Chapitre 24 : Le bon, la brute et le truand
Les amuse-bouche
Glorfindel venait de poser sur la Table Ronde un panier champêtre à volants empli d'odorantes brioches elfiques.
« C'est quoi, ce truc ? » s'enquit Turgon.
« Eh bien », répondit Glorfindel, « j'ai pensé qu'il serait bon d'apporter quelques amuse-bouche pour agrémenter notre travail. »
« C'est vous qui les avez faites ? » demanda le roi, en en prenant une pour la goûter.
« Non, c'est mon cuisinier. Bien sûr, si j'avais été marié, j'aurais demandé à mon épouse de les préparer pour nos réunions. »
« Hum, ce n'est pas mauvais du tout », opina Turgon en faisant passer le panier de brioches.
« Mais pourquoi vous n'êtes pas marié, au juste ? » s'étonna Egalmoth. « On ne peut pas dire que vous soyez le plus moche après tout. »
« Il a peut-être fait vœu de chasteté, comme Ecthelion », dit Voronwë.
« A ce sujet, j'aimerais qu'il arrête de tourner autour de ma fille », déclara Galdor.
« C'est elle qui tourne autour de moi ! » protesta Ecthelion.
« Voyons, nous savons tous qu'il préfère son écuyer », arbitra le roi.
« Oui », acquiesça le jeune elfe.
Le regard de Turgon devint erratique quelques instants ; les autres chevaliers semblaient aussi ne pas savoir que penser de cette réponse inattendue.
Glorfindel brisa ce silence gêné.
« Je n'ai pas fait vœu de chasteté. C'est seulement que je n'ai pas trouvé celle qu'il fera battre mon cœur. Ou du moins, nos cœurs ne battent pas à l'unisson. »
« Il en pinçait pas pour votre sœur ? » murmura Turgon à Penlodh.
« Hélas oui », répondit l'Intendant, une brioche aux pralines encore dans sa main.
Aredhel se redressa en arrière sur son siège, haussant ses beaux sourcils noirs.
« Quand vous aurez fini de parler de chouquettes et d'amourettes, nous pourrons peut-être enfin aborder des sujets importants ? »
« Personne ne t'a forcée à venir aux réunions », déclara son frère.
« Je commence vraiment à en avoir assez ! » s'exclama la Blanche Dame des Noldor. « Qu'y a-t-il d'autre à faire pour moi ? Je connais cette vallée par cœur ! »
« Il faut que tu trouves un loisir, comme nous tous : joaillerie, orfèvrerie, architecture... »
« Ça ne m'a jamais intéressée ! Ce que j'aime c'est le plein-air et la chasse. »
« Je le sais bien, mais il va falloir que tu te trouves un autre passe-temps, que veux-tu que je te dise... »
« Je veux partir d'ici. »
« Et pour aller où ? »
« Je veux retourner à Eithel Sirion... Par exemple. »
« Tu oublies vite pourquoi tu l'avais quittée ! Tu ne te souviens pas ? Père cherchait tout le temps à te marier à des seigneurs telerin ou des Sindar... C'était une obsession chez lui. Je me souviens du dernier... Gildor, ou quelque chose comme ça. »
« Of ! Leurs noms se ressemblent tous », dit Egalmoth, provoquant involontairement l'ire de son voisin de droite, le seigneur Galdor.
« Je n'ai rien contre les Sindar, mais celui-ci ne me plaisait pas », dit Aredhel.
« Elle préfère les moches », expliqua Turgon à l'oreille de Penlodh.
Mais sa sœur regardait à nouveau le panier de Glorfindel, comme avec dégoût. Ecthelion surprit son regard et il eut l'air songeur, comme s'il faisait un rapprochement dans son esprit.
« Je souhaite partir », répéta la fille de Fingolfin.
« Quoi ? »
« Je souhaite partir. »
« Pars donc, si tu le veux », s'agaça Turgon, assombri. « Mais cela va à l'encontre de tout ce que je sais, et je prévois qu'il n'en sortira que du mal pour toi comme pour moi. Tu pars seulement pour aller trouver notre frère Fingon, et ceux que j'enverrai avec toi devront revenir à Gondolin aussi vite que possible. »
Aredhel se leva.
« Je suis ta sœur, non ta servante, et hors de ton domaine j'irai où bon me semblera. Et si tu me chicanes une escorte, je partirai seule. »
Elle quitta la salle.
Le bon, la brute et le truand
Aredhel avait accepté une escorte comportant trois chevaliers au maximum, ainsi que leurs aides de camp. Turgon en avisa les membres de la Table Ronde, lors d'une réunion exceptionnelle.
« Bon, bien sûr on va pas choisir le dernier des clampins », ajouta-t-il. « Glorfindel... »
« Euh... Oui ? »
« Vous êtes le plus fort, et surtout le plus vertueux. Vous accompagnerez ma soeur. »
Le Seigneur de la Fleur d'Or hocha la tête.
« Maintenant que pour cette mission j'ai mon honnête homme », poursuivit Turgon, « il me faut à présent une brute. Un bourrin, un boucher, un gros sociopathe. »
Tous les regards, excepté celui de Penlodh, se dirigèrent involontairement vers Ecthelion.
« Pourquoi moi ?! » vagit-il.
« CQFD », dit Egalmoth.
« A ce propos », murmura Penlodh en réagençant les notes qui se trouvaient devant lui. « Une telle expédition ne requiert pas uniquement l'honnêteté et la force. Il me semble qu'un esprit intelligent, voire calculateur, et à l'honnêteté variable, serait, dans certaines situations dangereuses, un atout indispensable. »
« Intelligent, calculateur, à l'honnêteté variable... Mais dites-moi, c'est tout votre portrait ! » s'exclama Egalmoth.
« Seigneur Egalmoth, vous êtes un bon archer, vous êtes le troisième sur la liste », conclut Turgon.
« Quoi ?! »
Penlodh consigna son nom, après ceux de Glorfindel et d'Ecthelion.
« Mais j'ai des affaires à faire tourner ! »
« Votre épouse et vos filles s'en occuperont, j'en suis sûr », dit Penlodh.
« Eh bien, c'est parfait ! » s'exclama Turgon. « Donc je répète la feuille de route : on amène le colis jusqu'à Barad-Eithel, intact, et on le délivre à mon père. Et là, elle va bien regretter d'être partie, au passage... Et puis vous revenez aussi sec ! »
« Je vais pouvoir revoir Fingon », déclara Ecthelion, l'air habité.
« Oui, d'ailleurs vous, vous êtes le seul à avoir le droit de ne pas revenir. »
Hildor était tout excité.
« Une merveilleuse chanson se dessine ! Puisque vous allez former une équipe de choc, trois grands seigneurs renommés pour leur courage et leurs hauts-faits, on pourrait peut-être lui trouver un nom... »
« La Fraternité du... » murmura Glorfindel, les sourcils froncés.
« La Compagnie de... » essaya Galdor.
« Les Trois connards », proposa Egalmoth, désabusé.
Un nouveau voyage
« On fait juste l'aller-retour entre ici et Eithel Sirion, pour escorter Aredhel », expliqua Ecthelion à Belin.
« On est vraiment obligés ? »
« Je crois bien que oui... Nous allons pouvoir revoir Fingon ! »
Belin haussa les épaules. Cela faisait à peine un mois qu'ils étaient rentrés...
Ecthelion perçut son manque d'enthousiasme.
« Ne me dites pas que vous m'en voulez encore pour la mort de cette pourriture ? C'est à cause de lui que nous ne sommes pas allés jusqu'à Cuiviénen. »
L'humain se prit la tête dans les mains.
« Monseigneur... » soupira-t-il.
« Quoi ? »
« Rien. »
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Quand deux mois plus tôt, l'humain avait annoncé à Ecthelion qu'il voulait faire demi-tour et retourner à Gondolin, ce dernier s'était effondré.
« Il faut que vous alliez à Cuiviénen ! Sinon vous allez mourir ! »
« Je vais mourir si j'continue ce voyage... Et c't'histoire, j'n'y crois point. Et je ne veux point t'être immortel ! »
« Je ferai tout ce que vous voudrez ! » supplia Ecthelion, les larmes aux yeux. « Dites-le moi, et je le ferai... »
« Alors je veux savoir la vérité », répondit Belin. « Dites-moi ce que je somm-... Dites-moi ce que je suis pour vous. »
« Vous êtes mon meilleur ami... »
Belin se remit en marche, l'air encore plus en colère.
« Belin, attendez ! »
L'elfe le retint par la manche.
« Je vous en prie... Je vous en prie... Je ne veux pas que vous mouriez. »
Sa voix avait faibli. Un instant, on aurait presque dit la voix d'un enfant.
« Je ne veux pas que vous mouriez... » répéta-t-il.
« Hé bien c'est dommage », répondit Belin.
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A la suite de cette dispute, ils avaient longé la côte jusqu'au dernier port telerin, Belin refusant de revoir la prostituée du village humain et encore moins d'aller vivre avec elle. Là, ils avaient dû attendre quelques temps avant de pouvoir prendre un bateau allant à Vinyamar.
Ecthelion avait essayé de se faire pardonner en offrant à l'humain des crevettes, souvenir de leur premier voyage dans la ville, mais l'humain semblait plongé dans un état mélancolique irrésolvable. Il refusait également de dormir avec lui.
La dernière partie du trajet s'était faite dans un convoi de citoyens migrants dans la vallée, l'un des derniers. La ville était déjà quasiment déserte.
Conversations autour du feu
Aredhel et les membres de la Compagnie qui l'escortaient jusqu'à Eithel Sirion s'étaient réunis autour d'un feu de camp, à l'issue de leur première journée de voyage. Il y avait les trois seigneurs Glorfindel, Egalmoth et Ecthelion, mais aussi leurs écuyers respectifs – dans le cas de Glorfindel, c'était une écuyère, une elfe assez joviale.
Egalmoth tenta de lancer la conversation, ayant pris connaissance du voyage accompli par Ecthelion et Belin.
« Alors, c'était comment Himring ? »
« C'était plein d'homosexuels ! » s'exclama Ecthelion.
« C'est vrai", confirma Belin, l'air sarcastique. « Il y en a même ici en c'moment même ! »
« Où ça ? » demanda Ecthelion, regardant autour de lui.
L'écuyère de Glorfindel réajusta sa queue de cheval.
« Et les Fils de Fëanor, ils sont toujours aussi cons ? » ajouta Egalmoth.
« Attention à ce que vous dites… » grogna Aredhel.
« Je voulais dire, "aussi aimables" », corrigea Egalmoth.
« Oui », dit Ecthelion. « Enfin sauf Maedhros… Il n'arrêtait pas de vouloir toucher Belin… »
Le dit Belin leva la tête brusquement.
« C'est vrai qu'on dit qu'il aime les écuyers... » commenta Egalmoth. « Enfin seulement les mâles. »
« Vous ne devriez pas croire toutes les inepties qu'on raconte », dit Aredhel.
Glorfindel avait le regard dans le vague, repensant à ses discussions avec Hildor.
« En tout cas Belin a besoin de dormir, cette nuit », déclara Ecthelion.
« On a tous besoin de se reposer un peu... » opina Egalmoth. « Je ne suis plus habitué à marcher et chevaucher aussi longtemps, en ce qui me concerne. »
« Je prendrai le premier tour de garde », proposa l'écuyère de Glorfindel.
« Alors nous garderons la princesse », dit son maître.
« Hein ? » fit Aredhel.
« Moi je ne peux pas, je dors avec Belin », dit Ecthelion.
« Oh vous faites ce que vous voulez. »
« On a notre tente à nous », ajouta le Chevalier de la Fontaine.
« Pourquoi il donne toujours des détails inutiles comme ça ? » murmura l'écuyer d'Aredhel à sa collègue.
Cette dernière haussa les épaules.
Quelques temps après, les voyageurs se retirèrent dans leurs tentes respectives. Belin avait l'air plus déprimé que jamais.
« Vous avez froid ? » demanda Ecthelion.
« Non », répondit Belin.
Il ôta sa pelisse. Ecthelion ne put s'empêcher de le regarder, les yeux brillants.
« Même si vous ne voulez pas dormir à côté de moi, vous aurez moins froid dans cette tente. Elle est mieux que la leur. »
Belin ne répondit pas et s'étendit, s'emmitouflant dans ses couvertures.
Ecthelion baissa les yeux.
« Pourquoi vous ne me parlez plus... »
Il s'assit sur sa propre couverture.
« Je ne comprends pas... »
Belin ne répondit pas.
Ecthelion étira le bras et tapota son épaule.
« Belin... »
L'écuyer eut un juron d'agacement.
« Qu'est-ce que j'ai fait ? » poursuivit Ecthelion.
« A votre avis ? »
« C'est parce que j'ai tué ce type... »
« Il n'y a pas que ça... »
« Mais pourquoi vous m'en voulez de l'avoir tué, au juste ? »
Belin se retourna pour lui faire face.
« C'était un humain, comme moi, Messire... »
« Et alors ? Ce qu'il a fait à cette fille, c'est comme s'il l'avait tuée. Elle aussi c'était un humain. Ça vous choque juste parce que ça ne fait pas longtemps que vous vous battez... »
« Donc vous allez m'tuer aussi, comme je suis un humain... »
« N'importe quoi ! Ç'aurait été un elfe, j'aurais fait la même chose... C'est comme pour Maedhros, s'il vous avait fait du mal, je l'aurais tué ! »
« Il est bien plus fort que vous. »
« J'aurais essayé quand même. »
« Bonne nuit Messire », coupa Belin, se tournant pour faire face à la toile de tente.
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La position d'Aredhel rendait l'endormissement difficile : coincée dans sa tente entre Egalmoth et Glorfindel, elle osait à peine respirer.
« Vous êtes obligés de vous coller à moi comme ça ? » glapit-elle.
« Le roi a dit qu'on devait vous suivre comme si on était vos ombres », dit Egalmoth.
« On vous a laissé la meilleure partie de la couverture », ajouta Glorfindel.
« Tout cela est ridicule ! Mais je remarque qu'encore une fois Ecthelion est le seul à se comporter de manière sensée. »
« Rien à voir », expliqua Egalmoth. « Il voulait simplement dormir avec son écuyer. A mon avis, il est de la Confrérie. »
« Vous croyez vraiment ? » demanda Glorfindel, qui devait bien s'avouer qu'il s'était posé la question plus d'une fois.
« Je n'en suis pas sûr à 100%... Mais quand on préfère dormir avec un humain arriéré plutôt qu'avec une superbe princesse... »
Il virgula un œil charmeur à la dite princesse. Celle-ci détourna la tête, l'air courroucé.
« Il faut que je sorte », dit alors le marchand. « Obligation naturelle. »
« C'est ça, du balai ! » pensa Aredhel. Mais elle le dit à haute voix.
Une fois dehors, le chef de la maison de l'Arche Céleste passa en revue le campement : le feu éteint, la tente où dormaient actuellement deux de leurs quatre écuyers, celle où dormaient Ecthelion et le sien... Et cachée quelque part, l'écuyère de Glorfindel, qui était de garde.
Egalmoth eut d'abord le projet d'aller lui tenir compagnie quelques temps, mais une autre envie supplanta cette dernière, quand il passa devant la tente invisible d'Ecthelion, couverte de branchages et de feuilles. Sa main baguée souleva délicatement un pan du tissu qui fermait l'entrée, et il jeta un coup d'oeil à l'intérieur.
A l'intérieur de la tente, le jeune Ecthelion était allongé et semblait profondément endormi... mais le visage légèrement crispé. Il entourait de son bras gauche son écuyer, dont la tunique était entrouverte. Sa main droite était délicatement posée sur un muscle de sa poitrine velue, juste à l'endroit du coeur.
« Ah non mais là... »
Changement de direction
Le lendemain matin, quand le moment vint de partir, la plupart des membres de la compagnie eurent une mauvaise surprise.
« En réalité, nous n'allons pas à Eithel Sirion », déclara la Blanche Dame des Noldor. » Du moins, pas tout de suite. Nous allons en Himlad, pour que je rende visite à mes cousins, Celegorm et Curufin. Voyez-vous, avec eux au moins on s'amuse. »
« Excusez-moi princesse, intervint Egalmoth, mais seriez-vous en train de nous demander de désobéir aux ordres du roi, juste pour aller passer des vacances auprès de ces deux blaireaux ? »
« Faites attention à la manière dont vous parlez des membres de ma famille. »
« Mais je suis sûr que quand le seigneur Egalmoth a employé le mot "blaireaux" il pensait à un noble animal », tempéra Glorfindel.
Rien dans le visage du marchand ne disait pourtant qu'il pensait à un noble animal.
Ecthelion intervint.
« C'est trop loin de toute façon, nous n'avons pas assez de vivres. J'ai déjà fait ce voyage avec Belin. Il faut soit passer par le Dorthonion, Ard-galen, ou alors contourner tout le royaume de Doriath. »
« J'ai bien étudié la carte, répondit Aredhel. Il y a un autre chemin. »
Elle ouvrit son livre de cartes personnel, et leur montra le raccourci.
« Nan Dungortheb ! Mais vous n'y pensez pas ! »
« Si personne ne passe par là, c'est qu'il y a une raison », murmura l'écuyère de Glorfindel.
« Si personne ne passe par là, c'est qu'il y a une raison », répéta à voix haute Glorfindel.
« Vous n'êtes que des pleutres », déclara Aredhel. « De toute manière je n'ai pas besoin de vous. J'irai seule. »
« Je viens avec vous ! » s'exclama Ecthelion, toujours prêt pour l'aventure, et peu inquiet de la future réaction de Turgon.
Belin, en revanche, avait l'air très angoissé.
« Essayons d'abord de passer par Doriath », dit alors Glorfindel.
« Je suis d'accord », acquiesça Egalmoth.
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A l'orée de la forêt, le chef des gardes sindarin éclata de rire.
« Allez au diable, colonialistes ! »
La Peur III
« La Vallée de l'Epouvantable Mort », cita Egalmoth, alors que la compagnie commençait à remonter vers le nord. « Y'a pas à dire, c'est un nom qui annonce tout de suite la couleur. »
« Messire, je n'ai point envie de rencontrer la Grosse Araignée », murmura Belin.
Mais s'il y'en avait un qui avait l'air terrorisé, c'était Glorfindel. On aurait dit qu'il se trouvait balloté par les flots, sur le point de vomir ses brioches aux pralines.
« Vous allez bien, monseigneur ? » s'inquiéta son écuyère.
« Oui oui... » répondit-il d'une voix faible.
« On dirait qu'il fait nuit... » fit remarquer Ecthelion.
« Pourtant ce n'est pas le cas », dit Egalmoth.
« Si nous réussissons à traverser cette vallée, nous obtiendrons une grande renommée. »
« Les Trois Connards picorés comme des mouches... Je suis sûr que ça fera une bonne chanson pour Hildor, en effet », dit Egalmoth.
« Est-ce que vous ne pourriez pas vous taire, cinq minutes ? » s'agaça Aredhel, haussant la voix, avec une intonation rappelant exactement celles de Fingolfin.
Ils se turent tous. Au bout d'un quart d'heure, Egalmoth chuchota tout de même, dans l'oreille de Glorfindel.
« Les araignées vont nous repérer, avec ses vêtements blancs. »
Quelques heures plus tard, les bouleaux et hêtres laissèrent place à des noisetiers tentaculaires, des arbres aux petits fruits ronds et oranges à l'air maladif. Puis il n'y eut plus que des plantes grasses, de grandes fougères étranges.
A la fin de la journée, l'obscurité se renforça encore davantage. Une brume blanchâtre et épaisse, presque visqueuse, s'étendit en nappes au-dessus du sol anormalement chaud.
« On est d'accord qu'on ne s'arrête pas, cette nuit ? » lança Egalmoth.
Tout le monde hocha la tête.
« Au sujet d'Aredhel, je retire ce que j'ai dit », confia le marchand. « En fait ses vêtements sont ton sur ton. C'est parfait pour se fondre dans le décor... »
Il avait à peine dit cela qu'il se rendit compte qu'il ne la voyait plus justement.
« Elle est passée où ? Princesse ! »
Nulle réponse.
« Ecthelion, où est Aredhel ? »
« Je ne la vois pas... »
« On est mal, on est mal... »
« S'il lui arrive quelque chose, Turgon va nous étriper... » gémit Glorfindel.
« Il faudrait pour cela qu'on sorte vivant d'ici ! » s'exclama le seigneur de l'Arche Céleste.
« Belin », déclara Ecthelion, « il faut qu'on se tienne la main, sinon on va se perdre. »
Les joues roses, il prit la main de l'humain dans la sienne. Ce dernier eut l'air ému et mal à l'aise à la fois.
Egalmoth leva les yeux au ciel.
Finalement, ils s'attachèrent tous ensemble par la taille, de manière à former une file indienne, suffisamment lâche pour qu'ils ne soient pas embarrassés dans leurs mouvements. Le Seigneur de la Fleur d'Or venait en première position.
« Aredhel ! » s'exclama à nouveau Egalmoth.
Ils fouillaient tous des yeux le brouillard qui les entourait.
« Attendez ! Son écuyer est là ! » s'exclama d'un coup Glorfindel. « Je le vois ! »
Il fit un signe du bras, et la compagnie le suivit.
Le jeune écuyer d'Aredhel se tenait devant un arbre, l'air hagard, et tout entouré de brume. Belin se fit la réflexion que la brume ne bougeait pas. Ni les yeux de l'écuyer.
Soudain, deux grandes ongles, ou plutôt comme des pattes de crabe noires et velues, apparurent au-dessus de lui, et descendirent le long de son torse.
Au sommet de ces pattes, huit yeux très rapprochés se mirent à luire.
L'araignée géante acheva de descendre le long de l'écuyer inerte, hideuse.
C'est alors que l'écuyère de Glorfindel vit son maître devenir vert... Puis s'évanouir.
« Quoi ? »
« C'est une blague ?! » s'exclama Egalmoth.
« A MORT ! » hurla Ecthelion, en s'élançant vers l'araignée et en la frappant avec Orcrist.
Belin voulut lui prêter main forte, mais lorsqu'il voulut prendre son épée, il vit que sa main tremblait à nouveau, et que ses jambes ne lui obéissaient plus. Heureusement, Egalmoth et l'écuyère de Glorfindel s'élancèrent pour aider le jeune elfe.
Mais il n'y avait déjà plus rien à faire. Ecthelion avait déjà littéralement hâché menu le rejeton d'Ungoliant.
Les sourcils hauts, Belin regarda le cadavre de l'araignée totalement démembré.
Alors ils libérèrent l'écuyer d'Aredhel des fils collants. Il s'avéra qu'il n'était pas mort, juste plongé dans une sorte de sommeil.
« Elle l'avait gardé pour plus tard... » murmura Belin, qui avait observé les mœurs des araignées dans sa campagne.
On parvint à réveiller Glorfindel avec des sels, mais il semblait encore vaseux, et ne tenait pas sur ses jambes. Et pendant que tous ses compagnons étaient autour du Connétable, Egalmoth se tourna, interrogateur, son sabre recourbé toujours en main.
« Vous avez entendu ça ? »
« Entendu quoi ? »
Soudain, une dizaine d'araignées géantes émergèrent de la brume, et fondirent sur eux. Leurs mouvements s'entravèrent : point n'avait été besoin des fils des araignées, ils s'étaient attachés ensemble tout seuls. La brume semblait plus intense encore, alors qu'ils étaient attaqués par les pinces noires, d'une dureté métallique.
« Coupez la corde ! » s'écria Egalmoth, qui ressentit bientôt une douleur intense à la cuisse.
Belin hésita avant de s'exécuter, sous les protestations d'Ecthelion, qu'il ne vit bientôt plus. Une araignée grosse comme un veau s'était accrochée à sa jambe, il lui donna des coups de lame désordonnés, le bras faible, et elle finit tout de même par lâcher. Mais il fut immédiatement surpris par deux autres, beaucoup plus grandes. Leurs pattes, leurs yeux inhumains, c'était ses pires cauchemars d'enfant qui se matérialisaient devant lui, sur lui... Il poussa un cri, et frappa les araignées de son épée, mais elles étaient trop nombreuses et trop grandes. Il vit bientôt s'approcher le dard de l'une d'entre elles...
Mais l'araignée recula, se recroquevilla : elle avait été frappée par une flèche, sur le flanc ; une deuxième se ficha juste au dessus de ses huit yeux. Puis il y eut un drapé blanc surgissant comme une flamme. Une lame elfique s'abattit sur la deuxième araignée.
C'était Aredhel, les yeux animés du même feu que l'humain avait vu dans les yeux de Fingon. Elle bondit et sembla un instant virevolter dans les airs, pour achever une troisième araignée qui s'approchait d'eux.
« Merci... » bredouilla Belin.
Elle le regarda un instant, légèrement essoufflée. Puis elle disparut à nouveau dans la brume.
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Aredhel n'avait eu aucun mal à se débarrasser des araignées qui l'avait attaquée. Une fois qu'elle fut venue en aide à ses « gardes du corps », elle siffla son cheval, le monta.
Et chevaucha vers l'Est, laissant les hommes derrière elle, enfin libre.
Epilogue
L'école
Cinquante ans plus tôt.
A Gondolin, il n'y avait jamais rien de bien mauvais qui advenait, disaient les parents de Narwain, sauf quand ce mal était apporté de l'extérieur. Ces derniers temps justement, quelque chose n'était pas normal.
Depuis que le Nouveau, cet « Ecthelion de la Source », était arrivé à l'école, Cerveth n'avait plus aucune attention pour lui… Les yeux de la fillette n'avaient de cesse de rechercher le garçon pâle aux cheveux noirs qui ne disait mot…
Elle semblait l'avoir oublié, lui, Narwain.
« Pourquoi as-tu quitté Hithlum ? » lui demanda un jour Cerveth.
« Mes parents sont morts en héros, en combattant Morgoth », se contenta de répondre Ecthelion.
« C'est faux », dit Narwain. « Ils n'ont été que de la chair à canon dans cette histoire. »
« Je ne crois pas, non », répliqua le Nouveau laconiquement.
« C'est Fingon qui a repoussé le Dragon, tout le monde sait cela », dit Narwain.
Cerveth les regardait tous les deux ; Narwain sentit qu'il se devait de rétablir la vérité.
« Ses parents n'ont pas pu repousser Glaurung. Le dragon a d'abord tué son père, il l'a brûlé comme un simple fétu de paille. On dit même qu'il ne restait plus de lui qu'un bloc de charbon à la fin, exactement comme dans une cheminée... »
Le Nouveau avait relevé la tête brusquement ; on aurait véritablement dit qu'il n'était pas au courant.
« Menteur... »
La colère de Narwain redoubla étrangement, dans un plaisir coupable.
« C'est la vérité pourtant. Personne ne te l'avait dit ? Et ta mère, un général de Morgoth l'a tuée, en lui coupant la tête... Puis il l'a envoyée au roi Fingolfin, dans le sac de son cheval. »
« Menteur ! » cria Ecthelion.
Le premier coup partit. Narwain sentit un autre poing d'enfant cognant le dessous de son menton.
Puis il se sentit agrippé, tentant vainement de se défaire, de résister, mais l'autre était trop fort. Un deuxième coup, un troisième.
« Menteur ! Menteur ! »
Cerveth pleurait ; mais Narwain ne voyait plus rien.
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Turgon siégeait sur son trône, seul et le regard perdu dans le vague, quand Penlodh vint le rejoindre, l'air préoccupé.
« Majesté », murmura-t-il, « je viens d'apprendre que quelque chose s'était produit ce matin, avec le jeune Ecthelion. »
« Quoi donc ? »
« Quelque chose qui devrait à mon sens remettre en cause votre projet d'adoption. »
« Expliquez vous. »
« Il semble qu'il ait frappé l'un de ses camarades de classe, jusqu'à ce que ce dernier perde connaissance. Le pédagogue a même craint qu'il soit mort, l'espace d'un instant. Son visage était ensanglanté. »
« Mais il est taré ! Pourquoi il a fait ça ? »
« Il y aurait eu un différend entre les deux enfants. Mais vous comprenez que nous ne saurions prendre le risque... »
« Vous voulez-dire me retrouver avec un fou dangereux pour héritier ? »
« Du moins, pas dans l'immédiat. Nous verrons si l'avenir confirme ou infirme nos craintes. »
« Je vois... » soupira le roi. « Mais dans ce cas, qui va s'en occuper en attendant ? »
à suivre
