Assis sur l'une des chaises devant le bureau du Proviseur, Peter regarde ses pieds avec les lèvres serrées. À ses côtés, il sait qu'Eugene le fixe avec colère et même s'il n'a rien dit depuis un moment, ça n'empêche qu'il devine parfaitement son expression.
De la pièce d'à côté, Mr Thompson arrive en remettant son téléphone dans sa poche. Ça fait bien vingt minutes qu'il est arrivé et, après un pauvre regard vers son fils, il est directement parti pour aller passer quelques appels.
— Bon, je n'ai pas toute la journée. Ton tuteur arrive bientôt ? Stark n'est pas le seul à être occupé, au cas où il en douterait.
Le père d'Eugene n'a jamais vraiment porté Peter dans son cœur, mais si au départ il semblait faire des efforts car son nom de famille était Stark, à présent c'est terminé.
Du côté du secrétariat, Happy passe les portes avec le front suant. Il a dû courir depuis le parking de l'école. En le voyant, Mr Thompson renifle avec dédain et murmure :
— Il ne se déplace même pas en personne, hm ?
Peter aurait bien envie de répondre que lui n'est jamais venu à une seule réunion scolaire d'Eugene.
— Peter, tout va bien ? demande Happy en arrivant enfin à sa hauteur.
Un peu honteux, Peter acquiesce.
Mr Thompson soupire bruyamment et remet son téléphone portable dans la poche à l'intérieur de sa veste.
— Bon, si c'est enfin bon, dépêchons.
Il n'hésite pas avant de toquer à la porte du Proviseur, attendant à peine d'obtenir une réponse avant de l'ouvrir.
Si quelques professeurs ont essayé de prendre rendez-vous avec Tony ou Pepper pour parler de Peter, c'est toujours Happy qui est venu écouter ce qu'ils avaient à dire. Aujourd'hui, même si c'est avec le Proviseur, ça ne change pas grand-chose : Happy écoute l'histoire en silence, haussant parfois les sourcils.
Peter n'aurait pas cru finir dans le bureau du Proviseur pour quelque chose comme ça. Depuis quelque temps, Eugene est tout simplement imbuvable et cette fois même Peter s'en rend compte. Il préfère être seul que s'asseoir avec lui et supporter ses réflexions sur Tony, sur lui, sur ses notes ou même sur son allure.
Quand Eugene, ou plutôt Flash maintenant, s'en prend à lui ça ne fait trop rien. Peter est décidé à attendre, à se faire petit. Il lui reste encore pas mal de temps au collège, alors éviter d'attirer l'attention de Flash lui paraissait être une bonne idée.
Mais aujourd'hui, Flash s'en est encore pris au nouveau dans leur classe. Ned est petit et un peu rond, alors apparemment c'est suffisant pour que Flash lui lance continuellement des remarques sur son poids ou sur la couleur de sa peau : ça, c'est trop. Alors Peter s'est levé, et lui a dit d'arrêter. Lui a dit que c'est pas parce qu'il se sent seul et qu'il veut attirer l'attention de ses parents qu'il a le droit de traiter les autres ainsi.
Ils se sont battus, un peu.
Et comme c'est une bonne école, on les a directement envoyés au secrétariat pour que leurs tuteurs soient appelés.
— Je ne vais pas les renvoyer, soupire le Proviseur en les regardant tour à tour. Mais ils seront tous les deux collés pendant les trois prochaines semaines, tous les soirs. Il n'y aura pas de prochaine fois, je vous préviens.
Peter hoche la tête, et Happy dépose une main sur son épaule.
Une trentaine de minutes plus tard, ils sont tous les deux de retour à la voiture et Happy n'a pas l'air plus en colère que ça. Peter, lui, se sent légèrement minable. Il n'aime pas la violence, et coller son poing dans le visage de Flash ne lui a pas fait particulièrement du bien, mais sur le moment il n'a trouvé aucune autre solution.
— Je suis désolé de t'avoir fait déplacer pour ça.
— Je serais venu te chercher, de toute façon.
— C'est vrai. Mais là, c'est…
Il fait la moue, et soudain la main de Happy est dans ses cheveux. Il y a encore quelque temps, jamais il n'aurait accepté que quelqu'un le touche ainsi, mais à présent, lorsque c'est Happy ou Pepper ou Tony, ou même Natasha et Barton, alors ça ne le dérange plus tant que ça.
— Allez, fais pas la tête. Si tu veux tout savoir, ça m'arrangeait bien, en fait. Un gars a rendu visite à Pepper aujourd'hui, et j'ai été obligé de le voir lui montrer son gros cerveau.
— Obligé de voir quoi ?
Happy sourit, et hausse les épaules.
— Elle est populaire.
— Ca, je le sais. C'est Pepper. Mais quand même.
— Ouais. Son cerveau en 4K dans toute la pièce.
— Urk.
La voiture se gare sur le côté et Peter remarque qu'ils n'ont pas encore atteint la Tour. Il y a un petit parc juste à côté et ils passent devant tous les matins en allant vers le collège : Peter a remarqué qu'il y avait de l'animation en fin d'après-midi, avec des stands et des trucks.
— Allez, viens. Ça fait des jours que je veux tester les hot-dogs, là-bas.
— Tu sais, je crois que normalement dans ces cas-là je suis censé être puni.
— On verra ce que Pepper dira, mais en attendant moi je suis censé être… l'oncle sympa. Alors tu vas manger un hot-dogs avant de rentrer.
Peter sourit doucement. Happy a encore l'air renfrogné au moins les trois quarts du temps, mais parfois Peter le surprend à l'observer avec un air doux. Il lui a dit une fois que Tony faisait moins de conneries depuis qu'il était là, même si ça se voyait pas forcément.
Peter lui avait répondu que Tony faisait de son mieux, et que ça lui allait.
Happy lui avait dit qu'il était un bon garçon.
— Allez viens, et te perds pas. Si jamais je t'égare, même si c'est à deux pas de la Tour, je peux aller choisir mon cercueil.
Peter se rapproche de lui, et fait bien attention à ne pas trop s'éloigner. Depuis que Happy est devenu chef de la sécurité à SI, il est moins obligé de passer son temps avec Peter : il ne l'emmène plus tous les matins, ne va plus le chercher tous les soirs, ne joue plus à la nounou. À présent, quand il est avec Peter, c'est plus ou moins parce qu'il en a envie.
— Alors, le travail ?
— Oh, m'en parle pas. Personne ne porte son badge. Tu te rends compte ? Comment je suis censé gérer la sécurité si personne ne porte son badge ! J'ai aussi fait des propositions pour remplacer certains employés par des robots, mais Pepper m'a dit que c'était un peu trop, va comprendre.
Peter pouffe de rire.
— Ouais, va comprendre.
— Pourquoi j'ai l'impression que tu te fous de moi. Tu sais parfois je trouve que…
Ils ne sont même pas encore arrivés au stand à hot-dogs, pourtant Happy s'arrête net au milieu de l'allée. Ses sourcils se froncent, et en suivant son regard Peter ne voit que la foule.
— Peter, tu peux aller te prendre un truc, là-bas ? Je dois aller vérifier quelque chose.
— Quoi ? Happy, t'as vu quoi ?
— Va juste là-bas, ok ? Je reviens.
Distraitement, il lui donne tout son portefeuille et s'éloigne en trottinant, vraiment pas discrètement. C'est bientôt Noel et à cette période de la nuit il fait nuit tôt, alors Peter n'a même pas remarqué à quel point il faisait sombre. Si ce n'est pour les décorations lumineuses, il n'y verrait pas grand-chose.
Pendant une seconde, il hésite à simplement écouter et aller ailleurs chercher à manger. Puis, après un soupir résolu, il suit Happy doucement en se cachant derrière un sapin : de là, il n'est pas certain de comprendre ce qui se passe.
Il n'entend rien, pas avec cette foule et à cette distance, mais il a l'impression que Happy fait exprès de rentrer dans un type : tout se renverse sur le sol. Il y a une discussion, puis une altercation, un troisième arrive et Peter tente de se rapprocher.
Et un instant plus tard, l'un des gars s'illumine de rouge de l'intérieur, et explose en mille morceaux.
Tony a eu du mal à faire en sorte que Pepper accepte de quitter la pièce, ne serait-ce que quelques minutes. Il sait qu'au moment où elle aura été aux toilettes et récupéré la canette de soda qu'il lui a demandé, elle reviendra ici au pas de course.
Assis entre les deux lits, la main abimée de Peter dans la sienne, Tony peine à le quitter du regard.
Ça aurait pu être plus grave, c'est ce que les médecins ont dit. Happy a été sacrément sonné parce qu'il était plus proche, et a dû être placé dans un coma artificiel. Il a failli mourir, et avec une explosion pareille c'est ce qui aurait dû arriver. Peter, lui, a reçu des brulures sur le bras et la jambe gauche, et a été écrasé par le petit muret derrière lequel il s'est caché.
Tony ne sait pas pourquoi ils étaient là, tous les deux.
Mais il sait que ça n'aurait pas dû arrêter.
Du coin de l'œil, il voit une infirmière tendre la main vers la télécommande de la TV, et il se racle la gorge pour dire :
— Laissez Downtown Abbey. Ils adorent regarder ça ensemble.
Il sourit tristement.
— Enfin, Happy adore ça. Il dit que ça fait distingué. Je crois que Peter se fait chier devant, mais c'est la seule chose qu'ils regardent tous les deux.
L'infirmière lui rend son sourire et hoche la tête.
Et c'est peut-être là que quelque chose craque.
La tristesse se fait balayer par une véritable vague de colère, et Tony serre les poings sur ses genoux. Il porte la main de Peter à sa bouche, puis lui embrasse le front. Sa chaise racle le sol quand il se lève, et il jette un coup d'œil à Happy dans ce lit trop étroit.
Quand il sort de la chambre, il croise presque immédiatement Pepper qui, comme il l'avait cru, revient déjà. Leurs regards n'ont même pas besoin de se croiser pour qu'elle souffle :
— Tony ? Tony, où est-ce que tu vas ?
Il serre la mâchoire, mais répond tout de même sans s'arrêter :
— A Malibu.
— A Mal — Tony !
Il descend les quelques escaliers jusqu'au rez-de-chaussée : comme il s'en doutait, le nombre de journalistes qui attendent sa sortie est impressionnant. De l'intérieur, il en entend certain présenter la situation et perçoit les mots « Peter Stark », « fils », « Hogan », « attentat », « Tony Stark ». Tout ça ne fait que l'irriter davantage, et il sait que Pepper est retourné dans la chambre de Peter pour lui embrasser le front à son tour, avant de venir le rejoindre.
Car elle est parfois plus têtue que lui, et elle le connait par cœur. Elle sait très bien ce qu'il s'apprête à faire.
Quand il sort à l'extérieur, il a déjà mis ses lunettes pour ne pas avoir à grimacer sous le feu de tous ces flashs. Les questions lui donnent mal au crâne, le bruit lui donne envie de tout casser, et quand enfin un journaliste pose la question de trop alors cette fois il craque.
— Monsieur Stark ! Monsieur Stark ! Hey, quand est-ce que quelqu'un va enfin aller tuer cet homme ?
Son regard doit en dire long, tout comme la manière dont il s'est immédiatement retourné vers lui.
— C'est ça que vous voulez ?
Il a l'impression que sa colère se voit, se sent : il pense à Peter, il pense à Happy. Le Mandarin lui donnait envie de vomir avant, et là il s'en est pris à son fils.
Il s'en est pris à son fils.
—Voilà un message que je voulais transmettre au Mandarin depuis un moment, mais je ne savais pas encore comment le formuler. Jusqu'à maintenant.
Il inspire.
— Mon nom est Tony Stark, et je n'ai pas peur de vous. Je sais que vous êtes un lâche. Donc, j'ai décidé que vous étiez déjà mort. Je vais bientôt venir chercher le corps.
Il imagine cet homme, derrière toutes ses caméras et ses mises en scène, le regarder avec un visage impassible, presque fier de lui. Il enlève ses lunettes.
— C'est pas de la politique, juste une bonne vieille vengeance à l'ancienne. Pas de Pentagone, juste vous et moi. Et si vous avez le cran, voilà mon adresse personnelle : 10880, Malibu Point 90265. Je laisserai la porte ouverte.
Son regard tombe enfin sur le journaliste qui lui avait posé la question, et il hausse les sourcils avec colère.
— C'est ce que vous vouliez, non ?
De rage, il attrape le téléphone pointé sur lui et l'envoie contre le mur le plus proche.
— Facturez-le moi.
Et, quelques secondes plus tard avec avoir aperçu le regard de Pepper derrière cette foule, il monte dans sa voiture et prend la route, direction Malibu.
May est passée le prendre juste après la fin de sa garde.
Ces derniers temps, elle ne peut plus payer la nourrice alors, faute de mieux, elle fait appel à une de ses amis femme au foyer qui possède déjà deux enfants : elle a accepté de garder Peter quand May est à l'hôpital, en échange d'un prix dérisoire qui rembourse juste les courses pour que Peter mange.
May parait fatigué, c'est ce que Peter se dit en montant dans la voiture. Son siège pour enfant est devenu trop petit pour lui, mais May ne peut pas encore en racheter un : il reste bien enfoncé dans le siège de la voiture, avec seulement le bas de la ceinture retenant ses hanches.
— Ca a été, aujourd'hui ?
Il acquiesce.
Certains jours, il aimerait rester dans le canapé d'oncle Ben et tante May et ne plus jamais bouger. Mais pendant les vacances scolaires, il n'a pas le choix et doit passer ses journées chez l'amie de May.
— T'as l'air fatiguée.
— M'en parles pas. On a eu des urgences toute la journée, et j'ai bien cru que j'allais jamais pouvoir partir.
Elle tente un sourire dans le rétroviseur, mais Peter n'arrive pas à voir autre chose que ses cernes et ses paupières lourdes.
En y repensant plus tard, il se dit parfois qu'il aurait pu dire autre chose. Qu'il aurait pu demander à s'arrêter, à prendre le bus, ou n'importe quoi d'autre. Mais la vérité, c'était qu'il avait hâte de rentrer et qu'il n'avait pas envie qu'elle s'arrête.
Alors, quand elle a grillé ce feu rouge en fermant les yeux à ce moment-là, Peter a tout juste eu le temps de voir les phares du camion avant que l'avant gauche de la voiture ne soit embouti.
Tout s'est retourné.
Il a entendu un cri.
Un craquement.
Un capharnaüm de bruits de tôles, de vitres brisées, de pneus crissant.
Ça a duré aussi longtemps que ça a été rapide.
Quand la voiture s'est finalement immobilisée, elle était retournée et Peter avait mal aux hanches, au bassin, et à la tête. Face à lui, le corps désarticulé de tante May pendait de sa ceinture, ses cheveux trainant sur le plafond en contre-bas.
Il a observé la forme de son cou pendant un bon moment. Il n'a pas bougé. Il n'a pas parlé. Il a juste eu très mal. Et finalement, quand les secours sont enfin arrivés et qu'ils l'ont sorti de là, Peter avait du mal à se souvenir du vrai visage de tante May, celui qui n'était pas à moitié écrasé, son cou qui n'était pas tordu, son bras qui n'était pas dans l'autre sens.
Cette vision-là, elle est restée.
Pendant un long, long moment.
— Donc, qui est chez toi ?
Le petit est ridiculement petit. Une touffe de cheveux presque blonds, des joues bien rondes, et il est arrivé dans la pièce avec un pistolet à patates qui fonctionne bien mieux que Tony ne l'aurait cru.
Il essaye de ne pas penser à Peter, mais c'est assez compliqué étant donné que ce gamin lui ressemble quand même pas mal. En quelque sorte. C'est peut-être une question d'énergie, ou de regard.
— Ma mère travaille au diner du coin et elle est déjà parti pour son service, et mon père est parti à la supérette pour aller acheter des jeux à gratter, mais bon je pense qu'il a dû gagner parce que c'était il y a six ans.
Tony grimace.
— Mmh.
Des années que Peter est arrivé chez lui, pourtant il n'a toujours aucune idée de quoi dire ou faire dans cette situation. Alors, faute de mieux, il demande :
— T'as quel âge ?
— Onze ans.
— J'ai un fils, un petit peu plus vieux.
Harley sourit et hausse les épaules.
— Ouais, Peter. Il est trop cool.
Tony fronce les sourcils.
— Il l'est… ?
C'est aussi son avis, mais aux dernières nouvelles ce gamin ne vit pas avec eux.
— Ouais, je suis son blog depuis un moment. Il poste plein de vidéos où il construit des trucs dans un labo super high-tech, et parfois il fait des crash-tests. Il est super drôle.
Tony cligne des yeux.
— Il quoi ?
— Il construit des… ooh. Oui, je vois ce qui se passe. Tu savais pas, et je viens de tout cafter et de le faire punir. Bon, on va arrêter de parler de ça. Ouaip. Tu disais que t'allais le réparer ?
Il lui offre un grand sourire, et pointe du doigt l'armure juste à côté de lui. Tony plisse les yeux, et décide que cette tentative de déviation de la conversation est assez convaincante et qu'en plus, il n'a réellement pas de temps à perdre.
Il en parlera à Peter plus tard. Peut-être même qu'il ira faire un tour sur ce fameux blog avant.
— Bon, ok. Alors voilà ce dont j'ai besoin…
Le monde est flou et sombre quand Peter ouvre les yeux.
Au départ il ne sent pas grand-chose, puis un mal de tête sous-jacent le fait grimacer et une toux s'échappe de sa gorge sèche. Il y a une sonde dans son nez, et il ne sent pas tellement son corps.
— Peter ?
A côté de son lit, Natasha se penche légèrement vers lui. Ses cheveux sont relevés en chignon, et elle porte un sweat-shirt assez large et aucun maquillage. Elle parait fatiguée, et Peter ne se souvient pas l'avoir déjà vu avec une tête pareille, même la nuit à trois heures du matin.
En baissant les yeux, il voit qu'elle lui tient la main, même s'il ne la sent pas.
— Je…
Une nouvelle toux, et cette fois la main s'enlève pour aller lui tendre un verre d'eau avec une paille. Il avale quelques gorgées jusqu'à ce que ça fasse mal et qu'il ne puisse plus avaler.
— Je me… souviens pas bien.
La légère lumière de la pièce lui fait quand même mal aux yeux, et c'est en se détournant qu'il remarque qu'un autre lit est à côté. Il avait deviné l'hôpital, mais en y regardant de plus près il reconnait Happy.
Happy, le visage contusionné et toujours endormi. Natasha doit lire quelque chose sur le sien car alors que la panique monte lentement, elle lui dit :
— Ca va aller, Peter. Les médecins disent que son cas s'améliore d'heure en heure. Il va bientôt se réveiller.
Il se tourne à nouveau vers Natasha.
— Il y a eu un attentat, tu te souviens ? Une bombe…
— Oh, souffle-t-il. L'homme qui a explosé.
Le souvenir est diffus, mais il s'en souvient, oui. Ses paupières sont si lourdes qu'il a l'impression que le sommeil va le reprendre à chaque instant. Les dernières images de l'accident s'impriment derrière ses paupières, et il cligne des yeux.
— Peter, écoute-moi. Il y a eu une nouvelle explosion, à la maison de Malibu.
Sa gorge se serre. Il n'a pas l'impression que son esprit intègre tout, car il n'a pas peur. Il n'est pas inquiet. Il ne ressent pas grand-chose, trop fatigué.
Il se contente de fixer Natasha, et se mord doucement la lèvre. Elle poursuit :
— Tony a été porté disparu. Et Pepper aussi. Mais ils ont détecté les armures de Tony qui quittaient le dépôt, il y a quelques heures. Il n'y a que lui qui peut activer ça, donc…
Elle soupire.
— Ca va aller, d'accord ?
— Les Avengers ?
Sa voix est rauque, usée.
— En mission. Il n'y a que moi. Et moi je… reste avec toi. Avec vous deux.
Elle essaye de sourire en lui reprenant la main, et cette fois il sent quelque chose.
— On va devoir leur faire confiance, d'accord ? Ça va aller, Peter.
— D'accord.
Il essaye de sourire, mais la seconde d'après ses yeux se ferment et il n'arrive plus à les rouvrir.
Il se rendort presque immédiatement.
Entre chaque épisode de Downtown Abbey, il y a cinq minutes d'informations. Il n'a pas la force de lever la main vers la télécommande pour changer de chaine, alors Peter regarde tout d'un œil éteint. Il n'est pas vraiment surpris de voir que Tony Stark se trouve dans toutes les bouches.
A côté de lui, Natasha claque sa langue et tente, elle, d'attraper la télécommande.
— Ils sont en boucle, ces imbéciles. Toujours à passer les mêmes conn…
Mais cette fois, la présentatrice change légèrement de discours, et alors que des hélicoptères survolent la maison de Malibu, les images se sont de plus en plus précises. Natasha jette un coup d'œil dans sa direction.
— T'es pas obligé de regarder ça.
— Je sais.
Il fixe l'écran de la TV, l'air un peu éteint. Depuis qu'il s'est encore réveillé, il pense à l'armure qui tombe, il pense à la voiture qui se retourne, il pense à son père qui lui disait que ça allait être son tour.
Tout est à la fois silencieux et affreusement bruyant.
Et là, la journaliste reprend avec énormément de détails les évènements qui ont mené à l'anéantissement de la maison de Malibu. C'est autre chose, de le voir. Natasha avait dit qu'il y a avait eu quelque chose, qu'il y avait eu une explosion là-bas. Mais en vérité, il ne reste tout simplement plus rien.
Peter n'a jamais vu sa maison comme ça, depuis le ciel, alors il est incapable de dire où était sa chambre, où était la cuisine, où était le labo.
Il n'y a plus rien.
— C'est détruit, souffle-t-il.
Natasha serre les lèvres.
— Je vais changer de chaîne.
Mais cette fois, Peter a la force d'attraper la télécommande pour l'éloigner sur le côté. Il fixe la TV et déglutit. Quelque chose en lui s'irrite, gonfle, les souvenirs manquent de le rendre aveugle et il dit :
— J'ai vu mon oncle Ben se faire tirer dessus. Et c'est moi qui ai appuyé sur sa blessure jusqu'à ce que les secours arrivent. Alors ça, c'est juste une maison. Je peux regarder.
Natasha l'observe, et il sait qu'elle semble triste.
Mais Peter regarde la TV, et se demande si encore une fois il leur a porté malheur. Si encore une fois sa chance lui a enlevé, en plus de ses parents, de son oncle et de sa tante, les meilleures personnes de sa vie.
Il y a des choses qui lui échappent. Tellement, tellement de choses.
Pendant des mois, il a tenté de faire avec : des aliens ? De véritables aliens ? D'accord, très bien. Il a construit des armures, tellement d'armures qu'il n'a dormi avec Pepper qu'une fois ou deux dans les derniers mois, tellement que la dernière fois qu'il a vu Peter, il a pu remarquer qu'il avait grandi (sauf que ça ne se remarque pas, ça, bon sang, pas si on voit la personne tous les jours), tellement qu'il n'a plus dormi, plus mangé, et qu'à présent sa famille est en morceau.
Son fils est à l'hôpital. Son ancienne maison est en morceau. L'un de ses meilleurs amis a failli ne pas s'en sortir.
— Tu dois lâcher, je vais te rattraper, je te le promets.
Il ne voit plus que Pepper. Pepper, qui s'est retrouvée au milieu de tout ça, droguée et blessée et à présent elle est à deux doigts de tomber dans le vide. Elle pend au-dessus de lui, et il ne voit plus qu'elle.
Elle dans sa belle robe argentée au dos nu. Elle dans son labo à lui taper sur les doigts. Elle quand, à la clinique, la sentence est tombée. Elle quand il lui a présenté Peter pour la première fois.
Elle est la meilleure des deux.
Elle est la meilleure tout court, et…
— Je vais te rattraper, je te le promets alors —
Un grincement, si fort qu'il fait trembler toute la structure. Tony ne quitte pas Pepper des yeux, mais pourtant ça ne change rien. Il voit la plaque métallique sur laquelle elle est partir sur le côté. Il la voit glisser.
Il voit sa main passer à quelques centimètres à peine de la sienne.
Et il la voit tomber, au milieu des flammes.
Pepper et Tony reviennent le matin de Noel.
Il est encore tôt, mais Peter ne dort pas. Il y a tellement de bruits dans une chambre d'hôpital, tellement de bips et de vibrations. Parfois, il écoute la respiration de Happy qui ne s'est pas encore réveillé. Et parfois, il se contente de regarder par la fenêtre, en se disant qu'il aurait peut-être dû dire oui à Natasha quand elle lui a proposé de le ramener à la Tour.
Techniquement, un médecin aurait pu venir le voir là-bas Peter n'est plus en danger, et le seul problème reste les brulures de son corps. Mais l'argent n'est pas un problème, alors il aurait pu être soigné là-bas.
L'argent n'est pas un problème ? Peut-être que c'est à nouveau le cas, à présent. Voilà des heures que Peter imagine un futur proche où une nouvelle assistante sociale passera l'embrasure de la porte à la première heure pour lui dire qu'un nouveau foyer l'attend. Que tout ça est terminé. Qu'il est à nouveau Peter Parker, et qu'il va le rester jusqu'à sa majorité parce qu'à son âge, avec son passé, personne ne voudra de lui.
Pepper ne cherchera plus à lui embrasser les cheveux le matin. Tony ne lui dira plus de garder le secret quand il se lève la nuit pour aller le rejoindre dans son labo. Ces derniers temps, tout était plus silencieux et calme, mais ça ne change rien : les souvenirs sont là, et Pepper et Tony sont des gens bien.
C'est au moment où tombe les premières neiges de l'autre côté de la fenêtre que Peter entend les premières voix. Il a appris à reconnaitre celles des médecins, des infirmières : même en pleine nuit, il y a toujours du monde. Au départ, les infirmières venaient le voir pour lui dire de se reposer quand elles apercevaient les lumières de la tablette de Peter sous la porte. Mais au bout de quelques jours, elles ont abandonné.
— C'est ici ?
— Le lit du fond, oui.
La porte s'ouvre dans un grincement. Peter se redresse, tend sa main valide pour allumer la lumière de chevet, et ses yeux s'écarquillent.
Ils sont blessés. Tony a des coupures partout et les cheveux encore mouillés. Pepper a l'air terrifié et ses épaules sont légèrement voutées.
Peter les fixe.
— Oh, mon dieu.
C'est Tony qui pleure le premier. Peter le voit, parce qu'au moment où Pepper fait un pas en avant en se couvrant la bouche, Tony baisse les yeux et une larme tombe sur son t-shirt. En quelques secondes, ils traversent tous les deux la pièce en lançant un regard à Happy, puis ils sont au pied de son lit.
La main de Tony touche son pied par-dessus le drap trop fin, et Peter sursaute.
Soudain, tout ça est réel. La neige tombe, la porte s'est ouverte, et Tony et Pepper sont rentrés.
Quelque chose se coince dans sa gorge.
— Vous…
— Peter, on est vraiment désolé, souffle Pepper.
Sa main tremble, et elle n'essaye pas de le toucher. Tony le fixe. Et Peter n'attend pas une seconde de plus pour s'extirper du drap, pousser avec son pied, et s'enfoncer dans les bras de Pepper même si elle ne les a même pas ouverts. Elle se fige, se tend, et semble hésiter à lui rendre la pareille, mais Peter s'accroche encore plus fort.
Tellement fort, parce qu'il ne peut même pas envisager l'idée qu'elle ne veuille pas l'embrasser : il le faut.
— Chérie, souffle Tony. C'est bon, tu vas pas lui faire mal.
— T'es sûr ?
Ils doivent s'échanger un regard au-dessus de sa tête car une seconde plus tard à peine, Pepper le serre à son tour.
— Je suis désolé, dit-il sans trop savoir pourquoi. Je suis désolé, je suis désolé.
— Peter…, souffle Tony.
— C'est nous qui sommes désolés, Peter, affirme Pepper en le lâchant.
Elle a à peine le temps de s'éloigner de quelques centimètres que Peter attrape la main de Tony et la serre aussi fort que possible. Tony hausse les sourcils, mais bientôt son pouce caresse la peau de Peter et cette fois il se met à renifler.
— On fera mieux, maintenant. C'est promis.
Peter ne sait pas trop pourquoi Tony dit ça, mais il pourrait être en train de réciter l'alphabet que ça ne serait pas très important. Parce qu'il est là. Parce que c'est sa peau, sa chaleur, sa voix. C'est l'odeur des cheveux de Pepper, ses yeux humides.
Peter inspire profondément.
— Joyeux Noel, Peter, sourit Tony.
Pepper lui envoie un coup de coude.
Quand il revient à l'école, les regards sont plus appuyés que jamais.
Le collège n'est pas si grand, et il ne trouve aucun endroit où se cacher le premier jour. Eugène, ou plutôt Flash maintenant, a décidé qu'il ne voulait plus rien avoir à faire avec lui. Ce qui veut dire que, d'une certaine façon, il n'a plus aucun ami.
Tout le monde le regarde, ça c'est certain. Mais personne ne l'approche, et parfois il entend des murmures qui prononcent les mots « dangereux », « blessés », « encore » et il baisse la tête. Les profs ne lui disent rien, et certains lui donnent même les cours qu'il a manqué (même s'il a déjà tout relu dans les manuels).
A la pause du midi, alors que Peter lit son livre en marchant, des amandes plein la bouche, son épaule rencontre celle de Flash. Ce dernier fronce les sourcils et essuie sa chemise comme s'il venait d'y mettre quelque chose.
— Génial, maintenant j'ai deux fois plus de chance d'y passer, dit-il avec une grimace. Un contact avec Stark et t'as la poisse pour la journée.
Peter rougit.
— Je…
Les amis de Flash rigolent, et partent en direction du self un peu plus loin.
Ignorer, et continuer. Ignorer et continuer.
Peter pense à la fin de sa journée, où Tony et lui vont aller dans un magasin pour la première fois (car d'habitude les cadeaux se téléportent presque tout seul jusqu'à chez eux) afin qu'il choisisse son cadeau de Noel en retard. Il y a un magasin de deux étages remplis de legos en ville, et Peter ne sait pas encore lequel il veut.
C'est à la pause de l'après-midi, alors que Peter s'est assis dans un couloir pour lire, qu'un gars s'arrête devant lui. Pendant une seconde, il s'apprête à soupirer et peut-être à s'irriter un peu, mais quand il relève la tête il constate que le regard qu'il croise n'est pas moqueur ou méchant.
Le garçon fixe son livre avec les yeux qui brillent.
— Euh.. ?
— Mec, sourit le gars.
Peter met sans doute quelques secondes de trop à se souvenir que ce garçon est le nouveau, celui qu'il avait défendu devant Flash le jour où il avait fini chez le Proviseur. Le jour où Happy était venu. Le jour où la bombe avait explosé.
— Ned, c'est ça ?
— C'est moi. Peter ?
— Comme si tu le savais pas, sourit Peter.
Ce n'est même plus de la vantardise de savoir que, à ce stade, chaque élève de son collège connaît son prénom.
— Est-ce que… est-ce que tu… enfin ça va te paraître bizarre que je demande ça mais…
Peter soupire doucement. Il ne peut pas en vouloir à Ned d'être curieux, pas après que toute cette histoire ait fait la une des chaînes TV pendant toutes les vacances de Noël. Tony Stark qui disparaît, qu'on croit mort, son fils à l'hôpital, les explosions, le Président.
Ça fait beaucoup.
Alors il acquiesce et dit :
— Vas-y, pose tes questions.
Ned sourit comme un sapin de Noël. Et là, il demande :
— T'es fan de Star Wars ?
Une seconde, puis :
— Quoi ?
— Star Wars ? J'ai vu ton livre et je me dis que personne lirait ça sans être fan alors… non parce que moi je suis un fan, alors si toi t'es fan aussi on va devoir être amis.
Encore un nouveau sourire, et Peter baisse les yeux sur son bouquin à la couverture carrément rétro. Il reste figé un instant, puis cligne des yeux.
Il se relève d'un coup, et répond :
— J'adore Star Wars, Ned. Et honnêtement ? On va devoir être ami, ouais.
— Mary ne comprend pas, Peter.
Son père ne dort presque plus. Il ne se coiffe plus, ne se rase plus. Des valises sont toujours prêtes dans l'entrée et cette fois, il a réveillé Peter en pleine nuit pour l'emmener dans son bureau.
La dernière fois que son père a voulu faire cette foutu piqure qui donne à Peter l'envie de pleurer et de crier, mais qui l'empêche de faire ni l'un ni l'autre, sa mère lui a dit « ça suffit ». Elle l'a pris dans ses bras et a dit stop.
Plus de piqure, Richard. Ça suffit comme ça.
— On a presque terminé, et elle veut qu'on s'arrête maintenant ? Alors que tu connais enfin la formule ?
Il l'a apprise par cœur. Elle est au fond de son esprit, quelque part. Il n'y comprend pas grand-chose, mais son père a l'air satisfait. Même si travailler autant lui a fait saigner les doigts, lui a donné mal au crâne au point de vomir.
Son père a souri pour la première fois depuis des mois.
— Allez, Peter. Inspire un bon coup.
Sa poigne sur son bras lui fait mal. Il déglutit, essuie ses larmes avec son autre main, et prend une inspiration tremblante.
La brûlure du sérum, cette fois, le fait crier : son père pose immédiatement sa main sur sa bouche pour le faire taire. Il le prend dans ses bras, le serre, le berce.
— Allez, Peter. Allez. Si tu survis à ça, tu survivras à tout le reste.
Quelques jours plus tard, oncle Ben est venu le chercher après avoir reçu un appel de son père. Ils sont partis en pleine nuit.
Sans lui.
