"Tu seras aimé le jour où tu pourras montrer ta faiblesse, sans que l'autre s'en serve pour affirmer sa force."
Cesare Pavese
La salle commune des Gryffondor s'était rapidement transformée en un centre de gestion de crise. Terrifiée par les répercussions que pouvaient avoir leurs implications dans la bataille, la majorité des blessés avait choisi de s'y replier. Des élèves gisaient dans tous les coins, envahissant canapés, fauteuils, chaises et tapis, tandis que leurs camarades tentaient tant bien que mal de leur venir en aide. Un jeune garçon crachait des bulles de savon dès qu'il ouvrait la bouche, tandis qu'une fille, entièrement recouverte d'urticaire, se frottait hystériquement contre le rebord en pierre de la cheminée pour se soulager. Près d'elle, un autre élève, étendu sur le sol, le bras entaillé jusqu'à l'épaule, tentait comme il pouvait de soigner lui-même sa blessure.
Les médicomages improvisés peinaient à gérer la situation. Certains n'étaient même pas de leur maison. Deux Serdaigle et un Poufsouffle, qui avaient dû être pris, eux aussi, dans le mouvement de foule, s'agitaient en effet parmi les blessés, apportant leur aide comme ils le pouvaient.
Au milieu du chaos, Sirius réussit à se frayer un chemin vers le dernier bout de canapé encore disponible. Encore une fois, Remus ne put s'empêcher de penser que tout ceci était en partie sa faute. Ses mâchoires se crispèrent à cette idée, sa langue pressant contre son palais, cherchant à apaiser l'angoisse en fouillant chaque recoin de sa bouche jusqu'à ce qu'une sensation étrange ne l'arrête. Quelque chose semblait coincé entre ses dents du fond. À sa grande surprise, il en retira un fil de laine noir. Pareille à celle qui composait sa cape. Pareille à celle qui composait celle de Sirius, dont le trou à l'épaule frottait contre sa nuque, sa chemise toujours humide en dessous…
Avait-il… ?
La peur l'envahit, si vorace qu'elle avala le moindre de ses mouvements, maintenant son cou tendu et ses doigts crispés sur le fil. La honte aussi le consommait en silence, spiralant toujours plus profondément dans sa poitrine, emportée par son propre poids.
Il l'avait fait. Il avait osé.
Il avait attaqué Sirius.
Et il n'en gardait aucun souvenir.
Remus se laissa déposer sur le canapé, le corps rigide. Tous ses sens étaient désormais à l'affût, guettant avec angoisse sa prochaine folie. Qu'avait-il fait ? Quand recommencerait-il ? Il laissa les questions couler le long de ses tempes, suant tout à coup, le regard toujours rivé sur le fil. La détresse qui l'occupait retentissait jusque dans ses os, s'y dissolvant en un écœurement horrible.
"Remus", demanda Sirius en se penchant vers lui. "Qu'est-ce que tu…"
La grande main de Sirius enveloppa la sienne et il contempla à son tour le bout de laine. Malgré l'agitation autour d'eux, Remus crut entendre bondir son cœur dans sa poitrine. Il était hors d'état de se défendre autrement que par l'immobilité et le mutisme. Il ne voyait pas Sirius, mais il sentait son souffle sur son front. Ce qu'il redoutait le plus était de l'entendre parler de nouveau. Un mot de lui, dans cette situation où Remus se sentait si fragile, le briserait sûrement comme du verre.
"Remus," résonna tout à coup la voix de Sirius et il crut mourir. "Je te le promets, je te jure même, rien de tout ça n'est ta faute. C'est Bellatrix qui a tout déclenché. Elle l'a cherché. Je te raconterai tout en chemin vers l'infirmerie. Il vaut mieux ne pas discuter de ça ici. On va juste attendre un peu, que les choses se calment, et ensuite, on partira, d'accord ?", proposa-t-il, cherchant manifestement à retarder la conversation.
Les bras de Remus restaient tendus au-dessus de ses genoux, refusant de toucher son propre corps qu'il haïssait en cet instant précis, ne pardonnant pas ce qu'il avait fait subir à son meilleur ami. Blême, il tenta de formuler une réponse, mais ne réussit qu'à balbutier des phrases incompréhensibles, jetant de longs silences entre chacune d'entre elles.
"Je suis désolé, mais je ne comprends rien à ce que tu dis…" dit Sirius. "Mais, ne t'en fais pas pour Bellatrix. Elle a eu ce qu'elle méritait."
Refusant toujours de croiser son regard, Remus secoua lentement la tête. "C'est moi qui t'ai fait ça…" réussit-il enfin à articuler tandis qu'il pointait de son menton tremblant l'épaule de Sirius.
Ce dernier tressaillit à sa déclaration. Il cacha par réflexe le trou dans sa cape, confirmant sans le vouloir ses dires, et la honte se fit si écrasante que Remus sentit l'air siffler son chemin hors de ses poumons. Le début d'un long sanglot qui lui prit tout son souffle. Ses yeux brillaient tant sous les larmes qu'ils faisaient l'effet de deux billes de verre.
"Non, non, non ! Ne pleure pas !" s'empressa de crier Sirius alors qu'il se jetait sur lui. Il le serra contre son torse, lui faisant mal dans sa hâte, ses longs cheveux bouclés collant ses joues humides. "Je te l'ai déjà dit, ce n'était pas ta faute ! Je ne t'en veux pas ! D'ailleurs, je n'ai rien senti ! T'as juste abîmé ma cape ! J'aurais même pu ne pas m'en rendre compte !" ajouta-t-il d'un ton qui se voulait détaché, faussement positif, et les pleurs de Remus redoublèrent de force.
Il avait fait du mal à Sirius.
La porte d'entrée de la Salle Commune des Gryffondor grinça brusquement sur ses gonds pour s'écraser contre le mur, découvrant la silhouette replète de Peter. La tête couverte de suie — probablement à cause des explosions provoquées par les feux d'artifices — et une expression de panique sur le visage, il hurla d'une voix stridente : "MCGONAGALL ARRIVE ! PLANQUEZ LES BLESSÉS !"
Son cri résonna dans la salle, provoquant un regain de panique parmi les Gryffondor déjà survoltés. Tous bondirent sur leurs pieds dans un même mouvement, faisant trembler le sol. Ceux qui connaissaient déjà le sortilège de Lévitation s'empressèrent d'ensorceler les blessés les plus graves pour les transporter vers les dortoirs, laissant les autres accompagner ceux encore capables de marcher.
Sirius se redressa lui aussi. Profitant du tumulte pour changer de sujet, il attrapa les épaules de Remus et le tira vers lui, le forçant à se lever. "Viens, on va se planquer dans le dortoir ! On sortira après !"
"Sirius, je...", commença Remus. Tout son corps tremblait, son visage ruisselant de larmes, ses mains froides gluantes de sueur. Il lui semblait que son sang poussait vers sa tête pour l'étourdir, bouillonnant encore sous le choc de la révélation. Il avait attaqué Sirius. Peut-être même qu'il avait fait pire encore. Que se passerait-il s'il était parvenu à mordre quelqu'un jusqu'au sang ? Qu'adviendrait-il de cette personne ? Il ne souhaitait son sort à personne, pas même Bellatrix.
Il se rappelait du bleu qu'elle avait sur sa cuisse. C'était aussi son œuvre. Avait-il réussi à la mordre autre part ? Il ne se souvenait de rien et il trouvait cela plus terrifiant encore que l'acte en lui-même.
Un danger. Il devenait un danger. Pour lui-même comme pour les autres.
"MCGONAGALL EST DANS LES ESCALIERS !", hurla soudainement une Gryffondor. "DÉPÊCHEZ-VOUS !"
"Remus," dit Sirius en prenant la tête de Remus entre ses mains, ses larges pouces essuyant sa peau.
Remus vacilla sous son geste. Le côté tactile de Sirius n'avait jamais facilité leurs échanges. Pourquoi fallait-il que le moindre contact entre eux déclenche une telle réaction chez lui ? Chaque effleurement lui mordait la chair, faisait monter une horreur inexorable aux coins de ses lèvres.
"Remus," reprit Sirius. "Écoute-moi. Je sais que tout ça te perturbe beaucoup, c'est normal, mais faut qu'on se barre là. On doit aller se planquer dans les dortoirs, d'accord ? Après, on discutera de tout ça en long, en large et en travers, pendant des heures même, si tu veux. Mais pour l'instant, on doit se cacher. Tu comprends ?"
"Putain, vous êtes là !", gueula tout à coup James, qui peinait à tirer avec d'autres camarades, Edward Borton, un septième année deux fois plus grand que lui, du canapé sur lequel il s'était écroulé. Le pauvre garçon avait été partiellement transformé en chèvre, ses petits sabots ne parvenant plus à supporter son poids tandis que deux grandes cornes lui avaient poussé sur le front. "Je vous ai cherché partout ! Aidez-nous à le cacher sous les couvertures, on n'arrivera jamais à le faire monter !"
Sirius poussa un juron. Après avoir brièvement analysé la situation, il reporta son attention sur Remus qui continuait de sangloter entre ses doigts. "Tu vas me suivre, okay ? On va aider James et puis on va monter dans le dortoir. Tu peux le faire pour moi ?"
Remus déglutit avant de doucement hocher la tête. Encore une fois, Sirius se montrait d'une gentillesse, d'une douceur que Remus ne méritait pas. Dont il était indigne. Il avait trop honte de lui-même ; il se haïssait trop. Pour le manque de contrôle qu'il avait sur son corps et son esprit. Pour la bataille qu'il avait provoquée dans la grande salle. Pour le bleu sur la cuisse de Bellatrix. Pour le trou dans la cape de Sirius.
Pour l'amour qu'il ressentait pour lui, si fort en cet instant précis, et qui, en même temps de trahir les lois naturelles, salissait aussi des années d'amitié.
"D-D'accord…" hoqueta-t-il.
Sirius ne chercha pas à approfondir l'échange. Il lâcha Remus pour aider les autres à enrouler le grand Borton dans des couvertures, puis à arracher dans la panique l'abat-jour de la lampe qui se trouvait à côté. "Vas-y, on va essayer de le camoufler !"
Tandis qu'il tentait de dissimuler la grosse tête cornue dépassant des plaids, la porte de la salle commune s'ouvrit une nouvelle fois, découvrant cette fois-ci la silhouette mince de McGonagall.
Un même frisson parcourut la pièce et l'effervescence qui y régnait quelques instants plus tôt s'éteignit brusquement. Un silence de mort s'abattît, chaque élève se figeant dans sa position. Remus se pétrifia lui aussi, luttant contre les sanglots qui menaçaient de jaillir de sa poitrine. Le visage écarlate, le corps statufié, son regard, était, comme celui de ses camarades, posé sur leur directrice de Maison. Il avait l'impression de jouer à un gigantesque " un, deux, trois, soleil ", excepté que les perdants ne se contenteraient pas de retourner au point de départ. Que subiraient-ils à la place ? Il redoutait de le savoir…
McGonagall ne dit rien. Scrutant la salle du regard, elle observa les élèves pris dans cette soudaine paralysie collective. Tous tentaient, malheureusement en vain, de paraître aussi innocents que possible, retenant leur souffle dans l'attente du verdict.
Finalement, son attention se porta sur Sirius qui, tenant toujours l'abat-jour dans les mains, s'apprêtait à couronner Borton. Ce dernier, à la vue de son professeur, poussa un bêlement bref, qui retentit dans toute la salle comme un glas funeste.
"Monsieur Black", dit-elle enfin, d'un ton las. "Nous savons tous que Monsieur Borton n'est pas une lumière. Lui mettre un abat-jour en couvre-chef n'y changera rien, malheureusement. Veuillez le remettre à sa place, je vous prie."
"Quant aux autres", reprit-elle en s'adressant au reste de la salle. "Veuillez amener les blessés à l'infirmerie. Ne pensez pas que vous êtes sortis d'affaire pour autant. Nous aborderons tout ceci demain dans la Grande Salle, au petit-déjeuner."
"Oh putain", murmura Edward Borton entre ses dents. "On va se faire éclater…"
"Langage, Monsieur Borton", répliqua machinalement McGonagall, qui, décidément, avait l'ouïe fine. "Allez, dépêchez-vous. Laissez-moi les blessés les plus graves, je les accompagnerai moi-même. Oh, et une dernière chose", ajouta-t-elle en retroussant ses manches, prête à dégainer sa baguette pour venir en aide à ses élèves. "Mademoiselle Lestrange a-t-elle bien proféré des insultes à caractère anti-moldu envers Mademoiselle Evans ?"
Une vingtaine de "oui" penauds lui répondirent et la femme hocha la tête. "Bien, je vous remercie pour cette réponse. Au travail, maintenant."
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Une heure entière s'était écoulée avant que le dernier blessé ne soit déposé dans l'infirmerie. La pièce débordait de lits improvisés, McGonagall ayant transfiguré chaque objet à portée de main en couchettes. Les cas les plus graves, eux, avaient été transférés sans délai à Sainte-Mangouste. Deux Poufsouffle, un Serpentard et un Gryffondor, murmurait-on, étaient dans un état critique. Mais la direction de l'école refusait de donner plus de détails à leur sujet.
Serpentard et Gryffondor avaient été méticuleusement répartis aux deux extrémités de la salle, quelques Serdaigle et Poufsouffle servant de tampon entre les deux factions rivales. Craignant une nouvelle flambée de violence, l'école avait fait appel aux elfes de maison pour assurer la sécurité de l'infirmerie et seconder Madame Pomfresh dans ses tâches. Visiblement, les petites créatures prenaient leur mission très à cœur. Armées d'énormes cuillères en bois et coiffées de casseroles en guise de casques, elles patrouillaient sans relâche entre les lits telle une milice miniature, s'assurant que les élèves les plus belliqueux ne profiteraient pas d'un moment d'inattention pour se jeter les uns sur les autres.
Complètement dépassée par la situation, Madame Pomfresh s'agitait dans tous les sens. Elle passa au moins trois fois devant les Maraudeurs avant qu'ils ne réussissent à l'interpeller.
Les joues rougies par sa course infernale, elle se tourna vers eux, les poings sur les hanches : "Oui ? Que se passe-t-il ? J'ai déjà préparé le lit de Monsieur Lupin, il est prêt de l'entrée. Vous ne pouvez pas le rater, c'est le dernier disponible !"
"Ce n'est pas de ça dont nous voudrions vous parler…", dit Sirius d'un ton hésitant.
L'estomac de Remus se contracta douloureusement tandis que les mots quittaient ses lèvres. Il connaissait bien sûr le sujet qui allait être abordé : sa crise de folie dans la Grande Salle. C'était logique qu'ils en discutent. Vital, même. Pourtant, la simple idée d'avoir cette conversation lui donnait la nausée. Il ne voulait pas que cela se passe maintenant. Pas de cette manière.
Il lui fallait du temps, juste un peu de temps pour décompresser. Rassembler son courage et aborder lui-même le sujet avec l'infirmière.
"J'aurais aimé savoir s'il était possible pour moi de prendre l'air avant de revenir à l'infirmerie", déclara-t-il tout à coup, coupant l'herbe sous le pied de ses amis. "Je ne me sens pas très bien avec toute cette agitation. J'aimerais attendre que la situation s'apaise un peu…"
La déclaration fit hausser un sourcil à Madame Pomfresh. Marmonnant quelque chose d'inaudible, elle scruta Remus de la tête aux pieds, évaluant son état. "Vous me semblez mieux vous porter que d'habitude", finit-elle par dire tout en continuant de le détailler. "Déjà, vous tenez debout…"
Remus se retint de lui dire que c'était grâce à la douzaine de bonbons anti-fatigue dont il s'était empiffré et qui faisait, d'ailleurs, toujours battre son cœur dans sa poitrine à un rythme effréné. À moins que ce ne soit l'expression contrariée de Sirius qui lui fît cet effet.
"Justement, j'aimerais en profiter un peu. Juste une dizaine de minutes, le temps de m'aérer…" proposa-t-il.
Madame Pomfresh hésita encore un peu, puis, l'air renfrogné, elle se tourna vers le reste de la bande. "Vous. Emmenez-le dans un endroit protégé du vent et veillez sur lui. Si son état se détériore à son retour, vous allez m'entendre, je vous le garantis !"
"On vous promet qu'on vous le ramènera entier," répondit simplement James, les mains dans les poches.
Pour toute réponse, l'infirmière émit un grognement avant de leur désigner la sortie, et le petit groupe s'y dirigea sans se faire prier.
"Tu as besoin qu'on t'aide à marcher ?", demanda Sirius à Remus tout en cheminant à ses côtés.
Sans attendre sa réponse, il passa son bras autour de ses hanches pour le maintenir contre lui et Remus ne sut pas s'il avait rougi ou pâli à ce geste. Il aurait aimé croiser le regard de Sirius, faire passer dans le sien ce sentiment qui le possédait et dont il ne sentait que la violence. Il aurait aimé plus encore pouvoir penser à l'amour naïvement, puérilement, sans crainte ni dégoût. Comme James avec Lily. Comme Peter lorsqu'il cherchait à plaire aux filles de leur Maison. Mais il lui était impossible de se projeter dans ses désirs sans ressentir une honte incontrôlable.
Il ne lutta pas cependant, haussant les épaules, imperceptiblement, pour lui seul. Il se laissa aller à cette passivité instinctive qui le prenait à chaque fois que Sirius le touchait, trottant à ses côtés, réglant son pas sur le sien avec la résignation d'un chien suivant son maître.
Par bonheur, Sirius ne lui posa aucune question sur son soudain silence. Remus aurait bien été incapable de lui révéler son secret et cette répugnance qu'il éprouvait pour lui-même, si ça n'avait été par quelques balbutiements ridicules où le mot "anormal" serait revenu sans cesse.
Une lame de froid lui tomba sur la nuque, interrompant ses pensées. Ils avaient atteint les remparts du château, surplombant le parc plongé dans la nuit. La lune gibbeuse rôdait derrière les nuages. À son arrivée, elle se glissa au travers pour le fixer de son mauvais œil. Remus se figea à sa vue, un puissant vertige s'emparant de lui. Il la haïssait. Il exécrait sa lumière pâle qui lui fanait la vue, sa rondeur presque parfaite qui rendait son sang douloureux. Sa présence lui fit mal tout à coup et il baissa les paupières, semblant presque dormir debout.
"Ces fils de putes vont nous le payer !", cracha soudainement James tandis qu'il s'appuya contre l'un des remparts. "Ils peuvent pas venir nous agresser et s'en sortir comme ça ! Surtout avec ce que Bellatrix a dit à Lily !"
Remus l'imita, se mettant dos à l'astre, le nez pointé vers ses chaussures. "C'est de ma faute", finit-il par dire. "Je n'aurais pas dû me battre avec Ferguson. C'est moi qui les ai attirés."
"C'est ta faute de rien du tout !", se dépêcha de répondre Sirius. Son long bras profita que Remus se soit adossé à ses côtés pour le serrer de nouveau contre lui. "Déjà, Ferguson est un con et il l'avait bien cherché ! Ensuite, la situation avec lui était déjà réglée quand ils se sont pointés ! Ils sont juste venus foutre la merde ! Je commence à penser que c'est pas plus mal qu'on ait conclu cet accord avec Peeves ! Va falloir qu'on frappe fort ! Ils doivent pas s'en relever !"
Remus fut lent à réagir, trop perturbé par cette nouvelle embrassade qui faisait s'étrangler son coeur dans sa poitrine. Il ressentit de nouveau ce dégoût sournois pour lui-même qu'il se garda d'exprimer par crainte que les autres ne se doutent de quelque chose.
"Peeves ?", demanda-t-il en tremblant. "Qu'est-ce qu'il s'est passé avec Peeves ? De quoi vous parlez ?"
Il y eut un petit silence, les trois autres Maraudeurs se pinçant les lèvres, et Remus se sentit gagner par une profonde amertume. Apparemment, il se tramait quelque chose et aucun de ses amis n'avaient jugé bon de le mettre au courant. Encore une fois…
"Vous avez intérêt de me dire ce qu'il se passe" siffla-t-il entre ses dents. " Arrêtez de me cacher des trucs, je suis pas en sucre. Si on est dans la merde, j'ai besoin de le savoir."
Ce fut Peter qui osa le premier prendre la parole : "On a conclu un accord avec Peeves pour saccager la salle commune des Serpentard le soir du match les opposant à notre maison…", expliqua-t-il d'une voix plaintive. "On voulait pas te le dire parce que t'avais déjà l'air à bout et on avait peur que tout ça te stresse encore plus…"
L'annonce laissa Remus la bouche grande ouverte, soudainement à court de mots. Il n'arrivait pas à le croire. Ils venaient de vivre un évènement d'une grande violence au sein même de Poudlard. Un combat dans lequel ils étaient tous impliqués et qui risquait d'avoir d'énormes retombées sur leur scolarité, et eux parlaient déjà d'un autre coup foireux ? Ce n'était pas possible ! Ils étaient tous tombés sur la tête durant le combat !
"Vous avez quoi ?", finit-il par demander en rugissant, complètement halluciné. Non, c'en était trop, il allait tourner de l'œil si ça continuait ! C'était impossible ! Ses amis ne pouvaient pas être aussi bêtes !
"Non, mais, c'est pas ce que tu crois", reprit Peter. "On était obligé de le faire parce que Peeves-"
"Mais je me moque que vous ayez été obligés de le faire !", le coupa Remus. Il se tourna vers Sirius et James, qui l'observaient en silence, le cou rentré dans les épaules, redoutant ses paroles. "Je ne sais pas ce que c'est encore que cette histoire, mais il est absolument hors de question, vous m'entendez, hors de question, que vous fassiez quoi que ce soit dans la salle commune des Serpentards, c'est clair ? Putain, je pensais avoir pété un câble aujourd'hui, mais vous êtes encore pires que moi !"
Sirius fit une moue de chien battu à sa déclaration. Le lâchant, il croisa ses bras sur son torse, tanguant d'un pied sur l'autre à la manière d'un enfant pris sur le fait, tout honteux de se faire engueuler. "C'est que…" finit-il par dire. "C'était ça ou je me faisais expulser…"
"Peeves a vu Sirius mettre Rusard K.O.", intervint sèchement James qui se décolla du rebord pour venir faire face à Remus. "Tu te souviens ? Le soir où t'as pété un plomb et traîné Severus partout dans les couloirs après l'avoir attaqué. Sirius a dû intervenir. Cet enfoiré nous fait du chantage depuis."
Il avait dit ça avec une colère telle que Remus en perdit ses moyens. Peter, lui, laissa échapper un petit "James" choqué. Même Sirius s'offusqua, poussant Remus derrière lui avant de faire signe à James de leur laisser un peu d'espace.
"Hé, recule et baisse d'un ton. Pas besoin de te mettre dans cet état. C'était pas sa faute. C'est moi qui nous ai tous mis dans la mouise avec ma potion ratée et ma tronche de clebs…"
Visiblement, Remus n'était pas à jour sur beaucoup de sujets. Pourquoi James lui en voulait-il autant ? D'accord, il avait merdé avec Severus. Il le savait et il s'en voulait déjà assez comme ça. Mais pourquoi James réagissait-il comme s'il s'agissait d'une affaire personnelle ? Le voir aussi remonté le faisait se sentir complètement minable.
"Pardon," murmura-t-il.
À côté des siens, les pieds de Sirius tournèrent sur eux-mêmes en direction de James avec une telle rapidité que ses semelles crissèrent contre la pierre. Il était impossible pour Remus de voir son expression, le grand Gryffondor lui tournant le dos, mais cette dernière devait valoir le détour, car James changea rapidement de comportement.
"C'est moi qui m'excuse. Je me suis emporté. Je n'aurais pas dû." Il soupira avant d'enfoncer une main dans la poche de son pantalon, la fouillant pour en sortir une bourse de velours. Il la tritura entre ses doigts pour se calmer tandis qu'il se mettait à aller et venir le long des remparts, comme il en avait l'habitude lorsqu'il réfléchissait.
Sirius émit un grognement, que Remus apaisa d'une tape sur le bras, préférant passer l'éponge. Il était tard et il était épuisé. Il n'avait aucune envie de se disputer. "Donc, maintenant, on doit saccager la salle commune des Serpentard sinon il nous balance, c'est ça ?", murmura-t-il d'un ton las en se massant les tempes. "Et pourquoi est-ce qu'il veut qu'on fasse ça exactement ?"
"Il veut se venger du Baron Sanglant" expliqua Peter. " D'après ce qu'on a compris, il compte faire sa fête d'anniversaire le soir du match, car il est persuadé que les Serpentard vont gagner et que ça fera une double célébration. Il n'a pas invité Peeves et cet idiot a les glandes… Ceci dit, il ne nous a pas demandé de la rayer de la carte. On doit juste la rendre inaccessible pendant quelques jours…" Perché sur son parapet, le visage grimaçant, il ressemblait à une grosse gargouille. Remus se doutait qu'il lui disait tout cela dans l'espoir qu'il arrange la situation. Qu'il trouve, comme à son habitude, un compromis viable. Après tout, c'était souvent lui qui tempérait le reste du groupe. Il était le plus raisonné des trois, enfin, en temps normal… En cet instant, il ne se sentait plus capable de rien. L'enchaînement de tous les évènements lui avait donné un coup sur le crâne.
"Ouais," reprit James. "Faut juste que leur soirée soit un bordel pas possible ! Faut que ça soit la jungle !" Il marqua une pause dans son cheminement, ses yeux s'écarquillant tout à coup, comme s'il venait d'avoir une révélation. "C'est ça... Putain, c'est ça ! Faut que ce soit la jungle ! Oh putain, je viens d'avoir une idée ! On va transformer leur salle commune en jungle ! On fait pousser des arbres et des plantes partout, on transforme les commodes en gnous où je sais pas quoi, et ça leur foutra les boules tout en restant réparable. Le mieux serait de les obliger à ôter toutes les plantes à la main pour leur faire les pieds…"
"Je peux demander des tuyaux à Calvin ! Il s'y connaît en plantes !" s'emporta Sirius, comme à son habitude quand James proposait un nouveau plan. "En plus, il a accès aux réserves botaniques ! Je suis sûr qu'il serait partant pour nous aider. Son groupe s'est fait démolir par Rabastan !"
"Très bonne idée !", dit James. "Et faudrait qu'on trouve un sort pour transformer tous les meubles en animaux ! Je veux au moins une armoire-hippopotame chargeant au hasard !"
"On trouvera forcément un truc du genre dans un des bouquins de la bibliothèque !" continua Sirius en posant sa main sur l'épaule de Remus, comme s'il cherchait à le rassurer en lui montrant que ce serait un coup facile. "On a juste à entrer dans la salle commune durant le match, ni vu ni connu, pour jeter des graines et quelques sorts avant de se barrer !"
Il força un sourire que l'expression mortifiée de Remus effaça dans la seconde. L'angoisse qui venait de le prendre à l'entente de cette mission-suicide — parce que c'en était une, Remus en était certain – venait d'anéantir les derniers effets des bonbons anti-fatigues. La seule envie qui lui restait était celle de se rouler en boule pour pleurer.
"Et comment on va faire pour entrer dans la salle commune ?", demanda-t-il à regret. "D'ailleurs, même si on parvient à y entrer, comment est-ce qu'on va faire pour ne pas se faire repérer ?"
"La majorité des Serpentard se rendront au match," déclara James qui continuait à faire les cent-pas. "Surtout si on les provoque. Connaissant le capitaine de notre équipe, il va pas pouvoir s'empêcher d'ouvrir sa grande gueule pour rameuter le plus de monde possible."
"Il restera quand même des élèves", insista Remus. "Ça peut être dangereux. Et je ne parle même pas de se faire repérer. Si on en blesse un, on va tous se faire virer…"
Se faire virer. L'équivalent de la fin du monde pour Remus. Aucune autre école ne l'accepterait à cause de la lycanthropie… Et, s'il n'était pas bardé de diplômes et absolument indispensable dans son futur domaine, personne ne voudrait de lui…
James feignit de ne pas l'entendre, lui laissant son argument en travers de la gorge : "J'utiliserai ma cape pour les espionner et découvrir leur mot de passe. On s'en servira aussi le jour J pour éviter les élèves restant dans la salle commune. Sirius est trop grand pour qu'elle le recouvre complètement, donc, ce sera à toi ou à Peter de se rendre dans la salle pendant qu'il fera le guet."
Peter se redressa à ces mots comme si la foudre l'avait frappé. Ses grands yeux gris vinrent chercher l'attention de Remus qui lui répondit par un sourire irrité. Forcément, James n'était pas en première ligne de son plan machiavélique. Ils auraient pu s'en douter.
"Et pourquoi pas toi ? T'es le plus petit et le plus rapide !" dit Peter. Le pauvre n'était pas encore en action qu'il suait déjà à grosses gouttes. Remus se demandait si ce n'était pas lui qui allait finir à l'infirmerie ce soir.
"Je suis dans l'équipe de Quidditch, Peter", lui rappela James en roulant des yeux. "S'il y a match, ça veut dire que je suis sur le terrain !"
Cette fois-ci, Remus pouffa, continuant de sourire tout en hochant vaguement la tête. La réaction n'échappa pas à James qui lui jeta un regard en coin, réajustant ses lunettes sur le bout de son nez. "Un problème ?"
"Oh, non, non…" se contenta de dire Remus en levant les mains en l'air. "C'est juste que t'es quand même vachement fort pour pondre des plans de merde quand t'y participes pas directement. " Peut-être qu'ils allaient se disputer, finalement.
Jamais Remus n'avait osé parler si vulgairement à James, mais la situation était telle qu'il ne pouvait plus se retenir. Cette soirée avait déjà été un suicide scolaire et social, et James était en train de lui donner le coup de grâce.
Ce dernier eut un mouvement de recul, pareil à si Remus lui avait craché dessus. "Je te demande pardon ?"
"Les gars…" soupira Sirius, déjà prêt à faire à nouveau barrage entre les deux. "Commencez pas…"
Peter aussi descendit de son perchoir pour les rejoindre, visiblement désireux de calmer les tensions. "Et pourquoi est-ce qu'on ne demande pas à Rogue de venir nous aider ?" tenta-t-il. " Je sais que t'es contre, James, mais, après tout, il connaît déjà le mot de passe, est plus doué que nous en sortilège, et il est aussi impliqué que nous dans l'his-"
"Il est hors de question qu'on mêle Severus à ça !" l'interrompit James. "Il a déjà trop souffert comme ça ! Je refuse qu'on le mêle à cette histoire !"
Remus manqua de tomber à la renverse, sa main s'agrippant par réflexe à la muraille. "Ah, parce que moi je n'ai pas assez souffert ? Tu crois que je suis déjà pas assez dans la merde comme ça ? T'as envie d'en rajouter une couche ? Attends… C'est parce que j'ai mis Severus dans la mouise que t'es en colère contre moi ? Depuis quand t'as à cœur son bien-être ? Qu'est-ce qu'il se passe ? T'es jaloux parce que, normalement, lui causer du tort, c'est ta spécialité à toi ? Il ne faut pas oublier que, s'il était à l'infirmerie, c'est parce que tu l'as fait tomber de cette putain de balustrade !"
James eut un mouvement de recul pour toute réponse. Il chercha du soutien chez Sirius et Peter, mais les deux semblaient se poser les mêmes questions.
"C'est vrai ça," finit par lâcher Sirius. "Pourquoi t'es aussi bizarre quand il s'agit de Rogue ? Okay, t'as fait une grosse connerie, mais je vois pas pourquoi tu le protèges comme ça. Il est dans la merde comme nous, il devrait nous aider lui aussi."
Les joues de James s'empourprèrent, mais il était impossible de savoir si c'était de rage ou de gêne. "Je te rappelle qu'il sait pour la lycanthropie de Remus", cracha-t-il. "On a un pacte de non-agression avec lui. Il va sûrement le balancer si on le force à faire ça."
"Ça change rien qu'il le sache au fond !" s'énerva Sirius. "Après tout, s'il le balançait, on n'aurait qu'à répliquer en le dénonçant pour ce qu'il s'est passé avec Rusard ! Équilibre de la terreur ; on gagne forcément !"
"Attendez, quoi ?" s'exclama Remus, soudainement blanc comme un linge. "Il sait pour moi ?"
Les trois autres marquèrent de nouveau un arrêt, coupables. Cette fois-ci, Remus eut l'impression que le sol se dérobait sous ses pieds. Ce n'était pas possible, il était en plein cauchemar. "Vous vous foutez de ma gueule ? Y a un gars qui sait que je suis malade et vous ne me le dites pas ? Alors que j'ai passé ma putain de semaine avec lui ? Mais vous êtes débiles !"
"C'est que…" baragouina Peter en se triturant les doigts. "On ne voulait pas te…"
Remus termina sa phrase pour lui. "Me stresser ! J'avais bien compris ! Mais, putain, j'ai BESOIN de savoir ce genre de chose ! J'ai besoin d'être inclus dans vos conversations ! C'est… Pourquoi est-ce que je suis toujours laissé de côté ? Pourquoi est-ce qu'on ne me dit jamais ce qu'il se passe ?"
"Ben tu vois, là, on l'a fait et tu nous fais bien chier", répondit du tac au tac James et Remus sentit qu'ils allaient en venir aux mains.
"JAMES !" gronda Sirius en agrippant son épaule.
Peter lui fit écho. Dans un sursaut de courage, il osa même poser sa main sur le buste de leur "leader". "Allez, on se calme. On est tous fatigués et sur les nerfs, ce n'est pas la peine d'insister. On parlera de tout ça une autre fois. "
"Oh, ça va !", se défendit James en repoussant Peter. Il avait pris cette expression renfrognée qu'il affichait durant ses mauvais jours — constamment même, ces derniers temps— et il n'était pas décidé à lâcher l'affaire. Il voulut avancer, mais la poigne de Sirius le maintint en place avec une force qui le prit par surprise.
Courroucé, James le dévisagea d'un regard teigneux avant de reporter son attention sur Remus. "Si t'as une meilleure idée, vas-y, je t'écoute", dit-il avec froideur. "Tu proposes jamais rien, tu te contentes de rouler des yeux. J'aimerais bien entendre tes idées, pour une fois. Si tu as un problème avec ce plan, corrige-le. Tu peux le faire, non ? T'es censé être le plus intelligent du groupe ! Je te demande pas la lune !"
"Si, justement", répondit Remus qui commençait à en avoir sincèrement marre de la situation. Il n'était pas en mesure d'affronter le comportement puérile de James. Tout ce qu'il voulait était se glisser dans son lit à l'infirmerie et oublier cette journée merdique. "Justement. Elle est derrière toi, la putain de lune, et j'ai pas envie de la regarder. Je te rappelle que demain, elle sera pleine. J'ai eu une absence pendant la bataille où j'ai mordu des gens. Je suis visiblement plus très stable, ni mentalement, ni physiquement, parce que, merde, j'ai mal partout et si je ne m'étais pas dopé avec des putains de bonbons vitaminés, je me serais effondré il y a belle lurette et, demain, je vais me transformer. Ce qui n'est pas, je te le rappelle, une expérience très agréable. Alors, tu m'excuseras, mais je n'ai pas le temps pour tes conneries. Tu veux que je te dise quoi ? Que c'est ma faute si Sirius est dans la merde ? Que ton plan nous sauvera tous et que je t'en suis infiniment reconnaissant ? D'accord, je te le dis : c'est ma faute. Je suis visiblement en train de devenir fou et je mets tout le monde dans la panade. C'est ma faute pour Sirius, c'est ma faute pour le boxon qu'il y a eu tout à l'heure. C'est moi. Je suis fautif. Voilà, c'est fait. Si tu veux, j'assume même la responsabilité de la chute de Severus dans les escaliers. Je n'étais pas là, mais si ça peut t'enlever un poids et soigner ton ego gigantesque, ça ne me dérange pas. Je suis le coupable et tu es le Sauveur. Merci. Merci, James, Grand Rédempteur, de nous faire don de tes plans génialissimes ! Merci de me mettre en première ligne pour me punir. Merci de penser à mon avenir déjà merdique et de t'assurer qu'il sera encore pire si je me fais virer de cette putain d'école !"
"C'est bon", enchaîna Sirius en ramenant de force James sur le côté pour éviter tout débordement. "On arrête. On est tous crevés. On est tous en colère. Ça sert à rien de parler dans ces conditions. Peter, attrape James s'il te plaît. Je raccompagne Remus à l'infirmerie."
"Non, mais, y a pas de problème !", criait déjà James tandis que Peter l'empoignait, le trainant comme il pouvait dans la direction opposée. "Tu me dis surtout quand t'as une autre idée ! Parce que t'es très fort pour critiquer, mais quand il s'agit de se bouger le cul, y a plus personne ! T'es toujours passif, Remus. T'ouvres ta gueule, mais tu fais jamais rien. Quand t'auras trouvé un meilleur plan, là, tu pourras critiquer le mien ! Mais ça n'arrivera pas, parce que t'as trop l'habitude qu'on vienne te sauver la mise à chaque fois ! Tu manques de mordant, Remus, et c'est même pas une mauvaise blague !"
"James, ta gueule !", hurla Sirius tout en continuant de guider Remus vers l'entrée de l'infirmerie.
Arrivés devant l'entrée, ils s'arrêtèrent. Peter et James avaient disparus de leur côté, leurs voix s'étant estompées dans la nuit. Sirius se gratta la nuque, la mine dépitée, avant de se pencher vers son ami.
"Tu veux prendre le temps de te calmer avant de rentrer ?" proposa-t-il, la mâchoire crispée.
Sans attendre sa réponse, il s'assit sur les marches menant à la tour et Remus comprit que c'était en fait lui qui avait besoin de se poser. Il hocha doucement la tête et prit place à ses côtés, le menton appuyé sur ses genoux. Il n'était jamais facile pour lui de rester seul en compagnie de Sirius. Il se sentait maladroit tout à coup. Il lui avait fallu des années pour appréhender ses sentiments envers lui. Cette attraction contre-nature. Souvent, il se consolait en se disant que sa déception amoureuse lui donnait une sorte de promotion secrète. Une entrée dans le monde romanesque des amours interdits. Ceux dans les livres qu'il aimait dévorer le soir dans son lit, où son cœur sensible allait pêcher, comme dans un grand vivier, de nouvelles histoires sur lesquelles s'apitoyer.
"Je suis sûr que James ne pensait pas vraiment ce qu'il disait", lâcha soudainement Sirius et Remus eut un léger sursaut qu'il ignora. Contrarié, il passa ses mains dans ses cheveux fous. La bataille avait bien emmêlé ses grandes boucles noires, formant des paquets de nœuds à l'arrière de sa nuque. "Ça l'a juste perturbé que tu lui rentres dedans. Puis, doit y avoir autre chose… Fait chier. Il est juste trop bizarre ces derniers temps. Mais je suis sûr qu'il voulait bien faire avec son plan…"
Remus voulut l'aider, peigner lui aussi de ses doigts sa chevelure épaisse. Il n'osa pas cependant, se contentant de pousser un soupir. Il savait, dans le fond, que James avait de bonnes intentions. C'était juste son manque d'empathie pour les autres qui lui faisaient, comme d'habitude, défaut. "C'est Severus qui le rend fou, j'ai l'impression. Je crois que ce qu'il s'est passé dans les escaliers l'a bien traumatisé… Je ne lui en veux même pas au fond. Il a vraiment essayé de trouver un moyen de nous sortir de là. C'est juste que je me sens plus de faire des conneries… J'ai peur. J'ai vraiment peur, Sirius. Je ne comprends plus ce qui m'arrive. Et, si en plus de ça je me fais exclure, je ne sais pas ce que je vais faire de ma vie. Si je n'ai pas cette école comme cadre, je sens que je vais finir à l'asile…"
"On t'inclura pas dans le plan", le rassura Sirius qui continuait toujours de se battre avec ses nœuds. Il ôta finalement l'un des élastiques qu'il gardait au poignet pour les attacher en chignon, quelques mèches ondulées encadrant son long visage. "On s'y collera, Peter et moi. Ça fait quelques mois qu'il se mouille plus trop, ça le changera. Je suis sûr qu'il trouvera le courage de faire ça pour toi."
Remus le contempla quelques secondes avant de détourner les yeux. Ce n'était pas le fond du problème, ils le savaient tous les deux.
"Tu…", hésita Sirius. "Tu ne te rappelles vraiment rien ?"
Remus souffla. Il essaya de rassembler les évènements dans sa mémoire, en vain. "Non. C'est le trou noir. C'était comme si j'avais perdu connaissance quand Bellatrix me piétinait le dos. Je… Je lui ai vraiment fait mal ?"
"Tu lui as mis ce qu'elle méritait", répondit Sirius en souriant. Il tentait malgré tout de rester positif et Remus lui en était plus que reconnaissant. "Mais tu l'as pas mordu jusqu'au sang, si c'est ce que tu veux savoir. Après, je me suis interposé et t'as tenté de me choper l'épaule, mais t'as eu que ma cape. En toute honnêteté, t'as pas été facile à maîtriser. Il a fallu qu'on se mette à trois sur toi pour te faire lâcher. Je sais pas d'où te vient cette force quand t'es comme ça, mais elle est impressionnante…"
"Comme quand j'ai attaqué Severus…" murmura Remus. Il resserra son emprise sur ses genoux, les ramenant contre lui. Le froid de la pierre remontait le long de son bassin et commençait à le faire frissonner. Il n'en fallut pas plus pour que la grosse écharpe de Sirius lui atterrisse sur la tête.
"Tiens. Si tu choppes encore la mort, Pomfresh va nous tuer."
C'était une grande écharpe rouge, en laine de mouton à trois cornes —une espèce rare– que lui avait offert son oncle Alphard. Sirius y tenait beaucoup et la portait presque en permanence l'hiver. L'odeur musquée du creux de son cou s'en échappait, et il fallut à Remus toute sa volonté pour ne pas enfouir son nez dedans et la respirer à plein poumon. Il s'arrêta, ferma les yeux, les rouvrit avec effort, se sentant pris à la gorge par le même vieux dégoût qu'il endura patiemment. "Merci…"
"Tu sais que tu vas devoir lui parler de tout ça, hein ? Il faut qu'elle le sache. S'il y a bien une personne qui peut t'aider, c'est elle… Tu… Tu vois quelqu'un en dehors de l'école ? D'ailleurs, est-ce que tu sais si c'est dangereux pour toi de mordre quelqu'un quand t'es pas transformé ?"
C'était la première fois que Sirius se permettait de lui poser des questions médicales et Remus sentait qu'ils avaient atteint le point de non-retour. Il avait fait de son mieux pour tenir sa maladie loin de ses amitiés. Bien sûr, il n'avait pas pu l'effacer, mais il avait apprécié pouvoir vivre avec ses pairs en étant considéré comme un simple "malade chronique". Rien de plus, rien de moins. Le reste des Maraudeurs allaient-ils finir par l'abandonner maintenant qu'il n'arrivait plus à faire barrage de ses problèmes ? L'idée même lui fendait le cœur.
"Je vois un médicomage du Ministère tous les ans pour un check-up. Quand j'étais petit, c'était après chaque pleine lune, mais, comme je ne me blessais plus pendant mes transformations, on a espacé les séances peu à peu. J'ai eu un psy aussi durant des années, mais ça me servait plus à grand-chose et j'ai arrêté d'y aller. Pour ce qui est des morsures, je ne sais pas, mais il peut y avoir un risque de contamination quand on est proche de la pleine lune. Certains chercheurs disent que souvent la victime a une envie permanente de viande rouge."
"Une envie de viande rouge ? " répéta Sirius en rigolant. "Si c'est juste ça, tu peux me mordre, je survivrai ! Je bouffe déjà de la barbaque tous les jours ! Ça me changera pas trop ! Plus sérieusement, si les morsures de lycanthropes sous forme humaine pouvaient contaminer, ils te l'auraient dit clairement. Y a rien à craindre "
"Va dire ça au Ministère," répondit Remus avec un sourire amer. "Je suis sûr qu'ils me mettraient sur leur liste de surveillance si ça arrivait. Je suis déjà listé chez eux en tant que lycan', c'est suffisant pour le moment."
Il y eut un petit blanc. Remus aurait voulu en profiter pour demander à Sirius s'il pensait que sa maladie finirait par devenir un poids pour le groupe, mais la peur maintenait ses lèvres closes. Ce fut finalement Sirius qui reprit la parole, amenant la discussion sur un nouveau sujet :
"Je crois que James veut se déclarer à Lily. Il m'a demandé quel cadeau faire à une personne pour se rapprocher d'elle. Je pense que ça lui ferait du bien d'avoir enfin une copine. Ça lui calmerait les nerfs. T'as... T'as pas une idée de ce qu'il pourrait lui offrir ? Selon toi, qu'est-ce qu'il devrait faire ?"
Surpris, Remus tourna la tête vers lui. Il ne s'était pas attendu à ce que Sirius passe autant du coq à l'âne mais, à en juger par sa soudaine nervosité, la question était importante. Le grand brun avait, lui aussi, enroulé ses bras autour de ses jambes, le fixant du coin de l'œil, recroquevillé sur lui-même. En fait, Remus avait l'impression étrange qu'elle lui était directement destinée.
Il aurait aimé qu'elle lui soit destinée, oui. Tout comme l'écharpe qu'il serrait si fort entre ses doigts. Et, dans un même temps, il espérait que son souhait ne se réalise jamais. Il se savait incapable. Ah, il jalousait tant Lily en cet instant précis. Recevoir les marques d'amour d'autres garçons devait lui être si simple. Si naturel. Comme rire ou respirer. Entourée de ses amies qui devaient se dépêcher de la féliciter...
Lui aussi aurait voulu connaître cette sensation, être libre de pouvoir aimer quelqu'un sans avoir peur, sans en venir à craindre, même dans ses fantasmes, la réciprocité de ses sentiments...
De nouveau, une puissante honte le prit. "Tu es vicié !" hurla une voix dans sa tête, et Remus dut se forcer à sourire. "Je… Je ne sais pas… Un cadeau symbolique, je suppose. Un objet sentimental, personnel, qui a une signification. Je crois que ça me toucherait bien plus que quelque chose de rare ou de cher…"
"Mmh", répondit simplement Sirius en hochant la tête. Il contracta de nouveau sa bouche, les traits anormalement sérieux, presque durs, et Remus eut peur d'avoir donné la mauvaise réponse. Il ignorait s'il y en avait une, mais l'idée d'être jugé par son ami lui donnait envie de s'enfuir à toutes jambes.
"Lily est chanceuse..." dit-il timidement tout en observant l'écharpe. "Severus ferait tout pour elle. Et je suis sûr que James lui serait dédié corps et âme s'ils sortaient ensemble... Ça... Ça doit être agréable, d'être autant apprécié pour la personne que l'on est... D'avoir des gens qui nous soutiennent peu importe ce que l'on fait."
Un souffle chaud lui caressa la joue et Remus tourna vivement la tête, surpris. Sirius s'était rapproché, juste assez pour que leurs fronts soient au même niveau. Ses grands yeux avaient viré au gris sous le couvert de la nuit et Remus se sentit nu devant eux.
"Tu n'as pas l'impression que je t'ai toujours soutenu ?" La voix de Sirius s'était faite basse, presque rauque tandis qu'il le fixait.
Encore une fois, Remus ne sût pas s'il l'avait fâché. Sur le qui-vive, il déglutit, le corps soudainement parcouru d'un frisson qu'il ne parvint pas à cacher. "Si. Bien sûr. Mais, c'est différent. Parfois j'aimerais qu'on m'aime comme Severus aime Lily..."
Il regretta ses paroles, ayant peur d'en avoir trop dit. Jusqu'ici, Remus ne s'était jamais exprimé ni sur sa sexualité, ni sur sa vision de l'amour. Il s'était toujours contenté de hocher la tête quand Peter lui parlait des filles qui lui plaisaient ou quand James lui expliquait durant des heures pourquoi Lily était la plus belle fille du monde. Il n'avait d'ailleurs jamais parlé de cela avec Sirius, et, même si c'était complètement absurde, il eut peur que ce dernier ne finisse par en deviner la raison.
"Comme Severus aime Lily..." répéta Sirius comme pour lui-même en chuchotant. "C'est vrai que ça doit être bien..."
Il était si proche de Remus, si concentré sur sa personne que ce dernier fut obligé de battre en retraite. Prenant appui sur ses mains, il se balança en arrière, mettant enfin de la distance entre eux. Il pria pour que la profonde inspiration qu'il venait de prendre échappe à l'autre Gryffondor.
"On peut rentrer ?", demanda-t-il d'une voix gênée. "Je commence à avoir vraiment froid…"
Sirius ne réagit pas tout de suite. L'air absent, perdu dans ses propres pensées, il détourna le regard pour contempler le parc avant de lentement se relever. "Ouais."
