Chapitre 27 : La Grande illusion, II
The Bachelor
L'habituel nuage de murmures se répandit au sein de la volière de damoiselles elfes, quand le Prince héritier vint à traverser leur sphère.
« Oh ! Il est tellement séduisant... »
« Je ne connais aucun homme qui ait les cheveux aussi longs que lui… Et ces muscles ! »
« Nul n'est plus vaillant que le Prince. On raconte qu'il est capable d'affronter dix trolls à la fois. »
« Il a déjà vaincu un dragon ! »
Un sourire amusé se peignit sur le visage de Fingolfin. Il était bien dommage, pensait-il, que son fils s'intéressât d'autant moins aux femmes, qu'elles s'intéressaient à lui.
Meril et ses amies étaient encore en train de regarder le prince Fingon, alors qu'il déambulait sur la place la plus importante de la ville.
« Il est tellement beau... Je t'envie tellement de pouvoir parler avec lui... »
« Nous sommes juste amis », précisa Meril en rougissant.
« Moi je préfère l'autre, ce chevalier qui l'accompagne. Il est petit, mais je trouve qu'il a beaucoup de charme. »
« Pouah ! Tu as vu ses cheveux ? On dirait une serpillère. »
« Mais ils sont tellement longs... »
Meril éclata de rire.
« Ce n'est pas un homme ! »
« Hein ? »
« C'est une femme... »
« Impossible ! »
L'armure ne laissait deviner aucune forme féminine. Et seuls les mâles avaient les sourcils épais et taillés en pointe de cette manière, les dames les portant arrondis et très épilés à cette période.
« Elle s'appelle Maica », expliqua la fille de Gildin.
« Maica ? C'est un drôle de nom. »
« C'est son nom en quenya... Fingon l'appelle comme ça. Mais son nom sindarin est Aegcrist. »
« Alors elle vient de Valinor... C'est pour cela que ses yeux brillent autant. »
« Pourquoi ce n'est pas un homme ? »
« En tout cas moi je la trouve très laide comme femme », dit Meril. « Elle n'a vraiment aucune grâce. »
Ses deux amies se regardèrent avec un air entendu.
Au secours, Penlodh
La réunion des seigneurs de la Table Ronde venait de se conclure. Turgon et Penlodh restèrent seuls dans la salle. Le roi avait l'air préoccupé.
« Penlodh... »
« Oui Majesté ? »
« Comment avez-vous trouvé Ecthelion ? »
« Amaigri Majesté. »
« Vous trouvez aussi ? Et ses yeux... Ils étaient tout rouges... J'ai d'abord pensé que c'était la conjonctivite de Fëanor et qu'il allait nous péter une durite, puis j'ai remarqué les poches qu'il avait sous les yeux. Savez-vous ce qui se passe ? »
« Je peux le supposer. D'après mes informations, l'écuyer humain du Seigneur de la Fontaine a quitté l'appartement dans lequel il vivait pour ouvrir une taverne. Ecthelion s'est rendu plusieurs fois dans cette taverne, demandant à Belin le Blond de revenir. La dernière fois, toujours d'après mes sources, il l'a serré dans ses bras, puis l'humain l'a repoussé sans ménagements. »
« Je le savais ! » s'exclama Turgon. « Je le savais, qu'il y avait quelque chose entre eux ! »
« Cela ne prouve rien Majesté. Quoiqu'il en soit, le jeune homme a déjà perdu une bonne dizaine de kilos. »
« Penlodh, je comprends tout à fait que Belin en ait eu assez de cette purge. Mais cela me désolerait tout de même de le laisser mourir. »
« Nous serions tous attristés si cela advenait. »
« Que pouvons-nous faire ? Penlodh, vous qui avez toujours une solution à tout ! »
« Je ne suis pas sûr qu'il nous soit permis d'intervenir. En outre, cela risquerait même d'empirer la situation. »
« Mais il s'agit là d'une question de vie ou de mort... Nous devons agir ! »
Quelques jours plus tard, un messager portait un colis à Ecthelion. Il s'agissait d'un lourd codex, couvert d'une superbe écriture. Il était accompagné d'un message du roi qui lui intimait de lire l'ouvrage pour son éducation de chevalier.
Le livre était intitulé :
« Guide des relations humaines »
Un sous-titre apportait une précision :
Niveau débutant.
La rose du Sirion
L'hiver n'était pas terminé à Barad Eithel. Il neigea brusquement toute une nuit.
Maica sortit dehors tôt le matin, comme elle en avait l'habitude, pour exercer son corps et sentir l'air et le son unique de la fin de l'aube. Les jardins du palais étaient recouverts d'une épaisse couche de neige. L'eau du bassin aux canards avait partiellement gelé, et tous les volatiles semblaient avoir migré ailleurs. Des rires et des éclats de voix provenaient de l'étage inférieur du parc.
La femme-elfe descendit l'escalier qui y menait. Là, au milieu de la terrasse, elle vit deux jeunes elfes occupés à se livrer une bataille de boules de neige. Elle identifia tout de suite le petit neveu du roi, le fils d'Angrod, qui était tête nue, et reconnaissable à sa coiffure méridionale. Dégingandé, Orodreth avait beaucoup grandi depuis son arrivée à Eithel-Sirion quelques années auparavant, et plus il grandissait, plus il maigrissait. Il demeurait cependant gauche dans ses mouvements, et c'était assez comique de le voir se baisser pour ramasser de la neige et en former des boules, qu'il jetait en direction de l'autre elfe avec qui il s'amusait, une jeune fille vêtue d'un élégant manteau à la capuche bordée de fourrure blanche.
« Meril ! » dit Orodreth, et sa voix résonnait dans le silence de la ville enneigée. « Cela fait trois points pour moi, et seulement deux pour vous. »
La Dame de la Source ne put s'empêcher de sourire, devant tant d'insouciance. Ces deux jeunes elfes ne voyaient que leurs boules de neige et jeux adolescents, les monts du Thangorodrim au loin n'étaient pour eux que des montagnes parmi d'autres.
« Par Eru ! » s'exclama Orodreth, qui venait de recevoir une boule de neige en plein visage.
« Vous avez mis une boule de neige dans ma capuche tout à l'heure », dit Meril l'air narquois. « C'est vous qui avez tout commencé. Je n'ai fait que répliquer. »
Mais Orodreth, s'ôtant la neige et soulevant sa frange, faisait la grimace. Son teint d'endive mal cuite se colora de rouge.
« Oh, je vous ai fait mal ? » s'inquiéta Meril.
Elle courut vers lui, et sortit un mouchoir délicat, pour lui éponger la face.
« Non, ça va. »
« Depuis qu'il est ici, Artaresto n'a pas fait grands progrès », estima Fingolfin, quelques jours plus tard. « J'ai l'impression qu'il passe son temps à s'amuser. Ce matin encore, je l'ai vu faire de la luge sur la colline, avec la fille de Gildin. »
« Laisse-le profiter un peu de sa jeunesse », dit Lalwen. « J'aurais bien aimé pouvoir faire de la luge quand j'avais son âge, mais le climat à Valinor ne s'y prêtait pas… Et depuis la Traversée, les jeux de neige ne peuvent plus m'être agréables. Mais nous nous sommes bien amusés à Tirion, quand nous étions jeunes. Ne leur ôtons pas ce plaisir. Ces années ne reviennent plus. »
« Peut-être devrions-nous modifier son emploi du temps tout de même… »
Fingolfin regardait par la fenêtre. Orodreth venait de sortir du palais, une paire de patins à glace à la main.
« Il y a autre chose », finit par dire le monarque. « J'ai l'impression que Findekáno s'intéresse à la fille de Gildin. »
« S'intéresse… ? »
« Je crois même qu'il la courtise. »
Lalwen considéra son frère aîné avec un air goguenard.
« Tu en es sûr ? Je n'ai jamais vu Findekáno courtiser qui que ce soit… »
« Je l'ai même vu regarder son décolleté ! C'est franchement rustre, mais je dirais presque que c'est mieux que rien... »
« Bon. Mais elle n'est pas un peu jeune ? Je crois qu'elle a le même âge qu'Orodreth, et lui a à peine 53 ans… »
« Oh, mais ce n'est pas pressé. »
« Oui, tu as raison. Cela fait trois-cent ans que tu attends, vingt ans de plus ou de moins… »
Les plaisanteries de Lalwen faisaient partie des rares choses qui parvenaient à arracher un sourire au monarque.
« Ce serait vraiment une bonne chose qu'il se marie », dit-il. « Et qu'il produise un héritier. »
« N'interfère pas là-dedans », conseilla prudemment Lalwen. « Ce n'est pas jouer avec la neige mais avec le feu. »
Un mois plus tard, quand les fleurs commencèrent à éclore, Fingon invita Meril pour une promenade dans les jardins suspendus.
La jeune fille elfe avait l'impression d'être dans un rêve. Pourtant, en dépit des encouragements de ses parents, elle avait du mal à croire que le prince puisse porter de l'intérêt à une jeune femme aussi banale qu'elle. Elle n'était pas noldo, n'avait pas connu la lumière de Valinor ni vu les Dieux. Elle n'avait pas les cheveux d'or de la Demoiselle des Hauts Pins, ni la voix mélodieuse de la Demoiselle de la Tulipe. On lui avait toujours vanté ses yeux, mais ce n'était pas grand chose comparé à la beauté, la bravoure et le talent musical de Fingon. Elle n'était pas à la hauteur.
« Vous êtes ravissante aujourd'hui », déclara soudain Fingon.
Il lui offrit son bras.
Meril écarquilla les yeux. Le cœur battant, elle accrocha son bras au sien, si incrédule et heureuse dans le parfum des fleurs qu'elle eut l'impression qu'elle allait s'envoler.
Le bras de Fingon était aussi fort et puissant qu'on pouvait le deviner en l'apercevant. En sentant ce corps musclé si près d'elle, Meril eut soudain mal au ventre. Avait-elle mangé quelque chose de trop aigre à midi ?
Mais soudain elle remarqua que le prince portait à nouveau cette magnifique broche en forme d'aigle, sertie d'une pierre verte, qu'elle avait déjà remarquée depuis quelques mois.
« Cette broche est vraiment magnifique », dit-elle, inquiète. « Elle devait beaucoup tenir à vous... La femme qui vous a offert ce cadeau. »
Fingon sourit.
« Ce n'est pas une femme, c'est mon cousin. »
« Ah, euh... Lequel ? »
« Maedhros. »
Maedhros, l'aigle... C'était tout à fait cohérent. Cela la rassura. Puis elle avisa son bracelet.
« Ce bracelet aussi est magnifique », lança-t-elle. « C'est sans doute une dame qui... »
« Oh non », la coupa Fingon. « C'est aussi mon cousin Maedhros qui me l'a offert. »
« Et cette fibule artistem-... »
« C'est aussi Maedhros. »
Meril se toucha le menton de la main gauche. Quelle idiote elle avait été ! Etre aussi jalouse de cadeaux qui n'étaient que ceux de son cousin !
« Maedhros est très généreux », expliqua le prince. « Bien sûr, moi aussi je lui fais part de présents, mais ils ne sont aussi prestigieux que les siens. Cela dit, il a pour avantage d'être en contact avec les Naugrim, qui lui fournissent de nombreux trésors. »
Il se tourna vers elle.
« Je viens de me rendre compte que vos yeux sont de la même couleur que la pierre de cette broche, ne trouvez-vous pas ? »
Les joues de la jeune fille se colorèrent. Fingon détacha une rose d'un buisson du bout de ses gants bleu clair, puis la plaça dans ses cheveux.
« Mais cette rose est celle de votre nom. »
A ce moment-là, Maica descendait les marches de l'étage supérieur des jardins.
Elle vit Fingon penché au-dessus de Meril, accrochant une fleur rose dans ses cheveux. Son visage, déjà sévère, se contracta encore davantage.
Elle fit demi-tour.
My beautiful cabaret II
La première quinzaine d'ouverture de la Taverne du Moulin avait été grandiose, ce qui avait aidé Belin à supporter la difficile décision qu'il avait prise, concernant Ecthelion.
Mais au début de la troisième semaine, il avait commencé à sentir des petits pincements sur le côté des membres, ou sur les mains, quand il les posait sur le comptoir.
En se baissant, il trouva des cacahuètes par terre.
« Oh non, ils ne vont pas recommencer avec ça ! »
Il couva des yeux la grande salle. Dans un coin, près de la fenêtre, un groupe de jeunes elfes était en train de pouffer de rire. Il n'y avait pas de signes d'affiliation à une Maison particulière sur leurs vêtements luxueux.
Il s'avança vers eux, essayant de prendre un air menaçant.
L'un d'entre eux fit tomber sa cuillère.
« J'ai fait tomber ma cuillère... » constata-t-il à voix haute. « Peux-tu me la ramasser ? »
« Non », répondit Belin.
Les elfes s'entreregardèrent, en prenant un air ironique.
« Cette taverne n'est plus ce qu'elle était », clama celui qui avait fait tomber sa cuillère. « On ne devrait pas laisser les animaux avoir leur propre affaire. »
Belin en fut tellement estomaqué qu'il ne sut quoi répondre sur le coup. Le groupe de jeunes elfes quitta la taverne.
L'humain essaya de ne plus y penser durant les heures qui suivirent.
Mais la nuit venue, quand il sortit prendre l'air avant de se coucher, il vit à la lueur du lampadaire que son enseigne avait été mutilée avec de la peinture. Le mot « Moulin » avait été rayé et remplacé par « Singe ». La peinture avait aussi été utilisée pour dessiner une grossière silhouette sur le mur de pierre : un être couvert de poils, excepté autour des yeux et sur le nez.
Belin eut un haut-le-cœur, et les larmes lui montèrent aux yeux.
Notes:
- Meril signifie "rose" en sindarin. "La rose du Sirion" est un clin d'oeil aux "Roses de Versailles" de Riyoko Ikeda ("Lady Oscar" en VF).
- "La Grande Illusion" est un film de Jean Renoir.
