Note d'autrice.

Coucouuuu, désolée j'avais complètement oublié de poster cette fic, je pensais que c'était fait :( je vais poster tout le reste d'un coup comme ça plus de risque d'oublier !


C'est Peter qui a voulu aller à l'épicerie.

Tante May lui a dit qu'il pouvait demander ce qu'il voulait pour son anniversaire. N'importe quel plat. N'importe quelle activité. N'importe quel film pour le soir.

Alors il a eu des frites au fromage. Ils sont allés au zoo. Il a eu le droit à un gâteau au chocolat. Et a décidé qu'ils regarderaient Star Wars.

La journée a été vraiment cool. Peter s'est réveillé à l'aube, la tête claire. Avec tante May et oncle Ben, tout paraît plus facile : il réfléchit moins en allant se coucher. Ils l'ont laissé regarder autant de documentaires qu'il voulait, quand il en avait besoin. Ils lui ont acheté des pyjamas de la couleur qu'il voulait. Ils lui ont donné des jouets.

May lui lit des BD l'après-midi et Ben râle devant les séries policières.

Et aujourd'hui, Ben a oublié la glace.

— C'est vraiment si grave si y'a pas de glace pour le film ?

Dans le fond, ce n'est pas grave. Peter veut le dire, quelque chose comme « non, c'est bon », il veut sourire et simplement aller s'asseoir dans le canapé (un canapé usé et super mou qu'il adore plus que tout, car ils sont tout serrés, tous les trois). Avec May et Ben, il veut toujours essayer d'être ce que sa mère appelait un bon garçon. Il essaye de ne pas pleurer. De ne pas geindre. D'avoir de bonnes notes. De ne pas trop parler.

Mais à la place, il baisse les yeux et dit :

— Vous aviez promis...

Alors dix minutes plus tard, Ben et lui descendent à l'épicerie du coin. Ils y vont tout le temps, pour les petites courses : le caissier est cool, même si le patron est vulgaire et semble toujours croire que Peter va voler quelque chose (à raison, en vérité, car un jour Peter a bel et bien volé quelque chose : une perceuse que quelqu'un utilisait pour réparer un rayon, qu'il a fourré sous son manteau. Il l'a démonté avec un tournevis, et en entrant dans sa chambre Ben a réussi à lui faire cracher le morceau. Ils sont allés la rendre le lendemain, et Peter s'est excusé.)

Les congélateurs pour les glaces sont tout au fond du magasin, derrière les gâteaux et les boissons. Souvent, Peter regarde les parfums quand il accompagne Ben ou May, en essayant de mémoriser ce qu'il y a, les différences entre chaque semaine. Cette fois, Peter met du temps à choisir. Il déteste choisir, déteste devoir prendre une décision : la peur de décevoir, la peur de prendre la mauvaise, la peur de voir les conséquences. Son père lui disait toujours que les conséquences n'étaient que le résultat de personnes qui ne réfléchissaient pas. Ou mal. Peter n'a pas envie de mal réfléchir, même s'il sait que c'est souvent le cas.

Aujourd'hui, il pensait savoir quoi prendre, mais une fois devant les parfums il hésite.

Chocolat. Pistache. Vanille. Caramel. Sa mère ne voulait jamais qu'il en mange, avant, et la première chose qu'à fait Ben en l'emmenant chez eux c'est lui donner une glace en cornet, tout droit sortie du congélateur.

Il a l'impression qu'il ne doit pas se tromper, alors peut-être qu'il met vraiment longtemps. Tellement longtemps qu'il oublie Ben derrière lui, et que la seule chose qui le ramène c'est une voix grave qui cri :

— Bougez pas, c'est clair ?

Son sursaut lui fait se cogner la tête contre la vitre, et Peter se sent stupide de ne même pas avoir remarqué qu'il se trouvait aussi près. Les sourcils froncés, il se retourne vers le bout de l'allée, et s'avance lentement. Oncle Ben n'est pas là, et il entend des voix s'agiter du côté de la caisse.

C'est le visage d'un homme qu'il ne connaît pas qu'il voit en premier. Puis quelque chose dans sa main, qu'il pointe sur le caissier. Le gamin dégingandé qui est étudiant et qui habite le quartier (c'est May qui l'a dit).

— Allez grouille-toi, on a pas toute la nuit.

Peter a vu des films. Alors il comprend et il se recule. Un pas en arrière. Un pas à peine. C'est suffisant pour que son dos rencontre une étagère et fasse tomber une boite de conserve. Le type se retourne vers lui brusquement, l'arme tendue, les yeux cachés par des lunettes de soleil.

— Putain, petit mer...

— Hé !

Il voit à peine d'où sort oncle Ben. Il entend à peine ce qu'il dit. Tout ce qu'il comprend, c'est que l'instant d'avant il est seul dans une épicerie face à un grand homme armé, et tout à coup il y a un coup de feu. Quelque chose éclate à côté de sa tête, et Peter tombe par terre. Le caissier attrape le téléphone fixe, et se jette derrière le comptoir.

Un nouveau coup de feu, qui fait cette fois éclater une bouteille de lait à côté de Peter.

Puis un troisième, et après ça c'est le silence. Tout se fige. Oncle Ben et l'homme s'arrêtent, plus personne ne se bat. Peter inspire profondément et se rend comptoir qu'il n'entend plus grand chose : ça siffle, ça pique. Il a marché sur du verre, pourquoi il y a du verre au sol ?

Ben tombe par terre dans un bruit sec qui lui fait écarquiller les yeux.

— Putain ! hurle le mec en reprenant le petit sac plein de billet qu'il a piqué depuis la caisse.

C'est la clochette qui retentit au-dessus de la porte quand l'homme se tire en courant qui réveille Peter. Un sursaut, un courant électrique : d'un coup il se relève, retombe à genoux, se redresse, glisse, et s'avance vers son oncle étalé sur le sol.

Oncle Ben ?

Il pense le dire à voix haute, mais rien ne résonne dans la pièce vide. Ou peut-être qu'il n'entend toujours rien. Il y avait de la musique, la radio sûrement, quand il est entré. Il y a toujours de la musique ici, et il n'entend rien.

Quelque chose d'humide coule sur ses genoux, et en baissant les yeux il voit que c'est rouge, poisseux, et que ça vient de Ben. Il ne bouge plus. Plus du tout. Et Peter ne pense pas que c'est possible de saigner autant : il y en a quand il essaye de voir d'où ça vient, il y en a quand il se frotte la joue pour essuyer ses larmes trop salées, il y en a quand il sert Ben contre lui, il y en a quand Peter s'allonge sur le sol humide, les yeux écarquillés.

Il pense que le temps s'arrête, et Peter a l'impression de sentir la chaleur s'en aller petit à petit mais c'est impossible, n'est-ce pas ? Ça ne marche pas comme ça. Alors il attend.

Il attend.

Il attend.

Et à un moment, c'est un policier qui le prend, qui le soulève, qui le passe à un collègue. Peter entend « merde, il est plein de sang », « t'es blessé petit ? », « amenez-le jusqu'à l'ambulance », et finalement :

« L'autre est mort, y'a rien à faire ».


— T'es prêt ? T'as rien oublié ? T'as bien déplacé tes affaires de ton ancien sac au nouveau, hein ?

Les yeux à moitié ouverts devant son bol de céréales, Peter acquiesce lentement. Pepper ne cesse de faire des allers-retours dans le salon depuis une bonne vingtaine de minutes, et même si Peter s'est réveillé en avance, il aurait peut-être dû rester dans son lit encore un peu.

Il est stressé. Il a eu du mal à s'endormir.

Et une Pepper encore plus stressée que lui ne l'aide pas beaucoup.

— Super. Parfait. Tes affaires sont prêtes ? Tu vas pas être en retard, hein ? Quelle heure il est ? Oh, déjà ? Peter, tu...

— C'est pas toi qui doit partir bientôt ?

Ce n'est qu'une rentrée comme les autres. Pas sa première à New York, que ce soit quand il était petit ou depuis qu'il a déménagé dans la Tour. Mais même si ce n'est pas sa première, c'est un changement quand même : fini l'école primaire.

Le collège. Un collège public, même. Rien à voir avec les écoles privées où Tony et Pepper l'ont mis jusqu'à maintenant : un collège dans un bon quartier, où seuls les élèves blindés et les étudiants boursiers peuvent mettre un pied, mais un collège public quand même.

(Et désormais, Peter a fini par comprendre qu'il est un élève blindé. Il n'avait pas réalisé à quel point Harry le traitait normalement avant d'arriver à New York avec le nom de famille Stark. Son temps à l'école a été long, ennuyeux, et il n'a pas osé dire à Pepper qu'il ne s'était pas fait d'amis. Pour éviter les questions, il est resté plus d'une fois après les cours dans la bibliothèque.)

Mais peut-être que cette année ça sera différent. De nouvelles personnes. Une nouvelle chance de se conduire un peu plus normalement (faire les schémas plus discrètement, ne pas fixer les gens, se laisser taper sur l'épaule sans réagir brusquement, parler plus souvent, mettre en application les blagues scientifiques qu'il a lu dans le livre que Tony lui a offert).

En tout cas, c'est son plan. Tony et Pepper méritent d'héberger un gamin normal, un gamin qui ne se réveille pas en sueur une nuit sur deux, qui ne passe pas des heures à gratter des formules sur du papier, qui ne devient pas obsédé par les legos jusqu'à oublier d'aller aux toilettes, et à qui le mot « parent » donne des bouffés de chaleur.

— Mon dieu, je suis en retard, souffle Pepper. Je suis en retard. Ça va aller ?

Il acquiesce.

— Super. Tu vas assurer. T'es génial, chéri. Si quelqu'un essaye de t'embêter, dis-lui que c'est moi qui lui tomberais dessus. Pas de pression. Reste tranquille. Tony sera là quand tu reviendras.

Elle fait le tour de la table pour venir lui embrasser le front, et Peter lui retourne un sourire.

Presque une heure plus tard ses cheveux sont propres, il est habillé et coiffé, son sac est prêt, et il n'a plus les yeux gonflés de fatigue. L'ascenseur descend tous les étages avec lenteur, dépassant le rez-de-chaussée pour aller vers le garage. Celui-là, personne ne peut le prendre à part les habitants de l'appartement et quelques privilégiés, alors quand il s'ouvre tout en bas de la Tour, Happy est déjà prêt.

Peter ouvre la portière et s'assoit du côté passager.

— Salut, Happy.

— Salut, gamin. Les vacances sont finies ?

— Ouaip.

À peine attachée, la voiture se recule et roule vers le portail qui s'ouvre. La radio leur annonce le temps de la journée, et après une pauvre musique que Peter ne connaît pas un jeu se lance, présenté par un animateur différent d'avant les vacances.

Il regarde par la fenêtre, jusqu'à ce qu'ils tombent dans des bouchons.

— Tu sais, je pourrais prendre le bus. Ou le métro.

— C'est ça. T'es encore un gamin.

— Beaucoup de gamins prennent le bus.

— Mais aucun gamin n'a Tony Stark comme père.

Peter serre la mâchoire. Au départ, personne n'osait dire des choses comme ça. Maintenant, ça échappe à tout le monde. Le Colonel Rhodes, Happy, la Dr Cho, les autres chauffeurs, certains employés que Peter croise.

Ils disent tous ça. Parents. Père. Mère. Chaque fois qu'il entend ça, il se demande si Tony et Pepper seraient en colère. Parents et gardiens, ce n'est pas la même chose. Peter n'est pas assez bête pour ne pas savoir la différence.

— Justement. Ça me rendrait peut-être un peu plus normal si je venais pas en voiture de luxe tous les matins.

Happy hausse un sourcil.

— Tu sais ce qui te rendrait encore plus normal ? Te faire enlever au milieu du métro. Tu n'imagines pas le nombre de... hm, on m'a dit de pas te parler de ça. Mais tu comprends l'idée. Beaucoup serait prêt à te faire du mal pour obtenir de l'argent de la part de Tony Stark.

Peter baisse les yeux, et ses joues chauffent. C'est dans ces moments-là qu'il se dit que l'époque où il ne parlait pas ? Au moins il ne se donnait pas l'impression d'être un sale enfant gâté.

— D'accord. Désolé, Happy. J'ai juste... je m'en veux de te déranger tous les matins et tous les soirs, comme ça.

— Tu me déranges pas.

— T'es plus chauffeur. T'es chef de la sécurité. Tu devrais plus avoir à faire ça.

Tout en grognant, Happy hausse les épaules. La route pour aller au collège est un peu plus courte qu'elle ne l'était pour aller à l'école, alors Peter voit déjà l'entrée bondée d'élèves au bout de la rue.

— Justement, gamin. Fais marcher ta cervelle, arrête d'essayer de tout me faire dire. Si je te conduis, c'est parce que ça me dérange pas. Je pourrais sûrement pas le faire tous les jours, mais quand je peux...

Il se tait, et se range sur le côté. Juste devant le portail ouvert. Peter voit quelques têtes se tourner vers la voiture, et il se mord la lèvre.

— Merci, Happy.

— Pas de quoi. Allez, descends de là. Fais-toi discret, souris un peu, et tout devrait bien se passer.

Et même si Peter n'en est pas aussi certain, il attrape quand même son sac à dos et descend la tête basse.


Il met une semaine à parler à quelqu'un.

Le lundi d'après, pendant la première heure après le déjeuner, Peter s'assoit au bureau du fond pour le cours d'anglais. Même après autant d'entraînement (lire, lire, et lire encore) et d'heures passées à son bureau à faire des dictées seul devant son manuel, il est toujours aussi nul pour rédiger des textes clairs et sans faute.

Pour l'instant, il a réussi à passer inaperçu : aucune envie que le prof d'anglais qui semble avoir une dent contre lui le repère et l'appelle au tableau pour montrer au reste de la classe que le gamin que Tony Stark héberge est complètement débile.

Alors il se terre au fond de la classe, et prie pour que l'heure de cours passe rapidement.

— C'est n'importe quoi, souffle le gars qui s'est assis à côté de lui.

S'asseoir où il veut, c'est un changement qui lui plaît plutôt bien. Le passage de l'école primaire au collège lui a offert plusieurs choses : une bibliothèque encore plus grande, des salles vides où il peut aller, s'asseoir au premier où au dernier rang s'il le veut, se cacher dans un couloir désert à la récré. Peter se sent plus libre depuis qu'il est là, et la sensation est agréable. Même si Tony semble travailler sur quelque chose d'important depuis un moment, et que Pepper est très prise par SI, au moins il peut prouver que se débrouiller n'est pas si dur. Il s'est fait à manger tout seul la veille.

Peter n'est pas un bébé. Pepper et Tony n'ont pas à s'inquiéter pour lui.

Et au bout de quelques secondes où il ne s'est pas rendu compte de son regard insistant, le garçon tourne lentement la tête vers lui. Il hausse un sourcil, et murmure :

— Quoi, t'es pas d'accord ?

Mais Peter n'est vraiment pas certain de savoir de quoi il parle, alors il continue de le fixer.

— Passer autant d'heures à parler de bouquins quand on pourrait juste...

Il fait un geste vague.

— Je sais pas moi, avoir plus de cours de sciences. Mon père dit que c'est ça, l'avenir. On devrait se concentrer sur les trucs utiles.

Et là, Peter comprend. Ses sourcils se haussent, et il acquiesce lentement. L'idée de ne plus avoir à cacher qu'il ne comprend rien le fait sourire, et il répond :

— J'aime pas l'anglais non plus.

Le garçon semble amusé.

— Évidemment. Tu te caches au fond depuis le début et l'autre t'a cramé dès le premier jour.

« L'autre » est actuellement en train de les fixer, et Peter se recroqueville sur sa chaise. La maîtresse à Malibu le trouvait un peu retardé, c'est vrai, mais aucun professeur ne l'a jamais regardé ainsi : comme si Peter était un délinquant. Même dans son école du Queens, le maître lui avait dit qu'il avait bon fond. Qu'il parlait trop, mais qu'il était un bon petit gars.

Le garçon à côté, lui, lève le menton avec défi. Il porte un t-shirt qui semble neuf, des chaussures bien cirées, et ses cheveux bouclés s'échappent de derrière ses oreilles.

— Quelque chose à dire, Mr Thompson ?

— Non rien, monsieur.

— Et vous, Mr Stark ? Quelque chose à ajouter ?

Peter secoue la tête. Il a l'impression que tout le sang de son corps remonte à ses joues, et baisse les yeux penaudement vers son bureau.

— La prochaine fois que je vous surprends à bavarder, j'en déduirais que mon cours ne vous intéresse pas. Et je serais obligé de vous le faire rattraper. En colles.

Et même si la simple idée d'aller en colle donne à Peter l'envie de disparaître, il surprend le sourire en coin de « Thompson » alors qu'il murmure :

— Moi c'est Eugène. Et si tu préfères les sciences, tu devrais rejoindre notre club, le lundi après les cours.

Honnêtement, Peter ne pense même pas à réfléchir. Il acquiesce, trop heureux de pouvoir dire avec honnêteté qu'il a quelque chose à faire après l'école. Tony sera content, sûrement.


Peter n'a pas été dans un hôpital depuis des années.

Assis sur le bout du lit aux draps propres et blancs, il fixe le mur d'en face en essayant de penser à autre chose. De penser à ce que Eugène dira quand il retournera à l'école demain, de son expression quand il s'assiéra à côté de Peter en cours de maths. Un sourcil haussé amusé, et un : Alors, Stark, 'paraît que c'est toi qu'est parti avec les pompiers ? La honte, mec.

Et honnêtement ? Peter le pense aussi.

Pourtant, là tout de suite, il préfère largement penser au fait qu'Eugène se moquera un peu de lui pendant une dizaine de minutes plutôt qu'à la dernière fois où il a été emmené à l'hôpital. Plutôt que penser à l'inclinaison du cou de May, à la voiture retournée, à sa mémoire défaillante pendant des heures après ça.

Il déglutit, ferme les yeux très forts.

— Il est où ? Ici ?

— Mrs Potts, il est juste au bout du couloir.

— Poussez-vous, laissez-moi passer.

Quand il les rouvre, Pepper passe la porte de la chambre en faisant claquer ses talons sur le sol. Ses cheveux sont un peu décoiffés. Il fronce les sourcils quand il remarque son expression : pas vraiment énervée, comme il s'y attendait.

Elle semble terrifiée.

— Peter ! Oh mon dieu.

Ses mains se posent sur ses joues, et elle l'examine sous toutes les coutures. Elle prend même le temps d'écarter quelques mèches de son front pour vérifier qu'une coupure ne se cache pas derrière. Quand leurs yeux se croisent enfin, elle soupire et passe une main tremblante sur son propre visage.

— Tu vas bien ? Tu es blessé ? L'école m'a appelé, et la femme m'a juste dit qu'on t'avait emmené à l'hôpital et...

Elle se retourne brusquement vers l'infirmière derrière elle, et la cinquantenaire se recule d'un pas. Peter devine le regard qu'elle a dû recevoir : terrifiant. Pepper fait plus peur que n'importe qui.

— Il va bien ?

— Il va bien, Mrs Potts. Ce n'était qu'une simple crise d'asthme.

— Une crise d'asthme ?

— Elle était longue et sûrement effrayante, donc son professeur a bien fait d'appeler les pompiers. Ça lui arrive souvent d'oublier sa ventoline ?

Pepper lui lance un coup d'œil, puis articule à l'infirmière :

— Il fait de l'asthme ?

L'infirmière cligne des yeux.

— C'était la première fois ? Je... attendez une seconde, je vais chercher le médecin.

Elle offre un sourire un peu hésitant à Peter, puis s'éloigne vers la porte. Pepper attend à peine qu'ils soient seuls pour se retourner vers lui, les sourcils froncés.

— Tu n'as jamais fait d'asthme, n'est-ce pas ? On l'aurait remarqué. C'est possible que ça se déclare aussi tard ? Il me semble que ça apparaît entre 4 et 7 ans... Peter, tu...

Elle pose une main sur sa joue, et il baisse les yeux.

— Tu fais de l'asthme ? répète-t-elle en haussant les sourcils.

Comme si l'expression de Peter vient juste de le lui dire. Il se mord la lèvre, et acquiesce lentement.

— Mais tu n'as jamais fait de crises ? N'est-ce pas ? Je ne t'ai jamais vu...

À l'école primaire, il y avait un cours de sport. Ils marchaient dans un espace vert, ou jouaient à chat, ou au foot, ou à n'importe quel sport. Peter y allait doucement, à chaque fois. Aucune maîtresse ne lui a rien dit quand il marchait, quand il s'arrêtait sous un arbre, quand il se contentait de faire le minimum. Maintenant, il se dit que ce devait être à cause du nom Stark.

Mais le professeur de sport du collège, il s'en fiche pas mal. Il souffle dans son sifflet, et dit à Peter que s'il ne court pas plus vite alors il restera après les cours. Il dit que s'il ne fait pas les pompes et les squats, alors tout ce que Peter aura à la fin c'est un F. Ou un D, si le prof est de bonne humeur.

Alors Peter a couru. Il a fait ce qu'il a pu.

(Il n'a jamais dérangé personne en se réveillant avec la poitrine écrasée, a essayé seul de reprendre son souffle en s'agitant un peu trop dans le labo de Tony, et a refusé de laisser Pepper voir qu'il n'est une fois de plus qu'un problème.)

Et à un moment, il s'est simplement écroulé au milieu du gymnase, la tête légère et les oreilles sifflantes, la gorge serrée et la poitrine lourde.

— Désolé, dit-il.

— Oh, Pete...

Ça aurait dû être marqué sur son dossier. C'est ce qu'il s'est dit la première fois qu'il a couru pour ne pas être mouillé et salir l'entrée des Barrett, sa première famille d'accueil. Salir, c'est nettoyer. Salir, c'est possiblement se prendre une claque ou être privé de dîner. Salir, c'est montrer sa présence. Alors Peter a couru. Et en arrivant il était non seulement quand même trempé, mais également incapable de respirer correctement.

Mrs Barrett a dit que ça aurait dû être marqué. Qu'ils auraient dû être prévenu. (Peter n'a rien dit. Personne n'a été chercher son vieux dossier médical, et c'était le cadet de ses préoccupations. Il ne savait même pas ce que c'était, au début. Sa ventoline a été écrasée dans l'accident. Et il n'a jamais rien dit.)

Le lendemain, les Barrett le ramenaient là d'où il venait, et il a dû attendre deux mois avant d'avoir une nouvelle famille.

— Peter, c'est rien. Pleure pas, d'accord ?

En levant une main jusqu'à sa joue humide, il a envie de pleurer encore plus. Il n'est pas un bébé. Et même Eugène lui dit toujours que ses deux deviennent brillants à la moindre contrariété.

— Désolé.

— Non, Peter. C'est pas ta faute. On aurait dû être mis au courant. Depuis un bon moment. Ça va aller, d'accord ? C'est juste de l'asthme.

Dans son regard, il met un instant à comprendre qu'elle n'est pas en colère. Qu'elle ne va pas le renvoyer, que Tony ne va pas être déçu. Que tout ce qu'il aura à faire, c'est répondre aux questions comme il l'avait fait avec May et Ben à l'époque.

Il aura une nouvelle ventoline.

Un traitement.

— Ça va aller, répète-t-elle. C'est pas ta faute. Jamais, d'accord ? Pas pour ces choses-là.

Et quand elle se penche pour lui faire un câlin, il ne se recule pas. Ses propres bras s'enroulent autour de son cou.


Peter n'est pas sûr d'avoir compris ce qui s'est passé.

Il était dans sa chambre, peut-être un peu trop concentré sur l'assemblage du kit de legos qu'il a retrouvé au fond de son placard. En quelques heures, il l'a monté et démonté au moins quatre fois pour pouvoir tout refaire à nouveau. Incapable de faire autre chose, c'est au moment où il s'est redressé dans l'idée d'aller peut-être se chercher un verre d'eau qu'il a enfin entendu les pas.

Les pas, puis Happy a défoncé sa porte.

(Elle n'était pas fermée. Il aurait pu simplement abaisser la poignée et entrer, mais il est arrivé dans la pièce l'épaule en avant et la respiration haletante.)

— Happy, qu'est-ce qui se passe ? redemande Peter, à moitié relevé sur son siège.

Les mains de l'homme tremblent alors qu'il appuie sur le bouton au milieu du tableau de bord et fait démarrer la voiture.

— Happy, réponds-moi. On va où ?

— J'en sais rien, gamin. Loin d'ici.

Les sourcils froncés, Peter regarde par la fenêtre. Quand ils sortent du garage en infraction évidente d'excès de vitesse, il constate que l'entrée de la Tour est bondée de monde. De gens qui sortent, au pas de course.

— La Tour est évacuée ? Pourquoi ? Happy ?

— Pose pas de questions, d'accord ? Pour une fois, évite de poser des questions.

Il conduit trop vite. Peter s'en rend compte immédiatement car en général Tony est celui qui conduit vite : Happy respecte les limitations comme un vrai saint.

— Happy, ralentis.

Les sueurs froides ne mettent pas longtemps à arriver. Et il finit par inspirer profondément en se disant que ce n'est pas la voiture de tante May. Qu'il fait jour. Que Happy sait certainement ce qu'il fait.

— S'il te plaît, ralentis.

— Je peux pas, gamin. Désolé.

Peter s'accroche au bord du siège. Ses mains sont moites, son cœur bat à toute vitesse. Il se sent prêt à rendre le contenu de son estomac sur le tapis.

— Où est Tony, murmure Peter et il n'a même pas l'impression que c'est une question.

Il veut sortir de la voiture. Il veut que Happy s'arrête sur le côté et le laisse sortir.

— Il s'occupe de tout ça, ok ? Il s'en occupe.

Peter s'apprête à demander « comment ça tout ça » car franchement, il n'a même pas compris d'où peut venir le danger, mais c'est à ce moment-là qu'il le voit. Dans le rétroviseur de son côté, haut dans le ciel juste au-dessus de la Tour. Peter fixe, en espérant trouver une explication logique.

Mais il sait qu'il n'y en a pas au moment où Happy s'écrit :

— Putain de merde

Il l'a remarqué aussi. Comment faire autrement ? Dans la rue, les gens fixent le ciel et pointe du doigt ce qui sort de l'immense trou noir qui plane au-dessus de New York.

— Happy...

— J'ai pensé que j'avais mal compris. Au téléphone, il m'a juste dit de te faire sortir de la Tour et... ils parlaient d'aliens, alors franchement j'ai cru qu'il avait pris un coup sur la tête ou qu'il avait encore passé plus de 72h éveillé quelque part, mais — oh putain !

La voiture fait un écart, et une seconde plus tard quelque chose les percute à l'arrière. Peter s'enroule sur lui-même : son corps se tend, et par réflexe il enfonce sa tête entre ses bras tout en relevant les jambes. Son monde bascule, la voiture se retourne, Happy tend le bras pour le plaquer contre le siège.

Son crâne se cogne quand même contre la vitre.

Le temps s'écoule si lentement que Peter a l'impression de tout voir (tout revoir) alors qu'ils (tante May) s'écrasent encore et encore (tante May) jusqu'à percuter le côté d'un immeuble. Quand tout se stabilise enfin, la tête de Peter lui fait mal et tout est silencieux.

(Le silence, puis les sirènes. Tante May a crié. Puis il y a eu un craquement, et le silence.)

Le sol bouge, sa main peine à trouver la poignée de la portière. Ils sont dans le bon sens, même pas la tête en bas : il fronce les sourcils, et lance un regard à Happy qui est encore éveillé à côté de lui,

Il parle. Peter voit ses lèvres bouger. Il ne saigne pas. Il n'en a pas l'air. Peter penche la tête sur le côté, puis appuie sur la portière pour l'ouvrir, et sort de la carcasse en trébuchant sur ses pauvres pieds.

Quand sa main se pose sur un réverbère, il se penche en avant et vide son estomac. Ça dure un instant, puis un autre.

— Peter ! Gamin, reviens par ici. Faut pas que tu t'éloignes... merde, la portière est coincée...

Il entend. Il entend plus ou moins, même si la terre tangue et que ses pieds refusent de faire exactement ce qu'il veut. Sa vision aussi fait n'importe quoi. Il a l'impression de voir comme les gars de ce documentaire sur l'alcool. Il a vu des dernière année au collège distribuer des flyers pour une fête.

Il peut presque s'imaginer à une fête, là tout de suite. Tout le monde fuit dans le sens inverse : certains le poussent un peu, d'autres le contournent. Peter ne voit que l'immense trou dans le ciel et toutes ces bêtes qui s'en échappent. Il en voit passer au-dessus de lui.

Il a mal à la tête. Il vomit encore une fois sur le côté.

Et quand ils se redressent, les bêtes sont au-dessus de lui. L'une d'entre elles s'arrêtent juste devant lui, à quelques mètres. Il penche la tête sur le côté, l'envie de vomir revient, fronce les sourcils. Peut-être qu'il ira à une fête, un jour. Eugène a l'air de plus en plus irrité, en ce moment. Il parle d'organiser une fête pour emmerder son père.

Peter n'a pas envie d'y aller. Mais peut-être qu'un jour il ira.

La bête se retourne, et l'instant d'après il valse contre le mur.

Sans trop savoir pourquoi, il devine que quand il rouvre les yeux, du temps a passé. Peut-être pas beaucoup, mais il a du vomi au coin de la bouche alors il fronce les sourcils. Il se relève : la bête n'est plus là, et il y a plein de cadavres et de carcasse dans la rue. Les immeubles sont à moitié écroulés pour certains.

Il fait deux pas un peu hésitant, et tombe sur le côté comme si la gravité l'attirait. Il se sent stupide. Il se sent lourd. Il se sent débile.

Et, la joue contre le goudron et les yeux tournés vers le ciel, c'est là qu'il le voit.

Iron man.

L'armure porte quelque chose, mais Peter reconnaît les couleurs sans problème. Ça allume quelque chose en lui : il tend la main. Mais son bras trop lourd retombe aussitôt. L'armure vole dans le ciel, en ligne droite vers l'immense trou noir qui se trouve au-dessus de la Tour. Il va à toute vitesse. Peter pense :

Un jour moi je serai trop lent.

Un jour ils vont se rendre compte que je suis lent.

Un jour j'aimerai être Iron Man.

Le sol est froid, et il a le bout des doigts engourdis. Puis tout à coup, Iron Man disparaît dans le trou. Et il ne revient pas. Peter ne sait pas combien de temps passe, car sa tête lui fait mal et il a l'impression que le sol gronde.

Son père serait déçu. Son père était toujours déçu.

Le trou se referme, doucement. Iron Man n'en est pas sorti. Il n'est pas revenu, et en même temps que son cœur s'affole Peter se souvient que ce n'est pas Iron Man. Qu'avant d'être Iron Man, il y a Tony.

Et qu'un jour, Tony est entré dans le foyer, et lui a dit que ce que faisait Peter, ce n'était pas n'importe quoi. Un jour, il a ramené Pepper. Un jour, il lui a présenté Happy. Un jour, il lui a donné une école, une éducation. Un jour, il ne s'est pas énervé alors que même la maîtresse lui a dit que Peter avait du mal. Un jour, il s'est excusé parce qu'il ne passait pas assez de temps avec lui.

Alors que Peter a eu plus qu'il n'a jamais eu.

Tony ne revient pas.

Il se met à pleurer, et soudain l'armure s'échappe du minuscule trou juste avant qu'il ne se referme. Et elle tombe. Elle tombe. Elle tombe.

Peter cligne des yeux. Quand il les rouvre, elle n'est plus là. Il n'y a que le ciel, et Peter roule sur le dos. Il a encore envie de vomir. Où est Tony. Où est Happy. Où est Pepper. May et Ben avait un chat, à l'appartement.

Peut-être qu'il est mort. Peut-être qu'ils s'en sont débarrassé comme ils se sont débarrassés de Peter. Ce chat, il l'aimait beaucoup. Il l'a oublié, en arrivant au foyer. Mais maintenant, il est bien chez Tony et Pepper. Il s'en souvient. Le chat dormait tout le temps dans sa chambre.

Captain America se penche sur lui, et pose ses doigts contre sa gorge.

— Petit, tu m'entends ?

Il le fixe. Peter le fixe. Il ne peut pas s'en empêcher, cette fois. Il n'a même pas la force d'essayer.

— Où sont tes parents ? Tu as quelqu'un ?

Captain America regarde autour de lui, mais Peter sait qu'il est seul.

— Renforts médicaux pour un gamin sur la 7ème avenue.

Il parle dans un intercom. Peter le sait parce qu'il est entré dans l'atelier au moment où Tony travaillait dessus, quelques semaines plus tôt. Il a vu comment ça fonctionnait. Puis il a lit une dizaine de livres dessus.

— Tony, murmure-t-il.

— Quoi ?

Le visage de Captain America se concentre à nouveau sur lui.

— Tony..., dit-il à nouveau.

Sa langue est engourdie, tellement qu'il n'a pas l'impression de dire quelque chose d'intelligible. Alors il essaye à nouveau :

— Pepper...

Et cette fois, il voit des yeux qui s'ouvrent en grand.

— Merde. Non, ça venait pas de moi. Petit, t'as quel âge ?

Peter cligne des yeux. Il a envie de vomir. Mais il a aussi vraiment, vraiment envie de dormir. Juste fermer les yeux un instant.

— Peter, c'est ça ?

— Happy va me tuer, marmonne-t-il et il a envie de sourire en entendant ses mots sortir n'importe comment.

La seconde d'après, il a l'impression que Captain Amercia le soulève en le prenant dans ses bras. Ce qui doit vouloir dire que la bête l'a tapé plus fort que prévu. Ou que la voiture est toujours en train de voler d'un côté et de l'autre de la rue.

— Crois-moi, petit. C'est Tony qui va tous nous achever.


Les Avengers sont à la Tour.

Peter met un moment à s'y faire : rentrer des cours et voir que des gens mangent des pizzas dans son salon. Des super-héros qui, quand ils sont à la Tour (la Tour des Avengers, désormais, pas la Tour Stark), n'ont plus de costume, d'obligations, ou quoi que ce soit d'autre.

Il a mis deux semaines avant de pouvoir sortir. S'est excusé auprès de Happy pendant des lustres. S'en est voulu quand le chauffeur s'est fait crier dessus par Tony qui a passé les deux premiers jours collé au lit de Peter. Traumatisme crânien et commotion cérébrale. Hernie discale. Fissure du radius. Il a vomi sur Captain America, apparemment, ce qui est franchement gênant.

Mais désormais, c'est terminé. Manhattan est en train d'être reconstruit, les blessés ont été minimes (étonnamment) et Happy s'en est sorti avec une pauvre entorse lombaire. Il en veut toujours un peu à Peter d'être sorti de la voiture sans lui, mais il continue de l'emmener au collège le matin quand même.

Au départ, Peter restait dans sa chambre. Tony venait le voir pour lui dire que le premier à être méchant avec lui serait viré de la Tour par le toit immédiatement, mais ce n'était pas le problème. Alors Peter a recommencé à parler moins, à rêver plus, à se réveiller chaque nuit avec des images derrière les paupières.

Il mange en silence avec Pepper, car elle refuse de le laisser seul depuis l'accident. Tony s'en veut, de toute évidence, ce qui est stupide mais Peter n'a rien dit. Il laisse Pepper passer ses mains dans ses cheveux le soir, venir voir ce qu'il fait une fois 22H passées car apparemment un collégien doit se coucher plus tôt que ça.

Donc il va dans son lit. Attend. Puis en ressort pour aller à son bureau : un ordinateur portable, c'est incroyable. Du papier, tout autant. Il peut regarder un film, distraitement du coin de l'œil, et recopier (recopier, recopier, recopier) encore et encore les formules et les schémas. Il a l'impression de s'être trompée sur certaines, d'en avoir oublié, d'en confondre.

Son père aurait été furieux.

Cette nuit, il a faim. Il y avait tout le monde au dîner, soirée dans le salon apparemment. Quand il est rentré des cours, Captain America traînait dans la cuisine. Le Dr Banner était avec Tony dans l'atelier. Black Widow traînait du côté de la table sur son téléphone portable.

Alors il a dit à Pepper qu'il n'avait pas faim. Qu'il était fatigué. La fin de l'année arrive, et il a vu ses notes. Celles de littérature sont vraiment pathétiques, alors ces dernières semaines il fait ce qu'il peut pour rattraper ça. La dernière chose qu'il veut, c'est décevoir Tony et Pepper (ou même Steve Rogers, ou Bruce Banner, ou Natasha Romanov, ou Clint Barton, ou même Thor, au point où il en est).

Pepper a eu l'air déçue qu'il ne passe pas la soirée avec eux, mais elle lui a embrassé le front et lui a dit d'aller se reposer.

Et maintenant, Peter a faim. Il n'a pas mangé à midi, trop vexé par une réflexion d'Eugène dans la matinée. Alors quand il lève la tête vers le plafond pour demander :

— JARVIS ? Où sont Tony et Pepper ?

— Monsieur est dans l'atelier. Et madame travaille dans sa chambre.

— Merci.

Ces deux-là ne dorment jamais. Chaque fois que Peter demande, JARVIS lui dit qu'ils font quelque chose, même s'il est trois heures du matin. Alors, la culpabilité de rester debout la nuit (ce qui inquiétait beaucoup May, à l'époque) ne l'atteint plus tant que ça, et il sort de sa chambre discrètement.

La Tour semble plus grande que la maison de Malibu. Deux étages pour l'appartement, des pièces à l'infinie. Chaque Avenger a sa pièce, sa chambre. Clint Barton est juste à côté de la sienne, et le jour où Peter a découvert qu'il avait des problèmes d'audition il a été soulagé. Aucune envie d'entendre toquer à sa porte la nuit alors qu'il est en train de terminer un nouveau set de legos.

(Clint est plutôt sympa, finalement. Il aime bien Peter. Il lui donne des bonbons en cachette, et lui a montré comment se servir d'un arc, au cas-où. Et comment donner un bon coup de poing, mais ça il lui a fait promettre de ne pas en parler.)

Peter pense que la cuisine est déserte. C'est pour ça qu'il s'avance vers le frigo, l'ouvre, plisse les yeux devant la lumière, et décide de terminer le plat de haricots verts. Il adore les haricots, même si Tony dit toujours que c'est bizarre. Quand il l'a vu faire un soir, Steve a eu l'air super content.

Donc, c'est au dernier moment qu'il remarque la personne assise sur le plan de travail. Juste à côté. Illuminée par la lumière du frigo.

— Tu dors pas ?

Sursautant, il se cogne l'épaule contre la table derrière lui.

— Mrs Black Widow.

— Oh, mon dieu. M'appelle pas comme ça.

— Mrs Romanoff.

— Ça non plus. Depuis quand les gosses sont aussi polis ?

Il ne dit rien de plus, et elle hausse un sourcil.

— Je croise pas grand-monde à cette heure, d'habitude. Ton père, en général.

Peter se recule d'un pas, et serre les lèvres. Il l'entend tout le temps, maintenant. Tony ne dit rien quand les autres l'appelle comme ça, mais Peter évite de croiser son regard.

— Tu faisais quoi ? Jeux vidéo ?

En vérité, il s'est réveillé une heure plus tôt, plein de sueur. En ce moment, c'est encore et encore la même image. L'armure qui tombe. Qui tombe. Qui tombe. Et personne pour le rattraper, cette fois. Car ça, Peter ne l'a pas vu, son esprit dissous et confus n'a vu que Tony qui chutait encore et encore.

Et dans ses rêves, c'est Mrs Hudson qui vient le récupérer.

Il acquiesce.

— Vous le direz à Pepper ?

C'est elle qui l'effraie le plus. Elle déteste quand il se lève le matin avec des cernes, quand il pique du nez pendant le repas, ou quand son teint déjà pâle devient presque transparent. Quand Tony voit que Peter est fatigué, il ne fait que soupirer en demandant avec un demi-sourire : T'es sûr que t'es pas de moi ?

— Quoi, que son fils est un ado ? C'est vrai que ça serait un choc, vu comme elle pense que t'es parfait.

Elle sourit.

— Des haricots ? Whaou. T'as le choix parmi tous les aliments du frigo, et tu prends des haricots ? Je vois du Fish and Chips d'ici.

Peter la fixe, les joues rouges.

— Allez, fais pas cette tête. Désolée, j'ai un peu oublié comment agir avec un ado. T'es pas très bavard.

Elle hausse les épaules, puis descend du comptoir. Peter remarque qu'elle est en pyjama : un short noir et de grosses chaussettes.

— Tu retournes dormir ?

Peter hausse les épaules à son tour.

— Tu sais jouer ?

— À quoi ?

— Aux échecs ?

Il fronce les sourcils, puis remarque que devant le canapé, sur la table basse, est posé un plateau en bois. Il y voit mieux dans le salon que dans la cuisine, et dehors la nuit est claire. La lune est immense, et même si les immeubles sont loin en contre-bas il sait qu'une partie de la lumière vient de la ville.

Ici, il n'entend pas les vagues. Il ne sent pas les embruns. Et quand il pleut, l'odeur est à peine discernable : ils sont trop hauts.

— Je sais jouer.

Il a appris seul, l'année dernière. Pendant une semaine, il a été simplement obsédé : des livres de stratégies, des romans avec les échecs comme sujet, des documentaires. Il sait jouer, oui. Pas qu'il l'ait déjà fait avec quelqu'un.

— Super, viens-là. Deux parties, et tu retournes te coucher. Ça marche ?

Il acquiesce, attrape sa couverture préférée qui est toujours sur le canapé (et Pepper veille toujours à ce que personne ne s'assoit dessus, et Peter sait que la dernière fois c'est même JARVIS qui a prévenu Thor que son postérieur se trouvait sur la couverture de Peter. Le dieu s'est excusé) et s'installe en face de Natasha.

Et, une trentaine de minutes plus tard, quand il retourne dans sa chambre, il ne prend même pas la peine de s'installer à son bureau. Il se laisser tomber sur son lit, et demande :

— JARVIS ? Tu crois que tu pourrais mettre un bruit de vagues en fond ?


— Très bon travail, Peter. Je crois me souvenir que tu étais absent pour ces cours, n'est-ce pas ?

La professeure, en passant à côté de la table de Peter, s'arrête un instant. Lorsqu'elle dépose sa copie en face de lui, il se rappelle ce contrôle de trois semaines plus tôt. Les cours sur ce sujet avaient eu lieu juste après l'accident de Manhattan, et il était resté un petit moment à la Tour.

Il a tout rattrapé depuis son lit, lisant les manuels en long, en large, et en travers.

Donc, il récupère sa copie avec une note presque parfaite (quelques points en moins pour l'orthographe) en silence et acquiesce en direction de la prof. Elle lui fait un sourire, un peu hésitant car Peter est toujours si silencieux.

— T'as eu combien ? s'enquit Eugene en se penchant vers lui.

Il tire sa copie dans sa direction, et Peter se recroqueville légèrement sur sa chaise. Ils sont sur les tabourets de la salle de science, et malgré la largeur des tables Eugene finit toujours par empiéter sur son espace.

Ces derniers temps, Eugene est un petit peu plus sur les nerfs qu'avant.

— Sérieux ? C'est comme si t'avais eu 20. On s'en fout de l'orthographe.

Peter aimerait prendre ça bien, mais la grimace qui va avec lui prouve que ce n'est pas tout à fait un compliment. En plus, il a parlé trop fort et ses nouveaux amis que Peter n'apprécie pas vraiment ricanent derrière eux.

— Il en pense quoi, ton père ?

Peter serre les lèvres. Il déteste quand Eugene fait ça, et en ce moment il le fait beaucoup. Chaque fois qu'ils discutent, il finit toujours par évoquer Tony d'une manière ou d'une autre. Il insiste toujours sur lui, sur son nom, comme si être Peter Stark faisait forcément de lui le vrai fils de Tony. Il parle de Iron Man constamment, en disant à Peter qu'il a de la chance d'avoir un père super-héros, d'avoir un père comme Tony Stark.

Alors, faute de savoir quoi réponse à ça, il hausse les épaules.

— Quoi, il en pense rien ?

— Pas vraiment.

— C'est ça. Son fils est un génie et il en pense rien ? A d'autres.

La moue qu'il tire est irritée, vexée, et Peter voit la prof les observer depuis le tableau. Il déteste quand Eugene parle fort. Quand il commence à s'énerver alors qu'il ne comprend pas pourquoi.

— Non, vraiment. Et je suis pas… on en parle pas.

Ces derniers temps, ils ne parlent pas du tout, et encore moins des cours, mais Tony est occupé. Avant, Pepper prenait le temps de le féliciter à chaque fin de trimestre, mais ça va faire deux fois qu'elle oublie et qu'il fait signer Happy à la place. Bizarrement, ça marche toujours et l'école ne dit rien.

— Arrête de faire ça, grogne Eugene. Le modeste. Tu fais toujours ça, le bon petit garçon qui veut pas en faire trop alors que ta moyenne est super élevée et que les seules matières ou tu n'as que, genre, 14, c'est les matières littéraires. Ça m'énerve tellement.

Peter rougit. Quelques personnes se retournent vers eux, il aperçoit deux ou trois rictus, et l'attention lui donne envie de s'enterrer.

— Arrête de crier, chuchote-t-il en serrant sa copie entre ses doigts.

— Et toi, arrête de jouer à ça. Putain, t'es vraiment chiant.

Il lève les yeux au ciel.

— Y'en a qui aimerait avoir ce que t'as. Et tu trouves quand même le moyen de te faire passer pour le pauvre petit Peter. Vraiment, ça me soûle.

Il se sent mal. Eugene trouve toujours le moyen de le faire se sentir coupable. Il sait que chez lui, ça ne va pas trop, que le nouveau travail de son père lui prend énormément de temps et qu'Eugene est triste de ne presque plus le voir, que sa mère oublie son anniversaire et que c'est son majordome qui l'emmène partout.

La dernière fois que Peter est allé chez Eugene, la maison était tellement vide qu'il en a eu froid.

— Je suis désolé, je…

Il déglutit, et baisse la tête devant le regard de la prof.

— Eugene….

— Putain, Peter, je t'ai dit que c'était Flash, maintenant !

C'est presque comme une explosion. Et, les yeux écarquillés, Peter se recule légèrement sur son tabouret.

— Les garçons, ça suffit !

Eugene soupire bruyamment. Peter a l'impression de voir le moment où il décide de changer de place, car une seconde plus tard il commence à rassembler ses affaires, se lève de son siège, et rejoint la table d'à côté.

La prof ne dit rien, et se contente d'observer.

Et là, Peter a l'impression de se rendre compte qu'en vérité, il n'avait qu'un seul ami.


Tony est souvent en mission, ces temps-ci.

Les Avengers sont très occupés, toujours en vadrouille : l'immense appartement de la Tour lui parait plus vide, plus silencieux. Quand Peter part à l'école, il n'y a que Happy qui l'attend dans le salon et qui vérifie discrètement qu'il avale bien quelque chose avant de partir. Quand il rentre, Pepper est encore occupée alors il a quelques heures devant lui. La nounou qui venait tout le temps quand il était à Malibu n'a bien sûr pas pu venir avec eux, et si pendant l'école primaire une dame venait encore pour faire le ménage et le surveiller, aujourd'hui c'est encore une autre.

Une autre qui, depuis son entrée au collège, se contente de nettoyer sans lui lancer un seul coup d'œil.

Alors, en rentrant des cours, Peter a pas mal de temps libre.

Ses devoirs ne lui prennent qu'une trentaine de minutes quand il en a beaucoup, et depuis qu'il a appris comment entrer dans les codes de JARVIS à partir des notes de Tony, il peut l'empêcher de le prévenir chaque fois que quelqu'un entre dans l'atelier où se trouve les armures.

Bon, Peter n'est pas fou. Il a simplement enlevé sa propre présence des détections, au cas où quelqu'un réussirait à entrer de force.

— DUM-e, je peux avoir un peu de lumière par ici ? Ouais, comme ça. Parfait.

Si Peter pouvait, il ramènerait ce robot dans sa chambre. Parfois, il ressemble à la fois à un petit frère un peu gauche et à un chien de compagnie. Mais Tony l'adore, même s'il fait toujours comme si c'était pas le cas, alors il serait triste de ne pas voir dans le labo en rentrant.

Entre ses doigts, le produit qu'il est en train de créer ne semble pas fonctionner. Là où le liquide devrait se solidifier jusqu'à devenir une poudre, il n'y a qu'une fumée étrange qui mousse jusqu'à sortir du tube à essai.

— Oh merde — oh putain.

— Peter, monsieur n'apprécierait pas ce lang —

— Ça prend feu ! DUM-e, vite ça prend feu !

Il s'écarte au bon moment car une seconde plus tard le bureau entier est recouvert de neige carbonique.

Les jambes en l'air, Peter soupire bruyamment en voyant le massacre.

— Mince.

Ces derniers temps, il aime construire des petites choses dans le labo. Ça lui vide la tête tout en l'empêchant de s'ennuyer : il construit, met de côté, démoli, et reconstruit. Parfois, quand il a passé sa journée à ne pouvoir s'empêcher de penser à ces schémas, de les recopier encore et encore, et bien il y travaille.

Il fait des recherches, des mélanges, des formules. Ça lui donne l'impression d'avancer, ça le fait se sentir moins coupable.

Son père aurait peut-être été fier de lui, en le voyant. Ou pas vraiment. Après tout, il n'a pas réussi à les retenir, à l'époque. Tout n'est que tache sombre et scènes indistinctes. Il sait qu'il aurait dû tout retenir, mais il ne sait plus pourquoi.

Il ne sait même pas ce que tout ça signifie : c'est important, tout simplement.

— JARVIS ?

— Oui, Peter ?

— Est-ce que tu pourrais envoyer des robots nettoyeurs ?

— Certainement, Peter.

— Et aussi, dis-moi où est le balai. Ça ira plus vite si j'aide un peu.


Natasha Romanoff sait que ces derniers temps, quand Tony Stark souhaite être seul et tranquille et qu'il a envie de jouer à l'ermite, il se terre dans sa maison privée à deux heures de New York. Elle s'y est déjà rendue une ou deux fois, juste avant des missions, mais à son humble avis la maison ressemble plus à une immense garçonnière pour geek de sciences.

Un labo géant, presque.

Sa moto fait crisser les petits cailloux de l'allée et quand elle s'arrête enfin à quelques mètres de la porte d'entrée, Natasha retire son casque avec joie : au bout d'un moment ses cheveux finissent toujours par mal se placer et par la faire chier.

Il y a quelques petites marches pour atteindre le perron alors elle les monte et ne prend pas la peine de sonner ou frapper : Tony a dû être averti de sa présence et son IA ouvre tout sur son passage. Tant mieux, il doit savoir que si elle est là, les portes font mieux de s'ouvrir plutôt qu'elle ait à le faire elle-même.

Elle suit les bruits de mécanique qui résonne dans le salon jusqu'au sous-sol où Tony est penché sur une armure, encore une.

— Tu t'amuses bien ?

— C'était le cas, jusqu'à ce que tu te pointes avec cette expression.

— Une expression.

— Celle qui me dit que ce que tu vas dire va m'emmerder.

— Mmh.

Elle s'appuie contre un plan de travail assez propre, croise ses bras sur sa poitrine, et hausse un sourcil. Tony lui lance un coup d'œil, mais quand il parait évident qu'il ne compte pas s'arrêter pour l'écouter, elle décide de parler quand même.

— Comment va ton fils ?

Tony fronce les sourcils.

— Il va bien.

— C'est vrai ? C'est marrant, parce que la dernière fois que je t'ai vu lui parler c'était… quoi, il y a deux semaines ?

Tony grogne quand quelque chose dans son armure crée des petites étincelles.

— Ca fait pas si longtemps.

— Ah, vraiment ?

Il fait la moue, parait réfléchir, puis grimace.

— Ah, merde. Faudrait que je rentre.

— Il faudrait, oui. En fait, c'est Pepper qui m'envoie. Comme tu réponds pas à ton téléphone.

Natasha apprécie Pepper Potts. C'est une femme qui possède des goûts douteux en matière d'hommes, mais en attendant elle est forte et n'hésite pas à dire ce qu'elle pense. Elle le fait toujours avec droiture.

C'est également une femme assez secrète, alors elle ne s'est pas plus étalée que ça quand elle lui a confié la vieille que Tony était… perturbé, depuis l'attaque de Manhattan. Et qu'ils avaient eu un différend, à propos de toutes ces armures, de ce manque de sommeil, et de son comportement avec Peter.

— Ah. Elle est encore énervée ?

— Elle paraissait surtout inquiète. Il parait que vous avez eu un différend ?

— C'est ce qu'elle t'a dit ? Ouais. Si on peut appeler ça comme ça. Si un différend c'est « tenter de tuer sa femme en appelant son armure pendant son sommeil », alors oui c'était un sacré différend.

Natasha grimace. Malgré ses tentatives pour ne pas trop s'attacher à cet homme narcissique et insupportable, son temps à la Tour l'a rendue plus calme. Plus attachée. C'est presque comme une grande famille, avec un frère énervant qu'elle aimerait bien lancer par la fenêtre, mais dont elle se sent obligée de s'occuper tout de même.

— Ca pue l'alcool, ici.

— Ah, super. T'as d'autres choses à me dire ?

Il est de mauvaise humeur. C'est dommage, mais elle ne va pas s'arrêter là pour autant. Car si elle est venue, ce n'est même pas pour parler de Pepper ou de lui.

Une image de yeux noisette épuisés de l'autre côté d'un échiquier lui revient en tête.

— Tony, à propos de Peter, qu'est-ce que tu sais de sa vie avant le foyer ?

— Quoi ?

Il fronce les sourcils, et cette fois enlève ses bras de tous ces câbles qui court-circuitent.

— Pourquoi tu me demandes ça ?

— Réponds.

Il soupire, et attrape le torchon le plus proche pour s'essuyer les mains.

— Ses parents sont morts quand il était petit, et il a vécu dans des familles d'accueil avant d'arriver au foyer.

— Et ?

— C'est tout ce que la femme du foyer m'a dit. Pourquoi ?

Natasha soupire. C'est un peu irritant d'être face à quelqu'un comme ça : quelqu'un qui prend tout à la légère, même quand sa concerne les personnes qu'il aime.

— Tu fais chier, tu sais ?

— … oui ?

— J'ai cherché un peu plus, moi. Parce que ton gamin, je le croise presque toutes les nuits à des heures où un collégien devrait pioncer. Il dort à peine. Il a peur de tout. Je suis presque certaine qu'il n'a même pas d'amis. T'as pas vu sa réaction devant certains films ? La manière dont il va aux toilettes dès qu'il a des scènes d'action ? La seule chose qu'il accepte de regarder en entier, c'est Star Wars.

Tony semble se vexer. Sa posture ne change pas, mais son expression se fait pincée et il se sent obligé de répondre :

— Je sais que Star Wars c'est son film préféré, pas besoin de…

— C'est vraiment pas le problème, Tony. Le problème, c'est que ton fils ne dort pas, et qu'à son âge c'est n'importe quoi. Il parle à peine, il mange à peine : il est complètement à côté de ses pompes sauf quand il monte ses kits de lego que tu lui offres par dizaine. Alors tu sais quoi ? Moi j'ai été fouiller un peu. Et tu sais ce que j'ai trouvé ?

Tony ne le sait pas, mais il doit avoir une idée aux vues de son expression. Il croise ses bras sur son torse, baisse les épaules, et fait un petit coup de menton dans sa direction pour lui dire de continuer.

— Il est orphelin, ça c'est sûr. Ses parents sont morts dans un accident d'avion. Je sais même pas si tu lui as demandé, m'enfin maintenant tu sais pourquoi il ne veut pas y foutre les pieds.

Tony ouvre la bouche, mais Natasha continue :

— Il est pas allé en famille d'accueil tout de suite. Il lui restait encore de la famille : son oncle et sa femme. Il est resté avec eux moins d'un an.

— Pourquoi ? Est-ce qu'ils l'ont…

— Il était pas maltraité. Enfin, je pense pas. Non, en revanche à peine quelques mois plus tard son oncle s'est fait descendre dans une pauvre épicerie.

Tony serre la mâchoire.

— Merde.

— Ouais. Et tu sais le meilleur ? Peter était là. Il était juste devant, et il a tout vu. J'ai lu le rapport, et ce sont les flics qui sont arrivés sur place au moins vingt minutes plus tard qui l'ont éloigné du corps.

Cette fois, Tony ne jure même pas. Il la regarde avec des yeux écarquillés, et même Natasha peut voir la sueur sur son front et sa lèvre supérieure. Elle aurait aimé faire ça autrement, mais avec Tony Stark il n'y a que quelques méthodes qui fonctionnent. Et la culpabilité fait partie de ces méthodes.

Un électrochoc.

— C'est pas terminé.

— Ah non ?

— Il restait encore la femme de l'oncle. Elle s'est occupée lui pendant un petit moment après ça, jusqu'à ce qu'un soir, elle se tue dans un accident de voiture.

Tony serre les lèvres. Il lit la suite sur son visage.

— Et Peter était…

— … dans la voiture.

Il souffle quelque chose qu'elle n'entend pas, mais la seconde d'après il tire un tabouret de sous le grand bureau plein de technologie et s'assoit dessus. Il parait épuisé, et brièvement elle se demande depuis quand il n'a pas dormi, lui.

— J'ai merdé.

Elle ne répond rien.

— Je vais… ok. D'accord.

Il déglutit bruyamment. Et, au bout de plusieurs secondes de silence, Natasha finit par soupirer. Quand elle se redresse depuis le plan de travail sur lequel elle était appuyée, elle hésite une seconde à poser sa main sur son épaule en passant.

Elle finit par le faire, tout en murmurant :

— Il vous apprécie beaucoup, Tony. Tous les deux. Alors fais juste mieux, ok ?

Puis elle quitte la pièce, et remonte les escaliers pour aller retrouver sa moto sur le devant de la maison.


Tony arrive à New York tard dans la nuit.

Il essaye de ne pas faire de bruit. En général, il s'en fiche pas mal mais aujourd'hui il n'est pas prêt à voir tout le monde réveillé. Ça fait un bon moment qu'il n'a pas dormi plus de trois heures d'affilée, et à présent tout ce qu'il veut c'est retrouver sa chambre.

Quand il entre à l'intérieur, Pepper est couchée dans le noir et quelque chose se tord dans sa poitrine. Comme toujours, il n'a aucun doute sur ce petit sentiment de bonheur qui apparait toujours quand il se dit que Pepper est là, juste ici.

Là tout de suite, il a juste envie de soulever la couette pour s'y enfuir avec elle, serrant son corps contre le sien. Alors, faute de mieux, il ouvre la porte menant à la salle de bain, claque des doigts pour signifier à JARVIS d'allumer la douche et la lumière, et se dépêche de se laver : l'eau brulante fait du bien, l'endort encore plus, et quand enfin il s'est débarrassé des odeurs accrochées à sa peau qu'il se tribale depuis des jours, il décide qu'il peut retourner dans la chambre.

Pepper n'a pas bougé, mais étrangement il ne doute pas du fait qu'il a dû la réveiller. Elle ne le rejette pas quand il s'installe à ses côtés.

Il passe ses bras autour de sa taille, serre, et entend un soupir presque soulagé.

— C'était long, cette fois.

— Désolé. J'ai perdu la notion du temps.

— Je sais que Peter s'est inquiété quand il a vu tout le monde revenir sauf toi.

— Il a dit quelque chose ?

— Non.

Tony serre les lèvres. Maintenant, il se dit que toutes ces fois où il a cru que Peter ne disait rien parce qu'il n'y avait pas vraiment de problème n'était pas vraiment des silences confortables.

Parfois, Tony a l'impression que Peter vient vraiment de lui tellement il lui ressemble.

— Est-ce que tu… toi aussi, t'as l'impression que je le délaisse ?

Pepper ne répond rien, et c'est peut-être la pire des réponses. Il serre un peu plus fort, inspire dans son cou, et expire doucement.

— Il t'a parlé, toi, de sa vie avant le foyer ?

— Il en parle jamais, Tony. Tu le sais.

— Peut-être qu'il m'en parlait juste pas à moi.

Il s'est rassuré en se disant que si Peter ne lui disait rien à lui, il disait peut-être des choses à d'autres.

— Tony…

— J'ai jamais fouillé, tu sais ? Elle m'a dit, au foyer, qu'un gamin comme ça c'était pas comme… comme un animal : qu'il suffisait pas de lui donner de la nourriture et des caresses pour qu'il soit heureux. Je pensais que j'avais compris, que j'étais pas aussi con. Mais en fait, c'est exactement ce que je pensais.

Il se déplace légèrement, la laisse poser sa main sur la sienne. L'obscurité fait du bien à ses yeux fatigués.

— Peter a eu une vie plutôt merdique, en fait. Et j'ai jamais essayé de l'interroger là-dessus. Je pensais qu'il s'en souvenait pas, et qu'on savait tout ce qu'i savoir.

— Tony.

— Faudrait qu'il voie un psy.

Il la sent se tendre.

— Ca fait bizarre d'entendre ça, venant de toi.

— Je sais. Et j'y ai réfléchi. Peter n'est pas moi, et peut-être que pour lui…

Pepper hoche la tête, et il sait qu'elle a la gorge aussi serrée que lui.

— On en reparle demain, d'accord ? Et tu vas… tout me dire.

Et enfin, le silence.


Son père lève sa main devant son visage.

Ces derniers temps, c'est de pire en pire. Les bras de Peter lui font mal, tout comme ses mains et ses doigts, et sa mère prend moins souvent sa défense. Elle reste dans le salon, et s'occupe de lui quand ils reviennent tous les deux du bureau.

Cette fois, son père lui montre une petite pilule blanche.

— Tu vois ça, Peter ? C'est à ça que ça doit ressembler.

Il la prend dans sa main, l'observe en la faisant passer entre ses petits doigts.

— Ca sera pour toi, Peter. Un jour, tu devras surement la prendre.

Richard a l'air peiné, les traits froissés.

— Tu ne diras rien à ta mère, n'est-ce pas ? Elle ne doit pas savoir.

Peter secoue la tête.

— D'accord.

Les formules deviennent de plus en plus floues, indistinctes. La forme et le sens ne sont plus clairs, il ne sait plus dans quel ordre mettre tout ça.

Aujourd'hui encore, la porte du bureau n'est pas près de se rouvrir.