— Et alors, elle t'a dit quoi ?
— Qu'elle était d'accord.
— T'as réussi à convaincre Pepper Potts ?
— C'est ma tutrice, Ned.
Ned soupire d'un air rêveur, et lui lance une pièce de lego pour que Peter la place de son côté.
— J'oublie parfois que Pepper Potts, c'est ta mère.
Peter déglutit.
— C'est pas vraiment ma mère, m'enfin. Ouais, j'ai réussi à la convaincre. J'ai pas du tout envie d'arriver au lycée sans toi. Ni d'avoir un an d'avance.
Au milieu de sa dernière année au collège, Pepper s'est fait convoquer par la professeure principale de Peter. Elle est arrivée dans l'établissement avec une jupe crayon, des talons aiguilles, et un chignon serré, et tout le monde s'est écarté sur son passage.
Sa professeure principale a fixé Pepper avec des étoiles dans les yeux et les joues rouges pendant quelques secondes avant d'enfin lui serrer la main et lui expliquer la raison de la convocation. Elle était assez simple, d'ailleurs : Peter est intelligent (ce qui lui a fait froncer les sourcils, car cette femme a-t-elle vu ses notes de littérature ?) et il s'ennuie en cours. Il dort parfois, regarde ailleurs, mais répond toujours aux questions sans problème.
Alors, peut-être que lui faire sauter une classe serait une bonne idée.
Pepper l'a écouté attentivement. Elle lui a encore serré la main en partant, et a accompagné Peter jusqu'à la voiture.
Ils ont discuté, beaucoup. Et finalement, Peter a réussi à avoir le dernier mot : il fera plus d'efforts, il ne dormira plus en classe, et en échange il reste dans sa classe. Tony a été de son côté, largement. Il lui a dit que même s'il avait été content de sauter autant de classe plus jeune, au final il n'avait eu aucun ami de son âge, il avait grandi trop vite, il avait été entouré d'adultes à douze ans.
Le lycée, Tony n'en a aucun souvenir. Alors il a dit quelque chose comme : être comme tout le monde, même si ça craint, ça a parfois du bon. Ensuite, il a dit quelque chose comme « Peter est plus sensible que moi » et là Peter s'est renfrogné et a boudé un peu.
Mais finalement, il reste avec Ned. Et à la rentrée prochaine, ils entreront au lycée ensemble.
— Tu m'étonnes. T'as déjà une tête de bébé, si en plus t'entres au lycée avec un an d'avance quelqu'un risque de vouloir te donner le biberon.
Peter lève les yeux au ciel.
En toute honnêteté, il adore Ned. Il est drôle, gentil, il adore les mêmes choses que Peter, il est fan des Avengers, et même si au début il était un peu bizarre en venant à la Tour (fanboy presque flippant), à présent ça va mieux.
Bon, il trouve toujours que Pepper Potts est la personne la plus cool de la planète, mais Peter aussi alors…
— Super drôle, Ned. Passe-moi cette pièce.
Il attrape la pièce de lego au vol, et l'insère avec attention.
C'est presque au même moment qu'il remarque que les murs se mettent à trembler légèrement. À peine perceptible, mais à force Peter commence à avoir l'habitude.
— Tony est de retour.
— Ah.
Ned boude un peu, mais se lève gentiment et commence à ranger ses affaires.
— On se retrouve demain ?
— Bien sûr. Peut-être qu'on pourra aller chez Mr Delmar ? Ca fait longtemps qu'on a pas mangé ses sandwichs.
C'est Ned qui les lui a fait découvrir, quelques semaines après le Noël de l'année dernière. Et même si Peter ne sait pas trop pourquoi, ça lui a rappelé quelque chose. Quelque chose de bon.
— Super.
Peter sourit. Il se lève, ouvre la porte de sa chambre, et demande :
— JARVIS ?
— Oui, Peter ?
— Est-ce qu'il reste quelqu'un pour raccompagner Ned chez lui ?
Un court silence, puis :
— Un chauffeur a été prévenu et attend Mr Ned devant la Tour.
— Super, merci.
Ned arrive derrière lui presque aussitôt. Ils se font le check qu'ils mettent au point depuis des semaines, se trompent deux fois mais finissent par réussir. Finalement, les portes de l'ascenseur se referment sur lui et Peter est tout seul dans le salon.
Il inspire. Puis fait demi-tour.
Avant, il aurait surement tenté de rester dans le salon pour grappiller quelques minutes avec Tony. Pendant les mois qui ont suivi l'incident avec le Mandarin, Tony est resté énormément avec Peter. Il a fait des efforts tellement importants que Peter était presque obligé de le mettre à la porte de sa chambre pour avoir un moment seul.
Il l'a aussi puni de labo car apparemment, il a fini par découvrir son blog et par extension le fait que Peter avait accès au labo n'importe quand, ce qu'il n'a pas vraiment apprécier parce qu'apparemment tout est super dangereux. Bon, il a aussi été assez fier en voyant le placard dans lequel Peter rangeait toutes ses inventions, mais principalement inquiet donc la fierté n'a pas durée longtemps. Il a fait promettre à Peter de ne pas y retourner sans lui, sinon il en parlerait à Pepper.
Ce qui, en soit, est une menace suffisante.
Mais malheureusement, c'est aussi l'une des raisons pour laquelle il dort en classe : la nuit, cette foutue formule semble plus proche que jamais. Il ne peut plus rien tester sans le labo, et son cerveau brûle et se noie dans toutes ces images, sans arrêt plus nombreuse.
Mais à présent, peut-être qu'il pourrait retenter le labo, car Tony a recommencé à s'éloigner. Les missions avec les Avengers sont de plus en plus nombreuses, ils parlent d'HYDRA et de plein d'autres choses, et finalement la dernière fois qu'il a vu Tony c'était il y a une semaine.
— JARVIS, Tony est tout seul ?
— Il semblerait que les Avengers soient présents, au grand complet.
— Même Thor ?
— Oui, Peter.
— D'accord. Merci, JARVIS.
Avec un soupir, il tourne les talons et retourne dans sa chambre.
Peter les a entendus dans le salon toute la soirée.
Un casque sur les oreilles, il a détruit tout ce que Ned et lui avait construit l'après-midi pour pouvoir recommencer (vraiment correctement) depuis le début, et il a fini par oublier qu'il n'a pas mangé. Au début, il s'est dit tant pis, a essayé de faire comme si son ventre ne grognait pas toutes les deux minutes, mais au bout d'un moment Peter a fini par se lever, mettre le film qu'il écoutait en même temps en pause pour enfin sortir de sa chambre.
Il sait que Pepper est dans son bureau, en train de travailler, et il sait aussi que les voix qui viennent du salon montre que tout le monde a un peu bu.
Il inspire un instant avant d'entrer, obligé de passer par là pour atteindre la cuisine.
Quand il arrive dans la pièce, presque tout le monde se retourne.
— Oh, fils de Stark ! s'exclame Thor.
Il lève sa bière dans sa direction et sourit. Tony se retourne également vers lui, et hausse un sourcil.
— Salut, bonhomme. Besoin de quelque chose ?
— Oh, non. Pas de soucis. Je vais juste… me prendre un truc à manger. Faites comme si j'étais pas là.
Natasha lui sourit, agite la main, et Peter répond de la même manière. À côté, Clint la regarde fronce les sourcils.
— Comment vous êtes devenus potes, tous les deux ? C'est pas juste. Moi aussi je suis sympa avec lui, et pourtant j'ai pas le droit aux sourires.
Tony pouffe, et Natasha lève les yeux au ciel. Thor rit et attrape un verre vide sur la table.
— Ton fils doit venir boire avec nous, Stark ! Allez, viens par là.
Il tape la place vide à côté de lui, et Peter à à peine le temps de réfléchir que ses fesses se posent dans le canapé.
— Range moi ça, Pointbreak. Pas d'alcool pour lui, c'est un enfant.
— A son âge, chez moi, on boit notre poids en alcool.
— Ici, on va se coucher avant 23h. Alors Pete, bois un ice tea, va te chercher le tupperware que Pepper t'a laissé, et au lit.
Il hausse un sourcil en souriant, et Peter hoche gentiment la tête.
Ce n'est qu'une question de temps avant que Pepper et Tony ne lui retombent dessus pour l'histoire du sommeil. Avant l'épisode de Noel, ils avaient déjà commencé à parler d'envoyer Peter chez un psy : une personne de confiance, qui pourrait l'écouter et lui offrir de l'aide s'il en demandait. Il n'avait pas été très enthousiaste mais après Noel, ça n'avait plus été qu'une discussion. Un rendez-vous chez une psy toutes les deux semaines était devenu obligatoire, en plus de ses soins pour ses blessures physiques due à l'explosion.
Mais si au départ Tony et Pepper avait été vraiment vigilants à bien l'accompagner à chaque séance et à lui demander comme ça s'était passé, à présent ils le laissent y aller tout seul après les cours, comme un grand. Ce qui signifie, finalement, que ces derniers temps il a commencé à sécher.
Donc ce n'est qu'une question de temps avant que Pepper et Tony ne lui tombent dessus pour le sommeil, et pour le psy à qui il n'a jamais vraiment parlé des choses importantes.
Il se tend quand Thor essaye de poser sa main sur son épaule et se défile rapidement (et poliment), puis attrape le verre et descend l'ice tea cul sec.
— Je vais… y aller. Ouais. Bonne soirée ?
Peter se lève, mais dans sa précipitation il loupe quelque chose sur le sol et se prend le pied dedans.
— Ouille, ah, merde.
— Langage, soupire Captain.
— Pardon.
Il baisse les yeux, et remarque qu'il vient juste de shooter dans le marteau de Thor. Le marteau, de Thor. Il vient, il brise l'ambiance, et il envoie les affaires des autres balader, c'est parfait.
Les joues rouges, Peter attrape le manche, et le remet à sa place.
— Désolé, Mr Thor. J'avais pas vu votre… marteau.
Il loupe le regard écarquillé de toutes les personnes autour de lui, et murmure en s'éloignant :
— Bonne nuit, Tony.
Finalement, malgré ses belles paroles, Peter s'endort sur son bureau avec l'estomac plein.
L'ordinateur placé dans sa chambre possède plusieurs écrans, plusieurs claviers transparents, et ça doit être l'une des seules choses qu'il a vraiment demandé à Tony (car s'il n'a plus accès au labo, alors il veut pouvoir faire tout ce qu'il veut, numériquement, dans sa chambre).
Tout ce qu'il veut, comme copier quelques lignes de codes de JARVIS pour commencer à créer KAREN, sa propre IA. Elle ne fait pas encore grand-chose, mais elle parle, fait des calculs, et se souvient de l'endroit où il change ses affaires. Elle prend aussi en note toutes ses avancés pour la formule, et l'aide avec de nouvelles propositions qui parfois soulèvent un souvenir en lui.
Mais cette nuit, alors que les Avengers font encore la fête dans le salon et qu'il doit être tard, c'est justement KAREN qui le réveille. Tout à coup, alors qu'elle est programmée pour adapter sa chambre à ses préférences (plus d'écrans, rideaux à moitié ouverts, quelques lumières, plus de bruits) les écrans s'allument et le réveillent.
En se redressant, il entend KAREN parler :
— Tu t'infiltres dans mes systèmes et je détecte une menace importante. Alerte. Alerte.
— KAREN ?
Il se frotte les yeux, éloigne sa tête de l'écran. Ces derniers deviennent rouges, loin du doux violet qu'il a affecté à KAREN.
— KAREN, y'a un problème ?
— Peter, je détecte un piratage important venant de l'intérieur.
— Quoi ?
Il rapproche le clavier à côté de sa main, mais peu importe ce qu'il fait rien ne fonctionne. Aucune interface n'apparait.
— Merde, mais qu'est-ce qui…
— JARVIS, Peter. JARVIS n'est plus…. Piratage…
La voix de KAREN grésille encore, jusqu'à devenir complètement insupportable. Peter se relève, s'éloigne des écrans et déglutit.
J'ai merdé ?
Tony va le tuer, mais là tout lui échappe. Tout lui échappe complètement. Finalement, juste avant que les écrans ne s'éteignent complètement, une autre voix résonne dans sa chambre :
— Ultron.
— Merde, merde.
Avec son pyjama et sa trace rouge sur la joue, Peter déglutit et se met à trottiner en dehors de sa chambre. Arrivé dans le couloir, il commence à entendre du bruit, un bruit lourd comme s'il y avait une bataille qui débutait.
Il court, traverse tout l'étage pour arriver jusqu'aux petits escaliers qui mènent au salon.
C'est sans doute à ce moment là qu'une explosion retentit, et qu'il se fait envoyer promener contre un mur. La dernière chose qu'il voit avant de s'évanouir, c'est une armure décharnée qui s'approche de lui, les yeux brillants.
— Ca va, Peter ?
Pepper a le bras en écharpe et le front égratigné. Elle ne lui a pas lâché la main de tout le trajet.
— Ça va, répond-il.
Sa voix est un peu éteinte, mais le trajet en voiture, sans musique, sans tablette, sans rien pour le distraire, lui a donné envie de vomir. Ils ont roulé pendant des heures dans cette vieille chose, en évitant les autoroutes et les péages, et Peter n'a pas arrêté de penser qu'ils pouvaient mourir à tout moment.
Même si techniquement, c'est exactement ce dont Pepper essaye de l'éloigner.
Quand enfin la voiture s'arrête, Peter s'en échappe immédiatement. Il sait qu'ils doivent encore marcher un moment avec leurs affaires à la maison pour rejoindre la toute petite maison de campagne que Pepper avait elle-même acheté des années plus tôt, mais là tout de suite il est simplement content d'être arrivé.
— C'est seulement pour quelques jours, tu sais ?
Pepper arrive derrière lui. Ils n'ont même pas encore sorti les valises du coffre, et elle parait déjà épuisée. Le chauffeur, qui n'est pas Happy, attend simplement qu'ils se décident à prendre leurs affaires pour qu'il puisse enfin partir.
— Ou quelques semaines, répond Peter. Mais oui, je sais.
Ultron a pris en grippe Tony, et cette fois ce n'est pas comme le Mandarin, cette fois les Avengers sont là, au grand complet, et même s'ils ne sont pas particulièrement ravis parce que, ça Peter l'a bien compris, tout est un peu la faute de Tony, ça ne change pas grand-chose. Iron Man n'est pas seul.
Et Pepper et lui, la seule famille qu'il possède, sont devenus des cibles de qualité.
Le premier jour dans cette petite maison est acceptable. Peter s'ennuie et ne fait que marcher en rond dans les pièces en essayant de trouver des choses pour occuper ses mains, mais ça va encore. Quand il finit par trouver du papier et des crayons dans l'un des tiroirs, ça devient moins dur. Il n'a pas été se coucher une seule fois, et Pepper ne cesse de se ronger les ongles en le regardant.
C'est au matin du troisième jour qu'elle dit quelque chose.
— Tu faisais ça tout le temps, quand t'étais petit.
Assis sur le tapis, devant la table basse du salon, Peter relève la tête. Pepper s'est assise dans le canapé derrière lui, et il ne l'a même pas entendu arriver.
— De quoi ?
— Ca. Les dessins. En fait, tu faisais ça encore plus que t'étais stressé. Tu t'es levé cette nuit ?
Il est allé dans sa chambre, a tenté de se coucher, et a fait un cauchemar. Les rêves sont tellement plus prenants et plus simples quand rien ne peut le distraire. Ils sont là, et il ne peut rien faire à part rester éveillé.
Il se mord la lèvre. Cette fois, il choisit l'honnêteté.
— J'ai fait un cauchemar.
— Oh, Peter.
La voix de Pepper est l'une des choses qu'il préfère ici. Elle est douce, calme, c'est plaisant à ses oreilles et ça délie ses épaules.
Il la regarde.
— C'était à propos de Tony ?
Il hésite. Puis murmure :
— Non. En fait… j'ai rêvé de mon père.
C'est peut-être la première fois qu'il prononce ce mot devant eux. Et Pepper le sait aussi bien que lui, car il entend sa respiration se bloquer dans sa gorge. Elle déglutit, attrape un coussin pour le placer dans son dos et se rapprocher de lui.
Sa main se pose sur sa joue.
— Pete… est-ce qu'il te manque ?
Il sait ce qu'elle pense. Il sait ce qu'elle imagine, alors qu'il vient de placer cauchemar et père dans la même phrase. Quelque chose de triste, quelque chose de loin. Une disparition en avion qui l'a touché pendant longtemps.
Mais ça, c'était avant qu'il ne commence à se souvenir.
— Non.
Elle ouvre grand les yeux. Sa réponse la surprend, il le voit bien.
— Non ? Tu peux me le dire, tu sais, je ne vais pas…
— Je crois… je crois que c'était pas une bonne personne.
Elle se fige.
— Parfois, je me souviens de choses, et c'est… c'est lui qui me faisait faire ça.
Il regarde ses schémas, son écriture bancale et haletante, et les images reviennent.
— Si je veux arrêter de penser à ça, alors il faut que je le fasse. Les souvenirs sont moins forts quand je le fais.
Elle hésite, il le voit. Elle hésite à demander quelque chose, alors pour l'aider il relève la tête et la regarde en face.
— Est-ce qu'il te faisait du mal ? demande-t-elle d'une voix tremblante.
Il pense à son bras tout bleui de piqure. Il pense à sa poigne, à la façon dont il faisait saigner ses doigts, dont il criait quand ça n'allait pas.
Les souvenirs sont confus, parce que plus les années passent plus tout ça est loin. C'est étrange comme il peine à se souvenir des moments avec Ben et May, de ses premiers mois en famille d'accueil, d'évènements au foyer, ou même des premières semaines avec Tony et Pepper.
Mais ça ? La voix de son père ? Elle semble toujours être derrière son épaule.
Alors il répond :
— Je crois, oui.
Et Pepper renifle plus bruyamment que d'habitude.
— Tu veux en parler ?
— Non.
C'est tout. C'est tout ce qu'elle demande. Ensuite, elle ouvre les bras et lui demande s'il veut bien venir lui faire un câlin.
Il le fait. Parce que c'est Pepper, que ses yeux sont rouges, qu'elle est inquiète pour Tony et pour lui, et qu'il vient encore une fois de lui montrer que quelque chose ne va pas chez lui, et que Tony aurait dû choisir n'importe quel autre enfant.
Tous les détails n'ont pas été donné aux informations.
En rentrant, lorsque Happy est arrivé au cottage en voiture pour venir les chercher tous les deux, Peter a passé le trajet sur son téléphone portable, entre les journaux en ligne, les réseaux, et les actualités. Il a écouté ce que Happy avait à dire, d'une oreille.
S'il devait résumer simplement, ce qu'il en a retenu est simple. Les Avengers vont bien. Tony est vivant. La Tour va être reconstruite, mais le QG des Avengers va être déplacé. Il y a eu beaucoup de dégâts dans certains pays d'Europe.
Le reste, Peter s'en rend compte un peu plus tard.
La Tour est effectivement reconstruite assez rapidement. Il passe quelques semaines dans un hotel non loin de son collège, et soudain il peut rentrer chez lui. Tout est presque pareil, mais en même temps tout est différent.
Il doit reprendre KAREN depuis le début. JARVIS n'existe plus, et Tony passe des heures dans son labo pour reconstruire une IA encore plus performante (ce qui les rend tous un peu triste, parce que JARVIS était presque devenu une personne à part entière). Le Dr Banner n'est plus là, Thor est reparti, Captain America forme de nouveau Avengers au QG au nord de l'Etat, et parfois ils reviennent à la Tour pour rendre visite.
Il y a un gars avec des ailes mécaniques. Une fille aux cheveux rouges qui peut déplacer des objets et lire dans leurs têtes. Une sorte de robot vivant qui vole et qui a la peau rouge.
Peter ne sait même plus quoi faire de tout ça. Alors, comme d'habitude lorsqu'il ne comprend pas tout et qu'il n'est pas à l'aise, il se tait. Il s'isole. Il fuit les contacts physiques. Il se rend au collège tous les jours, revoit Ned qui peut de moins en moins venir à la Tour car sa mère déteste tout simplement Peter. Il peut le comprendre : non seulement la mère de Ned est une mère poule, mais en plus il met son précieux fils en danger par leur simple amitié, par sa simple existence.
Une nuit, alors que ses yeux lui font trop mal pour qu'il continue à travailler sur les écrans à l'élaboration de la nouvelle Karen (il a enlevé les majuscules, parce que plus il travaille sur sa voix, sur sa personnalité, puis il la perçoit comme une personne) il se met à nouveau à fixer les feuilles qui trainent partout dans sa chambre.
Avant, quand Tony entrait dans la pièce, il tentait de jeter un coup d'œil à ses schémas, et Peter devait cacher les plus importants. Depuis que JARVIS a été détruit et qu'il travaille sur FRIDAY, Tony n'est pas entré une seule fois dans sa chambre.
Cette fois, il sait qu'il approche. Il approche réellement, de plus en plus. La formule ne fonctionne pas encore, il le sait, mais il ne peut rien faire de plus sans quelques tests. Et désormais, il y a un endroit où il peut se fourni, un endroit que plus personne ne surveille parce que Hulk a disparu dans la bataille.
Le laboratoire du Dr Banner, à l'étage du dessous.
Avec un soupir, Peter se lève. Le nouveau tapis au centre de sa chambre est encore plus doux que celui qui était là avant, et il passe ses journées assis dessus quand il n'est pas assis à son bureau. Cette fois, il se glisse à l'intérieur sans bruit, et constate sans trop d'efforts qu'il n'y a personne dans les couloirs. Pour être sûr, il demande à Karen en lui écrivant par message :
La voie est libre ?
Mr Stark est dans son labo, Peter. Mlle Potts est dans son bureau. Aucun Avengers n'est présent.
Satisfait, Peter range son téléphone dans la poche de son pyjama et avance jusqu'à l'escalier. Il sent la froideur des marches à travers ses chaussettes et continue jusqu'à une tout autre aile de l'immeuble. Au bout du couloir, de lourdes portes battantes lui donnent accès au laboratoire.
Il n'est pas venu tant de fois que ça dans les quartiers du Dr Banner. En général, ce dernier appréciait sa solitude et quand il voulait une présence, c'était le cerveau de Tony qu'il invitait. Peter n'y a mis un pied qu'une fois ou deux, alors il met bien une bonne vingtaine de minutes à fouiller tous les placards. Tout est étiqueté proprement, et il vole une dizaine de fiole avec d'autres instruments nécessaires, des gants et des lunettes. Sa sacoche est rapidement remplie, lourde à son épaule, et quand il sait qu'il a pratiquement tout ce dont il a besoin, il tourne les talons et retourne dans la partie habitation de la Tour.
Quand il est de retour dans sa chambre, il réactive la sécurité des portes battantes du laboratoire, réactive les caméras, et efface tout.
Heureusement que Tony n'a pas encore terminé FRIDAY, car à ce jeu là il sait très bien que Karen ne fait pas le poids.
Aujourd'hui, Peter a quatorze ans.
En se réveillant, il n'y avait rien de particulier. Il est toujours assez petit pour son âge, trop maigre, il ne connaît pas encore les joies des boutons de l'adolescence, et il n'a plus ou moins qu'un seul ami. Et surtout, quand il sort de son lit, la première personne à le lui souhaiter est un ordinateur.
— Joyeux anniversaire, Peter, lui dit Karen.
Il l'a configuré pour que, quand les heures de silence de sont pas activées, une image apparaisse sur l'ordinateur. Une vraie personne, qui parle et qui remue les lèvres : bon, elle ressemble plus à un cartoon qu'à une vraie femme car techniquement c'est Ned et lui qui l'ont dessiné, mais elle est jolie.
Elle a l'âge d'une grande sœur. Des cheveux de la même couleur de les siens. Elle sourit bien plus que lui, et elle est sarcastique.
Peter est plutôt fier de l'avoir créé.
— Merci, Karen.
— Quelque chose de prévu aujourd'hui ?
— Je sais pas encore. Je vais… voir si Pepper et Tony sont là.
En règle générale, même quand Tony est cloitré dans son labo depuis des semaines, il sort toujours pour l'anniversaire de Peter. L'année passée, il n'est resté qu'une heure mais c'était suffisant : il lui a embrassé le front, offert un cadeau en personne, et a accepté de regarder Star Wars avec lui.
Mais cette année, quand il arrive dans le salon, il n'y a pas de ballons.
Il n'y a personne.
Peter se racle la gorge.
— Hum, FRIDAY ?
— Oui, Peter ?
— Est-ce qu'il y a quelqu'un, ici ?
L'IA se tait un instant, puis répond :
— Mr Stark est au QG des Avengers pour une mission. Mlle Potts est à une réunion qui risque de durer. Veux-tu leur faire parvenir un message ?
Il y pense.
Avant, jamais il n'y aurait pensé : il aurait immédiatement répondu « non, non, ne les dérange pas » mais là tout de suite il y pense. Parce que même s'il a dû mal à parler, à manger, et à toucher, en ce moment, ça ne change pas le fait qu'ils lui manquent.
Mais il n'a pas changé à ce point, alors évidemment il dit :
— Non, FRIDAY. C'est bon, merci.
— Pas de problème.
Sur le bar de la cuisine, il ne trouve même pas un mot ou quoi que ce soit. Il y a bien un plat à faire réchauffer au micro-onde pour lui dans le frigo, mais c'est tout. Pour une fois, il décide de prendre une chaise pour atteindre les céréales : il prend le paquet entier, audacieux, et l'emmène avec lui jusque dans le salon.
Il reste là, à regarder des films tout en étant sur son téléphone, pendant des heures. Il termine le paquet de céréales. Il traine sur quelques réseaux sociaux, ajoute distraitement des vidéos sur son blog mais il n'a presque plus rien à poster.
Sa tête est fatiguée et aujourd'hui les images sont diffuses et presque inexistantes. Il est juste… tout seul.
C'est en fin de journée, alors que les crédits défilent sur la TV, qu'il décide de se lever. Il tape le numéro de Ned et lance l'appel.
— Ouaip ?
— Hé, Ned. Tu fais un truc ?
— Tout de suite ? Nan. T'as changé d'avis ?
Une semaine plus tôt, en cours de maths, Ned lui a demandé si Peter voulait qu'ils aillent faire un truc en ville, tous les deux. Aller au cinéma, ou manger un morceau, ou aller dans un café-geek pour jouer à des nouveaux jeux vidéo.
Peter a dit non. Il a dit « désolé, mais je pense que j'aurais un truc de prévu ». Ned a dit « chanceux, va, tu vas surement faire un truc super cool genre voler avec Iron Man. Peut-être même que t'auras une armure ».
— Oui, j'ai changé d'avis. Ciné ?
— Ca me va, mais faut qu'on mange avant. J'ai trop faim.
— C'est moi qui invite, on se rejoint devant chez toi.
Il met à peine dix minutes à se laver et à s'habiller. Quand, enfin, il sort de sa chambre avec un sweat à capuche et son téléphone dans sa poche, il prend le temps de laisser un mot sur le bar.
C'est en arrivant devant l'ascenseur qu'il hausse les sourcils : il n'a pas encore appuyé sur le bouton que les étages au-dessus de la porte défilent. Quelqu'un monte.
Son cœur bat un peu plus fort pendant quelques secondes, jusqu'à ce que les portes s'ouvrent et que Happy hausse les sourcils en le voyant. Peter recule pour le laisser sortir.
— Pete ? Tu tombes bien, je passais juste pour te donner…
Il a un paquet dans la main, emballé avec les pieds mais Peter peut voir qu'il l'a fait tout seul. Il le lève à hauteur de yeux, mais Peter le coupe :
— Merci, Happy. C'est gentil. Tu peux le poser quelque part ? Je… j'ai rendez-vous avec Ned. Tu pourras dire à Pepper que je serais pas là ce soir ?
— Que je…
Happy fronce les sourcils, et tourne la tête vers l'appartement. Il lui suffit se pencher un peu pour apercevoir le salon vide.
— Il n'y a personne ? T'étais tout…
— A plus, Happy.
Il entre, appuie rapidement sur l'étage de son choix. C'est au moment où tout se referme que Happy tente de s'approcher en disant :
— Attends, gamin, je vais te conduire et —
Et il est seul.
Peter serre les lèvres et soupire.
Les Avengers ne sont plus souvent là. Peter n'en est pas vraiment mécontent : il les apprécie, il les respecte, et il aime bien regarder les films qui ont été faits sur eux et acheter de temps en temps une figurine avec son argent de poche. Mais les avoir chez lui, pouvoir croiser Wanda à chaque détour de couloir ou (encore pire) se dire que chacun de ses mots sera passé au filtre bonne conduite de Captain America, c'est un peu trop.
Un peu plus tôt dans l'année, peu de temps après Ultron et l'arrivée des nouvelles recrues des Avengers, Vision avait dû être informé que passer à travers les murs ne se faisait pas. Un jour où Peter ne se sentait pas forcément bien, il l'avait vu arriver depuis le mur de la chambre de Clint jusqu'à celui opposé en flottant dans l'air, et avait cru ne jamais réussir à respirer à nouveau.
En entendant le bruit, Tony avait accouru (quelqu'un avait réussi à le trainer jusqu'au salon, pour une fois) et avait passé au moins dix minutes à chercher son inhalateur dans ses affaires. Depuis, Peter craint toujours un peu de voir quelqu'un apparaitre dans sa chambre.
Mais ces derniers temps, c'est plutôt de l'histoire ancienne. Wanda n'est pas fan de la Tour, et Vision la suit partout où elle va. Captain America préfère le QG au nord de New York, et Barton est parti quelque part on ne sait où.
C'est pour ça que, une nuit où Peter se relève pour aller remplir sa bouteille d'eau à la cuisine, il manque de tomber à la renverse en entendant une voix lui dire :
— Eh bien, je vois que rien n'a changé.
Encore une fois assise sur le comptoir, Natasha avait éteint son téléphone sur lequel elle était en l'entendant arriver. Elle tend le bras pour allumer la petite lumière non loin de là, et une fois qu'il y voit suffisamment, elle hausse un sourcil.
— La dernière fois que je lui ai demandé, il m'a dit que le psy t'avait été bénéfique. Quelle blague.
Elle soupire, et range son téléphone dans la poche de son short. D'un mouvement fluide, elle descend du bar et hausse un sourcil.
— Une petite partie ?
— Je…
— Une seule, et tu vas te coucher, ok ?
Ca ne ressemble pas vraiment à une question, alors il acquiesce et déglutit. Une fois sa bouteille d'eau remplie, il en avale presque la moitié et la suit vers le salon où est rangé l'échiquier. Elle s'installe sur un pouf, et donne un coup de menton en direction du fauteuil en face.
— Alors, dit-elle une fois que Peter s'est assis. Comment ça va l'école ?
— Hum.
Il se racle la gorge et la regarde avancer son premier pion. Elle a pris les blancs sans rien dire : apparemment la pitié c'est terminé depuis qu'il l'a battu trois fois d'affilés. Il a l'impression que ça fait des mois qu'ils n'ont pas fait ça, et c'est sans doute le cas.
— Tu sais, on est pas obligé de faire ça.
— De faire quoi ? Moi qui te demande des nouvelles ou toi qui me répond à moitié ?
— Les deux.
— Comment ça va à l'école ? répète-t-elle et rien n'a changé, le sourire de Black Widow est toujours un peu terrifiant.
Peter déglutit, et se penche pour bouger son pion à son tour.
— Ca va. Je pense que mon prochain bulletin sera bon.
Il s'enfonce dans le fauteuil, et attrape le plaid toujours placé dessus. Son ancienne couverture, celle qu'il a toujours eu ici, a brulé quand Ultron a fait exploser le salon.
— La mère de Ned était une prof de littérature avant qu'elle devienne femme au foyer. Elle m'aime pas beaucoup, mais la grand-mère de Ned m'adore, je crois, et comme c'est elle qui fait la loi dans sa famille alors sa mère nous aide. Je suis toujours nul, mais un peu moins.
Natasha pouffe.
— Oui, nul. C'est ça. Ils ont pas parlé de te faire sauter une classe, y'a pas longtemps ?
— C'était…
Il bouge sa tour, et voit Natasha se pencher légèrement sur le plateau.
— Tu dormais pas ?
— Si.
— Menteur. Pourquoi ?
— J'avais pas sommeil.
— Menteur. Pourquoi tu dormais pas ?
Il se mord la lèvre.
— Je pensais à des trucs.
— Quoi, comme trucs ?
— Des maths.
Elle rit encore.
— Des maths, hein ?
— En quelque sorte.
En ce moment, il ne pense plus qu'à ça. La formule est presque prête, presque terminée, et pourtant il ne lui manque qu'un tout petit truc qui l'obsède jour et nuit. Il est à ça d'y arriver, et la voix de son père résonne tout le temps dans sa tête.
S'il avait accès au labo, ça ferait des mois qu'il aurait trouvé. Mais Karen n'est pas encore au niveau de JARVIS ou FRIDAY, et quand Tony part de la Tour il verrouille son labo comme une véritable forteresse. Même celui du Dr Banner est difficile d'accès, et Peter réserve ce qu'il a volé pour le bon moment.
Natasha l'observe, enfoncée dans son pouf, quand tout à coup :
— T'as parlé de ton oncle à la psy ?
Peter baisse les yeux.
— Pourquoi ?
Ca fait des mois qu'il n'a pas vu la psy. Il fait en sorte que Karen détourne ses appels, mais ça ne va pas durer longtemps.
— Et de ta tante ?
— Comment tu sais ça ?
— Tu lui as parlé de quelque chose d'important ?
— Pepper a dit que je suis pas obligé de leur répéter ce que je lui dis.
— Certes. Mais tu lui dis rien, alors y'a pas grand-chose à répéter.
— Pourquoi tu fais ça ?
Peter se renfrogne vraiment. Avant, Natasha était un peu curieuse mais bien moins directe.
— Parce que je m'inquiète pour toi.
— Pas besoin, ça va.
— Pepper s'en veut de travailler autant, tu sais ? Elle essaye de garder SI à flot, mais l'image de Tony est tellement incrustée que…
— Je sais. Je lui en veux pas. Pas du tout.
— Vraiment ?
— Oui.
S'il y a bien une chose dont Peter est sûr, c'est ça. Il n'en veut ni à Pepper, ni à Tony. Parce que, même si demain ils venaient à le jeter à la rue, ils resteraient ceux qui l'ont élevé pendant toutes ces années. Il est resté avec eux plus longtemps avec ses parents. Plus longtemps qu'avec May et Ben. Plus longtemps qu'au foyer.
Il leur doit tout.
— Tu devrais parler à ta psy, soupire-t-elle. Tu vas pas mieux.
— Si, ça va.
Natasha fait une tête fatiguée, comme si parler avec lui est épuisant et c'est peut-être le cas.
— Si un jour t'as besoin de quelqu'un, Peter. Si un jour tu veux parler, ou si t'as besoin d'un service ou de n'importe quoi —
Elle s'arrête, le fixe, et inspire.
— Alors appelle ce numéro.
C'est un bout de papier. Avec des chiffres griffonnés au crayon de papier. Il hésite, puis range ça dans la poche de son pyjama. Elle semble attendre quelque chose alors il finit par lui répondre :
— D'accord. Merci.
Quand il finit par la laisser gagner, ça ne semble même pas la rassurer ou la calmer. Elle lui souhaite bonne nuit, et une fois dans sa chambre et n'attend que quelques secondes avant de s'asseoir à son bureau pour continuer là où il en était.
Peter ne sent plus ses bras.
Il avance, les yeux un peu ailleurs, et son épaule cogne plusieurs murs alors qu'il arrive au salon, traverse la pièce, et se dirige vers l'escalier qui conduit au couloir, puis à sa chambre.
Il l'a fait.
Il l'a fait.
Il a réussi à synthétiser la formule, il a réussi à la rendre assez liquide, assez juste, assez parfaite pour tenir dans une seringue qu'il a volé dans le laboratoire. Entre ses doigts, le verre est froid et parait dangereux, mais son esprit boue comme de l'eau dans une casserole. Il ne pense qu'à ça.
Il pense à son père.
Il pense à…
— Pete ?
La voix de Pepper le fait sursauter. Il a avancé jusqu'aux marches sans vraiment regarder autour, et à présent, quand il lève la tête, c'est un visage étonné qu'il croise. Pepper a les cheveux relevés, un châle sur les épaules, et son jogging est trop grand pour être le sien.
Elle penche la tête.
— Il est au moins quatre heures, qu'est-ce que tu fais debout ?
Lentement pour ne pas attirer l'attention, il range la seringue dans la grande poche de son pantalon de pyjama, puis hausse les épaules.
— Tu ne dormais pas ? Peter est-ce que t'as à nouveau des problèmes pour dormir ? Non parce que je…
— Non, ça va. Mais demain j'ai un contrôle, alors je stress un peu.
Il se racle la gorge. Ça fait des heures qu'il traine dans le laboratoire du Dr Banner, après avoir passé des jours à chercher comment désactiver les caméras et l'alarme. Finalement, il a trouvé un moyen plus simple : ajouter Peter Stark aux personnes VIP d'accès. Quand il a poussé la porte, FRIDAY n'a rien dit et n'a prévenu personne.
Et Peter a passé une bonne partie de la nuit à rendre physique la formule qu'il a mis des… années à se souvenir.
— Tu es stressé… pour un contrôle ?
— Espagnol, acquiesce-t-il.
— Oh. D'accord. Tu veux une tisane, peut-être ?
Elle descend les dernières marches, et tend la main pour la passer dans ses cheveux. Mais Peter sent que ce n'est pas le bon moment, tout son corps se tend et refuse le contact, alors il se recule. Pepper s'arrête, et serre les lèvres.
— Tu as l'air fatigué en ce moment, chéri.
Il baisse les yeux.
— Désolé.
— C'était pas un reproche. Mais si jamais ce sont les cours qui t'inquiète, tu n'as vraiment pas besoin de te mettre la pression. On est très fier de toi, tu sais ?
Ça fait longtemps qu'il n'a pas entendu ça. Ça fait longtemps qu'il… On est très fier de toi, tu sais ? Un frisson le parcourt.
— Merci, souffle-t-il.
— Peter ? Tu sais, je voulais…
Elle se racle doucement la gorge.
— Je suis désolée de ne pas être beaucoup à la maison en ce moment.
— Tu travailles, dit-il. C'est normal.
— C'est le bazar avec SI et les Avengers, et maintenant que Tony a vraiment tout laissé tomber…
— C'est pas grave. Vraiment, assure-t-il.
Elle parait si fatiguée, tout à coup. Ça fait des mois qu'il l'entend rentrer à des heures tardives, parler au téléphone très tôt le matin, et avoir des conversations avec des étrangers en plus milieu de la nuit.
Doucement, il tend la main et tire un tout petit peu sur son châle. Le mouvement timide attire son attention, et Peter dit :
— Tu devrais aller dormir, toi aussi.
Pepper cligne des yeux. Puis, quand elle se reprend enfin :
— Alors, cette tisane ?
— Je vais plutôt aller me coucher. J'allais juste prendre un doliprane parce que j'ai mal au ventre. Mais ça va mieux.
Il tente un sourire, et celui-ci doit être plutôt bon car l'air tendu de Pepper fond immédiatement. Elle sourit à son tour et s'écarte de l'entrée de l'escalier.
— Bonne nuit, dit-elle.
— Bonne nuit, répond Peter.
Et juste comme ça, Peter remonte avec le sérum dans sa poche, et s'enferme dans sa chambre.
Peter ne dort pas de la nuit.
Il fixe la seringue, enfermé dans sa salle de bain, et attend que les dernières heures passent. Il ne réfléchit même pas, en vérité, car son esprit est absolument silencieux. Silencieux comme il ne l'a jamais été, jamais depuis que son père a pour la première fois pris son bras pour y planter une aiguille, jamais depuis que sa mère l'a serré contre elle pour l'empêcher de bouger, jamais depuis qu'il s'est retrouvé tout seul, une nuit, jusqu'à ce que Ben vienne le chercher pour l'emmener chez May et lui.
Il attend, sans trop savoir pour combien de temps.
Il attend jusqu'à ce que Karen le prévienne que son réveil sonne tout seul depuis trois minutes à côté de son lit.
C'est seulement à ce moment qu'il se lève enfin du tapis de douche sur lequel il était assis, qu'il prend la seringue et la range dans un tiroir, puis qu'il enlève son pyjama pour commencer à s'habiller. Karen éteint son réveil d'elle-même.
La journée passe étrangement. Il n'écoute trop rien, et même Ned lui demande à deux reprises si tout va bien. Le faux sourire lui vient facilement, mais au fond il ne sait plus trop quoi faire : son corps est sur automatique, un pas après l'autre, une classe après une classe. Il mange à midi, correctement, pour la première fois depuis un moment. Il regarde les profs, ne remue pas trop, ne fait pas autre chose.
Il n'y a plus de schémas. Plus de formules.
Il se sent vide, parce que sa vie s'est résumée à ça pendant si longtemps que son corps ne sait plus quoi faire du silence.
Quand il sort du collège, son chauffeur est devant, dans la file d'attente. Peter l'observe, observe la voiture, à quelques mètres de là, observe le visage ennuyé de l'homme qui est bien moins sympa que Happy, et que Tony virerait dans la seconde si jamais Peter répétait la manière dont il lui parle parfois.
Il s'imagine rentrer.
Mais il sent que, soudain, il a besoin de faire quelque chose.
Et c'est comme un électrochoc.
Peter avance jusqu'à la voiture, et toque à la vitre. Le chauffeur fronce les sourcils, et met quelques secondes à ouvrir la fenêtre.
— La porte est ouverte, dépêche-toi.
Peter l'observe, et serre les lèvres.
— Vous pouvez rentrer sans moi. Je vais chez Ned, aujourd'hui.
— Mr Stark va…
— Je lui ai déjà envoyé un message. Je rentrerai tout seul plus tard, c'est réglé.
Il ne connait même pas son prénom. Ce gars n'est pas son chauffeur personnel ou quoi que ce soit, mais ces derniers temps c'est toujours lui. Peter lui a déjà demandé comment il s'appelait, un matin sur le chemin, et le gars avait répond que ce n'était pas important, que Peter l'oublierait surement de toute façon.
Il n'a pas réessayé depuis.
— D'accord.
Le chauffeur ne dit rien de plus, et la vitre se referme. Peter attend qu'il ait redémarré et qu'il se soit suffisamment éloigné dans la rue pour tourner les talons, mettre la capuche de son sweat-shirt, et marcher en direction de l'arrêt de bus.
Il sait quoi faire. Il sait ce qu'il a besoin de faire.
Au départ, il passe pas mal de temps à essayer de trouver la bonne ligne puis, au bout d'un moment, il soupire, abandonne, sort ses écouteurs et demande :
— Karen ?
— Oui, Peter ?
Son téléphone a encore pas mal de batterie, et il le fourre dans sa poche.
— Trouve moi le trajet le plus efficace pour aller dans le Queen's.
Il met plus longtemps que prévu, car New York est une grande ville que Peter n'a exploré qu'en partie, presque toujours avec Ned. Avant, quand Happy était toujours dans le coin, Peter n'avait pas la liberté qu'il possède maintenant. Si Pepper savait, elle l'enfermerait à la maison. Surement.
Mais quand Peter remonte enfin la rue familière, il ne pense plus à tout ça. Il marche, passe devant l'épicerie, sait que Ned n'habite pas si loin que ça, mais il n'est jamais passé par là. Pas depuis ses six ans, en tout cas.
A un moment, ses pieds s'arrêtent tout seul. Il fixe le sol un instant, inspire profondément, et lève la tête.
L'appartement de May et Ben est là.
Avec eux, il ne se souvient que des bonnes choses. Quelques extraits, quelques paroles, quelques soirées dans le canapé, mais en général c'est surtout des sensations, une atmosphère agréable, douce. Les longs cheveux de May, l'uniforme de Ben, l'odeur des plats brûlés puis des pizzas surgelées.
Star Wars, pour la première fois.
Et l'épicerie, le sang, et Ben Ben Ben Ben.
Peter déglutit.
Si son père lui avait fait la dernière piqure, si son père avait été jusqu'au bout, si son père avait réussi à convaincre sa mère. Si les choses avaient été faites entièrement, peut-être que Ben serait encore là, peut-être que Peter aurait pu faire autre chose que le tenir contre lui, appuyer sur la blessure, se tâcher et étaler du sang partout.
Il n'y aurait pas eu de mort, de famille d'accueil, de foyer, de formules, de Tony, de Pepper, de Happy, d'Avengers dans son salon, de solitude.
Il inspire.
L'appartement n'a pas changé. Il n'a rien imaginé de particulier, mais finalement c'est exactement comme avant, comme si May allait ouvrir la fenêtre à tout moment en grimaçant face à l'odeur de la rue et des voitures pour aérer l'appartement.
Il reste là pendant une dizaine de minutes à peine.
Puis tourne les talons.
Quand il rentre, il n'est même pas si tard.
Pepper est là, et lui demande si son après-midi avec Ned était bien. Elle a son ordinateur sur les genoux et une couverture sur les épaules, et il décide de rester avec elle un petit peu. Il s'assoit jusqu'à ce que leurs épaules se touchent, et lit le livre qui traîne sur la table basse depuis des semaines.
Tony ne rentre pas de la soirée, et Pepper commande de la nourriture. Ils mangent tous les deux, regardent un film, et quand il décide d'aller se coucher alors elle prend la liberté de lui embrasser le front.
Peter ne s'écarte pas. Il sourit, tend les bras, et lui fait un câlin.
C'est lui qui serre le plus fort, et quand il commence à partir, il ne loupe pas ses sourcils froncés et son air un peu étrange. Elle ne dit rien, pourtant, alors Peter retourne dans sa chambre.
Il attend minuit.
Il attend dans la salle de bain.
Il attend, jusqu'à ce que les deux aiguilles de la pendule soient sur douze.
Puis, enfin, il ouvre le tiroir, prend la seringue, se fait un garrot comme il l'a vu sur YouTube, et plante l'aiguille.
