Eh bien dis donc, quel engouement ! Oo (oui, huit reviews sur un fandom qu'on pourrait qualifier de mort-vivant, et encore, j'ai connu des zombies plus dynamiques que ça, c'est en engouement de folie). Je ne m'attendais sincèrement pas à ça, et ça m'a fait chaud au coeur de voir qu'il y avait encore des gens prêts à me suivre dans de nouvelles aventures ! Limite, j'ai eu envie de vous poster le chapitre plus tôt... mais j'ai été raisonnable. Je sais que c'est frustrant, et que ça paraît dingue de partir sur deux ans, je le ressens aussi, mais je préfère rester prudente. (surtout qu'en plus, vu la tournure que prend l'écriture de la partie 3... j'écris, mais les situations n'avancent pas, parce que les personnages font rien que de me contrarier !) Au moins, les chapitres sont longs pour vous permettre de profiter ;)

Petite précision : je reçois pas les mails pour m'annoncer les mises à jour, ni les reviews, c'est très agaçant. Si c'est également votre cas, vérifiez sur votre profil que vous avez accepter les notifications... et si c'est le cas et que vous recevez rien, bah vive les bugs de ffnet...

RaR des anonymes : Morgane Bzh : Ravie de te retrouver également, et pour un long moment ! j'espère que ça te plaira :)

Bonne lecture !


Chapitre 2

John revit Sherlock dans un cours de chimie et biochimie, quelques jours plus tard. C'était loin d'être sa matière forte, et le jeune homme en angoissait presque d'avance, très concentré sur le prof, prêt à assimiler les notions qu'il trouvait parfois encore plus complexes que certains éléments de physiologie ou apprendre par cœur l'intégralité des noms des os du corps humain en cours d'anatomie.

Le cours allait commencer quand John sursauta en entendant une présence s'affaler sur le siège à côté de lui. Mike avait des facilités en chimie, et il préférait aller rejoindre les rangs plus haut dans l'amphithéâtre. John galérait trop pour se le permettre, et il avait préféré se dissocier de ses nouveaux amis, et s'installer devant. Il y avait une place vide à côté de lui, comme souvent. Place vide qui ne l'était plus, puisque Sherlock venait de s'installer dessus.

— Sherlock ! le salua John. Tu vas bien ?

Il n'avait pas l'air particulièrement malade qui aurait loupé une bonne dizaine de jours de cours, mais sa peau était déjà tellement pâle en temps normal que c'était difficile à dire.

Sans répondre, il regarda John avec un air halluciné, comme s'il essayait de déterminer si John lui posait réellement cette question à lui. Et pour une raison que John n'expliquait pas, il paraissait offensé par la question, pourtant anodine.

John s'apprêtait à dire autre chose, gêné par le silence entre eux, quand le cours commença. Il n'avait pas le loisir de perdre du temps, et écouta le prof.

L'avantage de la chimie/biochimie, au contraire de l'anatomie qui était, en première année du moins, purement descriptive, c'était que la matière contenait plein de formules et d'exemples chiffrés. Le rythme de notes était moins intense, ça reposait le poignet, à défaut du cerveau. Leur professeur prenait le temps de leur indiquer au tableau les formules et toutes les parties chiffrées. John l'aimait bien.

Et ça lui ménageait des moments où il pouvait observer le profil de Sherlock. Il avait l'air de s'ennuyer à mourir. John remarqua que, comme les fois précédentes, il semblait se déplacer les mains dans les poches, littéralement. Il ne sortait ni feuille, ni stylo. Il avait un sac, à ses pieds, mais trop petit pour contenir tout le kit de l'étudiant en médecine, qui finissait ses stylo bic en une semaine.

Cette fois, il ne regarda pas John, ni ne corrigea ses notes. Le jeune homme se demanda si c'était parce que leur professeur ne faisait pas d'erreurs, ou si John prenait convenablement ses notes.

Il restait affalé là sur la chaise, le regard vide, le visage peint d'ennui. John avait du mal à faire coïncider l'image de cet homme qui paraissait être un génie qui s'ennuyait comme jamais avec celle des étudiants en médecine, généralement prêt à beaucoup trop pour réaliser leur rêve, y compris à devenir vraiment bizarres.

Sherlock, lui, soupirait à intervalles réguliers. Cela dit, il semblait sincèrement écouter le prof avec une véritable attention, cette fois.

— Apprends-moi quelque chose que je ne sais pas, marmonna-t-il soudain, alors que leur enseignant parlait de la phosphorylation d'un ADP.

John n'avait jamais été mauvais à l'école, il avait obtenu des A dans toutes les matières qu'il avait présentées aux A-levels, et il en avait pris suffisamment pour intégrer médecine. Il avait d'ailleurs un cursus particulier, et bénéficiait actuellement d'une bourse de mérite pour avoir le droit d'étudier ici, à l'Imperial. Il n'avait pas les moyens, sinon.

Mais jamais il avait déjà su à la perfection un cours avant d'aller le suivre. Quand son prof disait que le 1,3-bisphosphoglycérate à liaison anhydride mixte riche transfère, grâce à une phosphoglycérate kinase, son groupement phosphate à un ADP, et que cette phosphorylation liée au substrat aboutit au 3-phosphoglycérate, il notait scrupuleusement sans se poser de questions. Parce qu'il n'en avait jamais entendu parler avant[1].

Cela le conforta dans l'idée que Sherlock était bien le petit génie qu'il avait craint.

Entre deux prises de notes, le jeune homme laissa son esprit vagabonder en se demandant quel âge pouvait bien avoir Sherlock. C'était difficile à évaluer. Il faisait jeune, physiquement. Mais ici, ils avaient tous entre dix-huit et vingt-et-un, selon leur nombre de tentatives pour réussir la première année, la plus dure ou presque. S'il était aussi brillant qu'il semblait l'être, il pouvait facilement avec plusieurs années d'avance sur leur système scolaire. Il y avait sur le campus un étudiant âgé de quinze ans et demi, un garçon très gentil, blond comme les blés, et qui paraissait terriblement poupin au milieu des autres étudiants qui pouvaient avoir jusqu'à vingt-cinq ans. John ne le connaissait pas personnellement, mais il en avait entendu parler, comme tout le monde. Les rumeurs couraient facilement sur le campus. Il l'avait croisé à plusieurs reprises.

Si Sherlock était plus jeune que ce garçon, c'est lui qui serait devenu la star des rumeurs. Donc, il était forcément plus âgé. Et puis, il faisait plus âgé, aussi. Mais c'était sans doute grandement dû à cette aura aristocratique qu'il dégageait, cette arrogance qui hurlait « je suis plus intelligent que vous et le plus intelligent de la pièce ».

John n'arrivait pas à statuer. Il lui donnait au moins dix-sept ans, peut-être bientôt dix-huit, à la réflexion. Sans doute pas aussi jeune qu'il avait pu le penser lors de leurs premières interactions.

L'incident arriva plus tard, dans le cours. Après en avoir fini avec la glycolyse, ils étaient passés au début du chapitre sur les acides aminés, que John maîtrisait davantage. Au moins, il en avait entendu parler au lycée, et connaissait leur existence et fonctionnement primaire. Ils en étaient au tout début de la matière, quand son enseignant leur indiqua qu'il existait trois groupes de radicaux : radical linéaire, radical hétéro-cyclique, radical cyclique (noyau).

— Parmi les radicaux linéaires, on trouve les suivants : H, qui se caractérise par une absence de carbone asymétrique, le méthyl CH3, l'alcool I CH2OH et l'alcool II CHOH-CH3, le soufré : SH (thiol) et bien sûr le soufré substitué : S-CH3, le ramifié : exemple : CH3-CH3-CH3..., le basique NH2, guanidine et enfin l'amide NH2-CO2.

— FAUX !

John sursauta. Il ne fut pas le seul. La moitié des élèves se demandèrent d'où ça venait. Leur professeur lui-même, qui inscrivait au tableau les chaînes d'acides aminés, écarquilla les yeux de surprise.

— COMMENT POUVEZ VOUS VOUS PRÉTENDRE ENSEIGNANT ET DIRE DE TELLES INEPTIES ! L'AMIDE N'A QU'UN SEUL ATOME D'OXYGÈNE ! NH2-CO ! CERTAINEMENT PAS CO2 ! VOUS ÊTES CENSÉS ÊTRE UN SPÉCIALISTE ! ET VOUS AVEZ COMPLÈTEMENT OUBLIÉ L'ACIDE CARBOXYLIQUE, C'EST UNE HONTE.

John se sentait devenir écarlate, devenant le point de visée de tout l'amphi. Enfin, pas lui directement, Sherlock qui hurlait sur leur professeur. Il ne s'arrêta pas à simplement corriger l'erreur, mais entama une longue litanie d'insultes en sus, et John avait honte pour lui. Tout le monde le regardait, et donc regardait plus ou moins John à côté.

Sherlock s'était levé, fort heureusement, et John était resté assis, et on ne pouvait donc pas confondre qui hurlait et qui ne hurlait pas, mais le jeune homme avait toujours détesté être au centre de l'attention ainsi.

Et Sherlock continuait de crier, répondant au professeur qui s'y était mis aussi, hurlant au jeune homme qu'il voulait son nom, qu'il allait faire un rapport, et qu'il devait prendre la porte immédiatement.

— VOUS NE ME JETEZ PAS DEHORS, hurla Sherlock. C'EST MOI QUI PARS ! JE NE RESTERAI PAS UNE SEULE SECONDE DE PLUS ICI À ÉCOUTER VOTRE TISSU DE BÊTISES !

C'était le genre à avoir toujours raison, de toute évidence et il attrapa son sac pour quitter la pièce. Et manifestement, cet homme ne savait rien faire simplement. Les bancs d'amphi n'étaient pas pratiques pour se déplacer, il fallait toujours faire se lever tout le monde pour passer. Sherlock avait des gens à sa droite, et John à sa gauche. Et uniquement John, qui aimait les bouts de rangée. Il n'aurait pas été très compliqué de faire bouger John, qui s'apprêtait d'ailleurs de lui-même à se lever.

Mais non, le grand escogriffe préféra, dans un mouvement fluide que bien des sportifs lui auraient envié, prendre appui d'une main sur la table, et passer par-dessus. Ils étaient au premier rang, et il atterrit souplement de l'autre côté, avant de sortir dignement, sous les regards abasourdis de tout le monde.

— VOTRE NOM ! hurla une dernière fois le professeur.

Sherlock ne lui répondit même pas. Il sembla presque tenté de le gratifier d'un geste peu élégant, avant de se raviser et claquer la porte derrière lui. Un lourd silence s'abattit alors sur l'amphi. Pendant un moment, plus personne n'osa dire un mot, ni même respirer.

John était profondément choqué de son comportement. Il n'avait pas été aussi violent avec leur enseignant d'anatomie, et pourtant il avait eu raison : il utilisait l'ancienne nomenclature, et toutes les corrections apportées par Sherlock sur les copies de John étaient correctes. Mais pour une seule erreur, il était tombé sur leur prof avec une agressivité démesurée.

Le refus de donner son nom était en outre totalement absurde. Le prof avait un trombinoscope de tous ses élèves. Sherlock était du genre reconnaissable, et comme il était au premier rang, son prof ne pouvait que l'avoir bien vu.

— Hem. Un peu de calme, s'il vous plaît, ordonna l'enseignant pour faire taire les murmures qui bourdonnaient pour commenter l'incident. S'il vous plaît, silence. Merci. Bien. Reprenons, je vous prie. Veuillez noter l'amide NH2-CO, et bien sûr l'acide carboxylique COOH.

Il enchaîna immédiatement après ça, mais tout le monde avait compris. La correction apportée par l'étudiant était totalement fondée, et leur professeur venait de le reconnaître. Tout le monde fit comme si de rien n'était, mais le pauvre homme, de la place de John qui le voyait très bien, était rouge de honte, et semblait décomposé.


— Eh bien ! commenta Mike en quittant l'amphi, quelques temps plus tard. Quel cours !

— Ça on peut le dire, acquiesça Alec. Je n'avais jamais vu ça ! Pourtant, McMillian est un bon prof ! C'était fou !

Tout le monde, à la sortie, y allait de bon train pour commenter l'incident. Nul doute que cela allait faire le tour du campus en quelques instants.

— Tu le connaissais, John ? demanda Mike. Il était à côté de toi.

John haussa les épaules, prit son ton le plus détaché.

— Je l'avais vu une fois ou deux en amphi. Il m'avait emprunté un stylo, une fois. C'est tout. Je ne sais pas qui c'est. On va déjeuner ? Je meurs de faim.

Personne ne lui posa plus de questions que cela. Et puis, ce n'était pas comme s'il avait menti : il ne savait pas qui était Sherlock. Pas vraiment.

Sans surprise, Sherlock ne revint pas en amphi de biochimie. Il était probablement persona non grata, si toutefois il n'avait pas été suspendu ou exclus temporairement de l'Imperial. L'incident, s'il marqua fortement John, disparut cependant assez rapidement des rumeurs du campus. Il y avait assez de gens pour que les rumeurs ne durent pas plus de quelques jours, de toute manière. Il pouvait se passer tellement d'autres choses plus intéressantes que l'altercation d'un élève et son prof.

John, lui, n'arrivait pas à oublier. Il n'arrivait pas vraiment à établir le sentiment qui l'animait, la raison des frissons qu'il avait ressentis quand Sherlock s'était levé, bondissant comme un ressort, hurlant de toute la force de ses poumons. L'étudiant en médecine avait été gêné, bien sûr, mais pas que. Le visage de Sherlock, qui semblait taillé dans du marbre, avait volé en éclats. Durant toute sa diatribe, au-delà des mots insultants et parfois vulgaires, il avait été animé d'une passion comme jamais John n'en avait vue chez quelqu'un. Et puis, il avait eu raison sur toute la ligne. Comme il avait eu raison pour les corrections du cours d'anatomie.

John avait conscience de commencer à développer une sorte de fascination malsaine pour un presque inconnu. Mais la silhouette de Sherlock, le dernier regard qu'il avait lancé à l'amphi et que John avait pris comme lui étant adressé, la rougeur de ses joues sous le coup de l'énervement, tous les sentiments si puissants qui semblaient affleurer sous la surface de sa peau, tout cela, il ne parvenait pas à s'en défaire. Son esprit rejouait la scène, encore et encore, quand il avait le temps d'y penser, c'est à dire à des moments où il ne révisait pas.

John le cherchait du regard, en amphi, même si désormais, il s'asseyait toujours avec Mike et ses nouveaux amis (sauf en biochimie, il continuait d'être tout devant, mais Sherlock ne s'y montra pas). Mais il ne le vit jamais.

Jusqu'au jour où, traversant seul le campus en se désolant de ne pas être à Cambridge et Oxford, avec ses multiples bâtiments séparés par des pelouses verdoyantes, il aperçut une silhouette dans un renfoncement.

L'instinct de John, comme celui de toute personne saine d'esprit, aurait dû être d'éviter les recoins sombres, et encore plus les gens dans les recoins sombres. C'était rarement des gens fréquentables. Mais John n'avait sans doute aucun instinct de préservation, et surtout, il avait reconnu les cheveux bouclés et en bataille de Sherlock, sur le dessus de son crâne.

Il était seul, n'avait pas cours avant une bonne heure. Il était sur le chemin de la bibliothèque universitaire, mais il pouvait bien faire un détour pour au moins aller saluer le jeune garçon. Sans hésiter davantage, il fondit sur Sherlock et se planta devant lui.

— Salut.

Sherlock était assis dans une position bizarre, sur un muret en pierre, dans un coin de la cour, ses jambes repliées, ses bras autour de ses jambes, il avait l'air presque grotesque. John ne savait même pas comment il faisait pour maintenir son équilibre. Il leva les yeux sur John, plus grand que lui en cet instant, et cligna des cils plusieurs fois, comme s'il essayait de retrouver une vision nette et comprendre ce que John faisait devant lui.

— John, finit-il par articuler lentement, un exploit pour un prénom n'ayant qu'une syllabe.

— Ça va ? demanda John, se balançant sur ses deux pieds, un peu gêné de ne pas savoir comment mener la conversation. Je ne t'ai pas revu en cours depuis des jours. T'as pas eu des ennuis suite à l'autre jour ?

Sherlock émit un son bizarre, qui n'était pas une réponse acceptable, et qui n'était ni oui ni non.

Il baissa les yeux, semblant se désintéresser du garçon planté devant lui, qui rougit de gêne. Il aurait mieux fait d'aller réviser directement comme prévu. Il fallait vraiment qu'il fasse taire ses envies de discuter avec ce garçon bizarre. Sherlock n'en avait de toute évidence aucune envie en retour.

Mais John n'avait aucun instinct de survie, et surtout il n'était pas un lâche.

— T'as pas l'air bien, tu as besoin de quelque chose ? Un café ?

Il ne savait pas depuis combien de temps le jeune garçon était là, et il était engoncé dans un manteau trop grand pour lui, informe et d'une couleur douteuse, mais il semblait avoir froid.

— Non, répliqua-t-il.

— Non... tu ne vas pas bien, ou non tu ne veux pas de café ? insista John.

— Non, je ne veux pas de café, précisa Sherlock avec un soupir qui voulait clairement dire qu'il prenait John pour un abruti de l'obliger à clarifier un point aussi évident.

Et John n'avait aucun instinct de survie, n'était pas lâche, et pouvait avoir la mauvaise tendance à s'énerver pour rien.

— T'es pas obligé de me répondre sur ce ton ! râla-t-il. J'essaie d'être sympa moi , là ! Je prends de tes nouvelles, je te demande si t'as froid, si tu veux un café, si t'as pas eu d'ennuis suite à l'incident de l'autre jour ! Je t'ai pas vu depuis des plombes, t'aurais pu être suspendu, renvoyé, qu'en sais-je, moi ? Même la dernière fois, tu t'es pas pointé en cours pendant des jours, j'pensais que t'étais malade, et t'es là à trembler de froid assis sur de la pierre qui doit être gelée, excuse-moi de jouer le mec sympa !

Il s'interrompit en voyant les épaules de Sherlock tressauter de manière incontrôlée. Il crut, pendant un bref instant, à une crise (d'épilepsie ?) ou un frisson de froid, puis soudain la bouche de Sherlock s'ouvrit et laissa échapper un son étrange, mais qui était de toute évidence un éclat de rire. Réprimé, comme si le jeune homme ne savait pas comment rire, comment l'exprimer, mais c'était bien un rire.

John aurait dû être vexé, pire, offusqué que l'autre rigole alors qu'il le sermonnait, mais bizarrement, le rire de Sherlock était la chose la plus mignonne que John avait entendu de sa vie, et il ne parvint pas à rester fâché.

— Pourquoi tu rigoles ? demanda-t-il avec une pointe d'amusement dans la voix.

Il n'était pas loin de se laisser gagner par l'hilarité à son tour, alors même que ce n'était pas un fou rire, juste quelques éclats étranges.

— À cause de toi, répondit Sherlock très honnêtement, déjà calmé. Quand tu t'énerves, ton accent du nord de Londres ressort énormément, tu parles comme un ado, et au milieu de tout ça, tu as réussi à dire « qu'en sais-je » comme un aristocrate anglais. C'était drôle.

Il avait retrouvé son masque de froideur lisse, prononçant les derniers mots comme s'il commentait la météo pour annoncer sans surprise qu'il pleuvrait demain en Angleterre, et pas du tout comme si ça avait provoqué une sincère hilarité de sa part un instant plus tôt.

Mais John l'avait vu, ce moment où la carapace du jeune homme s'était fendillée. Comme cette fois-là, en chimie, où il avait été plus passionné que jamais.

— J'imagine que j'ai pu le dire, oui. Ravi de t'avoir fait rire, en tout cas, répondit-il chaleureusement.

— Ça ne m'était jamais arrivé, commenta Sherlock, comme surpris de laisser échapper ces mots.

— De quoi, rire ? s'abasourdit John.

— Rire comme ça. Spontanément, sans réfléchir, à cause de quelqu'un d'autre. Je n'avais pas ri depuis ma prime enfance, je pense.

Il était mortellement sérieux, et John sentit son cœur se serrer. Lui avait passé sa vie à rire. Rire comme moyen de défense. Rire pour échapper au marasme de sa famille dysfonctionnelle et violente. Rire pour faire semblant que tout allait bien. Il avait eu des tas de mauvaises raisons de rire, souvent, mais aussi de tas de bons moments, de rires sincères et heureux, de fous rires au lycée avec ses camarades de rugby, de vrais instants de joie. S'imaginer quelqu'un pour qui rire n'était pas intervenu depuis la toute petite enfance avait quelque chose de triste, à son sens.

— C'est triste, commenta-t-il sans y penser.

— Pourquoi ?

La question laissa John sans voix. Comment pouvait-on répondre à ça ? La tristesse était à l'opposé de la joie. Les larmes étaient à l'opposé du rire. Si on ne riait pas, alors c'était de la tristesse, CQFD.

— Je ne sais pas. C'est juste que ça me rend triste de savoir que tu n'as jamais connu de joie susceptible de te faire rire ainsi.

— Tu ne devrais pas, asséna Sherlock. Moi, ça ne me rend pas triste. Ça ne me manque pas spécialement. Tu es trop manichéen. Tu opposes la joie au rire. L'humain est moins binaire que ça. Je peux ressentir de la joie sans l'exprimer par le rire. Sans l'exprimer tout court, d'ailleurs.

C'était la première fois qu'il parlait à John avec des phrases aussi longues, et John essayait de retenir le sourire que cela lui provoquait. Il trouvait fascinant d'entendre ce garçon parler.

— Ce que je ne comprends pas, ajouta Sherlock (et de toute évidence, il n'aimait pas avouer cela), c'est pourquoi ça t'intéresse en fait ?

— De quoi ?

— Moi. Comment je vais. Si j'ai froid. Si j'ai eu des ennuis. Si c'est triste que je n'ai pas l'habitude de rire. Pourquoi ça t'intéresse ?

Il était très franc, braquant son regard clair, très clair, dans les yeux de John, qui se sentit s'empourprer.

— Ben j'sais pas. C'est toi. Tu m'intéresses. J'veux dire, t'as l'air cool. Et puis, je voulais te remercier. Pour la dernière fois, en anat'. T'avais raison. J'suis désolé de t'avoir un peu crié dessus et insulté. T'avais raison, toute la nomenclature de notre prof, c'est l'ancienne. Merci de tes corrections. Ça va bien me servir. Alors voilà, quoi.

Il se faisait l'effet d'être un parfait crétin, et à voir le regard de Sherlock, l'autre était d'accord avec lui.

— Ton accent revient aussi quand tu es gêné, commenta Sherlock sur un ton d'évidence qui n'attendait pas de réponse. D'accord pour les remerciements, mais ça n'explique rien. Personne n'a jamais dit de moi que j'avais l'air « cool ».

Il fronça les sourcils en prononçant le mot, comme s'il lui paraissait absurde. John eut envie d'exploser de rire.

— Eh bien je suis le premier à te trouver cool, mais ça ne rend pas mon opinion moins valable, lui opposa John avec un sourire. Tu as dit que l'humain était moins binaire que la joie et la tristesse. Du coup, sur toute la palette des sentiments humains, j'ai bien le droit de te trouver cool, d'être le premier, te le dire, sans qu'il y ait une explication rationnelle là-dessous.

— Il y a une explication rationnelle pour tout, répliqua aussitôt Sherlock.

— Absolument pas.

— Bien sûr que si.

— Bien sûr que non.

— John, cette conversation est absurde. J'ai raison, et je te prie de bien vouloir le croire et ne pas le remettre en doute.

Ils auraient sans doute pu argumenter encore longtemps ainsi, avec la puérilité des enfants, et John ne changerait pas d'avis. Il était peut-être un peu trop fleur bleue pour les standards masculins que la société véhiculait, mais il était un grand romantique. Il croyait aux films romantiques, à l'amour avec un grand A, qui balayait tout sur son passage et sublimait l'existence, et qui ne pouvait absolument pas être expliqué avec la raison. Mais il doutait que Sherlock soit vraiment sensible à son argumentaire. À le voir, John pouvait prédire qu'il allait ouvrir de grands yeux effarés de tant de stupidité, et lui expliquer avec condescendance que tout cela était dû à des mécanismes d'alchimie et de phéromones du cerveau et du corps. Et puis, ce n'était pas comme si John avait un exemple valable d'amour heureux à lui opposer. C'était d'ailleurs sans doute pour ça qu'il y croyait autant. Il avait passé son enfance dans la croyance qu'il n'y avait pas d'amour heureux, et en grandissant, avait cherché par tous les moyens de s'en défaire. Il voulait y croire, un jour. Mais ce jour n'était pas aujourd'hui, et il n'en convaincrait pas Sherlock.

Ils ne changeraient pas d'avis ni l'un, l'un autre, et John abandonna.

— Peu importe qui a raison, du moment que j'ai quand même le droit de te trouver cool. Viens prendre un café. T'as l'air gelé.

Cette fois, sa proposition sembla rencontrer un écho plus positif chez son interlocuteur, qui laissa un demi-sourire se dessiner sur son visage. John était fasciné par toutes les nuances et les expressions que pouvait prendre ce visage, quand son propriétaire ne faisait pas attention à maintenir l'espèce de froideur lisse qu'il affectionnait.

— D'accord, acquiesça-t-il à mi-voix, en dépliant son corps de sa drôle de position assise.

John était ravi qu'il accepte, parce qu'ainsi figé au milieu des courants d'air, lui-même commençait à avoir froid. Puis soudain, Sherlock fut debout à côté de lui, et John réalisa quelque chose de très important qui ne l'avait pas frappé jusque-là.

— Hé ! Pourquoi t'es si grand !

Il l'avait déjà vu debout, bien sûr, mais toujours avec lui-même assis. Il ne s'était pas rendu compte qu'ils avaient un tel différentiel de taille. Mais Sherlock était vraiment grand, impression encore renforcée par sa maigreur, et le fait que ses jambes paraissaient démesurées par rapport au reste de son corps, à cause du blouson moche qu'il portait. Sa silhouette était presque grotesque. John se fit la réflexion qu'avec un corps pareil, il était fait pour porter un très long manteau. Ça lui siérait beaucoup mieux.

Sherlock roula ses yeux dans ses orbites, exprimant clairement son mépris.

— Dois-je sincèrement répondre à une telle question, si dépourvue de fondement et d'intérêt ? demanda-t-il alors qu'ils avançaient.

Cette fois, John explosa de rire sans se poser de questions. Sherlock le faisait réellement rire, avec ses commentaires acerbes et son intelligence supérieure.

Il comprit que ce n'était pas la bonne réponse à avoir quand il réalisa que la démarche de son nouvel ami avait sensiblement ralenti, comme s'il n'était plus sûr de vouloir continuer. Ils n'avaient toujours pas quitté la cour pour atteindre un lieu moins venteux et plus chaud. John se demanda s'ils y parviendraient un jour.

— Il y a un problème ? demanda-t-il à Sherlock qui marchait au ralenti.

Il n'obtint aucune réponse verbale. Il en était réduit à lire dans ses micro-expressions de visage, sauf qu'il le connaissait réellement depuis dix minutes, et pas dix ans, et ce n'était pas la chose la plus aisée au monde. Cependant, John avait suffisamment connu ce type d'expression sur son propre visage, celui de sa sœur, celui de sa mère, pour le reconnaître facilement : la souffrance.

— Je ne me moquais pas de toi, précisa-t-il.

Il n'était pas certain que c'était ça qui avait provoqué une telle douleur, mais il préférait tenter sa chance. La surprise remplaça la douleur sur le visage de Sherlock, qui tourna à demi la tête sur le côté.

John commençait à le comprendre. De toute évidence, cet homme n'avait jamais eu d'ami de toute sa vie. Il ne savait pas comment se comporter, et n'avait aucune idée de comment interpréter les réactions de ses camarades s'ils n'étaient pas animés par la rancœur, la jalousie et le mépris. C'étaient les sentiments que l'intelligence supérieure impossible à réfréner avaient tendance à générer.

John ne savait cependant pas s'il était surpris que John ait compris sa souffrance et tenté de l'apaiser, ou surpris qu'il ne se moque pas de lui.

— Je suis bêtement binaire et manichéen, vois-tu. Je ris quand je suis joyeux, et ton commentaire m'a rendu joyeux, alors j'ai ri, explicita-t-il.

— Ce... C'est surprenant, avoua Sherlock.

John lui renvoya un sourire éblouissant, avant de reprendre à un rythme normal leur marche vers l'un des cafés qu'abritait le campus, et dans lequel ils pourraient se réfugier pour fuir le froid et réchauffer leurs doigts gelés autour d'une tasse fumante. Du moins, ils reprirent leur marche au rythme de John. Sherlock avait de trop grandes jambes. S'il marchait normalement, il prendrait rapidement une avance considérable.

— En quoi est-ce surprenant ? demanda-t-il joyeusement.

— Les gens ont rarement ce genre de réactions. Quand je les insulte, précisa-t-il. Parce que je t'insultais.

— Et tu m'insultes encore, en me précisant que tu m'insultais, comme si je pouvais être trop stupide de ne pas l'avoir compris la première fois.

— Exactement.

— Sauf que tu ne m'insultes pas, en fait, même si les gens le croient.

— Développe ? interrogea Sherlock, intrigué.

— Tu ne cherches pas à insulter les gens, tu dis simplement ce que tu penses, sincèrement. Tu as trouvé que ma remarque sur ta taille était absurde, parce que nous sommes deux êtres humains, et que la différence de taille entre nous s'explique simplement par notre patrimoine génétique différent, tu as tes parents et j'ai les miens, et tout le monde est unique. Ainsi, tu ne voyais sincèrement pas l'intérêt de répondre à une question rhétorique aussi évidente, et tu me l'as fait savoir. La plupart des gens à qui tu dirais ça n'y verraient en effet que l'insulte à leur intelligence, et le prendrait mal. Mais ce n'est pas ce que tu recherches. Tu ne veux pas réellement blesser les gens, tu dis ce que tu penses. À force d'entendre les gens s'énerver et t'engueuler, très probablement, tu as fini par comprendre que tes propos sonnent comme des insultes, et donc tu t'es senti obligé de me préciser que c'était ce que tu faisais. Mais ça ne l'était pas. Pas la première fois. Me préciser que tu m'insultais, comme si je pouvais être trop stupide de ne pas avoir compris tout ça, était insultant. Mais je te pardonne.

Le temps de la longue explication de John, ils étaient arrivés devant le café. Sherlock ouvrait de grands yeux abasourdis.

— Tu es... surprenant, reconnut-il.

— Merci, sourit John, content de lui avoir montré qu'il n'était pas aussi abruti que les gens que Sherlock avait pu fréquenter jusque-là. Tu viens ?

John avançait vers le comptoir pour aller commander, mais Sherlock grimaça.

— Je ne vais pas pouvoir commander, grimaça-t-il.

Il semblait avoir totalement abandonné son masque avec John, et cela lui faisait plaisir.

— Pourquoi ?

— Parce que.

— Trouve-nous une table, alors. Je vais le faire pour nous deux. Tu veux quoi ?

John espérait que Sherlock n'essayait pas de lui dire qu'il devait partir, mais juste qu'il n'avait pas les moyens de payer. John ne les avait pas beaucoup non plus, surtout pas pour deux cafés. Ça pouvait paraître absurde, mais John avait réellement un budget millimétré. Mais il ajusterait plus tard. Mangerait moins un soir ou deux. Ça irait.

— Merci. Je te rembourserai.

Il indiqua rapidement à John de lui prendre le café le plus simple, noir, et long qu'il y avait à la carte, et fila à la recherche d'une table libre. John l'observa un instant, trouvant fascinant la manière dont il se déplaçait. En prenant grand soin de n'effleurer personne sur son passage. Vu combien le café était bondé, c'était un exploit, qu'il réalisait sans peine.

John commanda deux cafés, paya avec sa carte d'étudiant, sur lequel était crédité l'argent qu'il mettait dessus. Tous les commerces du campus utilisaient ce système. Il était quasiment impossible de payer autrement que par ce biais. Ça simplifiait et fluidifiait les paiements, évitait les espèces.

Il prit leur commande, et soupira de joie quand ses mains se refermèrent sur les deux gobelets chauds. Il n'avait pas de gants, et ses doigts étaient gelés.

Il traversa le café jusqu'à une petite table, presque cachée, à l'écart des autres. À l'image du renfoncement où Sherlock était installé, un peu plus tôt. Il avait ôté son blouson, mais il était de nouveau assis bizarrement, ses jambes repliées sous lui. John ne savait même pas comment il faisait pour ne pas avoir mal aux genoux, aux chevilles, ou pour maintenir son équilibre.

— Tiens, dit-il en lui déposant son gobelet.

— Pour remboursement, lui répondit Sherlock en lui tendant un billet.

Un billet de 20 . John ouvrit de grands yeux. Soit Sherlock n'avait aucune idée du prix d'un café sur un campus étudiant, soit il le savait parfaitement et attendait que John lui rende la différence.

— Je n'ai pas de monnaie, bredouilla-t-il.

— Peu importe. Garde-le. Ça m'est égal.

John réfléchit un instant en silence. Il ignorait si Sherlock avait compris qu'il était boursier, que son budget était très calculé. Personne ne s'en était rendu compte jusque-là, mais Sherlock portait des fringues qui semblaient valoir le loyer de John. Il pouvait aussi bien être un putain d'aristocrate bourge qui était persuadé que quiconque n'a pas son niveau de vie est un pauvre, et qu'il lui faisait une largesse en lui accordant vingt livres. John préféra ne pas trancher la question. Il ne pouvait pas cracher sur vingt livres, et empocha le billet en remerciant Sherlock.

— Du coup, si tu as les moyens, pourquoi tu voulais que je paye ? demanda-t-il.

— Tu pensais que je ne voulais pas payer ? demanda Sherlock en fronçant les sourcils.

— Ça aurait été la raison la plus logique.

— Ta logique est vraiment bornée et limitative, commenta Sherlock.

Ça aurait pu sonner comme terriblement insultant, mais John ressentit de nouveau que c'était simplement parfaitement sincère, et pas du tout méchant, purement objectif. Il eut de nouveau envie de rire, mais se contenta de sourire bêtement. Sherlock semblait avoir du mal avec le rire, que cela soit le sien ou celui de John.

— Eh bien explique moi, monsieur le génie à la logique illimitée, pourquoi diantre ne pouvais-tu pas commander les cafés, si tu pouvais les payer ?

Sherlock haussa un sourcil à la mention du mot « diantre ».

— Tu as décidé de parler comme au siècle dernier pour compenser ton accent et cacher ta nervosité ?

— Peut-être, reconnut John. Et peut-être pour te faire rire. Après tout, ça a bien marché, la dernière fois.

— Eh bien je ne ris pas.

— Je vois ça. Je constate aussi que tu esquives la question.

— Et toi les remarques sur ta nervosité.

— J'ai posé la question avant.

— Je n'ai posé aucune question, s'offensa Sherlock. Je sais que j'ai raison.

Le sourire de John devait lui déchirer les joues, tellement il se sentait bien. Il avait chaud, ses doigts retrouvaient leur sensibilité autour de la tasse de café, et ce garçon improbable à la répartie mordante l'amusait beaucoup. On avait toujours dit à John qu'il était sociable, qu'il lui était facile d'avoir des amis. Il n'avait jamais trouvé ça très exact. Bien sûr, il n'avait jamais été seul dans sa vie. Depuis sa toute petite enfance à aujourd'hui, il nouait facilement des liens avec des gens de son âge, se faisait des copains. Il était entouré, ne mangeait pas seul à la cantine, n'était jamais choisi en dernier pour constituer des équipes au sport, trouvait toujours quelqu'un pour lui expliquer les cours et les exercices qu'il avait ratés en étant malade. Même aujourd'hui, en médecine, il avait réussi à bien s'entendre à plusieurs personnes, et appréciait sincèrement Mike et les autres gars du groupe.

Même les filles, il n'avait jamais eu de souci. Durant l'enfance, lui et ses camarades ne faisaient aucun distinguo, et il se souvenait de jeux endiablés où tous se couraient après, sans tenir compte du sexe ou du genre des joueurs. Au fur et à mesure du temps, alors qu'ils grandissaient, les choses avaient changé. Les filles avaient commencé à se regrouper entre elles en les traitant d'immatures, et à glousser parfois. Les garçons avaient commencé à rouler des mécaniques en tentant de les impressionner, mais en ayant du mal à communiquer avec elles.

Il y avait des marginaux dans les deux clans, bien sûr, mais l'adolescence avait globalement tendance à les séparer selon les genres. John n'avait jamais eu ce problème, à la grande surprise de ses amis. Il parlait aux filles aussi naturellement qu'à ses copains, se montrant simplement aimable et gentil, sans aucune arrière-pensée. Il nourrissait d'excellentes relations avec tous ses camarades, au lycée.

Souvent, au demeurant, les filles dans un premier temps surprise par sa gentillesse sans rien attendre en retour, finissaient par se retrouver séduites et lui proposaient de sortir avec lui. John acceptait, la plupart du temps. C'était agréable de sortir avec une jolie fille. Il n'était cependant jamais tombé amoureux. Ses histoires duraient quelques semaines, et se finissaient en douceur. Il gardait des excellents contacts avec ses ex, au grand dam de ses copains, qui ne comprenaient ni comment il faisait pour les séduire, ni pour ne pas se faire insulter lorsque c'était fini.

John supposait que vu de l'extérieur, il devait effectivement donner l'illusion qu'il était très sociable et avait plein d'amis.

Mais il n'avait jamais eu le sentiment d'en avoir un seul. Il était sorti avec une fille qui s'appelait Kate, un jour. Sa meilleure amie s'appelait Anna, et elle était atteinte d'une maladie grave. Les deux jeunes filles se connaissaient depuis toutes petites, et Kate avait toujours soutenu Anna. Elle n'en parlait pas au lycée, mais s'était confiée à John, un soir. Il avait été fasciné par les histoires qu'elle racontait, la manière dont elles se comprenaient d'un regard, le soutien indéfectible, le fait qu'elle connaisse tout de l'autre, qu'elle soit la première personne à qui elle racontait absolument tout, qu'elle ait besoin de son aval. Kate l'avait prévenu, il passerait toujours après Anna. Si un jour elle lui posait un lapin pour aller à l'hôpital voir son amie en urgence, elle le ferait sans hésitation et ne s'en excuserait pas. Pareil si Anna allait très bien mais avait besoin de voir Kate pour une raison ou pour une autre.

John avait trouvé cela fascinant. Sans doute que la relation de Kate et Anna était un peu spéciale à cause de la maladie de cette dernière, mais l'amitié profonde entre les deux filles était sincère. Il n'avait jamais ressenti ça avec personne. Il n'avait jamais eu l'impression de pouvoir absolument tout dire à quelqu'un, même ses secrets les plus lourds ou honteux, en ayant l'absolue certitude qu'il serait compris, aimé, soutenu quoi qu'il dise.

La preuve, il ne parlait jamais à ses copains de ses relations familiales, de ses parents, de sa sœur, de sa famille dysfonctionnelle.

La preuve, comme tous ses copains, quand ils parlaient de sexe, il mentait un peu sur sa taille, ses performances, la fréquence, pour se garder une impression de force et de virilité.

Il n'avait jamais envisagé d'avoir un ami.

Jusqu'à Sherlock et son franc-parler, qui donnait l'impression d'avoir une telle objectivité sur tout, si froide et si claire qu'elle aurait pu en devenir blessante, mais dénuée de la moindre parcelle de jugement négatif. Il jugeait peut-être sur le niveau d'intelligence de son interlocuteur, mais là encore, c'était fait avec objectivité. John reconnaissait sans mal qu'il était moins intelligent que le garçon en face de lui dont les longs doigts faisaient le tour de la tasse qu'il buvait lentement, en reprenant des couleurs.

Absurdement, John Watson avait envie de devenir l'ami de Sherlock.

— Bien sûr que tu as raison, sourit-il après plusieurs gorgées de café. Je ne te connais pas bien, mais je pense avoir compris un truc : tu as toujours raison.

— Exactement, fanfaronna Sherlock.

— Par contre, à quoi vois-tu que je suis gêné ? osa demander John.

— C'est une vraie question ? demanda Sherlock.

— Bien sûr. Habituellement, je suis plutôt bon pour cacher ce que je ressens. La plupart des gens ne s'en rendent pas compte. Tout à l'heure, okay, mon accent ressortait un peu. Mais là, je ne vois pas ce qui te fait affirmer que je ne suis pas particulièrement détendu.

Sherlock marqua une pause, regardant son café. John en fut surpris. Il ne voyait aucune raison pour que le jeune homme refuse de répondre. Il avait déjà prouvé que le tact n'était pas son point fort, et John avait prouvé que ça lui convenait.

— La plupart des gens qui ont voulu connaître la réponse à cette question n'ont pas aimé la réponse, finit par dire Sherlock, sans le regarder.

John fronça les sourcils.

— Je ne comprends pas bien, avoua John. Tu as souvent des gens qui te demandent pourquoi tu dis qu'ils sont nerveux ?

La conversation était totalement dénuée de sens pour lui, présentement.

— Pas exactement, soupira Sherlock. Mais je...

— JOHN !

L'interpellé se retourna, interrompant Sherlock dans sa phrase. Il était agacé qu'on les interrompe, et il balaya la pièce des yeux à la recherche de qui l'avait appelé. Mike et deux de ses amis, Peter et Alec, agitaient de grands bras énergiques. Ils venaient de récupérer leur commande, et approchaient de la table de John. Ce dernier, mal à l'aise sans qu'il ne puisse déterminer pourquoi, se retourna vers Sherlock, pas tout à fait sûr de ce qu'il allait lui dire.

Il n'en eut pas besoin. La place en face de lui était vide. Sherlock était parti, emportant son café et son manteau, comme si John avait toujours été seul. Dire qu'il s'était volatilisé était sans doute plus correct. John ne l'avait ni vu, ni entendu bouger. Il ouvrait de grands yeux surpris quand les garçons le rejoignirent.

Il se recomposa aussitôt un visage neutre, affable, leur souriant tandis qu'ils s'installaient avec lui, tirant des chaises pour s'entasser tous les quatre autour de la petite table.

— Ben alors Johnny, t'avais pas dit que tu partais réviser ? Tu vas être à la bourre sur ton programme, on a cours dans moins de vingt minutes maintenant !

John jeta un coup d'œil à sa montre et étouffa un juron. Il n'avait pas vu le temps passer. Ils avaient raison, ce temps passé avec Sherlock allait lui coûter cher en révisions.

— Trop froid ! répondit-il en désignant le café chaud. J'avais besoin de décongeler mes doigts... et mes neurones aussi !

Ils explosèrent tous de rire, comme si c'était la blague la plus marrante de l'année, alors que ce n'était objectivement à peine drôle. Sherlock n'aurait pas ri, songea John en son for intérieur. Il aurait levé un sourcil méprisant avant d'expliquer à John que ses neurones ne pouvaient pas geler au sens où il l'entendait. John se surprit à penser ça. Qu'il puisse prédire à ce point les réactions de quelqu'un qu'il connaissait à peine était bizarre.

Il glissa une main dans sa poche, et fut soulagé de sentir sous ses doigts le papier froissé qui était un billet de 20. Il était à deux doigts de croire que Sherlock était irréel, une invention de son esprit cinglé qui avait inventé un ami imaginaire pour discuter avec lui, lui donnant l'aspect d'un mec rencontré en amphi ayant fait un scandale pour s'aider. Ça aurait totalement pu justifier pourquoi il avait refusé de commander les cafés, comment il avait disparu si vite. Mais les fantômes et les amis imaginaires ne peuvent pas vous donner d'argent. Ils ne peuvent rien faire de tangible, John en était certain. Sherlock était forcément réel.

Mais présentement, il était parti, et perdu pour perdu son temps de révisions, John se plongea dans la conversation de ses camarades.


[1] Et l'auteure non plus, n'ayant pas fait médecine, ne se pose pas de question et fait confiance au Dieu Google.


Prochain chapitre : Me 24/07. Reviews, si le coeur vous en dit ? :)