Le gymnase sent la sueur, l'adolescent, et la poussière.

— Urg, râle Ned en se redressant dans son ensemble de sport aux couleurs du lycée. Je déteste le sport.

— M'en parle pas, soupire Peter.

Il s'étire et grimace légèrement en sentant l'énorme bleu de son dos le rappeler à l'ordre.

— T'aurais pas pu être dispensé avec ton asthme ? Ca fait un moment que t'as pas fait de crises, mais quand même…

Son ami lui lance un coup d'œil, au moment où le prof un peu plus loin souffle dans son sifflet et leur ordonne d'aller chercher les balles. Sur le terrain d'en face, l'autre équipe les fixe comme s'ils allaient tous être leur prochain repas.

Sur celui d'à côté, les filles discutent des récentes informations sur les Avengers (c'est sur toutes les chaines, ces derniers temps : dangereux ou héros ?). Peter écoute d'une oreille, et l'une d'elle affirme :

— Moi, je préfère ceux comme Spider-man.

— Le gars qui était encore en survet' y'a à peine trois mois ? Sérieux, Liz ?

Elle hausse les épaules.

— Les autres sont classes et forts, mais Spider-man est le seul qui s'intéresse vraiment aux gens. Une mamie de mon quartier m'a dit qu'il avait pris le temps de la raccompagner jusqu'à chez elle.

Une autre acquiesce vivement.

— C'est vrai, j'ai entendu quelque chose comme ça moi aussi. Les filles se sentent plus en sécurité quand il est là.

Quelqu'un revient avec un ballon, et Ned se tourne vers lui. Le coach va bientôt à nouveau siffler, et ils devront aller sur le terrain principal pour essayer de ne pas mourir. Peter grimace avec un sourire, et Ned fait semblant de s'évanouir.

C'est à peu près à ce moment-là que quelque chose, à l'arrière de la nuque de Peter, tire très fort. C'est presque comme des fils attachés à ses membres qui insistent pour le faire bouger, une impression dérangeante qu'il faut absolument qu'il bouge de là.

Mais il sait très bien ce qui vient vers lui, car en un coup d'œil il aperçoit le ballon.

Peter ferme les yeux.

Et laisse le ballon lui arriver en plus dans la figure, l'envoyant en arrière et le faisant tomber sur le sol plein de trace de baskets.

Il sent quelque chose de liquide couler de son nez, et essaye de le renifler. Ça ne va durer que quelques secondes, mais c'est trop tard : tout le monde l'observe, certains avec des grimaces douloureuses et d'autres avec des sourires amusés.

— Merde, Peter, s'écrit Ned en parcourant les quelques pas qui les séparent à présent.

Peter se redresse, essuie son nez avec sa manche et constate que le saignement s'est déjà arrêté.

— Ca va, dit-il. Je l'ai pas vu venir.

— Tu m'étonnes, qui est-ce qui…

Bien évidemment, c'est Flash que Peter voit arriver le premier. Avant même de dire quoi que ce soit, ce dernier se penche pour récupérer le ballon au sol, le cale sous son bras, et hausse un sourcil dans sa direction.

— Oups, dit-il avec un sourire. La balle m'a échappé.

— Flash, soupire Ned. Sérieux ?

— Un pauvre accident, qu'est-ce que tu veux ? S'il était pas planté là comme un idiot depuis vingt minutes il aurait peut-être pu éviter.

Peter se relève en sentant son visage brulant d'humiliation se calmer doucement. Le choc commence déjà à disparaitre.

— Eviter un ballon qui arrive à toute vitesse sur lui ? Personne ne peut faire ça, Flash.

— Spider-man peut, lui. Mais ça serait débile de comparer un pauvre nul comme Stark à Spider-man.

Peter soupire.

Parfois, il a presque du mal à se souvenir comment il était devenu ami avec Flash, au début du collège. Il se rappelle sa volonté de montrer à Pepper qu'il pouvait se faire des amis (ou alors de sa volonté de se prouver ça à lui-même ?) et soudain Flash est dans sa vie. Enfin, Eugène.

Eugène était sympa. Déjà sur le chemin de vouloir se faire bien voir et attirer l'attention, mais il traitait ses amis correctement, au début. Avant que quelque chose chez Peter ne lui devienne insupportable.

— Au fait, il parait que ton père est dans la merde en ce moment ?

Peter serre les lèvres.

— Forcément, quand on détruit des villes entières en faisant croire qu'on les aide, ça passe difficilement. Mais bon, Tony Stark peut tout se permettre, non ? Alors peut-être que tu devrais —

— Flash, l'appelle une fille du groupe de tout à l'heure.

Celle là était simplement restée silencieuse à côté de Liz. À présent, elles dévisagent toutes Flash avec désapprobation. Mais celle qui vient de parler, qui a des grands yeux marrons et des cheveux frissés, hausse un sourcil.

Flash se retourne.

Elle dit simplement :

— Ferme-là, un peu.

— Michelle, tu…

— Quand ton père aura réglé les derniers détails de son procès pour fraude, peut-être que tu pourras dire quelque chose, en attendant il a eu une belle double page pour lui tout seul dans le journal, la semaine dernière.

Flash rougit, et même ses amis grimacent. Le sujet du procès de son père doit être assez tendu pour qu'ils finissent tous pas se regarder les uns les autres sans rien dire. Au bout de quelques secondes de silence, Flash se contente de lui lancer un regard noir, puis tourne les talons et s'éloigne.

— Merci, MJ, dit Ned.

Peter ne connaissait pas son nom, mais il acquiesce.

— Pas de quoi, les losers. Démerdez-vous la prochaine fois.

Liz entraine les filles un peu plus loin, et Peter soupire.

Finalement, le coach siffle.


Quelques semaines plus tard, un soir, Peter rentre légèrement après son couvre-feu. Il ne croise personne en bas de la Tour, prend l'entrée qui lui est réservée (enfin lui, Pepper, Tony, et les invités) et FRIDAY lui dit bonsoir.

C'est seulement en arrivant enfin dans le salon avec son sac à dos sur l'épaule qu'il remarque que quelque chose est différent.

Tony est dans le salon, et mange dans le canapé avec Pepper.

Peter se fige dans l'entrée. Pendant une seconde il se dit qu'aucun ne l'a entendu, mais Tony tourne la tête vers lui au même moment. Un instant plus tard, alors que leurs regards se sont déjà croisés, la voix de FRIDAY retentit :

— Monsieur, Peter vient de rentrer.

Tony hausse un sourcil.

— Je peux voir ça, FRIDAY.

— Bien, monsieur. Tant mieux.

Peter baisse la tête. Il retire ses chaussures, pose son sac à dos au pied de l'escalier, puis s'avance vers la salon où il s'installe au bout de la méridienne. Pepper a l'air un peu inquiète. Elle semble à deux doigts de dire quelque chose quand Tony demande :

— On avait dit vingt heures, je crois ?

— Il est vingt heures trente, souffle Peter.

— C'est bien ce que je dis.

Pepper se penche pour poser son assiette sur la table.

— Désolé Peter, dit-elle. Je dois retourner au bureau juste après.

Il met une seconde de trop à comprendre qu'elle tente d'excuser d'avoir mangé sans lui. Il sourit.

— C'est pas grave, Pep'. J'ai mangé un burrito sur le chemin.

C'est une vieille dame qui le lui a donné pour le remercier de lui avoir porté ses courses. C'était très gentil de sa part.

— Oh. Tant mieux.

Ces derniers temps, il meurt de faim toute la journée. Lui qui a toujours été maigre avec peu d'appétit à l'impression que son corps va s'avaler lui-même. Ses deux repas par jours ont doublé, et parfois ce n'est même pas assez. Il sait très bien qu'au milieu de la nuit, il va très certainement se glisser jusqu'à la cuisine pour prendre quelque chose.

Quand il est dans la même pièce que Pepper, qui le voit bien plus souvent que Tony, il fait attention à garder un pull large. À un moment, il pourra lui dire qu'il a été à la salle en secret pour se muscler, mais là, en aussi peu de temps, c'est encore trop suspect.

Tony croise les bras.

— T'étais où ?

Tony a des tonnes de réunions ces derniers temps. Cet été, il était bien plus souvent là et ils ont passé du temps ensemble, mais depuis que Peter est entré au lycée c'est à peine s'il l'entend rentrer le soir. Il ne lui en veut pas, évidemment, mais soudain sa bouche s'ouvre et il dit :

— Et toi ?

Son ton est trop sec, et Peter rougit de lui-même. Tony a le temps de hausser les sourcils, étonné, avant que Peter ne s'empresse de se reprendre :

— Désolé, c'est pas ce que je voulais dire. On a notre première compétition pour le décatlon, bientôt, alors on s'entrainait à la bibliothèque. J'aurais dû envoyer un message, pardon.

Les épaules de Tony retombent.

— C'est pas grave, bonhomme. Tu…

Il regarde Pepper, puis se racle la gorge.

— Tu viens manger avec nous ? Je suis là alors peut-être qu'on pourrait continuer cette série qu'on a commencé ensemble la dernière fois ?

C'était il y a au moins sept semaines et Peter l'a terminé tout seul depuis longtemps, mais le sourire qui nait sur ses lèvres est sincère. Il acquiesce, se lève et marche jusqu'à la cuisine.

La part qu'il se sert fait plaisir à Pepper, et il s'enfonce dans le canapé entre trois couvertures.

Dans son sac à dos, son costume est sagement plié tout au fond, encore chaud de l'heure qu'il a passé à voler dans New York, juste après l'entraînement du décathlon.


Peter est presque certain que les mots « dans la lune » apparaîtront plus d'une fois sur son bulletin du semestre. Depuis qu'il est entré au lycée, quelque chose a légèrement changé. Il n'a pratiquement plus de cours de littérature, juste un peu d'histoire et beaucoup de sciences, et désormais il s'inquiète beaucoup moins pour ses notes. Son objectif est d'obtenir le plus de bons résultats possibles, et en général il n'a pas vraiment besoin d'écouter pour tout ça.

De temps en temps il regarde par la fenêtre en réfléchissant à des améliorations pour sa tenue (avec Tony souvent au QG des Avengers et Karen qui devient enfin assez affinée pour ajouter Peter aux VIP de certaines pièces ou lui donner accès aux placards les plus dangereux, c'est devenu un jeu d'enfant de fabriquer toutes sortes de choses). Ou alors il tente d'améliorer ses lance-toiles ou la formule de son fluide le rend plus fort, plus solide, plus rapide.

En général, les professeurs finissent par lui demander au moins une fois par semaine :

— Peter ? Peter, tu es avec nous ?

Il relève la tête, cligne des yeux, et cache distraitement ses feuilles sous des calculs plus normaux.

— Oui, madame.

— Alors ?

Il hausse un sourcil, et Peter rougit.

— Je n'ai pas écouté, pardon.

Elle soupire, lui fait des gros yeux sans vraiment y croire, puis répète :

— Qui sera ton binôme pour les prochains cours ? Vous deviez y réfléchir.

Peter déglutit. Ça lui était complètement sorti de la tête, et à part Flash il ne connait personne dans cette classe car Ned a pris une autre option.

Il est à deux doigts d'avouer qu'il n'a trouvé personne quand le garçon devant lui lève la main.

— C'est moi son binôme, madame.

— Harry ? D'accord.

Elle note quelque chose sur un cahier, puis passe à l'élève suivant. Légèrement décontenancé, Peter fixe l'arrière du crâne de celui qui a pris la parole. Des cheveux sombres, bouclés, qui ne lui disent absolument rien. Au bout d'un moment, Harry se retourne vers lui et lui sourit. Son visage est beau, et Peter remarque rarement ces choses-là : pourtant, l'effet de ses sourcils épais, ses yeux clairs, sa peau mate et son teint vif pousse son esprit à mettre une étiquète « beau » dans la seconde.

Il déglutit.

— Désolé, dit Harry. J'ai supposé que t'étais tout seul donc je me suis permis. Ça te dérange pas ?

Son sourire lui fait un drôle d'effet.

— Non, répond Peter. Mais ça te dérange pas, toi ?

— T'es le meilleur de la classe. Regarde les autres, ils sont tous jaloux de pas avoir levé la main avant moi.

Il donne un coup de menton en direction de la table de l'autre côté de l'allée, et quand Peter tourne la tête c'est le regard irrité de Flash qu'il croise.

Il grimace.

— Ouais, nan, j'en suis pas sûr.

— Faudra qu'on se retrouve pour commencer le devoir, annonce Harry en attrapant un papier pour griffonner quelque chose.

Quand il le lui tend, Peter constate que c'est un numéro de téléphone.

— Envoie moi un message et on verra quand on sera tous les deux libres.

Un nouveau sourire, avec des dents blanches et des yeux brillants, puis Harry se retourne et refait face au tableau.

Peter range tout de suite le papier dans sa poche, l'esprit soudain bien concentré sur la classe.


— Merci, mec !

Le type s'accroche à sa bicyclette de toutes ses forces, comme si Peter allait le la lui reprendre. Sous son masque, il sourit.

— Essaye de pas te la faire voler une deuxième fois, salut !

Juste quelques mots sur le sol, avant qu'il ne lui offre un petit geste de la main et qu'il n'accroche une de ses toiles au réverbère le plus proche pour s'envoler.

Ces derniers temps, il commence enfin à devenir plus efficace. S'il voulait vraiment faire une différence, il sortirait toutes les nuits mais malheureusement il ne peut mentir sur le fait d'être chez Ned qu'une fois de temps en temps. En général, c'est quand il croise Pepper ou Tony dans l'appartement (le plus souvent, c'est Pepper), qu'ils ont l'air de bonne humeur et qu'il se sent le courage de leur demander.

Ces derniers mois, presque tout a changé.

Peter ne sait pas trop à quoi il s'attendait avec le sérum : son père avait l'air de croire que ça serait quelque chose d'incroyable, il avait de temps en temps parlé de à quel point les araignées étaient des êtres exceptionnels et très intéressant, mais rien ne l'avait vraiment préparé à ça. Sans s'en rendre compte, pendant des années, Peter a tenté de reproduire des gènes animales compatibles avec l'homme, avec son propre sang. Le fait qu'il y soit parvenu sans même réellement savoir ce qu'il était en train de foutre est un véritable miracle, et sûrement énormément de chance.

Alors évidemment qu'il n'avait pas su à quoi s'attendre. C'est peut-être pour ça que les résultats l'ont vraiment pris par surprise.

Quand le sérum était entré dans ses veines, Peter avait honnêtement eu peur. Tout à coup, le brouillard de son esprit s'était dégagé pour laisser place à une brûlure terrible, et il en avait été terrifié. Ça lui avait fait peur, énormément, et il avait dû se retenir de crier tant cela avait été douloureux. Tout à coup, il a su pourquoi, dans un état second, il avait demandé à Karen quelques jours plus tôt de faire en sorte que FRIDAY ne puisse plus accéder à ses constantes lorsqu'il se trouvait dans sa chambre (et sa salle de bain).

Peter avait senti ses veines brûler, son cœur presque exploser jusqu'à ralentir suffisamment pour que son corps retombe sur le carrelage comme une poupée de chiffon. Il était resté là pendant des heures, à moitié conscient, sentant plus ou moins ses muscles subir crampes après crampes, ses nerfs être mis à nus sous sa peau.

Peter avait honnêtement cru mourir.

Puis il avait fermé les yeux, et s'était réveillé le lendemain matin au même endroit en se sentant mieux que jamais. Plus de douleurs à part un mal de crâne sous-jacent : il a retiré ses lunettes en voyant parfaitement, il a entendu les pas de Tony dans son labo pourtant si loin de sa chambre, il a senti chaque goutte de sueur sur sa peau.

En se regardant dans le miroir, il a cru halluciner.

Ses épaules n'étaient pas plus larges, mais même sous son t-shirt trempé de sueur il pouvait voir les muscles : bras, abdos, pectoraux, jambes, dos. Tout était légèrement plus musclés, presque galbé. Ses bleus récents avaient disparu, ses cicatrices de brûlures n'étaient plus là, et il avait l'air d'avoir meilleure mine.

Et surtout, il avait une faim de loup.

— Karen ? demande-t-il en voltigeant au dessus d'un parking.

— Oui, Peter ?

— Il me reste encore combien de temps avant de devoir rentrer ?

— Tu peux rester dans le quartier pendant encore quarante-deux minutes.

Au départ, il n'avait pas su quoi faire de toutes ces nouvelles capacités. Lui qui avait toujours été plus sensible aux bruits et aux matières que les autres avait désormais l'impression que ses sens étaient allumés au niveau onze. Il avait cassé le robinet de la salle de bain en voulant se laver les dents, avait fissuré une vitre en refermant une porte, et avait attrapé un pot de fleur qui allait lui tomber dessus dans la rue.

Ce n'était donc pas juste son apparence. C'était un tout.

Araignée.

Il avait passé des semaines avec Tony dans son labo, pendant l'été avant le lycée, sans que ce dernier ne remarque rien. Il semblait content que Peter ait faim, qu'il ait grandi, légèrement perturbé par ses pulls même sous la chaleur, mais n'avait rien dit de particulier.

Jusqu'à ce qu'un jour, il le voit partir en mission avec son armure. Peter l'avait regardé être entouré par ce mélange de métal rouge et or, et soudain ça l'avait frappé.

Je peux faire ça, moi aussi. Je peux aider.

Son premier costume était un vieux survêtement qu'il a acheté dans le Queen's, dans une boutique d'occasion. Bleu et rouge, c'était parfait. Il a mis au point ses lance-toiles pendant que Tony était absent, a eu testé la formule pendant ses cours de sciences, discrètement, et finalement au bout d'un mois il avait également mis au point un changeur de voix, un costume un peu plus solide, et des écouteurs high-tech (ancien produit de SI qui n'a jamais été commercialisé et qui trainait dans le labo depuis des années) où Karen pouvait lui parler n'importe quand, en connexion avec Internet n'importe où, n'importe quand (et aux radios de la police, récemment, et honnêtement quelle bonne idée).

Il n'est pas resté dans le quartier de Manhattan, où se trouve la Tour. Tony en aurait entendu parler immédiatement, et ça aurait été dangereux. Il a hésité avec le Bronx, mais finalement le Queen's est devenu évidemment. L'ancien quartier de Ben et May où Ben ne serait jamais mort si Spider-man avait été là à l'époque. Pas très loin de Midtown où il allait bientôt commencer à étudier. Le quartier de Ned, mais si lui se trouve dans la partie plus… jolie et propre.

Peter ne regrette pas. Il ne fait pas grand-chose, surtout des chats bloqués, des mamies qui portent des choses lourdes, des vélos volés. Mais parfois, il y a quelque chose, parfois il y a un crime qu'il peut arrêter, parfois il y a une agression à laquelle il peut mettre fin, parfois il a des voitures et des accidents qu'il peut arrêter.

Et ça, c'est le plus important.

Ça, c'est ce qui donne envie à Peter de se ranger dans des vieilles ruelles et de perdre son sac à dos toutes les deux semaines. C'est ce qui le force à mentir à Pepper dans les yeux, à faire en sorte que Karen protège ses secrets de FRIDAY, à éviter les conversations sur Spider-man avec Ned.

Mais tout ça, pour l'instant, vaut mille fois la peine.


Peter entend quelque chose, au loin.

Assis sur le bord du toit, les jambes dans le vide, il se tend. L'arrière de sa nuque tire, fort, et il serre les dents. Ses oreilles entendent, mais son esprit met quelques secondes à relier ce bruit à quelque chose de plus tangible. Quand il le fait, il est trop tard : Iron Man se pose sur le toit, derrière lui.

Et Peter se liquéfie intérieurement.

— Spider-man, dit Tony alors que son armure s'ouvre pour le laisser sortir.

La panique. Une panique qui le force à se mettre immédiatement sur ses jambes. Il est au bord du vide, et si Tony est là pour le ramener à la Tour par la peau des fesses alors sauter et s'enfuir ne l'aidera certainement pas.

Il déglutit, et attend.

Tony hausse un sourcil, croise les bras. Peter remarque un bleu immense au-dessus de son œil, certain de n'avoir rien vu de tel quelques jours plus tôt quand ils ont dîné ensemble.

— T'es pas facile à trouver. J'aurais cru que te mettre la main dessus aurait été plus simple, tu vois.

— A-ah oui ?

Peter a la gorge tellement sèche qu'il a l'impression que son cœur va y remonter. Tony n'a pas l'air énervé. Il n'a pas l'air de regarder Peter.

Il n'a pas l'air de le reconnaître.

— Je garde un œil sur toi depuis quelque temps. Un mec qui arrête des voitures à mains nues, ça attire l'attention.

— Je ne pensais pas que quelqu'un comme Iron Man s'intéresserait à moi.

Il remercie intérieurement le petit gadget dans son masque qui modifie sa voix. Il n'a pas l'air d'un robot, plutôt d'un gars dans la vingtaine, qui a au moins fini de muer complètement et qu'on ne prend pas pour une fille à la moindre occasion.

— Et bien tu vois, comme quoi. Tout peut arriver. Un beau jour, tes meilleurs amis peuvent se retourner contre toi. Et un beau jour, Tony Stark peut demander à la gentille petite araignée du quartier de lui rendre un service.

Peter se mord la lèvre. Il sait qu'il n'a pas mal entendu parce qu'il n'entend plus rien mal, mais il n'est pas sûr de comprendre.

— Un service ?

La peur d'avoir été démasqué disparaît peu à peu pour ne laisser qu'un stress un peu étrange.

— Un service, confirme Tony.

Peter attend. Il essaye d'imaginer par lui-même, essaye de comprendre d'où vient ce bleu, pourquoi Tony a l'air triste, pourquoi il vient voir un gars comme Spider-man alors qu'il fait partie des Avengers.

Et soudain ça le frappe.

— Vos meilleurs amis, hein ?

C'est étrange comme le vouvoiement revient si facilement. Il a un peu l'impression d'avoir huit ans et de parler à nouveau dans sa tête.

— T'as pas vraiment besoin des détails, mais les Avengers ont eu un petit… différent. Dans quelques jours, j'aurais besoin de toi à Berlin, pour une opération intimidation. Il y aura peut-être un combat, mais j'espère pas. Une personne en plus de ferait pas de mal.

— Berlin ? répète Peter.

Il sent des sueurs froides dans son dos. Son esprit fonctionne à toute vitesse : en étant aussi proche de Tony dans son costume, est-ce qu'il ne joue pas avec le feu ? A quel point dire à Pepper qu'il est chez Ned pendant quelques jours pourrait fonctionner ? Appeler Midtown avec son changeur de voix pour prévenir de son absence en se faisant passer pour Pepper ?

Il déglutit.

— Berlin, confirme Tony. On te met dans un jet privé, tu dors à l'hôtel, tu te présentes au bon endroit devant Captain, et tu repars comme si de rien n'était. Deux jours, pas plus.

Captain ?

Peter ne comprend plus rien, mais il pourra l'interroger plus tard. Il pourra demander à Pepper, ou peut-être utiliser le numéro de Natasha.

Alors en attendant, il répond simplement :

— D'accord. Vous me devrez un petit service, plus tard. Mais j'accepte à une seule condition.

— Laquelle ? demande Tony, presque amusé par ce type qui tente de négocier.

— Le masque reste, répond Peter. Et c'est non négociable.


Il n'avait pas vraiment réfléchi à l'avion.

L'Allemagne est littéralement sur un autre continent, pourtant Peter n'a pas pensé à l'avion.

C'est Happy qui l'a accueilli à l'aéroport, qui l'a accompagné jusque dans l'avion, qui lui a lancé un regard noir chaque fois que Peter s'accrochait trop fort au siège ou se lever pour aller vomir dans les toilettes. Le voyage a été long, mais heureusement que Happy a avalé des somnifères au milieu du trajet : Peter a pu faire tout ce qu'il voulait, enlever son masque, faire des aller-retours dans le couloir. Tout ça en paix.

A présent qu'il est enfoncé dans le même siège qu'à l'aller, Peter ne se sent plus aussi paniqué. Il se sent trop épuisé pour ça : son cerveau est sur off, son corps hurle de douleur chaque fois qu'il se tourne, et cette fois Happy a l'air occupé à autre chose, sur son ordinateur.

Il ne le regarde même pas.

Pour être honnête, Peter n'avait pas vraiment réfléchi à tout ça. Il a cru Tony pour l'histoire de l'intimidation, mais s'est aussi rendu compte assez vite que ça n'avait aucune chance de marcher. Pepper lui a parlé brièvement des accords de Sokovie, de la dispute qu'ils ont eu, de la fuite. Il pensait savoir, mais s'est rapidement rendu compte que ce n'était pas le cas.

A l'aéroport, personne n'a retenu ses coups. Captain America a manqué de l'écraser sous des tonnes de métal, sans même savoir si Spider-man pouvait soulever ça : ça aurait été la mort, et c'était une option.

Peter a combattu le Soldat de l'Hiver. Il a combattu Natasha, brièvement, et c'était terrifiant. Il a combattu le Faucon, il a fait face à une fourmi géante en forme de mec, et finalement il s'est pris des coups. Assez pour lui briser quelques côtes, pour lui ouvrir l'arcade, pour lui mettre des bleus sur tout le corps et pour qu'il sente ses muscles endoloris pleurer à chaque mouvement.

Il n'était pas prêt pour tout ça.

Il n'arrête pas d'y penser, à cette bataille. Il n'a jamais voulu ce battre contre toutes ces personnes qui trainaient dans son salon il n'y a pas si longtemps.

Il a vu Rhodey tomber.

Il a vu Tony pleurer et l'emmener à l'hopital en vitesse. Il a vu le vaisseau partir à toute vitesse, et lui est resté là.

Il n'était pas prêt pour ça.

Il voulait juste être l'araignée sympa du quartier.

— Hm, dit-il depuis sa place à l'autre bout de l'avion.

Il ne se sent pas encore capable de se lever. Happy lève la tête.

— Quoi ?

— Vous avez des nouvelles du Colonel Rhodes ?

Happy le fixe, comme s'il hésite vraiment à lui répondre. C'est étrange de voir Happy le traiter comme ça : quand il est Peter, Happy est sympa et un peu maladroit. Quand il est Spider-man, il n'a vraiment pas l'air de l'apprécier des masses.

— Il est vivant, dit-il.

— Oh.

Le soupir vient du fond de son cœur. Il repense à l'expression sur le visage de Tony, et son poing se serre.

— Mais ses jambes resteront paralysées.

Peter a dit oui.

Au départ, il ne savait pas vraiment pourquoi. Il s'est dit qu'il voulait faire ses preuves, qu'il voulait montrer que lui aussi est un héros, que lui aussi peut aider dans une bataille, qu'il est du niveau des Avengers. Et peut-être qu'il l'est. Il était de taille, c'est clair.

Mais il ne veut plus ça.

Et finalement, il sait pourquoi il a dit oui. Au fond, il le savait dès le début. Il aurait dit oui à n'importe quoi du moment que c'était Tony qui le lui demandait. Il aurait dit oui tout de suite, il aurait dit oui pour partir n'importe où, affronter n'importe qui.

Ça lui a donné l'impression de servir à quelque chose. Pendant quelques minutes, il a eu l'impression de pouvoir repayer tout ce que Tony a fait pour lui, tout ce qu'il lui a donné. Ou peut-être une petite partie au moins. Pendant une seconde, il a pensé « je peux l'aider ».

Et il l'a fait, sûrement.

— Paralysé ?

Mais pas assez, visiblement.

— Le reste n'est pas tes oignons.

Happy se détourne, et continue ce qu'il était en train de faire.


Harry et lui ont eu une note presque parfaite pour leur devoir ensemble.

Ils n'ont pas parlé énormément, car en général il reste avec son groupe de populaire, loin des nerds comme Ned et Peter, mais il lui dit toujours bonjour dans les couloirs quand ils se croisent. Il lui sourit quand ils se retrouvent à côté dans le seul cours qu'ils partagent ensemble.

Ils ne sont pas extrêmement proches, mais Peter le trouve cool et sympa.

C'est peut-être ça qu'il ne peut pas s'empêcher d'être surpris quand, alors que Peter se lave les mains dans les toilettes, Harry passe la porte et se fige complètement en le voyant.

— Oh, Pete.

Peter hausse un sourcil. Il ne sait pas trop à quel moment ils sont devenus assez proches pour utiliser un surnom, mais ce n'est pas si mauvais.

— Harry, répond-il en hochant la tête.

Il enlève ses mains de sous l'eau froide et attrape quelques serviettes pour les sécher. Il est sur le point de passer à côté de lui pour sortir lorsqu'Harry fait un pas pour le bloquer.

— En fait, tu tombes bien. Je voulais te demander quelque chose.

Peter cligne des yeux.

— Ah ? Vas-y.

Harry acquiesce lentement. Il jette un coup d'œil vers les cabines des toilettes pour vérifier qu'il n'y a personne, puis derrière lui pour constater que la porte est bien fermée. Une fois sûr qu'ils ne sont que tous les deux, il se tortille légèrement.

— En fait, je voulais te dire… en fait, j'ai pensé…

Il se frotte l'arrière de la nuque, et Peter a l'impression qu'il rougit.

Harry Osborn est un tout petit plus grand que lui, il porte le sweat-shirt de l'école, un sac hors de prix, a des cheveux savamment décoiffés, et sait très bien ce qu'il fait quand il sourit aux autres ainsi. Mais là, tout de suite, il semble stressé, un peu inquiet, et tout à coup il se tait et relève les yeux.

Leurs regards se croisent pendant quelques longues secondes.

Puis, tout à coup, il s'approche, se penche, et ses lèvres se posent sur celles de Peter.

S'il y a bien un truc dont Peter Stark est sûr, c'est que personne ne l'a jamais embrassé. Certains souvenirs sont un peu sombres, trop lointain, mais un baiser ? Jamais. Il n'a jamais tenu la main d'une fille, et il n'aurait jamais cru que ce serait un garçon qui se pencherait vers lui ainsi.

Il sait ce qui arrive.

Ça ne l'empêche pas de sentir une certaine panique monter, et quand les lèvres de Harry se détachent des siennes, Peter a les yeux grands ouverts. Son corps est tendu. Il recule d'un pas.

Harry a l'air mortifié.

— Oh, dit-il. Je vois. Je… pensais qu'on était peut-être…

Il se racle la gorge.

— Désolé. Peter, je…

Peter continue de le regarder avec des yeux écarquillés, et Harry rougit.

— Tu te souviens pas de moi, hein ?

— Quoi ? croasse-t-il.

— On était en primaire ensemble. À Malibu. Avant que tu déménages. J'ai bien vu en début d'année que tu me remettais pas, mais comme dernièrement tu… enfin t'avais l'air plus…

Il a l'air de ne plus savoir où se mettre, et Peter n'a pas l'impression que lui dire qu'effectivement, il se souvient d'un Harry dans son école à Malibu, l'aiderait beaucoup.

— Désolé, j'ai mal interprété. À la base, je voulais juste te demander si tu voulais aller à Homecoming avec moi.

— Tu…

Son cerveau est comme une pièce mal agencé : rien ne lui vient et il se tait.

Il n'a jamais pensé à ça. Il n'a jamais pensé au fait qu'il pouvait plaire à quelqu'un comme ça, il n'a jamais pensé aller à Homecoming avec quelqu'un d'autre que Ned ou MJ, en amis. Il n'a jamais pensé que des sourires et des discussions puissent avoir cet effet-là.

Harry grimace.

— Fais pas cette tête, c'est pas grave, tu sais ? On peut quand même être amis.

Il hausse les épaules, et Peter ouvre la bouche. Rien ne sort, encore une fois.

— Faut quand même que je demande est-ce que c'est parce que je suis un mec ? T'es pas du genre à aller le répéter à tout le monde, mais…

— Non. C'est pas… J'en sais rien.

Et ça, c'est honnête. Parce qu'il en sait vraiment rien.

Harry sourit, mais c'est un peu forcé.

— D'accord, Pete. On se revoit plus tard ?

Peter acquiesce.

Et Harry Osborn sort des toilettes.


La TV illumine le salon sombre, asséchant légèrement les yeux de Peter.

Assis dans le coin du canapé, une assiette à moitié pleine sur les genoux et enroulé dans sa couverture la plus douce, Peter regarde à peine l'émission de nettoyage qu'il a fini par mettre. Au milieu de la nuit, il s'est réveillé avec le ventre gargouillant. Ses bleus n'ont pas encore totalement disparu, pas sur son corps en tout cas, et il sent que ses pouvoirs tentent de le soigner le plus rapidement possible en utilisant toute son énergie.

Il mange comme dix depuis plus d'une semaine. Ce qui est un peu embêtant, parce qu'il ne s'est pas non plus pris une balle ou quoi que ce soit de ce style.

— Tu dors pas, bonhomme ?

La voix de Tony ne le fait pas sursauter. Il a entendu ses pas, depuis son labo où il a enfin coupé la musique, jusque dans les escaliers derrière lui. Peter redresse la tête.

— Ca a l'air bon, c'est quoi ?

— Mac & Cheese. Il en reste, dans le frigo.

Tony acquiesce, et quelques secondes plus tard Peter l'écoute mettre le plat au micro-onde pour le faire réchauffer. Quand il se laisse tomber à côté de lui, Tony soupire longuement et met ses pieds sur la table.

— C'est bon, c'est toi qui l'as fait ?

— C'est facile à faire. J'ai trouvé une recette sur Instagram.

Tony sourit doucement. Son visage est encore gonflé, bleuis à certains endroits, avec des pansements sur sa joue et son menton. Quand il est rentré, après la Sibérie, il était méconnaissable. Silencieux, blessé, triste.

Pepper a pleuré.

Peter a eu les yeux humides.

— Ca fait un moment qu'on a pas parlé, tous les deux.

— T'étais occupé. C'est pas grave.

— Ce week-end, on fera un truc. Un truc cool.

Il l'air de n'avoir aucune idée de ce que « un truc cool » pourrait être, mais Peter sourit. Sa proposition lui fait plaisir, et il sent son estomac remuer.

— Ca va, l'école ?

— Ca va. C'est bientôt Homecoming.

— Ah, c'est vrai. T'as une cavalière ?

Peter hausse les épaules. Il lui jette un coup d'œil.

— On y va à trois, avec Ned et MJ.

Si au début de l'année il avait sincèrement cru que MJ le détestait, à présent elle traine plus souvent avec lui et Ned qu'avec les filles. C'est elle qui leur a dit que tant qu'à être obligé d'aller à cette fête débile, autant y aller avec des amis.

— Audacieux, les ados de nos jours, sourit Tony.

Peter rit.

Ils regardent l'écran quelques secondes, puis :

— Je suis désolé pour ce qui est arrivé avec Captain.

C'est presque un chuchotement, mais Peter sait que Tony l'a entendu. Il le sent se crisper à côté de lui.

(Il sent aussi beaucoup d'autres choses sur Tony : la sueur, un peu de sang, l'alcool, mais tout ça n'a pas d'importance).

Tony ne répond rien. Il tend la main, la pose sur les cheveux de Peter, et lui caresse doucement la tête.

— Ca va aller, ok ? On va faire en sorte… que ça aille.

Et quelque part au fond de lui, Peter s'en veut. Il s'en veut pour Rhodey, il s'en veut pour Tony, il s'en veut pour Natascha.

Il s'en veut pour Spider-man.

Finalement, ils continuent de manger en silence.


— Tu sais, je trouve que t'as pas l'air bien.

Peter relève la tête de son assiette. Ça fait bien cinq minutes qu'il est ailleurs, et en croisant le regard de Ned il comprend que la remarque s'adresse à lui et pas à MJ qui se trimballe un rhume depuis plus d'une semaine.

— Ah ?

MJ acquiesce.

— Je trouve aussi que ta mine est pourrie.

Ned grimace.

— J'ai pas tout à fait dit ça comme ça, mais…

— Y'a un truc qui t'ennuie ?

Peter déglutit.

— Non, ça va.

— C'est tout ce truc avec les Avengers ?

— Ca doit pas être facile.

Peter se frotte la nuque. La cafétéria est bondée mais personne ne fait attention à eux : ça sent la nourriture, l'adolescent, la friture. Peter essaye en général de respirer par la bouche.

— Non, ça va…

Il se sent épuisé. Il se sent vide.

Il a l'impression d'essayer toute la journée : il a des notes excellentes. Il ne dort plus en classe depuis qu'un prof a eu une discussion avec Pepper. Il reste avec eux autant qu'il le peut (et depuis tout ce bazar avec les Avengers, Tony est toujours dans le coin, à essayer de s'approcher de lui, à le toucher et à lui embrasser les cheveux).

C'est agréable, d'avoir Tony près de lui. Mais ça fait tellement longtemps qu'il ne sait plus comment agir.

Et il est fatigué.

La journée, il est à l'école à essayer de faire comme si chaque cours ne l'ennuyait pas à mourir. Il voit Harry le regarder avec un air triste, Flash l'emmerder au moins quatre jours par semaine. L'après-midi, il fait ses tournées en tant que Spider-man et donne tout ce qu'il a. Il aide les gens. Il fait ce qui est juste.

Et le soir, depuis quelques temps, il tente de résoudre l'affaire « d'où viennent ces armes extraterrestres et comment arrêter ce trafic ? ». Pendant l'Allemagne, Tony lui avait donné un numéro de téléphone à utiliser en cas d'urgence, et en découvrant un échange étrange avec des armes super high-tech, Peter avait utilisé un téléphone jetable pour lui envoyer des messages.

Pour lui dire que quelque chose ne va pas.

Jusqu'à maintenant, il n'a pas encore eu la moindre réponse.

— Ca va, les gars, reprend-il en clignant des yeux. Je suis juste occupé.

— A quoi ?

— Je… on traine pas mal au labo ces derniers temps, avec Tony. Il a besoin d'aide pour un truc.

Ned pouffe de rire.

— Tony a besoin de toi ?

— Nan, enfin pas vraiment. Bien sûr qu'il a pas besoin de moi. Mais…

Il finit par hausser les épaules.

— Ca va. Tout roule.

Tout ne roule pas.

Mais Ned a l'air rassuré, alors tant mieux.

— Bon, comment on s'organise pour Homecoming ?


Mlle Blake est assise derrière son bureau.

A chaque début de séance, elle commence toujours par s'asseoir derrière son bureau pour, très certainement, ouvrir son dossier et lire ses quelques notes. La dernière fois qu'il est venu, il y a un peu plus de trois semaines, elle avait évoqué l'idée d'une médicamentation.

Peter l'avait fixé avec un regard perdu. Il avait dit non. Il ne voyait pas l'interet. Il ne voyait pas la raison.

Même lui, en vérité, sait très bien que la plupart des choses qu'elle lui dit rentre par une oreille pour ressortir par l'autre.

Aujourd'hui, Mlle Blake le fixe plus qu'à l'ordinaire alors qu'elle quitte son fauteuil de bureau pour venir s'asseoir sur la chaise face à lui. Ces deux chaises sont toujours trop proches à son goût, alors à présent Peter ne se gêne plus pour la reculer légèrement.

— Peter, dit-elle et son ton est un peu étrange. Tu…

Elle se tait et serre les lèvres.

Cette femme est sans doute très douée dans son domaine. Elle est psychiatre mais exerce aussi le rôle d'une psychologue. Elle a été recommandée par le Dr Cho et le Faucon, qui apparemment était lui-même spécialisé dans les thérapies des soldats traumatisés. Elle est jeune, a les cheveux toujours attachés, porte très souvent des jeans, et lui donne une sucrerie quand Peter s'en va.

Mais cette fois, elle a l'air encore plus inquiète que d'habitude.

— Peter, je l'avais déjà remarqué la dernière fois, mais… tu as beaucoup de bleus, non ?

Il hausse les sourcils. Pas vraiment ce à quoi il s'était attendu. Il tente de suivre son regard, et ses yeux tombent sur ses poignets, et plus précisément sur le bandage qui dépasse de la manche de son sweat-shirt, sur sa main gauche.

Quelques jours plus tôt, il a arrêté une agression dans une ruelle : un type avec un couteau très bien aiguisé tentait de prendre le portefeuille d'un petit papi partit acheter un cadeau pour l'anniversaire de sa femme. Peter l'a arrêté, mais dans la manœuvre le gars lui a presque arraché la peau de son avant-bras, comme une épluchure de carotte avec un économe. Ça a saigné pendant une vingtaine de minute, et évidemment que cela devait être l'intérieur de son poignet car, en plus d'à présent paraitre suspect, il a fini par avoir la nausée à cause de l'anémie.

Et il en a mis partout sur son costume.

— Oh, ça ? C'est presque guérie, c'était pas grand-chose. J'étais en train de me faire à manger, et…

— Tu as un bleu sur la mâchoire, Peter. Et je vois des traces, dans ton cou.

Elle ne note rien sur son petit carnet habituel. Elle se contente d'avoir l'air extrêmement concernée.

Il hésite une seconde avant de dire :

— Je me fais pas du mal, vous savez ? Je suis juste super maladroit, quand je m'y mets.

— Ce n'est pas vraiment ce que j'imaginais.

Elle se mord discrètement la lèvre.

— Tout va bien à la maison ?

— Ca va. Tony est souvent à l'appart', ces derniers temps. On fait des trucs ensemble.

Elle acquiesce, mais ça n'a pas l'air de la détendre.

— Tu t'entends toujours bien avec Mr Stark ?

— A part la dernière fois où il s'est un peu énérvé parce que j'étais encore en retard par rapport à mon couvre feu, ça va.

— Qu'est-ce qu'il fait, quand il « s'énerve un peu » ?

Elle accroche son regard, et ne le lâche pas. Peter cligne des yeux.

— Quoi ?

— Est-ce que tu trouves qu'il s'énerve facilement ? Est-ce qu'il crie, ou est-ce que —

— Vous n'êtes pas en train de dire ça.

Ça lui a échappé. Les mots sont presque tombés de ses lèvres. Peter la regarde avec une expression effarée, et elle se redresse sur sa chaise.

— Tu as beaucoup de bleus, Peter. La dernière fois aussi. Encore plus maintenant. C'est mon devoir de m'assurer que tout va bien, et même si j'imagine que la pression d'avoir quelqu'un aussi influant que Tony Stark —

— Non, non. Taisez-vous.

Il secoue la tête.

Parce que cette fois, son cerveau a compris après sa bouche. Elle pense qu'ils sont violents. Elle pense qu'il le traite mal.

— Si jamais tu as un problème, tu peux le dire. Dans ces cas-là, il y a des choses qu'on peut faire.

— Vous ne comprenez pas.

— Aide-moi à comprendre, dans ce cas. Parle-moi, Peter.

Il secoue à nouveau la tête.

— Non, je veux dire que vous ne comprenez pas. Tony est… ce n'est pas comme ça. Jamais de la vie.

— Quelqu'un d'autre, alors ?

Personne.

Il serre ses poings sur ses cuisses.

C'est étrange, de sentir la colère monter. En tant que Peter Stark, il ne s'énerve que très rarement. Il ne se sent jamais assez courageux, jamais assez légitime. En tant que Spider-man, en revanche, beaucoup de chose le mette en colère. Il voit l'injustice presque tous les jours, il voit les forts s'en prendre aux faibles, il voit des hommes s'en prendre aux femmes, il voit des jeunes s'en prendre aux vieux.

Il voit tellement de choses qui font bouillir son sang et qui lui donnent envie d'agir.

Mais là, il est Peter.

Juste Peter.

(Et il est tellement ridicule, tellement miséreux, qu'il donne l'impression que Tony Stark est une mauvaise personne).

— Tony et Pepper ne laisseraient jamais quelque chose comme ça arriver. Ce sont… les meilleures personnes au monde.

Elle hausse les sourcils.

— Continue.

— Vous ne comprenez pas, répète-t-il tout bas. Je leur dois tout. Je leur dois chaque seconde que je vis maintenant. C'est grâce à eux que je peux manger quand j'ai faim, que j'ai une chambre à moi, que je peux aller dans un lycée comme ça, que j'ai un avenir pour la fac.

Il secoue la tête. Tout à coup, sa vue est un peu floue, comme avant il met un instant à se rendre compte que ce sont des larmes qui montent.

— Tony aurait pu passer son chemin. Je suis que moi, j'ai rien de spécial, rien d'incroyable. Il aurait pu me laisser là où j'étais. Qu'est-ce que je serais devenu ? J'aurais peut-être fait quelques familles d'accueil en plus, je serais peut-être tombé sur encore pire. On aurait continué de me taper dessus, de me voler ma nourriture, de me traiter de débile. Et je les aurais cru. J'aurais cru chaque mot, et je me serais détesté jusqu'à la fin.

Il agite les mains, les larmes encore aux coins de ses yeux. Les images sont nettes : il y pense tellement souvent que c'en est presque douloureux.

— J'avais aucun avenir dans ce foyer. Je supportais pas qu'on me touche et pourtant les gars ne faisaient que ça. J'avais pas la force de manger, de marcher, d'étudier ou même de parler. J'étais personne. Alors qu'est-ce que je serais devenu ? J'ai aucune concentration, j'ai le cerveau toujours trop plein, j'ai ces foutues images h24 dans la tête ! J'aurais fini comme ces ados qui trainent dans les rues et qui prennent de la drogue pour avoir un peu de répit, j'aurais jamais réussi en cours, j'aurais jamais eu de famille, j'aurais peut-être fugué avant mes treize ans.

Il renifle, et tente de respirer normalement.

— Ca aurait été trop dur. De vivre avec tout ça, avec les souvenirs de mon père, ou de May et Ben. Alors quand j'y pense, je me dis que j'aurais pas tenu longtemps. Je suis pas assez fort. Je me serais surement juste réveillé un matin en essayant de trouver un toit, ou une boite de médicament, ou n'importe quoi d'autre.

Il secoue la tête.

— Alors n'insinuez pas des choses comme ça. Vous ne savez pas à quel point Tony a changé ma vie. À quel point avoir Pepper et lui m'a aidé. Ils sont pas parfaits, mais moi non plus et pas un jour ne passe où je me dis qu'ils auraient été plus heureux avec un garçon normal, avec quelqu'un d'autre que moi.

Ses joues sont trempées, à présent. Et Mlle Blake n'écrit plus sur son carnet. Elle l'observe avec encore plus d'inquiétude qu'avant.

— Jamais je pourrais les repayer pour tout ce qu'ils m'ont donné, chuchote-t-il. Jamais je pourrais être celui qu'ils mériteraient d'avoir. Alors… ne dites pas ça.

Et Peter continue de pleurer, jusqu'à ce que la séance soit terminé et qu'il puisse enfin attraper son sac et filer d'ici.


Peter a filé ces gars sur des kilomètres.

Il a senti ses muscles tirer et ses yeux brûler de fatigue, mais pas question de laisser cette camionnette lui échapper : il avait pourtant promis à Ned et MJ de les accompagner à cette soirée chez Liz, une copine de MJ, mais en apercevant ces lumières étranges au lion, il n'a tout simplement pas pu se retenir.

Il a disparu sans les prévenir.

Peter doit avouer que cette fois, il n'a pas été des plus efficaces. Il a traversé des jardins en courant, cassé des tuiles sur des toits, s'est pris plusieurs branches d'arbre et a fini par se faire traîner sur plusieurs centaines de mètres, attaché au camion avec l'une de ses toiles.

C'était ridicule et humiliant, mais Peter ne dort plus correctement depuis des semaines et il sent que ça a un effet sur ses réflexes.

C'est peut-être pour ça que, au moment où il a sauté du toit d'une maison au coin d'une rue pour enfin essayer d'atterrir sur le camion, il n'a pas entendu le Vautour arriver. Il a simplement senti des serres qui agrippaient ses épaules, perçaient à travers le tissu de son costume et soudain il était dans les airs.

— Qu'est-ce que…

Il s'agite. Il tente de donner des coups de pieds, de se dégager, mais plus ce gars l'emmène haut, plus Peter se rend compte qu'il ne peut plus rien faire.

J'aurais dû intégrer un parachute au costume.

Il y a pensé, une fois où il a bien manqué de mal accrocher sa toile à un immeuble : la sensation de se balancer dans New York est tellement grisante, et il en a tellement pris l'habitude, qu'il ne s'est jamais imaginé se louper. Il l'a fait un fois, a senti son cœur remonter dans sa gorge, mais à réusi à se réceptionner à un réverbère à la dernière minute.

Il s'est dit « wha, faudrait que j'installe une sécurité pour me rattraper » puis il a continué, il est rentré, et a oublié.

Et maintenant, Peter ne voit presque plus rien à part des lumières, le ciel noir, et les yeux verts du Vautour.

Il tente de lancer une toile, d'arracher les serres, mais soudain tout s'arrête.

Les ailes battent pour rester sur place. Ils sont hauts. Le Vautour le regarde.

Puis les serres s'ouvrent, et Peter a à peine une seconde pour chuchoter :

— Non…

Avant qu'il ne commence à tomber.

C'est bien plus rapide que tout ce qu'il aurait pu imaginer. Il voit le ciel, puis la ville, puis le ciel, puis la ville, et il continue de tourner sur lui-même en tombant toujours plus vite. Il n'a le temps de penser à rien, il entend vaguement Karen lui dire qu'il tombe trop vite, il voit encore la ville et —

Il plonge dans l'Hudson, les jambes en premières.

Pendant quelques secondes, le calme est enfin revenu. Il coule, le corps brisé de douleur, et il regarde la surface légèrement lumineuse disparaitre peu à peu. Rien ne vient le troubler, il n'y a ni bateau ni Vautour venu terminer le travail.

Il n'y a que lui. Et pour une fois, le silence.

Au bout d'un moment, ses poumons se mettre à bruler. Il commence à agiter les bras pour nager quelque part, mais les courants sont puissants et il se fait emporter. Il ouvre la bouche, de l'eau rentre, il tousse mais ça n'arrange rien et il y a toujours plus d'eau.

Il étouffe.

Il étouffe vraiment.

L'air ne rentre pas, l'air ne rentre pas, l'air ne —

Son dos se cogne contre quelque chose de dur, il jette sa main sur le côté au hasard, sent une prise, tire de toutes ses forces et —

Froid. Air.

Son sixième sens prend le dessus, l'extirpe de l'eau et le fait s'allonger sur le côté. Il tousse de l'eau, encore et encore jusqu'à vomir son dîner, et reste sur le côté pendant un bon moment. Son cœur bat à tout rompre, sa tête est vide, son costume est trempé.

Karen ne dit plus rien.

Les courants l'ont emmené sur les rives sur port, et il tente de reprendre sa respiration sur un ponton en béton, entre les bateaux de plaisance et yacht immense. Il n'y a personne dans le coin, et Peter a l'impression de s'évanouir.

Quand il reprend conscience, il est vraiment tard. L'une de ses jambes peine à se remettre en place. Ses poumons le brulent encore. Sa tête est vide.

Il se remet debout, déglutit en ravalant ses larmes, et boite jusqu'à un bateau au hasard. Il laisse un mot pour s'excuser, prend assez de monnaie pour le bus, emprunte un jogging et une veste, et en ressort en se sentant encore plus mal.

Peter met bien une heure à rentrer à la Tour.

Quand il s'écroule enfin dans son lit, sa poitrine lui fait encore mal et sa jambe se plie enfin correctement.


Assis dans son grand fauteuil, face aux grandes vitres derrière son bureau, Pepper observe la ville en contre-bas avec fatigue.

Elle s'est levée tôt pour terminer quelques dossiers, envoyer quelques mails et passer un appel à l'une de leur branche à l'étranger, et à présent elle sent ses yeux la piquer légèrement. C'est enfin le week-end et ça fait au moins trois semaines qu'elle n'a pas pu en profiter sérieusement. Cette fois, elle compte bien passer du temps avec sa famille, et peut-être même trainer en pyjama toute la journée.

Elle aurait dû se lever et commencer à préparer le petit déjeuner : elle a entendu Peter rentrer en pleine nuit, et se demande s'il s'est disputé avec Ned chez qui il devait passer la nuit. Ce n'est encore jamais arrivé, mais Peter ne leur raconte pas vraiment chaque détail de sa vie alors elle peut seulement imaginer.

Elle soupire.

— Je devrais en parler à Tony ? se demande-t-elle à voix haute.

Son regard dérive jusqu'au téléphone portable posé sur son bureau. Elle a raccroché i peine dix minutes, et elle n'arrive toujours pas à réfléchir correctement.

S'il y a bien quelque chose à laquelle elle ne s'attendait pas, c'était à ce que la psychiatre de Peter l'appelle à cette heure-là. Ça fait un moment qu'elles n'ont pas parlé, et la dernière fois c'était simplement parce que Peter ne s'était pas présenté à deux rendez-vous d'affilés. Pepper en avait parlé avec lui, et elle n'avait pas eu l'impression qu'il y avait un problème, depuis.

Mais le Dr Blake a eu l'air inquiète. Elle n'a rien dit de trop précis, n'a rien répété des paroles de Peter, mais étant donné que ce sont Pepper et Tony qui l'ont engagé alors elle se devait de les mettre au courant des avancés.

Pepper a manqué de lâcher le téléphone.

Le Dr Blake a parlé de médicaments. Elle a parlé d'un traitement plus que nécessaire. Elle parlé d'énormément de rendez-vous manqué. Elle a parlé de son impossibilité de les joindre sur leur téléphone fixe. Elle a parlé de troubles. De dépression. Elle a parlé d'un comportement inquiétant. Elle a parlé d'un test de QI éventuel.

Pepper a écouté tout ça avec des yeux grands ouverts, une main couvrant sa bouche. Le soleil n'était même pas encore levé, et quand Pepper lui a dit qu'elle la rappellerait et qu'elle serait là pour le prochain rendez-vous de Peter, elle s'est retrouvée face au vide de son bureau.

Elle devrait en parler à Tony. Immédiatement.

Mais étrangement, ce n'est pas Tony qu'elle veut voir, là tout de suite.

C'est son fils.

Avec un soupir un peu tremblant, Pepper se lève, range légèrement les papiers présents sur son bureau, replace son fauteuil, puis s'éloigne. Elle enfile ses chaussons avant de sortir de la pièce, et une fois dans le couloir, demande :

— FRIDAY ?

— Oui, Mlle Potts ?

Ces derniers temps, chaque fois que quelqu'un l'appelle Mlle Potts, ça lui rappelle cette période avant l'arrivée de Peter où Tony avait commencé à évoquer l'idée d'une bague. Ça n'est finalement jamais arrivé, et Pepper n'y a plus repensé, mais ces derniers mois c'est une idée qui commence à lui plaire.

— Est-ce que Peter dort ?

Elle sait qu'il ne dort pas très bien. En vérité, elle se demande s'il a jamais dormi correctement. Peut-être qu'elle aurait dû faire quelque chose, y remédier, mais elle ne l'a jamais vu se plaindre, ou avoir l'air particulièrement épuisé.

Peter est toujours un bon garçon. Il s'excuse quand il est en retard, il leur sourit le matin, il accepte que Pepper lui embrasse les cheveux. Ces derniers temps, il semble faire encore plus d'efforts et même son bulletin est parfait dans toutes les matières possibles. Il fait parti de plusieurs clubs, et a même gagné avec son équipe plusieurs compétition de décathlon.

— Peter est entré dans sa chambre il y a trois heures.

Pepper fronce les sourcils en s'avançant dans le couloir.

— C'est pas… ce que j'ai demandé ? Est-ce qu'il dort ?

— Je n'ai pas accès aux capteurs de la chambre de Peter, Mlle Potts.

— Quoi ?

Elle se renfrogne un peu plus.

— J'en parlerais à Tony, dit-elle en continuant son chemin.

Elle n'a jamais vu FRIDAY buguer une seule fois depuis que Tony l'a mise au point. Il a pris toutes les précautions possibles pour qu'elle soit encore plus performante que JARVIS qu'elle commande même leurs courses à leur place quand le frigo est vide.

Mais la chambre de Peter sans aucun capteur ? Elle se souvient que Tony avait voulu en mettre à l'époque parce que Peter faisait des cauchemars, et parfois même des crises de panique.

Quand enfin elle arrive dans le couloir, elle hésite quelques secondes. S'il dort, elle refermera la porte aussitôt. S'il est réveillé, alors elle veut au moins le serrer un peu contre elle. Le mot dépression lui donne encore des sueurs froides : Tony a accepté de prendre des médicaments pour son anxiété après le trou au-dessus de New York, et ça l'a aidé.

Peut-être que Peter a besoin d'un peu d'aide.

Elle toque doucement à la porte.

— Peter, murmure-t-elle. Chéri, t'es réveillé ?

Elle entend un peu de bruit, mais aucune réponse. Après une courte hésitation, Pepper tend la main vers la poignée, l'abaisse, et pousse.

— Pete… ?

Les stores sont à moitiés ouverts. C'est le bazar un peu partout. Le lit est défait, mais vide. Pepper est obligée de plisser les yeux pour voir un peu mieux.

Elle ne remarque rien, jusqu'à ce qu'un mouvement attire son attention.

— FRIDAY, souffle-t-elle en faisant un pas en avant. Lumière.

Ça l'aveugle, un instant à peine, puis elle rouvre les yeux.

Peter est sur le sol, une main sur la gorge. La peau de son visage est presque bleue, il ouvre la bouche sans que l'air ne semble passer, et son regard est perdu sur le tapis au centre de la chambre.

Il s'étouffe.

Il s'étouffe.

Peter !


Penché sur l'armure, Tony tend la main sur le côté.

Ses genoux lui font mal à force d'être dans cette position, et il sent que s'il n'avale pas rapidement six expressos il va être obligé d'aller rejoindre son lit. La musique qui sort des hauts parleurs l'aide à rester éveillé, mais plus les minutes passent, plus Tony finit par se dire que dormir n'est pas une si mauvaise idée que ça.

S'il fait une petite sieste jusqu'à midi, alors peut-être pourra-t-il faire quelque chose de son après-midi.

Ses doigts se serrent autour du thermos rempli de café chaud, et il se redresse.

La douleur dans son dos le traite presque de grand-père.

Soudain, la musique s'éteint et il hausse un sourcil.

— Ne baisse pas ma musique, râle-t-il. J'ai compris, je vais aller me coucher, envoie quelqu'un pour —

— Monsieur, le protocole Invitation d'Urgence a été activé. Les ascenseurs ont été débloqués pour les équipes de secours.

Tony ouvre la bouche, puis la referme. Il se refrogne.

— De quoi tu parles ? C'est une attaque ?

— Les secours ont été appelés sous l'ordre de Mlle Potts. Ils sont bientôt arrivés à l'étage de résidence.

— Pepper ?

Cette fois, il se lève vraiment. L'armure est encore ouverte devant lui, et Tony commence à s'avancer en direction de l'escalier : la porte en verre s'ouvre sur son passage.

— Elle va bien ? Elle est blessée ?

— Les constantes de Mlle Potts montrent une panique certaine, mais elle n'est pas blessée.

— FRIDAY, bon sang, dis-moi juste ce qu'il se —

Sa voix meurt quand il arrive à l'étage. Le salon est rempli d'ambulancier, tellement qu'il manque de louper le brancard sur lequel est allongé Peter. Il passe devant lui pendant quelques secondes, puis disparait dans l'ascenseur.

Tony a à peine le temps de comprendre que Pepper se jette dans ses bras.

Il lui faut un instant pour comprendre qu'elle pleure. Ses bras l'entourent immédiatement.

— Pep's… ?

— Il respirait plus, Tony. Il respirait plus.

Sa voix est enrouée, complétement paniquée. Tony attrape son visage pour pouvoir y lire quelque chose, le redresse vers le sien : les yeux de Pepper sont écarquillés, terrifiés.

— Il faut qu'on aille à l'hôpital, dit-elle. Il faut qu'on suivre l'ambulance, Tony, il faut —

— Qu'est-ce qui s'est passé ? Pepper, pourquoi est-ce qu'il…

— Je suis rentrée dans sa chambre, et il était par terre. Il pouvait plus respirer. J'ai essayé de lui donner sa Ventoline, mais ça a rien changé. Il pouvait plus respirer, Tony, ils ont dû lui faire un trou dans le —

Tony la coupe, l'entraine contre lui et la serre fort. Ses mains tremblent.

— On va aller à l'hôpital, dit-il. On va y aller tout de suite.

Il déglutit, puis embrasse les cheveux de Pepper.

— J'appelle Happy, dit-il.


Peter ouvre les yeux à l'hôpital.

Il fait jour, et les rideaux sont tirés : la lumière entre tout de même dans la pièce, mais rien ne l'éblouie trop fort. Il ouvre les yeux, les sent secs et irrités. Une petite toue s'échappe de ses lèvres, et ça semble attirer l'attention de l'ombre dans son champ de vision qui se lève et se rapproche.

Une main prend la sienne, et le visage de Pepper se penche sur lui.

— Oh, chéri, soupire-t-elle d'une voix étranglée. C'est bon de te revoir.

Il inspire. Expire.

— Pepper ?

— Tu as mal quelque part ?

Sa poitrine est encore lourde. Ses muscles sont douloureux. Il sent que quelque chose lui a coupé la peau, près de ses côtes. Mais il sait où il est, même s'il n'est pas encore totalement conscient, le tiraillement à l'arrière de sa nuque est familier.

Il secoue la tête. Pepper sourit d'un air triste.

— Bien. Ils n'étaient pas sûr, parce qu'il parait que t'as une très bonne résistance aux médicaments.

Il la voit déglutir.

— De quoi tu te souviens ?

Peter ferme les yeux un instant. Rien ne lui vient, rien de clair, rien qui ferait sens, alors il secoue la tête.

— C'est pas grave, chéri. C'est pas grave.

La porte de la chambre est grande ouverte, et une infirmière entre. Elle hoche la tête en direction de Pepper, puis de Tony. Peter le remarque enfin, appuyé contre le mur du fond. Il reste en retrait, la mâchoire serrée.

Pepper peine à s'éloigner pour laisser l'infirmière faire son travail : elle note quelques constantes, vérifie autre chose, demande à Peter comment il se sent. Elle lui parle brièvement d'un drain qu'ils ont placé et retiré puis, quand elle s'apprête à expliquer plus en détails Pepper l'arrête et lui dit qu'elle va le faire.

L'infirmière hausse les sourcils, puis acquiesce.

Quand ils se retrouvent tous les trois, Pepper reprend sa main.

— C'est ce qu'ils ont appelé une noyade sèche. C'est très rare, apparemment. Ils n'ont presque jamais vu de cas, mais ça arrive quand quelqu'un prend la tasse et que… et que l'air reste dans les poumons, même si la personne peut à nouveau respirer. L'eau est toujours là, et… et la personne se noie petit à petit.

Elle renifle, et Peter tourne la tête pour la regarder de plus près.

Ça lui revient, maintenant.

L'Hudson. Sa chute. Il s'est noyé, pendant un moment, puis il a presque été rejeté sur une rive et a craché des tonnes d'eau sur le béton. Il s'est relevé, il a pris le bus, il est rentré.

Il s'est couché. Et plus le temps passait, plus il s'étouffait, plus il toussait, plus sa poitrine lui faisait mal il a été vomir une fois dans les toilettes de sa chambre, et en revenant sa tête s'est mise à tourner.

Il est tombé par terre.

Et Peter s'est réveillé à l'hôpital.

— Je… suis désolé, souffle-t-il d'une voix rauque.

— Qu'est-ce qui s'est passé ? demande Tony.

Il gronde presque. Peter doit se redresser un tout petit peu pour l'apercevoir correctement.

— C'est…

— Tony, murmure Pepper.

— Non, je veux savoir ce qui s'est passé. Pourquoi est-ce que… comment est-ce qu'on en est arrivé là ?

— J'ai glissé dans la piscine, ment Peter. Chez une amie.

Sa voix est toujours rauque, mais sa gorge ne le fait plus souffrir. Il sait qu'une fois qu'il aura avalé de la nourriture, son corps guérira tout seul à une vitesse affolante.

— C'est pour ça que je suis rentré.

— T'as glissé dans la piscine ? répète Tony et il ne le croit pas du tout.

Peter se tait. Il serre les lèvres.

— Ta chambre puait la vase, Peter.

— Je…

— Pourquoi est-ce que tu mens ?

Il est en colère. Tony est terrifié et en colère, et il reste à distance. Peter a la gorge tellement serrée qu'il se sent prêt à pleurer.

— Je…, répète-t-il mais rien d'autre ne lui vient.

Il n'a pas d'explication. Pepper se redresse et tourne la tête vers Tony. Elle siffle :

— Ca suffit !

Sa main serre celle de Peter.

— On en parlera plus tard. Tony, va remplir les papiers.

Il hésite pendant de longues secondes, mais devant le regard de Pepper il finit par se renfrogner et tourner les talons.

Elle lève la main, repousse une de ses mèches de son front.

— Pour l'instant, repose-toi. On te réveillera quand on pourra rentrer à la maison, d'accord ?

Il acquiesce.

— Je vais… voir où en est Tony.

Il acquiesce à nouveau. Pepper se penche pour lui embrasser le front.

Quand elle sort de la chambre, quand Peter se retrouve seul, quand la lumière du jour devient presque plus triste que la nuit, à ce moment là Peter se met à pleurer.

Parce que là, c'est sûrement trop.

Même pour lui.