Il n'a nul besoin de l'institution, nul besoin de subalternes. Si on lui coupe un membre, il repousse en double. Si on le déracine, il apprend à grandir ailleurs, même dans la terre la plus aride. Chaque coup le renforce – le numéro 2 est invincible.
« De mes parents, je n'ai qu'un seul souvenir.
Je suis avachi dans un canapé au milieu d'un brouhaha dense. Mes paupières tombent de sommeil. Tout ce que je voudrais, c'est pouvoir glisser enfin dans un rêve et dormir de tout mon saoul. Je n'aurais qu'à me laisser aller et le sommeil me goberait tout cru. Seulement je ne suis pas chez moi, et j'ai peur, en m'endormant, de ne pas retrouver mes parents au réveil. C'est comme si le sommeil devait me rendre aussi invisible pour eux qu'ils le deviendraient pour moi. Alors je me force à garder les yeux ouverts, en espérant qu'ils viennent bientôt me chercher.
C'est une fête. En vérité, c'est une grande réception mondaine. Il y a un lustre au plafond, et même des colonnes en marbre. Tous les adultes sont debout, ils parlent, et l'ensemble de leurs voix qui ricochent sur les murs créé ce mur de son qui me vrille les oreilles et m'épuise au point de me faire monter les larmes aux yeux. D'autres enfants somnolent à côté de moi. Ma joue caresse une matière très douce, peut-être une couverture en velours.
Soudain, comme par miracle, la silhouette de ma mère fend la foule en deux, suivie par celle de mon père. Le sommeil me quitte momentanément, mon cœur palpite de joie et je tends les bras vers eux. Ma mère me porte et me pose sur sa hanche. Mon père me caresse les cheveux. Et c'est tout. Le souvenir s'arrête ici. Je devais avoir trois ans.
Je ne vois pas leurs visages dans le souvenir, ni la forme de leurs corps. Cela a été superposé, édité à partir des photos que j'ai vu d'eux a posteriori.
On m'a expliqué que mes parents connaissaient Roger, Watari et l'organisation de la Wammy's House, mais j'ignore la nature exacte des relations qui les liaient. Le nom de mes parents, River, était très prestigieux en Angleterre, associé à l'opulence, au faste, à la prospérité. On m'a dit que mes parents appartenaient à une société secrète. On dit que c'est pour cela qu'ils ont été assassinés. Du jour où j'ai eu conscience de ce que cela signifiait, j'ai pris la décision d'enquêter sur eux, dès lors que je serai en âge de le faire.
Il se trouve que Roger avait été désigné comme mon tuteur légal en cas de décès. J'ignore dans quelle mesure mes parents étaient conscients de la menace qui pesait sur eux. En tout cas, leur désir quant au destin qui serait le mien si leur disparition devait advenir, était on ne peut plus clair. Rien à voir avec tous les heureux ou les malheureux élus qui ont atterri ici presque par hasard.
Dans mon cas, rien, dans ma vie, n'a jamais été laissé au hasard. »
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A compter de cette interaction à cinquante pieds de hauteur, Near commença à laisser partir à la dérive l'idée de gagner la confiance de Mello de son propre gré. Il n'y avait pas de logique ni ressorts intellectuels derrière cette haine qu'il entretenait. En dépit de la beauté du moment qu'ils avaient partagé, Mello était simplement trop loin pour pouvoir être rattrapé. Il évoluait dans un monde de chimères que Near ne pouvait pas concevoir, peu importe à quel point il essayait.
Comme s'il était conscient de ce retrait, ce fut Mello qui provoqua leur rencontre suivante, seulement une semaine plus tard.
Ils sortaient d'un module de traduction. Les pensionnaires de la Wammy's house n'étudiaient pas moins de trois langues vivantes dans leur cursus – à un niveau littéraire – et une langue morte – le grec, avec force devoirs de versions et études de textes. Near avait rendu une traduction, qu'il pensait presque impeccable, d'un texte en français de Marcel Proust, et prenait son temps pour ranger ses affaires. Il détestait être mêlé à la ruée. Il devait être dix-huit heures et l'air était tiède et doux. Un temps à ne rien tant souhaiter que flâner dans la ville médiévale – pour tout autre que Near, bien sûr, qui n'appréciait jamais tant de rester à l'intérieur que quand personne ne s'y trouvait. Ils y étaient autorisés le dimanche et certains soirs – avec un couvre-feu à vingt heures.
Mello était adossé à la tuyauterie, au détour d'un couloir, une main dans la poche et l'autre tenant un lexique français-anglais qu'il parcourait des yeux à toute vitesse. Near lui passa devant sans même lui jeter un regard, ne présumant pas un instant que le blond fut là pour lui mais, alors, sa main jaillit et agrippa sa manche d'un geste vif et impérieux. Near s'arrêta sans laisser son saisissement paraître.
- Je veux sortir marcher. Tu viendras avec moi ?
C'était à peine une question, plutôt un ordre.
- J'allais remonter. répondit Near d'une voix plate. Mais je veux bien marcher avec toi.
Mello hocha la tête. Il paraissait ... soulagé ? Il semblait exagéré, et même présomptueux de le penser. Mais avait-il compris ce qu'il ne pouvait pas dire ? « Je veux bien marcher si c'est avec toi. ».
D'un commun accord, et sans avoir besoin de se le dire, ils laissèrent les autres pensionnaires leur passer devant et ne descendirent que lorsqu'ils furent assurés que personne ne pouvait les voir ensemble. Arrivés à la sortie, ils s'inscrivirent auprès du concierge, Alan, qui se chargeait des autorisations, et s'engagèrent à rentrer avant huit heures. Quand ils dépassèrent le portail – cela arrivait si rarement à Near que c'était presque un évènement historique – ils prirent le côté de la rue qui descendaient vers le bas de la ville, à l'opposé du chemin plus pratiqué par le reste de l'orphelinat.
Near ne se sentait pas bien à l'aise au milieu de visages inconnus, dans une ville avec laquelle il n'avait pas d'affinités – chez lui, c'était la Wammy's House et, plus exactement, sa chambre – mais, en compagnie de Mello, ce sentiment désagréable d'étrangeté se transformait en une vibration excitante.
Le soleil déclinait lentement entre les maisons à colombages, et une bicyclette passa à côté d'eux. Mello marchait à grandes enjambées, en regardant droit devant lui. Un long pendentif en forme de croix tressautait sur sa poitrine. Il ne prenait pas soin de s'adapter à l'allure de Near, qui peinait à le suivre, ni de le suivre des yeux, comme si un regard accidentel ou une maladresse entre eux aurait eu le pouvoir de tout détruire. Tout détruire ? Détruire quoi ? Near s'étonnait lui-même du choix de ce verbe. Il n'y avait rien entre eux. Rien de construit. Juste ce sentiment qui flottait dans l'air depuis leur dernière entrevue, et qui semblait lentement se reconstituer à mesure que le silence s'épaississait entre eux. La phrase qui s'était imposée à lui sept jours plus tôt imprégna à nouveau son esprit : le jour et la nuit... se rencontrent au crépuscule.
Alors Mello parla, sans s'arrêter, sans ralentir, d'une voix grave et un peu éraillée :
- Je suis parti très tôt, ce matin, il y a six ans. J'avais emporté un livre, une lampe torche, du pain, des pommes, des biscuits secs, du café, et du chocolat, volés au réfectoire. J'avais aussi chipé une petite cafetière italienne, celle de la salle des professeurs, et un briquet, pour faire comme les trappeurs. J'avais aussi piqué le canif de Mira.
J'ai pris la directement de la forêt en songeant qu'ils ne penseraient pas à venir me chercher ici en premier. Le début du voyage était très agréable. Grisant. L'odeur des sous-bois, alors que le soleil n'était pas encore levé. Je m'éclairais avec la torche. J'avais l'impression que le monde m'appartenait. Puis les premiers oiseaux ont commencé à chanter, et un coq dans le lointain. Je me suis senti libre et sans poids et c'était comme si rien de tout ça n'avait jamais existé. La Wammy's, la terreur d'échouer. Comme ça m'a paru ridicule tout à coup. Comme un mauvais rêve... qui avait ton visage.
Near se taisait. Il ne pensait plus à rien. Il suivait seulement Mello.
- Je n'avais aucun projet précis. Où aller ? Aucune idée. Revenir ? Pas question. Ne pas revenir ? Je n'y songeais même pas. Je voulais juste... disparaître complètement. Et devenir autre chose.
Mello se mordilla une mèche de cheveux, le regard levé vers le ciel. Ils étaient parvenus à un embranchement et ils prirent la voie de gauche, qui descendaient encore plus bas.
- Après... J'ai atteint une ferme. Une fille sortait les poules. Je lui ai demandé un peu de lait, pour mon café. J'avais une idée en tête : boire du café, comme un adulte, et commencer mon existence d'adulte. Après, je ne me souviens plus. De son nom, de ce qu'elle m'a donné, le trou commence ici.
Après les jours sont compactes dans mon esprit, il n'y a plus de séparation. Je dormais à la belle étoile, ou dans des granges, quand j'en trouvais, une fois dans un moulin désaffecté. Un autre type, un clodo, y traînait. Il m'a flanqué une sacrée frousse. J'ai cru qu'il allait me tuer.
Souvent, on me donnait des choses, mais je n'osais pas trop aller frapper aux portes par peur que la Wammy's puisse remonter ma trace. Vers la fin j'avais faim, mes vêtements étaient tout le temps humides – je n'avais pas pris assez de rechange – et je dormais très mal. Un matin, je me suis aperçu que des écureuils avaient fini mes biscuits. J'ai décidé de rentrer.
Sans qu'il sache bien comment, ils étaient parvenus au bord de l'Itchen qu'ils longeaient par St John Street. Le décor était pittoresque, calme. Ils étaient comme seuls au monde.
- Je n'ai aucun souvenir du retour. Aucun souvenir de comment j'ai retrouvé mon chemin, de si on m'a escorté. Je ne sais pas combien de temps j'ai mis à rentrer. Plus d'image, plus de son. Le dernier souvenir que j'ai de cette escapade, c'est moi dans le bureau de Roger. Je vois ses lèvres bouger, je ne sais plus ce qu'il me dit. Je sais qu'il ne m'engueule pas. Il a l'air terriblement triste, et moi, je ne sais pas. Mais est-ce que j'ai réussi, à devenir autre chose ? Non. Je suis toujours le même. Je suis juste... encore plus loin de me comprendre moi-même.
Mello ralentit enfin, comme à bout de force, et Near réalisa qu'il était aussi à bout de souffle. Puis il posa finalement son regard sur lui, un regard qui le bouleversa, qui l'implorait de l'entendre.
- J'ai senti qu'il n'y avait pas d'issue pour moi. Ni dehors, ni dans la Wammy's House. La seule issue, elle était à l'intérieure de moi. J'avais déjà tout donné pour être le meilleur. Qu'est-ce qu'il me restait ? Mon entêtement. Il n'y avait qu'une solution : te battre, ou mourir.
Near ne dit toujours rien. Tout à coup, le regarder est insoutenable. Il regarde le cours de l'eau, qui s'étire et ondoie avec souplesse jusqu'à un point indéfini.
- A quoi tu penses ? Je sais que tu penses à quelque chose. Dis-le moi, Near !
L'inquiétude dans sa voix était palpable, le déchirement intérieur de ses propres contradictions.
- Peut-être qu'il n'y a pas qu'une solution. répondit Near à mi-voix. Peut-être que tout ça n'est pas une tragédie.
Mello s'étrangla.
- Comment ça « pas une tragédie » ? Bien sûr que c'est une tragédie ! Ma vie est une putain de farce ! A cause de toi !
Near ressentit l'impact avant même qu'il n'arrive. Les deux mains qui s'abattent sur ses épaules pour le forcer à le regarder. Son regard était incandescent mais, cette fois, il ne l'effraya pas comme la dernière fois. Il n'y perçut pas la même folie. Juste une très grande détresse. Il sentit, par instinct, aussi nettement qu'il sentait la chaleur de ses mains à travers l'étoffe, qu'il ne lui ferait pas de mal. Pas encore, du moins.
- Ce n'est pas vrai. Et tu le sais.
L'autorité de sa propre voix le surprit.
- C'est moi, Mello. C'est mon succès qui n'a pas de sens sans toi. Pas l'inverse. Toi tu... Non, toi tu n'as besoin de personne.
Mello était suspendu à ses lèvres, incrédule. Near pouvait voir qu'il ne comprenait rien mais, à cet instant, et pour la première fois, il l'écoutait vraiment.
- Tu pourrais être n'importe où. Tu pourrais faire n'importe quoi. Et tu serais toujours le meilleur. Tu surpasserais tout le monde – non, tu éclipserais tout le monde. N'importe où, ailleurs qu'ici, le reste du monde n'aurait qu'à s'incliner devant toi. Ton rayonnement est plus puissant que n'importe lequel. Mais dans n'importe quelle autre école – écoute-moi bien, Mello – n'importe laquelle, tu serais toujours numéro 2 – non Mello, écoute-moi bien d'abord. Tu serais toujours numéro 2, parce que le numéro 1 n'a rien autre que ça. Ce petit chiffre. Ce 1 qui se tient debout, solitaire. Son seul mérite – c'est d'être le premier. Il n'est pas fait de ta chair, il n'est pas fait de ton sang. Le premier n'est pas fait de chaleur, il est fait de pages de livres, il est fait de chiffres, de diagrammes, de symboles. Il n'est pas fait pour aimer, ni sentir le rayonnement de l'astre. Il est fait pour la nuit, et la solitude de l'étude. Il est obstiné, mais son cœur ne bat pas. Quand la journée est finie, il ne court pas au grand air. Il reste assis, il continue.
« Le numéro 1 ne brille pas de lui-même. Il n'est pas un astre, c'est un réflecteur. Il n'existe que dans un système. Retire-le de sa matrice – tu verras à quelle vitesse il s'éteint, avec quelle promptitude il devient inefficace. En revanche, prend cette pierre brute, ce numéro 2 dont le sang est si rouge. Une fois tiré de cet encodage qui le restreint, il explose ses propres limites, et son pouvoir se nourrit lui-même, il continue à grandir, car son talent n'est pas construit – il est organique. Il pousse comme des racines, dépasse le périmètre de l'espace où il a été planté. Il redéfinit cet espace, il se redéfinit lui-même, puis il redéfinit le monde.
« Il n'a nul besoin de l'institution, nul besoin de subalternes. Si on lui coupe un membre, il repousse en double. Si on le déracine, il apprend à grandir ailleurs, même dans la terre la plus aride. Chaque coup le renforce – le numéro 2 est invincible.
Le numéro 2 n'est deuxième que pour cette raison, Mello : la totalité de l'énergie que déploie le numéro 1 vise à l'intégrer au système tandis que le numéro 2 a fait vœu dans son être d'en garder une fraction pour connaître le monde, connaître la vie, et connaître la liberté. Car le numéro 2 sait qu'un jour c'est en-dehors du système, qui aujourd'hui l'évalue, qu'il devra exister. Il n'y a rien, Mello, que tu puisses faire pour lutter contre ça. Tu es né libre. Et quoi qu'il arrive, tu le resteras. »
Les yeux de Mello ne cessent de s'écarquiller à mesure que Near parle. Quand il ferme la bouche, Mello ne réagit pas. Near n'a pas peur, et il n'a pas honte non plus. Ce qu'il vient de dire, c'était la seule chose qui valait vraiment la peine d'être dite à Mello.
Mais comme Mello reste figé, Near fait quelque chose d'absurde, quelque chose de complètement fou et de déraisonnable : il tend une main timide vers son visage et la pose sur sa joue, légère et innocente comme une caresse d'enfant. Il va sans doute se prendre la volée du siècle mais, à ce moment, il s'en moque. Jamais de sa vie il n'a tant désiré faire quelque chose.
Mais c'est là que le plus fou se produit : Mello ne le frappe pas, et ne le repousse pas non plus. Le temps s'est arrêté, et Near a toujours la main posée sur lui. Son pouce vient caresser l'arrête coupant de sa pommette. Puis, lentement, il la retire.
Et le temps reprend son cours.
- Near...
La voix de Mello était étouffée, mais ses yeux avaient retrouvé un éclat familier.
- Ne m'enterre pas trop vite.
Un coin de ses lèvres se souleva, révélant ses dents blanches.
- Je n'ai pas abandonné l'espoir de te battre.
Near sourit en retour. Un sourire d'entente. La compétition, c'est la pudeur de Mello.
Il se moquait d'utiliser à nouveau leur vieux langage crypté. Lui aussi avait obtenu ce qu'il voulait de cette soirée : trois secondes d'intimité.
