Les pouvoirs de Magnus étaient impressionnants et Stiles n'avait jamais vu ça. Le Japon, le Népal, le Canada, la France, l'Espagne, l'Irlande… Ils avaient enchaîné les déplacements magiques, les visites de monuments et avaient observé des paysages magnifiques en un temps record. A la fin du dernier soir avant la réunion, le sorcier cru voir des étoiles naître dans les yeux de son protégé et son cœur meurtri s'en retrouva réchauffé.

Lorsque Stiles se réveilla le lendemain matin, il se sentit lourd. Lourd et lent. En fait, c'était comme s'il sortait d'un long coma. Il avait encore des paysages plein la tête et… Il se réveillait sur le canapé qu'il occupait depuis son arrivée chez Magnus. Toujours aussi confortable. Après, il n'avait pas extrêmement bien dormi. Depuis son agression, de toute manière, il n'avait pas passé une seule nuit complète. Sans doute n'y arriverait-il pas avant un moment.

Stiles se leva, la mort dans l'âme. Il n'alla pas déjeuner, ni se laver. Il continuait d'avoir peur de faire du bruit et de réveiller Magnus ainsi qu'Alec qui, s'il n'avait pu participer à leurs voyages aussi rapides que consécutifs, avait mis un point d'honneur à venir dormir chaque nuit ici. Son boulot lui prenait beaucoup de temps et il semblait éreinté chaque fois que Stiles le voyait entrer. Pour être honnête, il s'en méfiait toujours, mais le jeune homme aux cheveux noirs faisait attention à son attitude. Il arrivait souvent lorsque Magnus dormait déjà. Stiles, lui, s'endormait si tard qu'il avait chaque fois croisé Alec aux alentours de deux heures du matin. Ils échangeaient un rapide salut de tête accompagné d'un léger sourire fatigué de la part du shadow hunter, puis celui-ci allait rejoindre le sorcier. Ça s'arrêtait là. Jamais il ne s'approchait à outrance de lui, jamais il ne cherchait à regarder sa marque.

Stiles alluma son téléphone, qu'il avait gardé en mode avion durant ces deux jours. Des photos, il n'en avait pas pris tant que ça, mais il y en avait tout de même et l'hyperactif avait tenu à rester isolé de la meute. Il ne voulait recevoir aucun message, histoire de se préparer mentalement.

Mais ce matin-là, il désactiva le mode avion.

Juste pour voir.

Derek lui avait encore envoyé une série de messages et c'était aussi singulier que touchant. Il s'inquiétait. Pour lui. Stiles n'arrivait toujours pas à y croire réellement tant son état mental était déplorable, mais les textos auxquels il ne répondit pas. Ses doigts tremblaient et contrairement à la dernière fois, il n'avait pas le courage de lui écrire le moindre mot. Pas pour l'instant en tout cas. Pourtant, ce n'était pas l'envie qui lui manquait. Il voulait voir Derek, lui parler, l'embrasser, le serrer dans ses bras… Mais ses interrogations le paralysaient. Toujours les mêmes. Si rien de tout cela ne lui était arrivé, si on ne l'avait pas torturé… Il ne douterait pas à ce point de lui-même, ne se demanderait qu'à peine si Derek voudrait éventuellement aller plus loin avec lui qu'un simple flirt. La rune qu'on lui avait gravée dans la peau le faisait douter de tous les aspects de sa vie, y compris cette relation. Le loup serait-il assez masochiste pour tenter quelque chose avec un hyperactif brisé ? Aussi fragile mentalement, il devait être insupportable. Il ne savait même pas comment Magnus faisait pour le supporter au quotidien, ces temps-ci. Quoi qu'il ne l'avait pas connu avant… Préfèrerait-il avoir à cohabiter avec Stiles l'hyperactif bavard et courant partout ou Stiles, l'éteint ? L'effrayé ? Celui qui ne voulait rien d'autre que se fondre dans le décor. Celui qui voulait qu'on l'oublie, juste parce qu'il avait peur qu'on lui fasse du mal.

Stiles attendit sans rien faire, allongé dans le canapé. Surfer sur son téléphone ? Il n'en avait même pas envie. S'occuper de trier ses pensées lui prenait bien assez de temps et d'énergie comme cela. Il pensait à la réunion, aux retrouvailles avec ses amis, à leur réaction lorsqu'ils le verraient, à leurs questions.

A sa probable crise de panique.

A son incroyable déchéance.

Stiles fourra sa tête dans ses mains avant de s'enrouler comme un saucisson dans sa couverture. Ça va mal se passer. Ça va forcément mal se passer.

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- Tu es sublime, mon chou, fit Magnus en regardant son protégé avec fierté.

Stiles grimaça. Il était horrible.

- T'as pas quelque chose de moins… Boudiné ? Demanda-t-il, le regard fuyant.

- Chéri, ce n'est pas boudiné. Tout est à ta taille. Pour être honnête avec toi, ça te va comme un gant, j'en serais presque jaloux.

Stiles releva vers lui un regard incrédule. Magnus, maquillé tout juste ce qu'il fallait, maîtrisant l'eyeliner comme un dieu et toujours vêtu avec une élégance folle, presque jaloux de son look ? Enfin, look… Il était juste vêtu… Avec des vêtements légèrement différents de ce qu'il avait l'habitude de mettre. C'était juste un peu plus… Serré et un peu plus… Harmonisé au niveau des couleurs. Sauf que Stiles se trouvait soudainement gros et avait envie d'exposer son corps le moins possible : il mourrait d'envie de demander à Magnus de lui fournir quelque chose de très large, un sweat sombre, un baggy… Et en même temps, se présenter ainsi habillé à la réunion ne serait pas correct tout comme embêter Magnus. Il se démenait assez comme cela pour qu'il se sente aussi bien que possible alors il allait supporter. La réunion ne durerait sans doute pas plus de deux heures. C'est pas énorme, tu peux le faire, s'encouragea Stiles en regardant dans son reflet, cherchant à se convaincre.

- Je… Merci, sans doute, balbutia-t-il.

- Au plaisir chaton. Oh, attends, il manque quelque chose, fit Magnus en fronçant les sourcils.

Il s'éclipsa une seconde et revint avec trois morceaux de tissus, que Stiles reconnut comme étant des foulards.

- Comme je suppose que tu ne souhaites pas attirer l'attention sur ton cou, tu as trois choix, fit le sorcier. Cette couleur bleu marine t'irait comme un gant. Le blanc aussi, mais il détonnerait tout de même un peu trop dans les circonstances actuelles. Celui-ci, gris anthracite, colle parfaitement avec tout ce que tu portes et a le mérite d'être un peu plus discret. Si tes amis loups-garous te posent des questions, tu n'auras qu'à dire que tu as un nouveau tatouage et que tu préfères le cacher pour l'instant.

Stiles hocha timidement la tête alors qu'il laissait Magnus lui mettre correctement le foulard anthracite, un peu comme une écharpe. A nouveau, il se regarda. Il lui allait bien et restait effectivement plutôt discret, mais Stiles savait qu'il n'échapperait pas à la curiosité parfois fort poussée de ses amis. Tu dois assurer, se dit-il en se répétant les conseils de Magnus dans sa tête.

Oui, il devait réellement assurer. Mais il n'était pas prêt.

Et il ne le serait sans doute jamais.

Magnus posa doucement ses mains sur ses épaules, qu'il massa doucement et Stiles soupira. Le sorcier était vraiment le seul en qui il pouvait avoir assez confiance actuellement pour le laisser s'approcher et le toucher de cette manière. C'était on ne peut plus amical, mais l'hyperactif ne savait pas s'il serait capable de laisser qui que ce soit d'autre agir de la même manière. Scott… Isaac… Ces noms étaient ceux de ses amis les plus proches – même si le premier avait tendance à l'abandonner régulièrement – et pourtant, il avait l'impression qu'ils n'étaient plus pour lui que deux étrangers qu'il appréciait.

Peut-être cette impression finirait-elle par passer.

- Détends-toi, mon chou.

- J'essaie, souffla l'hyperactif en baissant les yeux.

- Si ça ne va vraiment pas, tu peux toujours envoyer un message à tes amis, proposa le sorcier sans cesser ses massages.

- Non, je vais pas me défiler, refusa Stiles après avoir respiré un grand coup.

S'il choisissait la voie de la facilité, il ne se sentirait sans doute plus jamais capable d'essayer d'avancer par la suite. Il s'agissait d'une impression tenace qui ne le quittait pas. Il était obligé d'aller à cette réunion s'il voulait espérer faire un pas en avant.

Derrière lui, Magnus eut un sourire fier mais le cacha rapidement derrière une expression un peu plus désinvolte.

- Dans ce cas, tu m'appelles au moindre souci et je viendrai te chercher, dit-il en ajustant le foulard autour de son cou dans un geste aussi amical que paternel.

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Si Stiles ne tenait pas réellement à essayer d'avancer, il aurait appelé Magnus sitôt que celui-ci l'avait fait atterrir derrière l'immeuble des Hale. Un portail, ce n'était pas discret : impossible d'en faire apparaître un n'importe où. Pour cela, l'hyperactif avait laissé le sorcier fouiller un pan précis de sa mémoire. Il avait eu quelques réticences, mais il ne s'était pas senti le courage de venir en transports en commun. Et puis, avec quel argent ? De plus, comment aurait-il tenu, seul ? Il aurait enchaîné les crises de panique, aurait eu peu de la moindre personne passant près de lui.

Et maintenant, voilà qu'il pénétrait dans le bâtiment. Avec une certaine angoisse, il s'engouffra dans l'ascenseur et appuya fébrilement sur le bouton de l'étage désiré. Dès lors que la cabine commença à monter, il eut la désagréable surprise de sentir des sueurs froides couler le long de son dos, ainsi que sur son front, qu'il essuya rapidement en soupirant. On allait remarquer qu'il avait changé. Forcément. Qui croyait-il tromper ? Personne. Mais Stiles ne dirait rien, du moins pas tout de suite. Il n'en avait pas le courage. Il réfléchit à toute vitesse à une parade. Rien ne lui vint à l'esprit. Au pire… Il était bon en improvisation, non ? La moindre de ses illusions s'envola dans la seconde. Quoi qu'il dirait, on le percerait à jour, tout simplement parce que ses amis les loups avaient un odorat surdéveloppé et qu'aucune parole ne tromperait un bon nez. Parce qu'il allait mal, bordel. L'envie de retourner chez Magnus se calfeutrer dans le canapé qu'il occupait habituellement ne manquait pas. Il avait besoin de rentrer, de s'isoler.

Mais les portes de l'ascenseur s'étaient ouvertes et ses jambes avançaient toutes seules, mues par automatismes. Parce qu'il devait y aller.

Chaque pas était plus difficile que le précédent et Stiles se mordit l'intérieur de la joue. Pourquoi avait-il soudainement envie de pleurer ? Pourquoi son équilibre mental ne tenait-il qu'à un fil ? Pourquoi ses jambes semblaient-elles faiblir ? Stiles n'allait pas s'effondrer, pas tout de suite. Il n'avait pas le droit de craquer. Lorsqu'il rentrerait, peut-être. Sans doute. Mais pas là.

Et il atteignit vite, bien trop vite, la titanesque porte d'entrée du loft de Derek.

Ce qu'il avait fait, c'était déjà beaucoup. Pas assez. Mais beaucoup. Ses yeux angoissés se posèrent sur l'interrupteur de la sonnette. Ses bras restèrent là, pendant le long de son corps. Il était comme paralysé, dans l'impossibilité d'aller sonner. Parce qu'il était terrifié. Tu dois le faire, t'as pas le droit de te défiler. Tu as promis que tu serais là. Bordel, bouge-toi le cul ! Sa voix sonnait bien plus assurée dans sa tête que les murmures entrecoupés et quasi incompréhensibles qui sortirent inconsciemment de sa bouche.

Cependant, il n'eut pas à sonner, car l'ayant sans doute entendu arriver, Isaac ouvrit soudainement la grande porte, un sourire rayonnant de joie étirant ses lèvres. Les yeux de Stiles, quant à eux, se mirent à briller.

Ils étincelaient de terreur.