Chapitre 19 :


Le monde d'Harry s'était écroulé pour la première fois le trente-et-un octobre 1981.

La deuxième fois, c'était lorsqu'il avait attrapé un trophée, un soir de juin, goûtant déjà l'euphorie d'une victoire qui s'était révélée extrêmement éphémère.

La troisième fois survint neuf mois après ça, une soirée de février.

La journée avait mal commencé.

Sa cicatrice le gênait depuis plusieurs jours, suffisamment pour qu'il s'en soit ouvert à Snape. Le Professeur n'avait rien laissé paraître mais cela faisait des mois qu'il envahissait régulièrement son esprit et qu'Harry, de temps en temps, se retrouvait aspiré dans le sien. Être l'élève d'un Maître Occlumens signifiait le connaître mieux que personne. Or il savait que Snape était bien plus inquiet qu'il n'était prêt à l'avouer.

Et même s'il ne l'avait pas connu assez pour le deviner, son insistance pour revenir à deux sessions d'Occlumencie par jour aurait vendu la mèche.

Il sentait le monstre qui rôdait derrière ses boucliers, de toute manière, sentait la pression qui s'accentuait…

Il suivit les instructions du Professeur, fit de son mieux pour renforcer ses boucliers, avala les potions antidouleur sans rechigner…

Le mauvais pressentiment perdurait.

Et lorsque la tempête de neige se referma sur Londres, ce matin-là…

Harry savait qu'il allait se passer quelque chose.

Il savait.

« Un peu plus de grave dans la voix et ils te donneront peut-être un E en Divination… » plaisanta Remus, lorsqu'il chercha à avertir les trois sorciers pour ce qui devait être la dixième fois, ce jour là.

Remus et Sirius paraissaient plus embêtés qu'il ait mal qu'autre chose. Ils paraissaient penser qu'il délirait un peu.

Et peut-être qu'il donnait l'impression de délirer à parler de mauvais pressentiments avec autant de force et à trembler d'angoisse, debout dans la cuisine. Il était pâle, un peu en sueur, et ses yeux sautaient d'une ombre à l'autre comme s'il s'attendait à ce qu'un Mangemort ne sorte de chaque coin sombre.

Snape restait de marbre mais Snape l'étudiait également avec une attention trop soutenue qui le poussa à se réfugier dans sa chambre, à enfoncer son casque sur ses oreilles et à mettre un CD suffisamment fort pour noyer cette petite voix au fond de son crâne qui lui disait que tout allait basculer ce jour-là, qu'il devait faire quelque chose, qu'il devait…

London calling to the faraway towns
Now war is declared and battle come down
London calling to the underworld
Come out of the cupboard, you boys and girls

Harry éjecta le CD et le remit dans son boîtier. Ce n'était pas un bon jour pour The Clash. Ce n'était pas…

« Harry. »

Vautré sur son lit, en train de fouiller dans la pile de CDs qu'il avait accumulés depuis Noël, le garçon sursauta et au prix d'une contorsion qui lui fit mal au bas du dos, parvint à se retourner à moitié, baguette pointée vers le seuil de sa chambre.

Snape se tenait appuyé au chambranle, les bras croisés, un air soucieux sur le visage.

Il ne commenta pas sa nervosité ou le fait qu'il fallut plusieurs secondes à Harry pour baisser sa baguette.

« Dis-moi ce qu'il se passe. » exigea le Professeur.

« Je vous l'ai dit. » souffla-t-il immédiatement, soulagé que l'un d'entre eux, au moins, veuille bien l'écouter. Il s'assit, tournant et retournant la baguette de sa mère entre ses mains. « J'ai un mauvais pressentiment. Je… »

« Que te murmure-t-il, ce mauvais pressentiment ? » le coupa Snape.

Il ne s'attarda pas sur le fait que l'homme savait que le pressentiment chuchotait.

« Que je dois faire quelque chose si je veux éviter que Volde… Vous-savez-qui gagne. » lâcha-t-il.

Il soupira, s'apercevant trop tard que le Professeur ne soutenait pas simplement son regard, que son esprit cherchait déjà le sien. L'homme se retira très vite et franchit la distance jusqu'au lit pour s'asseoir au bord du matelas.

Harry sut que son mauvais pressentiment était avéré lorsque Snape lui attrapa le poignet et serra suffisamment fort pour lui faire mal.

« Ne panique pas. » somma le sorcier, ce qui n'était pas très constructif parce que le garçon paniqua immédiatement. « Il essaye de pénétrer ton esprit et il n'est pas loin de réussir. Tes boucliers sont en train de se fracturer. »

« Et je ne dois pas paniquer ? » demanda Harry, en manquant s'étouffer dans un ricanement presque hystérique.

« Tu ne dois pas paniquer parce que je vais renforcer tes boucliers moi-même. » décréta Snape.

L'adolescent fronça les sourcils. « Comment ? »

« Nos esprit sont suffisamment familiers l'un de l'autre, à ce stade, pour que je puisse manipuler tes défenses, voire y substituer certaines des miennes. » expliqua le Professeur. « Tant que tu ne paniques pas et que tu me fais totalement confiance. Me fais-tu confiance ? »

« Oui. » répondit-il, sans une hésitation. « Vous savez bien que oui. »

À l'arrière de son crâne, comme si Voldemort savait ce que Snape planifiait, le murmure se fit plus fort, le besoin de se lever et de faire quelque chose de productif se fit omniprésent– quelque chose comme quitter le Square Grimmaurd et confronter le mage noir ou même aller directement au Ministère pour ouvrir cette porte qui l'avait si longtemps hanté dans ses rêves.

« Ouvre-moi ton esprit. » ordonna Snape.

Harry n'était pas certain de comment faire ça sans totalement abaisser les boucliers qui le protégeaient mais, visiblement, ses boucliers avaient une volonté qui leur était propre parce qu'il sentit l'esprit de Snape passer à travers. Focalisé sur lui-même, il sentit aussi à quel point la pression s'était accentuée et à quel point ses boucliers peinaient à la contenir.

Le monstre rôdait, les mâchoires ouvertes en grand, et se tenait prêt à le gober comme un serpent avale une souris.

Fidèle à sa parole, Snape se mit immédiatement au travail et sa volonté était de fer. Il renforçait les zones les plus affaiblies, y substituant ses propres défenses.

Voldemort sentit-il la présence de son ancien Mangemort ?

Harry aurait pu jurer que oui.

Soudain, la bataille devint acharnée.

La voix se fit beaucoup plus forte, l'impulsion impossible à ignorer… Si Snape ne lui avait pas agrippé le bras assez fort pour laisser un bleu sur le plan physique et n'avait pas été aussi actif sur le plan psychique, Harry se serait peut-être levé et aurait quitté la maison comme ça, sur un coup de tête…

Et puis, alors que la pression atteignait un crescendo presque intenable, elle disparut d'un coup.

Harry chancela, le retrait de leur ennemi presque trop rapide.

Snape aussi sembla accuser le coup.

Le Professeur relâcha sa vigilance l'espace d'une seconde mais une seconde était tout ce qu'il fallait à Voldemort.

La scène flasha dans son esprit.

Ron par terre, hurlant sous l'effet d'un Doloris

Hermione, recroquevillée contre une étagère…

Une pièce remplie de boules en verre…

Et Voldemort qui riait, qui riait…

Puis la porte.

L'ascenseur.

L'Atrium du Ministère.

L'invitation n'aurait pas pu être plus claire et lorsque la vision toucha à son terme, lorsque Voldemort se retira finalement pour de vrai, Harry avait le cœur qui battait si fort que ça en était douloureux.

Snape revint dans son propre corps avec une inspiration hachée.

Le garçon se plia en deux, la mâchoire contractée, faisant de son mieux pour se convaincre qu'il n'allait pas vomir.

« Il a Ron et Hermione au Ministère ! » s'écria-t-il, dès qu'il put parler à nouveau sans crainte de rendre le contenu de son estomac. Il se redressa, ignora le léger vertige, pour se mettre sur ses pieds, les hurlements de douleur de Ron résonnant à ses oreilles. « Il a Ron et Hermione ! Il a… »

Snape lui attrapa la manche et n'eut qu'à tirer d'un geste sec pour qu'Harry et ses jambes flageolantes retombent sur le lit.

Incapable de comprendre pourquoi le Professeur n'avait pas déjà sonné l'alarme, il le dévisagea. « Il a… »

« J'ai vu. » cracha le sorcier, les lèvres pincées. « Sors cette carte dont je fais semblant de ne pas connaître l'existence. »

« Mais ils sont au Ministère ! » contra-t-il, avec un mélange de panique et de fureur à son manque de réactivité. « Il faut… »

Snape le prit de vitesse. « Nous précipiter dans la gueule du loup ? Que t'ai-je dit à propos de la prophétie ? Vous êtes les deux seuls qui puissiez la retirer de l'étagère, Harry. Réfléchis. Nous sommes en plein jour. Penses-tu vraiment que le Seigneur des Ténèbres risquerait d'infiltrer le Département des Mystères, en plein jour ? »

« Londres est à l'arrêt à cause de la tempête. » contra-t-il. « Peut-être que le Ministère est vide. Peut-être que… »

« Peut-être. » admit le Professeur. « Mais comment tes amis s'y seraient-ils retrouvés sans que personne ne donne l'alerte ? Vérifie d'abord qu'ils ne sont pas à Poudlard. Ensuite, nous aviserons. »

Sachant qu'il n'obtiendrait rien tant qu'il n'aurait pas fait ce que voulait l'homme, il tira la carte de là où il la gardait sous son oreiller et s'empressa de l'activer. Il la déplia en entier, fouillant frénétiquement les salles de classe, à la recherche de…

Ce fut le nom de Neville Londubat qui accrocha ses yeux en premier.

Et, à côté de Neville, assis au quatrième rang de la salle de Défense contre les Forces du Mal, il y avait Ronald Weasley. Hermione Granger était juste devant lui, à côté de Lavande Brown.

La respiration anarchique d'Harry ne se calma que très légèrement. « Je ne comprends pas. Ils sont au Ministère… Ils… »

« La carte peut-elle se tromper ? » s'enquit calmement Snape. « Mentir ? »

Le garçon secoua la tête. « Jamais. Jamais. Elle montre même les Animagus et les gens sous Polynectar. » Il ignora le marmonnement de Snape comme quoi il allait la lui emprunter dès qu'ils retourneraient à l'école. « Mais ils sont au Ministère. Je sais qu'ils sont au Ministère. »

« À cause de la vision ? » demanda le Professeur, sans se départir de ce calme qui ne faisait qu'augmenter l'énervement de l'adolescent.

« Non… Oui… Je sais. » Il se frappa le torse, au niveau du cœur, comme si cela avait été un preuve valable.

Snape l'observait attentivement et il sentit son esprit pénétrer une nouvelle fois le sien et faire le tour des défenses d'Harry qui, il fallait l'admettre, étaient en très mauvais état bien qu'elles tiennent toujours bon. Il parut satisfait toutefois. « C'est un Maître Legilimens. Et c'est la raison pour laquelle nous tenions à ce que tu apprennes à te défendre. Mr Weasley et Miss Granger sont en sécurité à Poudlard. »

« Mais je sais qu'ils sont au Ministère… » insista le garçon. Sa phrase commença convaincue mais se termina dans un murmure…

Le cours venait de se terminer et, sur la carte, il suivit les noms de Ron et d'Hermione qui quittaient la salle côte à côte. Il posa les doigts sur eux et les suivit jusqu'à la bibliothèque, la gorge serrée, le cœur battant toujours trop vite sous l'effet d'une décharge d'adrénaline qui n'en finissait pas…

« Tu en as la conviction parce qu'il a planté la certitude dans ton esprit. » déclara le sorcier, presque gentiment. « Fais confiance à tes yeux. Fais-moi confiance. »

Lentement, très lentement, il parvint à calmer les battements frénétiques de son cœur et à se convaincre d'ôter les doigts des noms de ses amis. Il laissa tomber la tête entre ses mains, soudain complètement épuisé. Il sentit que Snape l'enveloppait d'une couverture et se rendit compte, avec un temps de retard, qu'il tremblait suffisamment fort pour que ses dents claquent.

« Tu es en état de choc. » expliqua le Professeur, en lui frottant les bras comme pour le réchauffer. « C'est un effet secondaire courant de ce genre d'expérience. Lupin ! »

Harry sursauta, n'ayant pas anticipé le cri augmenté par un sonorus.

Le bruit de cavalcade dans les escaliers, en revanche, n'était pas si surprenant.

Les questions se mirent à pleuvoir dès que Remus et Sirius entrèrent dans la chambre. Snape parlait mais les mots avaient cessé de faire sens… Son parrain sortit sa baguette, ordonna quelque chose…

Harry ne savait pas ce que c'était.

Le Professeur lui frottait toujours les bras et ce n'était pas une étreinte mais ça en était presque une, parce que son bras était passé autour de lui, et il était trop fatigué pour être embarrassé lorsqu'il s'appuya plus franchement contre le torse du sorcier. Le corps tendu, les vieux réflexes de son enfance jamais perdus, il attendit d'être repoussé, d'être rejeté…

Sans une hésitation, l'homme referma les bras sur lui.

Une boule dans la gorge, les yeux brûlants, Harry se tourna un peu plus vers lui, se recroquevilla contre son torse comme s'il était beaucoup plus jeune, comme s'il avait encore le droit de chercher ce genre de réconfort…

Le Professeur le serrait fort. Assez fort pour que les frissons qui agitaient son corps ne finissent par diminuer puis disparaître.

Il était vaguement conscient que Sirius et Snape se disputaient, que Sirius voulait que Snape le lâche…

Snape refusa.

Remus revint avec des potions et mit un terme au débat en s'interposant pour mieux presser le goulot d'une des fioles contre la bouche de l'adolescent. Trop fatigué pour réfléchir, Harry l'avala. Tant qu'il était contre son faux parrain, tant qu'il avait la tête sur son épaule, les pointes de ses cheveux frôlant son visage à chaque inspiration, et qu'il sentait l'odeur d'herbes et de tabac, il était en sécurité.

Au bout de quelques minutes, il était toujours épuisé mais les mots des adultes se remirent à faire sens.

« Non, Black. » cingla Snape, comme pour mettre un terme à une conversation houleuse. « Parce que attaquer activement un esprit qui se défend autant, particulièrement à distance, est éreintant, sans parler de l'effort soutenu pour le manipuler et la fausse vision. Il n'y aura pas d'autre tentative. Pas aujourd'hui. C'est un sorcier puissant, certes, mais même les sorciers les plus puissants ont leurs limites. »

Remus dut s'apercevoir que la potion qu'il lui avait fait boire, une potion calmante supposait Harry, avait fait effet parce qu'il s'accroupit à côté du Professeur pour mieux pouvoir observer l'adolescent, se rattrapant au bord du matelas pour se stabiliser. « Harry, tu es avec nous ? »

Lentement, il hocha la tête.

Les bras qui l'entouraient commencèrent à relâcher leur prise et, par réflexe, il se pressa davantage contre le Professeur. Il savait qu'il aurait dû avoir honte, être gêné de ce comportement enfantin, mais il ne se souvenait pas de la dernière fois où quelqu'un l'avait tenu dans ses bras comme ça, longtemps, juste pour le réconforter. Snape dut comprendre parce qu'il raffermit à nouveau son étreinte, après quelques secondes d'hésitation.

« Comment tu te sens ? » demanda Remus, prétendant ne rien avoir remarqué.

Sirius fit de même et il en fut reconnaissant.

Il prit le temps d'analyser la question.

Comment il se sentait…

« Mal à la tête. » admit-il. « Fatigué. Froid. » Sirius murmura un sort et la couverture qui était toujours enveloppée autour de lui se mit à irradier d'une douce chaleur. Il en soupira de contentement. « Mauvais pressentiment. »

C'était le pire.

Cette boule dans le creux de son ventre.

Cette boule qu'il avait déjà ressentie plusieurs fois.

Le jour où Quirrell avait choisi d'aller chercher la pierre.

Le jour où Ginny avait disparu dans la Chambre des Secrets.

Le jour où Buck était supposément censé être exécuté.

Le jour où il s'était lancé dans ce labyrinthe.

« Dois-tu toujours activement résister à l'impulsion ? » s'enquit Snape. « Il s'agissait d'une variante insidieuse de l'Imperius, je pense. »

« Non… » répondit-il. « Juste un mauvais pressentiment qui vient de moi. »

Sirius soupira mais s'approcha pour lui serrer l'épaule. « Ce n'est pas très étonnant vu ce qu'il vient de se passer, Harry. Ça va aller, maintenant. »

Ils voulaient qu'il s'allonge, qu'il prenne une dose de potion de sommeil sans rêves… Harry refusa tout net. Il eut suffisamment de mal à se convaincre de lâcher Snape mais il était incapable de le laisser sortir de son champ de vision sans paniquer.

Snape était synonyme de sécurité.

Snape le garderait en seul morceau quoi qu'il arrive.

Snape empêcherait Voldemort d'envahir son esprit.

Au final, ils s'installèrent tous au salon. Remus, après qu'il ait admis avoir l'impression de s'être retrouvé face à un ban de Détraqueurs, le força à avaler plusieurs carrés de chocolat, et, de guerre lasse, il finit par s'allonger sur le sofa pourvu que Snape promette de ne pas bouger du fauteuil à côté de lui, même s'il s'assoupissait.

Sirius n'était pas heureux mais il rongeait son frein en faisant les cent pas et c'était déjà ça.

« Ce n'est pas fini. » murmurait régulièrement le garçon. « Vous verrez, ce n'est pas fini. »

Les trois sorciers échangeaient des regards inquiets à chaque fois.

La tempête battait son plein. La maison était magiquement protégée et les lumos assuraient qu'ils ne seraient pas privés de lumière quoi qu'il arrive mais le reste de Londres semblait plongé dans le noir. L'extérieur, derrière les fenêtres, était plus sombre qu'en pleine nuit. Les maisons de part et d'autre du Douze semblaient privées d'électricité. Harry frissonnait, recroquevillé sous sa couverture, écoutant le vent siffler au dehors, regardait les bourrasques projeter des montagnes de neige sur les vitres…

La tempête n'était pas naturelle.

Elle ne pouvait pas être naturelle.

Le vent était glacé et il était trop simple d'en imaginer le souffle dans son cou, l'étreinte gelée de la neige… De faire un parallèle avec la Mort qu'il sentait rôder…

Le livre de Snape était ouvert sur ses genoux, oublié, tandis que le Professeur l'étudiait avec une inquiétude de moins en moins dissimulée.

« Harry… » appela-t-il doucement, en fin d'après-midi.

« Quelqu'un va mourir. » murmura-t-il, en réponse.

Bizarrement, il fut immédiatement soulagé une fois que les mots eurent passé ses lèvres. Comme si les libérer avait un peu allégé le poids qui pesait sur sa poitrine.

« Personne ne va mourir, Harry. » contra Sirius, en se tournant pour le regarder. Il avait été en train d'attiser le feu qui ronflait dans la cheminée et la main qui ne tenait pas le tisonnier passa nerveusement dans ses cheveux. Le regard qu'il jeta à Snape était inquiet, méfiant et désespéré tout à la fois. « Tu es sûr qu'il n'essaye pas de… »

« Il n'y a plus aucune trace du Seigneur des Ténèbres. » confirma le Professeur, sans le laisser terminer, en détournant les yeux de l'échange de regards trop intenses qu'il venait d'avoir avec Harry. L'adolescent avait senti sa présence mais n'avait pas protesté, plus qu'enclin à laisser quelqu'un d'autre manier ses défenses mentales. « Il est simplement choqué. »

Il n'était pas simplement choqué.

Il…

Le lynx apparut de nulle part, au milieu du salon, nettement plus agité que la normale.

« Voldemort est au Ministère avec une cinquantaine de Mangemorts. » annonça la voix légèrement paniquée de Kingsley Shacklebolt. « Demande tous les renforts disponibles. À tous les membres de l'Ordre, l'objet est en danger. Tous les renforts disponibles. »

Le temps qu'Harry s'assoit, glacé jusqu'à l'os par ce que cela signifiait, Sirius avait déjà jeté le tisonnier et appelé sa cape et celle de Remus à lui d'un Accio. Le loup-garou était sur ses pieds, l'air déterminé et Snape…

Le garçon attrapa le poignet de Snape avant que l'homme ait pu esquisser un seul geste pour récupérer sa propre cape.

« N'y allez pas. » supplia-t-il. « Quelqu'un va mourir. N'y allez pas. »

Les yeux verts s'éloignèrent juste assez longtemps pour se poser sur Remus puis sur Sirius mais revinrent vite sur le Professeur et il serra son poignet plus fort, même si c'était son poignet gauche et qu'il savait qu'il devait lui faire mal parce que la plaie n'était pas encore tout à fait cicatrisée.

« N'y allez pas. » répéta-t-il.

Snape marmonna quelque chose qui ressemblait fort à un juron mais posa sa main libre sur l'épaule de l'adolescent, avant de se tourner vers les autres.

« Nous ne pouvons pas le laisser seul. » déclara l'homme. « Black, tu restes. »

Sirius éclata d'un rire mi-moqueur, mi-amer. « Sûrement pas. Peter sera probablement dans le tas et j'ai attendu ma vengeance suffisamment longtemps. »

« Ta vengeance… » siffla Snape. « Il y a plus important. Harry a besoin de toi. »

« Ce n'est pas à moi qu'il s'accroche, Servilus. » rétorqua Sirius, plus triste que furieux.

Harry tressaillit comme si les mots avaient été une attaque physique mais il ne se décida pas pour autant à lâcher Snape. Il savait, il savait dans ses entrailles, que s'il le laissait partir le Professeur ne reviendrait pas, que c'était un de ces moments où sa vie allait partir en éclats. Il en avait assez vécu pour les reconnaître.

« C'est toi qui doit rester, Severus. » renchérit Remus.

« Je suis meilleur combattant que vous deux réunis ! » s'énerva le Professeur. « Je… »

« Mais tu es le seul Occlumens et il n'a pas l'air remis. On ne peut pas garantir que Tu-sais-qui ne réattaquera pas. » le coupa le loup-garou. « Sans parler du fait qu'il a clairement besoin de toi. »

Douché dans sa colère, le Professeur sembla enfin remarquer qu'Harry était non seulement toujours accroché à son poignet mais avait une bonne partie du tissu de ses robes prisonnière dans son autre poing.

C'était ridicule et il se sentit rougir mais il ne parvint pas à convaincre ses doigts de desserrer leur prise pour autant.

« Vous ne devriez pas y aller. » insista-t-il. « Aucun de vous. Ou… Ou je pourrais venir et… »

« Non ! » s'exclamèrent-ils tous les trois, en chœur, avec des degrés variés d'inquiétude et d'irritation.

« Occlumens ou pas… Je serais plus efficace que Black. » s'agaça Snape, alors que Sirius et Remus enfilaient leurs capes. « Je devrais… »

« Severus. » murmura Harry, osant la seule liberté qu'il ne s'était jamais permise jusque là.

Le Professeur reporta son attention sur lui, marmonna un autre juron puis parut capituler. Ses épaules s'affaissant légèrement, il s'assit à côté du garçon qui consentit à lâcher son poignet mais pas ses robes. Juste au cas où.

« Tâchez d'être prudents. » grommela le Professeur.

« Ne t'inquiète pas, Snape, je ne te ferai pas le plaisir de crever, aujourd'hui. » riposta Sirius, en se penchant pour serrer brièvement l'épaule de l'adolescent. « Un peu de courage, Harry ! »

Il avait tenté de mettre de l'entrain dans sa voix mais ce n'était pas un succès.

Remus lui sourit avant de le suivre hors de la pièce.

Harry n'eut pas le temps de leur dire de faire attention.

Il aurait dû leur dire de faire attention.

Sa tête était lourde et il réagit à peine lorsque sa cicatrice se mit à le brûler à nouveau. Ses boucliers étaient en place et il était vaguement conscient que Snape avait à nouveau pénétré son esprit…

« Quoi qu'Il t'envoie à travers votre connexion… Je pense que c'est accidentel… » murmura le Professeur, plus pour lui-même que pour lui. « Il n'y a pas de traces de Lui. »

Il but le chocolat chaud que Snape lui cala entre les mains.

Il regarda le Professeur aller et venir sur la longueur du salon, ses yeux noirs rivés sur la pendule qui égrenait lentement les secondes.

Il tâchait de ne pas imaginer ce qu'il se passait au Ministère.

Il lui semblait que Voldemort était très heureux jusqu'au moment où il devint furieux.

Et puis, sans prévenir, il ne ressentit plus rien du tout, comme si un voile avait été jeté sur sa cicatrice.

« Je crois que c'est fini. » hésita-t-il.

C'étaient les premiers mots qu'il prononçait depuis que les autres étaient partis.

« Te sens-tu mieux ? » demanda Snape, sans exiger qu'il clarifie ce qu'il voulait dire.

Par réflexe, Harry hocha la tête, tournant entre ses mains la tasse vide qu'il n'avait jamais posée.

À l'extérieur, le vent ne soufflait plus aussi violemment.

La tempête s'était arrêtée.

Il fallut attendre encore une heure avant que les premiers membres de l'Ordre ne reviennent au Q.G.. Snape se leva pour les accueillir directement dans le couloir, impatient de savoir ce qu'il s'était passé. Harry suivit plus lentement.

Le mauvais pressentiment n'avait pas disparu.

Et il ne fit que s'intensifier lorsqu'il vit Tonks, en tête du groupe, le visage baigné de larmes. Elle se coula directement dans les bras de Snape, sans un mot. S'il l'étreignit sans protester, il chercha également le regard d'Hestia Jones par-dessus son épaule mais celle-ci détourna les yeux, l'air grave et triste. Elle les dépassa pour aller directement dans la cuisine. Fol'Œil s'arrêta suffisamment longtemps pour tapoter l'épaule d'Harry au passage mais la suivit sans rien dire.

Harry avait compris bien avant que Remus Lupin, les yeux rougis, ne referme lentement la porte de la maison et ne se tourne vers lui.

Il entendit Snape murmurer un énième juron mais garda son attention pleinement sur le loup-garou qui se rapprocha de lui comme si son corps pesait des tonnes.

Avec incertitude, gêne peut-être, douleur certainement, Remus posa la main sur son bras et, la voix nouée par l'émotion, souffla longuement avant de prononcer les mots qui, pour la troisième fois de son existence, détruirait sa vie.

« Il est parti, Harry. »