- Bordel, souffla Alec en s'approchant à son tour.

Il vit Magnus poser avec douceur sa main sur l'épaule du prisonnier et se tendit. Pas parce qu'il avait peur pour son petit-ami : celui-ci était on ne peut plus capable de se défendre. Il était tendu parce que le simple contact de la main de Magnus sur son épaule frêle semblait plonger le jeune homme dans un état de terreur encore pire qu'il ne l'était déjà.

- Hey, ne t'inquiète pas, tout va bien. Nous n'allons pas te faire de mal, tenta de le rassurer Magnus.

Mais le prisonnier le regardait avec des yeux écarquillés. Des yeux comme fous. Des yeux qui trahissaient une peur indicible, une souffrance inégalable. Les iris ébènes de Magnus furent attirés par une marque plutôt sombre un peu plus bas, sur le cou de l'adolescent. Il se figea à son tour. De stupeur ou de terreur, il n'aurait su le dire. Néanmoins, il ressentit un puissant malaise qui faillit lui faire perdre l'équilibre. La marque, ou plutôt la rune, rappelait à son esprit des choses qu'il avait enfouies au plus profond de lui-même. Sa devise : éviter de ruminer pour ne pas sombrer. Oui mais là, les souvenirs lui explosaient en pleine figure alors qu'il venait de comprendre ce que le gamin avait subi.

- Magnus, qu'est-ce que… Commença Alec, pas très sûr de lui et un peu perplexe.

Il n'avait pas encore la rune dans son champ de vision. Il n'avait pas idée de ce qui était arrivé dans son institut. Il était six heures cinq du matin, et il ne s'attendait pas le moins du monde à découvrir que de la torture avait été pratiquée sur un prisonnier dans son institut. Un prisonnier arrêté arbitrairement.

- Alexander, qu'a fait ce jeune homme ? Lui demanda Magnus d'une voix blanche.

Lightwood ne répondit pas mais comprit à l'intonation du sorcier ainsi qu'à la tétanie du détenu qu'il y avait vraiment quelque chose qui clochait. Il s'accroupit à côté de son petit-ami et le jeune homme aux cheveux châtains, blanc comme un linge, sembla mourir sur place. Magnus fit doucement pencher la tête à l'adolescent, qui n'opposa absolument aucune résistance. Il ferma les yeux avec force, comme s'il se préparait à quelque chose. Et Alec vit la rune. Pour avoir surpris à de nombreuses reprises Magnus en train de l'esquisser de temps à autre sur une feuille, un bout de serviette, en outre ce qui lui passait sous la main, il la reconnut tout de suite. Son visage se décomposa.

- Non, souffla-t-il. Non, ils n'ont pas fait ça. Aaron m'avait dit… Il m'avait dit… Merde !

Jurer lui arrivait, parfois, lorsqu'il perdait son sang-froid. Et il y avait de quoi. Il venait de réaliser qu'on avait pratiqué la torture dans son institut, alors que c'était parfaitement proscrit. La rune d'agonie marquant le cou de l'adolescent appelait sa colère et faisait monter en lui un profond sentiment d'injustice. D'un coup, sans même savoir si le jeune homme était coupable de quelque chose ou non, il voulut le faire sortir d'ici. Au regard de Magnus, il comprit que celui-ci était du même avis. Plus que ça : ayant vécu la même chose que ce prisonnier, il se voyait en lui et souffrait par avance de le laisser là. Les épaules soudain affaissées par le poids d'une lourde responsabilité, le directeur de l'Institut de New York alla rouvrir la porte de la cellule.

- On l'emmène, dit-il simplement.

Magnus hocha la tête et poussa l'adolescent à ouvrir les yeux. Il le prit par les épaules, l'aida à se lever, mais constata qu'il allait devoir le soutenir pour marcher. Même pas besoin de lui demander s'il en était capable : ses jambes tremblaient et il semblait prêt à s'effondrer à tout moment. Si bien que lorsque Magnus passa un bras autour de lui, Stiles se reposa littéralement sur lui. Il était trop faible. Après une nuit entière à subir l'agonie, ponctuée par quelques évanouissements, il était clair qu'il était non seulement épuisé, mais également trop faible pour avancer seul. Si l'on ajoutait à cela cette terreur qui ne le quittait pas… Il était clair qu'il avait besoin d'aide.

- Magnus, vas-y. Je vais récupérer ses affaires personnelles.

Contre le sorcier, Stiles se raidit. Submergé par l'angoisse, il avait peur de ce que ça voulait dire. Après la torture, qu'allait-on lui faire ? Le mener dans un endroit plus sombre, plus secret ? Et puis pour y faire quoi ? Continuer de le torturer ? Passer à un stade supérieur ? Le… Le tuer ? Il n'avait plus de voix et sa gorge serrée, couplée à la peur de se faire violenter à la moindre parole l'empêcha de poser la moindre question qui le taraudait. Ce qu'il avait subi l'avait brisé, purement et simplement, si bien qu'il voulait simplement tout faire… Pour limiter la douleur qu'il subirait. Alors, il garda la bouche fermée et les yeux baissés. Le moindre mouvement lui faisait mal tant son corps avait souffert, tant ses muscles s'étaient contractés. Jamais il n'avait subi pareilles souffrances que celles qui lui avaient cassé la voix. Et ça allait recommencer, il en était certain. Il voulait mourir, réellement.

Alors que le sorcier aidait le prisonnier à doucement avancer pour quitter sa cellule, Alec se rendit dans une petite salle remplie de casiers, il sortit les dossiers d'arrestation et finit par tomber sur une feuille avec la photo de son prisonnier. Sur l'image, il n'avait pas la lèvre fendue, pas ce regard empli de terreur. Non, il avait juste l'air hagard, ailleurs. Il lut rapidement le document, passa sur ce nom imprononçable et resta un moment sur le rapport de la nuit. La rune d'agonie n'était absolument pas mentionnée, tout simplement parce que l'équipe de nuit savait parfaitement que son utilisation était proscrite. Alec pesta. Ses plans changèrent : il adorait sa sœur, mais il allait devoir convoquer un conseil de discipline avant d'aller la voir. Il plia la feuille, la mit dans sa poche, chercha le casier au nom du prisonnier et, une fois ses maigres affaires prises, il revint auprès de son homme, qui aidait toujours l'adolescent à marcher. Il eut mal au cœur en voyant Magnus parler aussi doucement, camouflant sa propre angoisse de voir le reflet de ce qu'il avait été deux ans plus tôt. Le spectacle qu'offrait le plus jeune n'était pas bien mieux, tout simplement parce qu'il n'avait pas l'air de se rendre compte qu'on le sortait de son enfer. Alec savait reconnaître un regard traumatisé. Celui de ce Mieczyslaw – plus facile à lire qu'à prononcer – Stilinski, l'était complètement. Ce n'était pas le regard d'un criminel d'un tueur en série quel qu'il soit. Et puis, il était jeune, sans doute avait-il quatre ou cinq ans de moins que lui, à moins que la terreur lui donne un air plus juvénile… Pour le coup, il n'avait pas pensé à regarder son âge sur son « dossier ». Et ce n'était pas ce qui lui importait le plus actuellement.

- Crée un portail et rentre. Je te rejoins plus tard.

Alec parlait succinctement : la colère habitait ses yeux clairs mais il gardait relativement bien son sang-froid. Libérer le prisonnier n'était peut-être pas éthiquement correct, mais son équipe avait-elle eu le moindre scrupule jusqu'ici ? Pas le moindre. Elle avait bafoué son règlement. Face à lui, Magnus hocha la tête et resserra sa prise sur l'adolescent dont les yeux étaient rougis. Alec détourna le regard. Il le voyait trembler d'ici et était incapable de supporter cette vision trop longtemps. Histoire de garder un minimum contenance, il passa la feuille du dossier ainsi que les affaires de Stiles à Magnus, puis il tourna les talons. Il avait un conseil disciplinaire à convoquer. Pour les détails concernant le prisonnier désormais en liberté, il improviserait.

xxx

Stiles retint un soupir apeuré. Il n'avait pas vraiment suivi ce qu'il s'était passé pour la simple et bonne raison que sa tétanie l'en avait empêché. La seule chose qu'il retenait, c'est qu'on l'avait pris et changé d'endroit… Rapidement. Les couloirs anthracite de sa cellule n'étaient plus, ceux qu'ils voyaient désormais étaient bien plus chaleureux. Il y avait de la tapisserie, des dorures, des… Meubles. Il avait l'air de se trouver dans un salon, où les sièges étaient rois et semblaient on ne peut plus confortables. Mais il refusa d'apprécier le décor, l'endroit en lui-même. On l'avait arrêté, emprisonné, torturé et maintenant emmené : qu'avait-on prévu pour la suite ? Qu'allait-on lui faire ? Il ne voulait pas y penser, encore moins y réfléchir. Son angoisse lui menaçait de le faire tourner de l'œil. S'il avait laissé l'homme asiatique – qui lui rappelait vaguement quelque chose – le prendre ainsi et l'aider à marcher, c'était non seulement parce qu'il n'avait plus de forces, mais également pour éviter la souffrance, dont les réminiscences parcouraient toujours son corps. Il mourait d'envie de reposer ses jambes, de s'assoir ou mieux, s'allonger… Il n'en pouvait plus. Ses jambes tremblaient plus que jamais et il se retrouvait obligé de s'accrocher à l'homme à l'origine de sa… Téléportation, à ce qu'il semblerait. Mais Stiles n'avait pas la tête à réfléchir à quoi que ce soit. Il se concentrait simplement sur une chose.

Ne pas tomber.

Parce qu'il avait peur que ça lui vaille une nouvelle vague de souffrance. Il avait peur de faire le moindre écart. Stiles n'était pourtant pas du genre à s'écraser facilement : mais ce qu'on lui avait fait dépassait tout ce qu'il avait vécu jusqu'alors. A côté, la fois où Gérard Argent l'avait passé à tabac lui paraissait être agréable. Là, c'était… Trop, bien trop. On l'avait brisé en une nuit. Une seule nuit. Ce qu'il avait subi était pour lui la définition de l'enfer et cette marque, dans son cou… Il la sentait. Elle le brûlait à intervalle régulier, comme pour lui rappeler qu'elle était là, en lui. Qu'on pouvait la réactiver à tout moment. Le faire hurler à rendre sa voix inutilisable. Elle était déjà cassée, il n'en n'avait plus, mais était parfaitement conscient que cela ne pouvait qu'empirer. Il pouvait la perdre un moment. S'il survivait. Parce qu'après tout, on pouvait très bien le tuer, là maintenant, ou continuer de lui faire du mal jusqu'à ce que mort s'ensuive. Sa vue se flouta. S'il ne se reposait pas tout de suite un minimum, il allait tourner de l'œil. Sa terreur n'aidait pas.

Malgré sa résistance, il s'effondra dans les bras du sorcier. Cela faisait à peine cinq pauvres secondes qu'ils étaient dans ce beau logis respirant le confort, si bien que Magnus eut juste le temps de le rattraper. Son petit protégé était toujours conscient, mais dans un état mental pitoyable. L'air sombre, Magnus le ramena contre lui et le serra fort, histoire qu'il ne tombe pas. Jugeant que le canapé était le siège le plus proche dans lequel il pouvait correctement l'installer, il lui assura d'une voix aussi douce que possible que tout allait bien, qu'il allait bientôt s'assoir. Stiles ne l'écoutait pas vraiment, il était complètement crispé, pensant que l'homme allait réactiver sa marque. Il ne lui vint même pas à l'esprit qu'on pourrait être en train de l'aider. Mais aucune souffrance de l'ordre de l'enfer ne vint le faire se tordre de douleur. Il se concentra alors tandis que l'individu l'encourageait à faire les derniers pas qui le séparaient du canapé.

Mais il n'y arriva pas. Son esprit complètement saturé se rangea brutalement du côté de son corps à bout de forces et il perdit connaissance, encore, sans pouvoir résister.