Raisonner Stiles n'avait pas été des plus simples et Magnus avait rivalisé de patience et de paroles tout en douceur pour le persuader qu'Alec ne lui voulait aucun mal. Pour être honnête, il ne savait pas combien de temps il avait mis à le calmer, mais une chose était certaine : les minutes lui avaient paru si longues que l'on aurait dit des heures – peut-être en était-ce. Il comprenait la peur viscérale de l'hyperactif pour l'avoir vécue, et il voyait ce qu'Alec avait dû faire durant des mois lorsque Magnus se retrouvait, pour le travail, à rencontrer des shadow hunters. C'était comme observer son propre reflet, observer son propre comportement, sentir ses propres tremblements, mais chez quelqu'un d'autre.

Alors forcément, Magnus se sentait éreinté alors que la journée n'en était qu'à son début. Il n'y avait pas à dire, s'occuper de l'hyperactif était éprouvant.

Mais s'il avait l'occasion de revenir dans le passé, il referait la même chose. Pour rien au monde il n'agirait différemment. Dans ses bras, Stiles s'apaisait doucement. Alec attendait, dans un coin de la pièce, le seul endroit où l'hyperactif le tolérait pour l'instant. Bien sûr, le sorcier savait que la rencontre serait inévitable et obligatoire. Alec avait raison sur un point : il fallait discuter avec lui de sa nature. Bon, c'était un peu violent et précoce selon le sorcier, mais… Il était vrai que la marque était toujours là et que si Stiles ne lui avait pas posé de questions quant aux tatouages que portaient ses anciens tortionnaires, Magnus était bien conscient qu'il s'interrogeait intérieurement. Seulement, il n'extériorisait pas toutes ses pensées.

Après une nouvelle discussion et cinq promesses faites par Magnus, Stiles consentit finalement à laisser Alec se rapprocher un peu, au point que celui-ci put s'assoir sur un des fauteuils. Histoire d'être tout de même un peu plus rassuré, il demanda à Magnus un foulard, qu'il enroula par la suite autour de son cou. Stiles avait compris une chose, et pas des moindres. S'il voulait garder cette rune intacte et inactive, il fallait la cacher. Même alors qu'il ne connaissait pas ce monde dans lequel on l'avait fait entrer de force, il trouvait déjà des stratagèmes pour se mettre en sécurité et s'acclimater.

- Je suis désolé, fit Alec, je ne voulais pas te faire peur. Comme te l'a dit Magnus, je ne suis pas ici pour te faire du mal, bien au contraire. Je suis venu te parler et te dire que ceux qui t'ont… Imposé cette marque ont tous été virés.

La voix du shadow hunter était chevrotante, étrangement peu assurée. Il avait vu la détresse dans laquelle il avait plongé l'adolescent… Juste en apparaissant dans son champ de vision. Il avait regardé Magnus le calmer longuement, avec une patience infinie et c'est alors qu'il avait compris l'impact et la puissance des séquelles laissées par la rune d'agonie. Il releva les yeux vers Magnus, dont le regard était actuellement impénétrable. Comment se sentait-il réellement ? A cet instant, il ressentit le besoin de prendre son compagnon dans ses bras, mais il ne le pouvait pas. Chaque chose en son temps. Il reporta alors son attention sur l'hyperactif et cette marque, dissimulée par le foulard de Magnus. Elle disparaîtrait bientôt. Mais pour l'instant, elle était encore là. Il soupira. Un innocent. Ce n'était qu'un innocent. Et il avait été brisé.

- Je sais que tu ne me connais pas et que tu n'auras pas forcément envie de me croire, mais je veux que tu saches que je suis de ton côté. A l'Institut, je ne tolère pas la torture, et je ne cautionne pas ce qui t'est arrivé. J'ai pu les inculper sans t'obliger à venir témoigner contre eux. Tout ce que je souhaite, c'est que tu te rétablisses et que tu n'aies plus jamais affaire à des gens comme eux.

Stiles l'écoutait avec intérêt, mais il ne répondit pas et ce fut si perturbant qu'un instant, Alec ne sut quoi ajouter. Puis, il reprit maladroitement :

- Si tu as des questions, tu peux me les poser. Je répondrai à toutes.

Sauf qu'à cet instant précis, l'hyperactif ne savait justement pas quoi demander. Il avait envie de savoir tant de choses. Tout et rien à la fois. Et en même temps, cette discussion avait lieu si tôt ! D'un autre côté, il l'espérait. Mais ces tatouages, communs à ceux qu'arboraient ses bourreaux, le terrifiaient.

- J'ai pas envie de te parler, articula-t-il péniblement.

Stiles était d'une honnêteté folle. Il s'agissait de l'une de ses plus grandes qualités. S'il se permettait ces mots, c'est parce qu'il avait besoin de les sortir et en même temps, il savait que Magnus était là. Il ne le connaissait pas parfaitement bien, mais leur expérience commune le poussait réellement à se fier à lui. Si le sorcier devait lui faire du mal, il l'aurait déjà fait. Dans un sens, ce mec tatoué ne représentait pas réellement une menace. Stiles était terrifié, oui, mais il était assez lucide pour faire la différence – maintenant qu'il avait retrouvé ses esprits –, et que la peur due à cette présence inattendue pour lui était passée. Il n'était pas pour autant à son aise, loin de là. Toutefois, il avait besoin d'être honnête, de faire savoir son ressenti.

Alec fut sincèrement surpris par le cran de Stiles. Surpris parce qu'il s'était attendu à beaucoup de choses, mais pas à ces mots crus empreints de crainte car même si l'hyperactif ne cachait rien de ce qu'il pensait, son état réel était visible. Il était brisé, oui, mais sa personnalité n'était pas morte. Bien au contraire.

- … Et en même temps, je sais que… Ouais, j'ai pas le choix, continua fébrilement le jeune homme. J'imagine que je dois en passer par là.

Il ferma les yeux un instant et sentit Magnus lui caresser l'épaule dans un geste de réconfort. Il était là si besoin, et n'hésitait pas à le lui rappeler. Puis, il les rouvrit et fit de son mieux pour regarder Alec dans les yeux, juste le temps de lui demander ceci :

- Qu'est-ce qu'on m'a fait ?

Sa voix s'était cassée. Il avait mal. Pas physiquement. Mais « juste » songer à cette douleur innommable le torturait mentalement.

Alec prit une longue inspiration avant d'avouer qu'il avait été torturé à l'aide d'une rune, que l'on appelait la rune d'agonie. Une rune pourtant interdite à l'Institut, et dans beaucoup d'endroits dans le monde. En parlant, il n'arrivait pas à faire autre chose que triturer ses mains en détournant le regard. Il était un chef, le directeur de l'Institut. Quelqu'un d'importance, d'assuré, qui savait en imposer. Mais à l'heure actuelle, il n'était pas un chef. Son statut de chef n'existait plus ni dans ses paroles, ni dans son attitude. Il était Alec Lightwood, un homme empathique qui haïssait les injustices.

Il était Alec Lightwood, et son cœur saignait devant une telle souffrance contenue et cette incompréhension si pure, si limpide. Ce jeune homme n'aurait jamais dû subir une telle chose.

- Pourquoi… Moi ?

Au fond, Stiles connaissait très bien la réponse à sa propre question : il s'était, par malchance, trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment, et s'était retrouvé face aux mauvaises personnes. Mais quelque chose persistait à lui faire penser qu'il avait fait quelque chose de mal qui lui avait fait mériter son sort. On ne pouvait pas subir une telle torture… Encore moins sans « raison ». Cette fameuse nuit l'avait brisé et il était clair que certaines choses ne guériraient jamais. Merde, il n'arrivait même pas à s'imaginer reprendre le cours de sa vie comme cela. Était-ce seulement possible, ou même simplement envisageable ? Serait-il capable de se relever de cette épreuve ? C'était quelque chose qu'il désirait ardemment. Mais entre vouloir et faire se trouvait un gouffre qui lui paraissait infranchissable.

Rien que pour cette raison plutôt évidente, la réunion prévue dans deux jours lui faisait peur, mais il préférait ne pas y penser tout de suite. Il avait dit qu'il serait là, et il tiendrait parole. La seule inconnue de cette histoire, c'était de savoir ce qu'il allait faire pour tenir le coup car dans son état actuel, voir du monde n'était pas une bonne idée. D'ici deux jours… Peut-être que ça irait mieux ?

- Il leur fallait un coupable, avoua difficilement Alec. Ils t'ont trouvé sur les lieux du crime et ça leur a suffi.

Enoncer ce fait l'horrifiait, mais il n'y avait pas d'autre raison. Sa seule consolation, c'était d'avoir radié ces gens de son institut. Il avait également fait un rapport pour les envoyer répondre de leurs actes à Idris, le pays d'origine des shadow hunters. Ils paieraient, oui. Ce qu'ils avaient fait était innommable.

Stiles baissa la tête. Oui, bien sûr qu'il leur fallait un coupable. Le hasard le leur avait servi, lui, sur un plateau d'argent. Il avala péniblement sa salive et finit par demander d'une voix enrouée :

- Et maintenant ?

- Et maintenant quoi ? S'enquit Alec, en essayant de rester ouvert.

Cette affaire était aussi très dure pour lui d'une part à cause de son caractère horrible, de cette culpabilité qui l'étreignait et d'autre part par rapport à tous ces changements et contrôles qu'il allait devoir opérer à l'Institut. Il ne fallait pas que ce genre de choses se reproduise. Personne ne méritait de se faire torturer de la sorte. La semaine qui se profilait promettait d'être chargée… Mais il se recentra sur le plus important actuellement : ce Mieczyslaw Stilinski, qui préférait qu'on le surnomme Stiles, d'après Magnus qui l'avait un peu renseigné.

- Et maintenant… Qu'est-ce que vous allez faire de moi ?

Le cœur d'Alec se serra devant une telle crainte, couplée à une souffrance et à une désillusion folle. Le jeune homme ne se considérait pas comme libre alors qu'il l'était. Il s'agissait de la conséquence directe de sa détention abusive. Mais il n'eut pas le temps de répondre car Magnus venait de le devancer :

- Joli cœur, tu es libre. Il n'a jamais été question de t'emprisonner où que ce soit, et je pensais te l'avoir fait comprendre…

Alec regarda son amour. Le sorcier avait les sourcils froncés, signe que l'attitude de son protégé l'inquiétait – le shadow hunter la partagea. Alors, il décida de l'appuyer :

- Tu n'as aucun souci à te faire, sache-le. Ce qui t'a été fait est une honte et ne mènera à rien te concernant, tout simplement parce que ça n'aurait jamais dû t'arriver. Tu n'as rien fait, rien à te reprocher. Tu peux rentrer chez toi, prendre des vacances, aller où tu veux.

Stiles le regardait d'un air perplexe, comme si ce qu'Alec lui disait était un ramassis d'absurdités sans nom. Il eut l'air de réfléchir, puis il finit par rouvrir la bouche :

- C'est pas vrai.

Sa voix restait tremblante, comme si la finalité de sa réflexion lui faisait peur.

- Bien sûr que c'est vrai, lui dit Alec.

- Non, rétorqua fébrilement Stiles en baissant le regard et en se triturant les doigts de nervosité et de peur mélangées.

- Mais qu'est-ce que tu racontes, mon chou ? Lui demanda Magnus en lui pressant doucement l'épaule en signe de soutien.

- Tu as des tatouages, répondit Stiles en s'adressant à Alec. Ils en avaient aussi. Et ils m'en ont mis un. Vous appelez ça des runes.

L'hyperactif n'était pas idiot et avait déjà commencé à relier quelques petites choses.

- Magnus n'en a pas, articula-t-il. Lui, il est libre. Moi, je… J'ai l'impression d'avoir été marqué au fer rouge, d'avoir été introduit de force dans une espèce de communauté que je ne connais pas. Vous n'allez pas me laisser partir comme ça.

Il avait un ton désespéré, de ceux qui savaient leur sort scellé. Même si on le laissait s'en aller, réussirait-il à reprendre sa vie ? A reprendre une existence dite « normale » ? Stiles préférait ne pas se leurrer. De toute manière, la douleur l'avait rendu extrêmement lucide en ce qui concernait tout ce qui pouvait lui arriver. Des scénarios, il en avait imaginé des tas, tous plus probables les uns que les autres, même si certains lui paraissaient farfelus. Le surnaturel existait alors tout était possible.

Alec haussa un sourcil devant tant de perspicacité. Stiles avait raison sur quelques points, mais pas tous, mais au lieu de l'éclairer, il choisit plutôt de lui demander :

- Depuis combien de temps sais-tu que le surnaturel existe ?

Parce que c'était ce qu'il avait compris. Rien ne semblait surprendre Stiles : ni la magie de Magnus, ni l'existence de runes. Il ne remettait pas en doute la moindre de leurs paroles, ce qui était assez rare pour un terrestre.

- Plusieurs années, répondit l'hyperactif en se triturant les doigts de nervosité. Je fais partie… D'une meute.

- Une meute de loups ? S'étonna Alec.

Il eut du mal à s'imaginer un humain cohabitant sans problème avec des loups. C'était rare mais parfois, cela fonctionnait.

- Pas seulement, expliqua le jeune homme aux yeux fuyants. On a une coyote, une kitsune, une banshee, deux chimères… Notre meute est… Assez hétéroclite.

- Et tu t'y sens bien ? Lui demanda le shadow hunter.

Stiles eut l'air d'hésiter un peu, ce qui n'échappa ni à Magnus, ni à Alec, mais il finit tout de même par hocher la tête. Un point positif était à noter : il semblait se détendre progressivement face à Alec. Il le fallait, de toute manière. Magnus Bane mis à part, Lightwood était une des seules de personnes à qui l'humain pouvait se fier en ces circonstances.

Enfin, l'humain… Magnus fit de son mieux pour ne pas laisser l'inquiétude qui le gagnait se peindre sur son visage. Stiles n'avait pas besoin de ça, tout comme il n'avait pas besoin de recevoir trop d'informations en si peu de temps. Le sorcier lança alors un regard à son homme, en espérant qu'il comprenne ses craintes sans qu'il n'ait à les formuler oralement. Si Alec ne laissa rien paraître, il avait bel et bien compris. Ses pensées suivaient celles de Magnus. Chaque chose en son temps, se dit-il.

- Ouais, je… Ouais. C'est ma famille, articula l'hyperactif sans le regarder.

Il continuait de triturer ses doigts, de tirer sur ses manches, comme pour cacher ce corps qui avait tant souffert. Sa voix restait d'ailleurs basse, par peur de déranger mais également parce qu'il continuait de se sentir atrocement mal. Oui, il se détendait face à Alec. Pour autant, cela n'effaçait rien du traumatisme qu'il avait vécu. Il n'allait pas bien et ce n'était pas une conversation qui arrangerait les choses.

Non, il faudrait du temps.

Stiles releva brièvement les yeux vers lui, avant de les baisser à nouveau.

- Je… Ils font une réunion dans deux jours et… J'aimerais y aller. J'aimerais vraiment les revoir.

- Rien ne t'en empêche, répondit tout naturellement Alec.

L'hyperactif ancra son regard dans le sien durant quelques secondes. Il suintait la peur et la souffrance, à tel point qu'Alec dut prendre sur lui pour ignorer la nausée qui lui tordait le ventre. Tant de détresse dans une simple paire d'orbes ambrées.

- Je… Je peux ? Demanda l'adolescent d'un air incrédule.

Alec tomba des nues, tout autant que Magnus, qui restait sciemment en retrait. Stiles ne comprenait-il donc pas qu'il était libre ? Les conséquences de la rune d'agonie sur ce garçon étaient terrifiantes. Il gardait sa personnalité à flot, mais c'était tout. Du reste, il avait tout perdu. Sa vie était détruite.

Alec mit du temps à répondre, accusant le coup. Se retrouver face à ça, c'était… C'était réellement dur. Son regard lorgna le cou pâle, encerclé par le foulard de Magnus pour dissimuler l'horreur à l'origine de son malheur. Puis, ses yeux remontèrent vers le regard empli d'incertitudes de Stiles. Il attendait sa réponse et chaque seconde qui passait semblait le crisper un peu plus.

Le tétaniser.

- Bien sûr, souffla-t-il. Je te l'ai dit, tu… Tu peux faire tout ce que tu veux.

Mais Stiles semblait ne pas y croire. Dans ses yeux persistait une lueur qui ne devrait pas être là. Une lueur de folie naissante.

Une lueur qu'Alec avait déjà vue chez Magnus.

Le shadow hunter réprima autant que possible la nouvelle vague nauséeuse qui le prenait. Définitivement, il avait pris la bonne décision en remettant à plus tard la discussion quant à sa possible nature surnaturelle. Stiles n'était pas en état d'assumer un nouveau changement dans sa vie, pas pour l'instant. Tout était à réapprendre, à cause d'une seule nuit. Une nuit qui avait créé chez lui un traumatisme dévastateur. La priorité, selon Alec, c'était qu'il se repose…

… Ou qu'il se change les idées.

Et des idées pour s'aérer l'esprit, Magnus n'en manquait pas.