Un petit clin d'œil à la série "Les anneaux de pouvoir" dans ce chapitre...
Chapitre 28 : Les autochtones II
My beautiful cabaret III
Un filet de lumière passait sous la porte et dans les interstices des volets de bois. Un quatrième coup retentit.
« Belin, ouvrez ! Je vous promets que je vais m'occuper de ceux qui ont fait ça ! Je vais leur casser la gueule ! Leur raser la tête ! »
Mais l'humain restait silencieux. Assis derrière l'une des tables de la grande salle de sa taverne, il avait entamé une deuxième bouteille de la réserve. Il se prit la tête dans les mains.
« Belin... Répondez-moi... S'il-vous-plaît... Je sens que vous êtes là... »
Silence.
« Belin... »
Silence.
« Bon... Au revoir alors... »
Les légers bruits de pas du Seigneur de la Fontaine en armure, s'éloignant.
Quand Belin sortit, une demi-heure plus tard, il vit qu'une vingtaine d'elfes étaient attroupés devant la façade de la taverne. Certains avaient un seau d'eau avec eux. Le plus grand était perché sur un escabeau, pinceau en main, juste en dessous de l'enseigne. Belin eut peur un instant, crut à une nouvelle brimade. Puis il vit que l'elfe sur l'échelle avait repeint l'enseigne à l'identique, faisant disparaître le mot « singe ». Quant aux autres, ceux avec les seaux, ils frottaient les murs pour en effacer la figure simiesque.
« Monsieur Belin », dit alors une voix de femme.
L'ancien écuyer se tourna. C'était une femme-elfe qui s'adressait à lui, accompagnée d'un homme et de deux enfants. Les enfants tenaient un panier.
« Nous voudrions nous excuser », ajouta-t-elle.
« Est-ce vous qui... ? » s'étonna l'humain.
« Non, mais nous voudrions nous excuser pour eux. Ceux qui ont fait cela ne méritent pas d'habiter cette ville. »
Elle fit un signe aux enfants, qui lui tendirent le panier. Il était rempli de biscuits, de fromages de chèvre, de pommes et de fleurs.
« Il ne fallait point », s'entendit dire Belin.
Coi, il regardait son panier. Il n'entendit pas l'autre voix féminine qui demandait aux badauds de la laisser passer. Pourtant, cette voix, il la connaissait bien...
« Belin, oh, Belin ! »
La jeune fille elfe avait de longs cheveux bruns bouclés, des yeux marron, un visage en forme de cœur. Elle portait des vêtements modestes ainsi qu'un tablier de cuir.
Belin sursauta quand il la reconnut.
« Meleth ? »
« Rentrons à l'intérieur ! » supplia-t-elle. « Il ne faut pas que mes parents me retrouvent ! »
Les autochtones II
Lors de leur arrivée en Beleriand, les deux descendants d'Olwë les plus âgés avaient été désignés par le roi des Noldor comme ambassadeurs.
« Dëmass ! » dirent Galadriel et Finrod, en langage telerin de l'ouest.
« Demat ! Deguemer mat e Penn-ar-Bed », répondit l'ambassadeur sinda.
Il leur tendit une outre sentant la pomme alcoolisée.
« Qu'est-ce que c'est ? » se demanda Finrod.
« Chistr ! » répondit l'ambassadeur. « Yec' hed mat ! »
Galadriel prit l'outre et en but une gorgée ; puis elle la tendit à Finrod, qui fit de même.
« Le nom de notre roi est Finwë Ňolofinwë, fils de Finwë », dit alors Galadriel, désignant du bras le Grand Roi des Noldor, qui se tenait sous le nouveau soleil, entouré de Fingon et ses conseillers.
« Ya, roue, Finw' gnol' finw' », répéta l'ambassadeur.
« Non, Finwë Ňolofinwë. »
« Finw' nol' finw' », réessaya l'ambassadeur.
Galadriel jeta un regard empli de détresse à son frère Finrod.
« Fin-gol-fin », tenta alors le futur anthropologue, dans un éclair de génie linguistique.
« Fingolfin », répéta le Sinda.
« Nous sommes les Ňoldor », dit alors Galadriel en telerin de Valinor.
« Vous, Gnôles d'or. »
« Je crois qu'il commence à bien prononcer, non ? » chuchota la femme-elfe à son frère.
« Il semble que oui. »
Galadriel tendit alors à l'ambassadeur ce que le roi lui avait demandé de donner : un plat orné de pierres précieuses.
« Un cadeau pour vous. »
« Trugarez ! Graal ! »
Le Sinda s'inclina en prenant le plat.
Puis il dit : « Kenavo, Gnôles d'or ! » Et il s'en alla rejoindre son groupe.
Quelques mois plus tard, Galadriel entrait dans la tente où dormaient Finrod et ses hommes. Ce dernier était assis à son bureau, sur une chaise pliante, un paquet entre les mains.
« Varda ! » s'exclama-t-elle. « Mais qu'est-ce que tu as fait à tes cheveux ? »
Le fils aîné de Finarfin avait les cheveux coupés très court ; il ne restait plus rien de son abondante chevelure dorée, naguère entremêlée de joyaux et de perles.
« J'ai attrapé des poux », avoua-t-il. « Il y a une épidémie dans le camp. »
Galadriel se gratta la tête, par réflexe. Il ne manquait plus qu'elle aussi soit obligée de se couper les cheveux.
« Les autochtones m'ont conseillé de les couper », ajouta Finrod. « Ils ont dit que c'était dû à la promiscuité dans laquelle nous vivions au campement, et qu'en Beleriand, à cause de Morgoth, ce n'était pas un mal propre aux animaux. »
« Quelle abomination ! »
« Ils m'ont aussi conseillé de me frotter la tête avec du vinaigre de cidre… Et ils m'ont donné cela pour Nolofinwë. »
« Je vais lui apporter », répondit Galadriel, comprenant que son frère préférait ne pas se montrer.
« Du beurre », réalisa Fingolfin en ouvrant le paquet, l'air tout à fait charmé (cela faisait plusieurs années qu'il n'avait pas pu en manger).
Il prit une petite cuillère pour goûter le présent des Sindar.
Mais il se mit aussitôt à tousser bruyamment, le visage révulsé, comme s'il venait d'ingérer un violent poison.
On crut à un attentat, et ses gardes accoururent.
Mais Fingolfin cessa de tousser et s'exclama seulement :
« Par tous les dieux, mais pourquoi ce beurre est-il salé ?! »
