Elle avait son regard qui lançait des éclairs, exprimait cette fureur que sa gorge gardait silencieuse. Ses doigts serraient si fort son téléphone qu'elle en avait les phalanges blanchies. L'envie d'hurler ? Oui, bien présente, et pas pour annoncer la mort de quelqu'un… Quoique l'idée d'empaler Scott sur les lancettes de son portail – et dieu sait à quel point elles étaient pointues. Loup-garou ou non, il souffrirait le martyr. Et Lydia ne le plaindrait pas, bien au contraire.

- Voilà voilà…

C'était tout ce que Stiles avait trouvé à dire d'un air gêné pour clôturer son monologue durant lequel… Il n'avait dit que le strict minimum. Se confier, il n'aimait pas ça, d'autant plus qu'il n'avait pas la moindre envie de s'attarder sur cette histoire. Mais il fallait que sa meilleure amie sache, d'autant plus qu'il valait mieux pour lui qu'il lui dise de lui-même. Car lorsque Lydia Martin se mettait à enquêter de son côté, l'on était sûr de se faire gronder à l'arrivée. Autant dire que Stiles n'avait pas la moindre envie de rajouter un énième problème à sa vie actuelle. Si elle n'en avait pas beaucoup, « l'épisode Scott » prenait une place considérable dans sa tête. Pas sûr qu'il ait complètement réalisé l'ampleur des évènements, d'ailleurs. Il savait ce qui lui était arrivé mais ne se considérait pas pleinement comme une victime, du moins… Pas dans l'ensemble de l'histoire. Pourtant, il l'était. Retirer à Scott une part de ses responsabilités n'était rien de moins qu'une habitude qu'il avait depuis longtemps, pour ne pas dire toujours… Comme il le faisait avec tous ceux qui faisaient partie de son cercle intime. L'habitude de se considérer moins bien que les autres, l'habitude de minimiser ses ressentis ou de les tourner dans un autre sens pour justifier le comportement d'autrui.

Liam ne quitta pas des yeux son ami, lequel esquissait un sourire de façade… Si faible et si peu sincère qu'il ne pouvait convaincre personne – encore moins Lydia. Outre le fait qu'elle avait des yeux de lynx, la jeune femme connaissait parfaitement son meilleur ami. Autant dire qu'il était difficile pour lui de la tromper…

… Et que matin-là, il n'essayait même pas. Il ne portait aucun réel masque, ne jouait aucun vrai rôle. Il était juste lui, l'hyperactif un peu perdu qui savait ce qui lui était arrivé, sans toutefois comprendre ni pourquoi, ni comment. Il était le jeune homme gêné qui n'avait pas l'habitude de se confier mais qui y arrivait pourtant sans faire trop d'efforts tant il en avait besoin. La sensation était étrange, vraiment étrange, comme si la plupart des digues de son esprit s'étaient d'ores et déjà effondrées, laissant ses malheurs en emporter d'importantes parties. Il se sentait mis à nu, sans qu'il ait réellement désiré que cela soit le cas. Comme d'habitude.

- Stiles, finit par soupirer Lydia en desserrant les poings.

Elle s'approcha lentement de lui, jusqu'à se retrouver à sa hauteur. L'hyperactif préféra ne pas relever les yeux. Le sol lui paraissait magnifiquement… Normal. La meilleure chose qu'il lui paraissait utile de fixer. Pour lui, c'était toujours mieux que d'affronter Lydia, laquelle ne lui ferait pas de mal, mais… Enfin, c'était juste un peu difficile pour lui car d'ordinaire, les positions étaient inversées – il s'agissait d'une chose qui lui convenait fort bien. Là… Il ne savait ni quoi faire, ni quoi dire. Plus largement, il avait l'impression de flotter, de ne pas être complètement là. Et ça, c'était depuis la dernière fois qu'il avait vu Scott.

Stiles revint à la réalité lorsque son amie lui prit les mains. Si le contact le fit directement frissonner et presque sursauter, il ne se retira pas mais garda son regard rivé au sol.

- Stiles, je veux que tu m'écoutes attentivement.

Il hocha la tête. Liam, en retrait, était tranquille : pour être passé par là, il voyait fort bien ce à quoi pensait Lydia. Il y avait des choses qu'il avait dites à Stiles et d'autres non, histoire de ne pas l'accabler et de lui laisser un peu de temps pour digérer ce qui lui était arrivé. Maintenant, c'était au tour de la banshee. Elle saurait trouver les mots, comment lui expliquer les choses de façon simple et directe. Des choses devaient être faites pour que cette situation ne s'enlise pas et que Stiles puisse avancer.

- Premièrement, votre… Relation ne peut pas continuer. Te connaissant, tu l'as peut-être envisagé au départ, mais il faut que tu comprennes que ce n'est pas possible. Ce n'est pas sain. Il n'est pas sain.

Liam songea que c'était peu dire… Il s'agissait pour lui d'un pléonasme. Cependant, il comprenait la façon de faire de Lydia : elle comme lui voyait à quel point Stiles était mal. Confus. Dans un sens, véritablement perdu. Toujours partagé entre mille et unes pensées, tout autant de questionnements. Et l'envie de faire confiance, toujours. De se dire qu'il s'était peut-être trompé sur certaines choses, qu'il avait sa part de responsabilités là-dedans. Ça, c'était du Stiles tout craché… Et facile à comprendre lorsqu'on le connaissait réellement et qu'on ne s'arrêtait pas à l'image de l'hyperactif survitaminé toujours à fouiner ici et là.

- Premièrement, tu en parles à ton père, commença-t-elle, ensuite...

Ni une ni deux, Stiles releva la tête et son regard soudainement fort inquiet croisa celui, tout de colère contenue, de Lydia.

- Non, la coupa-t-il brusquement. C'est pas la peine.

- Au contraire, insista Lydia. Stiles, est-ce que tu te rends compte de ce qu'il t'a fait ?

- C'était pas si…

Stiles n'eut pas le temps de prononcer un mot de plus que Liam ressentit l'envie de le secouer – ce qu'il ne fit bien évidemment pas.

- Stiles, l'interrompit-elle comme il l'avait fait un instant plus tôt. Ce n'est pas parce qu'il est important pour toi que tu dois minimiser ce qu'il t'a fait. N'aie pas peur d'admettre ce qu'il t'a fait.

Elle répétait cette dernière formulation sciemment. Pour elle, les mots avaient un sens : la façon de les employer aussi. Le tout participait à mettre en œuvre une certaine perspective… Beaucoup trop souvent décriée ou peu envisagée. Combien de victimes considéraient avoir une part – plus ou moins grande – de responsabilité dans leurs agressions ? Combien se disaient carrément coupables alors qu'elles ne l'étaient pas ?

- Lydia… Gémit pitoyablement Stiles, que la discussion gênait.

Il y avait parfois des choses que l'on préférait ne pas voir ou admettre, parce que c'était plus facile. Et même si l'hyperactif avait commencé à comprendre avec Liam ce qu'il fallait réellement qu'il se dise… Il avait encore du mal : c'était trop récent. Puis il n'avait pas l'habitude et… Il aimait Scott. Il idéalisait celui qui était son meilleur ami et qui était devenu à la fois son alpha et son petit-ami. L'humain lui faisait pleinement confiance.

Et c'était peut-être ça qui faisait le plus mal. Se dire qu'il avait été doublement… Non, triplement trompé. Que Scott avait abusé de lui de bien des manières.

- Je sais que c'est difficile, continua la banshee sans lâcher ses mains, mais il faut te protéger. Ton père doit savoir.

- Il va le tuer, grimaça l'hyperactif. Ça va le foutre dans une colère noire, et…

- Stiles, le coupa-t-elle brutalement, il t'a violé, tu m'entends ? Il t'a violé. Alors oui, j'espère bien que ton père va être en colère. J'espère qu'il va vouloir hurler comme j'ai envie de le faire. Pas qu'il le tue, mais qu'il fasse marcher la justice. Scott doit payer pour ce qu'il t'a fait, Stiles !

La jeune femme à la chevelure de feu avait craché ces mots avec une froideur qui dévoilait l'ampleur de son ire, la même qu'elle retenait depuis le début des confessions de son ami. Son meilleur ami. Le premier à avoir lu en elle et à l'avoir appréciée pour ce qu'elle était et non uniquement pour son apparence. Celui qui l'avait épaulée à chaque fois, même quand elle l'envoyait balader. Stiles, c'était un joyau, l'ami que l'on n'appréciait que rarement à sa juste valeur alors qu'il était juste… Extraordinaire. A sa façon, certes : mais jamais, ô grand jamais Lydia voudrait d'un monde où il n'existait pas. Elle qui aimait beaucoup la théorie des univers parallèles n'en voyait pas un sans lui à ses côtés. Et avant qu'elle ne découvre que Scott puisse commettre de telles atrocités, elle considérait déjà qu'il ne prenait pas suffisamment soin de son petit-ami, pas même lorsqu'il n'était encore que son « ami », son « frère ». Elle n'avait jamais rien dit, attendant de voir si Stiles réussirait à s'imposer mais là… Il ne s'agissait pas d'un sujet sur lequel elle pouvait se taire. Le seul hic, c'est qu'elle ne pourrait pas confronter Scott directement. Au lycée, ou même en dehors, c'était trop risqué. Une banshee face à un alpha… Il était aisé de deviner qui avait le plus de chance de gagner entre les deux. Honnêtement, elle n'avait pas peur qu'il l'agresse de la même façon que Stiles : Scott n'oserait pas. En revanche, il avait des griffes et celles-ci pouvaient facilement venir à bout d'elle. Car si Lydia avait la chance de posséder un cri exceptionnel… Son corps restait humain. Puis elle était tout simplement capable de réfléchir avant d'agir même si la haine qu'elle vouait désormais à Scott grandissait de minutes en minutes.

Et Stiles, elle le voyait comme il était, sans filtre. Fébrile et bien moins sûr de lui que d'ordinaire. La façon dont Scott l'avait si rapidement transformé était terrifiante… Monstrueuse.

Ebranlé par ses paroles, ses mots si crus et pourtant si vrais, Stiles chancela malgré lui.