait chez elle, à l'Académie. Quant à Sigrid, elle allait nulle part. Elle passait Noël sans famille, dans sa chambre, désertée les 24 et 25 décembre par sa voisine, sur ordre de son médicomage de père.
Tous se retrouveraient dès le 30 décembre pour préparer la Saint-Sylvestre. Le changement d'année était l'occasion de faire la plus belle fête entre élèves et enseignants.
Hercule cacheta ses lettres, se vêtit avec plusieurs couches de vêtements et sortit de la chambre. Il s'engouffra dans le couloir plongé dans la pénombre lorsqu'il aperçut une forme reconnaissable entre toutes, émergeant du sous-sol. Une trappe se dissimulait sous le long tapis du corridor Est et desservait les commodités.
– Orpi ?
– Bonsoir, Maître Hercule ! Comment vous portez-vous ?
– Bien, je vous remercie. Et vous, affecté à une autre tâche ?
– La neige est tombée en abondance toute la journée et Orpi a ajouté des bûches de bois pour augmenter le chauffage.
– C'est donc là-dessous que se cache le poêle qui réchauffe nos chambres ?
– C'est un très gros modèle appelé chaufferie, maître Hercule. Il suffit pour tout le pavillon.
– Un seul pour… il doit être très gros et exiger un entretien spécifique.
– Tout à fait, Monsieur. Maître.
– Appelez-moi Hercule, je vous prie.
– Orpi ne peut pas. Il n'en a pas le droit.
– Certes, mais je ne suis pas votre maître.
Orpi réfléchit, sourit et concéda :
– Monsieur Hercule.
– C'est parfait. Est-il possible de visiter cette… chaufferie ?
– Bien sûr ! Elle n'est pas reliée… Oh ! Mais qu'est-ce que j'ai dit ? !
L'elfe de maison attrapa une bûche dans son panier et se frappa la tête avec jusqu'à ce qu'elle se fracasse ! La bûche !
– Orpi ! Mais voyons ! Pourquoi vous malmener ainsi ?
– Orpi n'aurait pas dû dire cela.
– C'est entendu mais ce n'est pas une raison pour se casser du bois sur la tête ! Promettez-moi de ne pas recommencer !
– Un elfe doit se punir s'il commet une erreur.
– Plus de bûche, Orpi !
– Pourquoi, monsieur Hercule ?
– Euh… euh… parce que… en miettes, elle brûle trop vite et… coûte un supplément de Gallions ! Vous ne voulez pas ruiner l'école et risquer qu'elle soit fermée à jamais ?
– Oh non, monsieur Hercule !
– Alors, plus de bûche !
– Bien, Monsieur. Orpi promet.
– À la place, allez plonger votre tête dans la neige glacée ! Que cela vous serve de leçon !
L'enfant et l'elfe se retrouvèrent dehors. Orpi s'enfonça sa grosse tête meurtrie dans la neige, comme demandé. Hercule avait appris en cours de médicomagie que le froid anesthésiait la douleur. En résumé, il venait de le forcer à se soigner.
Satisfait, il s'éloigna en direction de la Cabane Enchantée. Ses chaussures crissaient sur la neige et il n'y avait pas un seul autre bruit. Il passa sur le pont enjambant la rivière, la main sur sa baguette, un réflexe inaltérable depuis l'attaque du Spongue.
Arrivé devant son casier, il décida de glisser vingt Noises pour les trois missives au lieu de quinze. Il y avait un gros parchemin lourd pour la famille Ollivander, le produit de leurs observations avec Sigrid. Ils attiraient l'attention du maître des baguettes sur le bois de citron vert, commun à deux personnes douées pour la voyance et le cœur en poil de Troll ainsi que le cornouiller, assez répandus chez des sorciers ayant un goût prononcé pour les rixes. Le texte s'enrichissait de nombreuses remarques pertinentes et d'interrogations.
La rédaction du second parchemin avait duré plusieurs jours : il s'adressait à monsieur Delacour. Le document détaillait la forme, la taille extérieure de leur quartier général ainsi que les aménagements intérieurs, les sortilèges, l'inscription runique étant non définie à l'heure de l'envoi. Il y avait surtout une liste de questions techniques si ahurissantes que les filles avaient misé sur une réponse pour Pâques au minimum.
Les exigences étaient extravagantes. Le garçon souhaitait un coin poulailler pour ne jamais manquer d'œufs. À cette occasion, il résolvait la problématique évoquée pendant leur débat à propos de la taille de l'œuf introduit dans une construction à sortilège d'extension. Umbeijo désirait une armoire vitrée, dédiée à ses futurs trophées. Sigrid ne voulait qu'une belle bibliothèque remplie de livres. Eugénie voulait une machine à barbe à papa, un atelier d'écriture et de reprographie enchantés ainsi qu'un toboggan pour descendre de la cabane. Les quatre ne faisaient pas l'impasse sur un poêle sans fumée pour profiter de la cabane en hiver et aussi un grand bureau, des fauteuils, une table pour grignoter et… Il était impossible de tout lister tant il y en avait.
La troisième lettre fut pour ses parents. En termes pesés et mesurés, il présentait la situation de Sigrid, abandonnée, vivant en orphelinat et contrainte de passer ses vacances à l'Académie, seule dans sa chambre. Sans oser le réclamer, il suggérait une invitation en Belgique. Il n'en avait pas parlé à la jeune fille, attendant une approbation parentale de principe avant de se lancer.
Il reprit la missive pour la famille Ollivander, la soupesa, estima que le poids valait bien dix Noises supplémentaires et quelques graines aux insectes séchés pour l'oiseau qui la prendrait en charge. Il plongea la main dans une poche de sa cape en laine chaude et prit une bonne poignée. Il avança la main dans le casier et leva la tête. Il poussa un cri de frayeur.
Un énorme rapace le fixait droit dans les yeux. Une brève seconde, il crut que c'était un camarade qui lui faisait une farce. En effet, l'oiseau était aussi grand qu'un enfant de cinq ans et ses drôles de plumes grises à bouts ronds, tout autour de la tête, donnaient l'impression qu'il portait un masque de carnaval. Le garçon ressortit les doigts du logement, sans précipitation.
Il tendit sa paume avec les graines et l'oiseau se pencha pour picorer en douceur. Hercule tremblait de peur le visiteur ailé possédait un bec long, courbe et puissant. S'il lui prenait l'envie de lui arracher un doigt, il le ferait sans difficulté. L'oiseau poussa un cri assez strident, une sorte de « Wiiii » qui provoqua le recul du garçon. Le rapace dandina sur place. Hercule ne comprit pas trop cette sarabande. Dans le doute, il se réapprovisionna en graines. La danse cessa.
Le garçon proposa un supplément de nourriture et l'oiseau l'accepta en émettant un gazouillis à mi-chemin entre un ronflement, un ronronnement de chat et une roucoulade de pigeon. Le garçon se sentit pousser des ailes, tourna son index et effleurera les plumes du cou.
Bien que les friandises aient été avalées, la bête resta en position avancée et penchée vers l'enfant. Le Belge osa ajouter le majeur à l'index pour le caresser. Puis, au bout de quelques secondes, l'oiseau recula, mit les Noises dans une minuscule besace attachée à sa patte et s'empara de la lettre pour la Grande-Bretagne. Ses serres se refermèrent sur sa cargaison et rien ne parut capable de les desserrer avant d'atteindre sa destination.
Il se servit de la longueur de la cabane pour prendre son élan et décoller en brassant l'air avec lourdeur et puissance. Hercule en fut émerveillé.
– Ça alors !
L'élève d'Urtica se tourna. C'était Jacques, son colocataire.
– Vous avez vu ?
– Oui ! C'est hallucinant, Hercule ! Inimaginable !
– Il a pris des graines dans ma main.
– C'est un véritable exploit mais as-tu reconnu sa race ?
– C'est un… hibou ?
– Pas du tout ! C'est une harpie féroce. On peut dire que tu es chanceux !
– J'avoue.
À vrai dire, il n'avait aucune idée de sa chance.
– Tu ne te rends pas compte. La harpie féroce, seule espèce de la famille Harpia, est apparentée aux aigles. Même si ce n'est pas une créature magique, elle ne vit qu'en Amérique du Sud. Il n'y en a pas en France ! Celle-ci doit provenir d'un propriétaire privé qui l'a libérée ou abandonnée. La pauvre bête aura rejoint une Poste sorcière et trouvé de la nourriture, un abri contre un travail.
– Elle ne peut pas se nourrir seule ?
– Oh si ! Dans la nature, elle attraperait des lapins, des agneaux, des chiots, des chats, toutes sortes de proies faisant son propre poids.
– Grâce à ses serres ?
– Ursula Waldmeister affirme que la pression des serres de cette variété d'aigle, est supérieure à celle de la mâchoire d'un… loup.
– Oh ! Il aurait pu…
– Mais il t'a à la bonne, Hercule. Quelle chance ! Quelle beauté ! Tu es doué avec les animaux, dis donc… J'ai entendu ta copine Sigrid dire que tu avais la cote avec les Abraxans. Je t'ai vu avec les Botrucs. C'est un don rare.
Hercule frissonna.
– Je ne suis pourtant pas tranquille.
– Alors, ce sont les créatures qui cherchent à te rassurer. Au fait ! Tu rentres chez toi pour Noël ?
– Oui.
– Je pars en Afrique avec mes parents. Noël au Kenya avec des sorciers sans baguette.
– Sans… ? Comment font-ils ?
– Je te raconterai.
Jacques lui adressa un clin d'œil et l'abandonna sur place. À discuter sans se mouvoir, le froid l'avait saisi. Il n'était pas tard et il avait le temps de faire un peu d'exploration avant d'aller dîner. Il retourna au Pavillon jaune, réprima son réflexe de se gratter en passant le fronton – souvenir de la blague de madame Bonnelangue – et tourna dans le couloir des garçons.
Il jeta un œil dans toutes les directions. Il n'y avait pas âme qui vive. Tous les élèves, sauf les trois premiers niveaux, étaient en sortie spéciale, sans plus de détails. Il souleva la longue carpette, attrapa l'anneau de métal, repoussa la trappe et posa les pieds sur les premières marches. Il prit sa baguette pour éclairer mais se ravisa : pas de sortilège hors du château. Il descendit avec prudence. Il sentit le sol couvert de graviers ronds, le même calibre que dans le coffre de l'observatoire.
Ses yeux s'habituèrent peu à peu à la luminosité ambiante, distillée par le poêle large de trois bons mètres, avec une partie de la porte vitrée.
« C'est effectivement immense et la chaleur est intense. »
Il se promena dans le sous-sol, longea les fondations en faisant le tour du propriétaire. Il était assez dépouillé et rationalisé. Le chauffage était placé au centre avec un conduit de cheminée et plusieurs conduits d'aération pour répartir la chaleur. La tuyauterie pour ramener l'eau et les canalisations pour évacuer les eaux usées était implantée à intervalles réguliers. Tous les conduits étaient regroupés au sud et concentrés dans un tube de quarante centimètres de diamètre plongeant dans le sol. Rien d'extraordinaire. Il s'enfonçait dans les égouts.
« Non, Van Betavende. C'est impossible. Les égouts sont bâtis dans les grandes villes et l'Académie est loin de toute cité. Alors, où va cette eau ? Dans une fosse sans fond ? Ou peut-être un circuit sans fin, le liquide passant dans les couches de roche sédimentaire pour être nettoyé et pompé dans la source ? Ou un sortilège, un Tergeo appliqué dans une arche enchantée ? »
La remarque de Gervais Delacour tournait en boucle dans sa tête depuis un mois. Il avait mentionné un avantage du pavillon d'Urtica sur les autres ordres. Mais la signature A.D figurait nulle part. Il n'y avait pas de partie commune, hormis ce sous-sol. Comme il n'avait pas précisé le numéro de sa chambre à monsieur Delacour, il était exclu que l'avantage soit individuel.
Si la solution n'était pas sous ses pieds, c'est qu'elle était au-dessus de sa tête : dans le toit. Or, il n'y avait pas de trappe, d'échelle pliable ou non, et encore moins d'escalier pour l'atteindre. Le mystère s'épaississait.
Il abandonna la place et remonta dans le couloir. Il le parcourut jusqu'au bout. Il s'achevait par une petite lucarne, sans poignée, ni gonds pour l'ouvrir, comme toutes les fenêtres du bâtiment. Une fois le couvre-feu passé, les écoliers devaient être confinés dans leurs quartiers.
Il remarqua alors un tout petit placard, pleine hauteur, fermé par une porte large de cinquante centimètres. Il l'ouvrit. À l'intérieur, il trouva des chiffons, du savon, un balai, un seau et une serpillière enchantée qui s'agita à sa vue, soupçonnant le début des travaux ménagers. Au fond, il découvrit deux tuyaux : l'un pour pomper l'eau, l'autre pour l'évacuer.
Il entra dans l'étroit réduit en se serrant au maximum, espérant un miracle. Il ferma la porte au cas où un déclic se produirait dans l'obscurité. À part agacer le balai et la serpillière, il n'obtint aucun résultat. Il fit glisser ses mains sur toute la surface de la petite porte, sur les arêtes et ne nota rien. Il ressortit et referma.
C'est alors qu'il remarqua la signature sur le bouton de la porte. A.D, avec la couronne. Bien au centre du bouton, sculptée à la main. C'était trop bête ! Ses petites cellules grises se refusaient à travailler.
Son ventre gargouilla. Ce fut le signal pour se rendre au réfectoire. Le ventre plein, son cerveau résoudrait ce nouveau mystère.
Abraham Piedargile, référent Lonicera, Directeur-adjoint, ami personnel d'Armand Fontebrune, était le plus vieil enseignant de l'école. Il professait son amour des runes anciennes depuis près de cent quarante années. Personne n'avait idée de sa recette pour une telle longévité, mais il se plaisait à entretenir une légende.
Chaque matin, il arrivait clopin-clopant par le Tunnel de Transportation, couinant, soufflant. Il contournait le château sous l'œil amusé des élèves en classe et se dirigeait vers la fontaine Flamel. Il sortait un vieux gobelet en bois, le remplissait d'eau, la buvait d'un trait et regagnait ensuite la salle de classe d'un pas sûr et rapide. Il arrivait à la porte à 8h04. Chaque matin.
– Les enfants, bonjour !
– Professeur, bonjour !
Il en était ainsi avec Abraham Piedargile : pour se faire comprendre de l'ancêtre, il fallait s'exprimer comme lui sinon, les mots n'arrivaient pas dans le bon ordre dans son cerveau.
– Oui, je sais. En retard comme toujours, je suis. Mais quand comme moi, plus de deux siècles vous aurez traversé, bien moins vaillant vous serez. Allons… asseyez-vous.
L'ordre d'Urtica obéit. De tous les niveaux et toutes les maisons, cette classe n'était pas la plus dissipée, si on exceptait Rosier.
– Vos devoirs sur les runes relatives aux personnages de la glaciation scandinave au bas Moyen Âge, j'ai corrigé. Très déçu par votre démarche, j'ai été. Rosier… combien d'alphabets runiques existe-t-il ?
– Beaucoup.
– Mais plus précisément ?
– Deux ?
– Un peu plus, jeune homme. Et pourquoi ?
– Je ne sais pas.
Hercule leva la main.
– Van Betavende ?
– Pour suivre les évolutions des langues au fil du temps.
– Comme nos langues modernes, figées les runes ne sont pas. En perpétuelle évolution elles sont. Plus longues seulement lorsque des temps reculés, nous parlons. À la glaciation vers 700 commise par les sorciers Vikings, le texte se réfère. L'alphabet anglo-saxon, plus tardif, dans ce cas ne peut être utilisé. Le vieux norrois trop âgé non plus ne pourrait servir. « secret » le mot rune veut dire et le nouveau futhark il fallait utiliser. FONTE Rosier a récolté.
Il fit s'envoler le parchemin jusqu'à l'intéressé, sans même effleurer sa baguette.
« Quand Max et Pierre affirment que Piedargile est le sorcier le plus redoutable, je les crois. Sortilège informulé et sans la baguette. Comme les sorciers africains mentionnés par Jacques. »
– Puisque avec Van Betavende, je viens d'échanger, de sa mention ARGENT, je peux parler. Juste deux confusions vous avez commises. À deux reprises. ᛖ et ᚱ, prononcés respectivement « e» et «œ». Mais de loin le meilleur parchemin du lot ce fut.
La peau enluminée se déposa sur sa table. Abraham poursuivit ainsi avec l'ensemble de la classe. Rosier, dans le fond de la pièce, marmonnait à qui voulait l'entendre qu'avec lui au Ministère, « Cette matière inutile et quelques autres supprimées seraient ! », parodiant le phrasé du professeur.
« Mon gars, il ne fallait pas te mélanger les crayons avec une erreur de quelques siècles. En 700, on ne pouvait pas utiliser un alphabet apparu après 900 ou 1000. C'est comme si les runes au fronton étaient en futhark. Enfin, elles le sont. Pourquoi seraient-elles en alphabet anglo-saxon ? Hein ?… »
Tout à coup, ce fut l'illumination. Les pavillons avaient été construits à partir de 1804. L'alphabet runique utilisé par les frontons pouvait être n'importe quelle version et pas nécessairement les plus anciennes. L'histoire de Beauxbâtons avait débuté en 1313. Dix ans plus tard, il y avait le premier directeur. Dès 1337 débutait la guerre avec l'Angleterre, la plus longue de l'histoire de France : 114 ans. Un conflit poussant les sorciers à transférer le château ailleurs, à le dissimuler.
Tout au long des siècles, les affrontements avec l'Angleterre n'avaient cessé de se multiplier et il avait fallu attendre la chute de Napoléon 1er pour voir enfin la paix moldue s'instaurer entre ces nations. Lors de la construction des pavillons, la menace anglaise demeurait ancrée dans les esprits depuis des générations. Il fallait s'en protéger et quelle meilleure protection magique qu'un leurre !
« L'alphabet est anglo-saxon ! »
Hercule compulsa ses leçons parcheminées et retrouvera les prononciations des runes anglo-saxonnes. Il se souvenait de chaque rune inscrite, grâce à sa mémoire photographique.
« ᚢᛏᚳ se prononce UR TIW CALC… Bon sang ! Les runes sont les noms originels, déformés par la prononciation française des trois ordres. ᚻᛁᛠ donnait HAEGL IS EAR. C'est le nom d'Aloysia ! Et ᛡᚾᚳᚱ se disait IOR NYD CEN RAD ! Lonicera… Si je suis la logique des pavillons, Gerbera devrait se traduire par ᚷᛒᚱ, GER BEORC RAD. Je le tiens ! Je pourrai envoyer le complément d'information à monsieur Delacour. Mes amies vont être ravies. »
La concentration d'Hercule fut aléatoire, partagé entre la joie de sa découverte personnelle et le cours passionnant de monsieur Piedargile. À l'issue des deux heures d'apprentissage, le garçon du 4ᵉ Ordre s'approcha du vieillard pour obtenir une validation en bonne et due forme de sa traduction.
– Professeur, j'aimerais vous poser une question.
– Plaît-il ?
– Vous poser une question, j'aimerais.
– Bien sûr, Van Betavende.
– Le référent de IOR NYD CEN RAD vous êtes ?
Il sourit, hocha la tête, satisfait.
– Utiles mes cours sont. À voir plaisir cela fait. Les mystères des runes parmi les aventures les plus passionnantes sont.
– À comprendre je commence juste.
– Les plus grands secrets et les plus puissants artefacts, les runes dissimulent. Ne pas l'oublier, vous devez.
– M'en souvenir je tâcherai. Une dernière question.
– Oui ?
– Si en runes anglo-saxonnes le mot gerbera je devais traduire.
– Je vous écoute.
– GER BEORC RAD.
– La traduction et la prononciation le plus proche seraient. Le schisme futhark et futhorc à l'esprit toujours il faut garder. Ainsi, sur cette voie, vous devez continuer, Van Betavende.
– Merci, Monsieur.
Il tenait sa confirmation. Un problème en moins !
Avant de se rendre au restaurant de l'école, Hercule fit un saut à la Cabane Enchantée. Depuis ses envois la semaine passée, il s'y rendait jusqu'à cinq fois par jour. Le courrier devenait son obsession. Une voix de fillette interrompit ses recherches.
– Tu sais quand même que monsieur Delacour va avoir besoin d'un peu de temps pour estimer la faisabilité et surtout le prix de notre cabane ?
– Sigrid ! Vous m'avez surpris. Oui, je sais que le délai sera assez long. Je…
– Mais c'est autre chose que tu attends. Je le sens.
– Euh… Eh bien…
Un cri retentit soudain. Un « Wiiii » strident. La fillette se jeta dans la neige, protégeant sa tête avec ses mains. Un monstre volant atterrit sur les casiers et freina son arrivée rapide, grâce à ses serres puissantes. Hercule reconnut la harpie féroce. Le garçon se précipita pour relever son amie.
– Il n'y a rien à craindre.
– Mais… il est énorme ! Aucun oiseau n'a cette taille ! Il va nous attaquer !
– Absolument pas.
Le rapace avait été rétribué pour son voyage, mais il attendait une récompense. Si c'était lui, le courrier venait de l'étranger et non du village de Py. Il lâcha le rouleau. Le sceau n'était pas celui de la boutique Ollivander. Hercule le ramassa, rétribua l'oiseau avec quelques graines et le caressa.
– Waouh ! Tu arrives à le toucher !
– Jacques, mon voisin de chambrée, me dit que j'ai un don avec les animaux alors qu'ils me terrorisent la plupart du temps. C'est illogique.
– Tu crois que je pourrais…
Elle approcha de sa tête mais la harpie claqua du bec avec une telle force qu'il ne put y avoir méprise.
– Ah non… impossible. Elle n'aime que toi. Décidément…
– Quoi ?
– Non, rien. Juste que… parfois, j'ai la sensation d'être une ombre, de peiner à devenir visible. C'est… l'Autre qui guette.
– Sigrid, si je pouvais vous aider…
– Tu en fais déjà beaucoup. Dis… ton volatile n'a pas l'air de vouloir repartir.
– En effet.
La harpie ne réclamait ni friandises, ni caresses.
– Oh mais oui !
Il prit cinq Noises, les glissa dans le petit sac et tendit une lettre minuscule roulée et ficelée.
– Pour Delacour, à Py. Vas-y !
Il prit le rouleau et décolla avec ce dégagement patent de puissance.
– Les runes pour le fronton. J'ai trouvé.
Il lui narra les circonstances de sa découverte et la validation par le professeur de runes anciennes. Il lui avoua n'avoir reçu qu'une mention ARGENT à son devoir, aveu auquel elle ne répondit rien.
– Vous ne parlez jamais de vos résultats, Sigrid.
– Parce qu'il y a plus intéressant à faire, comme prendre connaissance de cette lettre.
Elle s'en sortait par une pirouette. Sigrid et son sens du sacrifice pour les autres.
En réalité, les notes de la jeune fille égalaient ou dépassaient celles d'Hercule, la plupart du temps. C'était une élève exceptionnelle, brillante, appréciée des professeurs. Tous auraient aimé l'enrôler dans leurs clubs respectifs, mais elle ne s'impliquait que dans le 4ᵉ Ordre, pour Hercule. Elle lui vouait une admiration sans borne. Eugénie savait que sa colocataire était douée, intelligente et que son travail atteignait des sommets. Sigrid lui avait fait jurer de ne pas l'ébruiter, sans donner de raison. Risque-tout avait accepté.
– Alors ?
– Une lettre de mes parents. Enfin !
– De bonnes nouvelles ?
Il la parcourut en diagonale et soupira.
– Oui. Vous êtes cordialement invitée à Bruges pour passer Noël avec nous.
Elle tomba à genoux dans la neige, en s'exclamant :
– Quoi ? Tu as… demandé à ce que… je vienne ?
– Oui. J'attendais leur réponse avec impatience. Alors, Sigrid ?
À cet instant, Eugénie et Umbeijo sortirent du château, à la recherche du duo manquant. Elles tombèrent en pleine scène des deux camarades, en drôle de posture. C'est le sourire jusqu'aux oreilles qu'elles vinrent à leur rencontre.
L'heure de se séparer pour les vacances sonnait. Tout le monde était invité à se rendre à la Cabane Enchantée pour rejoindre la gare de Bourg-Enchanteur. C'était la cohue « à la française », un joyeux bazar bien embouteillé mais organisé. Hercule abandonna ses camarades quelques minutes, le temps d'aller vérifier une dernière fois le courrier dans son casier. Il eut un coup au cœur en découvrant un rouleau avec le cachet en forme d'arbre surmonté de la couronne à trois pointes.
« Eurêka ! »
Il retourna dans la file d'attente.
– Tu l'as reçue ? Ouvre-la ! Vite !
Eugénie, non partante, venue assister aux embrassades, était la plus impatiente. Umbeijo se rapprocha pour écouter le garçon lire la missive.
– Alors ?
Hercule décacheta le rouleau, s'écarta des autres élèves et lut à voix basse, pour ses amies.
– Chers membres de l'Ordre Gerbera,
L'entame leur fit chaud au cœur. Monsieur Delacour avait de la considération pour eux. Ou une sacrée fibre commerçante !
– C'est avec une très grande joie que j'ai pris connaissance de vos demandes très précises. J'ai saisi le sens et l'importance de votre démarche. D'abord, sachez que la partie magique de vos exigences est réalisable, à savoir : le rapport intérieur par rapport aux dimensions extérieures est correct. Le sortilège d'invisibilité sera réalisé avec un vernis dont les pigments ont été enrichis de poils de Demiguise. Il résistera de nombreuses années avant de perdre son efficacité. Le chauffage ne pourra être accompli par cheminée car effectivement, comme vous le craigniez, la fumée sera visible. Mais nous soignerons l'isolation et un foyer central à Feu Éternel assurera une température suffisante. Le fronton pourra être ensorcelé avec le sortilège de Vérité. Au passage, je le trouve très judicieux et amusant. Le prix qui est indiqué au bas de ce courrier n'inclut que les boiseries, mobiliers, literies, éclairages et le succédané de chauffage. Le principe du toboggan, s'il est réalisable, sera enchanté de manière à pouvoir se parer de marches pour la montée et devenir lisse pour la descente.
– C'est génial ! se réjouit Eugénie.
– Le toboggan magique pourrait se replier, s'escamoter grâce à une formule à déterminer.
– Waouh ! s'exclama Umbeijo.
– Vous disposerez des fauteuils, des lits pour vous reposer, mais il n'y aura pas d'évacuation des eaux, ni les commodités inhérentes à une véritable habitation en bois. Vous devez être conscients qu'il s'agit d'une cabane et non d'un pavillon. L'ensemble, hors livraison, installation et fixation dans l'arbre, hors élagage et aménagement de l'arbre, coûtera 850 Gallions. Notre construction bénéficie d'une garantie contre les défauts et les vis cachés durant dix ans, ce qui va au-delà de votre scolarité à l'Académie. Conscient de la somme représentée pour des enfants, je suis prêt à revoir le prix si des équipements vous semblent superflus. Avec toute ma considération et mon amitié. Longue vie à Gerbera.
Gervais Delacour.
Le directeur avait collé une fleur de gerbera de couleur jaune au bas du document.
– 850 Gallions, se désola Hercule. Mes parents m'ont attribué 20 Gallions pour les frais de scolarité de l'année entiers.
– J'en ai encore moins car mon père paye à ma place, ajouta Eugénie.
– Je dois pouvoir récolter 20 ou 30 Gallions à Noël et à mon anniversaire, le 22 janvier.
– Vous êtes né le jour de la Saint-Vincent ? Vous aussi ?
– C'est une blague, là ?
– Non… moi aussi !
– Tous les quatre ?! C'est insensé !
– Autant que le prix de la commande, lâcha Eugénie. À part un miracle, un gain inespéré à un jeu, je ne vois pas trop comment faire.
– Voir… et si Obscur avait prédit une bonne fortune ? suggéra Umbeijo. On redescend au coffre de l'observatoire, on regarde toutes les prédictions futures et on est fixé !
– Ma chère, la fréquentation assidue de notre amie Eugénie, semble générer des idées farfelues dans votre esprit.
– J'ai une mauvaise influence, c'est bien connu ! Il ne fallait pas m'intégrer au groupe ! Dis, Sigrid, tu es bien silencieuse.
Ils se retournèrent tous vers elle.
– Que vous arrive-t-il, Sigrid ?
– Sûrement l'appréhension de faire la connaissance de tes parents.
– Tout ira bien. Ne vous faites pas de mouron.
– D'accord.
– Bon, alors, on met mes plans à exécution ? On creuse dans le tube ? Nous n'avons pas la somme.
– Je l'ai, avoua Sigrid. Le coffre à Pasdelazare. Il contient bien plus qu'il n'en faut. Il y a des objets en or, en argent, en platine, des bijoux, des pierres précieuses.
– C'est la fortune des ascendants… de l'Autre ?
– Je le suppose. Ce qui est étrange, c'est que le rejet de mes parents ne cadre pas avec cette fortune à disposition.
– Cela provient d'une autre branche de votre famille ? D'un oncle d'Amérique ? Un bienfaiteur.
– Je ne vois pas d'autres explications.
– En tous les cas, moi, je refuse que tu payes tout, Sigrid ! Je tiens à régler ma part, même si je dois faire tourner mon père en Abraxan pour obtenir un quart de la somme.
– Nous y tenons tous. D'autant que tes exigences dans le quartier général sont les plus minimes de toutes, Sigrid, souligna Umbeijo.
– C'est moi qui en ai demandé le plus. Je devrais payer davantage.
La file d'attente diminuait et ils approchaient de la porte de la Cabane Enchantée.
– Bon. Décidez-vous ! Le Portoloin international pour Bruges est prévu à 19h00. Nous disposons d'un créneau de deux heures pour aller à la banque et retirer l'argent.
– Ma chère, comment espérer vous transporter 850 Gallions ? Nous ne disposons pas de bourse extensible et allégée. Si mes calculs sont exacts et ils le sont toujours, 850 Gallions d'or pèsent à peu près sept kilos. Le plus délicat sera de transporter cette somme encombrante, même répartie dans nos deux valises. La ramener à Beauxbâtons, y trouver un lieu sûr, jusqu'au paiement de monsieur Delacour, à réception ou à livraison de notre commande, ne sera pas simple.
– C'est logique, dit Sigrid.
Hercule frissonna. Il adorait quand Sigrid intégrait le mot « logique » dans une phrase.
– Nous allons à la banque, nous mettons la somme en caisse et c'est monsieur Delacour qui récupérera l'argent au DAG.
– C'est brillant, Sigrid.
– Parfait, ajouta Umbeijo. Nous te rembourserons dès que nous recevrons le moindre argent.
– Voilà !
– Vous oubliez un détail : il faut la baguette de Sigrid pour le retrait. Vous comptez la dupliquer ou l'envoyer par hibou ?
Eugénie réalisa ce qu'elle venait de dire. Les autres hochèrent la tête.
– Oh bazar ! Vous devenez aussi fous que moi ! À bientôt !
Ce fut enfin le tour du trio d'entrer dans l'ovule de transportation. Les élèves sanglèrent leurs bagages et s'attachèrent à leurs sièges. Une minute plus tard, après un ultime salut de l'héritière de Beauxbâtons, les enfants disparaissaient dans le tube. Sigrid tremblait.
L'échange avait été bref mais fructueux, aboutissant à une décision rapide du tandem. Il était impératif de retirer l'argent du coffre et de le placer en disponibilité à la caisse de Pasdelazare. C'était un préalable incontournable. Ensuite, à eux de voir comment faire pour que la fabrique Delacour récupère les pièces.
Afin de ne prendre aucun risque, seuls les 850 Gallions seraient décaissés. Ainsi, un éventuel pirate ne pourrait voler davantage et une fois l'argent encaissé par la fabrique, les escrocs n'auraient plus une Noise à détourner.
Sigrid connaissait un peu Paris puisqu'elle y avait vécu quelque temps, en fuite ou à l'orphelinat. Arrivés au Ministère de la Magie, ils demandèrent le chemin pour rejoindre la surface. Ils émergèrent rue de Furstemberg, un peu perdus.
Sigrid questionna un Moldu sur l'usage du Métropolitain pour rejoindre Montmartre et le monsieur, un vieil homme avec une drôle de moustache relevée jusqu'au nez, leur indiqua l'entrée la plus proche. Il leur expliqua que l'arrêt Barbès-Rochechouart les mettrait à moins de mille mètres de la Butte Montmartre. Ils avaient de la chance de n'avoir aucun changement à effectuer, grâce à la jonction Châtelet-Raspail achevée en 1910.
Le garçon demanda si un Gallion d'or serait suffisant pour régler l'aller et le retour pour deux personnes. Le Moldu ouvrit de grands yeux et éclata de rire :
– Petit, avec ta pièce, tu peux voyager des années.
– Oh ! Et avec une pièce d'argent ?
– C'est bien trop. Tu n'as pas de plus petite monnaie ? Du cuivre ?
– Si. C'est du bronze.
Il proposait des Noises.
– Que dirais-tu d'un échange ? Je prends quatre de tes petites pièces et je t'offre les quatre billets de métro.
– Entendu, Monsieur.
Ils firent du troc avec la satisfaction partagée d'avoir fait une bonne affaire. Grâce au sens de l'orientation de la fillette, ils trouvèrent la station, prirent la rame dans le bon sens, descendirent à Barbès et trouvèrent la bonne direction, une fois la sortie repérée. Hercule se laissa guider, vouant une confiance aveugle en son amie.
Ils atteignirent leur destination sans souci : la statue marquant l'entrée de la Place Cachée. Ils firent attention à ce que personne ne les remarque et se glissèrent sous la jupe de la statue. Le quartier magique apparut enfin.
– Je suis venu il y a peu de temps, mais j'ai tout de même du mal à me rappeler de ma visite. J'ai gardé un souvenir plus net de mon voyage sur le Chemin de Traverse, à Londres.
– Je pense que Ollivander t'aura marqué bien davantage que Cosme Acajor.
– Assurément. Et la banque ?
– Par là.
Il la suivit en traînant sa valise pour la semaine de vacances. Ils croisèrent la librairie Magilliard et le fabricant de baguettes chez qui aucun des deux n'avait fait affaire. Ils stoppèrent au pied d'une bâtisse en pierres jaunâtres, aux six colonnes minérales taillées à la serpe, torsadées et aux trois marches de surélévation.
– C'est ici.
– C'est aussi imposant que Gringott's.
Ils passèrent le portail gigantesque. L'intérieur était dans la démesure Art Déco, fait de métal et de verre, avec une myriade de coupoles jointes les unes aux autres. Le bâtiment entier était conçu sur le même dessin architectural et les guichets, répartis tout autour, formaient presque un cercle parfait, si on exceptait l'entrée de la bâtisse.
Les enfants obliquèrent sur la gauche et choisirent un guichetier libre à l'allure pas trop effrayante. La fillette mena la conversation.
Le gobelin, un dénommé Tromdur, réclama sa baguette comme préalable à toute transaction. Il pâlit lorsqu'un fourreau magique lui indiqua l'identité de son interlocutrice. Le véritable nom, Flamel, s'était inscrit en lettres de feu au-dessus de son guichet. Sigrid avait exhibé une clé de coffre, le 237 et exprimé le souhait d'aller faire un retrait.
Le banquier lui avait rappelé que les mineurs n'étaient pas autorisés à emporter plus de cent pièces d'or. Elle avait rétorqué qu'elle souhaitait mettre 850 Gallions en caisse pour disponibilité ultérieure. Le gobelin l'avait alors avertie que l'accès aux rares DAG répartis sur le territoire, était réservé aux sorciers de 14 ans et plus. Elle avait répondu qu'elle connaissait la règle et qu'un adulte, de confiance, effectuerait le retrait.
Face à l'air suspicieux et condescendant du gobelin, Hercule était intervenu et avait cru bon d'ajouter :
– Toujours pas de mesures pour sécuriser les DAG et contrer le gang des Yes-Wands ?
Le caissier s'était renfrogné, confirmant l'absence de résultats dans la lutte contre les truands. Le garçon avait insisté pour accompagner son amie et s'était présenté comme son garde du corps. N'avait-il pas combattu un Spongue et jugulé, quelques secondes seulement, un Obscurus ?
Ils avaient abandonné leurs bagages à la consigne de la banque et emprunté le tunnel ferroviaire menant au coffre. À plus de quinze reprises, ils avaient changé de voie et à chaque changement, cinq embranchements s'étaient présentés. Le wagonnet avait aussi fait des haltes pour s'élever ou descendre et changer de niveau. Tout était conçu pour perdre d'éventuels criminels, à jamais, dans un dédale de tunnels.
Ils stoppèrent dans l'allée des coffres après dix minutes de voyage mouvementé. Ils descendirent et poursuivirent à pied jusqu'au coffre 237. Le gobelin repartit aussitôt après les avoir guidés.
Deux minutes plus tard, une autre créature apparut. Elle s'empara d'une clé précise parmi la centaine de sésames pendant à son ceinturon. Elle réclama la clé de Sigrid, sans un mot, l'assembla avec la sienne et introduisit le tout dans la serrure. Le gobelin tendit une besace vide et leur signifia qu'elle servirait à faire le plein de monnaie. Il ne souriait pas et ne parlait pas comme s'il était muet.
La porte s'ouvrit avec lenteur et Hercule découvrit des montagnes d'or, d'une hauteur et d'une quantité inimaginables. Il n'était pas certain que Père, à la banque moldue où il travaillait, ait déjà eu l'occasion d'assister à un pareil spectacle. Il écarta le tissu du sac enchanté et laissa la fillette effectuer le remplissage par paquets de dix pièces. La tâche fut rapide.
La jeune fille prit quelques Gallions supplémentaires. Un quart d'heure plus tard, ils étaient remontés, avaient effectué le dépôt en caisse et étaient sur le chemin du retour. Il ne restait qu'à prier qu'aucune grève surprise et nul incident technique ne vienne perturber le retour au Ministère de la Magie. À 19h00 précises, le Portoloin, une cafetière turque, les emportait à Bruges.
Sortilège 18 : un Noël heureuxSigrid croisa le regard bienveillant, lumineux des parents Van Betavende et elle sut que son séjour se passerait bien. La famille était intrigante dans le sens où, bien que les deux branches soient issues d'une longue lignée de sorciers, elle était intégrée dans le monde moldu. Pourtant, au quotidien, dans leur manoir, la magie était partout. Détail amusant : Louis et Gertha tutoyaient leur enfant et il les vouvoyait en retour. Le garçon faisait de même avec l'elfe de maison, Orby, copie conforme d'Orpi, de Beauxbâtons.
Après le dîner où les conversations avaient tourné autour de l'école, des enseignants, de leurs résultats et de leurs préférences, les enfants avaient été autorisés à demeurer au petit salon pour une discussion moins alambiquée.
Louis y était allé franco de port :
– Gertha, ma chérie, sais-tu que nous recevons une invitée issue d'une famille illustre ?
– Je ne connais pas la famille Vlaamel.
– Je ne parle pas de ce nom de famille.
Les deux enfants avaient pâli.
– Je vois que notre fils est aussi au courant.
– Monsieur… déglutit la jeune fille.
– Pas de panique, jeune demoiselle. Je t'explique : je suis Legilimens.
– Legili… ? s'étonna Hercule.
– Un authentique, sans besoin de baguette. N'aie crainte, ton secret sera bien gardé avec moi. Le sorcier qui m'arrachera mes pensées, n'est pas né. Oui, mon fils. C'est ainsi que j'ai pu réussir dans la banque moldue. La lecture des intentions des puissants de ce monde est un bel avantage dont je tire parti au quotidien.
– Mais… vous avez toujours eu du mal à me cerner, Père. Ce qui signifie…
– Que, comme ta mère, tu as des talents pour l'Occlumancie. Je rajouterai que ton intuition développée s'appuie, en partie, sur mon héritage. Je disais donc que mademoiselle, je comprends tout à fait votre… problématique de cohabitation. J'imagine vos craintes. Venir ici, la nouveauté, la perte de vos repères. Je loue aussi l'amitié que mon fils vous témoigne. Vos exploits et tes tribulations m'ont touché et rendu fier. Tu montres du courage, Elvira de Bazincourt ne tarit pas d'éloges sur toi et tes amies. Elle se félicite d'avoir… intercédé auprès de nous… et… manipulé le Sondeur ! Elle a fait ça ? Usage de faux, en prime ! Tu te rends compte, Gertha ? Ton amie a fait fort pour recruter Hercule chez Urtica !
– Pourquoi a-t-elle fait tout ceci ?
– Parce que… oh… Sigrid sait fermer son esprit.
– Monsieur, s'il vous plaît…
– Promis, j'arrête. C'est Elvira qui vous apprend ça ? C'est au programme de première année ?
– Père, elle s'implique bien au-delà du programme attendu. Nous dépensons beaucoup d'énergie pour lui donner satisfaction.
Il fixa les enfants une brève seconde et stoppa.
– J'ai promis. Je veux juste savoir une chose : Hercule, as-tu toujours en tête l'idée de devenir enquêteur ?
– Auror-Enquêteur, Père. J'ai d'ailleurs deux excellents camarades en CHASSE-Magus.
– Je vois. Et toi, Sigrid ? As-tu une idée sur ton avenir ?
– Pour l'instant ?
– Oui.
– Suivre Hercule dans toutes ses aventures.
Louis applaudit la réponse et lui fit un clin d'œil. Orby apporta des chocolats belges, des truffes au cacao et du café pas trop serré. Il fit le service sous les visages détendus et complices de la famille.
Une heure plus tard, les enfants durent aller se coucher. La journée du lendemain serait consacrée aux courses de Noël, à la visite du marché artisanal et à une balade sur les canaux, si l'envahisseur allemand faisait preuve de souplesse.
Avant de rejoindre la chambre qui lui avait été préparée, Sigrid confia à son camarade :
– Tes parents sont adorables. Tu sais, ils ont eu raison de te forcer à venir à l'Académie. C'est la meilleure décision qu'ils ont prise pour toi.
En son for intérieur, elle se dit que grâce à eux, elle avait pu rencontrer un des plus fascinants garçons qu'elle connaisse.
Une fois dans le lit moelleux, elle s'endormit très vite. Elle passa l'une des nuits les plus paisibles de son existence.
L'inconvénient des moments heureux, c'est qu'ils ont une propension certaine à défiler plus vite que les cauchemardesques, voués à s'éterniser. La semaine s'écoula avec un taux de remplissage similaire à l'agenda de Beauxbâtons. Sigrid raffola du marché artisanal sur lequel elle fut tentée à maintes reprises.
Louis accepta de lui échanger quelques Gallions contre des francs belges et elle put gâter ses hôtes en retour. Lorsque Gertha lui dit de ne pas dépenser tout son argent, Louis rasséréna sa femme en lui conseillant de laisser faire. Les dépenses aidaient la fillette à se sentir normale.
Le soir du 24 décembre, le réveillon se passa à quatre, concocté et servi par Orby. Sigrid mesura le talent de l'elfe et admit que Hercule avait eu droit à une éducation culinaire de haut niveau. Plus le temps avait passé, plus elle avait vu ses hôtes comme une vraie famille et Hercule comme un jumeau.
Le 25 décembre, plus d'une trentaine de cousins, cousines, oncles, tantes, parents avaient transplané dans le manoir pour un repas de Noël épique. La journée avait vite pris des airs de tourbillon étourdissant. Le jeune garçon venait aux nouvelles, toujours aux petits soins.
Sigrid fut emballée par l'oncle Waldo, le frère aîné de Gertha. Waldo Birken Mertens était, selon ses dires, un aventurier, explorateur, exportateur d'artisanat magique et d'antiquités. Selon sa sœur, c'était un soixantenaire pilleur de tombeaux, un bonimenteur, un affabulateur, doué pour déjouer les pièges magiques, détrousser les concurrents et l'idole inspiratrice de générations de sorciers.
Hercule aimait Waldo qui lui rendait bien. Cependant, il lui prédisait un avenir funeste. Le garçon ne parlait jamais des siens à Beauxbâtons et surtout pas de Waldo qui avait été en compétition avec les parents de Casper Van Kriedt, à maintes reprises.
Waldo était un puits de science. Tout au long de la journée, il partagea ses connaissances avec son neveu et sa camarade singulière et si intelligente. Vers 17h00, les invités quittèrent le manoir en transplanant.
Le soir du 29 décembre, Sigrid s'apprêtait à passer sa dernière nuitée à Bruges et elle peinait à se faire à cette idée. Ces huit jours avaient le goût de l'apaisement intérieur.
Elle venait de se mettre au lit lorsqu'on frappa à la porte. C'était Gertha qui lui apportait une tasse de chocolat chaud.
– Je peux ?
– Bien sûr, Madame.
Elle posa le cacao sur la table de nuit et s'assit sur le bord du lit :
– J'espère que tu as aimé ton séjour à Bruges, en dépit du contexte guerrier.
– J'ai adoré, Madame.
– Nous avons beaucoup apprécié ta présence. Louis m'a expliqué pour ton… souci. C'est très courageux.
– Ça l'est aussi de la part de votre fils. Ma nature n'est pas simple à gérer. L'Autre… en moi… est dangereuse et je ne permettrai jamais qu'elle fasse du mal à qui que ce soit. Encore moins à votre fils. Jamais.
Elle avait lancé cette affirmation avec une rage consommée.
– J'ai confiance en toi, Sigrid. Je voulais que tu saches que tu es la bienvenue chez les Van Betavende. Je voudrais que tu prennes également ceci.
Elle tendit une petite bourse avec une peau assez rêche.
– Qu'est-ce que c'est ?
– La part d'Hercule. Ne lui en parle pas.
– La part ?
– Mon mari, le Legilimens, est un véritable Jackalope mental. Très rapide. La cabane… tu vois ce dont je parle ?
– Oh…
– Mais pas un mot à qui que ce soit et surtout pas notre fils. Nous souhaitons que Hercule donne le meilleur de lui pour honorer ses dettes. Il est devenu plus autonome, plus protecteur. Grâce à toi, à vos amies. J'espère vous réunir tous, un jour. Les membres du quatuor. Ce serait fantastique de connaître toutes les belles personnes qui font de notre enfant, un être encore meilleur que le merveilleux garçon qu'il était déjà.
– Je leur vanterai les mérites de votre famille.
– Sans oublier l'oncle Waldo ?
– Je ne risque pas de l'oublier, même avec le plus puissant sortilège.
Gertha rit aux éclats. Waldo laissait toujours un souvenir impérissable.
– Passe une bonne nuit.
– Vous aussi, Madame.
Elle quitta la chambre sur la pointe des pieds. Sigrid se tourna vers son oreiller et ne put réprimer ses larmes, submergée par la joie. Elle ouvrit ses yeux troublés et mémorisa chaque détail de la chambre, la vision de Gertha au bout du lit, attentionnée, les décorations scintillantes, les Feux Éternels multicolores, les cadeaux de Noël, la montagne de chocolats. Si un jour elle apprenait à réaliser un Patronus, ce serait sans doute en pensant à ce moment le plus heureux.
Elle s'enfonça sous la couette et l'édredon, ferma les yeux et se laissa gagner par le sommeil.
Vers 11h00, dans une ruelle sombre et désertée de Bruges, à quelques mètres du canal, une poubelle ébréchée dans laquelle nul Belge oserait jeter ses déchets, apparut. La famille approcha du container en fer forgé et s'adonna à d'ultimes embrassades. Gertha étreignit son fils et Sigrid à l'identique, avec le même élan. Elle leur recommanda d'être bien sages, de ne pas faire de bêtises – elle ignorait la nature profonde d'Eugénie –, de bien travailler pour leurs examens de fin d'année qui arriveraient trop vite, selon ses dires et ses souvenirs. Louis serra la main de son fils avec une chaleur peu coutumière. Il se pencha vers lui et murmura :
– Je suis vraiment fier de toi, fils. Comme jamais.
Puis, Louis ouvrit ses bras et donna une franche accolade à Sigrid :
– Reviens-nous vite, jeune fille !
Le Portoloin se mit à vibrer.
– Il est l'heure !
Hercule et sa camarade empoignèrent leur valise d'une main, la poubelle de l'autre. Tout leur environnement se mit à tournoyer à vive allure. Les paysages défilèrent, des plaines, des fleuves, des collines explosées, des tranchées, des bruits de la mitraille, des canons lourds, un mille-pattes cracheur de ferraille, de nouveaux cours d'eau, des villes compactées, la Tour Eiffel, la Seine, le sous-sol et le dôme art déco du Ministère de la Magie. Ce fut le terminus. Hercule ramassa le bagage de son amie, perturbée par le Portoloin et les visions cauchemardesques de l'Est de la France.
– Pas trop secouée ?
– Un peu. J'ai préféré le voyage à l'aller, de nuit. Tu as vu ces atrocités ?
– Oui. La guerre moldue est ignoble. Il y a déjà eu plus de quatre millions de morts. Mais la fin du conflit est proche.
– Comment le sais-tu ?
– Vous avez vu la chose de fer, rampante ?
– Oui.
– Ils appellent cette machine un « tank ». Elle n'en est qu'à ses débuts. Elle va écraser les Allemands en franchissant les tranchées. Après, les aéroplanes lâcheront des bombes sur les résistants. Il n'y aura pas de pause dans leur course. Les monstres de métal seront toujours plus puissants. Toujours.
– Expliqué comme cela, on dirait que le monde disparaîtra un jour.
– C'est une logique imparable, Sigrid. Désolé pour cet instant de cynisme et de lucidité. Venez, allons à la gare de Transportation.
Chemin faisant, la jeune fille ne put s'empêcher de revenir sur les nombreuses discussions de la semaine.
– Est-ce que tu crois que l'issue de la guerre moldue est décrite dans la cachette aux prophéties ?
– Tout dépend si madame Obscur est capable ou non de se concentrer sur un sujet donné.
– Rappelle-toi le défi d'Eugénie. Les visions l'ont concernée. Obscur sait faire. Cela vaudrait le coup de vérifier dans la travée des événements à venir s'il y a une ou plusieurs fioles datées en 1918. Je la crois incapable d'être passée à côté de ce sujet.
– La guerre vous angoisse, Sigrid.
– Oui. Je voudrais que ces envahisseurs quittent la France et la Belgique.
– J'aimerais aussi que les vainqueurs n'humilient pas les vaincus. Sans quoi, ces derniers se vengeront.
Après avoir passé les contrôles de baguettes, ils dévalèrent une cinquantaine de marches et empruntèrent un couloir menant à la gare. Ils attendirent qu'un ovule et un employé de la Régie Admirable de Transportation Pulsatile soient libres et que le sorcier les invite à prendre place à bord. Les vacances augmentaient le trafic habituel. L'homme en cape RATP les fit monter à bord d'une capsule de trente places. Ils étaient les seuls enfants.
Le voyage serait plus long, car le module était d'une taille et d'un poids plus conséquents. De plus, les sorciers ressemblaient beaucoup aux Moldus à la période de Noël : leurs agapes leur coûtaient quelques kilos supplémentaires. Les enfants n'osèrent pas échanger de paroles durant le voyage, à cause de la proximité des autres passagers. Néanmoins, le sourire de Sigrid ne la quittait plus alors que depuis la rentrée, une certaine mélancolie s'accrochait désespérément à ses traits.
À l'arrivée à la gare internationale de Bourg-Madame, ils aperçurent quelques élèves en provenance de différents pays. Tous convergeaient vers la cabine dévolue à l'Académie.
N'ayant pas eu l'occasion de passer par le nœud des tubes, Hercule adressa un signe discret à sa camarade. Elle comprit aussitôt où il voulait en venir. Ils déambulèrent dans l'immense place souterraine, comme s'ils cherchaient leur chemin mais en réalité, ils procédèrent à un repérage en règle des lieux. Il n'y avait que des tubes, des quais à tubes et des consoles. Au centre, un kiosque à journaux, un vendeur de sandwichs et la billetterie incarnaient les trois seuls commerces.
Tout à coup, Sigrid repéra une anomalie.
– Hercule, est-ce que tu as compté les quais et les tubes ?
– Oui. J'en ai comptabilisés 75.
– Et les consoles ?
– J'imagine qu'elles sont aussi… non… il en manque cinq !
– Il y a un sortilège d'illusion sur cinq tubes. Faisons un tour supplémentaire et éliminons ceux d'où nous voyons débarquer des passagers.
Ils continuèrent le manège durant une bonne vingtaine de minutes jusqu'à ce qu'un homme de la RATP remarque leur tour en rond. L'employé les aborda sans ambage avec un accent très local :
– Alors, les gamingues, vous z'êtes perdueuhs ?
– Oh oui, Monsieur, chouina Sigrid, les larmes aux yeux.
– On ne sait plus comment retourner à notre école.
– Vous z'allez à Beauxbâtongue ?
– Oui, Monsieur.
– Eh bé c'est là, le numéro vintetrois.
– Oh merci Monsieur, vous nous sauvez !
– De riengue, les petitous !
Cette fois, le duo fut forcé de se cantonner au quai indiqué. Ils chuchotèrent :
– Mes félicitations pour vos talents d'actrice ! Je n'avais pas imaginé de telles capacités.
– Merci, Hercule. Tu réussis à éliminer des quais ?
– Oui, une grande quantité.
– J'ai remarqué que certaines parois transparentes n'ont pas de reflets normaux et ne décomposent pas la lumière.
– L'illusion.
– Tu sais quoi ? Maintenant que j'y repense… Regarde !
Elle se tourna vers la place souterraine et pointa du doigt :
– Il y a le 15, ensuite… le 28… hum… le 46 là-bas et le 63. Tu vois ce que cela donne ?
– Oh… bien vu, Sigrid ! Quatre points opposés, comme les quatre points cardinaux. Comme autant d'entrées au-dessus ou au-dessous. Comme les sorties du métropolitain.
– Brillant, mon ami ! Les quatre accès à Bourg-Enchanteur ou au village de Bourg-Madame ? Hum… Non, j'ai déjà la réponse. Chaque fois qu'il y a passage des Moldus aux sorciers, c'est par une voie unique, la plus discrète possible. En toute logique…
– … nous avons la cité de Bourg-Enchanteur sous nos yeux. Et le kiosque avec ses viennoiseries et sa billetterie, au centre de la gare ? N'est-il pas étrange qu'il dispose d'un imposant conduit de cheminée ?
– C'est la sortie vers l'extérieur. Personne ne l'emprunte. Bourg-Madame est un tout petit village de moins de quatre cents habitants. Je te parie que pas un seul sorcier y habite et encore moins un enseignant. Du coup, emprunter ce chemin, c'est se faire « gauler » à coup sûr, comme dirait Eugénie.
– Assurément. La foule de passants est une meilleure alliée pour se dissimuler. Vous réfléchissez déjà au moyen d'accès à l'argent en caisse, je me trompe ?
– On ne peut rien te cacher.
Elle souriait enfin et cela lui allait à ravir. Ils s'introduisirent dans le transport garni d'une flopée d'élèves. Une fois sécurisés, ils ressentirent un pop, suivi d'une accélération et d'un bruit de succion.
– J'espère qu'Eugénie ne s'est pas trop ennuyée, dit la jeune fille.
– Je pense que si c'est le cas, nous l'apprendrons deux fois plutôt qu'une ! répondit-il en tapant dans sa main en signe de pari scellé.
L'arrivée se fit en douceur. Une fois hors de la Cabane Enchantée, ils furent à deux doigts de consulter un Occulimage.
L'Académie était une féerie pour les yeux. Le jardin plongé sous la neige était parsemé d'étoiles scintillantes. Pas un buisson n'en manquait, comme s'ils avaient fleuri avec de la lumière multicolore. Les façades du château avaient été glacées et les fins interstices d'air laissés dans la glace se gorgeaient de lumière alimentée par des Feux Éternels. Un panache de vapeur ou de fumée avait été figé par un puissant Aquaglaciem au-dessus de la cheminée principale, donnant à la bâtisse des airs de comète de Halley revenue visiter la Terre bien plus tôt que prévu.
Pour entrer par la porte principale, il fallait désormais contourner un énorme sapin haut de vingt mètres, surgi de nulle part et couvert de boules de verre artisanales, de personnages de plumes et de bois, de serpentins de tissus moirés et de stalactites de verre ou de glace. L'Académie avait fait les choses en grand pour celles et ceux qui ne rentraient pas dans leur foyer pour les vacances de Noël.
Les enfants se dirigèrent vers les pavillons et se séparèrent juste après le pont. Sigrid se rendit à sa chambre, toujours avec cette appréhension impossible à chasser lorsqu'elle franchissait le fronton d'Aloysia. Elle tourna la clé dans la porte du numéro 7 et fut assaillie dès son entrée. Eugénie se jeta dans ses bras en hurlant et en trépignant, folle de joie :
– Ma copine ! Enfin !
– Je t'ai manquée à ce point-là ?
– Car-ré-ment ! Sans toi, c'était d'un ennui mortel.
– Vraiment ? Mais tout le domaine est magnifique, décoré !
– Ah ça… oui, c'est toujours très beau ! Grâce à Ursula Waldmeister. Elle adore Noël et elle en fait des tonnes. Et encore, tu n'as pas vu l'intérieur du château ! Il y a des sculptures de glace partout et elles ne fondent pas, même quand tu poses un Feu Éternel dessus. Je sais, j'ai déjà essayé.
– Attends deux secondes… je pose mes affaires au pied du lit.
Elle se défit de sa valise et se dévêtit. Puis, elle ouvrit son sac et en sortit une grosse boîte de chocolats belges.
– C'est pour toi !
– Oh merci ! Mais je n'ai rien…
– Ce n'est pas grave. Ton père ne t'a pas sortie de l'Académie ? Pour voir des décorations ?
– Non. Euh… je vais être comme je suis, d'accord ? Tu sais, directe, tout ça. Ça ne risque pas de faire sortir l'Autre ?
– Non. Dis-moi.
– Mon père déteste Noël par-dessus tout, les fêtes de fin d'année en général. Il n'y a pas eu de réveillon, de cadeaux, tous ces trucs. Il n'y en a jamais. Tes chocolats, c'est mon seul cadeau.
– Je crois que Hercule t'en a achetés.
Le visage d'Eugénie devint grave. Une expression faciale rare. Elle bredouilla :
– C'est… vrai ? C'est… c'est pas une blague ? J'ai… j'ai mon premier Noël.
– Tu sais, Eugénie, c'est un peu pareil pour moi. C'est ma première fête.
– C'était comment ? Les parents d'Hercule ? Bruges ? Le voyage, tout, dis-moi tous les détails !
– C'était juste… génial. Ses parents sont adorables. Son père est un authentique Legilimens et sa mère une pure Occlumens. Leur elfe de maison est un vrai cordon bleu. Sa famille, il y a vraiment quelques phénomènes à connaître. Bruges est une ville magnifique, mais il y a des occupants allemands partout, ce n'est pas facile pour les Moldus. Ah ! Nouvelle extraordinaire, j'ai dormi comme un bébé.
– Tu n'as pas fait de cauchemars ? Tu n'as pas poussé de cris ? Pas de crise de somnambulisme ?
– Rien du tout. Là-bas, j'étais heureuse. Tu sais, sa mère espère nous rencontrer toutes les trois parce que nous rendons son fils heureux.
Au lieu de se réjouir, Eugénie eut l'air abattu.
– Mon père ne me laissera jamais partir.
– Pourquoi ? Il a peur que tu fasses des bêtises ?
– Ouais, genre un incident diplomatique international, une deuxième guerre mondiale avant que la première ne soit achevée.
– Mais pourquoi il agit comme ça ? Pourquoi il déteste Noël ? Il sait qu'il n'aurait pas à batailler tout le temps s'il te laissait un peu d'air ?
– Il a toujours été comme ça, tyrannique, protecteur mais à l'extrême. Depuis la mort de ma mère.
– Tu avais quel âge ?
– Trois ans. Je n'ai aucun souvenir. C'est vide dans ma tête et dans mon cœur. Elle est morte le 24 décembre 1910.
Sans s'en rendre compte, Eugénie ouvrit la boîte de chocolats. Elle enfourna une praline et s'exclama :
– Qu'est-ce que c'est bon ! Huuummmm…
– Je suis désolée pour ta mère. Mange si ça peut te consoler.
– Ben tu sais, pas de souvenir, pas de douleur. Mais pour mon père, c'est dur. Il paraît qu'il était fou d'elle. Il ne s'en est jamais remis. Il est parti à la guerre avec les Moldus je crois qu'il cherchait à mourir.
– Oh…
– Ma mère était enseignante ici, à Beauxbâtons. Elle apprenait la métamorphose.
– Et comment…
Sigrid n'osait demander, par peur de découvrir un drame analogue au sien.
– Comment elle est morte ?
– Assassinée. Le sortilège de la mort. Elle était partie à Bourg-Enchanteur faire les courses de Noël et elle a été tuée dans l'ovule de retour. Le coupable n'a jamais été retrouvé. Mon père a été dévasté. Il a tout essayé, même la plonger dans la fontaine Flamel. Cela n'a servi à rien. Le pire, c'est qu'elle fêtait son anniversaire ce jour-là.
Sigrid prit Eugénie par l'épaule et lui susurra simplement :
– Dire que je te raconte à quel point je me suis sentie en famille avec Hercule. C'est mal venu.
– Non. Dis-moi comment il a été avec toi.
– Il agit comme un frère, toujours gentil. Hercule, quoi, tu sais !
– Oui… Hercule reste Hercule, fit Risque-tout, songeuse.
– Tu sais quoi ? Il vouvoie toute sa famille, y compris ses parents et même leur elfe de maison. Il est incroyable, par moments. Tout à l'heure, il a parlé de la guerre mondiale. Il m'a presque fichu la trouille.
– Comment ça ?
– Je me demande si son intuition, sa capacité à déterminer le futur le plus probable grâce aux détails, n'en fait pas une sorte de concurrent d'Obscur.
– À ce point-là ?
– Oui. D'ailleurs, je crois que nous devrions retourner au coffre de l'observatoire et trouver la prophétie la plus lointaine.
– Je peux reprendre un chocolat ?
– Mais ils sont à toi, Eugénie !
– Ah oui !
Sigrid éclata de rire, car sa camarade disposait d'un potentiel comique qu'elle ne soupçonnait même pas. Pourtant, sa réflexion était touchante, triste même. Sigrid n'avait pas connu de joies familiales parce qu'elle avait commis, en tant que l'Autre, des atrocités empêchant toute vie normale. Mais Eugénie ne méritait pas de payer sa joie, son énergie, pour un crime dont elle n'était pas responsable, ni même le témoin. Alfred Beauxbâtons était injuste avec elle et désormais, elle bataillerait pour soustraire son amie à la férule du Père. Sinon, un jour, il y aurait explosion et elle n'oubliait pas les caractéristiques volcaniques de la baguette de la fillette. Elle connaissait ça par cœur, la colère contenue.
– Ça me donne faim, tes chocolats !
– Il est presque midi. On va retrouver Hercule et Umbeijo.
– Elle n'est pas encore là.
– Elle ne devait pas rentrer ce matin ?
– Si. Mais elle n'est pas là. Comprends pas.
– Viens !
Les deux fillettes se couvrirent, se chaussèrent et sortirent. Elles se rendirent au Pavillon bleu, pas trop près et interviewèrent les entrants et surtout les sortants. Valentine Clairdelune montra le bout de sa frimousse blonde aux traits fins, au nez pointu, lui conférant une petite tête de renard espiègle.
– Joyeux Noël à vous deux ! s'exclama-t-elle, guillerette.
– Merci. À toi aussi. Est-ce que Umbelina est arrivée ?
– Non, pas encore. Je l'attends avec impatience, car elle m'a assuré que ma tenue bohémienne ne conviendrait pas pour le bal du 31. Elle a tenu à me prêter une robe. Je ne comprends pas pourquoi elle s'est montrée aussi insistante. J'ai vu le déroulé de la soirée du 31 et ma tunique de diseuse de bonne aventure est très remarquée.
– Ah… et si tu as eu la soirée en voyance, tu as peut-être vu quand notre amie arrivait ?
– C'est amusant car maintenant que vous en parlez, je ne la voyais pas dans mon rêve éveillé. Pourtant, je suis sûr d'avoir ri assez fort. Un élève m'avait raconté une blague très drôle à propos de votre comparse Hercule, disant qu'il irait au bal accompagné de sa baguette, car l'identité de sa cavalière serait le seul mystère qu'il ne résoudrait pas.
Elle les planta sur ces belles paroles dont, à priori, elle ne mesurait pas la portée. Elle se mit à gambader dans la neige et à faire des bonds de cabris. Au-dessus de sa tête, des images lumineuses se formèrent sans même qu'elle ne s'en rende compte. Il y avait un hémicycle, des tas de personnages assis tout autour et une seule personne isolée, au pied des gradins.
– Hum…
Les filles se retournèrent. C'était leur ami.
– Hercule !
Eugénie se jeta sur lui et le serra contre elle. Il ne sut que faire de cet élan, de ce débordement d'affection et resta les bras ballants, avant de finir par tapoter sur l'épaule de sa consœur de l'ordre Gerbera. Lorsqu'il finit par la décoller de sa personne, il ne put masquer son trouble. Sigrid lui demanda :
– Tu as tout entendu ?
– Une partie. J'ignorais que le bal du 31 décembre impliquait une cavalière en plus du smoking de circonstances. Voilà un épineux problème ! Cependant, l'absence d'Umbeijo me semble plus inquiétante.
– Je pensais que tout le monde se retrouvait le 30 décembre. Je me suis trompée ?
– Non, Sigrid. Peut-être a-t-elle rencontré quelques difficultés avec le Tunnel de Transportation à Lisbonne ?
Eugénie joua les troubles fêtes :
– J'ai vu Joao et Linda, les jumeaux de 3ᵉ année. Ils sont arrivés ce matin. Joachim Alonzo, en 4ᵉ année Lonicera, aussi. Étrange, non ?
– Tâchons de ne pas nous alarmer, conseilla Hercule. Avez-vous passé un bon Noël, Eugénie ?
– On parle d'autre chose ! dirent les filles en même temps.
– D'accord… alors, parlons de la mission bancaire.
– Mais oui ! Est-ce que vous avez réussi ? Alors ?!
– Ce fut un franc succès, grâce à Sigrid qui a piloté les opérations d'une main de maîtresse.
– Et grâce à Hercule qui a impressionné le gobelin qui voulait jouer les petits malins. L'argent est désormais en caisse.
– Il ne reste plus qu'à trouver un moyen de le retirer et de le donner à monsieur Delacour.
– J'ai réfléchi pendant cette longue semaine d'ennui. J'ai un plan ! avoua Eugénie.
Les autres se mirent à transpirer à grosses gouttes, générant des stalactites sur leurs fronts.
En cette fin d'année 1917, le Portugal comptait un peu moins de six millions d'habitants. Le pays n'abritait pas d'école de magie, car les effectifs scolaires sorciers du pays n'en justifiaient pas la création. De plus, dans cet état républicain aux traditions religieuses ancrées, les familles de sorciers enseignaient souvent elles-mêmes à leur progéniture et ne se fiaient à quiconque, par peur d'ostracisme. Les élèves portugais de l'académie française étaient, pour la plupart, comme Umbeijo, issus de familles moldues trop heureuses de dissimuler leur fardeau en l'expédiant loin des yeux de leurs voisins. Dans ce pays, il n'existait pas de village ou de quartier sorcier les Lusitaniens coexistaient en secret avec leurs compatriotes moldus. Un embryon de Ministère de la Magie, sis dans un réseau de caves sous l'ambassade du Royaume-Uni, comptait trois services et employait une cinquantaine de personnes. Il assurait la fonction de police avec douze Aurors, de justice et de service à tout faire, notamment à effacer la mémoire.
Le Portugal interdisait la possession de créature magique, y compris des elfes de maison, afin de limiter les risques d'interférence avec le monde moldu. L'usage de balai était proscrit, les cheminées n'étaient pas connectées sauf deux exemplaires au Ministère dont la maintenance était assurée par des techniciens français. Pour la même raison – l'absence de département des transports –, les Portoloins internationaux se faisaient rares, vétustes et peu fiables. Les sorciers préféraient, quand ils le maîtrisaient, le transplanage. L'essentiel de la population se répartissait entre Lisbonne, Porto et dans une moindre mesure, Coimbra.
En résumé, la condition de sorcier au Portugal n'était pas une sinécure.
Umbeijo avait été accompagnée jusqu'au quartier d'Alcantara, au dépôt des tramways. Seule, elle s'était rendue dans la gare, avait rejoint les toilettes, était entrée dans la cabine toujours en dérangement, avait tiré le cordon de la chasse, ce qui avait fait pivoter le siège et la plomberie sur 180 degrés. Elle avait dévalé les marches d'un escalier dont la noirceur était à peine rompue par deux Feux Éternels espacés d'une trentaine de mètres. L'endroit ressemblait au pire des quartiers malfamés et s'enfonçait à cinquante mètres sous terre. Elle avait atteint un quai minuscule avec un tube de verre capable d'accueillir des ovules de quatre places, au maximum. Un homme ronflait, avachi sur une chaise, à côté de la console à un emplacement et une clé.
Bourg-Enchanteur était l'unique destination possible.
– Monsieur ? avait-elle dit en secouant le bonhomme.
– Moui ? Hum… Désolé ! Tu veux aller où ?
– Euh…
– Suis-je bête ! C'est évident, bien sûr !
Il avait enfoncé la clé et l'avait tournée pour appeler un transport. À l'instant où il avait voulu entamer la discussion avec la fillette, deux hommes en capes noires, cagoulés, étaient apparus, avaient saisi la princesse par l'épaule et avaient transplané devant l'employé médusé.
Aussi insensé que cela puisse paraître, à 1300 kilomètres de la capitale portugaise, un événement incroyable se jouait : le plan d'Eugénie n'était pas farfelu. Pire, il était réaliste, même s'il reposait en partie sur de la magie inconnue, non maîtrisée, et incluait une portion de chance. Après le repas, réfugiés chez le Sondeur, plus chaleureux que les écuries, les trois enfants s'étaient assurés que personne ne s'était dissimulé dans l'un des trois isoloirs pour les espionner. La place sécurisée, Eugénie avait exposé le fruit de ses réflexions.
– En se quittant la semaine dernière, on a dit qu'il faudrait envoyer la baguette de Sigrid à monsieur Delacour pour effectuer le retrait. C'est ce que nous allons faire !
– Mais comment fera-t-elle ? Tout le monde remarquera l'absence de son outil.
– Sauf si elle possède une copie parfaite.
– Les fabricants ne réalisent jamais deux fois le même objet magique. J'ai posé la question à mon ami anglais Garrick, à propos du travail de son père. Il a confirmé ce point. Même si c'était le cas, comme il s'agit d'un héritage lointain, son créateur est sûrement mort depuis longtemps.
– Nous allons créer une copie par magie, grâce au sortilège appelé Gemino.
– Ma chère Eugénie, vous n'ignorez pas que le Gemino possède une limitation : il ne copie pas la magie.
– C'est vrai ! On va copier la baguette de Sigrid, on expédie la vraie un jeudi soir à monsieur Delacour en le priant de faire le retrait dès le lendemain, de la retourner pour le vendredi soir au maximum et elle est à nouveau en possession de son outil pour le club de duel le samedi matin.
– Pourquoi cela doit-il avoir lieu un vendredi ?
– Je crois deviner, Hercule. Nous n'avons aucun cours nécessitant une baguette, ce jour de la semaine. L'entreprise Delacour, tout comme le service des Gobelins au D.A.G, fonctionne en semaine, pas le week-end. Je n'ai qu'à montrer la copie le vendredi si on me la demande. Honnêtement, c'est un bon plan.
– Que se passera-t-il si ce jour-là, vous devez utiliser votre baguette ?
– Je suivrai Sigrid comme son ombre et j'exécuterai les sorts à sa place, proposa Eugénie. Ça va marcher, faites-moi confiance !
La petite aux cheveux bouclés sautillait sur place, bouillant d'impatience, les yeux brillant d'excitation.
– C'est d'accord pour moi, acheva Sigrid.
– J'en suis aussi, décida Hercule.
Tel un kangourou australien, l'héritière de Beauxbâtons sauta dans tous les recoins de la salle, au comble de la joie. Quand elle fut enfin rassasiée, elle revint vers ses deux complices avec une question.
– Qui s'occupe de la duplication ?
– Je m'en charge. De nous quatre, je suis la seule à m'en être sortie avec les sortilèges enseignés par Elvira. La transformation des morceaux de bois en objet. Le Gemino, surtout sur un objet déjà en bois, ça ressemble quand même pas mal à la métamorphose. Si je n'y arrive pas, nous essaierons tous. L'un de nous quatre y parviendra.
– À ce propos, toujours pas d'Umbeijo. Je suis inquiet. Si elle avait eu un empêchement, elle aurait envoyé un hibou.
– Nous devrions aller voir le directeur, proposa Sigrid.
– Oui ! Il m'a à la bonne, Armand. Il va m'écouter.
Le trio décida de décamper. Hercule fut le dernier à quitter les lieux lorsqu'il crut percevoir une voix fluette, haut perchée, presque comme un pépiement d'oiseau. Il tendit l'oreille et pensa avoir été victime d'une hallucination auditive. Il referma la porte sans entendre un battement d'ailes.
Sortilège 19 : la guerre éclair
La princesse n'avait jamais transplané de sa vie et elle détesta la sensation procurée par le déplacement magique, le retournement d'estomac patent, la sensation de déséquilibre induite, la perte des repères visuels. Ces soucis furent mineurs, comparés à sa situation. Les deux individus qui l'avaient kidnappée sur le quai de transportation, avec ses bagages, venaient de l'abandonner, enferrée à un lourd siège de bois au pied d'un hémicycle. Les quelques gradins de la pièce étaient juste éclairés par trois Feux Éternels à la peine. Les visages des sorciers présents sur les bancs de cette assemblée étaient plongés dans la pénombre. La fillette ne distinguait rien, à part des silhouettes, toutes masculines.
Un homme se leva. Sa tenue était aussi sombre que celle de ses ravisseurs.
– Vous êtes Umbelina Belmira Isaura Josefina Mascarenhas de Laranjeira ?
– Oui. Qu'est-ce que vous me voulez ? Où est-ce que je suis ?
La panique la gagnait, à juste titre.
– Taisez-vous !
La voix cassante était teintée de cruauté.
– Le Ministère a relevé vos très nombreuses infractions au secret absolu sur la magie. Vous êtes accusée d'avoir utilisé les sortilèges de lévitation, de découpe, de lumière devant des Moldus, en violation de l'article sur l'usage des sortilèges avant 17 ans.
– C'étaient mes parents !
– Le lien de parenté n'excuse pas l'usage avant l'âge légal.
– Ils voulaient savoir ce que j'apprenais en échange des Gallions versés pour ma scolarité.
– Ce n'est pas une justification. C'est illégal.
– Je leur ai dit que je n'avais pas le droit. Ils n'ont rien voulu entendre et m'ont menacé de me jeter dehors si je ne leur montrais pas.
– Niez-vous les faits ?
– Non mais…
– C'est parfait ! En conséquence, ce tribunal vous condamne à trente jours d'emprisonnement.
– Mais…
– Taisez-vous !
L'homme agita sa baguette et provoqua des explosions assourdissantes, comme si un marteau s'écrasait sur de la nitroglycérine moldue.
– Afin que cet incident ne se reproduise pas, vos parents seront oubliettés par nos services jusqu'à ce que toute trace de votre existence soit effacée de leur mémoire ! Vous serez replacée dans une famille sorcière de notre choix jusqu'à votre majorité !
Elle fut libérée de ses entraves mais saisie pour être conduite dans une cellule attenante au tribunal. Sa valise et sa baguette lui furent confisquées et mises sous séquestre. L'affaire n'avait pas duré plus de cinq minutes.
Armand Fontebrune était un grand directeur de Beauxbâtons, très apprécié des élèves et aimé des enseignants. À part sa phobie des spectres, véritable lubie, il avait peu de défauts. Il prenait toujours les meilleures décisions, les plus efficaces, en fonction des éléments à sa disposition. Toutefois, il ne pouvait pas déclencher un branle-bas de combat sur la base de l'intuition de trois enfants inquiets de l'absence d'un camarade. Les vacances de Noël n'étaient pas terminées et les cours ne reprenaient officiellement que le lundi 7 janvier. Les parents de la fillette étaient souverains à plus d'un titre en la matière et pouvaient décider que leur fille passerait la nouvelle année à la maison au lieu de retourner à l'école pour le bal. Il n'allait pas risquer de froisser une famille pour des broutilles.
Campé derrière son bureau de style Napoléon III et de la décoration ad hoc, il n'en démordait pas. Hercule tira la manche d'Eugénie et lui signifia qu'il était vain de poursuivre dans cette voie. Les enfants saluèrent le directeur et s'éclipsèrent. Eugénie enragea :
– On ne va pas abandonner comme ça ! Il n'a rien écouté ! Elle doit revenir aujourd'hui. Ses parents l'avaient affirmé dans une lettre.
– Nous le savons, Eugénie. Elle nous l'a confirmé à tous les trois et pas seulement. J'ai un horrible pressentiment et je ne sais pas quoi faire de cette sensation nouvelle.
– Moi aussi.
– Essayez de trouver Agathe Bonnelangue et Valentine Clairdelune. La professeure pour de l'aide et Valentine pour qu'elle nous éclaire sur sa drôle de vision en forme de Patronus, qu'elle a eue tout à l'heure. Je suis certain que Valentine a vu une chose horrible concernant Umbeijo. Et… aussi illogique que cela soit… c'est comme si je ressentais…
– Sa souffrance, compléta Sigrid.
– Oui. Quant à moi, je vais poster un message pour Elvira. J'espère qu'elle réagira plus vite que notre directeur.
Les trois complices se séparèrent. Le garçon se rendit au Pavillon jaune, grimpa dans l'armoire, s'installa à son bureau, prit une plume, de l'encre et un rouleau vierge. Il écrivit en toute hâte :
« Cher Professeur,
Je ne me permettrais pas de vous déranger si je n'étais pas pris d'une irrépressible angoisse. Notre amie portugaise n'est pas arrivée à l'école ce matin, comme prévu. Le directeur ne semble pas alarmé. Mais, sans pouvoir trouver d'explication rationnelle, je sens que mon amie est en danger, qu'elle souffre dans son âme. Je ne sais pas comment justifier cette perception illogique mais c'est un fait. D'autres élèves sont arrivés du Portugal donc le problème ne vient pas du transport. Umbelina n'a qu'une parole et elle a promis de revenir ce matin. Elle n'a pas envoyé de hibou pour nous avertir d'un retard et, depuis les événements qui nous ont affectés, nous veillons tous les quatre les uns sur les autres, faisons attention à ce que les quatre restent ensemble. S'il vous plaît, Professeur ! Aidez-nous !
Hercule van B. »
Il souffla sur le parchemin pour sécher l'encre, le roula et le cacheta. Il prit dix Noises au cas où Elvira soit partie à l'étranger, il sortit du pavillon en trombe, baguette en main, comme si un danger les menaçait tous et qu'un ennemi avait entamé les hostilités en s'en prenant à la princesse en premier. Il franchit le pont et se dirigea vers la Cabane Enchantée.
En déposant missive et argent, il était assuré que l'envoi aurait lieu dans l'heure. À moins que le service des hiboux postaux ne soit allégé pour les congés ou au contraire, débordé par les envois de vœux et des étrennes pour la nouvelle année ! Il tourna à l'angle de la bâtisse en bois et déboula près des casiers. Elle était là !
– Toi ! C'est… incroyable ! Comment ? Tu es Legilimens ?
La harpie féroce était juchée sur le faîtage des boîtes postales, avec ces drôles de plumes lui donnant un air masqué, sa haute stature et son envergure démesurée. Il prit une poignée de graines aux insectes séchés et lui tendit en expliquant :
– C'est pour Elvira de Bazincourt. Je ne sais pas où elle se trouve. À Paris, chez elle ou ailleurs, je l'ignore. Je t'en supplie ! Trouve-la !
Il glissa l'argent dans la besace, tendit le rouleau et la laissa s'envoler, poussant son cri strident et puissant. Contrairement à ce que le garçon attendait, le rapace mit le cap au sud-ouest, comme s'il plongeait en direction du Portugal. Avait-il compris qu'il devait aller au secours d'Umbeijo ?
Perplexe, le garçon regagna le château et chercha ses amies. Il les trouva en pleine discussion avec Agathe, dans la bibliothèque. Elle était plus sensible et plus à l'écoute que le directeur.
– Ah Hercule ! Ces jeunes filles m'ont expliqué votre inquiétude. Hélas ! Je ne peux pas faire grand-chose à mon niveau. Si le directeur n'est pas disposé à contacter les autorités, je ne peux pas le court-circuiter. Néanmoins, je partage votre sentiment. Je ne connais pas votre camarade aussi bien que vous, mais elle semble une élève sérieuse et engagée. Wilfried Laflèche la dépeint comme déterminée. Je vous ai moi-même conseillé de ne pas vous séparer de vos amies, j'aurais du mal à redire sur votre attitude. Il faudrait prévenir son référent qui est aussi Directeur-adjoint. Il aura plus d'influence.
– J'ai envoyé un hibou à la professeure de Bazincourt.
– Excellente initiative ! Abraham Piedargile l'a convaincue de l'accompagner pour des vacances instructives au Portugal, à Fatima. Il y aurait eu des phénomènes étranges dans une grotte à la fin de cette année. Je pense qu'Abraham y soupçonne l'existence de concentration magique. Elvira a accepté son invitation.
– Ah…
– Écoutez, les enfants… je crains que nous ne puissions en faire davantage. Le directeur Fontebrune est souverain dans son établissement. Rien ne pourrait le faire changer d'avis sauf peut-être une prédiction avérée de Claire à ce sujet. Je sais que votre camarade Valentine Clairdelune est très douée, mais on ne croira pas une enfant de dix ans. Un professeur, par contre…
– Où se trouve madame Obscur ? demanda Hercule.
– Je l'ignore, mon garçon. Claire ne s'est pas montrée depuis le début des vacances. Ça n'est guère dans ses habitudes, d'ailleurs. Même si nous la trouvons, rien n'indique qu'elle sera dans de bonnes dispositions pour réaliser une prédiction à la demande.
– Mais elle pourrait en avoir déjà réalisée une ?
– Oui, bien sûr, Sigrid. Mais dans ce cas, si elle était assez explicite, elle nous en aurait fait part.
– Et si elle était trop sibylline ?
– Eh bien, j'imagine qu'elle aura été stockée dans une fiole, dans un endroit secret. Si je le connaissais, je vérifierais sans attendre.
– Madame, Professeur… euh… il va falloir que nous allions nous préparer pour demain et… échanger nos cadeaux et… attendre un courrier de retour.
– Oui, oui ! Faites donc ! Tenez-moi au courant, je resterai à la bibliothèque.
– Merci, Professeur !
Les trois enfants quittèrent l'antre de Théophile, enfilèrent le couloir et stoppèrent près du Sondeur.
– Vous pensez à ce que je pense ? s'exclama Eugénie, les yeux pétillants.
– Le coffre de l'observatoire. Il faut y aller dès maintenant. La plupart des élèves sont dans les pavillons ou dans le jardin, à faire des batailles de boules de neige. Obscur n'est pas là et il n'y a aucun cours. On ne retrouvera pas une pareille occasion !
– En avant ! mugit l'héritière de Beauxbâtons.
Sigrid secoua sa chevelure et murmura :
– Tu es sûr qu'elle n'est pas à l'origine de la fin du monde ?
Le garçon esquissa un sourire, bien qu'il se sente de plus en plus angoissé.
Le trio n'en croyait pas ses yeux. La première et unique visite de la cave secrète de Claire Obscur datait de deux mois seulement et un meuble avec six étagères avait été ajouté pour accueillir plus de deux cents nouvelles prédictions enfermées dans des fioles, des tubes à essai bouchonnés, tous les récipients de verre qui avaient pu servir à emprisonner les prophéties.
La sémillante cinquantenaire rousse n'était plus qu'un corps brûlé par le froid depuis ces dernières semaines. Sa peau avait tellement souffert qu'il était possible qu'elle ait été hospitalisée à Bonpied, l'Institut Médical pour sorciers. La recherche ne fut pas aisée, car le classement chronologique n'avait pas été accompli pour les derniers dépôts. Le meuble avait été bricolé en toute hâte et les prédictions avaient été déposées dessus sans précaution. Même l'étiquetage, d'ordinaire soigneux avait été réalisé à la va-vite, avec des coulures d'encre mal séchée. Mais, à trois, les recherches allaient bon train.
Eugénie rompit le silence :
– Vous ne trouvez pas ça curieux que madame Bonnelangue nous ait presque suggéré de venir ici ?
– J'avoue que j'ai eu le sentiment qu'elle connaissait cette cave ou qu'elle savait que nous la connaissions. Hercule ? Tu en penses quoi ?
– Que les coïncidences, ça n'existe pas. Rappelez-vous sur qui nous étions tombés après la première visite du coffre !
– Elle ! Vous croyez qu'elle stocke les fioles ?
– Je ne crois pas, Eugénie, sinon elle aurait fait ce que j'ai fait : trouver une raison pour interrompre la conversation et venir vérifier par moi-même.
– Elle est Legilimens ? Comme… tu sais ?
– Je ne le pense pas. J'ai une autre théorie pour notre chère Agathe. J'attends ces prochains jours une information venant de la famille Ollivander.
– Sa baguette ? Eh bien quoi ? Vas-y ! Dis-nous ! s'excita la petite frisée remuante.
– Vous souvenez-vous de sa composition, Sigrid ?
– Pas du tout. Rafraîchis-nous la mémoire.
– De l'olivier, un bois plein de noblesse, de poésie. Mais surtout, un cœur en poil de Demiguise. Comme la compagne de Valentine Clairdelune. Le Demiguise, une créature capable de dissimulation et de prédiction d'un avenir immédiat. Cela collerait avec des intuitions qu'elle peut avoir.
– Moi, depuis qu'elle nous a joué un sale tour, je m'en méfie ! En plus, quelqu'un qui soutient mordicus que les mots s'écrivent d'une seule façon, je trouve ça très suspect ! C'est vrai, quoi ! C'est pas normal ! C'est pas sain !
– Je l'ai !
Sigrid exhiba une fiole où le code 19171230 était griffonné. Elle la déboucha et la plongea dans la bassine d'eau. Elle tira sa baguette, pointa la surface liquide et déclama :
– Aquaglaciem !
L'eau croupie blanchit. La fumerolle s'évanouit et se transforma en lettres gravées. Eugénie les décrypta :
– « Deux fois le Vif sera encerclé, deux fois ses ailes seront brisées, deux fois les règles seront bafouées et deux fois la victoire sera arrachée. » Euh… c'est clair comme du jus de Bayours ! J'espérais une déclaration directe, comme « Eugénie va se casser la clavicule trois fois en faisant une nouvelle bêtise ! ». Rien !
– Attendez… le vif, ça pourrait être notre amie.
– À cause du Quidditch ?
– Oui, Sigrid. Une symbolique pour notre camarade vive comme l'éclair sur un balai. Si je comprends comment fonctionnent ces énigmes, celle-ci comporte quatre étapes. L'encerclement ou la capture, la défaite pour les ailes du Vif brisé, un retournement de situation et une victoire à l'arrachée.
– Elle va s'en sortir ?
– Je le crois, Eugénie. Ce qui est troublant, c'est la répétition à l'intérieur du texte. Claire Obscur a insisté sur le doublement de chaque événement.
– Un rebondissement ? Une autre tentative d'agression ? Ou alors notre amie aurait un jumeau ou une jumelle ?
– Qui sait…
– Finite Incantatem. Désolée, mais il y a autre chose que nous devons vérifier.
Elle prit la fiole vide, la remplit avec la fumée et en versa une autre à la place. Elle congela l'eau en agitant sa baguette. Ils se penchèrent au-dessus de la glace mais aucun message ne fit son apparition.
Ce fut la voix de Claire Obscur qui parla :
– Feras-tu ? Oh… fuira, misant Alégégira.
Le trio d'élèves se dévisagea, incrédule. Non seulement c'était abscons mais voilà que cette prophétie n'était pas écrite !
– Alors là, je donne ma langue au Fléreur ! Pourquoi ce n'est pas écrit ?
– Aucune idée, avoua Hercule. Et vous, Sigrid ?
– Pas mieux. Je n'ai absolument rien compris et je ne saurais même pas le retranscrire. Nous n'avons aucun mot compréhensible, à part feras-tu et fuira. Alégégira ou Algégira, on n'entend pas bien la nuance, cela ne correspond à rien. Le verbe gésir ne se conjugue pas au futur donc la ville d'Alger n'est pas concernée.
– Il n'y a pas une ville espagnole qui s'appelle Algégira ou Alégégira ?
– Non, Eugénie. C'est Algésiras. Vous n'êtes pas loin.
– C'est très ressemblant. C'est peut-être fait exprès ?
– Possible…
– Nous n'avons qu'une seule certitude : c'est la prophétie avec la date d'exécution la plus lointaine.
– Le code est 20610728. Le 28 juillet 2061.
– Nous serons tous décédés, c'est une certitude. À moins de découvrir le secret de jouvence du professeur Piedargile ? J'aimerais bien percer ce mystère.
– Bon. Cette prophétie est opaque mais ce n'est pas forcément la dernière que livrera notre spécialiste des Arts Divinatoires. Rien ne dit que c'est la fin des temps ! Quant à Umbeijo, j'espère que son destin est entre de bonnes mains.
Après s'être assurés que tout était remis en place, les enfants remontèrent à la surface et regagnèrent leurs chambres. Lorsque Sigrid rejoignit la sienne, elle découvrit deux mystérieux paquets posés sur son lit.
La visite de la grotte de Fatima avait été instructive. Les deux enseignants avaient perçu des émanations magiques dans la cavité où trois bergers portugais avaient été témoins d'apparitions deux mois auparavant. En retournant toute la place, pierre par pierre, Abraham était convaincu de découvrir des runes gravées quelque part, des messages anciens annonciateurs de faits futurs.
Elvira, plus pragmatique et moins versée dans le mysticisme, s'amusait de le voir s'agiter comme un godelureau lâché dans un couvent de jeunes filles. Elle l'avait accompagné pour se changer les idées, trouver un dérivatif à cette mission urgente au terme inconnu.
Après des fouilles et des observations acharnées durant toute une journée, Abraham avait une faim de loup. Il avait convié sa consœur dans une gargote ne payant pas de mine dont le menu du dîner mêlait spécialités fermières et poissonnières.
Ils s'étaient attablés près d'une fenêtre donnant sur la rue. La pluie tombait sans arrêt depuis une petite heure. Le serveur leur apporta leur commande et fut sur le point de repartir en cuisine lorsqu'un monstre fit son apparition à la fenêtre, lui arrachant un cri de frayeur.
– Eh bien, jeune homme ! D'un simple oiseau il s'agit. Point peur vous ne devez avoir.
– Je m'en occupe, coupa la femme. Il est peut-être blessé ou affamé.
Le Portugais ne lui contesta pas ce privilège et s'évanouit à toute vitesse derrière le comptoir. Il ne tenait pas à servir de repas à l'énorme rapace. Elvira s'abrita avec sa capeline et sortit. Elle s'approcha de la harpie et s'empara d'un rouleau pris entre ses serres. Elle reçut un petit coup de bec, prenant trop de temps pour rétribuer l'oiseau.
– Hum ! Pas très patient !
Elle glissa cinq Noises, mais il frappa une fois de plus. Elle rajouta le double pour contenter l'animal.
– Tu ne pars pas ?
Il refusait de décamper. Elle défit le rouleau, lut le message d'Hercule, pâlit et fronça les sourcils. Elle sortit une plume et de l'encre de sa cape. Elle griffonna au bas du texte :
La harpie attendait une réponse et cette attitude était surprenante. D'ordinaire, un hibou délivrait sa course, prenait le règlement et repartait à la Poste ou au domicile de son propriétaire, selon s'il était domestiqué ou s'il était employé. Hercule n'avait pas d'animal de compagnie mais cet oiseau avait choisi son maître. La harpie prit le rouleau et s'envola sans perdre une seconde. La sorcière revint à table et relata le contenu de la missive à son confrère. Il prit plusieurs secondes avant d'émettre un avis.
– Très fâcheuse cette histoire est. Aucun élève l'Académie a perdu. L'adresse de chacun des parents j'ai mémorisée. À Lisbonne nous pourrions nous rendre.
– Les moyens de transport magiques sont rares, au Portugal. Pas de balai, pas de Sombral ou de carrosse tiré par des Abraxans. Leur réseau de cheminées est presque inexistant.
– Quelques difficultés à vous comprendre j'ai. Mais si cela peut vous aider, au Musée national des carrosses je me suis déjà rendu. Là-bas je puis transplaner.
– D'accord. Dînons rapidement et transplanons après les heures de fermeture. De là, chez la famille de notre élève nous nous rendrons.
– Entendu. Rien de grave, il n'est arrivé. Presque sûr je suis.
Trente minutes passèrent et une fois l'addition réglée, le tandem d'enseignants s'éclipsa dans une ruelle plongée dans l'obscurité. Il tournoya sur lui-même et réapparut à l'intérieur d'une limousine aux sièges très moelleux. Elle datait du 18ᵉ siècle.
– Je ne m'attendais pas à…
– Mon souvenir le plus intact c'était. Par ici la sortie se trouve.
Ils abandonnèrent le carrosse et se dirigèrent vers une paire de portes battantes. Un Alohomora non formulé plus tard, ils se retrouvèrent à quelques mètres de l'avenue Brasilia, bordant le Tage. Ils demandèrent leur chemin à un couple de Moldus et apprirent qu'ils devaient remonter le fleuve jusqu'au quartier de la vieille ville, l'Alfama. Après une autre consultation, ils trouvèrent le 20 rue Sao Miguel où la famille Mascarenhas de Laranjeira résidait. Ils agitèrent une clochette avec vigueur.
Un homme d'une quarantaine d'années, élégant, leur ouvrit :
– Oui ?
– Monsieur Mascarenhas de Laranjeira ? questionna Elvira.
L'homme la toisa d'un air un petit peu hautain.
– Oui.
– Nous venons au sujet de votre fille.
– Je vous demande pardon ?
– Vous avez bien une fille prénommée Umbelina ?
– Non. Mon épouse et moi-même n'avons pas d'enfant.
La pluie froide tombait à verse et l'homme ne semblait pas disposé à faire rentrer les deux inconnus pour les mettre à l'abri. Le vieillard semblait inoffensif mais cette femme brune, envoûtante, au regard lavande, avait un quelque chose de dérangeant. Son visage, éclairé à la lueur des lampadaires, reflétait une soif de violence inextinguible.
– Je crains de ne pas comprendre. Vous êtes bien le prince héritier du royaume portugais ?
– C'est une information que je n'étale pas en place publique depuis que ce pays est devenu une république. Je vous demanderai un minimum de discrétion.
– Cela va de soi. Mais je suis sûre que vous avez une fille et que…
– Une erreur est possible. D'adresse sûrement nous nous sommes trompés, intervint Abraham.
– Mais…
– Pour le dérangement, nous nous excusons. Une excellente soirée à vous, je souhaite.
– Oui, c'est cela ! Bonne soirée.
L'homme referma la porte, provoquant l'ire visible de la demi-vampire.
– Il ment !
– Non. Sincère il était. Le sort d'amnésie cet homme a subi. Sa femme le même traitement a connu.
– Oubliettes ?
Un acte de magie aussi radical, exécuté sans délai, venait du Ministère de la Magie portugais. Quel crime abominable avait commis cette famille pour mériter un tel traitement ?
– À l'ambassade du Royaume-Uni nous devons aller. Sous le bâtiment le Ministère de la Magie se dissimule.
Il saisit la main de la jeune femme et ils disparurent.
Renseignements pris auprès de Bianca Toscanini - Amélie Rostand de Hautefeuille n'avait même pas daigné répondre -, le plus petit des paquets-cadeaux avait été déposé à l'entrée du Pavillon rouge par Hercule, demeuré à distance de sécurité. L'Italienne l'avait récupéré et posé sur le lit de Sigrid, aux côtés d'un autre paquet de 80 cm de côté et 20 cm d'épaisseur.
Sigrid avait bondi de joie à l'idée qu'il ait songé à lui faire une surprise. Elle avait ouvert la boîte et découvert une broche fantaisie en verre soufflé, représentant une petite fée avec des ailes bleutées, une tenue blanche et un visage ingénu. Le garçon l'avait repérée en observant sa camarade et l'avait acquise alors qu'elle était occupée avec le vendeur de chocolat.
Elle l'accrocha aussitôt à son uniforme, fière de la porter. Puis, elle s'activa à défaire l'énorme paquet de carton. Elle tomba à la renverse, puis revint lentement vers le cadeau et déplia une robe de soirée parme en taffetas et en organza. Elle était sublime. Elle fouilla tout le contenant, remuant le papier de soie protecteur, examina le ruban qui maintenait le couvercle en place mais elle ne trouva aucune marque, ni étiquette à l'intérieur du vêtement.
« Mais d'où cela vient-il ? Qui l'a déposé ? Un autre élève d'Aloysia ? Mais avec quelle clé ? Monsieur Grossel ? Cela ne peut être que le concierge. Ou… Orpi ? Un elfe de maison, bien sûr ! Mais pourquoi ? »
La provenance du second cadeau demeura un mystère mais ce qui n'en fut pas un, c'est le temps qu'elle mit pour l'essayer : un délai réduit au néant. Elle enfila et vérifia le résultat dans le miroir de la salle de douche.
Eugénie débarqua à cet instant, sans tambour ni trompette.
– Oh purée de vache de… mince ! J'en perds mon dictionnaire des gros mots ! Par Fla… Par toi-même ! D'où sors-tu cette merveille ?
– Je ne sais pas. C'est un cadeau anonyme. Aucun mot ne l'accompagne.
– Le même généreux donateur ? Celui du coffre et de la baguette ?
– J'imagine.
Eugénie fit le tour de sa camarade, détaillant la création.
– Elle est juste magnifique. Je peux te le dire, hein mais là, je suis carrément jalouse. Demain, tu seras la reine de la soirée. Hercule va te demander comme cavalière.
– Il ne l'a pas encore fait. Et toi ?
– Non plus. De toutes les façons, je n'ai pas de robe à me mettre. En tous les cas, pas une comme ça. Quant à Hercule, j'imagine qu'il attend le retour de Umbeijo ?
– C'est une vraie princesse et elle est très belle, avoua Sigrid. Splendide, même. C'est elle qu'il choisira. Si elle revient à temps.
– Son hibou est parti tout de suite, dès le début d'après-midi. Tu sais que c'était le même oiseau ? La lapine féroce.
– La harpie ?
– Oui ! L'oiseau était là, il attendait qu'il lui confie un courrier. On dirait que notre ami a domestiqué la bestiole sans le vouloir. La baguette choisit son sorcier mais Hercule fait mieux : c'est l'animal de compagnie qui le choisit.
Puis, elle murmura :
– Je ne dois pas avoir du Botruc dans mes ascendants…
Elle ajouta plus fort :
– Puisque c'est la soirée essayage, je vais déballer toute mon armoire pour trouver un truc à me mettre.
Elle fila dans sa chambre comme si une guêpe l'avait piquée. Le temps s'écoulait et les nouvelles du Portugal brillaient par leur absence.
L'ambassade du Royaume-Uni était nichée dans une rue étroite d'un quartier chic de Lisbonne. La façade était cossue mais de dimensions modestes. Un arbre énorme, noueux, trônait en plein milieu de la voie, marquant les deux sens de circulation des véhicules, à cheval ou à moteur. Elvira sentit une minuscule présence dans une anfractuosité du tronc.
– Voir le Ministre de la Magie, nous souhaitons.
Le Botruc sortit sa petite tête de sa cachette, avisa le portrait des deux visiteurs et rentra dans son logement. Un cliquetis eut lieu et le tronc devint vaporeux. Abraham et Elvira passèrent au travers, en file indienne. La rue disparut et laissa sa place à une muraille percée d'un escalier en colimaçon très raide. Les deux sorciers descendirent avec prudence, tant les marches étaient tordues, glissantes et étroites. Ils furent accueillis par six hommes à l'allure patibulaire et conduits dans l'hémicycle de la justice et des assemblées. Les locaux étaient vétustes, voire à la limite de l'insalubrité. Elvira, pourtant à l'aise avec l'enfermement, l'obscurité, n'appréciait pas le panorama.
Ils traversèrent une cave transformée en un espace de travail perclus de bureaux. Des regards inquiets accompagnèrent leur passage. Elvira et Abraham perçurent un malaise palpable parmi les quelques fonctionnaires du Ministère.
Piedargile réclama une pause, prit sa gourde d'eau, versa un peu de liquide dans sa coupe en bois et la but. Une fois hydraté, il repartit en avant d'un pied plus sûr. Néanmoins, Elvira sentait la partie mal engagée. Deux autres personnages débarquèrent dans l'hémicycle. Un homme brun aux cheveux courts et grisonnants se redressa et alla à leur rencontre. Il était suivi par deux autres sorciers.
– Bonsoir. Vous êtes ?…
L'individu considéra la sorcière avec un mépris manifeste.
– José Alveira, Ministre de la Magie.
Autrefois, les référents d'Urtica et de Lonicera avaient enseigné à cet homme. Un garçon doué pour la manipulation et prompt à envoyer ses camarades se battre à sa place. Un misogyne fini, suprémaciste, favorable à l'écrasement des Moldus ou à leur asservissement. Hélas, elle ne pouvait lui rappeler ces détails scolaires puisqu'à première vue, elle avait l'air d'être sa cadette. Abraham s'en souvenait et en gardait un souvenir amer.
– Pourquoi venez-vous à cette heure avancée de la soirée ? entama Alveira, suspicieux.
– Nous recherchons une élève portugaise, déclarée absente à l'Académie de Beauxbâtons.
– Si vous mentionnez Umbelina Mascarenhas de Laranjeira, elle s'est rendue coupable de magie devant des Moldus, a été jugée, condamnée, incarcérée.
– Des Moldus… Hum… Ses parents ?
– Précisément.
– Leur mémoire a été effacée ?
– C'est la procédure.
– Effacer leur enfant de leur existence ? Pour une banale affaire de magie avant l'âge, de la part d'une petite fille de dix ans ?
– Ce qui se passe sur le territoire portugais ne regarde que notre ministère !
L'individu avait haussé le ton. Sûr de lui, il fit du zèle :
– Vous n'êtes pas en position de discuter de nos lois, de notre justice et encore moins investis d'une mission ministérielle française.
– Je vois… Ce sont ces Aurors qui ont arrêté Umbelina ?
– Deux d'entre eux ont suffi. Au moment où elle s'échappait !
– Oh ! La criminelle fuyait ! Elle était arrivée jusqu'au Tunnel de Transportation ?
– Exactement ! Cette petite Sang-de-Bourbe s'est fait alpaguer au dernier moment.
– Une Sang-de-Bourbe…
– Parfaitement, pérora Alveira, droit dans ses bottes.
– Vos sbires ont donc violé l'article 14 du code international de la magie ?
– Quoi ?
Il devint si rouge de colère que la différence de teint fut patente malgré la pénombre régnant dans l'hémicycle.
– Le Tunnel de Transportation est la propriété exclusive de la Régie Admirable des Transports Pulsatiles. Elle-même est de nationalité française. Chaque installation, quai, tube, personnel employé, est couvert par l'article 14. Chaque centimètre carré concédé bénéficie d'un statut identique à celui d'une ambassade. À ce titre, vous avez attaqué le Ministère de la Magie française, ce qui implique une réplique proportionnée.
– Vous pensez que nous avons peur de vous ?
Ils se mirent à rire très fort, très gras.
– Ce n'est pas moi qu'il faut craindre. Mais lui…
La cape d'Abraham tomba de ses épaules. Avant que l'étoffe n'ait touché le sol, trois Aurors avaient été stupefixés sans un mot et Abraham se tenait derrière les trois autres. Il virevolta sans qu'aucun coup ne puisse l'atteindre. Elvira éjecta sa baguette et affronta les deux aides de camp du ministre. Elle se débarrassa du premier avec un Petrificus Totalus et le second abandonna face au renversement de situation. Le Ministre avait la baguette d'Abraham sous la gorge.
– Même pas le temps de s'amuser, mon cher ami !
– Le temps de ma jeunesse, quelques secondes je me suis rappelé. À présent, à mon élève vous allez nous conduire. Des excuses, vous lui ferez. Sa valise et ses possessions, vous lui remettrez. Le crime envers ses parents, vous lui avouerez. Sa baguette en main, elle aura. Le sort le plus puissant qu'elle puisse produire, vous affronterez.
– Comment osez…
Le référent de Lonicera appuya la pointe de sa compagne sur la peau du renégat. Il faisait preuve d'une détermination dont ses élèves auraient aimé être les témoins. Le ministre, commandant en chef des Aurors, fut contraint et forcé de les conduire aux geôles attenantes à l'Assemblée. Ils découvrirent la fillette dans une cellule. Elle poussa un soupir dans son sommeil.
– Umbelina ? Umbeijo !
La petite ouvrit les yeux et sauta de joie :
– Professeurs !
– Bombarda !
La porte vola en éclats. La baguette d'Elvira s'agita avec frénésie et le reste des cages finit en tas de ferraille tordue.
– Allez-y ! Rendez-lui sa baguette !
– C'est par là !
Il les conduisit à un bureau jouxtant une armoire forte avec sortilège d'extension. Il fut tenté de se jeter sur la baguette de la fillette à l'intérieur mais l'étreinte d'Abraham ne lui laissait aucune opportunité. Lorsque l'enfant fut en possession de ses biens, Elvira força le ministre à déballer ce qu'il avait commis à l'encontre de ses parents. La nouvelle la détruisit.
Il s'écoula plus d'une minute durant laquelle elle mesura les conséquences, l'inexistence, l'effacement permanent. Elle fut submergée par la colère et tentée d'essayer un sort impardonnable, une fraction de seconde.
Le Diffindo fut sa seconde option. La découpe pratiquée sur le Spongue par Hercule serait aussi cuisante que le sortilège de la douleur. Serait-elle capable d'y injecter autant de puissance que le garçon ?
Elle inspira, souffla comme un taureau en furie, puis chercha le calme et la sagesse typique de Lonicera. Elle puisa au fond de son âme et trouva la punition adéquate, impitoyable, humiliante. Elle se concentra, murmura un Legilimens, traversa son esprit comme du beurre – un grand merci aux leçons d'Elvira – et hurla avec un objectif précis en tête :
– OUBLIETTES !
Le sort atteignit le ministre en pleine face. Il eut l'air étonné par la vocifération et s'exprima avec agacement :
– Quoi ? Qu'est-ce que vous avez fait ?
La sorcière adulte ouvrit de grands yeux et félicita l'élève, en s'inclinant avec respect devant elle. La fillette avait fait preuve d'un génie et d'une maturité étonnants.
– Je n'ai rien oublié.
– Vraiment ? En tous les cas, monsieur le Ministre, votre français est impeccable. Mais je pense que notre élève s'est surpassée en effaçant votre langue natale. Un ministre qui ne parle pas la langue de son pays… Votre avenir politique prend fin aujourd'hui.
– Je ne parle pas en français !
Il se tourna vers trois fonctionnaires alertés par les explosions et accourus entre-temps. L'un d'eux lui adressa la parole et il n'en comprit pas un mot.
– Nooooon !
Les subalternes le retinrent d'exploser et raccompagnèrent les deux enseignants et leur élève jusqu'à la gare du Tunnel de Transportation. Ils promirent de mettre de l'ordre dans les affaires du ministère portugais et de récupérer les biens personnels de la fillette chez les parents. C'était le minimum à faire mais hélas, ils ne pourraient rien pour restaurer leurs mémoires. La mort dans l'âme, la prisonnière libérée prit place dans l'œuf transparent avec l'horrible sensation de ne plus jamais remettre les pieds dans sa patrie.
Elvira s'assit près d'elle et passa son bras autour de sa nuque. Abraham, assis derrière, tapota son épaule pour la rassurer. L'ovule fut aspiré dans le verre de mille trois cents kilomètres.
Sortilège 20 : le bal des débutants
Le début des festivités était fixé à 20h30 et le terme à 2h00. Les enchantements des frontons runiques avaient été allégés et l'horaire de déclenchement des alarmes repoussé en conséquence.
La constitution des duos cavalier-cavalière faisait l'objet d'intenses tractations à quelques heures du festin. Casper et Jacques avaient opté pour une tactique originale. Postés sur le pont enjambant la Rivière Enchantée, véritable goulet d'étranglement, ils procédaient à une interview systématique des représentantes de la gent féminine, n'hésitant pas à mettre en avant leur sourire et à aborder toutes les élèves des trois premières années.
Aux alentours de 19h00, à la faveur de la nuit noire dictée par de nouvelles précipitations, Casper hérita d'une Eugénie pleine d'étoiles dans les boucles de cheveux et vêtue d'une robe très estivale, dans les tons noirs. Jacques fut subjugué par Sigrid et sa robe parme aux matières aériennes et lumineuses.
Hercule ne consentit à quitter sa chambre qu'à partir de 20h00 et se rendit à la fête seul. Umbeijo n'avait pas fait son retour. Il n'avait aucune nouvelle, hormis la réponse engagée d'Elvira affirmant qu'elle se chargerait du « problème ». La harpie avait délivré le message contre son pécule et avait disparu, épuisée par deux jours de voyage ininterrompu. Le garçon, touché par ce dévouement, s'était juré de grappiller une nourriture plus savoureuse pour contenter son serviteur ailé.
La réception n'avait pas lieu dans le restaurant mais dans le jardin, côté sud, sous un tivoli gigantesque capable d'accueillir les quelque 500 convives présents ce soir. La magie avait été utilisée au maximum pour déblayer la neige, installer, chauffer et enchanter les lieux. Autant l'extérieur ressemblait au chapiteau d'un cirque ambulant moldu, autant l'intérieur ressemblait à une grotte de glace.
Selon certaines sources indiscrètes, Ursula Waldmeister, auto-proclamée grande prêtresse des fêtes de fin d'année, avait préparé une surprise stupéfiante avec l'aide d'Ambroisine Fordecafé et les conseils d'Abraham Piedargile. Selon certains témoins auditifs, les deux femmes avaient passé des heures à expérimenter et à rire.
Hercule, en smoking blanc de la tête aux pieds, un nœud papillon jaune autour du cou, chaussé de vernis noirs rutilants, était d'une élégance folle. À sa demande, Jacques Boulanger avait réussi à décoller la fleur de gerbera séchée de la lettre de monsieur Delacour. Son ami de CHASSE-Magus, Pierre, l'avait ravivée à coup de sortilèges et l'avait blanchie, étant jaune à l'origine.
Ce soir, il était dans sa tenue « magique », celle dans laquelle il se sentait à l'aise. Il passa une tête par l'entrée du chapiteau. Eugénie, Sigrid, Jacques et Casper étaient en grande discussion. Les duos de la soirée s'étaient formés. Recluse dans un coin, Valentine Clairdelune subissait les regards moqueurs de ses camarades à cause de ses frusques bohémiennes. Sa tenue inadéquate pour cette soirée signifiait qu'Umbeijo n'avait pas refait surface.
Il fouilla la salle, des yeux, jusqu'au moindre recoin. Il était paralysé, impressionné. Agathe était là, dans une tenue anthracite et bleue très seyante, très lumineuse. Théophile l'accompagnait, ce qui n'était pas surprenant. Ces deux vrais amis, complices, partageaient l'amour de la culture au sens large. Les référents de Bazincourt et Piedargile brillaient par leur absence mais, selon la rumeur, cette année, leur présence n'était pas prévue.
Tout à coup, le garçon sentit une main s'enrouler autour de son bras gauche. Il sursauta et découvrit le visage de Katarina Rostopchine.
– Sans cavalière ? susurra-t-elle avec son délicieux accent slave, roulant sur les R.
– Bonsoir Katarina ! Oui… Sans cavalière.
– Accepteriez-vous ?…
– Voulez-vous dire qu'aucun garçon ne s'est proposé ?
– Si.
– Quelques-uns, j'imagine ?
– Je crois pouvoir dire… les deux premiers niveaux, tous ordres confondus. Tous sauf un. Vous.
– Je… je ne suis pas très doué pour… Ces demandes sont embarrassantes. Mais vous… vous attendiez que je… me propose de vous accompagner pour la soirée ?
– Oui.
– Puis-je vous demander la raison précise ?
– Je ne voulais que le sorcier le plus brillant à mes côtés. Le seul capable de m'aider à gagner le concours de Cecrabebleu, à la fin de l'année, le seul pour qui j'ai une admiration intellectuelle puissante. J'avoue que j'ai imaginé que l'une de vos trois amies serait à votre bras. Voire les trois ! Vous êtes si inséparables, tous les quatre. C'est… très harmonieux, cette force entre vous.
– Est-ce que je perçois une pointe de jalousie ?
Elle rougit en baissant les yeux.
– Peut-être. En dépit de mes qualités, j'ai du mal à me lier. Je ne suis pas chez Lonicera par hasard. Nous sommes un peu à part, moins liants que les élèves d'Aloysia.
– En souffrez-vous ?
– Parfois, je l'avoue. Je vis surtout pour les mercredis après-midi et les cours de français. Les cours sur les runes me plaisent aussi. C'est pour cette raison que je vous admire. Dès le début de l'année, je vous ai senti peu à l'aise dans l'univers sorcier. Mais contrairement à moi, vous avez su vous adapter sans être un leader mais un rouage dans une formidable machine à amitié. Et puis, il y a eu ces attaques dont vous avez été victime et comment vous vous en êtes sorti. J'ai été impressionnée. C'est comme des aventures littéraires, pleines de mystère, comme celles d'Edgar Poe ou Jules Verne. Sauf que là, c'est pour de vrai. Que vous avez été blessé, que le coupable court toujours et qu'il est peut-être dans le château.
– Les agressions ont cessé j'ose espérer que c'est définitif.
– Je le souhaite aussi. Mais vous avez aussi tué le Spongue et sauvé Eugénie. J'aurais été très fière d'être sauvée par un sorcier comme vous. Je ne sais pas si elle s'est rendu compte.
– Ma chère Katarina, Eugénie s'est auto-baptisée « Risque-tout » et j'ai bien peur qu'elle ne soit pas consciente des risques encourus dans 100 % des cas.
– Elle ne mesure pas sa chance.
– Mesurer… hum… Eugénie et les mathématiques ne font pas bon ménage.
Katarina eut ce petit rire si léger. Mathématiques, mesure, Hercule avait toujours un bon mot en réserve. Bien qu'elle l'ait pris par le bras, il demeurait pétrifié, incapable d'avancer dans le chapiteau de glace. Il était sur le qui-vive et elle en connaissait la raison : Umbelina, la flèche du Quidditch, n'avait pas reparu.
– Je vais chercher des boissons. Un cocktail de fruits ?
– Mais c'est à moi de faire cela, non ?
– Eh bien… l'étiquette le voudrait.
– Je manque à tous mes devoirs. Un mélange de jus de banane et d'ananas, si j'ai bon souvenir ?
– Merci.
Elle sourit autant que possible. Alors que Hercule se décidait enfin à entrer, elle emboîta son pas. Elle croisa les regards de Sigrid et Eugénie. Il y eut comme un échange de messages secrets.
La soirée avançait à une vitesse folle. Après s'être restaurés, abreuvés, les élèves avaient admiré les sculptures de glace que rien, ni personne ne pouvait faire fondre. Ils avaient évolué dans les airs, grâce à une fumée de lévitation concoctée, mise au point et diffusée par Ursula et Ambroisine.
Après de longues minutes de rires et de délires à flotter, interrompues par les cris de terreur d'Hercule, les jeunes purent s'adonner à des danses plus classiques sur le plancher des vaches. Aux alentours de 23h00, Wilfried Laflèche et Mysterio Flamingo se livrèrent à une compétition amicale de claquettes, sur un fond musical de jazz, deux inventions américaines en plein essor outre-Atlantique.
En dépit de leur inexpérience due à la jeunesse de la discipline, les deux sorciers déchaînèrent des torrents d'encouragements et des tonnerres d'applaudissements. Puis, après cette « bataille » achevée par une égalité, la soirée reprit un rythme plus policé, plus velouté. Une surprise féerique était attendue pour fêter le changement d'année.
Alors que le gramophone diffusait un morceau lent et que les aînés jouaient à des danses moins distantes que le quadrille, il y eut un pop de transplanage à l'entrée du chapiteau. Elvira, en robe noire scintillante, et Abraham, en smoking bleu marine, firent leur apparition. Ils s'écartèrent pour dévoiler Umbelina, coiffée avec des nattes et des torsades, vêtue d'une robe émeraude sur l'étoffe de laquelle un Friselune doré se déplaçait par magie. Hercule exulta sans pouvoir se retenir et en quelques secondes, le quatuor fut reformé. Les deux professeurs accompagnateurs leur réclamèrent quelques instants de retenue et les attirèrent à l'extérieur.
– Les enfants, commença Elvira. Vous avez parfaitement agi, car votre camarade était en grand danger. Elle a traversé des épreuves pénibles et douloureuses.
– Le temps de digérer la souffrance vous devez lui accorder, ajouta Abraham. Lorsque le bon moment venu elle estimera, des explications elle vous livrera. En attendant cet instant, d'amitié et de bienveillance vous devez faire preuve.
– Avez-vous compris ?
– Oui, confirma Hercule. Une invitation à se restaurer et à boire, une danse, la narration des surprises de la soirée et l'attente de minuit.
– Exactement, van Betavende. Les instructions toujours du premier coup vous comprenez.
Ils retournèrent à la fête et suivirent le programme à la lettre. Eugénie et Sigrid furent intriguées par l'enchantement qui zébrait les fibres de la toilette d'Umbeijo. Cette dernière ouvrit son sac à main à sortilège d'extension, une dotation d'Elvira et offrit la tenue promise à Valentine.
Les enfants se complimentèrent sur leur élégance et sur leurs vêtements. Katarina s'incrusta au groupe et Hercule demanda poliment le droit à avoir deux cavalières. Il promit de les contenter de manière égale. D'un commun accord, elles acquiescèrent. La Russe, douée d'empathie jusqu'au bout des ongles, perçut la profonde détresse de sa colocataire. En retour, Umbelina la remercia et lui fit part qu'elle ne pouvait avoir choisi meilleure compagnie que celle du jeune Belge.
À plusieurs reprises, le garçon chercha la professeure de sortilèges du regard, mais elle se contenta de lui indiquer de faire preuve de patience et hocha la tête en signe de remerciements. Abraham ne fut pas plus disert. Il préféra la compagnie du champagne, versé dans son gobelet en bois, un sacrilège pour le breuvage. En dépit d'une descente hallucinante et de ses jambes maigrichonnes de vieillard, il résista à l'ivresse. Tout le monde le soupçonnait d'utiliser une potion avancée pour supporter de boire de l'alcool comme du petit lait.
Il y eut de nouvelles danses et galamment, Hercule se coupa en deux pour satisfaire les deux cavalières émérites, sous les regards envieux de Sigrid et d'Eugénie, que Jacques et Casper, aussi maladroits avec leurs pieds l'un que l'autre, peinaient à faire tournoyer sur la piste. Autant Hercule n'avait aucune appétence pour le sport, autant les danses de salon n'étaient que des équations mathématiques appliquées à la musique. Lorsqu'il fut isolé avec la jeune Portugaise quelques minutes, il n'hésita pas à lui livrer une information importante pour l'Ordre Gerbera.
– Ma chère, il faut que je vous dise que l'opération bancaire, soit la phase numéro 1, a réussi. Les liquidités sont disponibles à Paris.
– C'est fantastique ! Il ne reste plus qu'à les transférer.
– Exact ! D'après Eugénie, il y a un créneau fabuleux et inespéré, grâce à l'emploi du temps d'Aloysia.
– Est-ce qu'il faudra utiliser la salle blanche ?
– Sûrement. Ou bien le Sondeur mais en évitant d'y inclure Sigrid.
– Hercule, tu sais qu'il y a un bruit qui court, chez Lonicera ?
– Lequel, chère princesse ?
Elle rougit comme une tomate puis pâlit. Elle n'était plus rien aux yeux de ses parents. Elle n'avait plus ce titre sauf au regard du reste de sa famille qui n'avait pas été oubliettée.
– Umbeijo ? Aurais-je eu un mot déplacé ?
– Non, non… le bruit qui court… c'est qu'il y a une autre salle blanche. Enfin, un endroit où s'entraîner sans que cela se sache !
– Mais où ?
– Aucune idée. C'est un myst…
Elle vit une lueur s'allumer dans le regard du garçon.
– Un mystère à résoudre. Je crois savoir comment m'y prendre.
Armand Fontebrune s'égosilla avec un Sonorus pour couvrir les décibels de la musique et des conversations. Il annonça que les douze coups de minuit allaient retentir sous peu et enjoignit tout le monde à effectuer un compte à rebours jusqu'à l'heure fatidique. Les vœux fusèrent, comme chez les Moldus. Les sorciers se souhaitèrent santé, prospérité, bonheur et fin des conflits pour la nouvelle année. La Portugaise se lança :
– Je te souhaite de devenir le plus grand Auror enquêteur de tous les temps, Hercule. Que notre amitié ne s'éteigne jamais…
Elle fut victime d'une vague d'émotion si forte que ses yeux s'embuèrent. Le jeune Belge n'eut pas besoin de baguette pour lancer un Legilimens et discerner une immense tristesse dans le timbre et les mots de la jeune fille. Sans comprendre pourquoi ou comment, un mot s'imposa à son esprit : « Oubliette ».
Il connaissait ce terme comme un élément constitutif des châteaux. C'était aussi un sortilège difficile à mettre en œuvre, le sujet d'étude unique de ces brigades policières nommées « Oubliators ».
Il répliqua avec beaucoup de douceur :
– Je souhaite ne jamais vous oublier, même dans l'au-delà et que l'ordre Gerbera soit une vraie famille pour toutes celles et tous ceux qui n'en auraient pas ou qui seraient rejetés.
Les larmes ne purent être davantage contenues et elle se jeta contre son épaule. Elle murmura :
– Merci…
Sigrid et Eugénie accoururent, pressentant le déclenchement d'une tempête intérieure chez la jeune Portugaise. Elles l'entourèrent en silence tandis qu'un feu d'artifice lumineux magique parcourait les fines veinures creuses incluses dans la glace du chapiteau. Une explosion de couleurs, orchestrée par Ursula et Ambroisine, mise en musique par Agathe et calculée à la microseconde par Jean Racine. Les éclairs zébrèrent la matière et se reflétèrent dans les regards médusés des élèves. Le spectacle n'excéda pas cinq minutes mais fut assez long pour marquer les esprits et révéler le degré de maîtrise des enseignants de l'Académie.
Aux alentours d'une heure du matin, les plus jeunes furent priés de regagner les dortoirs. Katarina accompagna Umbelina en silence, sans se départir de son sourire. Elle n'avait pas cessé d'observer sa colocataire et n'ignorait pas sa grande souffrance. Quoi que sa voisine de chambrée ait pu éprouver, elle aurait voulu prendre sa place et intégrer le quatuor. Depuis la rentrée, elle ne s'était jamais sentie aussi heureuse que lors de cette soirée. Hercule l'avait conquise.
Chez le Sondeur, l'heure était au recueil et à la consternation. Lorsque les enfants avaient remué ciel et terre pour retrouver la dynamique et vive Umbelina, ils étaient à mille lieues d'imaginer qu'elle avait été kidnappée, traduite en justice, condamnée et incarcérée comme la pire des criminelles. Ils n'imaginaient pas le Ministère de la Magie portugais comme le reflet d'une dictature, édictant pour l'essentiel des lois policières et répressives.
Face à la sanction disproportionnée infligée aux parents de la jeune fille, ils étaient sans voix. Sauf si un oncle, une tante prenait le relais, la jeune fille se retrouvait orpheline. Or, toute sa famille était moldue. Dévoiler sa véritable nature à d'autres membres de sa famille, c'était encourir de nouveaux risques de rejet.
Désormais, deux membres de l'Ordre Gerbera se trouvaient dans l'incapacité de rentrer dans leurs foyers lorsque les vacances d'été viendraient. Privée de sa mère, Eugénie vivait une situation à peine plus enviable. Il suffisait qu'Alfred Beauxbâtons vienne à disparaître en retournant sur le front de l'Est et le trublion d'Aloysia serait livrée à elle-même. Consolation : héritière de Beauxbâtons, elle ne pouvait être expulsée du château.
– Je ne pense pas être dans une position privilégiée, avoua Hercule. Bruges, ma ville, est sous occupation allemande. Mes parents seraient capables d'affronter quelques soldats allemands moldus mais ne pourraient pas résister à leur surnombre. Je fais souvent ce cauchemar effroyable où une bombe les réduit en poussière.
– L'ordre Gerbera doit avoir la capacité d'abriter les esseulés, les rejetés, résuma Sigrid. C'est l'objectif de notre cabane : un abri indépendant. Nous savons que Bourg-Enchanteur existe, mais nous ne savons où il se trouve, ni comment y accéder. Il y a un sortilège ou un mystère là-dessous. Si nous étions en Grande-Bretagne, il y aurait Pré-au-Lard à côté de l'école. Avec de l'argent, on aurait un toit dans un village sorcier, si j'ai compris ce dont nous a parlé le professeur Mc Flurry.
– Vous imaginez un univers réservé, à ciel ouvert ? Libre, rêva Umbeijo. Nous nous cachons partout, dans tous les pays. Ce serait fantastique d'avoir un lieu où les limites seraient extensibles, avec des maisons pour les sorciers les plus pauvres.
– Je déménagerais tout de suite, affirma Eugénie. Il y aurait besoin de toutes sortes de métiers.
– Mes chères amies, nous sommes en train d'imaginer un état sorcier indépendant, une terre d'accueil, pour les exclus. Peut-être qu'aujourd'hui, nous jetons les bases d'un futur pays.
– Certes, mais il faut respecter les étapes, tempéra Sigrid. Le 30 juin, il faut avoir notre quartier général pour Umbeijo et moi. Nous ne pourrons pas nous cacher dans l'école ou dans les pavillons. Umbeijo, comme Hercule te l'a appris, l'argent pour la cabane est prêt pour un retrait au DAG par monsieur Delacour. Nous allons créer une fausse baguette par le sortilège Gemino. La fausse sera identique mais n'aura aucun pouvoir. Un jeudi soir, nous allons expédier la vraie à monsieur Delacour. Le vendredi, à priori, je ne m'en sers pas. Notre fabricant retirera l'argent le vendredi et la renverra aussitôt. Nous allons envoyer un hibou pour expliquer et prendre rendez-vous. Ma baguette doit revenir pour les cours avec Elvira le samedi matin.
– D'accord. Pourquoi ne pas l'envoyer maintenant ?
– C'est impossible. L'entreprise Delacour offre des vacances à ses sorciers et ferme pour celles de Noël. Et puis, nous avons des devoirs de pratique. Il me la faut absolument jusqu'à la rentrée.
– Une fois que l'argent est transféré, il va mettre combien de temps pour créer la cabane ? demanda la princesse.
– Environ un mois et demi, précisa Hercule.
– Il faut que tout soit prêt pour le 1er avril, ajouta Eugénie.
– Pourquoi ?
– Chaque année, le 1er avril, le jour où tout le monde fait des blagues, les adultes disparaissent de l'école et la laissent aux mains des élèves. C'est une sorte de tradition.
– Tous ? Même ceux qui habitent au château ?
– Oui. Même mon père et l'infirmière ne sont pas là. Il n'y a aucun adulte. C'est ce jour-là que nous sortirons les Abraxans, le carrosse et que nous irons chercher la cabane.
– Mais comment ?
– Il faudra ouvrir la cachette du carrosse sans que l'école ou le Ministère de la Magie nous tombe dessus. Ce matin, après le petit-déjeuner, nous avons eu une discussion sérieuse avec Hercule. Tu veux en parler ?
– Je vous laisse faire, ma chère Eugénie. Poursuivez.
– D'accord. Voilà le plan en trois étapes : d'abord, je vais déclencher un gros bazar avec les chevaux ailés. Un truc énorme qui va me mener au conseil de discipline, à coup sûr. Je vais recevoir une grosse punition.
– Tu vas faire exprès de te faire punir ?
– Oui. J'adore l'idée ! Le concierge va forcément mettre son grain de sel. Un grain de Grossel, tu vois la blague ? Je m'égare… Il fait partie du conseil parce que c'est lui qui se charge de la surveillance des punitions, presque à chaque fois. En toute logique, je vais aller faire du nettoyage dans la forêt. C'est l'époque et comme il y a de la neige, c'est plus pénible. Cela sert de leçon aux élèves.
– Pour plus de crédibilité, Sigrid et moi allons aussi participer à la bêtise, ajouta Hercule.
– Vraiment ?
Umbeijo n'en revenait pas. Le Belge sérieux dans un coup tordu !
– C'est indispensable. Mais vous, vous ne participerez pas, car vous avez un match de Quidditch à ne pas manquer.
– Oh…
– Quand on nettoiera la végétation, on en profitera pour couper une ou deux branches supplémentaires sur un arbre que nous avons repéré. Le terrain d'accueil de la cabane sera prêt.
– Et ensuite ?
– La grosse bêtise que je vais faire avec les Abraxans va m'aider à les maîtriser. Ce sera utile pour pouvoir les atteler au carrosse et les conduire avec les rênes.
– Mais pour le carrosse, le jour du 1er avril, comment faire sans alerter le Ministère ?
– Hercule a eu une idée de génie. Tu sais ce qu'est le téléphone des Moldus ?
– Bien sûr ! Mes parents…
Elle suspendit sa phrase, étranglée par l'émotion. Elle se ressaisit avec mille difficultés et reprit :
– Je sais ce que c'est. Seulement, il paraît que les objets moldus fonctionnant avec de l'électricité, ne marchent pas très bien, voire pas du tout dans le monde sorcier.
– C'est vrai. Mais on peut créer une sorte de téléphone avec une ficelle et deux boîtes de conserve métalliques. Hercule y a déjà joué avec des camarades d'école moldus.
– À quoi cela va-t-il servir ?
– À lancer le sortilège depuis le château. Il sera entendu dans les écuries. Sigrid se mettra en face de la statue avec une boîte, le fil tendu et je tiendrai l'autre dans le château. Hercule lancera le sort en visant les écuries et la boîte. Personne ne le verra parmi les professeurs et le Ministère n'en saura rien. Ensuite, on décolle derrière les écuries, moi et Sigrid seulement tandis qu'Hercule et toi vous empêcherez la vision par les autres élèves. À la bibliothèque, nous avons trouvé une carte géographique détaillée de la région. Dès que nous maîtriserons le sort Gemino, nous la dupliquerons et nous l'emmènerons pour retrouver le village de Py. Une fois sur place, nous récupérerons la cabane et nous reviendrons. À quatre, nous la transporterons sur une luge ou deux et nous la hisserons dans les arbres avec des cordes. Pas de magie. Pas question de se faire avoir par le Ministère ! Et là, on aura gagné.
– C'est un sacré plan !
– Eugénie en est la conceptrice, en majeure partie. Si jamais elle devient une criminelle, j'aurai fort à faire pour l'attraper.
– Risque-tout devient Prévoit-tout ! s'amusa-t-elle à imaginer. Tu pourras toujours courir pour m'attraper.
– Je-prendrai-tout-mon-temps, asséna Hercule, avec lenteur et avec un sourire de chat posté face à une souris.
Eugénie eut un sourire de défiance totale.
– Comment faire pour le sortilège Gemino ? On l'apprend bien plus tard, à l'école. Comment va-t-on faire pour le maîtriser ?
– Ce sera compliqué de s'entraîner dans la salle blanche. Trouver un moment dans l'emploi du temps n'est pas facile et Max, le CHASSE-Magus, a affirmé que plus les B.A.N.Q.U.E.T et les CHASSE se rapprochent, plus elle est occupée. Le mieux, c'est une salle de classe libre mais beaucoup d'élèves les occupent.
– Pendant les vacances, alors ?
– Les prochaines sont à Pâques, après la date fatidique, Umbeijo. Hercule a dit qu'il y a une rumeur sur un autre lieu, d'après toi.
– Oui et cette information ne circule que chez Lonicera, ce qui suppose…
– …que cela se trouve dans le Pavillon bleu, coupa le garçon.
– Tu disais avoir une idée de la façon de le découvrir ? ajouta la Portugaise.
– Oui. Je vais aller interroger le sondeur alpha, dans la grotte. J'aurai besoin de vous trois. Il faut profiter des vacances et agir sans tarder.
– Quand ? demanda Sigrid, que la première visite avait traumatisée.
– Maintenant. Il est 16h00. Les élèves sont dans les pavillons ou à la bibliothèque.
– Mais comment vas-tu faire parler cet oiseau-là, si énervant ? Tu as un truc ? Tu as remarqué une faiblesse ?
– Aucune, ma chère Eugénie. Je vais lui asséner des contre-vérités pour le faire réagir, comme vous nous l'avez enseigné lors de notre première confrontation.
– C'est comme chercher une baguette magique dans une meule de foin !
– Un peu…
– Alors, j'attends de te voir à l'œuvre, déclama Eugénie, avec son sourire mutin, agitant ses boucles auburn.
Le quatuor se leva et se répartit les tâches. Sigrid entrebâilla la porte d'entrée. Il y avait quelques allées et venues d'élèves dans le couloir, mais ils ne s'intéressaient pas au Sondeur.
Par sécurité, elle referma la porte et la scella par un geste, accompagné par un :
– Collaporta !
Elle se posa sur un banc, le temps que le décompte d'Hercule soit accompli et que la salle se transforme en grotte. Le trio sortit des trois isoloirs, un air interrogateur sur le visage.
– Tout va bien, Sigrid ?
– Oui, Hercule. Le changement instantané ne m'a rien fait, comme la précédente fois. Mais désormais, par précaution, je fermerai les yeux et je boucherai mes oreilles.
– Nous déplacerons aussi les bancs avec plus de lenteur.
– Oui, c'est plus prudent. À présent, nous te laissons seul face au Sondeur.
– Non, vous pouvez intervenir si vous avez des idées.
Ils s'assirent en tailleur autour de la source d'eau et patientèrent quelques instants, le temps que leur vue s'adapte à la pénombre rompue par la luminescence des lucioles.
Ce jour de l'An s'annonçait sous des auspices de tranquillité et de sagesse. Les aventures, les épreuves avaient fait évoluer leurs caractères et leurs visions. Ils étaient exacerbés. Le garçon rompit le silence :
– Alors, Umbeijo, il paraît qu'il y a deux salles blanches à Beauxbâtons ?
– C'est une rumeur qui court chez Lonicera.
– C'est logique que l'Ordre réputé le plus studieux, soit informé. Et tout aussi logique que le second emplacement pour s'entraîner sans que le Ministère de la Magie ne soit au courant, se trouve dans le pavillon de Lonicera.
Il marqua une courte pause et ajouta :
– Au sous-sol, bien entendu.
– Absolument pas !
– Mais bien sûr ! Puisqu'il est dans une chambre, certainement une pièce spéciale.
– Jamais de la vie !
– Alors, au grenier.
Silence de l'Alpha.
– Seulement, pour accéder aux étages, c'est toujours très compliqué.
– Non, pas du tout !
– Ah si ! Chez Urtica, c'est impossible d'y accéder.
– Non ! C'est simple !
– À part le placard à balais, chez Urtica, il n'y a aucun moyen.
Aucune contestation.
– Dans le placard à balais d'Urtica, il n'y a rien.
– Faux ! Il y a des balais, un seau et une serpillière.
– Et alors ? Tout ceci ne sert qu'aux elfes de maison.
– Non !
– Les élèves ne peuvent pas utiliser la serpillière.
– Si !
– Dans leur chambre ? Dans le sous-sol ? Devant l'entrée ? Dans le couloir ?
– Non ! Non ! Non et non !
Il fut à court de suggestions lorsqu'Eugénie plaisanta à moitié :
– On passe la serpillière dans le placard.
Silence approbateur.
– On nettoie la colonne des eaux usées ?
Pas de réponse égale bonne réponse. Il sut ce qu'il devait faire.
– Même chose chez Lonicera. On utilise la serpillière pour nettoyer la colonne et passer à l'étage supérieur.
L'absence de répartie de l'Alpha provoqua l'exultation du quatuor.
– On tient l'accès à l'étage de Lonicera, termina Hercule. Je vous parie que les élèves peuvent s'y entraîner. C'est comme cela que Lonicera remporte les meilleures notes aux examens de Maléfices, Enchantements Sortilèges ainsi qu'en Métamorphose et en Transformation.
– C'est logique, assena Sigrid, générant un sourire niaiseux d'Hercule, ce qui l'amusa grandement.
Elle avait remarqué l'impact de cet adjectif, à force d'utilisation.
– Totalement logique ! Je parie qu'Aloysia possède un accès identique.
Pas de contestation d'Alpha. Elle poursuivit :
– Lonicera peut se perfectionner à l'étage, car cet ordre aime le travail. Urtica…
– Urtica aime contourner les règles et son grenier lui permet de se glisser hors de Beauxbâtons, sans qu'aucun professeur n'en sache un mot, compléta le jeune Belge.
– Chez Aloysia, on aime plutôt s'amuser, nota Eugénie. Enfin, ça dépend qui et comment. Je vois mal Amélie Rostand de Hautefeuille écouter de la musique jazz et proférer des jurons.
– N'importe quoi !
– Que fait-on pour s'amuser ? se demanda Sigrid à voix haute. On joue… à des jeux ?
– Aux échecs ? tenta le garçon.
– Chez Lonicera, oui ! répliqua le sondeur basique.
– Ils jouent au football moldu, proposa Umbeijo.
– Dans un grenier ? Sérieusement ? se moqua le Sondeur.
– Ben quoi ? Dans un placard, on rentre un ballon, pas un billard, s'amusa Eugénie.
L'intelligence magique ne trouva rien à redire.
– Quoi ? Il y a un billard dans notre grenier ?!
L'absence de contestation les laissa pantois. Mais même s'ils détenaient de précieuses informations sur leurs habitations, Hercule poussa le bouchon :
– Avec ses révélations, nous avons découvert la totalité absolue des secrets des pavillons.
– Vous en êtes loin ! clama la voixindistincte.
Ils en restèrent sur cette ultime révélation, incapables de relancer le jeu des affirmations à infirmer. Néanmoins, le garçon était assuré que les inscriptions runiques cachaient des secrets dans leur fonctionnement. Après tout, il n'avait pas demandé une confirmation au Sondeur de ce qu'il avait présenté au référent Piedargile. Les sortilèges de sécurité justifiaient à eux seuls la réponse d'Alpha.
Juste avant de quitter la grotte aux lucioles, le jeune Belge eut un éclair de génie :
– Les frontons runiques des pavillons ont un lien avec la porte qui ferme le tunnel de la grotte.
Le mutisme du Sondeur le fit sourire. Le nom des pavillons ou les runes utilisées servaient à ouvrir la porte. Restait à trouver de quelle façon. La fermeture en question se trouvant à 400 mètres de leur position, ils sortaient du domaine. À dire vrai, cette sortie était plus sécurisée que celle du coffre de l'observatoire, obligeant à enjamber un cours d'eau habité par des créatures vindicatives. Cependant, la sortie possible chez Urtica, suggérée par monsieur Delacour, était encore plus tentante.
Sigrid n'était toujours pas encline à entrer dans une des cabines, ni à subir le kaléidoscope de la salle pour le retour. Elle pesa le pour et le contre et avoua :
– Je vais essayer l'isoloir. Je préfère affronter le Sondeur plutôt que prendre le risque que l'Autre se manifeste. Le jour de la rentrée, à part une erreur d'aiguillage, rien de grave n'était arrivé. Si ça se passe mal, je me mettrai à crier et tu viendras me sortir.
Le garçon s'adressa aux trois filles :
– C'est d'accord. Je reste à l'extérieur et je lance le décompte. Cette fois, vous allez avancer cran par cran, avec lenteur. Prenez disons au moins 30 secondes pour faire accomplir un tour complet au banc. Non ! Attendez plutôt que je dise : avancez. Comme cela, je mémorise chaque lieu.
– C'est entendu.
– Compris !
– Comme dirait papa, bien reçu !
Les jeunes filles s'introduisirent dans les isoloirs. Comme à son accoutumée, le Sondeur les questionna sur les raisons de leur présence. Sigrid, inquiète, choisit de mener la conversation là où elle le désirait.
– Bonjour, Victoire.
Elle frissonna. Elle ne contesta pas sa déclaration.
– Bonjour, Sondeur.
– Qu'est-ce qui t'amène ? Je n'ai pas eu le plaisir de te voir depuis ton affectation chez… Tiens ! C'est étrange ! Je ne me souviens plus de ton affectation.
– Chez Lonicera, tenta-t-elle.
– Mais bien sûr ! Où pouvais-je donc envoyer la descendante du plus grand alchimiste que la Terre ait porté !
– Mon ancêtre est illustre mais moi, il est facile de m'oublier. Je ne laisse pas de souvenir. Je suis comme le sortilège « Oubliette ». D'ailleurs, j'espérais un conseil avisé de votre part. Vous êtes bien la mémoire de Beauxbâtons ?
Tandis qu'elle s'exprimait, elle poussait le banc de dix degrés à chaque injonction d'Hercule.
– Un conseil pour sortir du lot ? Allons, jeune fille ! Tu sais bien que je connais tout. Aucune de tes notes ne m'a échappé.
– Vraiment ?
– Bien entendu. La meilleure élève de première année, les meilleurs scores depuis belle lurette à Beauxbâtons. D'ailleurs, pourquoi tiens-tu à taire tes résultats auprès de tes amis ? Ne crois-tu pas qu'Hercule, avec une moyenne ARGENT en Potions, ne serait pas fier de savoir que tu n'as eu que des notes OR, qu'Ambroisine Fordecafé t'a sollicitée à plusieurs reprises pour entrer dans son club des Tisanes Foudroyantes du mercredi après-midi ? Que s'il ne tenait qu'à elle, tu hériterais de ses chaudrons et de ses cornues, à son départ en retraite ?
– Je ne cherche pas à émerger de cette façon.
– Tu veux dire : par ton intelligence ? Pourtant, nous savons tous les deux qu'elle égale, voire qu'elle surpasse celle du jeune Belge qui ne brille que grâce à l'exploitation maximale de ses petites cellules grises. Tu freines ton génie et tu ne veux pas qu'il t'admire pour ça. Plus tu mets en avant tes prodigieux talents, plus il te considère avec des sentiments fraternels, plus il te voit comme l'indispensable équipière d'un tandem d'enquêteurs.
– Ce n'est pas ce que je désire.
– Le cœur de notre camarade du royaume francophone n'est pas encore prêt aux attentes plus matures des jeunes filles. Il en est souvent ainsi avec les spécimens du genre humain : la maturité sentimentale ne survient pas au même âge. Je sais que tu nourris des sentiments particuliers à son égard.
– Il regarde ailleurs. Umbelina ou Katarina. Elles sont belles et brillantes dans leurs domaines. L'une d'elles aura son cœur.
– Tu te trompes, jeune demoiselle.
Un cri retentit. Hercule hurla à gorge déployée. Le trio féminin se précipita à l'extérieur. Dans la seconde suivante, face à l'horreur de la scène, les filles durent battre en retraite et pousser les bancs en toute hâte jusqu'à leurs positions originelles. Ce ne fut qu'après l'accomplissement de cette tâche, que Sigrid, Eugénie et Umbeijo se ruèrent sur un Hercule brûlé au troisième degré. Il délirait.
Sortilège 21 : un plan « Eugénieux »
Une fois de plus, le détective en herbe, futur Auror-aventurier-explorateur, se retrouvait alité entre les murs de l'infirmerie. Dans la pièce contiguë, les trois jeunes filles subissaient un interrogatoire en règle de la part du médicomage et du directeur. Ce dernier était pressé de rattraper son manque de lucidité sur la disparition de l'élève portugaise, une bévue de taille. Le corps professoral jouait de malchance car Eugénie, Sigrid et Umbelina avaient accordé leurs violons. L'idée brillante était sortie de la cervelle de la descendante des Flamel :
– Vous vous souvenez de la fois où Elvira a abordé les sorts interdits et noirs ?
– Oui, répondirent les deux autres.
– Il suffit de dire qu'Hercule a tenté de produire un sort brûlant comme le Feudeymon ou Incendio, qu'il s'était mis en tête de faire fondre la neige pour revoir le jardin ou aller se promener dans la forêt. Ou alors, qu'il était obsédé par sa défense et la nôtre. Il craignait une nouvelle attaque et désirait maîtriser un sort plus puissant. On choisit quoi ?
Eugénie décida pour les trois :
– On va dire qu'il voulait faire fondre la neige ! Ça va coller avec la suite du plan !
– D'accord. Mais comment a-t-il pu être brûlé ? s'interrogea Umbeijo. Il n'est rien arrivé à Sigrid, la première fois ! Le kaléidoscope aurait changé ?
– Je n'avais rien ressenti.
– Non… l'avertissement… murmura l'héritière de Beauxbâtons.
– L'avertissement ? Oh bon sang ! Tu as raison !
– Expliquez-moi !
– Gervais Delacour nous avait dit de nous méfier des degrés 110 et 290. Au sens propre comme au sens figuré. Cela veut dire qu'il y a un lieu brûlant. Sigrid ne l'a pas perçu, car elle est passée trop vite. Imaginez que la température ait atteint 110 degrés…
– Je me souviens que cela s'est passé à la fin, objecta Sigrid. L'Autre s'était déjà manifestée et Hercule a hurlé juste avant que nous ayons remis les bancs en place. C'est… 290 degrés.
– Mais où est-ce ? Je pensais que la salle basculait dans un passé ancien de l'école. Que la grotte aux lucioles datait de la préhistoire !
– Il s'est retrouvé à la formation de la Terre où il y avait des volcans partout, avec une température infernale.
– Quelle horreur !
Le directeur de l'Académie était arrivé à ce moment-là. L'interrogatoire avait débuté avec une sérénité de mise.
Grâce aux conseils d'Alfred et aux bons soins de Rose, Hercule reprit un visage humain en quelques jours. Il put assister aux cours dès la reprise. La nouvelle la plus stupéfiante survint au repas du lundi 7 janvier 1918 : les élèves d'Aloysia avaient trouvé porte close à l'observatoire à l'heure du cours d'Arts Divinatoires. Claire Obscur était absente.
Après vingt bonnes minutes d'attente, l'effectif avait rebroussé chemin et avait collecté des renseignements auprès du concierge. Ce dernier n'était pas au courant; il était allé en rendre compte auprès du directeur de l'école, lequel était presque tombé de sa chaise. Après de nombreuses années de direction, il avait affronté quelques absences justifiées, comme des explosions de potions, des morts en duel à la baguette, des Dragoncelles fulgurantes, des mutations soudaines au Ministère de la Magie ou des engagements dans une équipe de Quidditch étrangère. C'était le cas du capitaine de l'équipe de France Léonce Brindille, le prédécesseur de Wilfried Laflèche au poste d'enseignant. Mais le rapt, l'abandon de poste ou le décès sans un entrefilet dans la Gazette de Paname ou le Cri de la Gargouille, jamais !
À l'heure du déjeuner, il avait lancé un appel à témoin dans le réfectoire, tant auprès des professeurs que des élèves. Son plaidoyer était demeuré lettre morte jusqu'à quelques minutes avant 14h00. Alors qu'il se dirigeait vers la section administrative, il tomba sur Valentine Clairdelune.
– Oui, Mademoiselle ?
– C'est à propos de votre déclaration.
– Eh bien ?
– Je m'apprêtais à rejoindre ma classe, toute guillerette, lorsque j'ai été prise de nausées. J'ai dû me précipiter dans les toilettes et j'y ai rendu tout mon repas, comme ça, sans raison.
– Va donc à l'infirmerie, ma petite.
– Je n'ai pas l'habitude d'être malade et à présent, je vais bien. C'est en pensant au professeur que cela m'a pris. Je crois que madame Obscur est malade ou blessée. C'est grave.
Une croix rouge apparut au-dessus de sa tête, comme un Patronus visible de tous mais invisible de la fillette.
– Elle serait à l'hôpital ?
– Peut-être.
– Je vais envoyer un hibou au Ministère et un autre à l'hôpital Bonpied. Cette histoire n'a que trop duré ! Merci à toi. Dépêche-toi de rejoindre ta classe.
Il donna la préférence à l'hôpital Bonpied, à Bonneuil. Il dressa le portrait de Claire Obscur à l'aide de nombreux adjectifs, précisa la durée de son absence, ses fonctions au sein de l'école et la manière très étrange dont ses talents divinatoires se manifestaient. Puis, il se rendit à la bibliothèque et apostropha son responsable :
– Théophile, il me faudrait le portrait de Claire Obscur pour un courrier.
– L'annuaire se trouve dans la réserve secrète, murmura monsieur Amand.
– Pourquoi diable cette précaution ?
– Une demande d'Elvira. Un élève y portait une attention beaucoup trop soutenue.
– Bizarre. Auriez-vous l'amabilité de…
– Bien sûr !
L'employé fila dans la salle de jeux pour accéder à la réserve et ramener le précieux ouvrage. Armand rongea son frein en se demandant ce qu'il avait bien pu advenir de son professeur, tout en soupçonnant Hercule van Betavende d'être le curieux lecteur de tous les ouvrages de l'école. À force de mettre son nez partout, le jeune Belge allait s'attirer des ennuis.
Après avoir été victime à répétition, après une période d'accalmie, le garçonnet s'était de nouveau fourré dans un guêpier. L'explication fournie par la fille d'Alfred, ses deux amies et confirmée par lui à son réveil, ne tenait pas debout et sentait le blabla habituel à deux Gallions d'Eugénie. Cette dernière avait une influence désastreuse sur les trois autres et par Merlin et par Flamel réunis, que pourrait-elle encore inventer ?
Une fois l'annuaire rapporté par Théophile, Armand l'ouvrit et consulta les ultimes pages. Il remonta en arrière jusqu'à ce qu'il tombe sur le portrait de la flamboyante rousse. Il sortit sa minuscule baguette, pointa la page, esquissa un carré autour du cliché sélectionné et commanda :
– Effigiem Gemino !
Un morceau parcheminé apparut sur la table de travail. Le visage de Claire y était imprimé mais l'objet créé par duplication était dépourvu de magie. Les traits de la cinquantenaire étaient figés, à l'instar d'un cliché moldu. Il remercia le bibliothécaire et fila à la Cabane Enchantée pour expédier son courrier.
Les élèves de première année d'Aloysia s'étaient presque tous installés à la bibliothèque comme l'indiquait leur emploi du temps. Eugénie n'y était pas, car elle faisait partie des rares enfants inscrits au cours de vol sur balai dispensé par Wilfried Laflèche.
Dans un coin, dissimulé par une colonne, à l'écart, Sigrid avait tout entendu de l'échange entre Théophile et Armand. Elle avait retranscrit sur un parchemin vierge :
« Effigiem Gemino : copie une photo animée mais perd l'animation. Le sortilège Gemino est accompagné du nom latin de l'objet copié. Il faut insister fortement sur le M final du mot Effigiem. »
Elle se leva, chercha un dictionnaire franco-latin et vérifia si le mot baguette magique avait une équivalence dans la langue de Virgile et Cicéron. Elle ne trouva pas de locution latine précise et, prise d'un doute, se reporta sur le grec ancien. Elle compléta ses notes :
« Magikó ravdi Gemino. Insister sur le O de magikó et sur le V de ravdi. Ne pas oublier d'utiliser la pointe de la baguette pour délimiter les contours de l'objet à dupliquer. »
Elle avait hâte de pouvoir effectuer un test avec une baguette ou à défaut, un autre objet. Elle se souvint qu'il fallait faire une copie d'une carte de la région. Elle se rendit alors dans l'escalier T et rechercha n'importe quel livre de géographie. Elle tomba sur une vieille carte du monde dessinée par le moldu Mercator. Elle sortit sa baguette, fit le tour de la page avec la pointe et prononça sans vociférer :
– Carta Gemino.
Sa baguette s'illumina mais nul objet ne fut créé. Pas même l'embryon du commencement d'un bout de parchemin. Elle réitéra la manœuvre en jouant sur la modulation des syllabes, la prononciation du mot Carta, insistant tantôt sur le R, tantôt sur les A. Rien n'y fit. Elle se concentra, visualisa le résultat final, pensa aux instants heureux vécus avec ses amis, surtout son Noël à Bruges, comme si le Gemino devait être aussi compliqué à accomplir qu'un Patronus.
En dépit de ses efforts et de son application, elle n'obtint aucun duplicata. Elle imagina qu'elle devrait entamer ses essais sur des objets basiques mais après réflexion, elle ne vit pas ce qu'il y avait de complexe dans un morceau de parchemin et de l'encre appliquée sur le support, sans le moins de sortilège inclus dans l'objet initial. Si elle échouait, si tous échouaient, elle devrait prendre le risque de remplacer sa baguette par une pâle imitation réalisée avec un morceau de bois de la forêt, taillé au couteau.
Quant à la carte géographique des environs, seul Hercule serait en mesure de la mémoriser à la perfection. Là où le bât blessait, c'est qu'il s'évanouirait dès que le carrosse s'envolerait et qu'il ne pourrait plus les diriger.
Elle remit tous les livres en place et, dépitée, retourna à sa table pour achever ses devoirs.
La nouvelle était tombée au dîner de la veille. Armand avait relaté le drame : Claire Obscur, en visite dans le nord-ouest de la France chez des parents sorciers, avait contracté l'Éclabouille.
La maladie, envahissant une peau affaiblie, crevassée par des semaines de prophétie non-stop, avait dégradé son état de santé. Elle était intransportable et le pronostic était sérieux.
Tout le corps professoral semblait affecté par sa santé en péril les élèves, à de rares exceptions près, se réjouissaient de ne plus avoir à subir ses facéties ainsi que son enseignement jugé farfelu et inutile.
Ce mercredi après-midi, à l'issue des horaires des clubs, une réunion extraordinaire fut ordonnée par Armand Fontebrune dans l'amphithéâtre Flamel. Tous les professeurs furent priés d'y assister. L'infirmière et le concierge étaient aussi conviés. Armand attendait des propositions de remplacement temporaire, des idées avant d'en référer au Ministère et de statuer.
C'est ce créneau horaire qu'Eugénie choisit de transformer en opportunité pour déclencher la phase numéro 1 de son plan « Eugénieux ». Sigrid et Hercule furent chargés de dégoter des cordes ainsi que quatre planchettes d'égales longueurs dans la Cabane Enchantée. Ils devaient aussi dénicher une pelle à neige, pas trop large pour être manœuvrable par des enfants.
Une fois le matériel rassemblé, les trois complices raclèrent la poudreuse devant les écuries et la poussèrent en direction du château. Aux curieux qui les interrogeaient, ils répondaient tantôt qu'ils allaient fabriquer un énorme de bonhomme de neige, tantôt qu'ils devaient déblayer suite à une punition et parfois qu'ils s'occupaient à bâtir une muraille pour se protéger des Spongues, toujours susceptibles d'éclore à l'arrivée du printemps. Cette dernière explication était sans queue ni tête puisque les traces de l'hiver auraient disparu au mois d'avril.
Bientôt, leurs efforts conjugués prirent la forme non d'un personnage mais celle d'un tremplin, une muraille modeste masquant en partie le rez-de-chaussée du château. Eugénie pénétra dans les écuries, libéra un Abraxan nommé Rostock, l'un des plus dociles. Elle l'emmena dans la forêt.
Au cœur du bois, la fille fabriqua des nœuds coulants, les glissa autour du col puissant de l'animal et tendit les extrémités à ses deux camarades. Ces derniers avaient revêtu des tenues chaudes, matelassées, avaient lacé leurs souliers les plus costauds et attaché une planche à chaque pied. Ils avaient enfin ficelé un bâton au bout de leurs cordes.
Afin de ne pas risquer d'accident, ils avaient enfilé des gants, plusieurs couches de vêtements et abandonné tout ce qui pouvait se briser, notamment leurs baguettes magiques. L'héritière de Beauxbâtons demanda :
– Vous êtes prêts ?
– Oui, répondit Sigrid.
– Par Flamel, je jure de ne plus… commença Hercule.
Il n'eut pas le temps d'achever sa plainte qu'Eugénie enfourcha Rostock, fit claquer un fouet artisanal – une badine de noisetier à laquelle une ficelle avait été nouée – au-dessus des oreilles de l'équidé et plaqua ses talons d'un coup sec. L'animal démarra sur les chapeaux de roue et les deux skieurs faillirent perdre l'usage de leurs bras sous la violence du départ.
Eugénie avait bien calculé : en partant du bois touffu, la bête ne pouvait pas prendre de vitesse, ni s'envoler. Elle sortit du bosquet, dépassa le terrain de Quidditch, et déboula près des constructions pavillonnaires. Sigrid était à la peine, malmenée mais s'amusant comme une folle. Hercule s'en sortait avec les honneurs, ayant déjà eu l'occasion de s'essayer au ski à deux reprises avec ses parents.
Rostock augmenta l'allure et enfila le pont de la Rivière Enchantée. L'ouvrage arrondi fit office de tremplin pour les deux élèves, resserrés dans le goulet, à deux doigts de se percuter. Ils s'élevèrent dans les airs durant deux secondes et atterrirent sur la poudreuse.
L'obstacle artificiel se profila à l'horizon. Eugénie tira sur son harnais pour freiner mais obtint l'effet inverse. Rostock comprit qu'il était temps de s'envoler, déploya ses ailes, usa de la rampe pour décoller et frôla les tours du château. À l'arrière, Sigrid et Hercule poussèrent des hurlements, mués en étendards bringuebalés.
Saturés d'adrénaline, aucun des deux ne s'évanouit. Ils s'accrochèrent avec l'énergie du désespoir. L'équipage bruyant, hurlant, ne passa pas inaperçu et de nombreux élèves furent témoins de la scène. Eugénie tira sur les rênes pour impulser des directions, se pencha sur l'encolure pour le forcer à plonger vers le sol, s'arc-bouta en arrière lorsqu'elle prit conscience que Rostock allait envoyer sa charge tractée dans le décor, lui fit reprendre de l'altitude et dépassa le plafond magique du Mont Creux.
Du ciel, elle repéra la piste tracée par le cheval au décollage. Néanmoins, l'angle de descente était trop raide pour les deux suiveurs jurant que plus jamais on ne les y reprendrait.
Des adultes venaient de faire leur apparition sur le perron. De sa hauteur, l'élève d'Aloysia fut incapable de déterminer s'il s'agissait de CHASSEurs ou de professeurs. Trop courte pour se poser, elle reprit de l'altitude et choisit d'atterrir dans le sens où elle avait décollé.
Rostock freina en survolant le bois, rasa la toiture du Pavillon bleu et toucha le sol juste après le pont. Sigrid et Hercule furent alignés avec la pente descendante du pont. Le temps de calmer la cavalcade, Eugénie fit déraper Rostock et éviter le tremplin de neige. Sigrid et Hercule eurent moins de chance : leurs planchettes enduites de vernis, sans carre, étaient de vraies savonnettes. Ils décolèrent et s'envolèrent une fois de plus pour atterrir lourdement au pied du directeur de l'Académie et des professeurs.
Ils se relevèrent avec peine, tremblant de tous leurs membres. Eugénie sauta de Rostock et accourut pour les aider à se dépêtrer des cordages. L'air penaud, ils attendirent la réaction du corps professoral.
– Ursula, auriez-vous l'amabilité de reconduire notre brave Rostock aux écuries ?
– Bien sûr, monsieur le Directeur.
Armand se tourna vers le trio. Il ajouta, le visage figé comme jamais :
– Vous trois, dans mon bureau ! Elvira, Mysterio, venez avec moi. Et Sébastien, aussi.
Hercule vit Eugénie former un V de la victoire. Il fut également spectateur de messes basses furtives entre Agathe et le concierge. La mort dans l'âme, les trois enfants se dirigèrent vers la section administrative.
Armand respirait comme un taureau en furie, poussant des soupirs profonds sans un mot, les narines dilatées. Le plus effrayant, c'est que ce manège durait depuis plus d'une minute. Soixante secondes face au directeur, muet, dénué de sa répartie et de son sens de l'humour habituel, c'était terrifiant. Même Eugénie, le risque-tout de l'équipe, n'en menait pas large.
– Je suis furieux. Furieux et déçu. Vous n'imaginez même pas à quel point. Alors qu'un de mes enseignants se trouve quelque part en France, entre la vie et la mort, votre seule préoccupation consiste à jouer avec un animal et à mettre vos vies en danger. En danger ! Je pèse mes mots. Ces créatures fantastiques sont dangereuses. Leur puissance est phénoménale, presque comparable à la force brute d'un petit dragon. Vous auriez pu mourir.
– Puis-je me permettre une question ? coupa Elvira.
– Bien entendu !
Elle se tourna vers le trio.
– Pourquoi votre camarade Umbelina n'est-elle pas dans le coup ? Hercule ?
– Notre amie n'avait pas le cœur à tenter l'aventure. Le peuple portugais n'est pas connu pour son affection des sports hivernaux.
– Parce que les Belges le sont davantage ? La réputation du relief montagneux belge n'est plus à faire, n'est-ce pas ?
– Non, Madame. Je fais figure d'exception. J'ai goûté aux sports de glisse à deux reprises avec mes parents.
Elle se contenta de hocher la tête, sans que les enfants puissent déterminer si c'était une approbation ou du dénigrement.
– Mysterio, un mot ?
– Monsieur le Directeur, je ne suis pas surpris de retrouver Eugénie dans la mise en scène d'une bêtise. C'est, hélas, une habituée. Mais Sigrid, eu égard à ses résultats scolaires, je ne m'attendais pas à cette… fantaisie.
– Votre action mérite une punition exemplaire qui vous fera passer l'envie de recommencer. Je pense qu'un mois de retenue tous les samedis à copier des lignes…
– Monsieur le Directeur…
– Oui, Sébastien ?
L'ex-Auror s'éclaircit la voix et entama sa demande spécifique :
– Agathe s'est promenée dans le bois et est revenue toute écorchée. Cette année, l'entretien n'a pas été réalisé dans cette portion et…
– Mais oui ! Une tâche sans baguette magique, bien rude, dans la neige jusqu'aux genoux. Jusqu'à l'éclaircissement du bosquet ! Brillante suggestion, mon cher. Un vrai travail, utile. C'est adopté. Votre punition sera organisée et contrôlée par monsieur Grossel. Jusqu'à sa complète satisfaction ! À présent, sortez !
Les trublions ne se firent pas prier pour obéir aux ordres d'Armand. Mysterio et Sébastien parurent satisfaits mais Elvira fut traversée par plusieurs rictus trahissant ses doutes. Hercule et Sigrid, se prêtant avec délices à une pantalonnade d'Eugénie, c'était trop sulfureux pour être honnête. Elle enfonça sa main droite sous sa cape, lança un Legilimens en direction du garçon et l'interrogea :
– Du ski ? Vraiment, Hercule ?
– Du ski Joering. Du ski tracté derrière un cheval.
– Qu'en as-tu retiré ?
– Une grande victoire, Madame.
– Une victoire ?!
– Oui. Je n'ai pas perdu connaissance lorsque je me trouvais dans les airs.
– Je vois. Et si tu avais lâché la corde ?
Il réfléchit deux secondes et déclama :
– J'aurais tenté un Arresto Momentum.
Elle tenta de forcer son esprit mais n'y parvint pas. Le garçon était un mur infranchissable et il gardait une main cachée. Il n'y avait pas de doute sur sa parade mais l'explication logique qu'il lui avait servie, tenait la route. Elle l'avait bien formé et bonne joueuse, elle concéda :
– Bonne idée. À condition de le maîtriser…
– C'est vrai.
– Allez, file !
Le garçon relâcha la pression et sortit la main de sa cape de façon ostensible, comme pour confirmer les soupçons d'Elvira. Elle n'avait pas été dupe tout comme il avait détecté la fouille de son esprit. La référente Urtica n'était pas femme à s'en laisser conter. Il rejoignit ses camarades dans la salle du Sondeur. Umbelina s'y trouvait déjà. Il fut soumis à une rafale de questions. Eugénie entama les hostilités :
– Qu'est-ce qui s'est passé ?
– Pourquoi Elvira t'a-t-elle retenu ?
– C'est quoi la suite du plan ? Vous avez été punis ?
– Doucement, dit le garçon. Une question à la fois. Le plan de notre camarade s'est déroulé comme elle l'avait imaginé. À croire que vous êtes devenue une spécialiste des Arts Divinatoires, Eugénie.
– Qu'est-ce que tu crois, hein ? J'assure tellement que le Ministère va me proposer un poste. Ça ne va pas traîner ! Les boules de cristal, ce sera du cinéma en couleurs avec moi ! Les frères Ampère n'ont qu'à bien se tenir !
– Très amusant, ma chère, même si je pense que vous faites référence aux frères Lumière. Mais je doute qu'on vous laisse la direction d'un cours, aussi fantaisiste soit-il, après nos exploits communs. C'est d'ailleurs ce que Elvira tenait à vérifier en me retenant.
Sigrid fut presque offusquée :
– Elle a sondé ton esprit ?
– C'était son intention. Un Legilimens discret de sa part mais réel.
– Et ?
– Je l'ai contrée, comme elle nous l'a appris.
Umbeijo siffla d'admiration.
– Cependant, elle nous soupçonne de mijoter un coup. Il va nous falloir être sur nos gardes.
– Et les autres ? Je n'ai pas l'impression que Mysterio ait compris ce qui se passait. Ni Armand.
– Je vous le confirme, Eugénie. Par ailleurs, il est heureux que nous ayons exclu notre attrapeuse de Lonicera de la démonstration. Abraham Piedargile me paraît bien plus affûté en matière d'intuition.
L'élève du Portugal relata les instants privilégiés passés avec les deux référents entre sa libération et son arrivée au bal de la Saint-Sylvestre. Durant cette brève période où les deux sorciers s'étaient entretenus avec elle pour mesurer l'impact des événements sur son esprit, sur son moral, elle avait eu la confirmation qu'Elvira n'était pas si seule, si isolée à l'Académie, comme elle le laissait entendre. Bien au contraire, Abraham et elle paraissaient très complices, très soudés et sur la même longueur d'onde.
Toujours à travers les bribes de conversation captées, elle avait eu la certitude que le Directeur faisait partie de leur cercle restreint d'amis au sein de l'école. Armand, Abraham et Elvira formaient une sorte de triumvirat.
Enfin, afin que la princesse mesure les conséquences de l'intervention française au sein du Ministère portugais, les deux professeurs lui avaient rapporté l'intégralité de leurs péripéties, y compris la manière et la rapidité des mises hors-service accomplies par le vénérable référent Lonicera. Les propos de la fillette brune confirmaient les indiscrétions du premier soir passé à l'Académie : Abraham était le combattant le plus redoutable de Beauxbâtons.
Lorsqu'elle eut livré toute l'histoire, elle se sentit à la fois soulagée et attristée. Sigrid et Eugénie la gratifièrent d'un câlin réconfortant. Hercule ne se laissa pas attendrir, incapable de laisser son cerveau au repos :
– Un détail me chiffonne. C'est trop facile. Je ne dis pas que nos travaux dans les bois seront une partie de plaisir mais le retournement de situation sur la nature de la punition m'intrigue.
– Comment cela ?
– La proposition de monsieur Grossel, Sigrid.
– Nous savons que c'est une de ses tâches, veiller aux installations de l'école. Il avait besoin d'aide.
– Juste avant que le directeur nous demande de le suivre, la professeure Bonnelangue lui a murmuré quelque chose à l'oreille.
– Qu'elle s'était écorchée dans le bois, c'est forcément ça !
– Tout à fait, Sigrid. Je suis sûr qu'elle lui a dit cela, mot pour mot. Cependant, elle n'avait aucune écorchure visible.
– Elle aura sûrement déchiré une tenue. Mais… dans ce cas…
La complice mentale d'Hercule devina le raisonnement du garçon et poursuivit :
– Le tissu aura joué un rôle protecteur de la peau. Or, le concierge a bien dit qu'elle s'était écorchée et ni ses mains, ni son visage découvert, n'avaient de marques. De plus, avec la température glaciale qu'il fait en ce moment, il est impossible qu'elle se soit promenée avec une robe sorcière d'été, fine et légère. Au contraire ! Elle était forcément emmitouflée. Brillant, Hercule ! Et donc ?
– Elle aurait menti ? Pourquoi ?
– Pour que nous soyons affectés aux travaux du bois, Umbeijo, répondit Hercule. Pour que nous préparions l'arrivée de la cabane.
– Mais par Flamel, comment pouvait-elle savoir ?
– Eugénie, il n'y a pas mille possibilités. Elle pourrait avoir intercepté la lettre envoyée à monsieur Delacour. Cette hypothèse me paraît peu probable, car elle remettrait en cause la fiabilité du système des hiboux postaux. Même si c'était le cas, il lui aurait fallu arracher le courrier à la harpie féroce qui semble me vouer une fidélité déconcertante.
– Alors ? s'impatienta la bouillonnante Risque-tout.
– Agathe devine nos intentions.
– Quoi ? fit le trio féminin.
– Elle serait une Legilimens, comme… commença Sigrid.
– Non, plutôt une voyante non déclarée, proposa le Belge.
– Mais d'où sors-tu cette idée farfelue ?
– Je crois deviner. Des petits détails qui, les uns après les autres, t'ont conduit à une déduction… logique.
Sigrid s'accordait de plus en plus avec lui comme une sœur avec son frère. Comme si les vacances de Noël avaient rattrapé le temps.
– Exactement ! Il y a d'abord eu l'histoire du coffre de l'observatoire. Lors de notre expédition, si nous avions dû être découverts, cela aurait été plutôt par le directeur ou par Claire Obscur, les deux habitués de l'endroit. Mais pas du tout ! C'était Agathe qui était là alors que les élèves connaissent ses habitudes très casanières en dehors des cours. Ensuite, il y a eu les Spongues. C'est elle qui a donné l'alerte et elle l'a fait très tôt, avant que tout arrive. Puis, il y a eu ses visites à l'infirmerie, ses conseils de prudence répétés avant que je ne sois victime d'attaques. Sa mauvaise blague des runes, aussi. Comme si elle savait à l'avance que nous ne risquions rien de méchant. Enfin, il y a un point en lien avec les baguettes. Vous savez que j'entretiens une correspondance avec mon ami Garrick Ollivander, à Londres. Il a répondu à une des questions sur les voyants anglais. Son père a confirmé que le bois de Citrus a leurs faveurs et le poil de Demiguise constitue un cœur magique de prédilection.
– La baguette d'Agathe en contient, rappela Sigrid. Une créature capable de voir le futur immédiat.
– Je crois que notre enseignante sent ce qui va se passer dans un délai assez court. Vous avez remarqué qu'elle transplane dans le château et ses abords ?
– Bien sûr !
– Sans jamais percuter qui que ce soit. Ja-mais. Casper, mon colocataire hollandais, m'a dit que dans sa famille, ses frères se télescopent tout le temps. Plus le lieu visé est petit et fréquenté, plus c'est courant. Les intercours, le réfectoire, rien ne l'arrête.
– Donc, elle sait pour notre projet ? s'inquiéta Umbelina.
– Pas forcément. Elle a juste su ce qu'il nous fallait comme punition, car c'était important à nos yeux.
– C'est une alliée.
– Sans aucun doute, Sigrid. À présent, si cela ne vous ennuie pas, je vais regagner ma chambre. J'ai eu mon compte d'émotions pour aujourd'hui.
Ils quittèrent le Sondeur sans même prendre la précaution de sortir un par un. Le quatuor indissociable était désormais une évidence au sein de l'Académie.
Lorsque les élèves d'Aloysia regagnèrent leurs appartements du Pavillon rouge, leur premier réflexe fut de récupérer leurs baguettes magiques. À l'instant où elles commirent le geste, une pensée similaire traversa leur esprit. Elles se ruèrent l'une vers l'autre et manquèrent de se percuter. Elles s'exclamèrent :
– Mais comment a-t-il fait ?!
Les punitions débutèrent le samedi matin, dès 7h30, juste après un petit-déjeuner expédié. En réduisant le temps passé en commun autour de la table du réfectoire, Armand escomptait diminuer le nombre d'opportunités de préparer ou de mettre en œuvre de nouvelles sottises. S'il y avait bien un domaine sur lequel il n'avait aucun doute, c'était la capacité d'Eugénie à fomenter des coups pendables.
Les cours de duel du samedi matin n'ayant aucune existence officielle au sein de l'école, Elvira les avait déplacés le vendredi après-midi, les sorties étant supprimées pour les trois élèves. Umbeijo n'était pas sanctionnée mais, dépourvue du don d'ubiquité, elle était requise pour suivre les extras de la référente Urtica.
À l'issue du premier samedi, le concierge, insatisfait de leur rendement, exigea leur présence et des heures supplémentaires le dimanche matin. Toutefois, il s'abstint de se rendre dans le bois et de les surveiller avec constance. Il préféra tracer la liste des tâches et venir contrôler peu avant le repas dominical. Enfin ravi du résultat et de l'épaisseur des ronces cisaillées par les enfants, il consentit à les libérer le dimanche après-midi afin qu'ils ne prennent aucun retard dans leur travail scolaire.
Il ne prit pas la peine de vérifier le contenu du tas de végétaux sectionnés. S'il l'avait fait, il aurait trouvé de la sciure fraîche provenant d'une branche d'un chêne, la première coupée pour délimiter l'espace d'accueil de la cabane. S'il les avait inspectés aux alentours de 10h00, il aurait découvert Eugénie et Sigrid transportant des bûches jusqu'à la Cabane Enchantée. Elles garnissaient la réserve de bois à brûler dans les cheminées du château tandis que Hercule s'escrimait à débiter la branche sectionnée en tronçons de taille modeste.
Après leur repas, les enfants furent si épuisés qu'ils s'écroulèrent sur leurs lits respectifs pour une longue sieste. Tout compte fait, la leçon du directeur rentrait dans leur crâne.
Ce dimanche, la seule personne opérationnelle du quatuor fut Umbelina. L'absence de sanction la poussait à ne pas prendre de risques inutiles qui puissent lui coûter sa place durement acquise dans l'équipe de Quidditch de Lonicera. Les élèves des années supérieures, expérimentés, plus physiques, incarnaient de redoutables concurrents.
Louis Delplanque, le capitaine de Lonicera, avait hésité à propos de la Portugaise. Pas sur sa place de titulaire mais sur son rôle au sein des sept joueurs. Son adresse et son aisance sur un balai étaient si développées qu'elle faisait des merveilles comme attrapeuse de Vif d'or. En octobre, lors du premier affrontement contre Urtica, le match avait failli tourner à l'avantage de Lonicera lorsque la cadette s'était emparée de la balle dorée et ailée. Hélas ! Urtica avait passé le Souafle à vingt reprises entre les cercles et Lonicera n'y était parvenu que trois fois. Le match avait pris fin sur le score de 200 à 180. La capture du Vif d'or avait été stérile.
Fin janvier, lors de l'affrontement contre les champions d'Aloysia, la punition serait sévère. Delplanque, capitaine batteur de l'équipe, élève de 5ème année, en était conscient. Pour l'emporter ne serait-ce qu'une fois contre l'un ou l'autre des deux ordres, Lonicera devait développer son jeu au Souafle et engranger des points pour ne plus se laisser distancer. Le garçon, contre toute attente, souhaitait son prodige à la poursuite en lieu et place de Gaston Mourgues, un élève de troisième année, reclassé au poste de batteur tandis que lui-même passerait attrapeur. Le capitaine était athlétique et adroit sur un balai.
Cependant, face à lui, il y aurait l'autre jeune prodige de l'Académie : Luisa Fellini. Élève de 2ᵉ année, titulaire au poste d'attrapeur dès son entrée à l'Académie, elle faisait déjà l'objet d'attentions spécifiques des rares clubs italiens de Quidditch. C'était la bête noire des équipes d'Urtica et de Lonicera. Dès que le Vif d'or entrait en jeu, elle tuait le match en moins d'une minute.
Pour vaincre les diables rouges volants, champions incontestés avec deux victoires contre zéro défaite l'année précédente, il fallait creuser l'écart dès le coup d'envoi et prier Merlin et Flamel que la balle dorée fasse une entrée la plus tardive possible.
Il était près de 14h00 lorsque Umbeijo, en ayant terminé avec un devoir sur une potion de détente - la valériane, la passiflore, le houblon, la mélisse et l'aubépine avaient composé la base -, ressentit le besoin de se dégourdir les jambes. Elle quitta sans regret son terrier et se dirigea vers l'entrée lorsqu'elle changea d'avis. Elle fila vers le couloir des garçons, prit soin de ne pas être repérée et se posta en face du placard à balais. Elle l'ouvrit et constata qu'il correspondait en tous points à la description faite par Hercule.
Elle déplaça le seau, le balai et la serpillière. Cette dernière, ensorcelée, s'ébroua en signe de désapprobation. Elle la tendit jusqu'au plafond, nettoya la colonne des eaux usées étrangement placée – puisqu'elle aurait dû se trouver au sous-sol – et le tuyau se fendit sur toute sa longueur. Les pans de la canalisation s'écartèrent de part et d'autre du placard, dévoilant un escalier en colimaçon très étroit, tel que ceux intégrés aux armoires estampillées Armand Delacour.
Elle s'exclama :
– Génial !
Elle s'empara de sa baguette, au cas où elle ferait une mauvaise rencontre. Elle grimpa à l'étage supérieur et découvrit une immense bibliothèque avec des rayonnages à se perdre. En vérité, tout n'était qu'un labyrinthe compliqué, destiné à troubler les sens. Elle avança à la lueur des Feux Éternels lorsqu'elle tomba nez à nez avec Joachim Alonzo, un élève de 4ᵉ année. Le brun à la barbe naissante, âgé de 14 ans, trimballait une impressionnante pile de bouquins.
– Salut ! Tu es Umbelina, la protégée du professeur Laflèche ?
– On va dire oui.
– Bravo pour l'accès à l'étage ! Bien joué ! Je suis Joachim Alonzo, mais tu peux m'appeler Jo. Tu cherches un ouvrage en particulier ?
– Pas du tout. J'explore les lieux pour la première fois. Il paraît qu'on peut s'exercer aux sortilèges, ici ?
– C'est vrai. Tout l'étage est une sorte de Beauxbâtons en miniature. La bibliothèque-labyrinthe, le coin potions, la petite salle blanche, la salle de cours de soutien où les CHASSE donnent des conseils aux élèves en difficulté. Quelle que soit la section de l'étage où tu te trouves, tu peux pratiquer la magie sans que le Ministère envoie des Oubliators, des Aurors, des beuglantes ou des émissaires porteurs de mauvaises nouvelles.
– Tout l'étage ? N'importe quel sort ?
– Tout l'étage. N'importe quel sortilège hormis les trois impardonnables, cela va de soi. Mais pour certains plus dangereux que les autres, il vaut mieux se cantonner à la salle d'entraînement. Par contre, s'il te prend l'envie de réaliser une lévitation, un Lumos, aucun souci. Ma première année est loin, mais je pense que tu as dû voir les sorts que j'ai mentionnés. Bref, ici, c'est parfait pour travailler et obtenir les meilleures notes au B.A.N.Q.U.E.T.
– Merci, Jo.
– À ton service !
Il la quitta et disparut à un angle. Elle pouvait tout faire ? Qu'à cela ne tienne ! Elle prit un livre au hasard, s'agenouilla, l'ouvrit à la page de garde et fit virevolter sa baguette en déclamant :
– Gemino !
Rien ne se passa.
– Lumos.
La baguette s'alluma avec une intensité modérée. Elle délimita les contours du livre dépourvu de magie et s'exclama avec fermeté et insistance sur la lettre I :
– GEMIIINO !
Ce fut un échec. Elle se releva et décida de poursuivre son chemin jusqu'à ce qu'elle trouve la salle blanche miniature. Chaque pas fut étouffé comme si ses chaussures n'avaient plus la capacité à marteler le sol. D'ordinaire, elle était grisée par les hourras du stade de Quidditch. Là, le silence l'effrayait. L'ambiance studieuse de Lonicera.
Elle déambula, tourna en rond, jusqu'à revenir à son point de départ. Elle refit une tentative, alla tout droit, tourna à gauche et déboucha sur une portion circulaire. Elle l'emprunta et la quitta après l'avoir parcourue presque en totalité. Elle prit un couloir, repiqua à droite, en diagonale, puis remonta par la gauche. Ensuite, il y a eu un autre couloir rectiligne, débouchant sur une impasse. Mais en poussant le mur final sur un côté, il pivota sur lui-même et un passage s'ouvrit sur une pièce circulaire.
Le mur poursuivit son mouvement et se remit en place. Umbelina se retourna et constata qu'il était compliqué de déterminer sa position. La pièce n'était pas juste en forme de rotonde : le sol et le plafond étaient aussi arrondis. En fait, elle se trouvait au cœur d'une sphère et tandis qu'elle avançait, elle tenait toujours au sol, quelle que soit la direction prise. Les lois de la physique paraissaient ne plus avoir cours dans cette bulle.
– C'est étrange… j'imagine que c'est la salle blanche de Lonicera. Allons-y pour un test… Voyons… Le dernier appris avec Elvira. Bombarda !
La formule explosive jaillit de sa compagne faite d'orme et fit trembler les parois. Un halo bleuté en absorba la puissance destructrice.
– D'accord ! Cela fonctionne. Alors…
Elle délaissa le livre qu'elle avait tenté de dupliquer et se rabattit sur une chose plus simple comme la barrette maintenant ses cheveux soyeux et brillants en queue de cheval.
– Gemino !
– GEMINO !
– GEEEMINO !
– GEMIIINO !
– GEMINOOO !
Elle modula les voyelles, les consonnes, changea d'intonation, pensa à des événements heureux, puisa dans la colère ressentie face au Ministre de la Magie portugais mais toutes ses tentatives furent vaines. Elle tenta de transformer la pince de métal en anneau simple à glisser sur un doigt, y parvint et fut capable de lui rendre son aspect précédent. À l'évidence, les cours d'Elvira sur la métamorphose, remèdes aux catastrophiques enseignements de Mysterio Flamingo, avaient porté leurs fruits.
Hercule avait décrit la formule et les gestes mais le résultat tardait à venir. Elle savait que le garçon n'avait pas eu plus de succès et Sigrid, la plus douée du groupe, n'avait pas fait mieux. Ils avaient eu peu d'occasions de tenter le Gemino, mais elle pouvait le répéter à l'envi dans cette pièce spéciale.
Une idée lui vint. Elle chercha la sortie de la pièce, poussa la porte articulée et fila tout droit. Elle ne l'avait pas remarqué de prime abord mais le labyrinthe se poursuivait. Elle franchit un couloir en arc de cercle, atteignit un lieu rectiligne à trois renfoncements dont le plus à droite conduisit à un autre embranchement montant, puis en arc de cercle avant d'effectuer une diagonale. Elle parvint enfin à découvrir un lieu en forme triangulaire où des élèves des années supérieures se détendaient autour de tables d'échecs, de jeux de go, de dominos et d'un superbe billard français. Umbelina reconnut, parmi la foule d'élèves, son capitaine, Louis.
– Salut championne ! Tu as réussi à trouver notre cachette ? Chapeau !
– J'ai bénéficié de quelques conseils.
– Ton copain belge ?
– Oui.
– Il n'est pas à l'aise en sport, mais il est très futé, Van Betavende. Ça te dit, une partie de billard ?
– Pourquoi pas !
– Tu connais ?
– Un peu…
En vérité, ses parents en possédaient un et elle y avait souvent joué sous leur surveillance. Un plaisir auquel elle ne goûterait plus en famille. Alors, hors de question de rater une pareille occasion !
Une heure plus tard, elle avait étrillé tous les joueurs de Lonicera, des plus modestes aux plus aguerris. Les moins méfiants avaient même parié quelques Mornilles contre elle. Bien mal leur en avait pris. Delplanque était stupéfait par le sens inné de la géométrie spatiale de sa cadette.
– C'est incroyable ! Du coup, tu vois, je suis résolu de te faire jouer au poste de poursuiveuse. Avec tes capacités, tu vas nous faire marquer des points. Bon, franchement, vu la déculottée que tu nous as mise, on te doit une contrepartie. Oui, trois parties à zéro, cela mérite une récompense. Demande ce que tu veux ! Des friandises ? Une Bièraubeurre piquée au professeur Mc Flurry ? Une petite astuce pour sortir de l'école en douce ?
– Non, j'ai juste besoin de barrettes pour mes cheveux.
Le grand brun à coupe en brosse faillit tomber à la renverse et s'exclama :
– Des barrettes ? Pour les cheveux ?
La modestie de la demande le stupéfia.
– Je n'en ai qu'une et j'en aurais besoin de… disons trois ou quatre.
– Les mêmes ? Ou différentes ?
– Les mêmes.
– Aucun souci ! Passe-la-moi !
Elle la retira et ses cheveux tombèrent en cascade épaisse, sous l'œil intéressé de Joachim Alonzo. Elle lui tendit l'objet en fer blanc, il dégaina sa baguette droite comme un i, sans fioriture, teintée d'un bout à l'autre en noir et lança :
– Fibula Gemino.
Il répéta l'action jusqu'au nombre voulu.
– C'est tout ? C'est aussi facile ?
– Bien sûr ! C'est un sortilège très simple, mais il faut être calé en latin et en grec pour pouvoir dupliquer n'importe quel objet. On vide son esprit et on se concentre sur le résultat.
Comment avaient-ils pu passer à côté d'une telle évidence ? Tout comme le sort de transformation, il fallait des connaissances. Le latin n'était pas son fort mais Hercule ou Sigrid y parviendraient sans mal.
Juste avant de regagner ses pénates, elle recroisa Joachim. Il lui témoigna sa surprise qu'elle ne se soit pas perdue dans le dédale menant à la salle de jeux et de repos, sombre, propice à la réflexion et au calme.
– Tu te souviens du chemin emprunté pour venir jusque dans cette pièce ?
Elle lui livra, pas à pas, le cheminement. Avec un luxe de précisions que seule une non-voyante aurait pu produire, grâce à une représentation tridimensionnelle mentale.
– N'as-tu pas eu une impression particulière ? Prends de la hauteur…
– De la hauteur ?
– Visualise ton parcours vu du dessus.
Elle obéit à la suggestion et comprit en quelques secondes :
– Le parcours, le labyrinthe, ça fait LONICERA ! La salle blanche se trouve dans le point du I de notre Ordre !
– Tu es… fabuleuse ! Je n'ai compris cela que l'année dernière, après qu'on m'a mis sur la piste de manière très grossière. Toi, tu as la visualisation de l'espace, les calculs innés, les limites instinctives. C'est prodigieux. Tu sais, autrefois, mon père était attrapeur pour l'équipe des Picadors de Séville. Il était comme toi, un génie des calculs, des angles.
– Il était ?
– Il a pris sa retraite de joueur depuis plusieurs années.
– Alonzo… Jorge Baptista Alonzo ? C'est ton père ?!
– Oui.
– Waouh ! Son histoire est fabuleuse ! Une telle carrière pour un Portugais alors que le Ministère de la Magie portugais interdit les balais sur son territoire. Joueur dans un excellent club, sélectionneur national de l'Espagne sans avoir la nationalité. Respect.
– Si tu veux, je te le présenterai. Si tu le connais de réputation, tu sais qu'il lui arrive de venir aux matchs de l'école, pour repérer les futurs talents. Je lui envoie un hibou. Tu veux ?
– Avec plaisir ! Et toi, tu joues au Quidditch ?
– Absolument pas ! Je suis comme ton ami Hercule : allergique au balai et à tout ce qui vole.
La jeune fille explosa de rire et il adora ses éclats de voix et de joie.
Sortilège 22 : le taureau furieux
Comme à l'accoutumée depuis des semaines, l'Ordre Gerbera se donnait rendez-vous à une quinzaine de mètres du pont de la Rivière Enchantée. Le trio puni traînait les pieds pour se rendre au réfectoire, en dépit de la faim qui le tenaillait. L'épuisement physique commençait à se faire sentir. Malgré les progrès réalisés et la réussite du subterfuge, leur moral n'était pas au beau fixe. Les minutes passèrent en silence. Hercule consulta sa montre :
– Il est 19h10. Umbeijo se serait assoupie ?
– Assoupie en pleine journée ? Elle, digne des inventions de messieurs Tolta et Vesla ?
Hercule s'amusa de la confusion mineure.
– Vous avez raison, Eugénie. Allons voir du côté du Pavillon bleu.
Ils franchirent le pont en sens inverse et approchèrent de l'entrée du dortoir. Un peu trop près, car les runes réagirent et tentèrent de phagocyter Eugénie. À plusieurs reprises, elle esquiva les lianes surgies du sol et eut le temps d'apercevoir un corps allongé dans une mare de sang, aux abords du couloir des filles. Elle eut aussitôt l'intime conviction qu'il s'agissait de leur amie et fonça droit vers le château en hurlant :
– Papa ! Papa !
Elle s'époumona si fort que l'intégralité de Beauxbâtons fut alertée. Elle entra en trombe dans la bâtisse multiséculaire et s'engouffra dans le couloir de l'infirmerie. Le médicomage sortit de ses quartiers, suivi comme son ombre par Rose.
– Que se passe-t-il ?
– Nous avons trouvé un corps ensanglanté, juste après l'entrée de Lonicera.
Un pop se produisit et Alfred transplana sur place. C'était la jeune Umbelina, la pauvre enfant kidnappée dont les parents avaient été oubliettés. Son bras droit était lacéré, désartibulé, en lambeaux. Elle n'avait plus un os entier dans le membre. Seul un sort noir ou une kyrielle de sorts blancs avait pu la mettre dans un tel état. Le reste de son corps était couvert de coupures, d'ecchymoses, des pieds à la tête. Alfred sortit sa baguette et la fit tournoyer.
– Par Flamel ! S'exclama-t-il. Elle est toujours vivante !
Il stoppa les hémorragies externes, sans avoir l'assurance que des lésions internes ne mettaient pas sa vie en péril. Il actionna les runes du pavillon afin de confectionner un brancard coquille de chèvrefeuille autour de la jeune fille puis, il la fit léviter et la dirigea jusqu'au bloc médical.
Après un examen approfondi, il lui administra une puissante potion de sommeil destinée à prolonger son inconscience. Rose et lui se concertèrent pendant de longues minutes. Le trio d'amis, aux aguets dans le couloir, assista à l'arrivée du directeur et du référent de Lonicera. Après dix minutes de conciliabules supplémentaires, ce fut au tour d'Ursula, Wilfried et de Sébastien d'accourir. Le corps momifié fut extrait du centre médical et conduit au carrosse attelé à deux Abraxans. L'évacuation sanitaire eut lieu sous les yeux atterrés des élèves et des enseignants. Eugénie s'approcha de son père et lui demanda :
– C'est grave ? Papa ?
– Oui. Elle part à l'hôpital Bonpied. Qui l'a vue en dernier ? Vous trois ?
– Non, nous avons dormi dans nos chambres toute la journée. On ne sait pas ce qu'elle a fait.
– Moi, je sais ! coupa un élève brun aux yeux bleus et au teint hâlé.
– Alonzo ? Dis-nous ! ordonna Armand.
– Elle a passé l'après-midi avec nous dans l'étage de Lonicera. Nous avons joué au billard une bonne partie du temps. D'ailleurs, elle nous a battus à plate couture. Elle a aussi discuté avec Delplanque. Sûrement de Quidditch. Puis, elle est repartie seule dans le labyrinthe.
– Vers quelle heure ?
– Un peu avant 19h00.
– L'agresseur a donc eu quinze, vingt minutes maximum pour agir. Mais comment diable aucun Lonicera n'a-t-il pu se rendre compte qu'elle gisait dans son sang ? ! À cette heure précise, tout le monde se rend au réfectoire !
– Si j'étais arrivé plus tôt, s'agaça Alfred, j'aurais pu limiter les dégâts. Chaque minute comptait et son agresseur le savait.
– Une nouvelle agression ! Le Ministère va exiger une enquête. Il aura raison, fulmina le directeur.
Les enfants, pétrifiés par la peur de perdre leur amie, assistèrent impuissants à l'envol du convoi, piloté par Ursula, surveillé dans les airs par Wilfried et sécurisé à bord par Sébastien. Agathe s'approcha d'eux et dit :
– Elle est entre de bonnes mains.
– Elle va s'en tirer, Madame, n'est-ce pas ?
– J'en suis sûre, Hercule. Ayez confiance. Venez vous restaurer. Rester le ventre vide ne vous apportera que des fringales nocturnes et ne changera rien à ce qui est arrivé.
Alors que les jeunes filles écoutaient le conseil et prenaient la direction du château, Hercule décida de mettre les pieds dans le plat :
– Madame… vous n'avez rien vu au sujet d'Umbelina ?
– Que veux-tu dire, Hercule ?
– Professeur… votre baguette présente des similitudes avec celles affectionnées par les voyants. Un cœur de Demiguise.
– Et ?
Elle était sur ses gardes mais pas vraiment étonnée.
– Un faisceau d'indices et de faits me permet de croire que vous avez soit une intuition très aiguisée, soit un talent plus spécial.
La déclaration du jeune garçon la fit sourire. C'était un prodige au-delà des espoirs les plus fous qu'un professeur ne puisse imaginer.
– Si j'avais l'intuition ou le talent divinatoire que tu me prêtes, n'aurais-je pas lutté contres les agressions qui ont eu lieu depuis la rentrée, surtout celles dont tu as été victime ? Ne crois-tu pas que j'aurais évité certains événements passés douloureux ?
– Je pense que vous auriez tout tenté pour empêcher les drames de se produire, à condition que le délai de prévenance n'ait pas été trop court. Le pouvoir du Demiguise est de voir l'avenir immédiat et je suis persuadé que les cœurs de baguette s'accordent avec les personnalités ou les talents de leurs sorciers.
– Être capable de voir un drame qui va se produire dans les minutes à venir sans pouvoir le bloquer ? Ce serait terrible, ne crois-tu pas ?
– Ce serait vécu comme une malédiction, très cruelle, Madame. Cela me mettrait en colère de ne pas pouvoir stopper des malheurs. Comme j'enrage lorsque je ne trouve pas de solution à une énigme.
– Oui… je peux comprendre ta colère, admit-elle, pensive, perdue dans son labyrinthe mental. Je la comprends.
Elle soupira à plusieurs reprises et Hercule eut la certitude qu'elle repensait à son enfant disparu, anéanti par un Spongue.
Il pénétra dans le réfectoire, traversa un miroir et s'attabla avec ses amis. Désormais, Max et Pierre se joignaient à eux, ainsi que Katarina qui caressait l'espoir d'intégrer le quatuor depuis le bal de la Saint-Sylvestre. Les élèves plus âgés avaient une opinion bien arrêtée sur l'agression de la jeune Portugaise : c'était en lien avec le Ministère de la Magie de son pays.
Même si Alveira avait été destitué par ses pairs, il conservait une sphère d'influence et un réseau national de supporters de ses pratiques intransigeantes. Le temps de monter une opération, avec ou sans complicité interne dans l'Académie, et ils avaient tenté de lui régler son compte par vengeance. Eugénie partageait l'avis des experts de CHASSE-Magus.
Quant à Sigrid, elle observait les rictus dubitatifs du jeune Belge. Il était en pleine réflexion. Son silence signifiait désapprobation étayée ou exploration d'une autre voie.
Ce soir-là, le garçon ne fut pas prolixe en paroles, se contentant de hocher la tête lorsque les autres élèves lui adressaient la parole. Il se hâta de regagner le dortoir d'Urtica, sitôt son repas avalé. Il écrivit à ses parents, leur donna la primeur des nouvelles et envoya une nouvelle missive à Garrick, affirmant que leurs assertions sur le cœur de la créature magique capable d'invisibilité étaient certaines à 99 %. Il promettait de poursuivre ses enquêtes de recoupement.
À la toute fin du rouleau, il décrivit ses aventures en Abraxan, précisant qu'il n'avait pas sa baguette lors de l'exploit fou durant lequel il était resté conscient. En dépit de la nuit et de la neige abondante, il ressortit déposer sa missive à la Cabane Enchantée.
La harpie féroce l'attendait, comme si elle possédait un sixième sens l'autorisant à anticiper les pensées du garçon.
– Bonsoir, bel oiseau. Je me rends compte que je n'ai guère été reconnaissant pour tous ces voyages sans lesquels Umbeijo n'aurait pas été secourue.
Il s'approcha tout près de l'animal. Il le caressa et le nourrit de graines. Il lui restait des gâteaux qu'il lui offrit. Le rapace les picora sans vergogne.
– Je ne peux pas te demander autant de voyages. Tu vas t'épuiser à la tâche. Voyons… mes parents à Bruges, en premier.
Le volatile recula alors que le missionnaire tentait de glisser les Noises dans son escarcelle.
– Non ? Alors Garrick Ollivander, sur le chemin de traverse à Londres ?
Il essuya un refus tout aussi catégorique.
– Que veux-tu faire ? Je ne parle pas ta langue d'oiseau.
L'animal se rapprocha et, avec une infinie délicatesse, écarta le pan de l'uniforme et de la cape d'hiver du garçon. Il semblait s'intéresser au Gerbera cousu à l'intérieur.
– J'avoue ne pas comprendre. Tu veux mon gerbera ?
Il fit retentir ses serres sur le bois des casiers.
– Ah bon sang ! Je ne sais pas ce que tu veux ! Voyons… réfléchissons… les deux parchemins n'ont pas d'urgence particulière. En fait, tu apparais toujours lorsqu'il y a une priorité, voire un danger. Tous les professeurs sont présents à l'Académie sauf Claire Obscur. Tu veux que je l'avertisse de quelque chose ? Toi, tu saurais la trouver dans sa famille…
La harpie frappa le bois et poussa son cri strident à glacer le sang.
– D'accord, ce n'est pas ça… tu veux que j'envoie un courrier à Umbeijo ? Le membre de l'Ordre Gerbera ? C'est ça, c'est ce que tu veux ?
Le rapace exécuta une petite danse et roula des yeux dans tous les sens, comme s'il exprimait sa joie d'avoir délivré son message après moult tentatives.
– Mais elle est partie depuis quelques heures à l'hôpital ! Et… comment t'expliquer ? Son état est très grave. Elle ne pourra pas lire la lettre, même si elle se réveille, car son bras…
Hercule ferma les yeux et fit défiler tous les souvenirs communs avec la princesse, engrangés dans sa mémoire. Les repas, les entraînements au duel, les discussions, les aventures vécues, les danses au bal du 31 décembre, l'unique fois où le duo avec Sigrid avait renoncé à un mercredi après-midi pour voir Eugénie et Umbelina voler pour gagner leurs qualifications au Quidditch.
– Son bras usuel a été détruit. Son bras droit. Celui qu'elle utilise pour écrire, lancer des sorts, manger. Et si c'était pour cette raison ? L'empêcher de prendre part au prochain match Aloysia-Lonicera ? D'accord ! Je vais lui écrire une lettre de bon rétablissement, d'encouragement, une lettre de tout mon cœur !
L'oiseau s'excita, au comble du bonheur.
– Mais tu ne vas pas rester ici, à attendre dans le froid. Viens !
Il exécuta plusieurs signes que l'animal ne put décrypter. Il l'invitait à le suivre jusqu'au pavillon d'Urtica quand l'évidence lui sauta aux yeux : il sema des miettes de gâteaux que la harpie engloutit avec voracité. Peu à peu, ils progressèrent jusqu'au dortoir. Dans le couloir, il répéta l'opération et le volatile le suivit avec entrain jusqu'à la chambre numéro 42. Il ouvrit la porte et l'oiseau s'engouffra à l'intérieur de la pièce.
– Qu'est-ce que c'est que ce monstre ?! s'égosilla Rosier.
– Il s'agit d'une harpie féroce, en charge du courrier, répondit Hercule, sans perdre son calme.
– Les animaux sauvages ne sont pas admis dans les chambres ! menaça le garçon au regard méchant.
Le Belge répondit du tac au tac :
– Edgar n'est pas sauvage. N'est-ce pas, Edgar ?
Il le gratifia d'une poignée d'insectes séchés et l'invita à le suivre dans la mezzanine, au cœur de l'armoire. L'oiseau fit un bond et se posa en douceur sur le bras tendu de l'enfant. Le membre supérieur plia un peu sous le poids du volatile. Rosier perdit son sourire carnassier habituel. Le duo singulier grimpa l'escalier et Edgar se posta près de la réserve de friandises.
– Méfie-toi de ces sucreries, mon ami ! Tu risques de souffrir d'indigestion.
Hercule s'empara d'un petit rouleau, d'encre et d'une plume. Il demeura paralysé durant une bonne minute, ne sachant comment entamer la missive. Il était choqué par l'atroce vision de son amie, dans cette mare de sang, réduite à l'état de poupée de chiffon, sans vie, sans tonicité. La colère gronda en lui comme jamais. Il aurait préféré de jouer le rôle de la victime plutôt que de voir un être cher subir cette attaque ignominieuse. Il entama avec son écriture arrondie :
« Ma chère Umbeijo,
Mon seul réconfort dans le drame qui vous touche, est de savoir qu'en lisant mes mots, vous aurez repris conscience. Je ne souhaite qu'une chose : que vos douleurs soient les plus légères et les plus courtes possible. Je… suis… tellement peiné… non, en vérité, je suis furieux. En colère, prêt à lancer le plus puissant Diffindo sur votre agresseur pour vous venger. Je ne peux pas supporter l'idée, la concevoir même, qu'on ait pu vous faire du mal. Vous êtes la gentillesse, la spontanéité, la grâce même ! Je n'avais jamais rencontré une personne aussi franche et joyeuse que vous. Vos malheurs me touchent directement. Je peux vous promettre que je vais enquêter, déduire, comprendre et débusquer le ou la coupable. Que cela me coûte ma place à l'Académie, je m'en fiche ! Dès que j'aurai le nom du coupable et la preuve de son crime, je ferai justice si le Ministère ne s'en charge pas lui-même avant. Personne n'a le droit de s'en prendre à l'Ordre Gerbera ! Et surtout pas à vous ! Sachez que vous êtes dans nos cœurs et nos pensées.
Amitiés.
Hercule.
Post-scriptum : la harpie qui vous apportera cette lettre, s'appelle Edgar et, chose étrange, a insisté pour délivrer cette missive avant tout autre courrier. »
Il scella le rouleau avec de la cire et l'attacha à la patte du rapace. Il le rétribua avec largesse et le redescendit, toujours agrippé à son bras. L'oiseau fixa Rosier avec insistance et tourna la tête jusqu'à 270 degrés afin de ne pas le quitter des yeux. L'équipée sorcier-oiseau regagna l'entrée. 22h00 sonnèrent.
– Pour Umbeijo. À l'hôpital Bonpied.
Edgar décolla grâce à une impulsion fournie par le garçon. Il disparut dans la nuit, fonçant vers la vallée. Le Belge regagna ses quartiers à tâtons, dans l'obscurité. Il pénétra dans la chambre et fut accueilli par les sarcasmes de Rosier :
– Alors, van Betavende, ton oiseau de malheur ne t'a pas arraché le bras, comme à ta copine ?
– Non. Par ailleurs, il serait fort judicieux pour vous de ne pas être impliqué dans l'agression de mon amie.
Le brun efflanqué se redressa dans son lit.
– Tu me menaces ?
– Je vous avertis.
– Tu crois que j'ai quelque chose à craindre de toi ?
– Je ne crois pas que vous ayez quoi que ce soit à craindre, si vous êtes capable de résister aussi bien qu'un Spongue à un Diffindo jeté avec toute la haine et la rage éprouvée pour une créature abjecte.
Hercule avait vociféré à la fin de sa phrase, comme s'il était dans un état second.
– Si jamais…
– La ferme, Rosier ! hurlèrent Jacques et Casper.
– Dors ou je t'assomme, rajouta le Cracmol aux mains dures comme des Cognards.
Le silence revint. Le jeune Brugeois se réfugia à l'étage. Dans son coin favori, à la lueur des Feux Éternels, il recentra son énergie et se concentra sur les tâches à effectuer, les interrogatoires à conduire, les recoupements indispensables pour traquer le coupable. C'était désormais sa priorité.
Au lieu de se consacrer à ses devoirs ou à la lecture, à la bibliothèque, le détective en herbe s'employa à reconstituer l'emploi du temps de sa camarade portugaise avant son agression. Durant les intercours et la pause repas, les interviews de Delplanque et Alonzo furent instructives et presque au même titre.
Le capitaine de l'équipe de Quidditch de Lonicera tenait à sa joueuse polyvalente, surdouée, comme à la prunelle de ses yeux et était désespéré, sur le plan sportif, par la défaite à venir dans dix jours face à Aloysia.
Alonzo, compatriote d'Umbelina, avait intronisé la jeune fille dans leur cercle. Ses yeux brillaient quand il évoquait la jeune camarade. L'adolescent était clairement béat d'admiration devant la princesse. Amoureux, non, car elle était à des années-lumière de ses pensées mais Joachim, issu d'une famille de sorciers sportifs tous passés par Aloysia, faisait figure d'exception et passait pour l'érudit du clan en appartenant à l'ordre au chèvrefeuille. Impossible que l'agresseur ait été l'un d'eux, tant leur attitude protectrice était patente.
Les parties de billard réalisées par sa camarade et ses prouesses avaient-elles heurté la susceptibilité d'un élève à l'égo surdimensionné ? Possible mais peu probable. Tout Lonicera avait en mémoire les exploits de la fillette lorsqu'elle avait affronté Urtica. Hercule ne pouvant inspecter les lieux pour cause de protection runique, Katarina Rostopchine avait accepté d'être ses yeux à l'intérieur. Si des élèves Lonicera avaient pu lancer des sorts noirs contre leur camarade dans le point sur le I de l'ordre, voire dans tout l'étage secret, ils n'avaient pas pu le faire dans le couloir, au rez-de-chaussée, dans une chambre ou au sous-sol sans que le Ministère et l'école le sachent. Or, Katarina était formelle : l'attaque avait eu lieu dans le couloir, car il n'y avait aucune trace de sang ailleurs qu'à l'angle où la victime avait été retrouvée. Son corps n'avait pas été déplacé et vu le coude formé par le couloir, l'étroitesse relative de l'entrée du Pavillon, il n'était pas possible que l'attaque soit venue de l'extérieur.
En résumé, à l'intérieur ou depuis l'extérieur, aucun élève n'avait pu agir. L'agression fomentée par l'ex-ministre de la magie portugaise regagnait des places au classement des supputations. Seul un adulte avait pu contourner la protection runique, attendre et commettre le crime dans le bâtiment. L'école, bien protégée contre les intrusions, ne pouvait tolérer qu'un sorcier externe vienne y commettre des actes répréhensibles en toute impunité.
L'acte était venu des professeurs. Si Claire Obscur avait été en état, il lui aurait imputé cet acte barbare mais, à sa décharge, elle se trouvait à des centaines de kilomètres de Beauxbâtons. Quel adulte serait assez fou pour perpétrer une telle abomination ? La violence n'avait aucun point commun avec ses propres assauts. Les siens avaient senti l'amateurisme, l'absence de préparation, de maîtrise. Le fait d'un sorcier peu habitué à lancer des sorts agressifs.
À l'inverse, le guet-apens subi par son amie n'était pas le fruit du hasard et les sortilèges mis en œuvre visaient à la mettre hors d'état pour une longue durée. Ils étaient le fait d'un sorcier aguerri, ne laissant aucune chance à leur amie, en dépit des cours de duel d'Elvira et des résultats de l'élève de Lonicera - les meilleurs du quatuor sur les attaques -.
La proximité du match de Quidditch avec Aloysia désignait un Aloysien comme coupable. Parmi les élèves les plus âgés de cet ordre, un seul avait passé l'âge de 18 ans, le 6 janvier et aurait pu frapper sans que le Ministère n'en soit informé.
L'individu en question se nommait Federico Zimmermann, il était Suisse et en dernière année de CHASSE-Medico. Il possédait une baguette en saule avec un rare cœur d'essence de Kelpie, il était brillant, efficace, adoré d'Alfred Beauxbâtons et n'avait pas le profil d'un agresseur. Il ne restait qu'un seul individu assez fou pour commettre cette folie, un homme au goût de la compétition exacerbée au point de faire appel à des méthodes douteuses, des tricheries : Mysterio Flamingo, le référent.
Au réfectoire, la table où Delplanque prenait ses repas, n'était pas très éloignée de celle du corps professoral. Les tactiques et décisions du capitaine avaient été captées par l'Espagnol et il avait agi en traître. S'il jouissait d'une certaine popularité, la médiocrité de son enseignement contrebalançait et son attitude machiste frisait souvent les limites de l'acceptable.
La rivalité dont il avait fait preuve lors du bal de la Saint-Sylvestre, face à Wilfried Laflèche, n'avait trompé personne. Le professeur de Métamorphose et de Transformation se gargarisait des victoires de SON Ordre. C'était le style de personnage à prôner une compétition forcenée entre les trois maisons, à l'instar de ce qui existait dans d'autres écoles de magie, comme Poudlard. Or, ce n'était pas la politique de l'Académie : le profond respect et l'amitié, entre Abraham et Elvira, illustraient le propos.
Comment le garçon pouvait-il vérifier sa théorie ? Comment interroger la baguette du professeur ? Comment s'assurer qu'il ne possédait pas une seconde baguette pour commettre ses basses œuvres ?
Il n'eut pas à chercher des heures : il disposait de plusieurs atouts et alliés. Il eut une idée de génie pour le débusquer. Eugénie et Katarina allaient pouvoir l'aider à la mettre à exécution.
Umbelina reprit connaissance et songea dans la seconde que son cerveau avait choisi le pire instant pour réveiller son corps. La douleur s'immisça dans la moindre cellule de son organisme. Elle ouvrit les yeux sur la chambre d'hôpital où elle était alitée. La pièce était vide, sans âme, dépouillée, peinte en blanc du sol au plafond. Elle tourna la tête et découvrit un autre patient dans le lit voisin. Son compagnon était bandé de la tête aux pieds et ses bandages suintaient d'onguent très gras, voire huileux. Le pauvre hère était méconnaissable.
Un elfe de maison entra avec un seau et une serpillière. Lorsqu'il comprit que la jeune malade était éveillée, il se précipita dans le couloir à la recherche d'un médicomage ou, à défaut, d'un infirmier.
Durant une minute, elle tenta de bouger. Ses essais lui apprirent que trois de ses quatre membres étaient opérationnels, bien que couverts d'ecchymoses. Sa tête, enserrée dans un tissu de gaze, était enflée mais son bras droit n'était plus qu'un vestige. Plus d'humérus, de coude, de radius, d'ulna, de carpe. Rien !
– Docteur ?
Un jeune homme à la peau noire, aux cheveux lisses et au sourire éclatant entra dans la pièce. Il s'attendit à une foule de questions, mais il n'en fut rien. Sa patiente ne fut qu'un bloc de marbre, silencieuse, s'en remettant au diagnostic du praticien.
– Je suis le docteur Radjiv Brahma. Jeune fille, tu as eu beaucoup de chance ! Ton agresseur aurait pu te tuer après avoir expédié ta baguette dans les airs. Il s'est contenté, si je puis m'exprimer ainsi, d'anéantir ton bras. Comme s'il avait voulu t'empêcher de t'en servir. Pour te réparer, nous allons pratiquer quelques petites incisions sur ton membre gauche, prélever des petits morceaux de chaque os et les incorporer dans des potions Poussos spécifiques. D'habitude, quand des os sont en miettes, la version de base permet de les reconstituer peu à peu. Mais là, il va falloir le faire partie par partie. D'abord, l'humérus, puis les suivants. Je t'avoue que cela va être très très douloureux. Nous te donnerons aussi des décoctions au goût ignoble pour atténuer ta souffrance. Tu as compris ?
– Oui.
– Bien. À présent, des Aurors vont t'interroger, mais je pense que ce sera inutile. Ils vont te demander si tu sais qui t'a attaquée. Le sais-tu ?
Elle fit signe que non. C'était comme un instant volé dans sa mémoire, le résultat d'un Oubliette.
– Je m'en doutais. As-tu des questions ?
– Deux.
– Je t'écoute.
– Est-ce que je peux avoir à manger ?
– Bien sûr. Un elfe va t'apporter ce que tu veux et t'aidera à te nourrir. Quelle est ta deuxième question ?
– Qui est-ce ? Qu'est-ce qu'il a ?
Elle désignait son voisin de chambrée.
– Claire Obscur, de l'école Beauxbâtons, est victime…
– Qui… ? Madame Obscur… Vraiment ?
– Elle semble avoir abusé de ses talents divinatoires. Sa peau est brûlée jusqu'au 3ᵉ degré. Elle a failli mourir pendant les vacances de Noël. Un passant l'a retrouvée carbonisée dans une rue, en Normandie.
– Carbonisée ?
– Oui. À force de s'enflammer pour avoir des visions.
– Pas du tout !
– Quoi ?
– Son pouvoir ne fonctionne pas comme ça. Elle utilise un Aquaglaciem pour déclencher l'affichage de prédictions sur sa peau.
– Tu es sûre ?
– Absolument ! Un Sonorus, un Petrificus Totalus et un Aquaglaciem, toujours en présence de l'infirmière ou du médicomage. Elle a expliqué tout le processus en classe.
– Mais lors de son admission, elle souffrait de brûlures, pas de gerçures. C'est très différent. Je devrais peut-être en toucher un mot aux Aurors…
Deux cas de sorts maléfiques sur deux personnes issues d'un lieu commun, c'était trop étrange pour n'être qu'une coïncidence. Le jeune médicomage s'absenta tandis que l'elfe de maison entrevu plus tôt entrait en poussant un chariot de victuailles. L'être magique sursauta lorsqu'il aperçut un monstre au regard pénétrant à la fenêtre.
Le soir venu, Hercule obtint les cours de français notés par Umbeijo, recueillis dans le Pavillon et transmis par Katarina. Cette dernière crut bon d'apporter les archives des autres enseignements. Le garçon les accepta de bonne grâce, laissant croire à sa camarade de Cecrabebleu qu'il allait lui permettre de suivre les cours à distance.
Une fois les documents récupérés, le trio de Gerbera se réunit chez le Sondeur. Il avait confié les détails de son plan à ses deux camarades et elles étaient enthousiastes.
– Eugénie, pensez-vous pouvoir imiter son écriture ?
– Avec une bonne plume, son encre, un parchemin vierge, un peu de tranquillité, je peux vous pondre une vraie lettre de dénonciation pour faire sortir le loup du bois. Cependant, comme disent les grands hommes, il y a un problème : je fais largement plus de fautes d'orthographe, de grammaire et de conjugaison que notre amie portugaise.
– Nous veillerons au grain, tempéra Hercule.
– Merci ! Mais j'ai mieux, bien mieux à vous proposer !
– C'est-à-dire ?
Elle fouilla au fond de son uniforme et prit sa baguette. Elle déclara :
– Vas-y ! Dicte la lettre !
– Mais la plume ? Tu n'en as pas besoin ?
– Tutututute, Sigrid ! Sans plume, les enfants ! répliqua-t-elle en parodiant Agathe.
– Bien, allons-y ! Je commence par…
« Hercule, mes amies, »
Eugénie agita sa baguette, délimita des mots choisis, des lettres isolées.
– Litterae Gemino. Verbum Gemino. Maior Litterae Gemino, Sentenas Gemino.
Les lettres, les mots, des phrases se dupliquèrent sur la peau immaculée et peu à peu, les ordres d'Hercule se transformèrent en mots de la Portugaise. Il n'en crut pas ses yeux mais poursuivit :
« J'ai eu la malchance d'être attaquée avec violence mais mon agresseur n'a pas pu effacer ma mémoire en totalité, car j'ai pu maîtriser son sortilège Oubliettes. Lorsque j'ai vengé mes parents, j'ai trouvé la parade. Aussi, je peux affirmer que celui qui m'a réduite en miettes n'est autre que Mysterio Flamingo, notre professeur de métamorphose et de transformation. Avertissez le directeur afin que ce traître soit arrêté et jugé. Ne vous inquiétez pas, je suis sauvée. Je ne risque plus rien. Je serai bientôt de retour. Rien ne pourra m'empêcher de remonter sur un balai et de battre Aloysia. Vous êtes dans mes pensées et mon cœur. »
La signature de la princesse portugaise fut apposée avec son surnom, car elle n'aurait pas agi autrement avec ses amis. Le résultat de la faussaire était stupéfiant.
– Je suis ébahi !
– Alors là, Eugénie, c'est… génial ! Tu copies les mots avec une telle facilité et avec une telle exactitude. Ton Gemino est terrible ! Mais, du coup, ma baguette ?
– Ah oui ! Le truc, avec Gemino, c'est de connaître les mots pour ce qu'on copie. Là, ça marche à tous les coups.
– Je n'y crois pas… tu sais le faire ?
– Passe ta baguette !
Elle détoura l'objet avec sa propre auxiliaire et s'exclama en mélangeant grec et latin :
– Magikó ravdi Gemino !
Créé à partir du néant, un double se détacha de l'original. C'était un jumeau de la première mais inerte, sans vie, dépourvu d'inclusion magique.
– Par Flamel ! s'extasia Hercule. Comment avez-vous réussi ?
– J'ai lu les manuels avec attention. Non, en fait, un CHASSE-Magus payé un Gallion m'a appris à le maîtriser. Le meilleur investissement de la semaine.
– Jeudi soir, nous pourrons envoyer l'original ! Nous allons pouvoir effectuer le paiement.
– Ça va marcher. J'espère que nous serons à la hauteur s'il faut lancer un sort d'attaque à votre place. Notre camarade blessée est si efficace à ce jeu.
– Justement ! Hercule, Eugénie, vous êtes d'une force similaire à la mienne. C'est parfait. Ce sera plus authentique.
– Eugénie, vous nous sauvez ! Maintenant, il faut trouver un hibou qui accepte de faire un tour de poste pour rien.
– À quel moment le courrier ferait-il mieux d'arriver ? se demanda la fille d'Alfred à voix haute.
– Pas pendant les repas, pas devant tout le monde. Il ne faut pas qu'il se sente acculé par d'autres professeurs mais tout puissant face à des élèves.
Le trio prit le temps de la réflexion.
– Demain, à la première heure, songea Sigrid. Chaque matin, il arrive du Tunnel de Transportation avec une nouvelle tenue, avec ses rangées d'admirateurs qui l'attendent à la sortie de la cabane. C'est là qu'il doit s'apercevoir et comprendre la menace. Il faudra jouer la comédie.
Jouer à travestir la vérité, comme si la lettre reçue était bien émise par leur amie, faire semblant. Était-ce une contre-vérité, rompant avec la devise de leur Ordre ? N'allait-il pas se dissoudre comme par magie ?
« Non, je crois en ma théorie. Ma foi en l'imbrication des pièces du puzzle est totale ! »
La cause fut entendue. L'oiseau intelligent fut facile à dégoter : une petite chevêche d'à peine 200 grammes se fit une joie d'encaisser 5 Noises pour prendre la missive, se planquer la nuit dans un tronc d'arbre tranquille, douillet et revenir à son point de départ au petit matin.
Dès qu'il en eut l'occasion, le jeune Belge apostropha Elvira, peu friande de son collègue référent et lui exposa sa théorie. Sur le point de faire des remontrances à son disciple, elle préféra l'écouter jusqu'au bout avec attention dans l'espoir de coincer cet obsédé de coureur de robe sorcière. Elle promit d'observer et d'intervenir au besoin. Il lui confia un document à produire au moment où le piège tendu se déclencherait.
À chaque gorgée de Poussos, Umbelina relisait les mots d'Hercule et se cramponnait à son lit, déchirée de l'épaule jusqu'aux ongles de sa main droite. La souffrance était comparable à celle générée par une lame chauffée à blanc enfoncée dans la chair de son membre fantôme. Elle se mordait les lèvres jusqu'au sang et suppliait pour qu'on augmente ses potions apaisantes.
Le docteur Dadé, Alphonse de son prénom, en charge de l'élaboration et du dosage des médications adaptées aux âges et corpulences des sorciers, refusait de la surdoser. La nuit tombait en douceur et la blessée priait pour que le sommeil l'emporte sur ses dernières forces. Elle regardait son bras inerte comme un poids, avisait le gauche comme désormais celui par lequel la magie passerait lorsque sa voisine couina sur sa couche, engoncée dans ses épais bandages.
Elle marmonna quelques mots incompréhensibles, la mâchoire paralysée par la peau du visage brûlé et tendu comme de la viande séchée. Elle tourna la tête au prix d'un effort intense et leurs regards se croisèrent. Claire reconnut son élève, car ses yeux brillèrent d'une lueur de compréhension.
– Bonjour, Professeur.
Claire balbutia quelques syllabes d'où une terminaison en « oir » émergea.
– On m'a dit que vous aviez subi des brûlures et que vous auriez d'immenses difficultés pour communiquer. Si vous le voulez bien, je poserai juste des questions avec oui ou non comme réponse. Oui en clignant des yeux et non sans rien faire. Mais vous vous demandez sûrement ce que je fais là.
Claire abaissa ses paupières.
– Je n'ai pas de souvenirs. Je sais juste que j'ai été attaquée à l'école et qu'on a détruit mon bras droit. Je bois toutes sortes de potions pour reconstruire mes os mais c'est horrible.
La femme s'agita et cligna des yeux à de nombreuses reprises.
– Vous aussi, vous souffrez…
Elle confirma.
– Vous savez qui vous a fait cela ?
Elle nia. Elles étaient à égalité sur ce point-là.
– Vous avez été oubliettée, comme moi. Aucun souvenir.
Claire manifesta.
– Vous avez gardé quelque chose en mémoire ?
– Oui, murmura-t-elle.
– Votre agression ?
– Non.
– La mienne ? Oh ! Une prédiction ? Vous aviez déjà vu que je serais agressée ?
– Oui. Oui. Deux… deux…
– Deux ? Deux… Oh ! Attaquée deux fois en quelques jours. Le Ministère de la Magie portugaise et l'école.
– Oui.
– Vous ne pouviez pas m'avertir parce que vous étiez ici. Tout le monde se demandait où vous étiez passée, le jour de la rentrée. Le directeur nous a dit que vous étiez en famille, victime de l'Éclabouille. Le médicomage m'a expliqué vos blessures et je lui ai indiqué comment fonctionne votre pouvoir. Il a compris que c'était aussi une agression qui avait causé ces blessures et non votre pouvoir. Des Aurors vont enquêter mais le sort Oubliettes a tout effacé. Je ne me souviens que de la partie de billard avec Delplanque, de Lonicera mais après, plus rien.
– Danger…
– Qui court un danger ? Vous ? Moi ?
– Van… Van…
– Van… Hercule ?
– Oui…
– Il faut que je lui écrive.
Elle se redressa et tenta de se mettre debout, mais elle présuma de ses forces et s'étala de tout son long sur le carrelage, vacillant comme la flamme d'une bougie. Incapable d'avertir qui que ce soit, la professeure resta muette d'horreur, impuissante. Le ou la responsable de ces injustices allait frapper de nouveau sauf si sa prédiction, en deux parties similaires, s'avérait d'une justesse et d'une précision inégalées. La porte de la chambre s'ouvrit.
Plus tôt, au petit matin, Mysterio Flamingo avait traversé la Cabane Enchantée après avoir emprunté l'ovule de Madrid à Bourg-Enchanteur, puis la navette du centre névralgique de la RATP jusqu'à l'école. Il avait manqué Elvira, en dépit de ses sempiternels efforts pour la croiser. À croire qu'elle usait de Legilimancie sur lui, à son insu, jour après jour, pour qu'elle soit capable de l'éviter. Il enrageait mais recouvrit instantanément son sourire de circonstance dès qu'il franchit la porte et qu'il déboula dans la haie d'honneur des élèves.
Sa tenue sorcière du jour, une robe aux reflets d'or, d'argent et de sang, semblable au costume d'apparat d'un torero moldu, fit un triomphe. Toutefois, le bouillonnant Espagnol ne prêtait pas attention à ses aficionados mais à ses détracteurs, à ceux qui l'ignoraient ou le méprisaient sans ambage. Ces derniers appartenaient souvent à Urtica, rangés comme un bloc derrière sa tête d'affiche, son égérie. Il se méfiait en particulier du petit Belge dodu, fouineur, trop curieux, impliqué dans une prophétie majeure de Claire Obscur sans qu'il en connaisse les détails, d'une importance suffisante pour qu'il ait couvert les bévues de la spécialiste des Arts Divinatoires.
Certes, il pourrait chercher la prédiction puisqu'il était l'unique détenteur du secret de leur dissimulation, à la demande de sa collègue. Mais comment s'y retrouver dans les centaines de fioles entreposées sur les rayons, étiquetées par Claire, rangées dans l'ordre des codes, comme elle le lui avait expressément demandé ?
D'ailleurs, où se trouvait donc ce maudit gamin à qui il s'évertuait à ne rien apprendre et qui progressait en dépit de ses sabotages ? Sûrement avec ses habituelles amies Eugénie et Sigrid, deux hontes pour son ordre Aloysia. C'est alors qu'il les vit.
Hercule lisait un courrier reçu de bon matin. Il avait l'air de plus en plus atterré par sa lecture. Ses deux camarades qui se tenaient à ses côtés, se décomposaient tout autant. Les trois têtes se levèrent une brève seconde dans sa direction. Mysterio sentit une lance de terreur le traverser de part en part. Qu'avaient-ils découvert à son sujet ?
Le garçon fourra le rouleau dans son uniforme et fonça droit vers le château. Sous les hourras et les bravos, le référent fendit la foule et emboîta ses pas. Aussitôt entré, Hercule ne bifurqua pas vers la section administrative, comme l'Espagnol le redoutait mais fila vers sa salle de classe pour y suivre son cours d'anglais.
Tout au long de la matinée, le référent observa le trio mais ce dernier n'alla pas rapporter sa lecture à Armand. À l'intercours, le garçon d'Urtica se rendit à la leçon de potions et Mysterio sauta sur l'occasion, trop belle. Afin de respecter la sécurité et d'assurer la précision dans les gestes, Ambroisine Fordecafé demandait toujours à ses étudiants de se départir de leurs uniformes coûteux et de revêtir de vieilles blouses à l'épreuve de bien des ingrédients.
Alignées sur les patères, les capes encombrantes attendaient jusqu'à ce que midi sonne. Le référent lança un Accio lettre de Van Betavende et la chipa. À l'abri des regards indiscrets derrière une colonne d'escalier, il en prit connaissance. Il pâlit jusqu'à en perdre son célébrissime teint hâlé.
– Ce n'est pas possible ! Je n'ai pas pu rater… quoi ?! Elle a déjà utilisé un Oubliette ? Mais c'est impossible ! Pas à son âge !
Les idées se bousculèrent dans son cerveau et s'organisèrent en un plan diabolique pour se disculper. Il était en possession du parchemin émis par la Portugaise et celui-ci n'avait pas été montré aux autres enseignants, ni au directeur. Il suffisait de le détruire, d'effacer le souvenir du Belge et de ses deux comparses. Ensuite, il se rendrait à l'hôpital Bonpied où il forcerait sur les sortilèges appliqués à la gamine, cette menace pour les victoires d'Aloysia au Quidditch. Si on le surprenait ou on le reconnaissait, il prétexterait une visite auprès de Claire Obscur. Cependant, il devait éviter la précipitation. Il attendrait le soir pour agir.
– Incendio !
Le parchemin incriminant fut réduit en cendres. Le voleur ricana.
Vers 18h15, Mysterio Flamingo fit irruption dans le hall central de la gare de Transportation. Il fit mine de se diriger, comme à son habitude, vers le quai menant à Madrid. Il était serein. Comme ils en avaient l'habitude, le Belge et les deux filles s'étaient donnés rendez-vous dans le couloir menant à la bibliothèque et s'étaient réfugiés chez le Sondeur. L'Espagnol les avait précédés et s'était caché dans un des trois isoloirs.
Là, en silence, il leur avait appliqué un sortilège d'effacement de mémoire sélectif, nettoyant la moindre trace du courrier. Juste à temps, car ce maudit gamin fouillait dans ses poches pour mettre la main sur le rouleau. Totalement hébétés, les élèves étaient sortis en silence, avaient gagné la bibliothèque pour une heure d'étude et de devoirs.
Mysterio entra dans un ovule à quatre places. Il était désert. Il déposa sa besace contenant cours et copies à corriger. Puis, il se sangla. Il attendit que l'employé pianote sur la console de bois après avoir introduit les clés et l'envoie vers sa destination. Une fois lancé, il produisit un Arresto Momentum, transplana d'abord à la surface de Bourg-Madame avec armes et bagages, puis jusqu'à Toulouse. Au sortir d'une ruelle sombre et à la faveur de la nuit, il s'introduisit dans la boutique d'un cordonnier sorcier.
Dans l'arrière-cour, il trouva un vieux coffre utilisé pour entreposer des chutes de cuir inutilisables. Il consulta sa montre à gousset : il était presque 18h30. Le coffre se mit à vibrer. Mysterio l'agrippa et se mit à tournoyer dans les airs pendant plus d'une minute, jusqu'à ce qu'il approche de Paris et qu'il soit déposé aux abords de Montmartre, près de la Place Cachée. De là, il disparut d'un pop à Bonneuil, dans la banlieue de Paris, juste en face d'une épicerie.
Il y avait une réceptionniste avec un étal de fruits, légumes, des conserves, des bouteilles, tous les éléments d'une véritable boutique. Il n'était pas possible d'aller plus loin sans en passer par l'employée vêtue comme une Moldue. En réalité, c'était une sorcière aguerrie, un ex-Auror reconverti dans l'accueil à l'hôpital dissimulé.
– C'est à quel sujet ? Vous voulez acheter quelque chose ?
Il exhiba sa baguette magique en douceur.
– Une visite.
– Le nom du malade ?
– Claire Obscur.
– 3ᵉ étage, allée B.
Il franchit l'arcade menant à l'arrière-boutique. Les aliments de bocaux, les réserves, s'estompèrent et laissèrent place à un couloir desservant un escalier. L'hôpital était bâti sous terre. Tout y était inversé, y compris la gravité. Descendre sous terre, c'était grimper les marches de l'escalier. Une sorte de sas assurait l'inversion sans que le visiteur ou l'habitué ne se rende compte du changement d'orientation. Il se rendit au niveau indiqué et dans la section mentionnée sans croiser qui que ce soit. Sa tâche était facilitée.
À l'entrée de l'allée A, il chercha le nom de l'élève de Lonicera. Il passa ensuite à l'entrée B et eut la surprise de découvrir qu'elle avait été installée dans la même chambre que sa collègue chargée des Arts Divinatoires. Une véritable aubaine ! Il se rua sur la chambre 314 et découvrit l'élève tentant de communiquer avec l'enseignante brûlée. Umbelina était étalée sur le sol et Claire, paralysée, engoncée dans ses bandages, était incapable de l'aider. Il dégaina sa baguette et pointa les deux personnes.
– Oubliett…
Il fut incapable d'achever sa formule, déséquilibré par un poids soudain sur son épaule. Sa besace alourdie le précipita au sol. Une sorcière se tenait sur le tissu, morceau de bois tordu en main. Elvira de Bazincourt !
– Quoi ?!
– Expelliarmus !
Son arme lui fut arrachée par un sort venu d'un coin sombre de la chambre. Le sorcier se dévoila.
– Monsieur le Directeur ? s'étonna Mysterio. Qu'est-ce que…
Une nuée d'Aurors surgit du couloir et s'empara de l'Espagnol. Il fut aussitôt entravé par des liens magiques.
– Mais… qu'est-ce que vous faites ? Comment ?…
– Justement, explosa Armand. Comment ? Comment saviez-vous que Claire se trouvait à l'hôpital ?
– Je… Vous l'avez dit…
– Absolument pas ! Tous les enseignants ont eu comme information qu'elle avait l'Éclabouille et qu'elle était en famille en Normandie. Je suis le seul à avoir eu la vérité en provenance de l'hôpital. Si vous étiez au courant, cela signifie que vous l'avez agressée. Tout comme vous avez attaqué cette pauvre fillette !
– On ne m'accuse pas sans preuve, monsieur le Directeur ! Vous n'en avez pas !
– Si !
Armand sortit un rouleau de parchemin et le mit sous le nez de Mysterio. L'écrit en question l'accusait. Il était en tous points identique à celui pris au jeune élève d'Urtica.
– C'est impossible ! Je l'ai…
– Détruit ? demanda Elvira. Une chance que tes élèves soient doués pour le sort Gemino.
– Mais à quel moment ?! s'égosilla l'Hidalgo.
– Les soupçons vous désignaient comme l'auteur des agressions, Mysterio, coupa Armand. Ce jeune garçon, puis sa camarade et notre pauvre Claire ! Messieurs, faites votre travail, déclara le directeur à l'attention des Aurors.
– Mais ce n'est pas moi ! C'est ce sale gamin ! C'est lui ! C'est un monstre ! C'est lui le responsable de tout cela ! La prédiction ! Il y a une prédiction qui l'affirme !
– J'aimerais bien savoir où se trouvent ces prophéties !
Un instant décontenancé, l'accusé reprit le dessus et triompha :
– Vous ne le saurez jamais ! Même elle, elle ne sait rien ! Tout le Veritaserum du monde ne pourra rien vous révéler ! Rien !
– C'est ce que nous verrons, menaça Armand. Hors de ma vue, misérable personnage !
Elvira aida le médicomage à remettre la patiente dans son lit. Elle put mesurer les dégâts occasionnés sur l'organisme de la fillette : son bras était flasque. Elle risquait de ne jamais pouvoir récupérer ses capacités. Armand quitta la pièce et réclama une incarcération de son enseignant. Il était furieux. La référente Urtica resta seule avec l'élève et la maîtresse des Arts Divinatoires.
– Claire, tu es consciente ? Tu me comprends ?
La cinquantenaire murmura un oui étouffé.
– Bien. Comme je le suppose, Flamingo a dû effacer votre mémoire. Alors, je vais vous expliquer. Notre élève prodige d'Urtica m'a présenté, hier soir, une théorie que je pensais farfelue. Il soupçonnait Mysterio d'avoir été ton agresseur, Umbelina. Pour une raison stupide : t'empêcher de battre son Ordre lors du prochain match de Quidditch. Bien que j'aie d'abord imaginé que c'était insensé, j'ai fait confiance à mon élève. Pour le débusquer, Hercule a fait réaliser un faux courrier venu de ta part. Un faux d'une précision stupéfiante, réalisé par Eugénie, où tu mettais en cause le référent. Il espérait ainsi pouvoir le pousser à la faute. Effectivement, dès ce matin, dès qu'il a senti le regard accusateur de tes trois camarades, il a tout fait pour découvrir le parchemin. Il l'a détruit, pensant que c'était l'unique exemplaire. Or, je l'avais lu hier soir et ce matin, j'ai mis le directeur dans la confidence. Nous avons vu le référent voler un exemplaire, le lire et le détruire. Il a effacé la mémoire de tes camarades, pensant qu'ils étaient les seuls au courant. Le directeur s'est rendu à l'hôpital avant la fin des cours avec des Aurors. Je me suis métamorphosée en scorpion, mon Animagus et je me suis glissée dans sa besace pour le suivre à la trace. Umbelina, tu connais la suite. Claire, personne, hormis Armand, ne savait où tu te trouvais. Pas même Agathe et tu sais pourquoi. La distance. Quand Mysterio a déclaré être venu te rendre visite, il ne pouvait pas savoir où tu te trouvais sauf s'il t'y avait envoyée.
L'intéressée marmonna un « humpff » de compréhension.
– C'est bien à lui que tu confies tes prédictions, n'est-ce pas ?
La rousse hocha la tête.
– Il est sûr de résister au Veritaserum. Ce qui veut dire qu'il utilise sa forme de taureau pour se rendre à la cachette secrète.
Umbeijo se mordit les lèvres pour ne pas révéler où se trouvaient les fioles par centaines.
– Un crétin. Hum… Pourquoi s'en est-il pris à toi ? Tu le sais ?
Elle fit signe que non et s'agita.
– Il a effacé ta mémoire.
Elle dodelina de la tête, d'avant en arrière.
– La cachette restera dissimulée mais les Aurors lui feront avouer les raisons qui l'ont poussé à t'attaquer. Nous verrons bien… En attendant, nous devons une fière chandelle à l'intuition d'Hercule. Tu vois, Claire, il mérite sa chance.
La malade secoua la tête. Elle n'en démordait pas. À ses yeux, quoi que fasse le garçon, son destin était immuable. C'était écrit.
Avant de prendre congé, Elvira rassurera les patientes en leur indiquant qu'un Auror resterait en faction dans le couloir, par sécurité. Puis, elle transplana jusqu'à ses appartements, dans le quartier latin.
Claire demeura silencieuse. En dépit de ses actions contre le Belge, Elvira lui témoignait toujours du respect. Mieux : elle avait laissé entendre que Flamingo s'en était pris au garçon alors qu'il n'en était rien. Elle avait couvert ses exactions. Pourquoi ?
Épuisées, les deux colocataires du 314 de l'hôpital trouvèrent le sommeil sans dire un mot.
Sortilège 23 : aloysia-loniceraPour une fois, les plans eugénieux et herculesques se déroulaient sans accroc. La véritable baguette de Sigrid avait été apportée à Gervais Delacour avec les instructions adéquates et les impératifs de délai. La copie avait fait illusion toute la journée du vendredi sans que Hercule ou Eugénie n'aient besoin de suppléer aux lacunes magiques de Sigrid.
Le soir, avant le repas, l'original était de retour avec un rouleau signé du maître des meubles et des constructions ensorcelées précisant que l'argent avait été encaissé et que les travaux débutaient dès le lundi 21 janvier. Le trio envoya un message au 4ᵉ membre de l'Ordre Gerbera pour lui annoncer la nouvelle sous une forme codée. Ils apprirent en retour que Umbeijo avait aussi été initiée au Gemino par Alonzo, peu avant son agression. Elle les félicitait pour leur succès. Son écriture était différente et s'expliquait, à coup sûr, par une aide médicale pour la rédaction. Cette assistance n'augurait rien de bon.
Le samedi, les enfants étaient allés une fois de plus en forêt pour procéder au nettoyage des chemins et des bosquets. Ils en avaient profité pour éclaircir une autre branche majeure sur le futur emplacement de la cabane. Le concierge, satisfait de leurs progrès, leur avait fichu la paix le dimanche suivant.
La nouvelle de la disparition soudaine de Mysterio Flamingo avait fait le tour de l'école. Aux demandes d'explications réclamées par les élèves, Armand avait répondu par un silence absolu et dispensé des consignes en ce sens auprès du corps professoral. Il avait laissé les enfants développer élucubrations et théories sur la disparition du référent ibérique. Néanmoins, le trio Gerbera, à la mémoire altérée, avait connu un rafraîchissement grâce à une longue missive d'Umbeijo.
Désormais, Sigrid, Eugénie et Hercule débattaient pour savoir qui, des professeurs en exercice, hériterait du poste de référent vacant et qui obtiendrait les enseignements de métamorphose et de transformation. Une semaine sans le moindre cours se déroula et le vendredi 25 janvier 1918, lors du repas de midi, Armand réclama le silence pour discourir :
– Mes chers enfants, votre attention s'il vous plaît. J'ai deux annonces à vous faire. Allez, disons trois pour faire plaisir à monsieur Racine qui aime la précision. D'abord, je vais vous donner des nouvelles de votre professeure d'Arts Divinatoires. La santé de Claire, très précaire, l'empêchera d'exercer et de revenir parmi nous avant de très nombreuses semaines. Le Ministère de la Magie va détacher une personne à partir de lundi. Je n'en sais pas plus pour l'instant. Ensuite, concernant les cours de métamorphose et de transformation, c'est Sean Mc Flurry, votre professeur d'anglais, qui s'en chargera. Bien qu'il ne soit pas Animagus, il a obtenu des notes optimales dans ces matières à Poudlard et possède toutes les compétences requises. Il assurera ces enseignements jusqu'à la fin de l'année et sera reconduit l'année prochaine s'il est satisfait de cet arrangement. Enfin, nous avons longuement réfléchi au poste de référent Aloysia. Comme vous le savez, il est de coutume que le référent d'un Ordre en soi lui-même issu. Eh bien… cette fois-ci… nous avons encore respecté la tradition ! J'ai donc l'honneur de vous annoncer que Wilfried Laflèche…
Un tonnerre d'applaudissements et de hourras empêcha le directeur de terminer sa phrase. Il s'y attendait un peu. Il invita le nouveau référent à monter sur la table des professeurs et à connaître son heure de gloire. Tous les élèves, tous ordres confondus, l'ovationnèrent. Hercule fut tout aussi enthousiaste que les autres. Il se pencha vers Eugénie et Sigrid :
– C'est mérité. Monsieur Laflèche a toutes les capacités et le dynamisme requis.
– Oui, c'est une excellente nomination, ajouta Sigrid, souriante.
– Quidditch obligatoire ! cria Eugénie. Le Quidditch ! Le Quidditch ! Le Quidditch !
Bientôt, la liesse fut telle que tout le monde en oublia l'existence et la disparition de Mysterio Flamingo. Le week-end suivant, Edgar, la harpie féroce, livra un courrier au contenu insensé.
Le stade était plein à craquer, comme jamais. Des familles entières avaient fait le déplacement pour venir voir l'affrontement. Lorsqu'un Sonorus amplifia la voix du commentateur, le silence s'imposa dans le Stadium. L'ordre Urtica s'était scindé en deux groupes, répartis dans les camps des opposants du jour. Le public avait le visage peint en bleu ou en rouge.
En dépit de leur appartenance à Aloysia, Eugénie et Sigrid avaient dissimulé leurs traits sous des kilos de purée azur, concoctée en cours de potions avec Ambroisine Fordecafé. Hercule avait accepté de recevoir une dose de maquillage pour soutenir Lonicera. Sa principale inquiétude tournait autour de la manière de retirer cette peinture sans salir ses effets personnels et sans qu'il n'en demeurât une trace.
– … arbitre de la rencontre, le nouveau référent d'Aloysia, Wilfried Laflèche !
Il pénétra dans le stade en exécutant une quantité faramineuse de cabrioles et de virages serrés sur son balai repeint en rouge pour l'occasion. Naturellement, tout le monde se demandait si l'arbitre, partie prenante et d'un naturel enthousiaste, ferait preuve d'impartialité dans un match impliquant son ordre.
– … et voici l'équipe d'Aloysia qui fait son apparition.
À l'énoncé de leurs noms, les joueurs firent leur entrée dans les airs, vêtus de leur tenue écarlate. Ils levaient le poing en l'air en signe de victoire assurée.
– … Germain Delatour dans les buts, Yves Troplein et le capitaine Henri Mondague aux rôles de batteurs, le trio Félix Declercq, Karl Moser et Marcello Di Maggio à la poursuite. Et pour capturer le Vif d'or, la seule fille de l'équipe, le prodige volant… Luisa Fellini !
L'identité de l'attrapeuse confirmée, Eugénie s'exclama :
– Ça se complique pour Lonicera ! Fellini peut faire basculer le match à elle seule ! Si jamais le Vif d'or se montre trop tôt, le match est plié.
– … au tour de Lonicera d'entrer en piste ! Le capitaine Louis Delplanque est le nouvel attrapeur !
Sigrid plongea la tête dans ses mains. Delplanque était un batteur correct, un poursuiveur honnête mais avec le poste d'attrapeur, c'était l'inconnue totale. De plus, s'il s'attribuait ce rôle, cela signifiait qu'Umbeijo n'avait pas récupéré ses facultés physiques. Vu ce que Flamingo s'était acharné à lui causer comme dommages, ce n'était pas une surprise. Eugénie était proche de la décomposition, voyant déjà les moqueries de ses pairs pour son soutien effronté à Lonicera.
– … Bruno Cervantes, gardien de but.
– Au moins, Cervantes ne va pas leur faciliter la tâche, trancha la petite frisée.
Elle était lucide. Bruno, un quatrième année, copain avec Joachim Alonzo, était un élève brillant dans tous les domaines. Ce n'était pas un Legilimens naturel, selon ses dires mais d'après ses camarades, ses « intuitions » s'apparentaient à des talents bien plus intrusifs. Face aux trois cercles, Bruno allait déployer ses capacités d'anticipation pour combler ses acrobaties timides.
… Hubert Deconinck et Charles Schweitzer, le tandem belgo-suisse, enverra tous les Cognards agressifs.
– Mourgues a été sorti de l'équipe ! Sigrid, Delplanque est fou !
– … Quant aux poursuiveurs, désormais, tutututute ! Il faut revoir vos accords, mesdames et messieurs ! Car nous parlerons désormais de poursuiveuses avec Renée Daguerre, Ombeline Dupré De La Futaie et pour son grand retour à Beauxbâtons…
– Non ?! s'écrièrent Sigrid et Eugénie, stupéfaites.
– Oh si ! répliqua Hercule, le sourire vissé aux lèvres.
– Tu le savais ! Tu as reçu un courrier !
– … mademoiselle Umbelina Mascarenhas de Laranjeira !
Une salve d'applaudissements jaillit des rangs des supporters aux visages peints en bleu. L'incrédulité se lut sur les mêmes faces. Pourquoi diable Delplanque l'avait-il retirée de son rôle d'attrapeuse alors qu'il reconnaissait qu'elle était plus brillante que lui ?
– C'est génial ! Elle est revenue… mais son bras…
Le membre droit était immobilisé et plaqué contre son ventre. Il ne pouvait esquisser le moindre mouvement et était protégé par un épais matelas de tissu et de bandage. Elle dirigeait son balai de la main gauche. Dans ces conditions, elle était incapable de se saisir du Souafle. Voler, oui, jouer, non. Qu'allait-elle pouvoir accomplir dans cette rencontre ?
L'arbitre du match s'avança sur son Friselune écarlate et libéra le Souafle. Au coup de sifflet, Umbeijo fonça droit sur le trio de poursuiveurs adverses, comme si elle cherchait à les percuter. Résultat : ils se dispersèrent pour éviter un choc frontal. Ombeline en profita pour s'emparer de la grosse balle et se rua vers les buts d'Aloysia. Un Cognard, expédié par l'impitoyable Mondague, frôla son adorable minois. Le batteur et capitaine avait la réputation d'être une brute.
Selon Hercule, sa baguette devait être une ancienne massue de Troll des montagnes. Lorsqu'Ombeline se présenta seule face à Delatour, stationné au niveau du cercle central, elle plongea et se délesta du Souafle qu'elle jeta en arrière. Delatour fut embarqué par le mouvement plongeant et incapable de voir Daguerre arriver dans le dos de Dupré De La Futaie. Renée n'eut qu'à donner une pichenette pour passer la balle dans le cercle supérieur. Lonicera marqua ses dix premiers points sous les hourras de la foule bleutée et survoltée.
Mondague vociféra après Troplein, accusé de regarder voler les mouches au lieu de cogner. Le trio de poursuiveurs écopa de remontrances et fut prié de ne pas se démonter devant les cabrioles d'une infirme de onze printemps.
Lors de la remise en jeu, le prodige de Lonicera ne fonça pas dans le tas. C'est le tandem belgo-suisse qui repéra les deux Cognards et les rabattit dans le groupe de poursuiveurs rouges. Comme à la parade, les deux poursuiveuses de Lonicera se passèrent le Souafle et se rapprochèrent des buts. Elles visaient le cercle supérieur mais les poursuiveurs d'Aloysia s'étaient ressaisis et les coursaient.
À quelques dizaines de mètres du but, elles furent dépossédées par les garçons, très physiques, n'hésitant plus à les bousculer. La balle plongea vers le sol et fut frappée et remontée par le manche de la monture d'Umbelina, surgie de l'arrière, imprévisible. Elle donnait des impulsions au Souafle, à coups de balai. Un heurt plus puissant, à la verticale, remit la sphère dans les mains de Dupré qui la poussa dans le cercle central.
– … et dix points supplémentaires pour Lonicera ! C'est incroyable ! Une tactique qui est innovante, déstabilisante !
En vérité, Hercule, qui s'était intéressé au football moldu, un sport naissant, comprenait l'idée de génie de Delplanque. Il avait transformé la fonction de poursuiveuse tenue par Umbeijo en « libéro », rôle d'articulation footballistique entre l'attaque et la défense. D'ordinaire, les rouges prenaient l'ascendant sur leurs adversaires et Fellini, l'œil de lynx doublé d'une flèche ardente, clôturait le spectacle ou le supplice, selon le point de vue.
Elle patrouillait dans le ciel à la recherche de la balle dorée, tout comme son homologue de Lonicera. Tant que le Vif d'or se cachait, il y avait une chance d'engranger des buts. L'objectif était de provoquer un écart de plus de 150 points afin de rendre la capture du Vif par Fellini totalement stérile. Mais c'était plus facile à dire qu'à faire.
En effet, lors de la mise en jeu suivante, les rouges s'emparèrent du Souafle et le conduisirent jusqu'au cercle de Lonicera. Cervantes repoussa deux tirs mais ne put éviter le troisième.
Piquées au vif, les filles se firent ouvrir une fois de plus la route du but par les deux batteurs de leur équipe. Elles échouèrent à marquer car Umbelina, pâle comme le linceul d'un mort, donnait des signes de faiblesse.
Soudain, Fellini s'activa et fonça comme une folle. Delplanque emboîta le sillage de son balai, réduit à jouer les figurants. Le Souafle fut récupéré par Daguerre qui, sous l'effet perturbateur de la poursuite de Fellini, ne fut pas inquiétée par qui que ce soit. Dix points supplémentaires vinrent s'ajouter dans l'escarcelle de l'ordre au chèvrefeuille. Monsieur Laflèche récupéra la balle et la remit en jeu.
Tout alla à une vitesse folle dans l'esprit de la Portugaise. Delplanque était dans les airs, en train de manœuvrer alors que Fellini plongeait vers le sol, les doigts tendus vers sa cible d'or, désormais affectée d'une course moins erratique. Schweitzer était à côté de la princesse. Un Cognard fonçait vers le batteur et il s'apprêtait à frapper avec sa batte pour éparpiller les poursuiveurs.
La géométrie spatiale mentale s'acheva sur une décision. Elle stabilisa son balai, arracha la batte à Charles, frappa d'un swing parfait du bras gauche, perdit l'équilibre et chuta. Le Cognard fila dans les airs, percuta le Souafle libéré par le professeur Laflèche. Il changea de direction et remonta en diagonale. Sa trajectoire coupa celle du Vif d'Or, éjecté comme un fétu de paille. Le bolide continua sa course dans le balai de Fellini, déstabilisée. L'Italienne dut reprendre le contrôle à deux mains pour ne pas s'écraser au sol et effectua un redressement d'urgence.
Lorsqu'Umbelina toucha la terre avec rudesse, l'épaule gauche en premier, une immense douleur la traversa. Son ultime vision fut celle du Vif d'Or propulsé dans les cieux, les ailes tordues, droit sur Delplanque qui n'eut plus qu'à le cueillir. Un hurlement remplit le stade tandis qu'elle perdait conscience.
180-10. La victoire historique de Lonicera correspondait aussi à une défaite d'anthologie d'Aloysia. Les rouges ne perdaient presque jamais seul Urtica pouvait se prévaloir d'avoir fait mentir l'adage. Lonicera perdait toujours, surclassé par les adversaires. Aucun joueur d'équipe nationale n'était issu de Lonicera. Aujourd'hui, le mercredi 30 janvier 1918, une joueuse avait renversé le cours du jeu à elle seule. Le capitaine avait fait preuve d'initiative, d'intelligence et d'audace. Sa joueuse avait montré de la folie, de l'adresse, du courage et avait osé bousculer les règles du Quidditch sans les enfreindre. En dépit de son non-conformisme, le coup Laranjeira, un subtil jeu de billard volant, était légal.
Umbelina dormait à l'infirmerie, sous les yeux de ses amis, les membres de son équipe et du corps médical.
– Vous voulez bien vous pousser et lui laisser un peu d'air ! ordonna Alfred.
– C'est incroyable, Docteur, dit madame Cacheton. Son épaule et deux côtes étaient brisées et une heure après, il n'y paraît plus rien !
– Avec les litres de Poussos qu'elle ingurgite depuis dix jours, cela n'a rien d'étonnant. Elle s'est presque auto-réparée entre sa chute et mon auscultation dans le cabinet.
– Vous n'auriez jamais dû l'autoriser à participer à ce match. Dans son état ! Pauvre petite !
– On voit que vous ne la connaissez pas très bien ! Elle est plus têtue qu'un Fléreur sur la piste d'une souris et plus déterminée que toute l'armée allemande. Elle cache une force de caractère incroyable. Elle ne m'a guère laissé le choix, vous savez ?
– Vraiment ? Elle a réussi à vous faire plier, vous, Docteur ?
– Oui.
– Qu'a-t-elle bien pu vous dire pour vous convaincre ?
– C'est un secret, répondit-il avec un air mystérieux dans les yeux.
– Ah…
La jeune fille inconsciente entrouvrit enfin ses paupières. Son corps était au supplice mais la vision de tous ces êtres bleus lui remplit le cœur de joie. Delplanque ouvrit son poing victorieux et dévoila le trophée amoché, déglingué, pitoyable. Il le déposa sur la poitrine de la fillette et déclama :
– Tu l'as fait ! Tu as brisé la malédiction de Lonicera. Il est à toi !
Il recula et elle sourit. Il vociféra :
– Pour Umbelina ! Hip hip hip hourra !
L'équipe reprit en chœur. Elle en eut les larmes aux yeux. Hercule était là. Il lui avait sauvé la vie une seconde fois. La victoire, une deuxième fois. Comme dans la prédiction d'Obscur.
– Ma chère, je crois qu'il va vous falloir assumer votre nouveau statut de vedette. Désormais, on parle du coup de Laranjeira. Vous êtes… fantastique !
Le compliment l'atteignit de plein fouet et sa réaction d'émotivité exacerbée n'échappa pas aux yeux de Sigrid et d'Eugénie.
Quelques heures plus tard, elle était debout et répétait à qui voulait l'entendre que les leçons de Jean Racine ainsi que sa pratique du billard l'avaient aidée à imaginer son coup et que la chance avait pesé dans la balance.
Au dîner, elle loua l'intelligence de son capitaine pour sa tactique payante et Louis déclara que ses capacités en géométrie spatiale en feraient une sorcière aussi talentueuse que Piedargile au combat. Non loin de là, Elvira capta la remarque et fut du même avis que le capitaine de Lonicera : dès le premier jour du club de duel, Umbelina s'était avérée douée, instinctive, rapide, efficace. Si la fillette canalisait son énergie, elle incarnerait un jour la plus redoutable des combattantes. À moins qu'elle ne rejoigne une équipe de Quidditch, comme Delplanque le suggérait. Umbelina fut la reine de la soirée et beaux joueurs, les membres d'Aloysia vinrent la féliciter juste après le dessert.
La référente Urtica ne s'attendait pas à retrouver son quatuor au complet après la kyrielle de blessures et d'aventures survenues. Sa surprise passée, elle voulut éclaircir un point dès le début du cours.
– Les enfants, avant de commencer, j'ai besoin de comprendre un détail qui m'échappe. Il te concerne, Umbelina. Comment as-tu pu apprendre à te servir de ta main gauche aussi vite ? Je t'ai eue mercredi matin en cours et tu as exécuté tes sortilèges avec ta baguette. Qui plus est, ta petite baguette est restée à l'école, dans ta chambre, durant toute ton hospitalisation. Comment as-tu fait ?
– Hercule, je t'en prie, répondit l'intéressée. Fais-toi plaisir !
– Merci, ma chère ! Professeur, pour faire court : notre championne de Quidditch est une gauchère contrariée, devenue ambidextre par la force des choses. Comme c'est, hélas, le cas dans de très nombreuses familles moldues croyantes dans ces « religions », la main gauche et son usage sont assimilés au Diable. Les convictions d'un autre temps conduisent les Moldus à empêcher leurs enfants d'utiliser leur main gauche, soit en l'attachant dans le dos, soit parfois avec des méthodes plus cruelles. Bref, en observant notre amie, je me suis rendu compte que parfois, il y avait quelques ratés dans l'usage de son côté droit. Très rares, car elle a été parfaitement conditionnée. Mes soupçons ont été confirmés lorsque j'ai interrogé Joachim Alonzo. En faisant appel à sa mémoire exceptionnelle, j'ai su qu'Umbelina tenait sa queue de billard en gauchère avec un œil directeur droit. De même, toutes ses captures réflexes de Souafle à l'entraînement, s'opéraient du côté gauche. C'est ainsi que j'ai compris qu'elle n'a pas eu d'assistance pour nous adresser ses courriers depuis l'hôpital Bonpied. Voilà !
– Comme toujours, tu es brillant ! Je n'aurais pas fait mieux, plaisanta la princesse portugaise, déclenchant le rire de ses camarades.
– D'accord ! Voyons ce que l'apprentissage d'un nouveau sort va donner avec ta main usuelle d'origine… avez-vous entendu parler du sortilège Confringo ?
– C'est un des sortilèges explosifs.
– Exact, Sigrid. Quelle différence présente-t-il avec le sort Bombarda que je vous ai enseigné ? Une idée ?
– La précision ?
– Tout à fait, Umbelina. Autant un Bombarda, amplifié par un Maxima, va exploser tout ce qui se trouve en face de votre baguette, comme un mur, autant Confrigo va s'appliquer sur un objet précis, plus petit, sans provoquer des dommages tout autour.
– Il s'applique sur un objet maléfique ?
– Pas seulement, Hercule. Souvent, d'ailleurs, l'objet en question aura été protégé par des sorts noirs et résistera au Confringo.
– Il peut être combiné ?
– Précise ta pensée, Eugénie.
– Je veux dire… si on lance un Aquaglaciem ou un Petrificus Totalus, suivi d'un Confringo…
– Eh bien ? Dis-moi…
La référente Urtica cherchait à pousser Eugénie dans ses retranchements, sa zone d'inconfort. L'héritière de Beauxbâtons était un électron libre, un feu follet mais répugnait à faire usage de la magie pour générer des souffrances ou de la destruction. C'était une authentique non-violente dans l'âme.
– Casser de l'eau, c'est impossible. La glace, si. Je peux lancer un Aquaglaciem suivi d'un Confringo pour y parvenir.
– Continue.
– C'est juste que c'est terrible… il pourrait y avoir d'autres applications…
– Vas-y !
– On peut faire exploser une personne avec un Confringo précédé d'un Petrificus Totalus. C'est… Ce n'est pas un sort impardonnable mais…
– Oui.
– C'est comme si c'en était un.
– Tout à fait. Vous êtes conscients que la limite définie par les conventions magiques internationales est très subjective. En réalité, la magie blanche offre des combinaisons capables d'égaler ou de surpasser des sorts noirs. La terrible agression d'Umbelina aurait pu être bien pire avec un adversaire plus mal intentionné et sans que son geste ne lui vaille une condamnation maximale.
– Madame, pourquoi avoir laissé entendre que Mysterio Flamingo était coupable des autres agressions ?
La question prit Elvira au dépourvu mais, contre toute attente, ce fut Hercule qui lui vola à son secours :
– Tout ceci est stratégique. Nous n'avons pas toutes les pièces du puzzle en main, mais je crois deviner que, malgré l'inimitié de la professeure Obscur à mon intention, et par extension à vous trois, il est utile qu'elle continue son enseignement dans notre école.
– Elle t'a attaqué ! s'insurgea Eugénie.
– C'est vrai. Elle l'a décidé en fonction d'éléments qu'elle a vus dans ses prophéties. Je suis sûr qu'elle regrette sa méthode mais certainement pas les raisons de base qui l'ont conduite à agir. Si elle me fiche la paix, c'est parce qu'elle a été prise la main dans le sac. La couverture de ses agissements scelle l'arrêt total de ses attaques. Mais je fais un pari…
– Lequel ? demanda Elvira, intriguée.
– Que son ou sa remplaçante temporaire posera un problème à l'école et qu'il sera urgent de revoir notre professeur titulaire.
– Comment en arrives-tu à cette conclusion, Hercule ? questionna Eugénie.
La professeure sourit et Hercule sut qu'elle était arrivée à la même déduction.
– Le directeur de l'école n'a aucune information sur son identité. Il faut donc s'attendre au pire.
Après ces élucubrations, la référente Urtica décida qu'il était temps de passer aux travaux pratiques. Comme toujours, Sigrid fût la première à réussir le sortilège. Comme d'habitude, Umbeijo le produisit avec le plus de puissance. Comme bien entendu, Eugénie lui trouva des applications disons à la limite de la légalité. Quant à la baguette d'Hercule, elle répugna à exécuter une formule explosive, destructrice, sans finesse ou sans utilité pour ses objectifs d'Auror-enquêteur.
Le samedi suivant fut aussi le dernier passé dans la forêt à essarter, à éclaircir des bosquets et à préparer l'arbre destiné à la cabane Delacour. Le soir venu, le repas achevé, chacun regagna son logis, fourbu. Hercule, en dépit de la fatigue et des courbatures, s'enfonça jusqu'au bout du couloir et décida de découvrir le secret d'Urtica.
Sa camarade avait exploré l'étage de Lonicera, profité de la salle d'entraînement et de l'espace détente et jeux. À son tour de jouer aux explorateurs !
Un point le troublait : si les allées et venues étaient visibles chez Lonicera et chez Aloysia, d'après ses camarades féminines, personne ne s'aventurait dans le placard à balai d'Urtica. Le seul à s'y introduire, c'était Orpi, juste pour y prendre son seau et sa serpillière.
Il s'empara du manche, frotta la colonne d'évacuation de haut en bas et de bas en haut. Il perçut un mouvement translatif de la colonne. Le pan de mur glissa avec et un escalier se dévoila. Contre toute attente, et à l'inverse des autres pavillons, il ne menait pas à l'étage supérieur mais au sous-sol. Tant mieux ! Moins il s'éloignait du sol, mieux il se portait. Il regretta ses pensées sur-le-champ.
L'escalier était plongé dans l'obscurité la plus totale. Les Feux Éternels, éclairant les couloirs de la construction, n'étaient pas amovibles comme ceux du Sondeur. Dans sa chambre, il disposait d'une lampe moldue, mais elle ne fonctionnait pas dans l'enceinte de l'Académie, saturée de magie, neutralisant tout appareil marchant à l'électricité.
C'est alors qu'il lui vint une idée tordue, digne d'Eugénie qui prenait un malin plaisir à contourner les règlements, à débusquer les lacunes. Il était interdit de lancer un sortilège en dehors des murs du château et de l'étage de Lonicera. Sans quoi, le Ministère de la magie était au courant et vous tapait sur les doigts, du moins en France. Mais rien n'interdisait de le lancer dans le château et de sortir alors qu'il était toujours actif ! En général, la durée n'excédait pas la fraction de seconde sauf dans quelques cas exceptionnels comme le Patronus, les sorts impardonnables comme le Doloris ou l'Imperium, ou bien… Lumos. Tant que Nox ne serait pas prononcé, la baguette brillerait.
Il quitta le réduit, sortit du pavillon, courut comme un fou jusqu'au château, lança son Lumos Maxima, plongea la baguette sous ses couches de vêtements hivernaux et repartit à son point de départ. C'était le cas de dire : le sort en fut jeté.
La lumière puissante était un avantage de taille dans les ténèbres mais l'utilisation autre de la baguette dans le tunnel poisseux était proscrite. La saignée, rectiligne, partait dans deux directions parfaitement opposées. Il ne pouvait pas effectuer le sort de la boussole mais en se basant sur l'orientation d'Urtica, celle du placard à balai, sur sa largeur, sur la hauteur et le nombre de marches, il calcula que le tunnel se rapprochait des sous-sols du château dans un sens et quittait les limites du domaine dans l'autre.
Il consulta sa montre : il était à peine 20h00. Il disposait de deux heures avant le couvre-feu. Il décida de s'éloigner de l'enceinte de l'école. Si ses estimations étaient correctes, le tunnel s'enfonçait sous terre, passait sous le terrain de Quidditch, puis continuait vers la forêt. Il s'avança avec prudence dans la cavité humide et glissante. Instinctivement, il compta ses pas afin d'estimer la distance parcourue.
Au fur et à mesure de sa progression, il nota des détails : la pente augmentait tout comme la température ambiante. L'humidité du sol s'accroissait, comme s'il se dirigeait droit vers une source d'eau chaude.
Après avoir parcouru un peu plus de mille mètres en direction du sud, il atteignit une cavité. Chacun de ses pas résonnait et sa baguette n'éclairait pas assez pour effleurer les parois. Un lac souterrain terminait son exploration et, à la lueur de son Lumos, il put déterminer la chaleur des eaux. Bien qu'il y ait des sources chaudes dans les Pyrénées, la configuration n'avait rien de commun avec la région Auvergne, volcanique. Les sources chaudes de la chaîne frontière entre la France et l'Espagne provenaient des tréfonds de la planète. Il effleura la surface liquide et maintint la main dans le lac.
« Dans les 40 degrés et c'est très soufré, si j'en juge par l'odeur forte et persistante. »
Il tenta d'en faire le tour mais dût renoncer. L'eau remontait dans la grotte comme dans un siphon et obstruait toute la cavité. C'était une impasse et cependant, Gervais Delacour avait laissé entendre que des trois pavillons, celui d'Urtica était celui le plus digne d'intérêt. L'attrait résidait dans l'autre direction, celle menant au sous-sol du château. Il fut sur le point de rebrousser chemin lorsque l'idée saugrenue de prendre un bain lui traversa l'esprit.
« Après tout, nos chambres n'offrent que des douches et les bains préparés par Orby me manquent terriblement. »
Il se dévêtit et déposa ses vêtements soigneusement pliés sur un rocher. Nu comme un ver, il se glissa dans le liquide chaud avec bonheur, nageant avec sa baguette serrée entre les dents. Il avança avec lenteur, calme, exploitant chaque impulsion de sa brasse.
Tout à coup, il éprouva une sensation curieuse. Comme si l'eau était plus froide. Le ressenti se dissipa. Il voulut en avoir le cœur net et revint dans la direction de froidure relative. Près d'une roche vaguement pyramidale, il le perçut de nouveau. Un courant froid venait se mêler à la source chaude et en atténuer les degrés.
« Étrange… »
Il plongea sous la surface et chercha l'origine dans la paroi. Il découvrit une anfractuosité à deux mètres de profondeur. Elle causait la froidure. Une rivière souterraine, alimentée par la fonte d'un glacier, serpentait dans la roche.
Il effectua quelques tractions et sentit que le puissant courant risquait de l'emporter. Sans la moindre protection ni un moyen de respirer, il risquait la noyade par hydrocution ou asphyxie. Il n'insista pas et revint vers le lac. Il l'inspecta avec minutie, nagea encore un peu, jouit des sensations de chaleur, des caresses de l'eau sur sa peau lorsqu'elles se firent insistantes. Il en vint à se demander s'il n'était pas en train de cuire lentement et se décida à quitter le liquide.
Il rejoignit le rocher, se sécha au mieux avant d'enfiler ses effets personnels. Le trou menait à la surface, il en était convaincu mais l'excursion n'était pas aisée. Quant au lac chaud, il générait une drôle de sensation. Du bien-être mais aussi autre chose. Comme s'il concentrait une énergie, un nœud magique, un cocon propice à la vie.
Il repartit en sens inverse, vers le château. Il dépassa l'escalier en colimaçon, poursuivit son chemin sur une petite centaine de mètres lorsqu'il perçut de la lumière et des voix aigrelettes. Il s'approcha à pas de loup et enfouit sa baguette sous ses vêtements afin d'en masquer la lumière.
À quelques mètres du but, il comprit où il se trouvait : c'était une cave, mesurant dans les trente mètres carrés, sans le moindre rayonnage destiné à accueillir des bouteilles de vin ou de précieux flacons d'Armagnac des Forges Volcaniques. La pièce, sans lucarne ou vasistas, poussiéreuse, humide, contenait des dizaines de paillasses jetées à même le sol ainsi qu'une dizaine de coffres de petites dimensions. C'étaient les quartiers de vie des elfes de maison.
Atterré par cette vision, le jeune garçon ne put s'empêcher de murmurer :
– C'est pas vrai…
Plusieurs visages aux yeux exorbités se tournèrent dans l'unique direction possible.
– Maître Hercule ? couina une voix identifiable. Monsieur… Que faites-vous ici ?
L'élève d'Urtica quitta la pénombre. Il rompit officiellement le silence :
– Orpi ? C'est… c'est ici que vous vivez ?
Les autres elfes l'observaient sans animosité. Ils savaient tous qui était Hercule van Betavende. Un enfant à l'éducation parfaite, un être doué de bonté, une personne respectueuse du personnel adulte, de son travail et un fin, un très fin gourmet ne tarissant pas d'éloges sur la cuisine servie à l'école.
– Monsieur… vous ne devriez pas être ici…
– Si je vous ai offensé, j'en suis navré. J'ignorais tout simplement où menait le tunnel.
– Nous offenser ? Oh non, Monsieur. Vous voyez, vous autres ? dit-il à l'intention de ses camarades. Monsieur Hercule est le plus gentil des sorciers.
– C'est très aimable, Orpi. Je vais vous laisser… mais… pourquoi vivez-vous sous terre, dans cette cave si… pardonnez-moi de le souligner… insalubre ? Et comment y entrez-vous ?
– C'est notre place, Monsieur. Nous y transplanons dès que notre service est achevé.
– Mais c'est si miséreux, inconfortable ! Pourquoi vous traite-t-on ainsi ?
– C'est notre condition, Monsieur. Les elfes n'ont pas besoin de confort.
– Pas besoin de confort ? Vraiment ? N'importe quelle créature apprécie un nid douillet, moelleux. Vous n'êtes en rien inférieurs aux sorciers ou à nul autre être vivant !
Il avait hurlé son ultime affirmation.
– Excusez mon emportement et mon agacement, mais nous avons chez Mère et Père un elfe nommé Orby. Il possède un réduit modeste, à sa demande, mais avec un couchage épais et propre. Il cuisine pour nous et pour lui. Il ne se contente pas des restes comme un animal. Je suis… choqué !
– C'est pour cela que Monsieur n'aurait pas dû venir. Je craignais que la générosité et la justice ne s'emparent de Monsieur et ne le poussent à commettre des folies.
– Des folies ? Si vous parlez de la plainte sur le bureau du directeur demain…
– S'il vous plaît, non, monsieur Hercule !
– Mais enfin ! Orpi… l'école a les moyens de vous offrir mieux !
– Le directeur nous renverrait…
– Je ne le permettrai pas. La Gazette de Paname et le Cri de la Gargouille se régaleront de votre histoire. Le directeur reconsidérera sa position.
Orpi secoua la tête : le garçon gourmet se berçait d'illusions et ignorait tout des arcanes des pouvoirs, des forces, des statuts immuables.
– Les journaux se moqueront de Monsieur. Les sorciers n'ont rien à faire des elfes, tant qu'ils servent bien. C'est ainsi.
– Et le Ministère de la Magie, Orpi ? Pourquoi ne créerait-il pas une loi forçant à instaurer des conditions de vie correctes pour toutes les créatures magiques ?
– Parce que le Ministère n'en a pas l'utilité.
– Alors, il faut changer de Ministre !
L'elfe spécialiste de la cuisson des œufs ajouta :
– Tous les sorciers ne nourrissent pas les hiboux, ne les invitent pas à se réchauffer et ne leur donnent pas davantage de Noises lorsque leur voyage est épuisant, lointain.
– Comment… ? s'étonna le garçon.
Le petit peuple du sous-sol recula instinctivement, comme s'il savait qu'il était pris la main dans le sac en train de commettre un interdit.
– Que Monsieur dise comment nous punir pour notre indiscrétion… suggéra Orpi.
– Vous punir ? Par Nicolas Flamel, jamais de la vie ! Je veux juste savoir comment… vous me surveillez ? Vous m'espionnez ou cela fait partie de vos tâches, avoir un œil sur les élèves ?
– Orpi ne peut pas le révéler sinon, il devra se punir avec sévérité.
– Vraiment ? Avec sévérité ?
– Oh oui, Monsieur !
– La demande de surveillance ne vient pas de vous. Elle ne concerne que moi.
En dépit du faible éclairage de la cave, le détective en herbe fut capable de voir l'elfe devenir tout pâle.
– Elle vous a été demandée par un professeur.
Orpi baissa les yeux pour ne pas se trahir, mais il était trop tard : la machine à déduction van Betavende était en marche.
– Cela ne peut pas être le directeur. Cela vient d'une personne avec une sensibilité particulière. Il n'y a pas foule de candidats. Je ne crois pas que madame de Bazincourt ait recours à vos services. La référente Urtica est plutôt femme à enseigner les armes utiles pour vaincre un adversaire. Agathe Bonnelangue aurait tendance à partir favorite, car elle tient beaucoup à moi et à mes amies. Mais je dirais que ce choix trop évident pose un problème de taille : elle ne vous aurait jamais menacés d'une sanction douloureuse en cas de manquement au secret. Ce n'est pas son genre.
Orpi et ses pairs enfoncèrent leurs têtes encore plus profondément dans leurs épaules.
– Non… l'identité de votre commanditaire est plus inattendue, plus insoupçonnable tout en respectant une certaine logique. En lien avec une prophétie, par exemple !
– Oh non ! s'écrièrent trois elfes, pris de panique.
– Claire Obscur serait intéressée par des informations sur mes agissements.
Orpi supplia :
– S'il vous plaît ! Monsieur Maître Hercule ! Ne dites plus rien de vos pensées ! Nous allons devoir…
– Vous ne devrez rien faire ! Sauf continuer à m'espionner et à lui rapporter mes faits et gestes ! Ne changez surtout rien !
– Mais…
– Rien, Orpi ! Sinon, elle le découvrira. Ses talents en arts divinatoires lui permettent. Je ne veux pas qu'il vous arrive des malheurs. Entendu ?
– Bien, Maître…
– Monsieur.
– Monsieur Hercule. Nous ferons comme vous l'indiquez.
– Et n'en profitez pas pour vous punir dès que je serai parti, promis ?
Orpi déglutit.
– Promis ?!
– Nous promettons, Monsieur, jura Orpi, entraînant un murmure effaré de ses concitoyens.
Le jeune garçon recula et réprima l'envie d'exercer une série de Tergeo et d'Accio sur des serpillières. Il aurait pu, puisque sa baguette y aurait perçu de la lutte contre l'injustice et sans conséquence puisqu'il se trouvait sous le château. Mais il aurait blessé les elfes de maison et forcé le trait sur leurs conditions désastreuses. Il ne manquerait pas d'en référer aux trois autres membres de l'Ordre Gerbera afin d'étudier, ensemble, les moyens de les aider sans en donner l'impression.
Il exécuta le Nox sous le château et compta le nombre de pas le séparant de l'escalier. Puis, il regagna sa chambre et ne tarda pas à se coucher dans ce lit que les elfes avaient, une fois de plus, libéré de ses entraves pour lui faire regagner de l'altitude. Il ferma les yeux et se vit dans le lac chaud, flottant comme un bouchon de liège. Une personne le rejoignit en rêve pour lui transmettre un message.
Sortilège 24 : le degré vin(gT)
Après un petit déjeuner copieux avec les filles, après avoir accompli tous ses devoirs de la semaine, Hercule s'était de nouveau intéressé au Sondeur. Selon lui, il était temps de découvrir une autre réalité en déplaçant les bancs. La brune du quatuor n'était pas en état d'affronter de nouveaux pépins physiques. Eugénie avait endossé son lot de punitions et il n'était pas opportun d'en rajouter, au cas où un des rares enseignants ou le concierge leur tomberait dessus et n'apprécierait pas les explorations.
Se sachant surveillé par les elfes de maison et l'objet d'éventuelles visions d'Agathe, il devait faire preuve d'ingéniosité et abuser des imprévus. Aussi, il se rendit à la bibliothèque avec sa besace bien remplie : un paquet de parchemins, un vieux grimoire, de quoi écrire. Il dénicha une place en retrait, non loin de la colonne H, éloignée du poste d'observation de Théophile.
Il entama une lettre pour ses parents, une prise de notes à partir du recueil de potions, quelques idées jetées pêle-mêle pour une formule poétique de français. Puis, il se leva, se dirigea vers la sortie, comme s'il avait oublié un quelconque accessoire.
Il emprunta le couloir de l'aile gauche et pénétra dans la salle voisine en catimini. Il aurait volontiers accepté la compagnie de Sigrid, mais il n'était pas certain que la crise identitaire de son amie, submergée par l'Autre venu prendre le contrôle, n'ait pas été déclenchée par un degré spécifique des bancs. Ils supposaient tous que la succession de scènes, façon kaléidoscope, était à l'origine de l'accident mais ce n'était pas une certitude. Dans le doute, il préférait tenter l'aventure seul.
Il s'introduisit dans l'une des cabines, salua le Sondeur et tenta de déplacer le banc. Le mécanisme résista : une poussée sur les trois était indispensable. Il ressortit, écarta les rideaux des trois, de manière à y faire rentrer un maximum de lumière. À présent, il devinait les silhouettes des sièges dans les trois cabines. Il s'empara de sa baguette et réfléchit.
Le sort Accio, suivi du nom de l'objet, attirait la cible aux sorciers. La tentative serait, au mieux, sans effet. Au pire, il prendrait les trois bancs, arrachés de leur support, en pleine figure. Un Wingardium Leviosa n'agirait que sur l'un d'eux et de manière verticale. Il était inadapté. Un Expulso, produisant une petite explosion pour repousser un objet, donnerait l'inverse d'Accio et lui permettrait d'actionner un seul banc.
« Il me faudrait trois cordes attachées pour les manœuvrer ensemble. À la manière d'un attelage guidé par des rênes. Or, je n'ai pas… mais si ! »
Il se présenta à trois reprises devant les différentes assises, agissant à l'identique pour chacune d'elles.
– Incarcerem !
Une corde jaillit au bout de la baguette. Il s'en servit pour insérer la partie libre des pieds du banc, délaissant celle qui pivotait sur un axe. Il réitéra l'opération et regroupa les trois lianes noires créées de toutes pièces. Il recula et tira les cordages tendus, en douceur. La grotte du sondeur alpha fit son apparition. Toujours avec délicatesse, il effectua une traction supplémentaire sur les liens, ce qui fit avancer les sièges de dix degrés supplémentaires. Tout s'effaça.
Des centaines de parfums s'infiltrèrent dans ses narines, ses poumons, saturant ses sens, le confinant à une ivresse mentale totale. Il abandonna ses rênes improvisées, stupéfait.
Il se trouvait au beau milieu de collines, dans une prairie aux mille et une fleurs sauvages. Un doux zéphyr balayait les lieux. Sur le côté gauche, un mont plus élevé déversait une eau pure en cascade et nourrissait un cours sinueux. Un arbre gigantesque aux fleurs bleues plongeait ses racines dans la rive, s'emplissait de liquide comme s'il sirotait un nectar et chantait en bruissant de ses feuilles.
Le plus étonnant n'était pas ce majestueux végétal aux teintes inattendues mais la couleur du ciel qui l'entourait. Point d'azur mais un rougeoiement, avec un soleil, au zénith, luisant faiblement alors que le disque solaire était titanesque, occupant la moitié de la voûte céleste.
Hercule respirait un air pur, chaud et vivifiant. Plus il remplissait ses poumons, plus il se sentait guilleret. Il esquissa quelques pas en direction de l'arbre et ressentit une forme de lourdeur dans les cuisses, les mollets, comme s'il marchait avec des bottes remplies d'eau dans un marécage. Il se rapprocha peu à peu du feuillu et éprouva deux sensations grandissantes : la perception d'une musique chantée et la légèreté croissante à chaque pas. Lorsqu'il ne fut qu'à quelques mètres du tronc, sous le feuillage, il éprouva une difficulté soudaine à garder son équilibre. Un pas de plus et il fut plongé dans une obscurité totale. Ses pieds quittèrent le sol et il s'envola en direction des branches.
En dépit de la prise de hauteur, il ne paniqua pas, il ne perdit pas connaissance. Le rideau végétal effleura son visage; il avait la texture du velours. La cime semblait à des kilomètres. Dans la noirceur totale, en pleine journée, il remarqua des points lumineux mobiles. L'intensité et les coloris variaient. La mobilité erratique donnait l'impression que les lumières n'étaient que des lucioles. Cependant, il y avait cette mélodie. Enfin… ces arias superposées sans la moindre cacophonie.
La distance diminua et il discerna des formes. Au début, il crut avoir affaire à des lutins de Cornouailles lumineux ou une autre variété de farfadet. Ce n'était pas le cas. Son étonnement fut total et sa joie intense.
– Des… fées ?
Sa réflexion à peine murmurée fut entendue par les créatures. En une fraction de seconde, une nuée l'entoura, l'effleura, le renifla, apprécia la texture de ses vêtements, de ses cheveux et lui sourit. Certaines le chatouillèrent, l'aiguillonnèrent sans une once de méchanceté. La joie l'envahit et il ne put s'empêcher de rire à gorge déployée, suscitant davantage d'intérêt envers sa personne.
Un être à la peau diaphane et aux ailes d'un dégradé de vert moiré voleta jusqu'à son visage et émit une série de pépiements. Contre toute attente, il comprit leur signification. Sa baguette luisait, officiant comme traducteur universel :
– Qui es-tu ? Un ami du sorcier qui murmure aux arbres ?
– Je me nomme Hercule. Un sorcier parle aux arbres ?
– Oui. Il leur parle et les transforme. Un grand sorcier. Nous avons cultivé son don naturel.
– Oh… Gervais… Delacour… c'est lui dont il s'agit ?
– Son nom est Gervais. Nous ne l'avons pas vu depuis quelque temps. Tu sais s'il va bien ?
– Oh… euh… oui.
Le jeune Belge comprit que le temps ne s'écoulait pas à la même vitesse dans ce degré vingt. Les fées vivaient à un rythme effréné, semblable à leur vol excité et à leur langage accéléré.
– Gervais est particulier. Toi aussi. Je lis dans ton cœur. Oui, tu murmures également. Aux créatures. Ta baguette s'accorde et t'élève au rang des autres êtres. Elles cherchent ton attention, ton amitié, car tu es… un juste parmi des sorciers. Je sens aussi de l'attrait parmi tes semblables. Ton courage force l'admiration, la gentillesse, la tendresse.
– Comment vous nommez-vous ? Où sommes-nous, ici ? Toujours dans le château ?
– Je me nomme Thema. Quant à savoir si nous y sommes toujours, je répondrai oui et… non. La réponse, tu la connais et elle n'est pas si simple tout en étant limpide.
– Je n'en ai aucune idée, chère Thema.
– Cherche au fond de ton esprit, oublie ce que tu y trouveras et regarde dans ton cœur.
– Mon esprit me dit que je suis ailleurs puisque tout est différent mais mon cœur me dit qu'il y a toujours les cordes magiques que j'ai créées et que je suis encore au château. Comme si ce lieu était une porte vers d'autres magies avec d'autres châteaux.
– Tu aimes les mystères.
– J'adore les résoudre.
– Alors, en voici un : pourquoi ne pourras-tu pas rester parmi nous trop longtemps ?
– Tous mes sens sont perturbés. La gravité est très surprenante, instable ou inégale. Et l'air respiré me grise… c'est un peu comme si nous étions sur un autre monde, une autre planète, pas tout à fait adaptée. Ce n'est pas mauvais sauf si je reste au-delà du raisonnable. Ma tête est de plus en plus étourdie. Une fois, j'ai goûté du vin et j'ai éprouvé la même chose.
– L'air est plus pur il te grise. Plus tu vas rester, plus tu vas être saoul. Jusqu'au moment où tu vas perdre l'esprit. C'est pour cela que tu dois nous quitter. Nous ne voulons pas que tu sois blessé. Pas un sorcier comme toi…
– C'est l'oxygène. Il y en a beaucoup. Cela pourrait aider une sorcière qui a souffert de brûlures.
Thema effleura son front de sa frimousse et ressentit les pensées d'Hercule. Elle sut qu'il pensait à Claire Obscur, un professeur qui l'avait agressé parce qu'elle était persuadée que le garçon allait ouvrir la porte…
Elle stoppa son incursion mentale.
– Pauvre enfant…
Son pépiement se fit triste et affecta les autres créatures volantes. Elles s'attroupèrent, le cernèrent et l'effleurèrent de leurs ailes. Elles le soutinrent et le portèrent jusqu'aux racines de l'arbre. Sans comprendre comment, ni pourquoi, il traversa l'ombre entre la nuit végétale et le jour de la prairie. Ses poumons gorgés d'oxygène l'aidèrent à supporter la pression sur les épaules.
En une minute, il fut à côté des liens magiques. Il s'empara des cordes et tira sans discontinuer jusqu'à ce que la salle de l'école soit de nouveau la réalité. Il lança un Finite pour faire disparaître les traces de sa magie, repositionna les rideaux des isoloirs.
Après une ultime vérification, il quitta la pièce et fila vers la bibliothèque lorsqu'il heurta son voisin de chambrée, Casper.
– Eh Hercule ! Tu as oublié ta besace sur le bureau.
Il lui tendait ses effets scolaires.
– Merci, Casper.
– Mais… où vas-tu ?
– Je vais au pavillon.
– Quoi ? Mais nous avons cours.
– Cours ? Un dimanche ?
– Je sais que tu n'as pas dormi dans la chambre cette nuit, mais je t'avertis, nous sommes lundi 4 février 1918. Dans 5 minutes, on a botanique !
– La bota…
L'apprenti détective resta hébété, au milieu du couloir. Le degré vingt n'était pas que de la féerie à l'état pur. C'était aussi un anachronisme d'une magie totale. Il reprit ses esprits à temps et fila récupérer ses gants de travail caparaçonnés, indispensables pour travailler avec certaines plantes comme les mordantes et braillantes mandragores.
Au dîner de ce lundi, Hercule avait tu les raisons de sa disparition. Pourtant, les filles y étaient allées de leurs suppositions les plus farfelues, titillées par ce mystère nimbant leur ami. L'Ordre Gerbera devenait la maison de l'enquête chevillée au corps.
Parmi les supputations étalées à table, la théorie d'Eugénie sur l'espace-temps, dérivée des travaux d'un physicien moldu désormais célèbre, Albert Einstein, était la plus proche des faits survenus la veille.
Selon elle, leur camarade avait été atteint par un sort d'accélération du temps. Vingt minutes pour lui étaient devenues vingt heures pour les autres. Ce sortilège avait augmenté sa vitesse de déplacement dans l'espace. Le garçon avait écouté la jeune fille avec attention car, même si elle n'avait pas perçu toute la complexité de la relativité restreinte exposée par le physicien, il y avait une douzaine d'années, elle en avait compris assez pour déterminer des implications temporelles.
Alors qu'il avait eu la sensation que les fées virevoltantes, excitées en permanence, vivaient à mille à l'heure, la réalité avait été tout le contraire. Au fur et à mesure que son amie avait provoqué des rires à table, le jeune Belge avait imaginé que le sortilège Arresto Momentum avait été appliqué non à une personne mais à un lieu entier, le degré 20 du Sondeur et de manière permanente. Ou alors, un sort d'accélération spatiale avait été exercé, s'il en jugeait par la théorie de la relativité. C'était fascinant et cela lui donnait des idées pour l'invention de la formule en cours de français.
Le garçon ne s'était pas épanché sur ses découvertes chez Urtica. La raison était simple : ses amies, Eugénie en tête, déclencheraient un scandale auprès d'Armand si elles avaient connaissance du traitement des elfes de maison. Hercule avait trop de mal à cerner le caractère, en apparence joviale, du directeur pour affirmer qu'il ne sanctionnerait pas les elfes ou qu'il ne les déplacerait pas dans un lieu de vie pire que la cave sombre et humide.
Quant au lac chaud et soufré, son existence n'avait pas d'intérêt tant qu'il ne connaîtrait pas et ne maîtriserait pas les sortilèges indispensables à l'exploration de l'anfractuosité avec toutes les sécurités possibles.
Le soir venu, après les cours, Sigrid l'avait isolé quelques minutes pour tenter de percer ses secrets. Elle l'avait bombardé de questions et, à un moment donné, il avait saisi une occasion en or pour la guider sur une vraie fausse piste.
– Tu prépares une surprise ?
Il avait faussement rougi puis avait fait preuve de sincérité.
– Ma chère Sigrid, ma chère future associée un jour j'espère, il est compliqué d'échapper à votre sagacité.
– Ah ! J'ai mis dans le mille !
– Oui. Mais je n'en dirai pas davantage afin que cela en demeure une.
– Bien. Plus de questions. Promis.
Elle avait abandonné son pilonnage en règle et l'avait laissé à la suite de son idée. Une surprise : un pique-nique de la Saint-Valentin pour ses trois amies.
Le parc ou la forêt, enneigés, glacés, ne se prêtaient guère à l'étendage de couverture et à la dégustation d'une bonne salade niçoise, même agrémentée de pommes de terre et de haricots verts, selon la recette de monsieur Escoffier, commettant un crime de lèse-majesté selon les Provençaux.
Par contre, le degré vingt serait idéal et vivifiant, un lieu rêvé en cette rigueur hivernale interminable. À l'issue des leçons, Hercule s'était rendu dans l'antre des elfes de maison, passant par le tunnel du pavillon. Il avait fait chou blanc. À 18h15, tout le personnel elfique était en cuisine pour préparer les mets succulents servis au dîner. Il avait rebroussé chemin et y était retourné vers 20h00. Il n'était pas venu les mains vides.
– Oh Maître monsieur Hercule ! Vous… mais qu'est-ce que c'est…?
Hercule avait roulé, puis ficelé son matelas au mieux avec des draps, l'avait traîné jusqu'au placard à balai du pavillon et l'avait enfoncé de force. Puis, il s'était coltiné le ballot jusqu'au camp de base des elfes.
– Mais, monsieur Hercule, que faites-vous avec ce matelas ?
– Je vous propose un troc. Un échange.
– Contre quoi ?
– Contre votre matelas, Orpi.
– Mais c'est une paillasse !
– C'est exactement ce qu'il me faut. En Belgique, je dors sur une couche moins garnie. Là, l'épaisseur fait de mes nuits à l'école un vrai cauchemar. Accepteriez-vous un échange pour mon confort de sommeil ?
– Oh… pour le confort de Monsieur, bien sûr ! Du moment que cela améliore la condition de Monsieur et que ce n'est pas un cadeau, car les elfes ne peuvent pas…
– Ce n'est pas un cadeau, je vous assure. Je suis trop heureux de m'en débarrasser.
– Si je peux aider Monsieur…
– Merci Orpi. D'ailleurs, j'ai autre chose à vous demander en compensation. Uniquement des choses dans vos compétences.
– Que Monsieur demande.
Le jeune garçon établit alors une drôle de liste. Il avait besoin d'un panier, de couverts, d'assiettes, de verres, de boissons et d'une salade niçoise, selon la recette de monsieur Escoffier. Orpi avait avoué qu'il serait impossible de trouver des tomates et des haricots verts frais en cette saison. Le garçon avait rétorqué que les conserves feraient l'affaire. L'elfe avait juste été étonné que l'élève souhaite récupérer les boîtes de conserve vides avec les victuailles. Il s'était même demandé si l'enfant n'était pas victime d'un traumatisme lorsqu'il avait réclamé cinquante mètres de ficelle à rôti pour hisser le panier au sommet d'un arbre.
Ce pique-nique des cimes risquait fort de tourner à la catastrophe et l'influence désastreuse d'Eugénie sur l'esprit du jeune Belge ne faisait désormais plus aucun doute.
Hercule était reparti avec sa paillasse crasseuse qu'il avait nettoyé à coups de Tergeo avant de quitter l'enceinte du château. Ce soir-là, il était entré sous les yeux ébahis de ses colocataires, se demandant ce qu'il fichait avec ce ballot minable. Il avait étalé la trouvaille sur le sommier et s'était allongé dessus. Il suffisait de le rempailler en prélevant un peu de matière aux écuries et ce serait parfait. Il avait souri. L'ensemble ne s'était pas éloigné d'un millimètre du sol et pour la première fois, il avait contourné la magie d'une manière plus durable. Il avait passé la nuit la plus réparatrice depuis son arrivée.
Ce matin-là, en se rendant au petit-déjeuner, le quatuor Gerbera fut attiré par des cris effrayants venus du côté de la Cabane Enchantée. Se détournant de leur itinéraire, les quatre élèves allèrent vérifier les casiers à courrier et découvrirent Edgar, la harpie féroce dévouée. Elle tenait un rouleau. Après rétributions et caresses, elle remit le parchemin que le garçon s'empressa de décacheter. La missive venait de Gervais Delacour.
« Chers membres de l'Ordre Gerbera,
La réalisation de votre commande a débuté. Les plans ont été réalisés ainsi que la structure de base. L'ossature est sur le point d'être finalisée. Hélas, nous nous heurtons à un problème d'approvisionnement général sur un type de bois magique. Ce point concerne toute notre production.
Sans trahir de précieux secrets, disons que nous incorporons une espèce exotique en petite quantité dans nos fabrications. Elle a la particularité d'absorber la magie inculquée et de la dispenser aux autres essences non magiques. Elle n'a pas des capacités extraordinaires mais sa propriété unique est très puissante.
Pour ne rien vous cacher, notre entreprise a été victime d'un vol de ce stock spécifique. C'est très agaçant, car les délais de livraison depuis l'Australie sont longs. Même en utilisant des coursiers dédiés et des Portoloins internationaux, nous allons prendre un retard inévitable. J'espère qu'il s'agit du dernier cambriolage de ce style.
Sachez que nous travaillerons d'arrache-pied pour tenir nos délais malgré nos mésaventures.
Avec toutes nos pensées affectueuses.
Gervais Delacour, directeur de A.D meubles et constructions magiques. »
– Zut ! Par Flamel ! Il ne manquait plus que cela ! enragea Eugénie. Si on loupe le 1er avril, on ne pourra pas récupérer notre cabane. Il faudra trouver un autre moyen.
– Nous allons y réfléchir, Eugénie. Il ne faut pas être pris de court. Je suis quand même intrigué par les révélations de Gervais Delacour.
– Plusieurs vols, nota Sigrid.
– Oui. Il ne l'a pas écrit mais tout laisse à penser que les dérobades concernent les mêmes essences de bois rare venues d'Australie.
– Je pense comme toi. Dans son entreprise, il y a des meubles de valeur, de l'or, des secrets de fabrication, enfin des tas de choses intéressantes pour des criminels, mais ils se sont intéressés à une seule chose : un bois magique exotique. Pourquoi ?
– Parce qu'il est introuvable ailleurs ? suggéra Umbeijo.
– Les voleurs pourraient le commander en Australie, simplement.
– Oui, Hercule. Seulement… imaginez juste que le fournisseur n'ait que des sorciers comme clients. Pire : uniquement des fabricants de meubles magiques. Le marchand s'étonnerait de voir un autre type de client s'intéresser à son bois.
– Exact, Eugénie ! Si des plaintes ont été déposées auprès du Ministère de la magie, les Aurors auront contacté l'Australien. C'est ce que j'aurais fait en premier. Ils ont obtenu la liste des clients, vérifié leur régularité. Du coup, les voleurs prennent le stock là où ils savent le trouver assez facilement pour leur usage détourné.
Le garçon gambergea et exposa le fruit de ses réflexions :
– Est-ce que les autres fabricants de meubles en France ou à l'étranger ont été victimes de vol ? Si oui, il y a un trafic mondial. Sinon, l'abus est strictement français.
– Mais qu'est-ce que cela changera d'avoir la réponse à cette question ?
– Je ne le sais pas encore, ma chère Eugénie. Disons que cela permettrait d'éliminer des hypothèses ou de les multiplier à l'infini.
– Max et Pierre pourraient peut-être nous aider ?
– Oui, tout à fait, Umbeijo !
Enthousiaste, le quatuor se promit de les mettre dans la confidence dès le déjeuner.
La veille de la fête des amoureux fut une journée riche en informations et en idées. L'après-midi commença par une victoire à l'arraché d'Hercule lors de la partie de Cecrabebleu l'opposant à Agathe et à Katarina. Un magnifique niobium – un métal utilisé dans les ampoules électriques moldues – et un mirifique krypton crucifièrent les deux adversaires. Madame Bonnelangue loua les réussites d'Hercule d'autant plus que la règle du jeu interdisait l'usage de leur symbole, en l'occurrence NB et KR. Le garçon avait répondu que l'apprentissage par cœur du fameux tableau des éléments périodiques, enrichi par les découvertes constantes, notamment des époux Curie, lui servirait bien un jour. Elle émit le vœu qu'il parvienne à ce type de placement lors du concours de connaissances de fin d'année, lequel comporterait une épreuve de son jeu de plateau.
En quittant le tonneau contigu de la bibliothèque, le petit Belge s'était dit que ce classement chimique, avec ses correspondances chiffrées, ferait un bon système de codage pour des messages secrets échangés entre membres de l'Ordre Gerbera. Ce serait plus compliqué si le latin était utilisé comme base linguistique à chiffrer. Ce serait diabolique si une clé de cryptage était ajoutée !
Il prit la direction du terrain de Quidditch où il savait retrouver Eugénie en vol, tentant les plus dangereuses figures pour se faire remarquer et décrocher un poste dans l'équipe réserviste à l'emblème de verveine. Il retrouverait Sigrid dans les tribunes, accompagnée d'Umbeijo, exemptée d'entraînement jusqu'à la récupération totale de ses moyens physiques.
À mi-parcours, il stoppa net et s'écria :
– Bon sang, van Betavende ! Comment as-tu pu passer à côté de cette évidence ?! Les symboles des éléments ! L'énigme absolue, la prophétie la plus lointaine de la professeure Obscur, a été parlée et non écrite. Et si elle avait été inscrite dans la glace, je n'aurais pas lu « feras-tu » mais Fe-Ra-Tu. Soit le fer, le radium et… euh… non, cela ne colle pas. « Tu » n'est pas un symbole. U est celui de l'uranium mais T ne correspond à aucun élément. Ou alors, c'est une énigme mêlant plusieurs subtilités. Voyons… Fer et Radium. Il est certain que Marie Curie trouverait cette combinaison mortelle. Une balle d'arme à feu moldue, recouverte de radium radioactif, ce serait un vrai poison. Oui… Fe-Ra tue ! Tue du verbe tuer. C'est ça ! C'est… logique. Mais pourquoi indiquer cette combinaison dans la prophétie ? J'imagine que des centaines de combinaisons sont toutes aussi graves. Est-ce que le reste de la prédiction pouvait s'inscrire dans le tableau ? Alors… oh fuira… Oh pourrait être O comme l'oxygène. Fuira. Hum… F comme Fluor, U comme Uranium, I comme Iode et de nouveau du Radium. Qu'est-ce que ces éléments combinés pourraient donner ? Avec l'oxygène ? Hum… Mes connaissances en chimie sont trop limitées, je cale, j'avoue.
Quant à la fin de la prédiction, Alégégira ou Algégira, c'était plus nébuleux et cela entrait encore moins dans le tableau. Le Gi était absent ainsi que É, à moins qu'il ne s'agisse de He pour Hélium. C'était trop.
Il devait coucher sur parchemin toutes les formes d'écriture de ce qui avait été entendu. C'était l'unique solution pour avancer sur le sujet. Il alla se poster près de ses deux camarades et ensemble, ils assistèrent aux circonvolutions d'Eugénie qui n'impressionnèrent guère le professeur Laflèche.
Lorsque les heures d'entraînement furent achevées, Hercule proposa un détour par le Sondeur pour une surprise. Sigrid, bien qu'elle soit avertie de la survenance prochaine, ne s'attendait pas à ce qu'elle ait lieu en fin d'après-midi. Les quatre enfants se rendirent dans la salle et furent étonnés de la découvrir déjà occupée.
– Bonjour Monsieur Maître Hercule !
Orpi, l'elfe de maison, les attendait avec un panier.
– Bonjour. Tout s'est bien passé ?
– J'ai tout ce que Monsieur a demandé.
– C'est parfait ! Je vous remercie.
L'elfe tendit son présent et disparut à la suite d'un pop bref.
– Mesdemoiselles, auriez-vous l'amabilité de manœuvrer les bancs en simultané jusqu'au deuxième cran, le degré 20 ?
– Oh ! Comme tu y vas ! Tu veux une nouvelle… attends… s'exclama Eugénie. Tu as réussi à y aller ? Les filles, vous n'avez rien dit !
– Nous n'y sommes pas allées, s'exclamèrent les deux autres demoiselles.
Il eut ce petit sourire taquin, amusé, avec le sourcil gauche relevé. Ses amies s'exécutèrent en se coordonnant à la voix. Lorsqu'elles quittèrent les isoloirs, elles se retrouvèrent dans la plaine parfumée, fleurie, saturée en oxygène, avec la cascade et l'arbre majestueux.
– Oh ! Oh !
Leur ébahissement fut total. Hercule ouvrit le panier et étala une couverture sur l'herbe. Il se hâta de mettre le couvert et de distribuer la salade niçoise. Les filles ne savaient plus où donner de la tête jusqu'à ce qu'elles remarquent l'astre bleuté gigantesque dans le ciel. La première à poser des questions fut Sigrid :
– Mais où sommes-nous ?
– À priori, au château mais peut-être dans un autre lieu, à une autre époque. Avant ou après. Je ne suis pas en mesure de l'indiquer. Si vous voulez bien prendre place pour ce pique-nique de la Saint-Valentin…
– Tu sembles bien hâtif !
– C'est vrai, ça ! Pourquoi cette précipitation ?
– Mes amies, pendant que vous admirez les lieux et que vous vous nourrissez, je vais réaliser un petit bricolage et vous donner aussi quelques explications. Comme vous le sentez, vos sens sont perturbés. N'est-ce pas ?
– Oui, admirent-elles entre deux bouchées.
Il leur expliqua alors la nature de l'air, la présence musicale des voix, la gravité étrange, le déroulement du temps justifiant qu'en quittant ce lieu, la date du 14 février serait atteinte et leur ivresse serait avancée. Elles comprirent où il était passé pendant presque 24 heures, ce week-end.
Tandis qu'il fournissait des explications, il s'était emparé de deux boîtes de conserve vides où des haricots verts avaient été cuits puis extraits pour la salade niçoise. À l'aide d'un couteau pointu, il avait percé les fonds des deux conserves et les avait reliées avec de la ficelle, une longueur de cinquante mètres.
Afin de contenter leur étonnement, il avait avoué que cette fabrication simpliste allait servir de téléphone sur la courte distance séparant le château et les écuries pour exécuter un sort à distance. Devant leur air dubitatif, il avait assuré que l'usage de la baguette, hors du château, était possible à condition de lancer le sort dans l'enceinte.
– J'ai effectué l'expérience avec un Lumos maxima. Il n'y a eu aucune conséquence.
– Et si on lance Nox une fois arrivé dans notre chambre ?
– Nous sommes repérés.
– C'est fou, ça ! Complètement fou ! ricana Eugénie.
– Nous devons partir.
– Déjà ? Oh allez ! Encore un peu !
– Allez, Hercule ! S'il te plaît !
– Non, venez.
Il consulta sa montre. Treize minutes s'étaient écoulées.
– Vite !
Il se remit sur ses jambes d'un bond, s'empara du panier mais constata qu'elles ne bougeaient pas d'un millimètre. Au contraire, elles venaient de s'allonger dans l'herbe et admiraient le ciel limpide.
– Petrificus Totalus ! Incarcerem !
Il lança ses cordes autour des bancs et tira les trois liens à toute vitesse. L'immobilisation totale de Sigrid, face contre terre, l'empêcha de réagir au kaléidoscope d'images brutal. Les deux autres reprirent conscience de la réalité de la salle du Sondeur, allongées sur les dalles glacées.
– Finite !
Les sortilèges disparurent, y compris la pétrification de Sigrid. Elle revint lentement à elle, le souffle coupé. Baguette en main, le garçon resta sur ses gardes.
– Sigrid ?
– Oui…
– C'est bien vous ?
– Oui. Que… que s'est-il passé ?
– Bon sang ! Quelle folie ! Ça vaut des acrobaties sur un balai !
– Carrément ! Hercule, c'était… fou !
Il se rasséréna enfin et rangea sa baguette.
– Dans cet univers, le plus fou reste à venir. Il y a des fées. Pour les rencontrer, il nous faut plus de temps.
– Du temps ? Mais on peut y retourner tout de suite, décida Eugénie.
– Impossible. Si mes calculs sont exacts, il vous reste trente minutes avant le début des cours.
– Quoi ?
– C'est ce que tu nous as expliqué ? Le déroulement du temps ?
– Oui. Si vous ouvrez la porte de la salle, vous devriez voir des élèves sortir du petit déjeuner pris au restaurant. Au fait, joyeuse fête de Saint-Valentin !
– Merci ! répondit Sigrid. Alors, c'était la surprise ! Bien joué, Hercule. Magnifique cadeau.
– Un endroit romantique, parfait, ajouta Eugénie. Petit cachottier !
Umbelina se contenta de lui faire grâce de son sourire le plus radieux. Ils abandonnèrent la place et se rendirent dans leurs quartiers, croisant des élèves vêtus et préparés pour les cours matinaux. Le garçon entra dans sa chambre, dissimula le panier dans l'armoire et s'apprêta en vitesse. Il s'empara de plusieurs rouleaux de parchemin vierge. Dès qu'il aurait un instant de libre, il coucherait ses idées sur la peau tannée.
Sortilège 25 : (em)bûches
Si Max avait choisi de suivre l'enseignement CHASSE-Magus, ce n'était pas par hasard. Ses notes de B.A.N.Q.U.E.T avaient été excellentes et ses enseignants l'avaient jugé capable d'embrasser n'importe quelle carrière sorcière. Toutefois, Max, comme son père et son grand-père, souhaitait devenir Auror et suivre les traces familiales.
Lorsque le Belge lui avait posé quelques questions sur les vols de bois, il avait aussitôt expédié un hibou à son père, pour rechercher les plaintes déposées au bureau local et centralisées au Ministère de la Magie à Paris. Le retour paternel n'avait pas tardé et le moins qu'Hercule puisse dire, c'est que la précision et l'exhaustivité étaient au rendez-vous dans sa missive.
Max en avait fait la lecture :
« Mon cher fils,
Le dénommé Gervais Delacour, domicilié à Py, dans les Pyrénées, a déposé des plaintes à l'antenne locale de Bourg-Enchanteur. Trois plaintes, pour être précis, pour trois affaires de vol de bois. Chaque larcin a porté sur une essence d'acacia non précisée dans le rapport mais décrite identique dans les trois cas. Elle venait d'Australie. Nous avons vérifié si d'autres fabricants avaient été victimes, en France. Il y a eu différents pillages au cours des cinq dernières années mais la plupart ont concerné des Gallions conservés dans les entreprises et deux cas des biens mobiliers dérobés. Il y a aussi eu une histoire de vengeance exécutée en nature. Le fournisseur de Delacour a été contacté après la seconde affaire.
Monsieur Faulkner, australien, Magizoologiste, sorcier fabricant de didgeridoos et de boomerangs envoûtés, récoltant de bois, interprète en rhombes aborigènes, a eu l'amabilité de nous fournir la liste de ses clients internationaux parmi lesquels on retrouve bien sûr des menuisiers, des fabricants de baguettes magiques ou des artistes sorciers.
Quant aux espèces de bois exportées, il ne pouvait indiquer qui commandait quoi pour respecter les secrets de fabrication. Là, c'est compliqué, car il n'existe pas moins de 900 espèces d'acacia rien qu'en Australie. Mais effectivement, c'est une affaire triple assez étrange !
Je t'envoie toutes mes amitiés, fils. »
– Tu as déniché un nouveau mystère, Hercule !
– Il me semble.
– Comment es-tu au courant des vols ?
– Oh… j'ai passé une commande magique auprès de l'entreprise Delacour, à l'issue de notre visite à la fabrique. Il m'a écrit pour annoncer un retard dû à une exaction s'ajoutant à d'autres.
– Je vois. A-t-il donné d'autres éléments dans sa missive ?
– Il n'a pas précisé quelle essence avait été dérobée, mais elle avait une capacité magique limitée, basique, pour rendre la fabrication perméable à l'envoûtement.
– Comme le dit mon père, les variétés d'acacia australiennes sont si nombreuses que c'est compliqué de déterminer laquelle est concernée.
– Disons que pour l'instant, c'est secondaire. Supposons juste que ces voleurs ont eu connaissance de cette nature de bois et qu'ils en ont besoin pour une activité similaire.
– Des ébénistes frauduleux ? Qui achèterait des copies défectueuses ou médiocres ? Tu prendrais le risque d'entrer dans une armoire envoûtée susceptible de se refermer sur toi ?
– C'est juste, Max. Vous avez raison. Cela n'a pas de sens. C'est comme si des voleurs d'or voulaient fabriquer des Gallions : ils ne gagneraient rien à les frapper. Pire, ils risqueraient de se faire pincer si les copies étaient mauvaises.
– Exact, Hercule ! Il est logique de penser qu'ils en font autre chose. Mais quoi ?
Le père de Max avait annexé la liste des clients de monsieur Faulkner. Parmi ceux-ci, on retrouvait deux autres fabricants de meubles sorciers français moins renommés dont un officiait en Alsace et l'autre au cœur de la Bretagne. Cosme Acajor s'était porté acquéreur d'un billot d'acacia en 1915. Ollivander était un commanditaire régulier. Hercule pensa que Garrick serait capable de lui fournir la réponse mais, à la réflexion, l'acacia acquis pour les baguettes ne remplissait pas les mêmes exigences que celles des meubles. Tout au contraire ! Il mit ses petites cellules grises à contribution. L'évidence lui sauta aux yeux !
Peu avant le cours de botanique de 10h00, le lundi suivant, Hercule apostropha Ursula Waldmeister. La question l'avait taraudé tout le week-end et la Suissesse était la plus qualifiée pour l'éclairer.
– Bonjour, Professeur.
– Bonchour, Hercule. Tu es en affance.
– Oui, car j'ai une interrogation à vous soumettre.
– Au zuchet de ?
– De botanique, bien sûr !
– Che t'écoute.
– Savez-vous quel type d'acacia est utilisé pour les baguettes magiques ?
– Comme tu le zais déchà, il faut que les Botrucs habitent dans l'arbre. La fariété la plus utilisée est l'acazia buxifolia.
– Oh très bien ! C'est aussi cette variété qu'on met dans des meubles enchantés ?
– Abzolument pas ! On met de l'acazia auriculiformiz.
– Ah bon ? Pourquoi ?
– Parze que le maître qui fabrique des baguettes, recherche la puizanze machique, la palette étendue de capazités alors que le menuisier feut un bois qui écoute zes enfoûtements. Z'est pour za qu'il z'appelle auriculiformiz.
– En forme d'oreille ?
– Tout à fait. Z'est la gouze qui a la forme d'une oreille. Za veut dire que le bois entend les mots du zorcier.
– C'est un mauvais bois pour faire une baguette ?
– Une baguette en auriculiformiz ne zaurait rien faire comme zortilèche.
– Cette essence aurait-elle une autre application que la menuiserie ou l'ébénisterie ?
– Foyons… quel obchet en bois… Quelque chose très zimple, afec une zeule fonczion… Ach ja ! Oui ! Une clef à inzérer dans la conzole d'aiguillache des tunnels de tranzportazion. Za, tu fois, z'est très zimple, za fait une zeule chose.
– Je vois l'idée, Professeur. Je comprends bien la différence. Je vous remercie infiniment pour votre aide.
– Che t'en prie.
Lorsque le cours débuta, les cellules grises du garçon étaient ailleurs. Les clés du Tunnel de Transportation. Quelle idée se cachait derrière la tête des malfaiteurs ? Un détournement de marchandises ? L'enlèvement d'une personnalité ? Provoquer une collision ? Envoyer un ovule à travers la gare terminale de Paris ou toute autre ville, provoquant un incident diplomatique entre communautés sorcières ? Copier le système de transport français ?
La liste des possibilités était vaste. Seul un détail de taille clochait : à sa connaissance, aucune action n'avait été entreprise. Rien rapporté dans les principaux quotidiens lus à la bibliothèque. Les Aurors auraient fait le rapprochement.
Mais la lumière apportée par Ursula l'avait guidé sur la bonne voie, il en était convaincu. C'était l'acacia mentionné, l'auriculiformis, qui avait été dérobé à trois reprises dans la fabrique Delacour, il aurait parié sa loupe et son toqueur enchantés là-dessus.
À l'issue des deux heures d'enseignement, il ne se hâta pas de rejoindre le réfectoire mais sortit du château et fila droit vers la Cabane Enchantée. Sans le remarquer, il fut suivi par un élève intrigué par son manège. Hercule entra dans l'abri. Son attention se porta sur la console de commande. Il prit la clé, l'examina sous toutes les coutures, cherchant ce qu'elle pouvait bien avoir de magique. Une voix le fit sursauter :
– C'est du bois de hêtre.
– Aaaaah ! Par Flamel ! hurla le Belge, effrayé.
C'était Jacques Boulanger.
– Désolé, Hercule.
– Mon cœur va exploser ! Ouf ! Que disiez-vous ?
– Je disais que la clé, c'est du hêtre. La console est en noyer.
– Comment le savez-vous ?
– Tu vois, ces cercles concentriques, bien serrés, plus foncés ? C'est caractéristique du noyer commun. Quant à la clé, c'est encore plus facile. Le hêtre est coloré, parsemé de petits traits réguliers. C'est l'un des bois les plus faciles à reconnaître.
– J'oubliais que vous étiez un champion de botanique.
– C'est ma passion. Si je pouvais devenir l'assistant de la professeure Waldmeister…
– Et pourquoi pas professeur ?
– Il faut être sorcier, Hercule.
– Ah, dommage ! En tous les cas, quand je serai enquêteur, je saurai à quels experts faire appel. Vous serez sur ma liste. Donc, c'est du hêtre. Pas de l'acacia ?
– Oh non ! L'acacia est trop exotique et puissant pour servir à faire des clés.
– Même l'acacia auriculiformis ? Le professeur dit qu'il a un faible pouvoir et qu'il ne sait faire qu'une seule chose simple.
– Elle a raison, il n'est pas extraordinaire. La plupart des Acacias viennent d'Australie ou d'Afrique. C'est à cause de leur prix qu'on les utilise pour des créations rares. Ils coûtent trop cher pour être gaspillés dans des clés de console.
– L'acacia ne pousse pas en France ?
– Oui et non. C'est spécial. Les espèces nommées acacias en France n'en sont pas. En réalité, il s'agit du robinier, appelé aussi faux acacia. Par contre, le mimosa est en fait de l'acacia venu d'Australie. Ces essences n'ont aucun pouvoir magique sauf si un Botruc est assez fou pour y installer son nid. Je n'en ai pas encore vu dans ce type de végétal.
– Je comprends.
– Toi, tu enquêtes sur un nouveau mystère, hein ?
– On ne peut rien vous cacher…
Les enfants quittèrent la Cabane Enchantée sans se rendre compte de la présence d'Edgar, la harpie féroce, porteuse d'un nouveau courrier.
Les heures défilaient sans que le quatuor ne soit en mesure de déterminer un plan de secours. La période de rechange où les professeurs et l'encadrement seraient absents de l'école, c'étaient les vacances d'été. Eugénie et Umbeijo seraient seules à la manœuvre, peut-être assistées par Sigrid si elle était dispensée d'un retour à l'orphelinat mais sans le détective en herbe, rapatrié à Bruges durant la trêve estivale.
De plus, juillet ou août n'excluaient pas la présence d'adultes au château : l'opération serait plus risquée. Enfin, il était inconcevable de reporter la livraison ou l'enlèvement à avril 1919. Parce que !
Hercule aurait aimé trouver le degré inverse du degré 20 : un espace, un lieu où le temps se déroulerait moins vite. Il en avait besoin pour la réflexion, la résolution de tous les mystères, toutes les énigmes apparues depuis le début de l'année. Il était insatiable : plus il résolvait, plus il lui en fallait.
Les enfants savaient que deux mondes présentaient de graves dangers de brûlure, mais ils n'avaient pas l'assurance de l'innocuité des autres espaces. Après tout, à supposer qu'il se blesse dans le degré 20 et qu'il y soit bloqué disons 48 heures, soit 2880 minutes, cela donnerait 2 880 heures écoulées pour les autres élèves. Soit 120 jours ! Quatre mois d'absence dans leur vie d'élèves ! La gravité était plus forte mais supportable. Certes ! Mais était-ce le cas des autres espaces ?
Jouer les apprentis explorateurs pouvait coûter cher. Tous les ouvrages de la bibliothèque comportaient un point commun dès qu'il s'agissait du temps : le manipuler était délicat et pouvait conduire à la folie, engendrer de dangereux effets secondaires.
Peu avant la séance du club de Cecrabebleu, les enfants croisèrent Max sans Pierre, ce qui était assez inhabituel. Le jeune homme paraissait soucieux, crispé.
– Bonjour, Max, dirent les jeunes en chœur.
– Bonjour, marmonna-t-il.
– Un souci ? lança Eugénie.
Il soupira et avoua :
– Pierre a des ennuis. Enfin, sa famille.
– Si nous pouvons faire quelque chose, proposa Hercule.
– J'en doute. Ses parents viennent de se faire dépouiller de 2000 Gallions. Ils avaient prévu de mettre l'argent de côté pour que Pierre effectue un stage de fin d'études à Ilvermorny, l'école de magie aux États-Unis, suivi d'une spécialisation sur les créatures magiques de ce pays et leur usage dans la magie noire. Une formation pointue et sélective. Ce vol risque de compromettre la suite de sa carrière et son avenir.
– Mais comment ont-ils été détroussés ? Pourquoi détenaient-ils une telle somme à leur domicile ?
– Tu n'y es pas du tout, Hercule. Ils ont été victimes du gang des Yes-Wands qui a détourné la totalité de ce qu'ils avaient en caisse, à la banque.
– Un nouveau vol au DAG ?
– Oui.
– Mais où ? À Bourg-Enchanteur ? Ailleurs ?
– Aucune idée !
– Où résident les parents de Pierre ?
– À Paris. Ils possèdent aussi une résidence secondaire à Villefranche de Conflent.
– J'ignore où se trouve cette ville.
– Ce n'est pas très loin d'ici, près du pic Canigou.
– Le DAG de Bourg-Enchanteur est le plus près de leur résidence secondaire alors qu'à Paris, ils peuvent se rendre directement à leur coffre à la banque Pasdelazare.
– C'est vrai.
– Les autres victimes d'escroquerie…
– Bon sang ! Je vois où tu veux en venir. Si elles vivent dans un rayon de 30 ou 40 kilomètres, cela veut dire…
– Que le gang est basé dans les parages.
– Mais comment les Aurors auraient-ils pu passer à côté d'une évidence pareille ?
Hercule marqua une pause silencieuse et lista mentalement les explications plausibles. Puis, il reprit :
– D'abord, il est possible que toutes les escroqueries n'aient pas fait l'objet de plainte. Parce que… les sommes détournées étaient minimes, au début. Ensuite… de riches familles de sorciers préfèrent faire face au problème, elles-mêmes, changer de baguette pour ne pas risquer une usurpation d'identité, par exemple. Et… Le lieu des plaintes ne correspond pas forcément au lieu des détournements. Combien de sorciers vivent ailleurs en France, viennent en vacances dans la région, en profitent pour faire quelques achats à Bourg-Enchanteur ? Combien de sorciers combinent l'arrêt au village et leur transit entre villes desservies par les Tunnels de Transportation ?
– Par Flamel ! Cela fait du monde !
– Autant de victimes potentielles.
– Mais dis donc, Hercule, comment en sais-tu autant sur quelque chose que les élèves de premier cycle…
Max fut incapable d'en ajouter davantage, bloqué par le sortilège lié au village sorcier souterrain.
– Je lis la presse. Chaque jour. Et…
Il se tut d'un coup et s'immergea dans sa fabuleuse mémoire. Il fouilla dans tous les articles lus dans le Cri de la Gargouille et la Gazette de Paname, depuis son arrivée dans l'école. Il élimina tous les écrits ne se rapportant pas aux Yes-Wands. Il examina les dates de leurs exactions. Dans son esprit, il bâtit un graphique à l'aide des données collectées.
Les arnaqueurs avaient agi de la même manière durant deux périodes distinctes. Il y avait d'abord eu des larcins en nombre, puis les activités coupables avaient diminué, selon une courbe identique. Hercule était sûr que la troisième vague de détournement de Gallions aurait un aspect identique aux deux premières. Trois périodes comme… les trois affaires concernant Gervais Delacour. Les dates se superposèrent à celles indiquées dans le rapport du père de Max. Juste une semaine avant.
– Max, j'ai trouvé ! Les affaires sont en lien. Tout se tient.
– Je ne comprends pas.
À côté, les filles étaient à la fois médusées et excitées. La machine Hercule van Betavende fonctionnait à plein régime.
– Les détournements ont tous débuté une semaine après les vols d'acacia auriculiformis dans les stocks de l'entreprise A.D. C'est le délai nécessaire pour fabriquer des Yes-Wands. Des baguettes idiotes, à usage unique, juste capables d'écouter la magie d'autres baguettes et en restituer l'identité, rien d'autre.
– Par Flamel !
– Il faut envoyer un hibou à votre père. Le bureau parisien des Aurors doit mettre en place une surveillance du DAG de Bourg-Enchanteur et contrôler, en toute discrétion, les retraits effectués, sans éveiller les soupçons. Il faut les filer et découvrir leur cachette.
– Tu as raison. J'envoie tout de suite un hibou à mon père !
Max fila tandis qu'Hercule faisait face au regard stupéfait de ses amies. Eugénie rompit le silence en premier :
– Ça dépasse tout ce que j'ai pu imaginer !
L'opération d'espionnage, dirigée par les Aurors locaux, habitués à la configuration du terrain, aidés de leurs homologues parisiens, avec des recoupements d'identité, mena au repérage de quatre hommes et une femme. Si le profilage fut compliqué au départ, il fut facilité par une remarque capitale d'un des policiers magiques. Il avait noté que des baguettes blanches, droites, mal finies étaient employées par plusieurs usagers, des personnages venant aux heures d'affluence pour se noyer dans la masse. Même le plus mauvais fabricant du monde sorcier n'aurait pas la bassesse de produire des auxiliaires de magie à la chaîne, comme issues d'un moule. La similitude des objets de retrait les avait trahis. Le comportement des suspects, brisant et jetant les morceaux de leur outil après usage, avait scellé leur destin.
Un Auror avait récupéré des débris, jetés dans une corbeille. Leur analyse était catégorique : de l'acacia auriculiformis. La filature montée en parallèle avait conduit les forces de l'ordre sorcières à une échoppe de cordonnier sise à Livia, dans l'enclave espagnole des Pyrénées françaises, à quelques kilomètres de Bourg-Enchanteur. Les escrocs se pensaient en sécurité dans ce territoire sous bannière étrangère.
Au soir du jeudi 7 mars 1918, vers 23h00, alors que tout le voisinage s'endormait, une douzaine d'Aurors, trois Oubliators et deux tireurs d'élite de baguette tombèrent sur le gang des Yes-Wands. Ils procédèrent à son arrestation en douceur, grâce à l'abdication de leur cheffe. Ils saisirent des ciseaux à bois, des râpes, des limes, tout le nécessaire de fabrication ainsi que trente baguettes vierges attendant leur envoûtement, vingt prêtes à l'emploi et une quinzaine chargée avec des identités volées. Un billot de 50 kilos d'acacia brut fut aussi découvert dans les locaux des truands. Enfin, près de 150 000 Gallions d'or furent remontés d'un puits désaffecté.
Les forces de l'ordre conservèrent les saisies pour le futur procès mais se départirent d'une dizaine de kilos d'acacia afin que A.D meubles et constructions puisse rattraper son retard et honorer ses commandes les plus urgentes.
Toute la vérité avait éclaté au grand jour dans l'édition du dimanche des quotidiens sorciers, avec moult détails. Un seul avait été omis : la source ayant permis de relier tous les indices. Le nom d'Hercule avait été tu. Impossible d'avouer que l'affaire avait été résolue par un gamin de onze ans, un élève en première année de l'école de sorcellerie Beauxbâtons.
Néanmoins, Max et Pierre étaient venus remercier le garçon et le corps des Aurors, à travers le père du premier, lui rendait hommage dans un courrier enthousiaste. Hercule tint à ce que ses amies soient présentes pour entendre la lecture. Il réclama la présence de Jacques. L'aide du Cracmol surdoué en botanique avait été cruciale.
Cette première affaire lui prouvait que sans réseau d'experts, il ne serait jamais l'enquêteur le plus efficace du monde sorcier. Il ne pourrait jamais cumuler tous les talents. Qu'arriverait-il s'il était confronté à un sorcier criminel versé dans la magie noire ? Ou un enchanteur d'objets maléfiques ? Il lui faudrait de l'aide.
Comme une heureuse nouvelle n'arrivait pas toujours seule, Edgar lui livra un pli succinct d'A.D meubles et constructions où le fabricant le rassurait sur les délais grâce à la priorisation de leur commande. Après tout, l'artisan magique lui devait une fière chandelle. Le Belge goûta peu aux honneurs et à l'enthousiasme. Sigrid le remarqua et le questionna, avec une idée sur les réponses à venir :
– Déjà investi sur un autre mystère, Hercule ?
– Suis-je aussi lisible qu'un livre ouvert ?
– Assez. Les énigmes sont pour toi, comme l'atmosphère du degré 20 : addictives. Laquelle sera la prochaine ?
– Comment ralentir le temps.
Elle pâlit.
– Quoi ? Tu sais ce que les livres disent sur ce sujet ?
– Je sais. La folie, le danger, etc. Écoutez, il me faut plus de temps pour ouvrir le passage du tunnel dans le degré 10 de la salle, pour comprendre la prédiction 20610728, pour mettre au point un sort spectaculaire destiné à impressionner madame Bonnelangue, pour maîtriser ma baguette encore récalcitrante avec les sorts d'attaque, pour m'améliorer en potions, pour éliminer ma peur de l'altitude. Il y a tellement de tâches !
Sa liste énoncée, il était à bout de souffle. Sigrid posa sa main droite sur son épaule gauche pour soulager la pression qu'il s'infligeait. Elle conseilla :
– Procède par étape, Hercule. As-tu effectué un test de ton invention, le téléphone à ficelle ?
– Hum… J'avais oublié. Heureusement que…
– … je suis là, hein ?
– J'avoue.
– Amène-le chez le Sondeur, après le déjeuner. Comme ça, nous allons dans le tunnel du degré 10. Il y a la bonne longueur pour tendre ton fil. On fera plusieurs tests de sortilèges. J'ai une petite boîte à secrets avec une serrure à cadenas : elle pourra servir pour un Alohomora, ce qui est très proche du sort à lancer pour ouvrir le garage abritant le carrosse.
– Oui, bien. C'est très…
– Réfléchi. Tu le sais, organiser, prévoir les choses à l'avance, c'est ma force. Appuie-toi sur nous.
Il soupira, admettant sa défaite.
– Vous avez raison, Sigrid. Je l'ai fait pour débusquer les voleurs de bois, en appelant les aides de Max, Jacques, les professeurs. J'y songeais, justement. Dresser une sorte d'annuaire de compétences. Ce serait judicieux.
– Ça, c'est utile ! Il faudrait aussi que tu t'intéresses à quelques détails qui passent cruciaux au-dessus de ton attention.
Il leva un sourcil intrigué et arrondit son regard :
– Comme ?
– Tu as retenu les termes de la lettre de monsieur de Franjac, le père de Max ?
– Voyons…
– Je prends cela comme un non. Je t'informe que certaines familles, spoliées par le gang, avaient promis une récompense à qui pourrait retrouver leur argent. Il y avait des montants fixes, des pourcentages. Monsieur de Franjac a décidé de reverser 500 Gallions à l'élève responsable de la solution.
– Pour l'Ordre Gerbera.
– Nous n'avons pas…
– … bien plus que vous ne le pensez, Sigrid. Toutes. Vous êtes là, chaque jour, à insuffler de l'oxygène à nos amitiés et à souder l'Ordre. Vos idées nourrissent les miennes et inversement. Si vous êtes d'accord, je reverserai 50 Gallions à Jacques. Sans ses connaissances botaniques, j'aurais pataugé.
– Entièrement d'accord. Il le mérite !
Elle fit une pause assez brève et reprit :
– Tu sais, je commence à avoir l'impression d'assister à la naissance d'une entreprise de résolution d'énigmes.
– Peut-être… peut-être…
Pierre les rejoignit pour les remercier avec plus de chaleur que tout le monde. Armand fit son apparition dans le couloir, venant comme un cheveu sur la soupe. Les conversations s'interrompirent. Il eut la sensation de briser un cérémonial.
Il resta interdit, immobile, observant les visages heureux, un à un, puis quitta la place et poursuivit son chemin par l'ascension des marches de l'escalier central.
Dans son sillage suivait Valentine Clairdelune, un recueil d'histoires drôles sorcières en main, totalement hilare. Au-dessus de sa tête, à son insu, un Patronus semblable à un poisson éventré flottait.
Le test du téléphone à ficelle avait été un franc succès. Après un premier échec, Sigrid avait suggéré de débuter le processus par un Sonorus. Une suggestion brillante. Le lien correctement tendu, le sortilège d'ouverture avait fait sauter le cadenas de la boîte à bijoux.
Le duo n'eut pas le temps de partager ce point positif au petit-déjeuner. Le directeur s'essuya la bouche, posa sa serviette et se leva devant l'assistance à 7h15 précises, visage grave. Il annonça :
– Mes chers enfants, j'ai plusieurs nouvelles à vous communiquer. Il y a quelques semaines, j'avais annoncé la venue d'une remplaçante pour le poste d'Arts Divinatoires. Je n'avais pas d'information à ma disposition à ce moment-là. Il s'avère que madame Ducourneau, envoyée par le Ministère de la Magie, département de l'enseignement, est en fait un émissaire spécial du bureau des Aurors avec lequel elle collabore régulièrement. Cette personne a… remonté un certain nombre de remarques auprès du Ministère, sur la marche de notre établissement, nos enseignements, nos coutumes, nos traditions. En retour, j'ai reçu une note du Ministère remettant en cause, en partie, ma façon de diriger notre établissement. Je suis accusé de manquer de transparence sur les événements animant notre quotidien, sur la discipline, sur les productions réalisées au sein de l'école, tant parmi le corps professoral que parmi les élèves. Le Ministère… exige… un encadrement plus serré et de la communication quotidienne, la tenue d'un journal de bord… sur notre école. Les conséquences immédiates seront les suivantes : des patrouilles permanentes de notre concierge, la suppression des sorties le vendredi après-midi, la condamnation des espaces non essentiels hors des heures de classe, la suppression de la journée spéciale du 1er avril.
Les mines se décomposèrent. Sigrid sentit l'Autre batailler pour prendre le dessus et lancer des sorts impardonnables à tout-va. La main d'Eugénie se posa sur son épaule. Le calme revint en partie. La Portugaise se laissa gagner par la panique. Elle se voyait déjà envoyée dans une famille de substitution, sans possibilité de se cacher au sein du domaine.
Hercule, maître de lui, garda son calme et observa les rares professeurs présents au premier repas de la journée. Ils étaient atterrés. Agathe semblait furieuse de ne rien avoir vu venir. Sébastien était tout aussi surpris et furibond.
– J'ajouterai, à votre attention, y compris vous, chers enseignants, que vous devez vous fermer corps et âme à madame Ducourneau. Peu importe, chers enfants, si vos notes s'érodent dans sa matière. Les enjeux vont au-delà de ce détail. Je ne peux en dire davantage sans risquer vos avenirs, voire vos vies. À l'issue de votre repas, reprenez vos activités comme si je n'avais rien dit. C'est vital. Tous sauf vous quatre, dit Armand en désignant l'Ordre Gerbera au complet, ainsi que mademoiselle Clairdelune. Je vous veux dans mon bureau dans cinq minutes. Bonne fin d'appétit à vous tous. Prenez soin de vous.
La fin du repas fut vite expédiée. L'angoisse au ventre, les cinq enfants traversèrent l'aile administrative et rejoignirent la porte du bureau directorial. Hercule frappa sans tambouriner.
– Entrez. Bien. Refermez.
Armand agita sa baguette et murmura des sorts. Il tenait à une discrétion absolue. Un coup de poignet supplémentaire et les rideaux masquèrent les fenêtres. Seuls deux Feux Éternels éclairaient les visages.
– Les enfants, vous avez compris à quel point la situation est grave. En résumé, madame Ducournau a été envoyée pour espionner, récolter et permettre au Ministère d'exercer un odieux chantage. Je vous soupçonne de savoir que Mysterio Flamingo a été arrêté. Hum ? Oui. À priori, son arrestation n'a pas satisfait le Ministre. Traduction : il n'avoue rien. Alors, notre grand chef poursuit son objectif.
– Quel est-il, Monsieur ?
– Je ne peux répondre à ta question, Sigrid. Disons juste qu'il cherche à mettre la main sur des éléments en possession de l'école. Un secret bien gardé. Si bien protégé que je ne le connais pas et que Mysterio Flamingo l'a sécurisé avec efficacité. Le Ministre va continuer tant qu'il n'aura pas ce qu'il veut.
– Ne peut-on pas lui donner ce qu'il cherche pour obtenir la paix et l'indépendance, Monsieur ?
– Surtout pas, Hercule ! Si par hasard, vous aviez une idée de ce dont je parle et la connaissance du lieu de détention du secret, je vous demanderais à tous de le taire. Par tous les moyens ! C'est pour cette raison que j'ai instauré des règles martiales et que je suis allé au-delà des demandes du ministère.
– Bien, Monsieur. Le retour de madame Obscur pourrait-il arranger les affaires de l'école ?
– Peut-être… mais en attendant son hypothétique et lointain retour, nous devons faire face à un problème de taille. Toi !
Valentine, montrée du doigt, semblait toujours tombée de la lune mais cette fois, sa surprise était totale.
– Moi ? Pourquoi ? Qu'ai-je fait ?
– Pour l'instant, rien. Mais, en quelques semaines d'enseignement, madame Ducourneau n'aura eu aucun mal à déterminer que tu es la seule élève en mesure de trouver le secret de Beauxbâtons par la divination. Elle t'a identifiée. Lorsqu'elle va constater mes mesures d'encadrement strictes, elle va comprendre que nous entrons en résistance et elle va se rabattre sur son joker : toi. Le souci, c'est que ton pouvoir est puissant, précis mais hélas, incontrôlable. Dès que tu ris, dès que tu es heureuse, tu vois l'avenir.
– Le poisson éventré, murmura Hercule.
– Oui, jeune homme ?
– Hier, j'ai vu son Patronus en forme de poisson éventré. La suppression du 1er avril symbolisée de cette façon.
– Oh… je n'avais pas…
Valentine avait l'air penaud et se ratatinait à vue d'œil.
– Vu et fait exprès. Voilà ! Incontrôlable. Si je te renvoie dans ta famille, tu seras soustraite et mise à contribution par le ministère jusqu'à ce qu'il obtienne satisfaction. Tu comprends ? Je préfère te savoir ici mais avec une solution pour te neutraliser sans que cela se voit. D'où votre présence, vous quatre. Vos professeurs, Elvira, Agathe, Abraham, Wilfried, vantent votre courage, votre audace, votre intelligence, votre organisation, vos idées. J'ai besoin de votre aide pour neutraliser Valentine sans que cela transparaisse aux yeux de madame Ducourneau. Afin qu'elle ne puisse pas le détecter par ses dons certes moyens mais bien réels, tout ce plan devra demeurer un secret entre nous six. Il faut une solution non permanente. Des idées ?
– Un sortilège Oubliettes ? proposa Umbelina. En travaillant, je pourrais effacer l'information du pouvoir.
– Il n'empêcherait pas son don de se manifester de manière impromptue, expliqua Hercule. Un Confundo serait plus adéquat, mais il devrait être appliqué à chaque amorce du pouvoir, ce qui impliquerait que Valentine ait un garde du corps en permanence. Compliqué et trop visible.
– Et si nous utilisions le degré… euh… Commença Eugénie. Tu vois, le truc qui change le déroulement du temps ?
– Oui, je vois. L'inconvénient, c'est que Valentine serait soustraite à la vision de madame Ducourneau. Toute soustraction ou ralentissement ou accélération des mouvements sont bannis, car ils seraient sources de suspicion et de réaction contre Valentine.
– Dans ce cas, un Arresto Momentum sur l'espionne, suggéra Umbelina.
– Ce serait possible, mais nous ne pourrions pas être derrière elle en permanence et elle finirait par s'en rendre compte.
Armand se taisait et regardait le quatuor à l'œuvre. Ses enseignants avaient raison : ces élèves, mis ensemble, développaient une alchimie, une synergie incroyable.
– Il faudrait priver Valentine de toute source de joie.
– C'est une bonne idée, Eugénie. Mais je ne vois pas comment demander au professeur Mc Flurry d'aller chercher un Détraqueur pour obtenir ce résultat. De plus, l'absence de prédiction serait suspecte. L'idéal serait un pouvoir spontané, intact mais erroné, faux ou approximatif. Une sorte de Confundo maladif.
– Une maladie, alors ? J'ai eu à peu près tout ce qui existe entre l'âge de deux et six ans. Demande !
– Une maladie qui vous ait fait perdre la tête, Eugénie ?
– Ça, c'est de naissance, répliqua-t-elle.
Sa réflexion déclencha les rires des enfants, y compris celui de Valentine. Son Patronus se matérialisa. Des étoiles et des planètes. Les membres de l'Ordre Gerbera se turent, décryptant une allusion à l'observatoire.
Afin de masquer leurs troubles, Hercule détourna l'attention :
– Un bon coup de massue de Troll des montagnes sur la tête ?
– Tu es sûr ? s'inquiéta l'intéressée.
– On va trouver mieux.
– Assurément, confirma Sigrid. Une maladie, ce n'est pas facile, à cause des effets secondaires. Mais si on pouvait… je ne sais pas… dissocier Valentine de sa justesse incontrôlable, pour remettre le contrôle à un incapable.
– Dissocier… répéta Hercule. Dissocier…
Le silence s'instaura, le temps que les petites cellules grises se mettent en œuvre. Perdu dans les recoins de son esprit, en pleine collecte d'informations, en mode de collage mental des pièces du puzzle, le garçon s'isola. Une solution folle s'esquissa. Son sourcil gauche s'anima.
La minuscule baguette avait jailli de la manche d'Armand et avait stupefixé Valentine. Un geste rendu indispensable par sa panique. Pour le coup, ses Patronus prédictifs s'étaient envolés.
– Monsieur !
– Désolé, Hercule, c'était indispensable. Exposez-moi votre stratégie.
Le garçon adressa un bref regard d'excuse à Sigrid. Il s'apprêtait à déballer son syndrome sans le mentionner, mais elle ne pourrait pas s'empêcher de faire le lien.
– Eh bien voilà ! Chacun de nous possède une personnalité avec plusieurs parties. Les adultes se sont construits peu à peu avec ces morceaux. Vous, Monsieur, vous avez bien sûr de l'enfant, de l'adolescent, du sorcier, mais aussi un homme dirigeant, un passionné d'astronomie, un amateur d'humour, un enseignant.
– C'est vrai.
– Imaginez maintenant ces différentes facettes comme des personnalités indépendantes, avec leur propre caractère, leur propre identité, jusqu'à leur propre prénom.
– Je vois.
– Lors de l'enfance, vers huit ans, des parties fusionnent et commencent à nous construire. C'est une évolution classique. Un Moldu américain, spécialisé dans l'étude des divergences psychiques, a montré que dans certains cas, la fusion des personnalités ne se réalise pas. Dans ce cas, elles permutent, prenant le pas les unes sur les autres, de façon alternée. Parfois, certaines font alliance pour empêcher d'autres de venir au premier plan et de commander.
– Peut-il y avoir des personnalités très différentes ?
– Oh oui ! On peut avoir un adulte et un enfant, des sexes différents mais aussi des capacités différenciées. Une peut être gauchère tandis que les autres sont droitières. Ce que je propose, c'est d'élaborer une formule, un sortilège qui va générer la personnalité de la divinatrice et la placer en arrière-plan de Valentine, la sorcière.
– C'est une magie très élaborée, Hercule. Délicate. Je me demande comment je pourrais y arriver.
– J'ai bien peur, Monsieur, que vous soyez contraint d'impliquer un ou plusieurs autres enseignants pour réussir ce tour de force. Des personnes de confiance absolue, capables d'admettre qu'il faut réaliser cette expérience pour le bien d'un élève.
– Le problème, c'est que la nature du secret bien gardé n'est connu que de moi-même.
– Si mes suppositions sont exactes, la professeure de Bazincourt a au moins une connaissance partielle de ce sujet.
– Comment ?
– Parce que je suis concerné par ce secret, qu'il a justifié les agressions dont j'ai été victime à deux reprises.
– Elvira ?
– Oui, Monsieur. Quant à l'élaboration de la formule la technique sorcière, je dirais que madame Bonnelangue possède des ressources pour aboutir. De plus, elle a lu les ouvrages du Moldu américain et se passionne pour les méandres de l'esprit humain. Ses connaissances seront essentielles.
Armand inspira et expira à plusieurs reprises, en profondeur, trahissant sa tension interne, tout en tournant en rond. Il mesurait l'ampleur de la tâche, le risque, la nécessité d'inventer un contre-sort, l'impossibilité d'expérimenter avant d'agir sur l'apprentie voyante. Il stoppa son manège et lâcha :
– C'est d'accord. Filez en cours et ayez l'air le plus détendu, le plus naturel possible. Eugénie, je te donne l'ordre de continuer à faire le pitre !
– Avec plaisir !
– Allez, ouste !
Au moment où tous sortaient de l'antre directorial, Armand retint le Belge par l'épaule et murmura :
– Retiens bien ces mots : « nunquam sine me ». Tu sauras qu'il faut l'utiliser, quand toutes les portes te sembleront closes.
Le garçon rejoignit ses camarades puis se dirigea vers la bibliothèque, comme tous les lundis. Il salua comme il fallait Théophile, choisit un espace de travail, déballa ses affaires et se rendit dans le rayon des dictionnaires. Il prit un manuel de traduction latine. Il n'avait pas besoin de livres pour savoir que « nunquam sine me » signifiait « jamais sans moi » mais son usage serait précieux pour le projet annuel de français.
Il feuilleta une section consacrée à des locutions latines toutes faites dont certaines étaient passées à la postérité et intégrées dans le vocabulaire courant. Il s'arrêta sur trois expressions souvent acoquinées : tempus fugit – le temps passe –, carpe diem – cueille le jour, profite – et memento mori – souviens-toi de mourir –.
Il posa ses avant-bras sur le bois de la table et cala sa tête en fermant les yeux. Le temps passé à travailler, à s'exercer, à résoudre, avait raison de ses forces et de ses onze ans. Ses parents lui manquaient, Orby lui manquait, même cet olibrius d'oncle Waldo serait le bienvenu pour égayer une journée. Partager ses aventures sous forme de bravades insensées avec ses amis. Inviter Sigrid, Umbelina et l'ineffable Eugénie. Tout ceci après le 1er avril, à Pâques.
Tout à coup, il réalisa sa bêtise : le 1er avril tombait le lundi de Pâques ! Les enfants seraient renvoyés dans leur famille le soir du vendredi 29 mars ! Maintenue ou supprimée, la célébration du poisson d'avril ne pouvait pas avoir lieu cette année à Beauxbâtons ! C'était comme une fulgurance, le temps en accéléré dans son esprit. Il posa les yeux sur son parchemin sur lequel il avait recopié les locutions pour tenter de les remodeler. Il lut, relut.
– Et si…
Il trempa sa plume et ajouta, devant Tempus Fugit : Fulguram.
– Le geste… il faudrait qu'il dure autant que le sort. À l'infini, même.
Il repéra Rosier à un bureau, non loin du sien, en train de recopier un texte issu d'un manuel, une vague recette de potion destinée à rendre malade son consommateur. Rosier lui cassait les pieds depuis la rentrée et il ferait un parfait cobaye. Hercule pointa son colocataire avec sa baguette et murmura :
– Fulguram Tempus Fugit.
Ensuite, il esquissa le symbole infini, soit un 8 couché. Rosier se mit à rédiger à toute vitesse, sans pouvoir stopper à la limite du support à temps. Le Belge effectua ses 8 de plus en plus vite et Thibaldus fut pris de soubresauts incessants tandis que son encrier se vidait à toute vitesse, que sa plume virevoltait et que les parchemins s'accumulaient.
Lorsque l'apprenti sorcier cessa d'user de son sortilège, la main de la victime était écarlate, sa plume déstructurée, sa table maculée d'encre noire. L'intéressé était pâle et assoiffé, desserrant le col de sa chemise. Déboussolé, il jetait des regards éperdus dans toutes les directions, cherchant la source de sa mésaventure. Plume en main, Hercule nota sur son parchemin en face de la formule :
« Ne ralentit pas le temps mais l'injecte dans la cible. »
Il ajouta :
« Peut servir de sortilège de défense ? »
« Peut être lancé sur plusieurs cibles en même temps ? »
Satisfait, il rangea le produit de ses élucubrations et songea à une solution de rechange pour obtenir la cabane. Mais il eut beau chercher, il ne voyait que deux méthodes : une livraison ou un enlèvement. Dans le second cas, le carrosse de l'école était le seul moyen capable d'amener une charge aussi encombrante. La cabane était intransportable par balai, par Portoloin ou par cheminée.
Il se remémora les mots d'Armand, au discours du petit-déjeuner ou à l'entretien dans son bureau. Le directeur lui avait communiqué un mot de passe, un sésame pour conserver un accès qui serait fermé aux autres. Était-ce une clé universelle ou un rossignol n'ouvrant qu'une porte ? Était-il lié à sa propre personne ou le mot de passe était-il cessible ? 10h00 allaient sonner, le moment de l'intercours, l'instant où il croiserait ses amis et leur révélerait que le plan initial du 1er avril était voué à l'échec depuis le départ.
– Bon sang ! ronchonna-t-il. Nous avons trouvé une solution pour Valentine à partir d'une histoire de maladie et là… oh… une maladie… Eugénie a affirmé les avoir toutes eues ! Oui, ça peut fonctionner !
Le plan se mit en place dans son esprit. Chaque étape. Les risques augmentaient mais si tout se déroulait comme prévu, il doublerait la mise. Il n'y avait qu'un minuscule obstacle à franchir : il disposait de trois semaines pour apprendre à voler sur un balai.
Sortilège 26 : poisson d'avril
Chaque mercredi, à de rares exceptions, les parties de Cecrabebleu se terminaient par la défaite d'Hercule. Katarina le surclassait, dénichant des mots improbables, faisant preuve d'une chance insolente au tirage des lettres et à la révélation des cases grises. Agathe, l'inventrice érudite du jeu, était hors concours.
Mais en ce mois de mars, il passait d'honorable à lamentable. À dire vrai, sa concentration habituelle lui faisait défaut, au point où la Russe, taquine sur les bords au début, avait eu pitié de ses ratés à répétition et avait enduit sa main, au supplice, d'un onguent mis au point par Rose Cacheton.
Agathe avait été surprise par sa piètre performance, l'avait enjoint à se reposer et l'avait remercié pour sa confiance témoignée auprès d'Armand. Elle l'avait assuré du succès de l'opération Clairdelune, une dissociation réversible.
Même s'il éprouvait une tendresse infinie pour leur professeure de français, il ne pouvait se résoudre à lui confier la véritable raison de son trouble. Il prit congés et rejoignit ses amies au terrain de Quidditch.
Umbelina avait repris l'entraînement depuis une semaine. Sa capacité de récupération avait été augmentée depuis le séjour dans le degré 20. Elle faisait des merveilles et l'admiration de ses amis. Jo Alonzo, l'élève de quatrième année Lonicera pas très sportif, venait s'installer sur les gradins pour suivre les évolutions de sa compatriote. Hercule tremblait et Sigrid tentait de le rassurer de son mieux. Le temps s'égrenait à un rythme d'escargots, comme pour ajouter à sa torture.
À un moment donné, il se demanda si Rosier n'avait pas découvert le pot aux roses et lancé un Arresto Momentum bricolé. La fin de l'entraînement arriva enfin. Monsieur Laflèche leur rappela que le mercredi 27 mars verrait le déroulement du dernier match de la saison entre Urtica et Aloysia. Si ces derniers l'emportaient, chaque Ordre aurait une victoire. Le classement pour les départager serait établi selon le nombre de Vifs d'or capturés. Lonicera y était parvenu deux fois. Enfin, le nombre de points et le plus grand écart entrerait en jeu si besoin. Si Urtica battait Aloysia, une éventualité improbable, Urtica aurait deux victoires et gagnerait le championnat. Aloysia finirait dernier pour la première fois depuis un siècle ! Autant dire que leur référent, à la fois arbitre et entraîneur, avalerait son sifflet et son uniforme en cas de défaite des rouges.
Le terrain et les gradins se vidèrent. Bientôt, les quatre élèves furent seuls. Umbelina contrôla qu'aucun spectateur indélicat ne les espionnait et enfourcha son balai. Elle stationna à quelques centimètres du sol. Eugénie plaça le sien à un demi-mètre, en parallèle. Sigrid déposa deux morceaux de bois entre les Friselunes et les lia à l'aide de cordages bien serrés.
– C'est solide ? Vous êtes sûres, mesdemoiselles ?
– Absolument ! Grimpe ! ordonna la Portugaise en tapotant sur l'assise du tandem volant bricolé.
– Que Flamel me protège de l'évanouiss…
À peine eut-il posé son séant sur le bois, sur la pointe des pieds, qu'il bascula et roula autour de la monture. Il se retrouva à terre, pâle comme un linceul, les yeux révulsés. Il avait perdu connaissance.
Même si la situation n'avait rien de drôle, les filles explosèrent de rire. Umbelina se pencha sur lui et tapota sa joue. Face à l'absence de réaction, Eugénie se chargea du problème et lui administra une bonne baffe. Le Belge reprit conscience et des couleurs. Il balbutia :
– J'ai… ?
– Tu as, confirma Sigrid.
– C'est à Eugénie que je dois ce réveil brutal ?
– Ben oui ! ricana l'intéressée. Bon… Pourquoi tu ne viendrais pas dans mon équipe ? Si tu tombes dans les pommes dans le carrosse, c'est moins grave.
– Hélas, ma chère ! Croyez-moi que je préférerais monter à bord de cet attelage mais c'est impossible à plus d'un titre. Sigrid doit être votre équipière car, de nous tous, c'est elle qui maîtrise le mieux les sorts de déplacement d'objets. Umbeijo est notre atout balai et je dois être la victime avec elle. Je vous rappelle que nous avons subi des agressions, tous les deux. Ainsi, notre victimisation n'en sera que plus crédible.
La petite frisée secoua sa crinière, dubitative.
– Tout le monde y croira sauf Elvira. Elle ne mordra pas à l'hameçon.
– C'est vrai, Eugénie, mais je compte sur son silence, sa neutralité et son désir de nous voir à l'œuvre. Bon… je dois refaire un essai.
– Attends, coupa Sigrid. J'ai une question. Ton lit, dans ta chambre, au début, il flottait dans les airs, non ?
– Oh là là oui…
– Tu t'évanouissais quand il décollait ?
– Euh… non. J'avais si peur de m'endormir !
– Pourquoi ne tombais-tu pas dans les pommes ? insista Eugénie.
– Oui, rappelle-toi. Tu faisais une chose particulière ?
– Vas-y. Fouille dans ta mémoire. Revois chaque coucher, conseilla Sigrid.
– Je… Eh bien… j'étais en pyjama.
– Par Flamel ! J'imagine la scène où tu vas enfiler un pyjama pour enfourcher un balai !
– Eugénie… Hercule est très bien en… enfin !
– Comment ?
– Le séjour à Noël.
– Ah… alors, Hercule ?
– Je… je lisais s'il était moins de 22h00. Ensuite, je posais ma lecture, je prenais ma baguette pour que Rosier n'y touche pas, le lit s'élevait, Rosier se fichait de moi, la lumière des Feux Éternels disparaissait, je tournais en rond dans mon lit…
– Sors ta baguette ! ordonna Umbeijo.
– Pourquoi ?
– Fais-le ! Tiens-la avec ta main gauche. Grimpe !
Il exécuta la consigne.
– Et voilà ! Comme dirait le professeur Racine, imitant le Moldu grec Euclide. CQFD. Ce qu'il fallait démontrer.
– Quoi ?
Umbelina poursuivit :
– C'est ta baguette. Le contact empêche ta nature d'acrophobe de s'exprimer. Un cœur de Billywig, tu te rappelles ? Le dard qui fait léviter, prendre de la hauteur. Allez, démonstration !
La princesse tapa du pied et l'étrange aéronef prit son envol. Hercule s'agrippa, tempêta, maudit l'annuaire complet des ennemis de Beauxbâtons. À un moment, il osa un juron moldu. Mais il tint bon jusqu'à l'atterrissage. Il reçut les plus chaudes félicitations et la certitude de les avoir méritées.
Lorsque le soleil disparut à l'horizon, peu avant 19h00, ils étaient confiants et partirent dîner le cœur joyeux. Ils tombèrent nez-à-nez avec Valentine Clairdelune. À quelques encablures de la fillette, madame Ducourneau effectuait sa surveillance étroite de ses yeux noirs et perçants.
Face au quatuor, Valentine éprouva de la joie naturelle. Un Patronus naquit au-dessus de sa tête : il prit la forme d'un paquebot moldu se brisant en deux et coulant à pic. Sa voyance avait quelques années de retard.
Eugénie était catégorique : de toutes les maladies affectant les sorciers, la Dragoncelle était la plus contagieuse, une des plus spectaculaires avec son teint verdâtre et ses pustules sanguinolentes et surtout, la plus redoutée car souvent fatale aux adultes. Elle fit le parallèle avec les maladies infantiles moldues, souvent bénignes dans la petite enfance, redoutables et compliquées avec l'âge.
Combien de sorciers avaient succombé à la Dragoncelle, y compris des célébrités, des ministres ? Lorsque la fillette l'avait contractée, à l'âge de trois ans, elle avait fait l'objet de mesures d'isolement et d'un transport à l'hôpital Bonpied. L'Académie avait observé une stricte quarantaine de quatre jours, le temps que le virus soit éliminé du moindre support et que la période d'incubation soit passée pour tous. Elle savait qu'il n'était pas souhaitable que des élèves contractent volontairement la maladie pour plonger l'école dans le chaos et la terreur mais si une potion était capable de générer des symptômes similaires et durables, elle était la bienvenue.
Ladite potion existait et se nommait draconytricta. Elle ne présentait aucun intérêt commercial, médical, scientifique et n'avait jamais été fabriquée et testée.
Parmi les quatre comploteurs, Sigrid était la plus talentueuse en potions, héritage familial oblige. Néanmoins, la réaliser était au-dessus de ses capacités et la liste des ingrédients à rassembler pour sa fabrication était longue et peu ragoûtante. Œil de triton, viscères de crapaud, peau de vipère, cuticule de centaure. Juste jetés dans un bouillon, les composants suffiraient à rendre malade n'importe quel élève.
Le liquide immonde, selon les notes ajoutées à la recette dans le grimoire des horreurs, par Alphonse Delagerbille, devait être absorbé à raison de dix centilitres par jour de maladie souhaitée. Après l'ingestion, il fallait attendre deux à quatre heures pour voir les premiers effets spectaculaires.
Eugénie ayant déjà eu la vraie maladie, elle ne pouvait pas se porter volontaire pour tester la formule. Sigrid était interdite d'expérience hasardeuse tant que l'Autre serait susceptible de prendre le dessus. Le choix se portait sur le duo prévu au départ.
La préparation avait été réalisée par Pierre, le CHASSE-Magus, trop heureux de pouvoir honorer sa dette sans demander un mot d'explication. Par sécurité, il avait exigé que l'événement soit effacé de sa mémoire par Umbelina. Juste après le dîner, le moment de décider qui serait le premier à tester la bouteille à l'odeur pestilentielle, arriva. Ils profitèrent de la nuit tombante et filèrent droit dans la forêt pour en débattre.
– Même si Pierre est doué pour les mixtures, personne n'a jamais goûté ce… breuvage démoniaque.
– Hercule, nous n'allons pas nous poser la question toute la nuit !
– Ma chère amie…
– Il faut que nous soyons malades demain et pas en même temps sinon, cela n'aura pas l'air naturel. Le mieux, c'est que l'un de nous se réveille tout vert et que le deuxième tombe malade au réfectoire ou un peu après.
– Certes mais…
– Mais quoi ?
– Jamais je ne vous laisserai prendre ce risque !
Il ouvrit la bouteille et s'envoya une moitié dans le gosier, sans respirer. Au moment où l'air repassa enfin dans son corps, il s'évanouit tant le goût fut infecte, insupportable. Il s'écroula dans la neige.
Il avait fallu sept mois pour que la carapace de Rosier se fendille. À la lueur des Feux Éternels, à 6h00, Thibaldus avait découvert un Hercule métamorphosé. Il avait l'air d'un satellite cratérisé de Saturne, avec les couleurs de la planète-mère.
– T'as quoi, Van Betavende ? !
– Je… je… ne… me sens pas bien, avait répondu le jeune Belge.
À peine s'était-il mis debout qu'il avait aussitôt vacillé et s'était écroulé sur sa couche.
– Bon sang ! Il a la Dragoncelle ! s'écria Jacques. C'est très très contagieux ! Ne vous approchez pas de lui ! Ne touchez pas à ses affaires ! Il faut prévenir le médicomage ! Je vous conseille d'envoyer un hibou à vos familles.
– Pourquoi ? questionna Casper.
– Parce que nous n'allons pas partir en vacances.
Un bruit suspect se fit entendre près du lit. Une pustule venait d'éclater et de se répandre sur sa couche. Trois minutes plus tard, le docteur Beauxbâtons, en pyjama et en robe de chambre, débarquait avec Rose. Dès qu'il aperçut le teint verdâtre et les boutons immondes, il confectionna un brancard, cerna le malade de bandages, fit léviter l'ensemble et quitta la chambre 42. Il fit appel aux elfes de maison pour transférer les trois enfants restants dans une autre chambre, non utilisée et pour passer la numéro 42 aux sorts de désinfection.
Une fois Hercule cloisonné à l'infirmerie, Alfred fila dans les appartements du directeur Fontebrune. Il connaissait, hélas, la procédure. Quarantaine absolue pendant quatre jours à partir de la découverte d'un cas, séparation des adultes et des enfants, suspension de l'enseignement, évacuation des cas avérés à l'hôpital, seul endroit équipé pour traiter des épidémies. Il tambourina jusqu'à ce qu'un Armand trempé, les cheveux pleins de mousse, apparaisse dans l'encadrement de la porte.
– Bonjour Alfred. Que se passe-t-il ?
– Monsieur, nous avons un grave problème sanitaire.
– C'est-à-dire ?
– Un cas de Dragoncelle, je le crains fort.
– Par Flamel ! Qui est le malheureux ?
– Hercule van Betavende.
– Le petit Belge ? Vous êtes sûr ?
– Il faut l'évacuer. Ses camarades de chambrée viennent d'être changés de lieu, les elfes nettoient à coup de sortilèges. Le gamin est à l'isolement dans l'infirmerie. Mais pour la sécurité de tous…
– Oui, oui ! Je connais la procédure. La dernière fois…
– C'était Eugénie. Le danger est trop grand pour le personnel.
– Bien sûr ! Dès que je serai séché, j'activerai le Sonorus de l'école et ordonnerai la quarantaine. Les élèves seront consignés dans leurs chambres. Seuls les elfes de maison seront autorisés à pénétrer à l'intérieur. Nous appliquerons la consigne suivante : une équipe d'elfes affectée aux adultes, une autre équipe aux élèves. Pas de contact entre les deux équipes. Envoyons tout de suite un elfe au Tunnel de Transportation pour refouler tous les professeurs qui prennent ce moyen de transport. Une chance qu'ils soient nombreux à ne pas résider au château.
– Avec l'aide de Rose, je vais empaqueter le jeune garçon et lui permettre de respirer avec un Têtenbulle. Il sera totalement étanche pour emprunter votre cheminée et atteindre Bonpied. Par sécurité, je vais surveiller ma fille, les petites Umbelina et Sigrid avec qui il traîne toujours. Même si Eugénie a déjà eu cette maladie et qu'il n'y a quasiment aucun risque qu'elle la contracte une seconde fois, on ne sait jamais. Elle pourrait transporter le virus et contaminer d'autres enfants.
– Eugénie reste Eugénie : sa capacité d'étonnement dépasse les limites de l'imaginaire. Faites au mieux ! Dans cinq minutes, plus de mouvement autorisé sur l'école.
Le directeur referma la porte. À quelques heures des vacances, la situation tournait à la catastrophe. Il allait devoir prévenir plus de 600 familles qu'elles ne verraient pas leur enfant avant mardi, si l'épidémie ne se déclarait pas. Dans le cas contraire, le délai risquait de s'allonger.
Le trio féminin fut dirigé sous bonne escorte elfique jusqu'à l'infirmerie. Il croisa la momie d'Hercule, dirigée vers la cheminée raccordée au réseau français. Le garçon leur adressa un sourire rassurant. Tout se déroulait selon le plan prévu. Pourtant, les filles avaient failli être surprises par la rapidité de réaction du directeur et du médicomage.
À l'annonce d'Armand, répandue sur tout le domaine, Umbeijo avait englouti les cinquante centilitres de potion puante sans savoir si Hercule avait survécu à l'ingestion. Elle avait supposé qu'il était au moins en vie et que son aspect de malade avait été atteint.
De leur côté, Sigrid et Eugénie s'étaient préparées à un régime de faveur. Deux jours auparavant, le quatuor avait rassemblé des besaces à sortilège d'extension obtenues à coups de trocs ou de monnaie auprès d'autres élèves. Hercule avait logé un balai Friselune et du cordage dans son sac. Umbelina en avait fait autant. Leur idée était de réussir à reproduire le tandem de balais testé sur le terrain de Quidditch.
Chacun avait sa baguette. Ils avaient aussi prévu des vêtements de rechange, des capes chaudes, des gants, des lunettes de protection.
De leur côté, Eugénie et Sigrid, dénommées équipe numéro 1, avaient aussi songé à des accessoires et les avaient dissimulés dans leurs sacs. Baguette pour les deux, bien sûr, téléphone à ficelle et à boîtes de conserve pour Eugénie, couverture de dissimulation d'Hercule confiée à Sigrid, des cordes de différentes longueurs pour les deux. Les jeunes filles furent forcées de rester dans la même pièce de l'infirmerie.
– Tu ressens quelque chose ?
– Pas encore, Sigrid, il faut patienter. J'espère juste que je n'aurai pas de séquelles ! Vous avez vu le visage d'Hercule ?
– Une horreur, s'indigna Eugénie. Je n'étais pas belle à voir quand je l'ai eue, mais je n'ai pas conservé de cicatrices.
– Sauf que là, c'est… différent.
– Ils ont déclenché la quarantaine pour quatre jours, ce qui englobe le lundi de Pâques. Ça devrait suffire, chuchota Eugénie.
– Sauf qu'à l'hôpital, ils vont comprendre d'ici dimanche que ce n'est pas la Dragoncelle, répondit Umbeijo avec la même discrétion. À moins qu'un second cas ne les fasse douter. J'y vais pour que cela ressemble à un début d'épidémie.
– Tu penses que vous serez suffisamment rétablis pour voler ? s'inquiéta Eugénie.
– Tu as vu ce que je fais avec un bras en moins alors ce n'est pas une potion qui va m'arrêter.
– Oui mais là, tu auras beaucoup à gérer. Sans compter qu'une évasion combinée à vous-savez-quoi ne va pas passer inaperçu !
– Ils vont assurer. L'usage des Friselune n'est pas compté dans la pratique de la magie avant l'âge requis, à condition de voler sans être vu. Pour ne pas être vu, il y a deux possibilités : voler avec la couverture de dissimulation piquée à Obscur, mais elle ne couvrira pas le tandem et risquera de s'envoler. La seconde possibilité, c'est de passer au-dessus de la couche nuageuse en se guidant avec le soleil de jour ou les étoiles de nuit.
– Sigrid, je sais que vous avez réfléchi à tous les détails du plan avec Hercule et j'ai confiance en vous. Mais les Aurors ne sont pas des crétins. Umbeijo a dit qu'ils tournaient autour de sa chambre avant même que Flamingo ne soit pris en flagrant délit. L'hôpital est sous leur surveillance permanente. Dès que vous aurez réussi à vous évader, vous devrez prendre une avance considérable parce que vos balais se traînent. Les Aurors peuvent transplaner ou disposer de balais secrets plus performants pour vous rattraper et vous stupéfixer !
Elles se remémoraient la conversation de la veille avec Hercule. Elles avaient eu le même débat et le garçon s'était tu, observant sans y prendre part. Sigrid l'avait remarqué et elle avait coupé :
– Mais dis quelque chose, bon sang, Hercule ! Dis-leur que tu as tout prévu.
– Je n'ai pas tout prévu mais… en dernier recours, je ferai appel à une arme secrète.
– Une arme secrète ?
– Je n'en dirai pas davantage. J'en porterai la responsabilité.
Effectivement, il n'avait rien voulu révéler.
– Hercule et son arme secrète. J'avoue que je ne vois pas de quoi il peut s'agir.
Umbelina stoppa sa réflexion, prise d'une crampe à l'estomac et aux intestins. Elle se plia en deux.
– Umbeijo ?
– Ça commence ! Oh par Flamel ! C'est ignoble !
En quelques minutes, le teint mat d'Umbelina vira au bronze. Plusieurs monticules se formèrent sur sa peau. La beauté portugaise se mua en laideron. Les heures à venir s'annoncèrent terribles.
Quelques heures après son admission, son diagnostic et le début de son traitement médical, Hercule avait été rejoint par une Umbelina protégée par des bandelettes et un Têtenbulle. Les deux patients avaient été placés dans la même chambre, un étage en dessous de Claire Obscur, selon les dires de la Portugaise.
Le samedi, le médicomage chargé de leur santé n'avait pas constaté d'amélioration mais 24 heures de traitement, à base d'une potion mise au point par Gunhilda de Gorsemoor au 16ᵉ siècle, ne suffisaient pas pour obtenir des résultats tangibles. Cependant, le dimanche en fin d'après-midi, l'infirmier chargé d'administrer des remèdes exprima des soupçons sur l'efficacité des soins et en parla à son supérieur. Ce dernier vint ausculter les deux élèves et décida de leur prélever un peu de sang. Depuis peu, l'hôpital s'était doté d'une Hyperloupe mise au point par un sorcier enchanteur d'objets optiques nommé Archibald Bigleux.
L'Hyperloupe permettait de voir des choses invisibles à l'œil nu et de les identifier si elles avaient été listées à la fabrication de l'appareil.
Après avoir prélevé quelques gouttes aux deux malades, le soir venu, le médicomage observa les échantillons avec les optiques empilées les unes derrière les autres. Étant donné la résistance opposée par les organismes des deux élèves, il s'attendait à découvrir un virus mutant dans le prisme supérieur.
Il tourna plusieurs molettes, jusqu'à ce que l'image soit nette. Il déplaça la lamelle de verre, à la recherche du fauteur de trouble. Non seulement l'Hyperloupe ne détecta rien qui ne puisse être authentifié mais le praticien ne vit rien d'autre qui ne ressemble à du sang fait de plasma, de globules rouges et de quelques globules blancs. D'ailleurs, ces derniers étaient en nombre insuffisant pour trahir une lutte acharnée de l'organisme contre une infection virale. Quoi que les deux patients aient contracté, ce n'était pas la Dragoncelle d'origine, ni une variante. Ce n'était ni viral, ni microbien, ni bactérien, s'il se fiait aux travaux des meilleurs Moldus en la matière.
Seul un empoisonnement ou un sort puissant et sophistiqué avait pu les plonger dans un tel état. Si c'était un sort, ils seraient toujours dans cet état dans un mois. Si c'était un liquide ingéré qui était la cause de leur apparence, l'effet ne durerait pas et se dissiperait en quelques jours.
Il consulta sa montre à gousset il était près de 22h00. L'annonce rassurante aux enfants et l'envoi d'un hibou à Beauxbâtons attendrait le lendemain.
L'aube pointait à peine lorsque Sigrid et Eugénie, serrées l'une contre l'autre sous la couverture de dissimulation, se carapatèrent de leur chambre. La veille, harcelé par sa fille, Alfred avait fini par l'éjecter de l'infirmerie avec sa colocataire.
Elles progressèrent en silence jusqu'aux écuries. Là, Sigrid prit une des boîtes de conserve du téléphone à ficelle et demeura en place devant la statue de bois soupçonnée de donner accès à la cachette du carrosse. La longueur de la ficelle avait été calculée au centimètre près par Hercule.
– C'est bon, dit Eugénie. Je glisse l'autre boîte par la fenêtre et je vais la récupérer. Je file ensuite jusqu'à l'entrée du château. Bien malin sera celui qui remarquera la ficelle blanche dans la neige.
– Bonne chance !
Effectivement, à part une légère trace dans la poudreuse glacée, il était impossible de détecter quoi que ce soit. Eugénie, cachée sous l'étoffe, effaçait ses traces au fur et à mesure de sa progression avec une branche de sapin. Elle passa le pas-de-porte du château et mit un pied dans l'enceinte. Elle contrôla que les lieux étaient bien déserts.
Par sécurité, elle resta sous la couverture. Il était à peine 6h00 du matin. Les elfes de maison allaient faire leur apparition en cuisine, préparer des petits déjeuners et les délivrer aux portes des élèves, comme ils le faisaient depuis trois matins. Ensuite, l'autre équipe en ferait de même pour les rares personnels consignés au château.
Eugénie tendit la ficelle, donna quelques à-coups pour avertir sa complice du début de la manœuvre. Elle plongea la main dans sa besace, prit sa baguette magique, l'appliqua sur sa gorge et ordonna :
– Sonorus !
La ficelle se mit à vibrer. Elle pointa sa baguette en direction des écuries et ajouta :
– Dissendium !
À l'autre bout du téléphone, Sigrid fut le témoin de la réussite de l'entreprise. Eugénie avait un talent inné pour ouvrir n'importe quoi. La petite Vlaamel parla dans la boîte de conserve et sa comparse entendit la voix :
– Ça a marché !
Sans tarder, la fille d'Alfred refit le chemin inverse et prit soin de balayer ses traces. Avec le printemps bien installé, la neige fondait et aucune chute n'était prévue par les prédicateurs de la Gazette de Paname ou du Cri de la Gargouille.
Lorsqu'elle pénétra dans les écuries, la statue s'était retournée et une rampe large de 4 mètres sur 8 mètres de profondeur s'enfonçait sous les écuries.
Sigrid demanda :
– Et maintenant ?
– Je sors deux Abraxans de leurs stalles et je les descends. Je ne vois pas comment faire autrement. Il n'y a qu'eux qui pourront tirer le carrosse de sa cachette. Je vais prendre Rostock et Sigfried. Ils m'ont à la bonne.
– Ça va aller ?
– Je suis la sorcière qui murmure à l'oreille des Abraxans.
– Et la sortie ? Les roues vont laisser des traces dehors ?
– Même si la quarantaine s'applique à tout le personnel, monsieur Grossel viendra nourrir les animaux vers midi. Nous avons environ six heures pour boucler l'opération cabane.
– D'accord.
Sigrid laissa Eugénie gérer l'attelage. Cinq minutes suffirent à amener les deux bêtes et le carrosse à l'arrière de l'écurie, hors de la vue du château. Elle les guida jusqu'au terrain de Quidditch tandis que Sigrid effaçait les sillons de son mieux.
Au bout d'une cinquantaine de mètres, elle grimpa aux côtés de son amie tenant les rênes. Elles s'emmitouflèrent à l'aide de capes, de bonnets, d'écharpes et de gants de laine. Puis, Eugénie fit claquer le fouet et les chevaux ailés s'élancèrent. Un mouvement en arrière sur les liens et l'attelage s'envola.
Sigrid extirpa la carte de la région copiée par Gemino, une réalisation de sa complice. Elle chercha l'étoile polaire et indiqua où effectuer un virage à droite pour se rendre à Py.
Monsieur Delacour savait que l'enlèvement avait lieu à des horaires quelque peu incongrus. Si tout se passait bien, il ne leur faudrait pas plus de quinze minutes de vol pour atteindre la fabrique de meubles. Elles s'éloignèrent du mont Canigou, volant à vue, au-dessus du relief banalisé par les immenses étendues blanches reflétant la nuit. La région était déserte mais, tout à coup, elles discernèrent un peu de fumée et une lumière. Il s'agissait d'un refuge, celui de Mareuil. Elles obliquèrent au sud-ouest de cette position et attendirent de croiser un cours d'eau. Dès qu'elles le découvrirent, telle une saignée dans le paysage, elles le suivirent. Il menait à Py.
Non loin de la capitale française, sous une épicerie de la lointaine banlieue, le personnel de l'hôpital distribuait les petits déjeuners accompagnés des potions adéquates aux patients en état de les ingérer. C'était le cas des deux élèves de Beauxbâtons.
Il était près de 9h00 lorsque le médicomage chargé de leur hospitalisation, débarqua dans leur chambre. Le quarantenaire roux, doté de petites lunettes rondes, ne portait pas la moindre protection sur son visage. Les enfants se dévisagèrent, certains que le pot aux roses avait été découvert.
– Bonjour.
– Bonjour Docteur, répondirent les malades.
– J'ai une bonne nouvelle : vous n'avez pas la Dragoncelle.
– C'est vrai ? Nous allons pouvoir partir ? demanda Umbelina.
– Oui.
– Qu'est-ce que nous avons au juste ?
– Eh bien, j'avoue que je me suis interrogé. L'examen de votre sang n'a révélé aucune maladie. En toute logique, vous avez été victimes d'un sort.
Les enfants jouèrent la comédie en se dévisageant d'un air offusqué.
– Nous n'avons pas d'ennuis à l'école, répondit Hercule. Ou alors, c'était un sort de magie noire non formulé.
– Allons, allons ! Ne me dites pas que vous n'avez pas quelques ennemis ?
– Pas parmi les adultes. Même parmi les autres élèves. Enfin… personne capable de nous faire ça.
– C'est pour ça que je penche pour une autre explication.
– Laquelle ?
– Une méchante potion que l'on vous aurait fait avaler. Mais je ne sais pas laquelle.
Les enfants parurent chercher une explication.
– Si nous avions bu une potion, elle aurait laissé un goût, non ?
– Pas sûr, jeune homme. Il suffit qu'elle soit mélangée à une autre boisson au goût très acide ou amer.
– Alors là, je ne vois pas. Le jeudi, j'ai mangé au réfectoire, avec tous les autres élèves et je n'ai bu que de l'eau.
– Et le jus de pamplemousse ? Tu en as fait quoi, Hercule ? demanda Umbelina.
– C'est vrai, oui. J'en ai pris un grand verre avant qu'on se quitte et… je vous ai laissé la bouteille. Elle n'était pas vide.
– J'ai eu soif au réveil, vendredi. Je l'ai terminée. Bon sang ! Tu crois que ? Tu l'avais prise où ?
– Sur la table de…
– Lui ?
– Mais depuis quand sait-il faire des potions qui rendent malades ?
– Il a dû demander de l'aide !
– Je vois que vous avez des soupçons, conclut le médecin. L'effet de cette potion devrait s'estomper. J'en veux pour preuve votre teint un peu moins verdâtre et les pustules en volume réduit et en nombre restreint. Je vais pouvoir signer vos autorisations de sortie par cheminée et envoyer un hibou à votre école pour lever la quarantaine. J'expliquerai à votre directeur que vous avez été victimes d'un coup mal intentionné. C'est d'autant plus idiot que vous n'alliez pas avoir de cours supprimé puisque ce sont les vacances pour quinze jours, si je ne me trompe pas.
– Oui, nous devrions être dans nos familles à l'heure qu'il est, confirma Hercule, parlant en son nom seul, sa camarade étant condamnée à demeurer à l'Académie, comme les deux autres membres féminins de l'Ordre Gerbera. Mais comment allons-nous rentrer ? Nous sommes arrivés en pyjama et…
– Un infirmier qualifié va transformer vos tenues en quelque chose de présentable et vous remettre un sachet de poudre de cheminette individuel. Il vous permettra de rejoindre l'Académie. Je m'occupe des formalités.
– Merci, Docteur. Umbeijo, si jamais Rosier est responsable de cette mascarade, il va me le payer !
– Rosier… Rosier… il n'est pas de la famille de Vinda Rosier ?
– C'est sa sœur, répondit Umbelina.
– Hum… lâcha le praticien d'un air convaincu et désespéré.
Il quitta la chambre. Les deux enfants se mirent sur leurs pieds.
– Il est tout juste 9h00. Il a dit qu'il allait envoyer un hibou. C'est un problème !
– Pas aussi grave que s'il passe une tête dans la cheminée d'Armand pour lui annoncer la nouvelle en direct.
– Il ne pourra pas. Il faut prendre rendez-vous et qu'il y ait un feu dans la cheminée. Il le sait. C'est pour cela qu'il préfère envoyer un hibou. Le souci, c'est que la volière de l'hôpital ne comporte pas des hiboux, trop lents et pas assez résistants pour parcourir la France entière.
– Que comporte leur volière ?
La Portugaise fit appel à ses souvenirs.
– Lors de ma sortie, j'ai pu remarquer des sternes et pour les urgences, sur de courtes distances, ils envoient des faucons.
– D'accord mais en quoi est-ce un problème ?
– Un faucon vole à plus de 150 kilomètres à l'heure sauf en piqué où il peut atteindre 350 kilomètres à l'heure. Tu vois le tableau ?
– Oh…
– L'école est à 900 kilomètres. Le faucon n'est pas assez endurant. La sterne est faite pour les longs voyages, elle vole à 80 km heure.
– C'est parfait ! Le Friselune franchit les 90 kilomètres à l'heure. On rattrapera l'oiseau et on le dépassera. Il ne faut pas plus de… 1h15 entre le départ de son messager et notre envol.
– Erreur, mon cher ami. Les Friselunes attachés, en tandem, avec trois passagers dessus, nous pouvons espérer une vitesse de 70 kilomètres à l'heure.
– Seulement ?
– Oui.
– Donc, nous devons être libérés bien avant l'envoi de sa missive.
– Et que nous ayons accompli…
Elle s'interrompit lorsque un sorcier infirmier entra dans la pièce, baguette en main, l'air menaçant. Umbeijo reconnut son visage.
Gervais Delacour patientait dans l'enceinte de la fabrique, sa baguette produisant un Lumos Solem visible du ciel. Lorsqu'il aperçut l'attelage tanguant dans les airs, il agita les bras. Eugénie remarqua les signaux, effectua un survol afin de repérer la meilleure longueur pour se poser en douceur, opéra une remontée et s'approcha en gardant le chemin bordant la fabrique dans les yeux, comme s'il s'agissait d'un trapèze allongé. Elle avait été très attentive au passionné de vitesse et d'expériences moldues, le professeur Laflèche, lorsqu'il avait relaté son vol en avion.
L'approche, la descente régulière, la piste d'atterrissage sous forme géométrique aplatie. Elle respecta tout à la lettre et les Abraxans touchèrent terre sans heurt. Elles stoppèrent les montures et descendirent.
– Un bonjour matinal, Mesdemoiselles.
– Bonjour, monsieur Delacour. Vous nous attendiez ?
– Hum… j'ai eu un pressentiment. Vous n'êtes que deux ?
– Oui. Nos camarades ont rempli une autre mission.
– Une petite diversion pour vous permettre de vous échapper ?
– Une grosse !
La réflexion généra un sourire élargi et des étoiles dans les yeux.
– Je vois. L'Ordre Gerbera s'organise à merveille. Avec la suppression du poisson d'avril, trouver un plan de rechange n'a pas dû être une sinécure. Toutes ces mesures strictes et soudaines, relatées dans les quotidiens, pourquoi ? Cela ne ressemble pas à Armand.
– Disons qu'un professeur remplaçant s'est avéré être un espion du Ministère et notre directeur ne l'a pas très bien pris.
– Le ministère souhaite découvrir les innombrables secrets de l'école ? Je lui souhaite bien du plaisir pour pénétrer dans votre quartier général. Il est parfaitement protégé. D'ailleurs, vous serez les premiers surpris. Bien ! Assez parlé ! Vous n'avez pas toute la journée. Approchons l'attelage de l'entrepôt.
Il agita sa baguette et les portes s'ouvrirent. Les deux élèves restèrent bouches bée.
Une pluie de sortilèges s'abattit sur le garçon et la fille. En un tournemain, l'infirmier avait donné un aspect uniforme et élégant aux deux patients. Il s'était occupé de la Portugaise lorsque son bras avait été réduit en marmelade. Elle n'avait pas oublié le soigneur gentil et attentionné.
– Encore vous, jeune fille ! Vous prenez pension dans notre établissement ! Ne me dites pas que la cuisine y est meilleure qu'à l'école, je ne vous croirai pas. J'en garde un souvenir émerveillé. Et qui est ce garçon ?
– Hercule van Betavende, Monsieur.
– Le fameux Hercule ! Enchanté, l'ami. Umbelina n'a pas cessé de parler de toi et de vos amies. Je ne sais pas ce que vous envisagez comme carrière respective après l'Académie mais vu vos talents pour finir aux urgences médicales, à votre place, je travaillerai les Episkey, les Vulnera Sanentur et consorts.
Sa boutade le fit éclater de rire tant et si bien qu'il eut du mal à leur tendre leurs parchemins de sortie, signés du médicomage et leurs sachets individuels de poudre de cheminette.
– Vérifiez que vous n'oublierez rien dans la chambre et filez ! La cheminée est au niveau – 2.
– Le directeur de l'école ne risque-t-il pas d'être surpris en nous voyant débarquer dans sa cheminée, Monsieur ?
– Siiii ! Mais ne t'en fais pas, ce cher Armand possède un cœur solide comme un roc ! Je l'ai moi-même ausculté ! Bien… je ne vous dis pas à bientôt !
Il les abandonna dans la chambre. Les élèves mirent la main sur leurs besaces individuelles et filèrent sans tarder au niveau indiqué par l'infirmier. Il y avait bien une cheminée mais aussi un comptoir avec une sorcière sans âge, presque immobile tant chaque effort lui coûtait de l'énergie.
La vieille femme aux cheveux gris était en charge des entrées et des sorties. Elle les dévisagea et réclama d'une voix aigrelette et éraillée, digne d'une soirée Halloween :
– Bulletin de sortie ?
Ils tendirent les sésames qu'elle lut avec attention.
– C'est bon.
Elle estampilla les documents et leur rendit. Puis, elle retourna à ses occupations. Umbelina entra la première dans la cheminée, s'empara de sa ration de poudre, déclama « Académie de Beauxbâtons », fit un pas hors de l'âtre et lança la poignée.
Une explosion verte se produisit. La jeune fille se jeta au sol, devant le comptoir de leur sorcière occupée à ensorceler son tricot pour réaliser un motif géométrique. Hercule imita sa consœur et la rejoignit hors du champ de vision de la surveillante. Ils rampèrent en silence jusqu'à la porte béante donnant sur l'escalier de service. Une fois dans la cage, ils se redressèrent. Elle murmura :
– Elle est au troisième étage, allée B, chambre 314.
– Allons-y !
– Attends, Hercule ! On ne peut pas y aller comme ça ! Nous avons besoin d'un plan.
– Nous n'avons pas de temps à perdre. Le hibou postal a dû déjà partir. En espérant qu'Armand ne campera pas devant son casier, que les filles auront réussi la mission, qu'elles nous attendront avec la couverture de dissimulation, que l'activité n'aura pas repris mais qu'il y aura un peu de remue-ménage pour passer inaperçus et que je ne me trompe pas sur les intentions d'Armand lorsqu'il m'a confié ce mot de passe.
– Rien que ça ! se lamenta la princesse.
Ils atteignirent le niveau souhaité. Du personnel circulait dans l'allée A. L'allée B était vide, hormis un homme assis, posté devant la porte 314. N'écoutant que leur courage, les enfants fondirent droit sur leur objectif, tête baissée. Lorsque le sorcier, un Auror sans doute, les vit, il dégaina sa baguette et demanda :
– Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ?
Ils relevèrent le menton, dévoilant leur faciès vert grêlé de pustules écarlates.
– On est malade. On cherche un médicomage.
– Par Flamel ! Quelle horreur ! hurla-t-il avant de s'évanouir.
La fillette plongea la main dans sa besace et prit un morceau de corde. Elle ligota le bonhomme avant qu'il ne se réveille et le bâillonna avec des bandes de gaze. Hercule extirpa tout le reste réparti dans les deux sacs : les deux Friselunes, le bois, les cordes, les habits chauds. Il réalisa le montage du tandem en moins d'une minute.
Une fois leurs tâches respectives achevées, ils s'approchèrent de Claire. Elle était consciente depuis leur entrée et les avait reconnus. Ils l'aidèrent à se mettre debout, elle vacilla et s'affala sur les balais flottants. Elle se laissa faire, comme si elle comprenait ce que les enfants avaient organisé : une évasion. Si elle ne résistait pas, cela confirmait son statut de prisonnière dans l'établissement, qu'elle était poussée par le Ministère à produire de nouvelles prophéties ou qu'elle était torturée pour révéler la collection en sa possession. Dans tous les cas, la soustraire au gouvernement était une priorité. Hercule acheva de la sangler et de la couvrir de vêtements d'hiver.
– Tu es sûre de pouvoir faire une pareille manœuvre ? s'inquiéta le garçon.
– Grimpe !
Il s'empara de sa baguette, s'installa derrière madame Obscur et agrippa le manche devant la professeure dont la tête dodelinait, hésitant entre conscience et inconscience. Umbelina pencha le véhicule volant et l'ensemble avança à vitesse réduite. Puis, elle prit un peu de célérité et s'engouffra dans le large escalier.
Lorsqu'elle fut rendue au palier, elle effectua un demi-tonneau pour l'inversion de gravité, déboula dans l'épicerie sous l'œil terrifié de la fausse commerçante et fonça à travers une des deux vitrines. Elle accéléra et prit de l'altitude. Le tandem peina à progresser. Ils surent que le voyage allait tourner au cauchemar.
La cabane de l'Ordre Gerbera n'était pas conforme au plan élaboré par les élèves. Elle était au-delà de la forme basique qu'ils avaient souhaitée. Elle reproduisait un véritable château de la Renaissance avec ses quatre tourelles aux toits d'ardoise pointus et sa porte était conçue comme un pont-levis. Ainsi, il était possible de dissocier l'arbre servant à accueillir la cabane de l'arbre voisin aménagé pour grimper et accéder au quartier général.
Pour des questions d'encombrement, le système toboggan-escalier n'avait pas pu être installé mais le concepteur avait promis que l'alternative en place leur donnerait satisfaction.
Monsieur Delacour mit en place toutes les sangles indispensables et demanda comment elles avaient prévu de hisser la cabane sur sa plate-forme. Les jeunes filles répondirent qu'elles passeraient des cordes au-dessus des branches supérieures, sans recours quelconque à la magie, utilisant les Abraxans pour tirer. Il leur avoua qu'elles n'arriveraient à rien sans poulie. Il leur en fournit de sa conception et leur dessina un schéma d'utilisation sur un parchemin vierge.
Le temps de partir arriva. Il leur souhaita beaucoup de courage mais aussi de joie dans leurs aventures. Une fois assurées que le colis ne se désolidariserait pas en vol, Eugénie et Sigrid saluèrent Gervais Delacour. Ému, il leur confia qu'il avait rarement été aussi passionné par un projet et qu'il aimerait avoir des nouvelles de leur vie et de leurs découvertes à l'intérieur de la cabane. Elles promirent d'user de leur plume autrement qu'à travers les épreuves de fin d'année.
Il était près de 7h30 lorsque l'attelage quitta la terre ferme. Gervais, toujours joyeux, essuya quelques larmes d'émotion. Une sensation fréquente lorsqu'une de ses créations quittait le nid. Celle-ci avait une saveur particulière.
À la faveur de l'aube, les deux élèves purent suivre le relief et quelques points de repère au sol. Elles furent en vue du mont Canigou, puis du Mont Creux qu'elles ne voyaient pas comme les Moldus.
L'atterrissage s'annonçait plus que délicat. Il ne fallait pas être vu depuis le château, ce qui excluait un toucher du sol sur le terrain de Quidditch, idéal en longueur et en dégagement. Il ne fallait pas non plus frôler les arbres, au risque d'engendrer une catastrophe. En bordure de précipice, le long de la lisière externe de la forêt, c'était carrément suicidaire. Il restait la petite trouée dans le bois, une saignée longue de trente mètres et large de dix.
Rostock et Sigfried paniquèrent, craignant que leur envergure ne les fasse heurter les troncs en bordure. Ils bâtirent des ailes pour refuser cette voie, ralentirent leur vol au point de ne plus être assez portés par l'air. Par chance, la poudreuse amortit le choc du carrosse sur le sol. L'épaisseur de la couche neigeuse, protégée par la barrière verte, freina l'attelage. Ils stoppèrent à deux ou trois mètres des troncs bordant la clairière.
Une fois les animaux calmés, Eugénie sauta à terre et les guida à la main dans le dédale d'arbres. L'équipée gagna le chemin que le trio puni avait entretenu durant trois week-ends et parvint au pied de l'arbre destinataire de la cabane. Eugénie fixa les cordes aux quatre points d'ancrage prévus pour le treuillage et grimpa à l'arbre avec l'agilité d'un écureuil.
Sigrid fut stupéfaite par l'aisance de son amie. Cette dernière lui lança les cordes pour fixer les poulies. Elle les hissa et redescendit. Elle détela Rostock, retira les sangles de la construction et fit avancer l'animal en s'en servant comme cheval de trait. La bête sentit à peine la charge lorsqu'elle alla de l'avant.
Peu à peu, la cabane prit de l'altitude. La neige étouffait les bruits, tout se déroulait à merveille. Eugénie confia les rênes du cheval ailé à Sigrid, s'empara des cordes dévolues aux fixations provisoires et rejoua au singe dans les branches. Elle fit faire un quart de tour à la cabane, de façon à ce que le pont-levis, abaissé, repose sur la branche épaisse d'un épicéa dont les ramifications basses seraient fort pratiques pour servir de marches d'escalier.
Puis, elle demanda à Sigrid de faire reculer Rostock. La cabane descendit et se posa sur les trois branches noueuses taillées pour accueillir la construction. À peine le bois magique fut-il en place qu'elle s'empressa d'attacher la cabane avec les cordes. Selon Monsieur Delacour, elles trouveraient à l'intérieur de leur quartier général des outils et des visseries de qualité supérieure afin de parfaire la fixation.
Lorsqu'elle fut assurée que tout était solidement arrimé, elle fit descendre le pont-levis à l'aide de la roue gouvernail. Le mécanisme fonctionna à merveille mais engendra un effet secondaire inattendu. L'épicéa voisin se transforma en tronc avec des marches et une rampe autour de l'arbre.
– Oh ! Tu as vu ça ?
– C'est magique !
– Carrément ! Comment a-t-il fait ?
– Aucune idée. Et si tu le relèves ?
Eugénie manœuvra en sens inverse et l'épicéa reprit sa forme originelle.
– Waouh !
– Hercule et Umbelina vont adorer. Surtout Hercule et son vertige !
– Je redescends.
Il fallut moins d'une dizaine de secondes à Risque-Tout pour rejoindre le plancher des vaches. Le plus dur restait à achever : rentrer les chevaux et le carrosse sans se faire pincer. Elles durent faire quelques détours et parfois des demi-tours pour trouver une issue assez large pour leur convoi.
À 9h00, elles émergèrent non loin du terrain de Quidditch. Elles furent incapables d'aller plus loin.
Umbeijo avait exploité toutes les ressources du tandem volant il se traînait comme un Niffleur planté devant la vitrine d'un bijoutier. Madame Obscur s'endormait parfois, victime d'épuisement. Hercule venait une énième fois de consulter l'heure sur sa montre à gousset. Ils étaient en vol depuis une petite heure et, en dépit de leur couche de vêtements, le froid glacial les tétanisait.
Afin de ne pas être vus par des Moldus, ils étaient contraints de voler au-dessus de la couche nuageuse. Si le soleil était radieux, l'air était frigorifiant. Leur situation risquait de se dégrader en un clin d'œil si les forces de l'ordre avaient compris ce qui s'était passé. En admettant que leurs poursuivants aient tardé à les pister, la sterne messagère les devançait à coup sûr puisqu'elle aurait dû les rattraper si le médicomage l'avait expédiée juste après leur départ.
Claire s'agita sur sa monture. Hercule approcha son oreille de la bouche de la professeure et se concentra sur le murmure :
– Pressentiment. Pas seuls.
– D'accord, j'ai compris. Umbeijo, les Aurors ont fait le rapprochement.
– Attends… S'ils ont décollé quinze minutes après notre évasion, à 90 kilomètres à l'heure, ils vont nous tomber dessus dans… 2 ou 3 minutes ! À moins de plonger dans la couche nuageuse et de voler en aveugle…
– Il y a une autre solution. Professeur ?
– Oui ?
– Prenez ma baguette dans votre main.
– Je ne suis pas très douée…
– Je sais, Madame. Les sortilèges et vous, ça fait deux. Mais faites-le car sinon, le Ministère saura exactement où nous nous trouvons.
Il lui tendit sa précieuse compagne au cœur de Billywig et pressa sa main gauche autour de celle de Claire.
– Visez le manche du balai, tout en ne cessant pas d'exécuter des 8 couchés, le symbole de l'infini. Et prononcez : Fulguram Tempus Fugit. Avez-vous compris ?
– Oui.
– Umbeijo, cria Hercule. Pensez-vous pouvoir diriger les balais s'ils vont plus vite ?
– Ils ne peuvent pas.
– Ils vont pouvoir.
– À quelle vitesse ?
– Je n'en ai aucune idée !
– Ah… Eh bien… Soyons fous !
– Parfait. Professeur : Fulguram Tempus Fugit sur le balai et exécutez des infinis tant que c'est possible.
La femme suivit les instructions à la lettre et effectua, guidée et confortée par l'élève, un premier infini. Le tandem subit une embardée. La pilote se cramponna et tourna la tête sur le côté. Un essaim volant venait de percer les cumulo-nimbus. Suivant son instinct, elle plongea dans la purée de pois.
Le garçon prit le contrôle des mouvements de Claire, épuisée. Il accéléra le rythme et injecta encore plus de temps dans les montures magiques. Le vent siffla puis hurla dans leurs oreilles, en dépit des cagoules de protection.
La conductrice d'équipage redressa en catastrophe et rasa des collines, sous une pluie battante. Elle évita un clocher et deux secondes plus tard, son village était hors de vue. Le paysage défilait à un rythme effréné. La Portugaise repéra une route assez rectiligne qu'elle suivit pendant quelques minutes. Elle compta le nombre de secondes écoulées entre deux bornes kilométriques repérées sur le bord de la chaussée.
« À peine 10 secondes ! Je dépasse 350 kilomètres à l'heure ! Professeur Laflèche, enfoncé, votre record ! »
Le manège infernal dura près d'un quart d'heure avant que Claire, à bout de forces, ne puisse plus esquisser le moindre mouvement. Dès qu'elle cessa ses moulinets, la vitesse de leur vaisseau volant déclina et retomba à 70 km à l'heure au bout de quelques secondes. Hercule nota cette latence du sort.
Umbeijo choisit de reprendre de l'altitude et de repasser au-dessus du plafond de nuages. Elle souffla enfin, car le pilotage à la vitesse folle où les éléments de l'appareil étaient à la limite de la rupture, était physiquement et psychiquement très exigeant. Mais c'était une expérience qu'elle était prête à renouveler n'importe quand !
Elle repassa en vol de croisière sous le soleil. Elle se livra à un rapide calcul mental. Quinze minutes de vol à ce rythme avaient placé leurs poursuivants à 65 kilomètres de leur position. Bien sûr, leur avance s'éroderait peu à peu mais si l'opération coup de fouet pouvait être renouvelée une ou deux fois, les Aurors ne les rattraperaient jamais.
– Qu'est-ce que c'était, ce sortilège ? demanda la jeune fille.
– Mon projet de français.
– Accélérer la vitesse d'un balai ? Pratique mais Agathe va te mettre hors sujet !
– Ce n'est pas que cela… s'amusa son copilote. Professeur, prenez le temps de reposer votre main. D'ici une heure, nous répéterons la manœuvre.
– Oui. Qu'est-ce que c'est ?
– La formule ?
– Oui. Je ne connais pas ce sort, murmura-t-elle.
– Mon invention.
– Vous croyez qu'ils vont abandonner la poursuite ? Après m'avoir interrogée pendant des semaines, avoir tenté de me faire reproduire certaines prophéties – ce qui est impossible –, au point de m'empêcher de guérir ?
– Non. Ils fouilleront l'Académie pour vous retrouver et nous passeront au Veritaserum s'ils en ont l'occasion. Mais il est hors de question qu'ils vous attrapent tant que vous ne serez pas guérie.
– C'est impossible. Les dégâts sont trop… mes brûlures… mes poumons… Mysterio et moi, nous étions… ensemble. Un Auror m'a interrogée pour recouper les aveux du professeur de Transformation.
– Ah…
Hercule se crispa. Les histoires de cœur, d'adultes, ne faisaient pas partie de son domaine de compétences.
– À la suite d'une prophétie, j'ai voulu mettre fin à cette relation, car j'ai senti le danger et…
– Le danger a pris la forme d'un Feudeymon, n'est-ce pas ?
– C'est ce qu'a dit l'Auror, confirmé par les médicomages. Comme vous le savez, je suppose que vous l'avez appris avec Elvira, les sorts de magie noire laissent des séquelles. Aucune magie sorcière ne peut les guérir.
– C'est vrai. Mais j'ai un plan de rechange.
– Vous… je sais que ma vision est… exacte, mais vous êtes…
– Je cherche et je sers la justice, Professeur.
– Ils sauront que vous étiez dans l'hôpital, que vous m'avez faite sortir.
– Ils ne pourront pas le prouver si nous ne nous faisons pas capturer.
– Mais sur place, ils vous…
– Ne vous en faites pas ! Nous avons tout prévu.
Le voyage à un rythme lent se poursuivit durant une demi-heure, jusqu'à ce que Claire propose de réitérer l'opération d'accélération. Umbeijo exulta et Hercule pria Nicolas Flamel.
Eugénie tentait de calmer Rostock et Sigfried qui piaffaient d'impatience à la lisière de la forêt. Bravant la quarantaine, le professeur Laflèche était arrivé de bon matin et faisait des cabrioles depuis presque trois heures dans le stade de Quidditch.
– Ce n'est pas trop tôt ! s'exclama la jeune fille aux bouclettes folles. Il vient de se poser. Je parie qu'il va repartir en Tunnel de Transportation, en douce.
– J'espère que nous n'allons pas croiser d'autres contrevenants, se lamenta Sigrid.
– Nous sommes proches de la réussite ! Allez !
La voie fut enfin libre. Elles guidèrent l'attelage jusqu'à l'écurie, nettoyant les sillons des roues. À l'intérieur de la bâtisse, le repaire secret était toujours ouvert. Elles firent glisser le carrosse, dételèrent les Abraxans et les conduisirent à leurs box.
Quelques minutes plus tard, l'opération téléphone fut réitérée pour lancer un Finite provoquant une fermeture de la cachette et la remise en place de la statue. Eugénie et Sigrid, invisibles sous la couverture de dissimulation, filèrent chez Aloysia.
Les chambres de leur Ordre comportaient une ouverture unique mais une fois à l'intérieur, chaque logement était indépendant. Il n'y avait aucune raison pour que les deux autres locataires ne se soient rendu compte de leur absence.
Par contre, leur mission n'était pas achevée. Il était presque midi. Les membres de l'équipe 2 n'étaient pas attendus avant la fin de la journée. Cependant, il fallait mettre en scène leur présence et sans Polynectar, la décoction permettant de prendre l'apparence d'une autre personne, c'était un exercice délicat.
Afin de simuler leur arrivée plus tôt sur le domaine, les deux absents avaient réalisé, à l'avance, des missives antidatées avec des informations fausses mais plausibles, rédigées de leurs mains et déposées sur leur bureau, en attente de départ. Si cela ne suffisait pas, des restes alimentaires avaient été déposés dans la corbeille de l'élève de Lonicera. Ces restes correspondaient aux aliments servis au déjeuner du lundi midi.
Pour parfaire leur plan, il suffisait juste que le directeur se soit absenté de son bureau entre 9h00 et 9h30, heure d'arrivée supposée d'Hercule et Umbelina par la cheminée. En temps normal, Armand se rendait dans l'observatoire où il étudiait l'éphéméride et la position des planètes pour son observation nocturne. Seule la météo exécrable était susceptible de l'avoir fait renoncer.
Eugénie sortit des vêtements, une crème teintée ainsi qu'une perruque brune aux cheveux longs. À défaut de Polynectar, se promener avec un uniforme Lonicera, non loin du château, avec l'allure de la princesse portugaise, était la meilleure idée qu'elle avait eue.
Quinze minutes plus tard, elle franchit le pont de la Rivière Enchantée. Elle se rendit au courrier pour être remarquée. Elle entendit une grosse voix hurler, identifiée comme celle de Sébastien :
– Eh toi ! Retourne dans ta chambre !
Elle fit volte-face vers le château, de manière à ce que le concierge imprime son identité dans ses yeux.
– Dis donc la petite championne ! Retour à la case départ !
Elle obéit à l'injonction et détala comme un Jackalope. Le timing était parfait. Après avoir nourri les chevaux ailés, Sébastien serait non loin de l'entrée, hors de sa loge, en mesure de détecter le moindre contrevenant. Elle fit mine de se rendre vers son habitation, contrôla les alentours et bifurqua vers la résidence rouge. Après avoir déposé la couverture sous un rocher à l'arrière du pavillon, elle regagna sa chambre. À l'arrivée, Sigrid la questionna :
– Alors ?
– Monsieur Grossel m'a vue et m'a traitée de « petite championne ». Il pourra témoigner qu'à 12h20, Umbelina était à l'Académie.
– Il en déduira que notre ami d'Urtica était là aussi.
– Sauf que les chambres d'Urtica ne sont pas conçues comme celles des deux autres ordres. Les colocataires te voient forcément. Il leur sera impossible de témoigner de la présence d'Hercule.
– Il a prévu une explication. Il aura été se réfugier au sous-sol jusqu'à sa guérison complète. Personne ne s'y rend sauf Hercule, plus solitaire que les autres chez Urtica.
– J'adore ce garçon ! avoua Eugénie. Il m'épate ! Et maintenant ? Que fait-on ?
– On croise les doigts pour qu'ils réussissent. Si tout se déroule comme prévu, vers 17h30 ou 18h00, tout devrait être achevé.
– J'espère qu'il sait ce qu'il fait.
Elles se posèrent au bout d'un lit et entamèrent leurs plateaux repas.
Au-dessus des nuages, tout était calme. Mais à chaque descente vers le sol pour corriger la trajectoire, c'était la douche glaciale assurée. Les vêtements chauds n'œuvraient plus tant ils étaient trempés. Les maladroites tentatives de madame Obscur pour se débarrasser de l'eau à coups de baguette n'y changeaient rien.
Vers 13h00, les Pyrénées furent enfin en vue. Une ultime injection temporelle dans le duo de Friselunes et l'équipée plongea sur son objectif le plus visible : le mont Canigou. Quelques minutes plus tard, la pilote les posa derrière le Pavillon rouge. Hercule, fourbu, quitta sa monture et se mit à retourner des roches, jusqu'à ce qu'il déniche la couverture de dissimulation déposée par Eugénie. Il la rapporta jusqu'au tandem.
Claire grimaça.
– Vous la reconnaissez ?
– Oui, oui…
– Je démonte tout et je range dans ma besace. Professeur, restez à plat-ventre sur le balai encore en vol. Vous n'avez pas la force de marcher. Ma mission s'arrête là. Je vais me faufiler jusqu'à ma chambre.
– Merci à toi, Umbelina.
– C'est Hercule qu'il faut remercier. C'est lui qui a insisté pour entreprendre ce sauvetage. À présent, tout repose sur toi. Je ressors derrière Lonicera dans deux heures, comme prévu.
– Cela devrait suffire. J'ai confiance en vous. Vous réaliserez un Oubliette parfait.
– Vous… Vous allez effacer la mémoire de Van Betavende ? s'indigna Claire.
– Oui. La mienne sera aussi vidée. Votre sécurité est à ce prix.
– Oh…
Hercule couvrit la monture et son fardeau avec la couverture. Il amena le tout jusqu'au château. Personne ne pouvait les voir. La quarantaine était toujours en vigueur et à vrai dire, cela lui convenait. Il arriva jusqu'à la salle du Sondeur. Elle était fermée par magie, comme Armand l'avait annoncé. Il sortit sa baguette, pointa la serrure et énonça :
– Nunquam Sine Me !
La porte s'ouvrit, le garçon soupira. Claire murmura :
– Le Sondeur ? Que faisons-nous ici ?
Il referma la porte.
– Asseyez-vous sur ce banc, Madame. Je vais vous demander de fermer les yeux et de me faire confiance.
– Confiance ?
– Oui, Professeur. Même si c'est… difficile, d'après ce que vous avez vu sur moi et que je ne souhaite pas connaître.
Elle poussa un long soupir et admit, fermant les paupières :
– Après tous ces risques, je m'incline.
Quelques minutes plus tard, elle perçut un changement radical dans son environnement. Elle ouvrit les yeux et fut stupéfaite. Les parfums, les fleurs, les collines, la cascade, le ciel, l'air pur, l'astre dans le ciel. Tout était hallucinant. Mais rien n'égalait la vision du jeune élève en conversation avec des nuées de fées. Il revint vers elle avec mille peines, comme écrasé de fatigue.
– Tout est arrangé. Vous serez soignée. Tant que vous serez ici, tout ira mieux. Vous allez rester quelques jours.
– Combien ?
– Environ cinq jours.
– Cela suffira à me guérir ?
– Le déroulement du temps n'est pas le même. Lorsque mes amies reviendront vous chercher, 120 heures auront défilé pour vous mais 120 jours auront filé pour nous. C'est ainsi. Je dois vous quitter très vite. À bientôt, Madame.
L'élève tira trois cordes et s'évanouit dans les airs, tel un farfadet. Claire fut cernée par les créatures multicolores.
Sortilège 27 : mise à l'épreuveAux alentours de 17h00, une escadrille d'Aurors s'était posée devant l'entrée du château. Alfred s'était porté à sa rencontre en signifiant que toute l'Académie était sous le régime de la quarantaine. Il avait invoqué la suspicion de deux cas de Dragoncelle.
Les émissaires du ministère avaient rétorqué que les élèves en question avaient été, selon les termes du praticien de Bonpied en charge de leur cas, victimes d'un sortilège ou d'une potion. Un message explicatif, envoyé par sterne postale, devait être arrivé au courrier ou allait parvenir sous peu. Ils avaient apporté une copie de la lettre explicative. Alfred l'avait lue avec attention, avait été soulagé par l'excellente nouvelle et s'était étonné du débarquement en masse des forces de l'ordre sorcières.
Le chef de l'équipe, un certain Marcel Minasse, lui avait avoué que Claire Obscur, hospitalisée à Bonpied, avait été victime d'un enlèvement et que les deux élèves malades étaient soupçonnés d'avoir fomenté ce kidnapping.
Alfred avait trouvé ces assertions fantaisistes, voire grotesques, d'autant que la jeune fille, une princesse portugaise avait-il précisé en insistant sur son titre, avait été surprise par le concierge du côté des casiers à courrier aux alentours de midi. Il était lui-même allé rendre visite à Umbelina vers 15h00 pour constater, de visu, une accalmie de ses symptômes. Il avait pris connaissance du bon de sortie de la jeune fille, signé par son confrère mais avait préféré patienter et recevoir un courrier officiel.
Il avait voulu voir Hercule, le second malade mais ne l'avait pas trouvé dans sa chambre. Comme le plateau repas du garçon, déposé à la porte de la chambre, avait disparu, il avait interrogé les dénommés Jacques, Casper et Thibaldus. Les garçons avaient concédé ne pas avoir vu leur camarade. Il s'était ensuite enquis de la présence du Belge auprès de ses amies habituelles et des elfes de maison. Il avait retrouvé le garçon au sous-sol du pavillon Urtica, près de la chaufferie, un endroit où il aimait s'isoler de temps à autre. Hercule avait refusé de croire à la version délivrée par le praticien de Bonpied et décidé, de son propre chef, de s'isoler tant qu'il aurait des pustules et un teint verdâtre.
Le docteur Beauxbâtons avait dû se montrer persuasif pour que l'élève quitte sa cachette et que ses camarades de chambrée acceptent la vérité. Les Aurors s'étaient concertés avant de donner suite. Minasse avait été tranchant :
– C'est impossible ! C'est eux qui ont fait le coup !
– Chef, est-ce qu'ils ont pu s'arrêter en route et utiliser une cheminée publique ?
– Non. Le bureau de transport est catégorique. En plus, il y a bien eu deux départs détectés à l'hôpital, juste après 9h00. Cela correspond à l'horaire indiqué par la surveillante. Je vous parie qu'ils ont lancé la poudre mais n'ont pas transité. Mais comme ils ont brûlé leur dose de poudre, impossible de passer par une autre cheminée. En plus, ils auraient dû se dérouter sur Bordeaux ou Toulouse pour trouver une cheminée publique.
– Ou sur Paris !
– On a rien qui correspond. Non, ces morveux ont fait semblant et sont partis en balai. Sauf que là, on vient d'arriver, on a des productions gonflées pour filer à 100 kilomètres/heure, on aurait dû les rattraper en vol et au lieu de ça, ce médicomage nous dit qu'ils sont là depuis midi. Comment ont-ils fait ?
– Chef, il n'y a qu'un moyen de le savoir… déclama un rouquin sec au visage barré par ses lunettes de vol.
– Oui, croassa Minasse, au regard et aux cheveux d'ébène.
Le leader des Aurors exigea que les deux enfants lui soient livrés dans une pièce à l'abri des regards indiscrets. Alfred leur demanda des explications et ils refusèrent de lui en donner. Le ton monta vite et l'ancien militaire médecin parmi les Moldus n'était pas homme à se laisser marcher sur les pieds. Il dégaina sa baguette, prêt à infliger des sorts cuisants qu'il se promettait de ne pas soigner.
L'altercation bruyante tira Sébastien de sa loge et sans chercher à comprendre, il vint en renfort.
– Tiens ! Grossel ! Toujours prêt à tirer en premier ? C'est ici qu'ils t'ont recyclé, au Ministère ?
– Exactement !
– Tu t'en prendrais à des personnels assermentés, envoyés par le Ministère pour une affaire de kidnapping ?
– Sans une once d'hésitation et de remords. Surtout sur l'abruti qui m'a valu quelques blâmes !
Sur ces entrefaites, le directeur Fontebrune descendit de l'observatoire où il avait passé l'intégralité de la journée. L'esclandre grandissant était parvenu jusqu'à ses oreilles. Néanmoins, il fit preuve de diplomatie et écouta les griefs des Aurors, puis les explications et les témoignages de son enseignant et de son concierge. Il patienta jusqu'à l'instant où il mit les pieds dans le plat :
– En résumé, si j'ai bien suivi, vous accusez deux élèves de onze ans d'avoir fomenté un enlèvement au nez et à la barbe de l'élite des forces de l'ordre sorcières de ce pays, ce en dépit des témoignages de mes personnels. Après avoir envoyé une ESPIONNE à votre solde, madame Ducourneau, vous vous proposez d'interroger mes élèves. En les torturant ?
Minasse s'effrita face à l'aplomb incisif du directeur. Armand en remit une couche :
– Pas de torture ? Juste une dose de Veritaserum ? Voulez-vous que j'entrave moi-même les criminels et que je leur tienne la bouche ouverte lorsque vous leur ferez ingurgiter de force votre infâme potion de vérité ? Allons dans mes quartiers ! Monsieur Grossel, voulez-vous bien me récupérer les deux bandits dans leurs pavillons respectifs ? N'oubliez pas de les attacher comme il se doit ! Ce sont de dangereux individus, susceptibles de lancer des sorts interdits ! Méfiez-vous ! Quant à vous, Docteur, préparez l'infirmerie ! Il faudra maîtriser les forcenés lorsqu'ils auront avoué leurs crimes à coups de baguette.
Une sterne inconnue vint se poser sur l'épaule du directeur. Il s'empara du pli qu'elle portait, la rétribua, déchiffrera la lettre et ajouta :
– Vous pourrez lever la quarantaine, Docteur. C'est la lettre attendue. Que tous les élèves se rendent au réfectoire, qu'ils entendent distinctement les cris des traîtres, afin de leur donner une leçon ! À présent, messieurs, allons dans mon bureau préparer les chaises pour la torture.
Face à l'attitude sèche et dirigiste d'Armand, les intrus n'eurent d'autre choix que d'obéir. Avant de les inviter à rejoindre son antre, il les pria de patienter à l'extérieur. Au bout de cinq minutes, ils furent autorisés à entrer en compagnie d'Hercule et d'Umbelina.
Armand fut contraint de rester à la porte ses véhémentes protestations n'y changèrent rien. L'interrogatoire dura près d'une demi-heure. Ils furent gavés de Veritaserum et sommés de répondre aux accusations. Malgré la redoutable potion, les enfants serinèrent qu'ils avaient eu l'autorisation de partir, qu'ils étaient allés à la cheminée de l'hôpital, que le directeur n'était pas là à leur arrivée, qu'Umbelina s'était rendue dans sa chambre dès sa sortie du château, qu'Hercule, inquiet, s'était réfugié dans la chaufferie d'Urtica, que tous deux avaient été visités par Alfred et qu'ils n'avaient rien de plus à raconter.
Lorsque Minasse les avait bombardés de questions sur Claire Obscur, les enfants avaient confirmé savoir qu'elle était dans le même hôpital qu'eux. Cependant, à cause de leur maladie, ils n'avaient pas été autorisés à la rencontrer. Ensuite, dès qu'ils avaient eu leur bon de sortie, ils n'avaient pensé qu'à quitter l'établissement bien moins accueillant que l'Académie.
À l'issue de l'interrogatoire infructueux, Minasse avait convenu d'inspecter, avec ses collègues, l'intégralité du château, appartements compris, la Cabane Enchantée, les pavillons, le gymnase, les vestiaires du terrain de Quidditch et la forêt. Les hommes, hystériques, avaient ouvert la porte et jeté les gamins drogués dans les bras d'Alfred. Armand avait repris possession de ses quartiers, s'était approché de la cheminée où un bon feu crépitait, avait repoussé le pare-feu et avait déclamé :
– Vous êtes satisfaits, messieurs ?
Dans les braises, deux visages avaient répondu :
– C'était très clair. Mon article paraîtra demain, dans la Gazette de Paname.
– Tout aussi limpide pour moi. Le mien fera les gros titres du Cri de la Gargouille.
– N'oubliez pas de mentionner que l'hystérie ministérielle a débuté avec l'envoi de l'Auror voyante Ducourneau, violant ainsi la stricte séparation entre l'État et l'enseignement.
– Il y a matière à un séisme gouvernemental.
– Assurément.
– Je vous remercie, messieurs. Je vais m'assurer que ces tortionnaires ne se transforment pas en plus en démolisseurs de château.
– Et pour votre enseignante disparue ?
– J'ignore de quoi il s'agit. J'espère de tout cœur qu'elle n'est pas aux mains de forces malfaisantes. À bientôt !
Armand s'assura que les journalistes avaient quitté le foyer, replaça le pare-feu et partit à la recherche des fouineurs. Il n'en revenait pas. Le fameux quatuor se distinguait une fois de plus. Lui, le directeur, n'avait même pas idée de la manière dont ces gamins s'y étaient pris.
Cependant, il y avait un point faible et il devait tout faire pour que les émissaires de la police sorcière ne le découvrent pas.
La fouille du domaine, à coups de sortilèges, avait duré jusqu'à 5h00. Elle avait perturbé le sommeil des élèves alors qu'ils étaient autorisés à quitter l'établissement dès l'aube pour rejoindre leurs proches et passer les vacances en famille. Au petit matin, les policiers avaient admis avoir fait chou blanc mais n'en démordaient pas. Ils exigeaient un endroit où se reposer et promettaient de reprendre leurs investigations dès 8h00.
Armand n'avait pas passé une nuit blanche à se tourner les pouces. Le soir même, il avait contacté les Ministres de la magie belge et portugais, ce dernier étant fraîchement élu. Il leur avait rendu compte, les avait enjoints à déposer des plaintes auprès du tribunal international contre le Ministère de la Magie français et les avait invités à venir constater, sur place, l'état de leurs ressortissants mineurs. Les parents d'Hercule avaient été prévenus par les autorités belges.
Dans la nuit, le ministre français et le commandant du bureau des Aurors avaient été réveillés et mis au courant. Ils s'étaient préparés pour un voyage express à l'école pyrénéenne, avaient, de concert, convenu de tout mettre sur le dos de Minasse, d'en faire le fusible idéal pour éviter les incidents diplomatiques avec deux nations moldues alliées de la France et de mettre un bémol sur le raid d'espionnage organisé à l'Académie.
En parallèle, les enquêteurs devraient poursuivre leurs recherches de Claire Obscur dans son cercle familial et amical ainsi que les interrogatoires poussés de Flamingo, agresseur récidiviste et détenteur de secrets. À 8h00, lorsque Émile Picaillou, Ministre de la Magie française et Bernard Favori, son commandant débarquèrent dans la cheminée de Beauxbâtons, ils ne s'attendaient pas à tomber sur autant de personnages.
À vrai dire, hormis Minasse et ses hommes, le commandant Favori n'était pas en mesure d'identifier qui que ce soit.
– Bonjour, monsieur le Ministre, entama Armand. Comme vous pouvez le constater, je me suis permis de convier votre homologue belge Edmund van den Broecke et la nouvelle Ministre portugaise, Maria Dos Santos. Je vous présente monsieur et madame Van Betavende, les parents d'Hercule, torturé… pardon… soumis au Veritaserum par vos hommes.
Il tendit une liasse de parchemins.
– Voici leur plainte officielle déposée auprès du tribunal international de la magie. Vous trouverez aussi celles de monsieur et madame les Ministres. Il y a celle du professeur Abraham Piedargile, référent Lonicera, celle d'Elvira de Bazincourt, référente Urtica et la mienne, au nom de l'Académie. J'en profite pour vous offrir ces deux exemplaires de journaux nationaux où vous pourrez lire les articles témoignages de journalistes ayant assisté, à travers cette cheminée, à la torture… pardon… l'interrogatoire illégal de deux enfants d'une dizaine d'années, traités comme des criminels.
– Mais enfin, Minasse, qu'est-ce qui vous a pris ? hurla Favori.
– Oh, monsieur le commandant, il est inutile de charger votre subalterne. Prenez vos responsabilités ! Vous avez donné cet ordre. Tout comme vous avez envoyé votre espionne, madame Ducourneau, que vous auriez l'amabilité de reprendre sans délai, d'ailleurs. Quant à vous, monsieur le Ministre, j'aimerais connaître le détail des mesures que vous allez prendre pour réparer ces bévues, ces ingérences, ces tortures ? Et si vous pouviez cesser d'interroger le professeur Flamingo. Je vous rappelle, puisque vos cours à l'Académie sont loin, que les actes commis en tant qu'Animagus, ne sont pas avouables sous Veritaserum. C'est un basique, monsieur le Ministre. Oh ! J'oubliais ! Je vous présente monsieur Dauclair, reporter au Cri de la Gargouille et monsieur Delord, éditorialiste à la Gazette de Paname. Ils se feront un plaisir de recueillir vos propos, vos actions réparatrices ainsi que les noms des remplaçants des sinistres tortionnaires ici présents. Monsieur le Ministre, nous sommes suspendus à vos lèvres !
Après cette diatribe, Armand observa un mutisme total. Les deux journalistes, venus avec des photographes, attendirent le début de la déclaration avec impatience, plume en main. Le haut personnage français vécut le silence le plus long et le plus insupportable de son existence.
Après d'âpres négociations, Louis et Gertha van Betavende avaient obtenu de pouvoir accueillir le quatuor à Bruges, durant les vacances de Pâques. Alfred avait accepté de se séparer d'Eugénie pour la première fois de sa vie. S'il s'était laissé convaincre, c'est parce qu'il avait ressenti une paix et une harmonie infinies dans le couple belge. Cela ne l'avait pas empêché de dresser une liste de recommandations à sa fille afin qu'elle se comporte correctement.
Eugénie avait été enchantée de découvrir une autre ville, un autre pays et s'était tenue tranquille. Les enfants avaient échangé à propos de la cabane et avaient hâte d'y pénétrer pour la découvrir, en prendre possession, s'y sentir chez eux.
Umbelina et le garçon n'avaient toujours pas compris pourquoi ils avaient été victimes d'un sale coup avec cette maudite potion. Eugénie et Sigrid avaient pouffé tant et si bien que les deux autres croyaient les deux Aloysiennes responsables de leur malheur. Mais c'était sans compter sur l'esprit hautement analytique du Belge. Hercule n'avait pas réussi à déterminer pourquoi les Aurors les avaient soupçonnés jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il n'y avait pas de fumée sans feu. Il avait commis un acte répréhensible mais il était incapable de s'en souvenir. Sa mémoire avait été effacée.
Il se revoyait dans l'hôpital, avec Umbeijo, près de la cheminée mais pas dans celle d'Armand. Il était dans le couloir de la bibliothèque et tout repartait dans l'ordre chronologique à partir de ce moment. Il s'était confié à la princesse et elle possédait la même séquence dans son esprit. Sa mémoire avait aussi été nettoyée. Qui avait réalisé l'opération ? Et pourquoi ? À quoi avaient servi les vols sur balai au-dessus du terrain de Quidditch, toutes ces répétitions ? C'était sans logique. Sigrid et Eugénie étouffaient des rires dès qu'il abordait le sujet. Cela avait à voir avec la disparition de Madame Obscur mais de quelle manière ?
Les filles chargées de la cabane et du carrosse étaient restées muettes mais tentées. Elles avaient relaté leurs aventures, leurs péripéties, leurs découvertes et leurs promesses faites à Gervais Delacour. Elles avaient décrit l'aspect extérieur de la cabane, mais elles n'avaient pas contrôlé son fonctionnement. Umbeijo avait fait une réflexion très pertinente :
– Comment peut-on vérifier que la protection du fronton runique fonctionne ? Imaginez que l'invisibilité ne soit pas opérationnelle ou que le sortilège ne se déclenche pas !
– Vous avez raison. Je pense que la première est active, car des élèves, restés à l'école pendant les vacances, se promènent dans la forêt. Ils l'auraient vue, l'auraient signalée au directeur et il aurait fait le rapprochement. À cette heure-ci, nous aurions déjà reçu un hibou. Par contre, pour le fronton… comment le tester ?
Eugénie, traînant en pyjama dans la chambre des invitées dans laquelle Hercule s'était glissé, sauta comme un Jackalope piqué par un Billywig et s'exclama :
– Je sais ! Je sais !
– Nous t'écoutons, dit Sigrid.
– Il faut le tester sur un élève.
– D'accord mais lequel ?
– Qui est le plus ignoble, le plus détestable de l'Académie, le plus faux jeton de tous les élèves selon vous ?
– Rosier !
La réponse des trois fillettes fut prompte et unanime.
– Il ferait un cobaye idéal.
– Comment l'amener devant le fronton runique, sans qu'il soit conscient d'être exposé à un test ?
– J'ai une idée, Sigrid ! Je peux récupérer une poêle à frire aux cuisines. Un bon coup sur le crâne, on l'assomme, on l'embarque, on l'expose et on l'observe à son réveil.
Comme elle en avait coutume, Eugénie avait déclenché des rires nerveux, chacun imaginant la scène entreprise par la petite fille frisée et l'œuf de pigeon sur le crâne de Thibaldus à son réveil. Pas très discret.
– Tu nous fais bien rire mais en fait, une potion de sommeil, ça donnerait quoi ? proposa Umbelina. Disons qu'on lui ferait avaler au dîner, vers 19h30. Le temps qu'elle agisse, à 20h00, il est au lit. Il faut le sortir de sa chambre, le transporter jusqu'à l'arbre, le hisser en face du fronton et le ramener dans son lit. Le lendemain, on lui pose des questions où il serait tenté de répondre facilement par un mensonge.
– C'est une brillante suggestion ! Pas forcément simple à mettre en œuvre. Il y aura des obstacles à surmonter comme le fait que Casper et Jacques ne devront pas être témoins dans la chambre.
– Oui. Il y a aussi le transport de Rosier de la chambre à l'entrée du pavillon Urtica. Seul, je n'y parviendrai pas, il est bien trop lourd pour moi et sans magie…
– Pas besoin de magie, rétorqua Umbeijo. Tu utilises des cordes, des poulies, un balai pour le transport, plus la couverture de dissimulation.
Sans le savoir, la Portugaise venait de décrire le plan utilisé pour l'évasion de Claire Obscur. Les bonnes idées étaient recyclables.
– Tu vois, aucun sortilège. À la sortie, j'enfourche le balai et je vais me poser juste en face du fronton. Je le ramène, opération inverse et le lendemain, on se régale !
– Et la médication somnifère ? coupa Sigrid. Nous n'avons pas appris à en fabriquer. Où en trouver ? Dans la réserve de Fordecafé ?
– Il n'est pas certain qu'elle stocke ce genre de potion, sauf si un élève ou un professeur souffre d'insomnie, contesta Hercule. Je n'ai pas eu vent de ce souci parmi le personnel ou les étudiants. Bien sûr, si nous pouvions accéder à Bourg-Enchanteur, un achat chez un apothicaire résoudrait le problème. Difficile de demander à un élève plus âgé sans éveiller de soupçon.
Ils avaient séché sur la résolution de ce point mais ce n'était que partie remise. La petite Portugaise avait quasiment jeté les bases du plan machiavélique à elle seule. En fin d'après-midi, ce dimanche, les vacances avaient touché à leur terme. Louis et Gertha avaient accompagné leur fils et ses prodigieuses amies jusqu'au Portoloin international d'Ostende, sur la côte, les Moldus allemands ayant ravagé la cachette de celui de Bruges.
La guerre mondiale se déséquilibrait grâce au support des troupes américaines, canadiennes, anglaises mais surtout grâce à l'utilisation accrue des blindés et de l'aviation. Les technologies progressaient de jour en jour. La prédiction du Belge était sur le point de se concrétiser. Ce n'était plus qu'une question de semaines.
À l'arrivée à Montmartre, Hercule, Sigrid et Eugénie avaient été rendus malades par l'emprunt du Portoloin, une vieille nasse puant le poisson à moitié pourri. Umbelina avait été la seule à s'amuser comme une petite folle !
À Noël, Hercule avait joué au candide débarqué de sa campagne et avait déambulé dans la gare centrale de Bourg-Enchanteur, histoire de faire du repérage. À leur arrivée, il avait réitéré l'expérience et s'était approché d'une des entrées supposées du village sorcier, figurée par un faux quai équipé d'un faux ovule. Il avait ressenti des picotements dans tout le corps, puis une pression de la tête aux pieds le maintenant à distance. Un sortilège, lié à l'âge, l'avait empêché d'accéder au monde dissimulé derrière cette illusion. À l'approche d'un employé de la RATP, il avait rebroussé chemin et avait rejoint le groupe d'élèves agglutinés devant le quai d'embarquement pour Beauxbâtons.
Comme d'usage, ils avaient observé un silence absolu durant leur transport. À la sortie de la Cabane Enchantée, les enfants avaient constaté la disparition de la neige et la douceur des températures. La vie à l'intérieur de la cabane secrète n'en serait que plus agréable.
Alors qu'ils pensaient regagner leurs chambres respectives, ils furent captés par le directeur et priés de le suivre dans ses quartiers. Le chemin parcouru sans un mot de sa part fut annonciateur d'une pesante séance d'inquisition. Ils croisèrent Agathe elle leur adressa un sourire sincère, accompagné d'un clin d'œil. Puis, elle disparut en lâchant un « pop » de transplanage plus sonore qu'à son habitude.
Hercule interpréta cette joie manifeste comme un signe positif. Une fois dans la pièce au style Napoléon III, les enfants se regroupèrent pour faire front d'un seul bloc. Armand ne s'assit pas sur son siège imposant mais posa une fesse sur un angle de son bureau. Il voulait donner un air décontracté à l'entretien.
– Les enfants, j'espère que vous avez passé d'excellentes vacances. À priori, je dirais que oui, vu qu'Eugénie, tu n'as pas trouvé une minute pour répondre aux hiboux quotidiens de ton père. Hum…
L'intéressée baissa la tête. Elle avait « peut-être » poussé la baguette un peu trop loin dans le fourreau.
– Quelques changements ont eu lieu depuis votre départ. Déjà, madame Ducourneau nous a quittés. Une bonne nouvelle, n'est-ce pas ?! Elle sera remplacée par… eh bien, c'est une surprise, je n'en dis pas plus.
Hercule sourit. Il avait deviné.
– Umbelina, le ministre de la magie a « négocié » avec Maria Dos Santos. Le Ministre de ton pays a accepté de modérer sa plainte à condition que la France assume financièrement, à hauteur des revenus passés de ta famille, ton éducation, tes besoins, tes études et te permette de rester à Beauxbâtons durant toutes les vacances scolaires si tu le souhaites.
Eugénie se réjouit. Umbelina vivant avec elle, c'était l'assurance de ne plus se confronter à la solitude permanente. C'était aussi l'occasion d'organiser des expéditions, des explorations, de s'entraîner au Quidditch. Une sacrée aubaine !
– Par contre, aucun accord n'a été trouvé entre la Belgique et la France. Je dirais même que les relations se sont tendues dès que tes parents, Hercule, ont mis les pieds à l'école, le jour de votre départ. Ton père, entre autres, a chargé la plainte contre le Ministre. À se demander si… enfin ! Sachez aussi qu'il y a eu du remue-ménage chez les Aurors. Minasse a été débarqué et Bernard Favori, le commandant, serait sur le point d'accéder à un autre poste, sans réel pouvoir. Une voie de garage, comme disent les Moldus lorsqu'ils écartent quelqu'un. Il sera remplacé par Guillaume de Franjac.
– Le père de Max ? questionna Hercule.
– Tout à fait. Une excellente chose, je pense.
Le directeur exprima une lueur amusée dans le regard. Max, son père, Hercule, ce tiercé avait abouti à l'arrestation du gang des Yes-Wands.
– Les mesures de blocage, de contrôle, ont été levées. L'Académie redevient le lieu d'enseignement, de liberté et d'épanouissement qu'il a toujours été. Voilà, voilà… bon, il y a quand même un point qui m'empêche de dormir depuis des jours et des jours. Déjà que j'ai le sommeil léger ! Enfin, bref ! Je t'ai donné une formule, Hercule. Tu t'en souviens ?
– Oui, Monsieur.
– L'as-tu utilisée ?
Le garçon fouilla dans sa mémoire. La réponse était négative mais floue.
– Je ne crois pas. En tous les cas, je n'en ai pas de souvenir, Monsieur.
– Hum ! Je pense que ta mémoire a été effacée. Je me doute que notre ressortissante portugaise s'en est chargée, car j'ai eu vent de ses exploits et de ses talents précis dans le domaine. Par contre, Umbelina, tu as aussi résisté au Veritaserum, ce qui signifie que ta mémoire a aussi été altérée. Sigrid, tu sais réaliser un Oubliette ?
– Non, Monsieur.
C'était la stricte vérité. Sigrid réussissait n'importe quel sort mais sa baguette répugnait à manipuler les esprits.
– Oh… Il nous reste Eugénie.
Cette dernière rougit.
– Bien joué ! Les Aurors n'ont pas pensé à vous interroger. Un coup de maître ! Mais ce que je n'ai pas compris, c'est comment vous avez pu devancer les forces de l'ordre ! Sans cheminée, sans Portoloin, sans transplanage, sans créature magique. Ça me rend fou ! Je pense que vous avez trouvé une cachette efficace pour Claire et je ne veux surtout rien en savoir. Mais pour l'évasion, ils sont persuadés que vous l'avez tentée en balai. Le surveillant de l'épicerie est sûr d'avoir vu un drôle d'équipage. Sauf que voilà ! J'ai questionné monsieur Laflèche et il est catégorique : le Friselune modèle 1901, amélioré pour les Aurors, est l'engin le plus rapide, mais il ne peut pas excéder 100 kilomètres à l'heure avec un vent arrière. Alors ?
– Alors, nous sommes innocents, monsieur le Directeur, affirma Hercule. Forcément.
Eugénie étouffa un petit rire, trépignant d'envie de lâcher le morceau.
– Hum… vous avez décidé de me priver de sommeil encore de nombreuses nuits. Allez ! Comme je ne suis pas vache, je vais vous dire qui va remplacer la professeure Obscur pour les Arts Divinatoires durant le dernier trimestre. C'est…
– … Agathe Bonnelangue, coupa Hercule.
– Euh… oui… mais comment ?…
– Un faisceau d'indices, Monsieur.
– Rhaaaa ! Déguerpissez, les Aurors miniatures !
Le 4ᵉ Ordre n'en demandait pas plus pour détaler. Chacun rejoignit son pavillon, déposa l'ensemble de ses bagages et quitta la place pour se rendre près du terrain de Quidditch. Les quatre élèves se mirent ensuite en marche pour la forêt. Chemin faisant, Eugénie osa une remarque pertinente :
– Je crois que j'ai résolu un problème. Celui de la potion pour faire pioncer Rosier.
– Comment ? questionna Sigrid.
– Vous n'avez pas noté qu'Armand a dit avoir des problèmes de sommeil ?
– C'est vrai.
– Supposez qu'il ait besoin d'une préparation pour récupérer des nuits normales. Soit il en achète, soit mon père lui en fournit, soit Ambroisine Fordecafé lui en concocte. On tient notre source.
Eugénie faisait preuve de discernement et il était sûr qu'elle allait se porter volontaire pour la dérober. Ils atteignirent l'arbre à la cabane. Elle avait disparu.
Après d'indéniables progrès en métamorphose et transformation, grâce au remplacement de Mysterio Flamingo par le professeur Mc Flurry, les élèves de première année caressaient l'espoir d'une amélioration en divination. Selon les membres de l'Ordre d'Aloysia, le changement de style entre les professeures Obscur et Bonnelangue avait été flagrant.
Sigrid et Eugénie avaient suivi ce cours le lundi et avaient été étonnées par l'approche d'Agathe. Hercule s'y attendait, car son enseignante favorite aimait tellement les mots qu'elle devait forcément user de toutes leurs nuances dans les Arts Divinatoires. Elle paraissait suivre une certaine logique dans une discipline illogique.
Alors que la leçon allait bientôt débuter, le garçon songeait à leur immense surprise, le dimanche après-midi, au retour des vacances dans la forêt. C'est Sigrid qui avait trouvé l'explication et la solution à la disparition de la cabane. Leur quartier général ne s'était pas envolé mais avait été effacé aux yeux d'Urtica, Lonicera et Aloysia.
En retournant leurs capes et en arborant leurs Gerberas respectifs, la construction leur était apparue. Gervais Delacour avait bien conçu le refuge. Une fois rendue visible, la bâtisse n'avait pas été accessible pour autant. Sigrid avait levé sa baguette et sa main droite en déclamant :
– Je jure de servir la vérité.
L'arbre voisin s'était alors transformé en escalier à colimaçon et le pont-levis s'était abaissé pour l'accueillir. Chacun avait dû garder sa cape côté gerbera pour pénétrer dans l'antre de l'Ordre et prêter serment comme Sigrid, sans quoi la porte se serait refermée.
L'intérieur manquait de décoration et de biens personnels mais le distributeur de friandises, en connexion directe avec les cuisines – comment diable Gervais avait-il réalisé ce tour de passe-passe ? –, avait fait l'unanimité. Le directeur de A.D meubles et constructions avait équipé la cabane de literies confortables, d'assises moelleuses, d'une grande table, de Feux Éternels, d'un cube Aquaglaciem pour avoir des boissons toujours fraîches, d'étagères pour ranger des livres, allant au-delà du prix de la commande, sans supplément.
De nombreux aménagements comportaient la signature A.D avec la couronne. Hercule avait soupçonné l'inventeur d'avoir truffé son invention de mystères à démêler.
Madame Bonnelangue fit son entrée dans l'observatoire. Elle portait une robe cape argentée, un immense chapeau pointu et un maquillage épais et festif. Ainsi vêtue, déguisée, elle ressemblait aux voyantes et autres diseuses de bonne aventure que l'on rencontrait sur les foires moldues.
– Bonjour les enfants !
– Bonjour madame Bonnelangue !
– J'ai fait une prédiction. Celle que ma nouvelle tenue et mon nouveau poste ne vous surprendraient pas. Comment ai-je pu faire cette prévision ? Facile ! Vos camarades d'Aloysia vous ont déjà fourni l'information puisqu'ils ont assisté à ce cours lundi dernier. Eh bien, justement ! Voici une caractéristique de la vraie fausse voyance !
L'entrée en matière suscita des interrogations. Des vrais faux voyants ?
– Je parie que Claire Obscur, que je connais un peu, vous a expliqué que vous aviez le Don ou pas.
Les enfants hochèrent la tête.
– J'imagine que vous êtes restés sur cette idée binaire. Le vrai voyant a un Don, les autres ne sont que de faux voyants, des charlatans. Le monde n'est pas si blanc ou noir qu'elle a pu vous le décrire. En fait, la plupart de vous, a le don de l'observation, de l'écoute, de l'analyse. Les voyants habillés comme je le suis, qui exercent sur les foires, près des cirques, ne sont que d'excellents observateurs. Vêtements, démarche, expression faciale, signe ou geste trahissant des émotions, ces « faux » devins vont collecter de précieuses informations, parfois à leur insu, les analyser et en dégager des suppositions qui vont s'avérer juste ou coller à une certaine réalité. En vérité, ces personnages vont produire de la futurologie. Qui peut m'en donner une définition ?
Casper se manifesta.
– Oui ?
– C'est l'art de prévoir le futur le plus probable grâce à des faits observables à ce jour présent.
– Vous auriez un exemple ?
– Euh… Je vois un bijou en or, précieux, ouvragé. Autour, il y a des squelettes, des morts. Je prédis que si j'y touche, je vais mourir, victime d'un sort. Ce sont les morts et le fait que l'objet précieux est toujours là, accessible, tentant qui sont des indices réels, vérifiables, me faisant dire que la mort est probable. Sauf si c'est une mise en scène.
Agathe tapota dans ses mains, enthousiasmée par la réponse du Hollandais.
– Bien répondu ! Un OR pour toi !
Casper n'en crut pas ses oreilles. S'il y avait une matière où il ne pensait pas récolter autre chose que de la FONTE, c'était cette matière !
– Mes enfants, vous en êtes tous capables à des degrés divers. Cela ne donnera pas de plus mauvaise prédiction que celle d'un vrai voyant recevant des messages dont les textes sont parfois si compliqués, si brouillés, que le sorcier-voyant lui-même s'avère incapable de les décrypter ou va se tromper en tentant de le faire. Autre question : peut-on utiliser des supports comme le marc de café, une bougie, des tarots alors que l'on ne possède pas le Don au sens défini par la professeure Obscur ?
Rosier répondit sans y avoir été invité :
– Aucun intérêt.
– Hum… Vous êtes tous de cet avis ?
Hercule leva la main.
– Oui ?
– J'utiliserais le support de mon choix, Professeur. Si la futurologie est une prédiction basée sur l'observation de faits et leur analyse, rien n'empêche de se concentrer avec un support qui nous est agréable.
– Bien sûr ! Et un OR pour Hercule !
– Ben tiens ! marmonna Rosier.
Agathe préféra l'ignorer.
– En fait, vous pourrez utiliser tous les supports qui vous conduiront à améliorer la qualité de votre écoute et la collecte de ces fameuses informations qui s'ensuivra. Allons plus loin : faire tirer des cartes à un consultant vous montrera s'il est hésitant ou déterminé, s'il pioche toujours dans le même côté, s'il est concentré ou pas, si ses tremblements proviennent de la peur ou de l'abus d'Armagnac des Forges Volcaniques. Vous pourrez lui demander ce qu'il voit dans le marc de café et vous devrez vous inquiéter s'il n'y détecte que des vampires, des monstres, à en devenir obsessionnel. La valeur de vos prédictions n'en sera que plus étayée. Le futur se déroulera-t-il comme vous l'aurez prédit ? Selon la croyance de la personne que vous aurez en face de vous, il est probable que vos mots influenceront ses choix.
Casper leva la main pour poser une question :
– Est-ce que cela veut dire que l'adage selon lequel le vrai voyant ne voit pas pour lui-même, devient erroné ? Que l'on est capable de voir en analysant sa propre situation ?
– Tu as tout à fait raison. L'observation, la collecte est aussi valable pour soi. Le regard, les avis renvoyés par les autres vous aident à déterminer votre propre avancée. En fait, tout cela, c'est ce qu'on appelle l'intuition. On a tous ressenti cela dans sa vie. L'intuition que quelque chose va mal se passer, car notre esprit a collecté des points, des indices négatifs en si grand nombre que cela ne peut objectivement pas se passer sans ennuis, voire tourner à la catastrophe.
– Si on est d'un naturel trop optimiste ou trop pessimiste, ne risque-t-on pas d'être influencé dans ses paroles, ses choix, à cause de sa propre nature ?
– C'est le risque, Casper. La personne victime de dizaines de déconvenues amoureuses aura, hélas, une tendance à ne collecter que les éléments négatifs et à prévoir un avenir funeste à tous les consultants venus s'enquérir de leurs futures amours. La concentration, l'abstraction des éléments extérieurs perturbateurs, l'oubli de ses sentiments personnels, la logique seront vos meilleurs alliés pour apprendre à générer les prédictions les plus solides. Je vais vous proposer un exercice en trois parties. D'abord, vous allez lire des articles de journaux sur le gang des Yes-Wands dont vous avez tous entendu parler. Leur procès va avoir lieu dans trois jours. Vous allez vous imprégner des protagonistes, de leurs personnalités, de leurs parcours, leurs antécédents judiciaires, leurs existences personnelles et professionnelles. Ensuite, vous vous isolerez mentalement et vous vous concentrerez. Vous laisserez les émotions, les ressentis vous envahir avec la flamme d'une bougie, la manipulation de cartes, du marc de café, l'agencement de feuilles de thé. Peu importe, du moment où vous laissez l'intuition vous guider. Ensuite, je vous communiquerai la consigne, une question à laquelle vous apporterez une réponse, la vôtre. Dimanche matin, vous pourrez lire dans vos quotidiens préférés, la réponse réelle à cette question. Allez ! C'est parti ! Ah… juste avant de commencer, je précise que mon déguisement, c'est uniquement pour vous troubler et vous perturber. Il faut bien s'amuser un peu, non ?
Elle distribua les parchemins remplis de détails. Elle accorda une heure à la lecture de la masse d'informations collectées. Puis, lors d'une demi-heure consacrée au ressenti, les enfants furent baignés de silence et de sérénité. De temps en temps, la quiétude était rompue par Rosier, soupirant avec vigueur, soulignant son désintérêt et son opposition à la matière ainsi qu'à la méthode.
À l'issue des trente minutes réglementaires, Agathe inscrivit la question précise au tableau, à coup de sortilèges magiques lumineux.
– Quel verdict sera rendu pour chaque protagoniste du gang ?
Elle ajouta :
– Vous avez chacun votre façon de faire. Il n'y en a pas de bonne ou de mauvaise. Certains d'entre vous vont analyser, réfléchir longuement avant d'indiquer les réponses. D'autres vont écrire sans délai ce qui leur passe par la tête, comme un automatisme. Peu importe le temps, la manière. Allez-y !
Elle regagna son perchoir et se contenta d'observer. Comme elle l'avait prévu, certains élèves se précipitèrent, d'autres parurent envahis par la panique, quelques-uns se complurent dans la réflexion.
Elle s'obligea à ne pas les fixer, ni à toucher à son recueil de poésie en les observant à la sauvette. Pourtant, la brève seconde où son regard se posa sur Hercule, elle effleura son livre et sut ce qu'il avait noté sur son parchemin, après trente secondes de refuge dans son réseau de cellules grises. Une réponse stupéfiante !
À une minute de la fin de la séance, Agathe récolta le fruit du travail des enfants. Elle survola les copies au fur et à mesure du dépôt. Dès qu'elle fut seule, elle vérifia sa vision à propos de son champion de Cecrabebleu. Il avait inscrit :
« Il n'y aura pas de verdict, car tous les membres du gang vont s'évader du tribunal. »
Samedi 20 avril 1918, Hercule ne se sentait pas dans son assiette. Il avait manqué d'appétit au petit-déjeuner, avait à peu près raté tout le programme du club de duel animé par Elvira, n'avait pas ingurgité une miette des mets succulents du déjeuner. Alors qu'il était maussade et que rien ne semblait pouvoir chasser les nuages qui obscurcissaient son humeur, une apparition lui soutira enfin un sourire. Edgar trônait fièrement sur les casiers à courrier, une missive attachée à la patte.
Il se précipita pour le rétribuer et le récompenser. Il caressa les plumes douces chauffées par la brise tiède du printemps chaleureux. La harpie se laissa flatter et posa sa tête contre l'épaule du jeune garçon. Hercule profita de ce moment privilégié. Il choisit de s'asseoir ensuite sur une souche et invita le rapace à prendre place à ses côtés.
– Je t'ai manqué pendant les vacances ? Qui a pris soin de toi ? J'imagine que tu chasses des petits animaux et que tu trouves un abri pour les mauvais jours. Tu sais, tu pourrais venir dans la cabane de la forêt. Hum… tu ne comprends pas ce que je te dis, très certainement. Bon… Voyons quelles nouvelles tu as apportées ? Un sceau officiel du ministère de la Magie français ? Étrange…
Il ouvrit le rouleau et l'écriture lui parut tout de suite familière. Il visa la signature apposée au bas du document : c'était un envoi de monsieur de Franjac, le père de Max, nouveau commandant des Aurors.
« Cher Hercule van Betavende,
Je prends ma plume pour vous envoyer une information de la plus haute importance, doublée d'une mise en garde. Hier soir, alors que le procès des membres du gang des Yes-Wands allait commencer, le tribunal, les assesseurs et le jury ont été victimes de sortilèges massifs de stupéfixion.
Le gang au complet a été libéré sous les yeux impuissants de la justice par un quatuor masculin, très entraîné, surgi de nulle part. Bien qu'un soin tout particulier ait été apporté au secret absolu sur votre contribution à la résolution de cette affaire et que vous n'encourriez aucun risque, je vous demande toutefois de faire preuve de la plus grande prudence. De par la nature, l'efficacité et la soudaineté de l'attaque, nous envisageons des complicités au sein du bureau des Aurors.
Après avoir pris connaissance de cette missive, ayez l'amabilité de produire un Incendio, qu'il n'en reste rien. En parallèle, ne vous étonnez pas si mon fils, Max, se montre disons plus protecteur qu'à l'habitude, car je lui ai donné des consignes en ce sens.
Gardez-vous bien.
Amitiés.
Franjac »
Hercule perdit le rayon de soleil qu'Edgar avait su prodiguer. Le gang était dans la nature ! Sans le vouloir, il avait établi un faisceau d'indices menant à une évasion spectaculaire. Il en saurait davantage dans l'édition dominicale de la Gazette de Paname.
L'oiseau descendit de la souche et sautilla. Il paraissait attendre une action du garçon. Une réponse à la missive ? Certainement pas. De Franjac était peut-être sous surveillance si son bureau était noyauté par des sbires corrompus. Alors quoi ?
Le garçon se mit en marche en direction des pavillons. La harpie s'élança et se posa à la lisière de la forêt. Elle devança l'intention du sorcier de se rendre au quartier général. Il satisfit ses desiderata et s'enfonça dans le bois assombri par le temps couvert. Il emprunta le chemin essarté et se posta auprès du sapin aux branches basses. Edgar le suivit en trottinant gaiement.
Autant son vol était impérial, majestueux, autant sa démarche au sol était empruntée. Le garçon retourna sa cape et dévoila son gerbera blanc. Le sapin se mua en escalier. La main sur sa baguette, il prêta serment et entreprit l'ascension, privé de vertige par le cœur de Billywig. Edgar effectua des bonds de Jackalope pour atteindre les marches, une à une.
Rien n'interdisait l'introduction d'animaux dans la cabane puisqu'ils ne présentaient pas d'intelligence sorcière ou moldue. Le petit Belge se demandait si un être tel qu'un elfe de maison pourrait investir la place, sans autorisation. À priori oui, car les elfes de maison étaient incapables de mentir et se promenaient où ils désiraient, se jouant des protections sorcières.
Le pont-levis était abaissé. Il se pencha un peu et pénétra dans la demeure. Il posa sa cape sur une patère du hall et entra dans la pièce centrale, consacrée à la détente. Edgar repéra un meuble de rangement et se posa au sommet, d'un coup d'ailes.
– Oh ! s'exclama Sigrid. Tu as amené l'oiseau.
– Il m'a suivi. J'en ignore la raison. Il a apporté un rouleau de monsieur de Franjac. Il y a eu une évasion.
– Où ?
– Au palais de justice du ministère de la Magie français.
– Quoi ? Le gang des Yes-Wands ?
– Oui. Il y a eu une complicité interne, selon lui. La lettre de monsieur de Franjac me met en garde. Même si notre contribution est restée secrète, il nous avertit qu'une fuite est toujours possible.
– Le procès n'a donc pas eu lieu. Zut ! Je vais avoir une sale note au devoir d'Arts Divinatoires. J'avais prédit 30 ans de prison pour la femme et 15 ans de travaux forcés pour les quatre autres protagonistes. Et toi ? Vous avez eu le même devoir chez Urtica ?
– Le même.
– Tu as utilisé un support particulier pour te concentrer ? Moi, la flamme d'une bougie. Les autres trucs me déconcentrent.
– J'avoue avoir essayé plusieurs jeux de cartes, le marc de café mais au final, j'ai préféré la boule de cristal. Ses reflets emmènent mon esprit sur des chemins variés. Les couleurs stimulent mon imaginaire, c'est comme un prisme séparant les options plausibles des inepties. Finalement, ma concentration s'est améliorée. Mais je pense qu'un candélabre m'aiderait tout autant.
– Je trouve qu'on se ressemble beaucoup sur la façon de travailler et de réfléchir.
– Tout à fait.
– Alors, tu as répondu quoi au devoir ?
Pour une fois, il hésita à répondre. Puis, il finit par lâcher :
– Ce que madame Obscur aurait répondu.
– Une réponse inattendue sous la forme d'une énigme sibylline ?
– C'est fort possible.
Il ne pouvait se résoudre à admettre qu'Agathe avait décrit, durant son cours, sa propre méthode d'analyse et de raisonnement, qu'elle l'avait mis en situation de prouver ses talents. Tout au long du cours, il avait éprouvé cette sensation d'être montré comme l'incarnation du don parallèle.
Qu'en serait-il si on lui demandait de prédire la date de la fin de la Guerre Mondiale moldue ? Ou le nom du prochain Ministre de la magie ? Comment en était-il arrivé à ne pas considérer la question de la professeure, à savoir la durée et la nature des peines appliquées, et à proposer une réponse alternative décalée ? Le fonctionnement de ses petites cellules grises demeurait magique.
Lorsque Umbelina et Eugénie les rejoignirent, le garçon leur lut la lettre. Puis, conformément aux instructions du commandant, il sortit sa baguette, pointa le parchemin et exécuta :
– Incendio !
La lettre fut réduite en cendres et éparpillée. La cabane permettait l'exécution de sorts sans conséquence vis-à-vis du ministère et de la restriction d'usage de la magie avant l'âge de la majorité. Gervais Delacour avait pensé à tout.
– Tu y crois, aux avertissements ? demanda Eugénie.
– Absolument. Le danger pourrait venir, en toute logique, de Minasse qui a été écarté. Sa propension à user de méthodes moyenâgeuses sur des enfants n'augure rien de bon. Même s'il a été rétrogradé, qu'il est resté en poste dans un placard, il a pu fomenter l'évasion et jouer un double jeu.
– Quel indice te conduit à cette supposition ?
– Aucun, Sigrid. Juste son nom de famille étrange. Minasse me fait penser au Minos de la mythologie grecque, parfois représenté par deux personnages bien distincts.
– Un peu comme moi ?
– Non. Lui, c'est comme s'il se retenait d'en faire plus, bloqué par un versant plus discret, dans l'ombre. Notre confrontation m'a laissé un goût amer, des traces.
– Pareil, ajouta Umbelina. Si jamais ce sale type se pointe ici, je me surpasserai et l'Oubliette du Ministre de la Magie portugais, ne sera rien en comparaison de celui que je lui ferai subir.
Le ton de leur amie ne prêtait pas à confusion. Elle serait sans pitié.
– Madame Bonnelangue a été surprenante, coupa Eugénie. Ça change d'Obscur.
– Tout à fait, répondit Umbelina. D'ailleurs, à ce propos, on devrait peut-être s'assurer que les Aurors n'ont pas mis la main sur les prédictions ? On ne sait pas vraiment où ils sont allés fureter.
– Excellente suggestion, ma chère ! Comme la surveillance assidue a diminué, c'est l'occasion de le faire. Ce soir ?
– Pas ce soir.
– Pourquoi, Eugénie ?
– Ce soir, Armand sera dans l'observatoire, toute la nuit.
– Comment le savez-vous ?
– Il le fait chaque année, le 20 avril.
– En connaissez-vous la raison ?
Eugénie secoua ses bouclettes.
– Non. Il reste juste toute la nuit, sans dormir.
– Une commémoration ?
– Je suppose. On peut tenter la visite demain.
– C'est entendu. On trouvera peut-être des indices sur l'endroit où Obscur se dissimule ?
– Peut-être, sourit Eugénie.
Intérieurement, elle ne put s'empêcher de penser qu'Hercule avait vraiment le cœur le plus généreux qu'elle connaisse, qu'il n'était pas rancunier pour une Noise, en dépit du mal que Claire s'était évertuée à lui causer. Le garçon lui adressa un sourire sincère lorsqu'elle imagina qu'il était l'ami le plus adorable qu'on puisse rêver.
Parfois, Eugénie se révélait machiavélique. Déterminée à mettre la main sur une médication similaire à celle d'Armand, elle avait pris le parti de ruser pour l'obtenir sans la dérober. Pour cela, elle avait joué sur deux tableaux. D'un côté, elle avait obtenu des litres de café de la part d'Orpi. Tout au long de la semaine, elle avait ingurgité le breuvage noir qu'elle trouvait plutôt infâme, rien ne valant à ses yeux plus qu'un chocolat chaud bien velouté.
Résultat : l'hyperactive n'avait pas dormi durant 48 heures d'affilée. Des cernes monstrueux s'étaient dessinés sous ses yeux. Elle s'était présentée à son père et madame Cacheton comme stressée par l'approche des révisions, suivies des examens qu'elle redoutait, notes médiocres à l'appui. Les soignants avaient délivré trois doses de somnifère.
L'arnaque avait marché. La jeune fille avait stoppé la caféine, passé une nuit courte avant d'avoir éliminé l'excédent d'excitant et enchaîné sur deux nuits complètes à récupérer le retard. Mais elle tenait sa dose !
La mission suivante consistait à l'administrer à Rosier et à l'extraire d'Urtica sans être remarqué par Jacques, Casper ou tout autre élève. Le problème avait été retourné dans tous les sens : l'extraction devait avoir lieu avant 22h00, le retour après 6h00. Par sécurité, Jacques et Casper devaient en absorber pour ne se rendre compte d'absolument rien. Le souci, c'est que des trois élèves, le Cracmol et le Hollandais seraient les plus enclins à tester une nouvelle boisson alors que Rosier refuserait tout ce qui viendrait d'Hercule ou de ses amis.
Une fois de plus, la roublardise d'Eugénie fit merveille. Elle s'arrangea pour chiper des Bièraubeurres dans la réserve miraculeuse du professeur Mc Flurry aux cuisines. Ensuite, elle dévoila le reste de son plan aux membres de son ordre.
Le samedi soir, ils guettèrent l'instant précis où Rosier allait abandonner la tablée à laquelle il trônait avec sa cour de fidèles. Ils le devancèrent et firent tout pour attirer son attention. Eugénie dévoila une Bièraubeurre enfournée dans sa besace ensorcelée, presque sous le nez du brun filiforme à l'air inquiétant. Le quatuor grimpa à l'étage et chercha une salle de classe libre et tranquille. Il s'assura que Rosier avait repéré le lieu de la cachette.
Un quart d'heure plus tard, chantonnant, guillerets, les élèves quittaient la pièce, certains que le plus malsain des élèves les avait observés. Ils firent mine de descendre au rez-de-chaussée mais en réalité, seules Umbelina et Sigrid occupèrent l'espace sonore en riant de façon exagérée et audible. Hercule et Eugénie demeurèrent en retrait, observant l'attitude de la cible.
Le garçon s'introduisit dans la salle, l'inspecta et découvrit une bouteille « oubliée ». Six autres flacons vides traînaient sur une table, comme une provocation, aux côtés de verres salis et d'un récipient avec des glaçons. Il avisa un verre intact, décapsula la bouteille, versa le liquide et goûta. La boisson avait perdu de sa fraîcheur. Il ajouta des glaçons et patienta.
Il en profita pour ouvrir des placards et fouilla les contenus scolaires. Il ne trouva rien qui puisse retenir son attention hormis un document « signé » par Ambroisine Fordecafé. Le rouleau avait l'air de rassembler des sujets d'examen.
Une fois sa curiosité rassasiée, le parchemin mémorisé, il revint à son attraction majeure.
Il siffla le verre d'un trait et émit un rot sonore qui lui soutira un rire tenant plus du ricanement démoniaque que de la franche rigolade. Il fureta encore un peu et découvrit une seconde bouteille de Bièraubeurre. Il la subtilisa et l'enfouit sous sa cape.
Alors qu'il se dirigeait vers la porte de la salle, Eugénie et Hercule rebroussèrent chemin et grimpèrent à l'étage supérieur. Ils tendirent l'oreille Rosier dévalait l'escalier. Les deux enfants redescendirent et s'introduisirent sur la scène des libations. Ils contrôlèrent le moindre changement.
– Il a pris des glaçons.
– Oui, Hercule. Il en a mis trois. Ça suffira à l'assommer. On tient notre cobaye ! Je nettoie toutes les traces.
– Brillante, votre idée !
– Pas mal non plus, le coup des sujets composés au Gemino. Il n'a pas résisté. C'est quand même drôle ! Il se croit investi d'un charisme de folie, irrésistible et il pique la recette d'un Amortentia.
– S'il la réalise, il aura une sacrée surprise. Sigrid m'a assuré qu'avec de l'œil de triton en plus, la consommation du breuvage lui donnera un pouvoir de séduction sans limite auprès des… Bayours !
La fillette éclata de rire, se figurant la scène d'un Thibaldus à la cour nauséabonde à en suffoquer.
– Pour tes colocataires, comment vas-tu faire ?
– N'avez-vous pas remarqué quelque chose, lors du dîner ?
– Si. Il y avait un truc pas terrible. Je ne saurais pas dire quoi.
– Nous avons mangé des champignons et des haricots verts issus des serres de la famille Boulanger, rapportés et stockés une journée par Jacques. J'ai pris soin de les saupoudrer de sel.
– Ah c'est ça ! J'ai très soif ! Pas toi ?
– J'ai évité l'accompagnement. À présent, je vais rejoindre le pavillon Urtica. Nous avons toujours une carafe d'eau et un verre sur notre chevet. Pendant que mes camarades seront à la douche, j'en profiterai pour aller rajouter le somnifère dans l'eau.
– Et s'ils ne mordent pas à l'hameçon ? S'ils n'ont pas pris de légumes salés ?
– Il y a peu de chance mais au pire, s'ils ne dorment pas, je leur proposerai de jouer un sale tour à Rosier. Ils seront partants, vous pouvez en être certaine !
– Tu es génial !
– Vous aussi, Eugénie. Vous ne cessez jamais de me surprendre.
– Merci, répondit-elle avec un sourire radieux.
– Demain, nous allons nous amuser.
Ils quittèrent la salle de classe et se donnèrent rendez-vous devant Urtica à 21h55.
La chambre n'était pas encore plongée dans l'obscurité. Les Feux Éternels brillaient en silence, le crépitement des flammes couvert par les respirations profondes des trois occupants endormis. Tout s'était déroulé à la perfection. Rosier s'était écroulé sur sa couche, tout habillé. Hercule avait arrosé ses vêtements de Bièraubeurre et s'était mis au lit.
Lorsque Jacques et Casper étaient arrivés, ils avaient vu leur colocataire dans les vapes, bien imbibé. Ils s'en étaient réjouis, trop heureux de ne pas avoir à subir ses sempiternels sarcasmes et ses sous-entendus suprémacistes. L'un comme l'autre avait éprouvé la soif et avait filé dans la salle d'eau. Hercule en avait profité pour leur servir des verres d'eau additionnés de quelques gouttes de la fiole. Il s'était servi et avait attendu le retour.
– Vous n'avez pas soif ? J'ai l'impression que tout était salé, ce soir !
– Oui, je confirme, avoua Jacques dont le palais était très fin. Les elfes ont eu la main lourde sur la salière.
Hercule avait alors bu un grand verre d'un trait, comptant sur l'effet d'imitation. Casper l'avait copié, Jacques en avait fait autant. Une demi-heure plus tard, ils avaient rejoint Thibaldus au pays des songes.
À 21h50, bien rodé à l'exercice, Hercule s'était servi d'un Friselune pour grimper au plafond de la chambre, hisser Rosier tant bien que mal sur le balai et était redescendu au niveau du sol. Il l'avait couvert de l'étoffe de dissimulation. À l'heure convenue, Eugénie l'attendait à une distance de sécurité du pavillon. Elle chuchota :
– Tout va bien ? Pas de problème ?
– Il dort à poings fermés, comme mes deux camarades. Comme ils ne sont pas bêtes, ils poseront des questions demain.
– Il faudra leur échapper avant. Umbeijo se postera à l'entrée du château et dès qu'ils arriveront au petit-déjeuner, ils auront droit à un effacement de mémoire sur mesure.
– Bien, allons-y !
Ils s'enfoncèrent dans le domaine, jusqu'à l'arbre servant à grimper. Ils retournèrent leurs uniformes, jurèrent et les branches se muèrent en marche. Ils tirèrent le balai chargé de son ballot humain jusqu'au sommet.
À peine fut-il en face du pont-levis abaissé que les runes du fronton se mirent à luire, irisées d'une aura bleutée. Ils entrèrent et tentèrent d'introduire le balai et son chargement. Le pont-levis se referma, interdisant l'accès au non-membre de l'Ordre Gerbera. Rosier fut condamné à dormir à cheval sur le balai à l'abri des regards indiscrets sous la couverture de dissimulation. Par chance, la nuit n'était pas trop fraîche et il ne pleuvait pas.
– Tu penses que cela a marché ?
– Le fronton s'est activé.
– J'ai hâte de lui poser des questions. 24 heures de vérité. Il va devenir satyre !
– Satyre ?
– Presque chèvre !
La blague amusa beaucoup Hercule. Puis, il redevint raisonnable.
– Nous devons dormir. Il faut nous réveiller tôt et nous assurer que tout sera en place à sa sortie du sommeil. J'ignore si la potion fera effet assez longtemps.
– Tu as raison. Heureusement que Gervais Delacour a tout prévu pour dormir. Tu te rends compte que c'est la première nuit que nous passons à la cabane ? C'est… étrange, amusant ! J'ai l'impression d'enfreindre le règlement.
– Ma chère, derrière la porte d'entrée se trouvent assez de motifs pour nous garantir un renvoi de Beauxbâtons.
– C'est un petit pas pour nous, un pas de géant pour la science sorcière, Hercule.
– Bien sûr, Eugénie… Bien sûr…
Il ne put se retenir de cacher son amusement et elle apprécia l'impact de son humour. Ils gagnèrent leurs quartiers respectifs, dans les tours de la cabane, se mirent en pyjama puis au lit. La couette était chaude, le matelas assez ferme et moelleux. Juste comme Hercule l'appréciait. Il trouva le sommeil sans délai.
Le dimanche faillit tourner au cauchemar. Pas pour l'Ordre Gerbera mais pour Thibaldus Rosier. D'abord, il ne put s'empêcher de déverser son fiel sur Jacques et Casper dès le réveil. Ensuite, il s'en prit aux Né-Moldus ou aux Sang-mêlés dans la salle de restaurant tant et si bien que le directeur le rappela à l'ordre. Là, Rosier se déchaîna et délivra le poison qui nourrissait sa conscience. Armand devint furieux et le convoqua aussitôt dans son bureau.
Lorsque Thibaldus passa près d'Hercule, il lui lança un regard rempli de haine.
– Quoi, Rosier ? Vous voulez me lancer un sort impardonnable ?
– Ça ne serait pas la première fois que j'en lance un ! Mais toi, tu auras la primeur du Doloris, petit bourgeois parvenu !
– Rosier ! avait hurlé monsieur Fontebrune.
La nature néfaste du frère de Vinda ne faisait plus de doute. Il était allé au-delà du sort noir, sûrement un Impero exécuté sur l'un de ses sbires ou sur un admirateur de sa cour. En le provoquant ainsi, Hercule avait redirigé les projecteurs de la suspicion sur celui que beaucoup considéraient comme la honte de l'ordre Urtica.
Dès lors, les élèves avaient été avertis de la dangerosité de Rosier et de sa compromission plausible avec Mysterio Flamingo ou toute autre personne s'en étant pris à l'un des membres du quatuor.
– Cela a fonctionné à un point inimaginable, constata Sigrid.
– De la folie pure ! nota Umbeijo.
– Rosier est un vrai malade, trembla Eugénie. Bon sang ! Je ne suis pas près de passer une nouvelle nuit avec ce fou furieux à quelques mètres.
– Par contre, tu as eu la chance de passer la nuit dans la cabane, remarqua Umbelina. C'était comme à Bruges ?
– Pas vraiment. Il a fallu dormir au lieu de passer la nuit à discuter, déplora la petite frisée, un brin de regret dans la voix. C'était tellement chouette, en Belgique !
– J'ignore comment se passeront les vacances d'été, avoua Hercule. Les Allemands provoquent de plus en plus de destructions. Ils reculent sur tous les fronts. L'issue de la guerre est proche et ça les rend encore plus dangereux.
– Pour cette raison, je ne sais pas si mon père me laissera partir.
– Je ne sais pas si je pourrais venir, lâcha la Portugaise.
– Mais vous êtes toujours la bienvenue, Umbeijo !
– Non, ce n'est pas ça. C'est… Vous savez, la semaine prochaine, le 8 mai, il y a les épreuves de maniabilité de balai.
– Et alors ? Tu t'en fais pour ça ? Explosa Eugénie. Tu rigoles ?! Tu vas obtenir un PLATINE, si monsieur Laflèche l'autorise.
– Je ne m'en fais pas pour ma note. Il y aura deux juges.
– Quoi ? Depuis quand ont-ils changé la règle ?
– Il y aura monsieur Lafusée, du ministère et… monsieur Brindille.
– Léonce Brindille ?! Le capitaine de l'équipe de France de Quidditch ?!
– Monsieur Laflèche a dit que l'élève obtenant la meilleure notation et surtout la meilleure appréciation, gagnera un séjour estival… un stage de perfectionnement… avec l'équipe de France.
– Waouh ! s'extasia Eugénie. Tu imagines ? Tu vas le décrocher !
– Je ne serai pas avec vous.
– Mais nous trouverons un moyen de venir vous encourager, Umbeijo. Nous vous écrirons. Nous vous soutiendrons.
– Je partage l'avis d'Hercule. C'est une occasion en or et je ne doute pas que tu vas montrer le maximum, déclara Sigrid d'un ton solennel, presque maternel.
– D'accord…
Umbelina était redevenue une petite fille apeurée, seule.
– Promettez-moi qu'on va passer au moins une nuit dans la cabane. Tous ensemble, d'accord ?
– Promis, dit Hercule.
– Pour ça, je vais chaparder des bonbons à la guimauve et aussi de l'armagnac et on flambera les bonbons et si j'en trouve, des pétards pour s'amuser et puis du jambon de pays et si tu veux, des sardines grillées parce que je sais que tu adores ça et aussi des œufs frais pour Hercule et…
Eugénie lancée, plus rien ne pouvait l'arrêter.
Sortilège 28 : diplômes et séparationsL'année d'enseignement s'achevait dans une semaine. Même s'il restait quelques jours d'apprentissage, consacrés à des répétitions, à des questions ouvertes, à des exercices, selon les matières, le point d'orgue de l'année était inscrit le vendredi 21 juin. Ce jour scellait les résultats scolaires et les épreuves pour l'ensemble des élèves, tous niveaux confondus. C'était le couronnement des efforts avec la remise des diplômes de B.A.N.Q.U.E.T et de CHASSE ainsi que l'attribution de certains accessits pour les sorciers exceptionnels, par niveau ou par domaine de compétence.
La cérémonie aurait lieu devant l'entrée principale du château, en présence des familles. Les élèves devaient se présenter en tenue impeccable et complète, en dépit des 30 degrés annoncés pour la journée.
Il était près de 21h00. Seuls Hercule et Umbelina avaient trouvé refuge dans le quartier général. La jeune fille était détendue tandis que le garçon se faisait du mouron.
– Prête pour votre stage ?
– J'ai hâte mais en même temps, j'ai peur, j'ai le trac. Mais je suis trop excitée ! C'est le bazar dans ma tête ! Tu te rends compte, six semaines avec l'équipe de France ! Je vais faire des progrès fantastiques.
– L'année prochaine, vous serez capitaine de l'équipe de Lonicera ! Et après, vous nous rejoignez à Bruges ? Père et mère seront très heureux de vous revoir.
– Je viendrai sauf si Eugénie est coincée ici. Auquel cas, je resterai lui tenir compagnie. Seule avec son père un été de plus, elle va devenir folle.
– Vous voulez dire : plus folle ?!
– Cela paraît incroyable, hein ? N'empêche ! J'aurais regretté de ne pas avoir fait sa connaissance. Elle m'a fait rire, même dans les pires moments. Surtout dans les pires.
– Eugénie est une véritable tornade. Je me demande ce qu'elle mijote. N'avions-nous pas rendez-vous à 20h00 à la cabane ?
– C'était prévu. Sigrid s'est évaporée avec elle. Juste après le dîner qu'elles ont expédié à toute vitesse.
– Autant la rapidité à table n'est guère surprenante chez Sigrid, autant engloutir sans s'attarder ne ressemble pas à notre Eugénie.
– C'est peut-être la cérémonie de demain qui la terrorise ?
– Vous croyez ?
– Elle n'arrête pas de répéter à tout le monde qu'elle a raté toutes les épreuves de fin d'année et qu'elle va redoubler. Elle a au moins eu OR en pilotage de balai, je l'ai vue exécuter toutes les manœuvres demandées à la perfection. Léonce Brindille l'a applaudie.
– Par contre, j'imagine que les mathématiques lui auront été fatales, comme à tous les élèves de première année. Comment le professeur Racine a-t-il pu inverser les sujets de 6ᵉ année avec les nôtres et s'obstiner à nier son erreur ? Une chance que les notes de l'année compensent un peu la FONTE assurée à l'épreuve finale ! Je ne suis même pas certain que les 6ᵉ années aient compris le sujet. Des équations quantiques, avec plusieurs résultats possibles en partant du même point de départ. Il s'est inspiré des travaux du Moldu Max Planck. C'était ahurissant. En dépit des remontrances du directeur, il a refusé de refaire l'épreuve.
– Bizarre, oui. En tous les cas, je soupçonne Eugénie de fomenter une nouvelle blague.
– À quel propos ?
– Ses résultats catastrophiques. Je l'ai entendue dire à Valentine qu'elle avait échoué en Maléfices Enchantements Sortilèges avec Elvira.
– Balivernes ! Il fallait produire un Lumos maxima, un Tergeo, un Alohomora, un Aguamenti et si on réussissait un Accio, non prévu au programme, on était assuré d'obtenir OR. À moins d'avoir brisé sa baguette, je ne vois pas ce qui aurait pu la faire échouer. Accio, franchement ! Son sortilège préféré ! Notre Eugénie serait capable d'en exécuter un à travers le métal d'un coffre-fort de la banque Pasdelazare pour sortir tous les Gallions sans Alohomora !
– C'est une blague. Il faut faire comme si on y croyait, cela lui fera plaisir.
Tout à coup, ils perçurent des bruits de bois se rétractant. Eugénie et Sigrid firent enfin leur apparition.
– Nous nous faisions un sang d'encre ! s'exclama Hercule en les invitant à s'asseoir.
Le duo en retard avait l'air épuisé. Les filles s'affalèrent sur les fauteuils aux coussins moelleux.
– Nous étions en mission secrète, avoua Eugénie. Merci de ne poser aucune question car, de par la nature de notre quartier général et de la devise de notre Ordre, nous ne pouvons pas mentir.
– Mais cela nous concerne ?
Eugénie adressa un regard mi-courroucé, mi-navré à Umbeijo.
– D'accord ! coupa Hercule. Êtes-vous prêtes pour demain ?
– Prête à me taper une honte d'anthologie devant mon père ? Oh oui, je m'y suis préparée !
– Tu auras au moins un membre de ta famille présent, objecta Umbelina. Sigrid et moi, ce sera le désert.
– Vous avez raison, ma chère. Eugénie ne mesure pas la chance d'avoir des parents. Les miens seront là, accompagnés par l'oncle Waldo.
– Il sera là ? se réjouit Eugénie. Je l'adore ! Il est diiiiingue !
– Il sera là incognito. Les parents de Casper se rendent à la cérémonie et il est préférable qu'il ne les croise pas.
– En parlant de parents illustres, le père de Max va venir, confia Sigrid. Nous allons pouvoir rencontrer notre futur patron, s'amusa-t-elle.
– Je ne serai jamais Auror, dit la Portugaise.
– Tu pourrais ! Tu es la plus puissante en sortilèges ! s'insurgea Eugénie. Mais enfin ! Tu as vu la guerre des Moldus, hein ? Les aéroplanes ! Imagine que tu commandes l'escadrille volante des Oubliators ! Une armada volante des meilleurs lanceurs de sortilèges.
– J'avoue que je trouve cette idée novatrice, ma chère. De plus, les balais ne voleront pas toujours aussi lentement. Les versions seront améliorées.
– Oui ! Tu vois un peu le tableau ? Le commandant Mascarenhas de Laranjeira, Générale sorcière, a mené un raid sur un nid d'espions infâmes, un repaire de lanceurs de sorts noirs. Les criminels n'ont pas été assez rapides pour répliquer et le temps qu'ils comprennent ce qui arrivait, ils avaient oublié comment lancer un Protego !
Lorsque Eugénie lâchait la bride de son imaginaire, elle devenait pure passion et énergie. Hercule la trouvait totalement délirante et en ressentait une joie immense. Tout ceci allait prendre fin dans une semaine et il commençait à regretter ces instants privilégiés. Il les observa, toutes les trois, tour à tour et se laissa bercer par la nostalgie.
L'estrade était dressée et les elfes de maison avaient installé des centaines de chaises. En retrait, ils avaient garni de longues tables de boissons et se tenaient prêts pour les couvrir de succulents petits fours. La foule avait pris place sur les sièges pour assister à la remise de diplômes et à la distribution des accessits.
Max et Pierre avaient reçu leur parchemin officiel de CHASSE-Magus avec les félicitations de l'ensemble du corps professoral. Les deux jeunes gens intégraient le bureau des Aurors, à Paris, où ils entameraient leur apprentissage sur le terrain, en se confrontant aux sorciers criminels de bas étage et à la paperasse administrative en découlant.
Le temps défilait avec lenteur et les élèves de première année, relégués à la fin de la cérémonie, commençaient à s'impatienter. Umbeijo scrutait l'assistance à la recherche d'un visage familier. En vain. Néanmoins, elle croisa le regard joyeux de Joachim Alonzo, promu meilleur élève de la promotion des 4ᵉ années. Pour cette raison, il avait obtenu une jolie bourse de 50 Gallions. Un gain plus que bienvenu, car les confortables émoluments de son père couvraient à peine les besoins de sa très nombreuse famille – Jo avait quatorze frères et sœurs -. Umbelina l'appréciait beaucoup. Jo était prévenant, poli, intelligent et partageait avec elle sa passion pour les mathématiques sorcières.
Tout à coup, alors qu'elle balayait l'assistance, elle s'arrêta sur un visage grimé. Une sensation étrange s'empara d'elle. C'était une vieille femme, ridée, aux cheveux longs, gris, pareils à du crin de cheval mal entretenu. Sa tenue était d'un autre âge, élimée et terne.
Elle eut aimé avertir son camarade Hercule, mais il était cantonné avec les effectifs d'Urtica. Les élèves devaient respecter leur ordre et se conformer au règlement.
De leur côté, Sigrid et Eugénie se livraient à des messes basses, prenant soin de ne pas interrompre le discours et les annonces d'Armand Fontebrune.
Ce fut enfin la délivrance tant attendue pour les plus jeunes. Le directeur s'éclaircit la voix pour leur consacrer quelques mots :
– Nous voici arrivés au terme de cette cérémonie avec les benjamins de notre belle Académie. J'avoue que cette année, nous avons eu de magnifiques surprises, connu aussi quelques aventures épiques, voire rocambolesques avec certains individus.
C'était un doux euphémisme après la multitude d'agressions, les Spongues et les Aurors déjantés.
– Nous allons d'abord honorer l'élève qui, tous ordres confondus, a obtenu les meilleurs résultats cette année. Cette personne ne s'est pas contentée de travailler avec acharnement. Elle a réussi à battre la meilleure moyenne précédente, détenue par une personne connue et appréciée de tous : la professeure Bonnelangue en personne. Je peux vous assurer que battre ce record vieux de cinquante années n'est pas un mince exploit. Il donne droit à un accessit de 200 Gallions, auxquels viennent s'ajouter les 50 Gallions obtenus en arrivant premier de son niveau. Il s'agit de l'accessit le plus important de tous. Cet élève, avec une moyenne OR, est… Sigrid Vlaamel. Oui, Sigrid, si tu veux bien venir…
La fillette timide sortit du rang et s'approcha du directeur, juché sur le promontoire. Elle pria pour que l'Autre, sous le coup de l'émotion débordante, n'ait pas la mauvaise idée de se montrer. Elle prit son rouleau de parchemin et le sac de Gallions.
– Un petit mot ? suggéra Armand.
Elle hocha la tête et déclara :
– … je… je remercie tous les professeurs qui… ont su extraire le meilleur de moi-même. Je pense aussi à mes amis… qui me poussent vers l'excellence et dont l'amitié est précieuse, chaque jour. Merci à tous…
L'assistance entière l'applaudit : parents, élèves, invités. Agathe, assise au premier rang auprès d'un vieillard, se leva et effectua une génuflexion en signe de respect. Son voisin de gauche, un ancêtre ridé, se redressa à son tour et salua l'enfant. Sigrid frissonna en reconnaissant les traits de cette célébrité.
« Nicolas Flamel ! »
Un murmure parcourut la foule en s'amplifiant peu à peu. Pourquoi diable l'un des plus illustres sorciers était-il sorti de sa retraite ? Savait-il qu'il y aurait une pépite dans la promotion, lui qui avait la capacité de transformer le plomb en or ?
Sigrid trembla et se raccrocha au regard bienveillant d'Hercule, applaudissant à tout rompre. De tous, c'était le plus enthousiaste. Il respirait la fierté, bien plus que s'il avait arraché cette double récompense. Elle se hâta de rejoindre Eugénie qui, débordant de sentiments, la serra fort contre elle. Appelés dans l'ordre alphabétique, les autres élèves reçurent leur parchemin. Cet ordre de passage poussa l'impatience de Van Betavende à son paroxysme.
Eugénie fut admise dans la classe supérieure, grâce à de très bons résultats en vol sur balai, en M.E.S ainsi qu'en transformation et métamorphose, bien notée par le professeur Mc Flurry. Elle récolta une FONTE en français, la même sentence en mathématiques et un médiocre ÉTAIN en potions. Sa blague sur ses résultats catastrophiques n'avait pas pris.
Une fois les élèves parcheminés, Armand annonça l'instant des prix spéciaux, des mentions particulières.
– Chaque professeur va à présent venir sur l'estrade et remettre un petit accessit de 10 Gallions à l'élève le plus méritant, tous ordres et tous niveaux confondus. J'appelle… la professeure d'Arts Divinatoires.
Toute l'assistance s'attendait à voir Agathe se lever de son siège. La vieille femme repérée par Umbelina se montra, marcha d'un pas assuré et se posta en face de l'assistance. Elle tira sa baguette et effaça toutes les traces de son grimage. Claire Obscur, plus resplendissante que jamais, se révéla au public.
– Ça alors ! s'ébahit Hercule.
Il nota les regards hilares et complices d'Eugénie et de Sigrid. Elles savaient, de toute évidence. Un mystère pour lui et pas pour elles ? Il enragea. Mais il n'était pas au bout de ses surprises. La professeure Obscur prit la parole :
– Avant toute chose, je tiens à remercier le directeur ainsi qu'Agathe qui a magnifiquement assuré lors de ma convalescence, m'a-t-on rapporté. Ma disparition, puis mon incarcération à l'hôpital Bonpied, torturée par une horde d'Aurors, a pris fin grâce à une intervention extérieure que j'oserai qualifier de miraculeuse. J'espère qu'aujourd'hui, l'odieux chantage dont l'Académie a fait l'objet, me mettant en jeu, a définitivement cessé. À celles et ceux qui se demandent comment j'ai pu guérir, je conseille une excellente tisane cardamome-muscade-genièvre.
Les participants se dévisagèrent, interloqués. Ambroisine et Ursula furent les premières surprises par cette information.
– Voilà pour la mise au point ! À présent, passons aux élèves ! Vous vous attendez tous à ce que je récompense Valentine Clairdelune, la première élève à posséder le Don depuis un nombre considérable d'années. Non seulement Valentine est une élève exceptionnelle, douée pour les Arts Divinatoires, mais elle a une capacité et une facilité à exprimer sa voyance qui force mon admiration et un peu ma jalousie. La joie génératrice de Patronus, quelle merveille, quelle magie ! Je n'ai aucun doute sur son avenir : Valentine fera une grande voyante. Pour y parvenir, elle devra apprendre à maîtriser son talent naturel, à faire la part des choses, à se concentrer et ce fut justement l'objet du programme d'Agathe, ma chère consœur. Voir l'avenir n'est pas si simple, car les messages ne sont pas accompagnés du mode d'emploi. La symbolique est parfois si ardue, si tortueuse que l'interprétation échoue. Croyez-moi, je sais à quel point c'est difficile. Cette année, comme les précédentes, je vais récompenser la prédiction la plus précise qui a été faite à l'école. Ce n'est pas Valentine qui l'a réalisée. C'est Hercule van Betavende. Il a, lors d'un devoir donné par ma consœur, été capable de prédire l'évasion du gang des Yes-Wands au complet. Même si je l'ai jugé dépourvu du Don, il a su faire abstraction des perturbations, des symboliques, en émettant une réponse illogique pour tout profane mais que je trouve d'une clarté stupéfiante. Hercule, si tu veux bien venir chercher ta récompense…
Le garçon s'approcha en catimini, reçut sa petite bourse et remercia la professeure en lui serrant la main. Il éprouva une impression de chaleur, comme si Claire lui témoignait de la gratitude. C'était, en apparence, une aberration. Comme l'état du professeur, admirable alors qu'elle avait subi des brûlures noires, irréparables. Se pouvait-il qu'elle ait séjourné quelque temps dans le second degré du Sondeur ? La tisane infâme n'avait pas pu réparer des dommages aussi profonds.
Il s'exprima avec maladresse, intimidé par la foule, le regard des siens braqué sur lui dont l'oncle Waldo, déguisé, assis à quelques sièges de ses parents. Puis, il regagna sagement l'ordre Urtica. Un prix en Arts Divinatoires : ça, il ne l'avait pas prédit !
Il pensait en avoir fini avec les épreuves d'expression orale lorsque Agathe en remit deux couches successives.
Il fut conjointement félicité avec Katarina Rostopchine pour leur victoire en finale de Cecrabebleu et pour leurs résultats exceptionnels en français. Si la demoiselle russe atteignait la meilleure moyenne, Hercule gagnait le titre du projet de français, avec sa formule que la professeure garda secrète tant ses implications pouvaient être dantesques.
L'heure de gloire d'Umbelina arriva enfin. Elle fut récompensée par le professeur Laflèche pour ses performances exceptionnelles en balai, en Quidditch, pour avoir amené Lonicera à gagner la coupe pour la première fois depuis des dizaines d'années - Urtica avait perdu face à Aloysia et Lonicera, avec deux captures de Vif d'or pour une victoire, faisait la différence -. Elle fut citée par le professeur Racine parmi les quelques élèves qu'il considérait comme des prodiges accomplis ou en devenir en mathématiques. Contre toute attente, Elvira la mentionna, même si l'accessit échut à un élève de CHASSE-Magus, respectant la logique.
Le prix le plus surprenant fut décerné par Ursula Waldmeister. Pour la première fois dans l'histoire de Beauxbâtons, un Cracmol remportait les prix de botanique, de biologie et de soins aux créatures magiques. Hercule en fut ravi pour son camarade de chambrée et applaudit à s'en rougir les mains. Jacques revint avec son sac de 20 Gallions, fier comme s'il s'était soudain découvert des talents de sorcier. Ursula répéta au moins trois fois que « Boulancher ferait un eczellent azziztant. »
Le défilé des enseignants reprit de plus belle et chacun y alla de sa récompense attribuée à tous les ordres et à tous les niveaux. Armand décerna, en tant que professeur d'astronomie, sa propre récompense à un élève de 6ᵉ année pour ses splendides capacités à avoir su percer tous les mystères de l'observatoire. Le quatuor Gerbera douta de cette assertion à travers quelques regards complices.
– Avant de nous diriger vers le buffet si appétissant et d'échanger entre nous, j'ai un dernier prix à remettre. C'est une nouveauté. Plus précisément, il s'agit d'une excellente suggestion des CHASSE, visant à récompenser l'élève qui aura le plus œuvré pour l'image de l'école, l'harmonie entre nos apprenants, la joie quotidienne exprimée, l'entrain. En quelque sorte, le prix du meilleur camarade sorcier. Il s'agit du résultat d'un vote des élèves et le prix est constitué d'une collecte auprès de nos jeunes. Il est attribué pour la première fois, avec une écrasante majorité, à… Eugénie Beauxbâtons.
Sigrid dut soutenir l'intéressée tant le trublion Risque-tout passa tout près de la syncope. La nouvelle l'atteignit au plus profond de son cœur. Une fois qu'elle eut recouvré ses esprits, elle rejoignit le directeur pour récupérer le petit sac. Elle remarqua qu'il était d'une lourdeur peu commune. Eugénie redevint vite Eugénie :
– … je suis touchée par cette nomination. Je… il y a combien là-dedans ?
– 53 Gallions, 9 Mornilles et 7 Noises.
– Waouh ! Je… je sais pas quoi vous dire ! Ça doit sûrement vous en boucher un coin que je manque de répartie…
– Eh bien, proposa Armand, dis-nous ce que tu comptes faire de tout cet argent ?
L'homme venait de commettre une erreur monumentale : mettre Eugénie sur les rails de la folie, la démesure.
– Oh… Pour commencer, je vais offrir une vraie paire de skis à Hercule et Sigrid parce que la dernière fois, derrière les Abraxans, c'était pas la joie au niveau de la glisse. Ensuite, je remplacerai les bouteilles de Bièraubeurre que j'ai piquées au professeur Mc Flurry. Je vais rembourser toutes les dettes que j'ai contractées cette année et il y en a un paquet. Enfin, il y aura…
– Bien ! Bien ! Nous ne doutons pas de ton honnêteté et de ton empressement à effacer quelques bêtises.
– Une bouteille d'Armagnac pour Rostock à moins qu'il ne préfère du whisky…
– Oui ! Oui ! Merveilleux ! À présent, je vous souhaite de profiter de ces instants de partage. Bon appétit à tous !
Il raccompagna Eugénie auprès de son père dont l'air agacé fut atténué par le rouleau de parchemin attestant du passage de sa fille dans le niveau supérieur. Un miracle, selon ses propos à peine dissimulés.
La famille d'Hercule le félicita et Gertha, après avoir enlacé son fils, fendit la foule pour aller en faire autant avec Umbeijo, touchée par cette attention. La sorcière belge lui confia :
– Notre porte sera éternellement ouverte, Umbelina. Quand tu le souhaites.
– Merci, Madame.
– Appelle-moi par mon prénom, s'il te plaît, je préfère. Bravo pour ton stage ! Vraiment, c'est fantastique ! Viens avec nous… tu veux bien ?
La princesse consentit à la suivre, réconfortée par cette invitation. Elle put apercevoir le célèbre vieillard se dirigeant vers Sigrid. La lauréate le vit s'approcher et osa prononcer un timide :
– Bonjour, Monsieur.
– Bonjour, Sigrid. Je suis Nicolas.
– Je sais qui vous êtes, mais vous… vous savez qui je suis ?
– Ma descendante.
Ses yeux plissés s'illuminèrent.
– Est-ce que… c'est vous qui…?
– C'est moi qui ai payé tes études et t'ai donné accès à ce coffre à Paris. D'ailleurs, tu t'es très bien débrouillée. J'ai été très heureux de t'avoir tendu la main. Ce que l'Autre a fait, n'est pas de ta faute.
– Il y a peut-être un moyen de supprimer l'Autre, car le directeur et les professeurs ont pu mettre en pratique un…
– … sortilège spécifique, avec un remède adapté. Hélas, ce dont tu souffres, n'est pas le fait d'un sort, même noir. C'est autre chose, une des mauvaises surprises du cerveau humain, additionnée à un Obscurus. Pourtant, tu as su y faire face, te créer, exister et contrôler. C'est admirable.
– Je redoute de perdre, un jour.
– Je sais, ma petite. Je lis cette peur permanente en toi mais…
Il désigna le groupe familial d'Hercule, complété par Umbelina, Eugénie et Alfred.
– Tu es aimée par de bonnes personnes, intelligentes, puissantes, généreuses. Ce sont des enfants avec la capacité à faire face à l'Autre, à l'éviter, à le renvoyer dans l'ombre. Vis pleinement, Sigrid. Pleinement.
– Vous parlez comme si demain, tout pouvait s'arrêter.
– Demain, tout peut s'arrêter. Quoi que puissent receler les prédictions secrètes de Claire Obscur.
– D'accord.
Il fit mine de partir et rajouta :
– Très joli, votre quartier général. Tu devrais y ajouter un peu plus de toi.
– Vous… quoi ? Comment ?
– Tu sais, Beauxbâtons, c'est comme une seconde demeure, pour moi. J'en connais les moindres secrets.
Il s'éloigna en trottinant, à un rythme inverse de celui d'un Jackalope, la laissant à ses interrogations. Elle demeura interdite quelques secondes, abasourdie. Elle observa le ballet des groupes, des discussions banales, animées, des débats sur l'avenir. Elle fut le témoin de la rencontre entre Hercule et monsieur de Franjac. Elle imagina leur échange. Il lui parlerait du gang des Yes-Wands, de leur procès dès qu'ils auraient été repris par ses hommes, tôt ou tard. Hercule avouerait ses ambitions futures et le commandant, pragmatique et positif, l'encouragerait à persévérer, en dépit des réticences de sa baguette à exécuter des sorts d'attaque. Eugénie en profiterait pour balancer son idée sur l'escadrille d'Oubliators et De Franjac jugerait ce projet digne d'intérêt. Il verrait la rigueur dans l'esprit du garçon, la puissance et la détermination d'Umbelina, la source inépuisable d'idées et la débrouillardise chez Eugénie. La cérémonie servait aussi à cela : poser des jalons, repérer des potentiels, contacter les forces vives futures de la communauté sorcière.
Recluse dans un angle du château, elle assista à des formations mondaines, des rapprochements intéressés, des rencontres électriques et des retrouvailles complices. Elle remarqua Nicolas, son aïeul, avançant à la vitesse d'un gastéropode en compagnie d'Abraham Piedargile. Ils s'en allaient de l'autre côté du domaine. Elle les suivit du regard. Ils stoppèrent devant la fontaine Flamel, devisèrent et trinquèrent en riant aux éclats, s'envoyant des gorgées d'eau à tour de rôle.
Sigrid sortit quelque peu de sa torpeur lorsqu'elle perçut une voix derrière elle :
– Ton camarade n'est pas au courant ?
C'était Obscur.
– Nous ne lui avons rien dit. Vos sauveurs devaient avoir la mémoire effacée.
– C'était ton plan ?
– Pour les détails, oui. Vous sauver, vous enlever à vos tortionnaires, c'était son idée. Nous étions toutes contre. Il a tenu tête.
– Je me suis peut-être trompée sur…
– Oh oui, Professeur. Vous avez fait erreur sur Hercule. Personne n'a un sens de la justice plus élevé que lui. Personne. Quoi qu'il arrive dans le futur, il le fera par justice et pour la vérité.
Claire hocha la tête et poursuivit :
– Vous lui révélerez son rôle et celui de votre camarade ?
– Tant qu'une menace pèsera sur vos épaules, nous ne dirons pas un mot. Tant que tous les responsables n'auront pas été arrêtés.
– Cela risque de prendre du temps.
– Peut-être jusqu'au remplacement du Ministre de la Magie…
Abraham et Nicolas repassèrent au pas de charge et se ruèrent sur le buffet. L'eau de la fontaine les avait galvanisés et les mettait en appétit ?
Sigrid les trouva amusants : à eux deux, il cumulait dans les 600 ou 700 années d'existence. Le directeur s'approcha de la professeure d'Arts Divinatoires. Il allait la questionner sur son évasion et sur sa guérison miraculeuse mais Sigrid savait que Claire ne lâcherait pas un mot sur la fuite, ni sur sa guérison. L'ordre Gerbera pouvait dormir sur ses huit oreilles.
Agathe faisait de bons mots avec la famille de Katarina, Sean Mc Flurry coursait Eugénie pour en savoir davantage sur cette histoire de Bièraubeurres détournées, les elfes de maison alimentaient le buffet sans discontinuer. Tout allait bien. Rien de fâcheux ne pouvait plus arriver.
L'expression des émotions ne caractérisait pas Elvira. Elle ne s'encombrait pas de perturbations entamant son efficacité. De par sa nature hybride, elle ne nourrissait pas de sentiments pour ses semblables vampires, sorciers ou moldus. Cependant, ce matin-là, durant le dernier cours privé de duel avec son quatuor d'élèves, elle tenait à exprimer le fond de sa pensée.
– Bonjour Professeur !
– Bonjour, vous quatre !
– Prête pour les vacances ?
– Eugénie, si tu penses que je vais les passer en Transylvanie, tu te trompes.
– Comment… ?
– Ferme ton esprit !
– Oh…
– Bien. Ce matin, je voudrais entamer ces dernières heures par des félicitations. D'abord, vous avez fait des progrès stupéfiants, dans de nombreux domaines sorciers et je ne parle pas que de mes disciplines. Vous avez travaillé, donné le meilleur de vous-mêmes et… j'en suis convaincue… exploité vos apprentissages pour réaliser des choses plus ou moins avouables.
Les élèves baissèrent la tête, ne niant rien des suppositions professorales.
– Aujourd'hui, j'ignore si nous aurons l'occasion de poursuivre ce club l'année prochaine. Tout dépendra de l'emploi du temps. Il y a tant de choses à apprendre, d'un autre côté. Vous le savez, je ne pourrai pas vous enseigner la production du Patronus. C'est le professeur Mc Flurry qui s'en chargera lors de la 5ème année, je pense. Par contre, je vous montrerai, tout à l'heure, la métamorphose et la condition d'Animagus, ainsi que les innombrables et complexes exigences pour tenter d'en devenir un.
– Est-ce qu'on apprendra à transplaner, Madame ?
– Non, Eugénie. C'est trop tôt.
– Pourtant…
– Je sais. J'ai eu vent que certains élèves de votre niveau le font. C'est illégal et très dangereux. Mal préparé, appris entre frères et sœurs, en famille, sans les conseils d'un sorcier spécialiste, vous pouvez finir en pièces détachées à Bonpied en un clin d'œil.
– Oh…
– Vous avez tant et bien appris. J'ai eu l'occasion de vanter les talents d'Umbelina, hier mais tous, à différents niveaux, vous m'avez surprise.
– Merci, Professeur.
– Une fois n'est pas coutume, c'est moi qui ai une question à vous poser. Je vous rassure, cela ne concerne pas l'évasion de Claire, j'ai mon opinion bien arrêtée à ce sujet. Non, ma question est pour toi, Hercule.
– Madame ?
– J'aimerais bien savoir pourquoi Agathe n'a pas révélé la formule qui t'a permis de remporter un accessit ? Hum ?
– C'est à cause des implications du sort.
– Est-ce un sort noir ?
– Je ne le pense pas, Madame.
– Est-ce qu'il pourrait servir lors d'un duel ?
– Oui, Madame.
Les yeux d'Elvira rosirent. Le curseur de son intérêt était poussé au maximum.
– Un échantillon ? Une toute petite démonstration ? Allez…
– Entendu, Professeur.
Il tira sa baguette, la pointa sur lui-même, ce qui provoqua l'étonnement de l'assistance et murmura de la façon la plus inaudible possible, en exécutant un 8 couché :
– Fulguram Tempus Fugit.
Il s'injecta du temps, retourna la baguette contre les autres protagonistes, les stupéfixa et alla s'asseoir sur le bureau de l'enseignante, sans cesser d'exécuter des 8. Il cessa son manège. Le temps revint peu à peu à un écoulement identique pour tous, toujours avec cette latence. L'adulte et les trois fillettes étaient conscientes mais paralysées. Il lança une série d'Enervatum pour les libérer.
– Bon sang ! Je n'ai rien vu venir !
– Nous non plus, se plaignirent les fillettes.
– Tu nous as stupefixées et tu t'es déplacé à une vitesse démentielle. Ou le contraire. J'avoue être perplexe. Qu'est-ce que c'est ?
– Un sortilège qui injecte du temps. En quelque sorte, c'est l'inverse d'un Arresto Momentum.
– C'est… étonnant ! Il y a d'autres applications ?
– Est-ce qu'on pourrait augmenter la vitesse d'un balai ? s'enthousiasma Umbelina.
Eugénie et Sigrid se dévisagèrent, terrifiées par la suite.
– Tout à fait !
– Rendez-vous sur le terrain de Quidditch pour tester ! Je veux voler à 200 km à l'heure !
– Je ne peux pas exécuter ce sort en dehors du château.
– Oui mais si c'est un sort continu comme Lumos… euh… oh… non, ça ne peut pas marcher, se rattrapa la princesse.
– Je constate que vous avez découvert quelques contournements, nota Elvira. Toutefois, je vous déconseille de faire cette tentative devant témoins. Hercule, réserve ce sortilège aux cas d'absolue nécessité. Tout ce qui touche au temps…
Elle suspendit sa phrase et frissonna. Puis, elle se ressaisit et interrogea :
– Personne n'a peur des scorpions ?
– Même pas peur des insectes !
– Le scorpion n'est pas un insecte, Eugénie. Il appartient à la famille des arachnides, ma chère.
– Ouais, d'accord ! Ben j'ai pas peur des arachides non plus !
La blague, volontaire ou involontaire, ne valait pas une cacahuète. Une fois son effet comique achevé, Elvira leur livra la démonstration de transformation et leur expliqua le long processus pour devenir Animagus. Hercule fut horrifié, Sigrid effrayée à l'idée que l'Autre en profite pour sortir, Eugénie passionnée et excitée.
Quant à Umbeijo, elle désirait plus que tout devenir un faucon pèlerin. Elle prit une quantité de notes incroyable.
Les quatre enfants de l'Ordre Gerbera s'étaient arrangés avec les elfes de maison pour collecter des paniers pique-nique afin de passer l'après-midi et la soirée du dernier mercredi dans la cabane. C'était l'ultime instant de réunion avant la séparation estivale. Umbelina filait près de Nice, avec les joueurs de Quidditch. Sigrid passait un petit mois avec le plus célèbre alchimiste français afin de mettre en pratique ses apprentissages et de les parfaire. Hercule rentrait à Bruges, comme prévu.
Quant à Eugénie, elle s'était résolue à passer un été de plus à l'école lorsque Alfred lui avait donné le feu vert pour séjourner chez les Van Betavende. Elle sautait partout dans le quartier général, à intervalles irréguliers, mettant à mal les fixations magiques de la construction.
L'atmosphère était à la fois heureuse et triste, détendue et stressée. Le garçon s'occupait les mains en flattant Edgar qui émettait des gazouillis à mi-chemin entre le ronronnement du chat et le hululement du hibou. L'oiseau profitait aussi des ultimes heures avant le départ des enfants et son retour à la vie sauvage. Hercule le croyait capable de gagner la Venise du Nord pour bénéficier de bons soins et exécuter quelques livraisons de courrier à Paris ou à Nice. Un bruit de branches cassées attira l'attention des quatre enfants.
Eugénie murmura :
– Vous avez entendu ?
– Oui.
– Un animal ?
– Un gros. Un écureuil ne ferait pas un tel raffut !
Une voix féminine transperça les parois :
– Je sais que vous êtes là !
Ils se figèrent :
– Il y a bien une protection qui empêche nos voix de passer à l'extérieur ? s'inquiéta Sigrid.
– Nous sommes invisibles et inaudibles mais pas intangibles. Si la personne réussit à grimper jusqu'à la plateforme, elle pourra toucher ce qu'elle ne pourra pas voir.
De nouveaux craquements de branches eurent lieu, plus proches. L'un des bruits ressembla à la rupture du bois, mais il ne fut suivi d'aucun cri, ni de choc sourd d'un corps heurtant le sol.
Des coups retentirent sur un tronc. La femme tambourinait.
– Ouvrez-moi ! C'est la professeure Obscur ! Ouvrez-moi ! Je dois vous parler. C'est très important !
– C'est un piège ! Il ne faut pas ouvrir ! Hercule, elle t'a agressé à deux reprises !
– Elle dit la vérité, Eugénie.
– Mais non ! C'est une voyante qui raconte n'importe quoi !
– Elle ne peut pas mentir. Le fronton a déjà agi sur elle.
– Le fronton…
– Que fait-on ?
– Gardez vos baguettes en main. Surtout vous, Umbelina. Et au besoin, vous lui effacez la mémoire.
– D'accord.
Hercule agita la sienne et prononça :
– Alohomora.
La porte pont-levis s'abaissa, dévoilant la silhouette de Claire. Hormis quelques éraflures aux bras et au visage, consécutives à son ascension dans le résineux, elle était à l'image de sa réapparition miraculeuse le 21 juin.
– Comment saviez-vous, Professeur ?
Elle dévoila une brûlure due au froid sur l'intérieur de son avant-bras gauche.
– Je l'ai su aujourd'hui.
– Qui vous a aidé ? Mon père ?
– Non. Agathe. Elle dispose de multiples talents.
– Allez-vous nous dénoncer, Madame ?
– Absolument pas. Je vous dois ma liberté et ma guérison. À vous tous.
– Vraiment ? s'étonna le garçon.
– Les détails importent peu. Je sais ce que je vous dois.
– Nous voulons bien vous croire, admit le Belge, sachant qu'elle ne pouvait pas mentir.
– Écoutez-moi… je suis venue vous demander de l'aide. Vous avez vu comment s'exerce mon pouvoir ? Parfois, je peux lire la prophétie, car elle apparaît sur une partie du corps dans mon champ de vision. J'en ai mémorisées un certain nombre. Mais, comme je vous l'ai enseigné et comme l'a souligné Agathe, l'interprétation est parfois ardue, voire impossible. Il faut avoir des talents pour l'analyse, l'abstraction et vous quatre, selon mes sources, vous êtes doués pour résoudre des mystères. Voici ma proposition : je vous livre mes prédictions incompréhensibles, vous les démystifiez.
– Qu'est-ce qu'on y gagne ?
– Des Gallions, Eugénie. Je paierai pour chaque énigme décryptée.
Les enfants se dévisagèrent et s'interrogèrent du regard. Comme Claire ne mentait pas, la proposition était honnête.
– 50 Gallions par affaire résolue, exigea Eugénie.
– 50 ? Entendu.
– Par personne, compléta Risque-tout.
– Par pers… ! Vous êtes durs en affaires !
– L'agence d'enquêteurs Gerbera n'est pas donnée, ajouta la fillette à bouclettes, suscitant un sourire complice de ses camarades.
– Gerbera ?
– Notre Ordre, éclaira le garçon en désignant la fleur ornant l'envers de leur cape.
– Marché conclu.
– Savez-vous où se trouvent les autres prophéties, Professeur ?
– Je l'ignore. Le seul au courant, c'était le professeur Flamingo. Il s'y rendait sous sa forme d'Animagus. Tout ce que je sais, c'est qu'il sortait du domaine pour les déposer.
– Quelle sera l'énigme sur laquelle nous travaillerons en premier ?
– La plus mystérieuse. La seule qui ne fut jamais inscrite sur mon corps mais qui fut audible. Elle s'accomplira le 28 juillet 2061.
Les enfants frissonnèrent. Elle leur livra ce qu'elle avait à la fois entendu et prononcé. Ils en prirent note sur des parchemins individuels. Une fois la notation effectuée, Hercule voulut en savoir davantage sur ce retournement de situation :
– Pourquoi vous adresser à nous, après avoir tenté de m'expulser de l'Académie à coups de sortilèges ?
– Parce que même si je reste persuadée que le destin est écrit et qu'il s'accomplira, quel que soit le déroulement des événements, je veux faire tout ce que je pense possible pour l'empêcher, comme Elvira l'a fait. J'ai commis une erreur alors j'essaie de réparer.
– Alors, pourquoi ne pas nous confier la prophétie où je suis supposé commettre l'irréparable ?
– Parce que la date de la prophétie est déjà passée, mon garçon.
– Quand ? Quand cela a-t-il eu lieu ?
– C'est passé. C'est trop tard.
– La connaissance du passé, de nos erreurs, nous aide à préparer le futur, Madame. Quand, s'il vous plaît ?
– Le 11 mars, cette année.
Hercule plongea dans sa mémoire et passa en revue la journée. Il trouva. C'était le jour où le directeur avait pris des mesures draconiennes, les avait mis au courant pour madame Ducourneau, et avait convoqué le quatuor ainsi que Valentine dans son bureau. C'était le jour où il avait émis l'hypothèse de dissocier la personnalité d'une sorcière. Même s'il n'avait pas eu les connaissances pour créer le sortilège, il avait jeté les bases théoriques. Combien d'inventions moldues, basées sur des intentions pacifiques, finissaient en armes de guerre ?
Il éprouva la sensation d'avoir commis un crime, d'avoir ouvert la boîte de Pandore.
Claire promit de leur donner la moitié des Gallions avant leur départ en vacances. Lorsque Eugénie demanda combien de résolutions elle serait capable de financer, Claire répondit :
– Que buvez-vous pour rester éveillée ?
– Du café mais c'est infâme. Je préfère le…
– Quelle marque ?
– Du café Obscur… Obscur… Non ?! C'est votre famille ?
La cinquantenaire les salua avec chaleur et sortit de la cabane. Hercule s'avança sur la plateforme, Gerbera visible afin que l'escalier apparaisse et que la professeure ait accès à une descente facilitée. Puis il revint dans le salon et s'enfonça dans un fauteuil, jusqu'aux oreilles.
– L'agence Gerbera, Eugénie…
– Ben quoi ? Ça sonne bien ! Si on trouve, on gagne 200 Gallions. En quatre prophéties, la cabane est remboursée. Bon, on commence ?
Ils comparèrent leurs notes et découvrirent qu'aucun d'eux n'avait rédigé la dictée à l'identique. Toute la difficulté de la prédiction ultime était là.
Sortilège 29 : épilogueHercule ouvrit les yeux et reconnut son environnement. Une fois de plus, il avait passé la nuit à l'infirmerie. Il se remémora les circonstances l'ayant conduit à faire une syncope.
La veille, Urtica avait suivi son ultime cours d'astronomie. À l'issue de la séance d'observation des étoiles, il s'était intéressé au planning estival du directeur.
– Mon garçon, l'été, je prends très peu de vacances. En général, je fais un court voyage d'une semaine, mais je m'occupe surtout de la rentrée, l'envoi des lettres, le recrutement des enseignants, l'établissement des emplois du temps, les travaux dans le château et le domaine, les rendez-vous au ministère pour les programmes d'enseignement, des rencontres avec les ministres étrangers pour vanter les mérites de notre école, l'organisation des sorties, des événements de l'année, la participation aux Rencontres Internationales - d'ailleurs, je ne désespère pas de revoir instaurer le tournoi des trois sorciers -. Et bien d'autres choses.
– Mais pour vous ? Que faites-vous de votre temps libre au château ?
– J'observe les étoiles, les planètes, les comètes. L'astronomie a toujours été ma grande passion. Tu avais quel âge en 1910 ?
– Trois ans, Monsieur.
– Ah quel dommage ! C'est l'année du passage de la comète de Halley. Le plus beau spectacle céleste auquel j'ai pu assister dans ma vie.
– Vraiment ? Y aura-t-il un événement remarquable l'année prochaine, Monsieur ?
– Attends…
Il fouilla dans un tas de parchemins roulés et en ressortit un document particulier :
– Oui voilà ! 14P/Wolf ! Nous aurons l'occasion d'admirer le passage de cette comète dès le mois de novembre.
– Ce sera une occasion unique, n'est-ce pas ? Une seule fois dans notre vie ?
– Non, pas du tout ! D'après le Moldu Max Wolf, qui l'a découverte, elle revient tous les sept ans.
– Et l'autre, Monsieur ? La comète de Halley. Elle revient souvent ?
– Elle ne passe que tous les 75 années et quelques mois, ce qui en fait un événement exceptionnel. Elle reviendra : attends… ah voilà ! Le 9 février 1986. Tu auras quel âge ?
– Hum… 79 ans.
– Tu as toutes les chances de la contempler ! Tu verras, tu ne regretteras pas. C'est vraiment le passage le plus spectaculaire. Tu sais que c'est le Moldu Wolf qui l'a photographiée en premier ?
– C'est un grand scientifique, alors ?
– Tout à fait.
– A-t-il calculé les différents passages de bolides spatiaux ?
– Oui ! Par exemple, il a estimé qu'après 1986, la comète de Halley passerait au plus proche de la Terre le… 28 juillet 2061.
– Le… 28 juillet 2061 ?! Vous êtes sûr ?
– Absolument.
La connexion des cellules grises avait permis d'imbriquer une pièce essentielle du puzzle. Il avait été conscient de sa découverte. La dernière prophétie était numérotée de 20610728. Il était tombé dans les pommes.
Le garçon sortit du lit, prit ses vêtements et s'habilla avec lenteur. La phrase ne cessait de pilonner son cerveau :
« La fin du monde aura lieu le 28 juillet 2061. La comète de Halley va détruire la Terre ! Pourtant, le directeur est formel. Max Wolf a calculé qu'elle passera loin de la Terre. Alors ? La date n'est pas un hasard. Claire Obscur n'a pas prédit par hasard. »
Madame Cacheton vérifia son état de santé et il la rassura. Elle l'autorisa à quitter l'infirmerie.
Les bagages étaient prêts et stockés dans la Cabane Enchantée. Le dernier cours de Legilimancie s'acheva. Les élèves saluèrent Elvira de Bazincourt et lui souhaitèrent d'agréables vacances. Tous sauf Rosier, histoire de se distinguer jusqu'à l'ultime seconde.
Elvira retint Hercule avant qu'il ne quitte la classe :
– Alors ? Aucun regret ? Ai-je bien fait de venir te chercher à Bruges ?
Une lueur d'hésitation traversa les yeux du Belge et l'enseignante y lut une tentative de dissimulation d'un lourd secret. Elle ne parvint pas à percer ses pensées blindées.
– Hum ?
Il ne put se résoudre à mentir.
– Vous avez bien fait de me sortir de mon univers et de m'enseigner à m'ouvrir aux autres. Vous avez permis de merveilleuses rencontres et j'ai vécu de fantastiques aventures, Professeur. Mais… avez-vous bien fait ? L'avenir le dira. Je vous souhaite de bonnes vacances, Madame.
Son ton empreint de tristesse fut compliqué à interpréter. Néanmoins, elle sut à quelle porte frapper pour avoir des informations.
Quelques minutes plus tard, le temps de dire au revoir fut venu. Le quatuor, après d'ultimes embrassades, dut se séparer. Les quatre enfants furent convaincus de ne pas emprunter le même ovule de Transportation afin de ne pas avoir à se séparer dans l'impersonnelle gare de Bourg-Enchanteur.
Umbelina partit la première. Sigrid prit le transport suivant. Quand cela fut le tour pour Hercule et Eugénie de pénétrer dans la Cabane Enchantée, ils entendirent un cri effroyable, suivi d'un envol en direction du nord-est. Edgar avait mis le cap sur la Belgique.
Eugénie, en dépit de son excitation et de sa joie, perçut le trouble de son compagnon de voyage. Elle s'en inquiéta :
– Hercule ? Y a un souci ?
– Je vous expliquerai plus tard.
– Une mauvaise nouvelle ?
– Oui. Nous avons gagné les 200 Gallions…
Elle le dévisagea, ressentit sa crispation, s'empara de sa main sans le quitter des yeux et ne la lâcha plus. Il se mura dans le silence durant le voyage.
« J'ai aussi apprécié les réunions. C'était comme avoir des amis. »
Luna Lovegood
« Je n'ai encore jamais rencontré le propriétaire d'une baguette de cèdre que je voudrais traverser, surtout s'il est fait du mal à ceux qu'ils aiment.
La sorcière ou le sorcier qui est bien assorti-e au cèdre, a le potentiel d'être un-e adversaire effrayant-e, ce qui est souvent un choc pour ceux qui l'ont défié-e sans réfléchir. »
Garrick Ollivander
Table des matières
Sortilège 1 : la lettre farceuse 5
Sortilège 2 : le sondEur imprévu 15
Sortilège 3 : le disCours théâtral 23
Sortilège 4 : les dorToirs astucieux 31
Sortilège 5 : la bibliothèque sans M 41
Sortilège 6 : les leçons doulOureuses 53
Sortilège 7 : les mystères cumulés 61
Sortilège 8 : les faRfelus lâchés 71
Sortilège 9 : les aveux dangereuX 77
Sortilège 10 : la salle blanche 87
Sortilège 11 : l'attaque de troP 93
Sortilège 12 : le chiffre quAtre 103
Sortilège 13 : le cOffre a.d 115
Sortilège 14 : les sPongues impitoyables 123
Sortilège 15 : le sondeUr cachottier 135
Sortilège 16 : la fabrique magique 147
Sortilège 17 : l'invitée surprise 161
Sortilège 18 : un Noël heureux 173
Sortilège 19 : la guerre éclair 185
Sortilège 20 : le bal des débutants 197
Sortilège 21 : un plan « Eugénieux » 209
Sortilège 22 : le taureau furieux 223
Sortilège 23 : aloysia-lonicera 237
Sortilège 24 : le degré vin(gT) 249
Sortilège 25 : (em)bûches 259
Sortilège 26 : poisson d'avril 273
Sortilège 27 : mise à l'épreuve 291
Sortilège 28 : diplômes et séparations 309
Sortilège 29 : épilogue 321
1Le Bayours ressemble à un ourson doté d'une queue. Il est brun avec une bande blanche sur le dessus, de la pointe du museau au bout de son appendice caudal. D'un naturel peureux, il émet des flatulences lorsqu'il est inquiété. Leur concentration dans une pièce exiguë les rend mortelles. Sur l'échelle de la dangerosité allant de X (insignifiant) à XXXXX (mortel), il est classé XXX.
2Le Jackalope, croisement de lièvre et d'antilope, est une créature fantastique américaine. Il est très rapide, discret et imite la voix humaine à merveille.
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