Stiles dormait à poings fermés dans les bras de Derek qui, lui, gardait l'œil ouvert. Ses doigts légèrement calleux caressaient avec une délicatesse infinie la joue si douce de son hyperactif. Maintenant qu'il était avec lui, qu'il avait l'occasion de l'avoir dans ses bras… Son loup voyait ses envies de meurtre diminuées. Pas parce qu'il commençait potentiellement à leur pardonner ou quoi que ce soit d'autre – loin de là ! –, simplement… Sa priorité actuelle, c'était de simplement rester avec son humain. Veiller sur lui. Lui transmettre toute la tendresse qu'il avait en lui en espérant qu'il la percevait malgré son sommeil. Qu'à son réveil, il sourirait. Néanmoins, Derek se doutait bien qu'il avait peu de chances de revoir ces étincelles si particulières dans son regard ambré. Du moins… Pas avant un moment. Son humain était abîmé et le loup se doutait bien que ce qu'il voyait n'était rien de plus que la partie émergée de l'iceberg. Mais maintenant, il était là, à ses côtés.

Toutefois, Derek se voyait déjà obligé de se séparer de Stiles pour quelques minutes. Déjà plusieurs heures qu'il était là, avec lui, des heures qu'il n'avait pas revu leur hôte. Et il devait avoir une petite discussion avec lui. L'esprit aussi tranquille qu'il pouvait l'être dans ces circonstances des plus particulières, Derek s'écarta doucement de l'humain en faisant bien attention à ne pas le réveiller. Une fois debout, il replaça correctement le plaid sur son étincelle comme il aimait à l'appeler en secret, déposa un baiser délicat sur son front et sortit du salon.

Toute trace de tendresse avait alors disparu de son visage. En cet instant, Derek renvoyait l'image d'un homme dur, implacable et froid comme la glace alors que la colère qu'il ressentait le brûlait de l'intérieur. Avant de pouvoir protéger son humain comme il le devait, il fallait qu'il sache quelle était sa marge de manœuvre. Il devait bien avouer qu'ici, aucun membre de la meute ne pourrait les trouver : impossible de les pister grâce au portail de téléportation que leur avait fait traverser Magnus. Néanmoins, une question se posait, et pas des moindres.

Derek fit confiance à son odorat et finit par toquer à une porte au fond du couloir, celle que Magnus lui avait indiquée quelques heures plus tôt. Le loup avait beau avoir envie d'en découdre, il savait que foncer sans même connaître son ennemi était une mauvaise idée. Si Magnus était d'ailleurs pour lui toujours un inconnu, il ne le sentait pas méchant, d'autant plus que Stiles lui accordait sa confiance. Et ce n'était pas un élément à prendre à la légère. Ainsi, Derek voulait bien tenter de discuter avec le sorcier et voir s'ils pouvaient trouver un terrain d'entente supplémentaire. Vraisemblablement, Magnus ne comptait pas laisser partir l'humain tout de suite même s'il disait lui laisser le choix et Derek… N'avait pas la moindre intention de se séparer de Stiles. Même là, alors qu'il venait de toquer, il surveillait les battements de cœur de son presque amant. Impossible pour lui de s'en empêcher.

A sa plus grande surprise, la porte s'ouvrit… Sur une pièce spacieuse et un peu trop décorée, mais tout de même avec goût. Ce qui perturba Derek fut la présence de Magnus, confortablement assis sur sa chaise de bureau, le nez penché sur un énorme cahier lui-même entouré de petits bocaux, des ingrédients. Derek comprit alors que le sorcier lui avait ouvert sans même se lever, usant de ses pouvoirs pour ne pas avoir à se déplacer. Cette simple constatation le glaça. La démonstration de pouvoir, aussi simple fut-elle, avait de quoi en jeter pour qui n'avait jamais rencontré de sorcier auparavant. Leur existence était connue, mais… Il était rare d'en croiser, d'autant plus que certains se cachaient à cause de leur mauvaise réputation. C'était idiot, mais l'appellation « sorcier » était toujours considérée comme péjorative, même chez les métamorphes. En cas de problème, l'on préférait chercher un mage plutôt que de faire appel à un sorcier – ce qui se révélait idiot parce que la plupart des sorciers œuvraient pour le bien ou bien pour l'argent selon les individus.

Ainsi, Derek ne sut pas quoi faire, ni penser. Intérieurement, il espéra que Magnus était réellement une bonne personne en qui il pouvait avoir confiance parce qu'autrement… Eh bien, il pourrait se défendre en cas de problème, mais le sorcier prendrait sans doute le dessus sur lui.

Magnus releva alors la tête et le toisa d'un air fatigué. Il ne sourit pas, mais sa voix fut chaleureuse lorsqu'il demanda :

- Comment va-t-il ?

Derek devait-il être rassuré que Magnus s'intéresse d'abord à l'état de Stiles ? Dans un sens, cela faisait son effet. Le loup restait méfiant, mais il appréciait de constater que les premières pensées du sorcier en le voyant concernaient l'humain, d'autant plus que son odeur était simplement emplie de préoccupation. Derek y décelait, en fond et de manière très légère, un soupçon de peur, mais il mit cela de côté. Pour l'instant, le peu que Derek voyait et constatait lui allait. Cependant, il allait lui en falloir davantage pour lui faire baisser sa garde. Et ça, ce n'était pas gagné. Sa confiance était comme celle de Stiles : il fallait la mériter.

- Aussi bien que possible, éluda Derek.

Inutile de préciser la réalité, que Magnus connaissait sans doute déjà. Inutile de détailler sa fragilité, ses doutes, ses peurs. Inutile de lui faire part de son inquiétude.

Parce qu'elle se peignit dans l'odeur et sur le visage du sorcier.

- Je vois, dit-il en fermant son cahier.

Derek ne quitta pas Magnus des yeux, encore moins lorsqu'il le vit s'en aller au fond de la pièce et se saisir d'une bouteille.

- Un verre ? Lui proposa le sorcier. C'est du whisky.

Le loup déclina poliment, méfiant. Magnus ne s'en formalisa pas et se servit dans un verre des plus élégants, un verre de collection sans doute.

- Suis-moi, lui indiqua Magnus avec un léger sourire.

Derek s'exécuta sans baisser la garde et découvrit que le bureau était encore plus spacieux qu'il ne le pensait car sur le côté, derrière un lourd rideau pourpre aux fines broderies parsemées de fils d'or, se trouvait un coin cosy tout à fait agréable. Magnus l'invita à s'assoir sur un fauteuil à l'air des plus confortables et s'installa face à lui. Après avoir avalé une petite gorgée de son whisky, le sorcier prit la parole :

- De quoi voulais-tu me parler ?

Si Magnus paraissait et était détendu, Derek se révélait être son exact opposé. Cette situation on ne peut plus floue et obscure ne lui convenait pas du tout.

- Combien de temps tu comptes le garder ici ? Lui demanda Derek, adoptant le tutoiement.

- Autant de temps qu'il le voudra, répondit Magnus.

Son cœur ne le trahit pas, son odeur non plus. Pour l'instant, il paraissait sincère. Et pourtant, le sorcier ressentit le besoin d'expliciter :

- Il sait qu'il est le bienvenu ici et il peut rester le temps qu'il le désire. Je ne lui impose rien, il est libre comme l'air.

L'ouïe et l'odorat du loup étaient étendus à leur maximum et ne l'alarmèrent nullement. Un mot lui vint à l'esprit, transmis par sa partie animale.

Sincère.

- Tu es conscient que je ne le lâcherai plus ? S'enquit Derek.

Autant lui faire comprendre dès maintenant que Stiles n'était pas seul et qu'il devait rester près de lui. Pour sa plus grande surprise, le visage du sorcier s'éclaira d'un sourire aussi doux que léger. Dans son odeur, une forme de joie naquit.

- Je n'en attendais pas moins de toi, Derek Hale. Tu sais, je sais ce que tu représentes pour lui, reprit Magnus. Au départ, il ne voulait plus parler à personne, mais… Toi, il hésitait à te répondre, parce que tu es spécial à ses yeux. Je suis content qu'il ait fini par le faire.

Un instant, Derek eut le souffle coupé. Était-ce parce que le sorcier avait l'air d'en savoir plus sur sa personne qu'il ne le pensait ? Ou parce que ce qu'il avait l'air de sous-entendre quelque chose de très important ? Malgré lui, il commença doucement à se détendre. Un peu, juste un peu.

- Je sais que toi, tu pourras l'aider, lâcha Magnus avant de reprendre une nouvelle gorgée.

- Il faudrait déjà que je sache ce qu'il s'est passé, maugréa le loup en détournant le regard.

- Il finira par t'en parler. Laisse-lui du temps.

Il y avait du vrai dans ces mots, du vrai qui poussa Derek à revenir vers ses revendications initiales. Il s'en voulut d'avoir momentanément « oublié » celles-ci, de s'être détendu face à ce visage amical, mais il n'en montra rien.

- Je ne partirai pas sans lui, dit-il avec aplomb.

Magnus haussa les épaules.

- Je ne cesse de le dire, mais vous êtes libres de partir quand vous voulez, l'un et l'autre, tout autant que vous pouvez rester ici le temps qu'il vous siéra.

Derek fronça les sourcils. Était-il normal que le sorcier ait l'air si gentil ? Pourquoi toutes ses paroles et ses prises de position allaient dans ce sens-là ? Où était le piège ? Où ?!

- Je pense d'ailleurs que ce serait le plus judicieux étant donné que tu voulais l'éloigner de la meute un temps et que tu désirais aussi, il me sembla, qu'elle ne puisse pas vous retrouver pour l'instant. Mais cela n'enlève rien au fait que vous êtes libres de partir quand vous le voulez, l'un comme l'autre.

- Et tu vas me dire que ça ne te dérange pas de garder deux personnes chez toi ? Releva Derek, sceptique.

- Tu sais, pour un sorcier, ce n'est pas beaucoup de travail, répondit Magnus en haussant les épaules. Mon appartement est grand, j'ai mon espace, vous pouvez avoir le vôtre, il n'y a aucun problème. D'ailleurs, si tu pouvais le persuader de dormir autre part que le salon, ce serait super. Pas que ça me dérange, mais j'ai plusieurs chambres et je trouve dommage qu'il ne veuille pas dormir sur quelque chose de plus confortable que mon canapé. Il est de très bonne facture, simplement, un vrai lit serait bien plus adapté. Avec toi, j'ose espérer qu'il voudra s'en détacher.

Derek le regarda, l'air presque hagard. Qu'était-il censé penser ? A nouveau, il se demanda si Magnus était sur le point de lui tendre un piège, sans être capable de trouver la moindre réponse. Il tenta alors quelque chose, en posant une question pour le moins… Simple :

- Pourquoi tu fais ça pour lui ?

Derek imagina mille et une réactions, sans jamais deviner la bonne. En tout cas, il ne voyait pas Magnus lui répondre honnêtement et le loup comptait se servir des différentes couches potentielles de mensonges qu'il débiterait pour trouver du vrai dans le faux et ainsi, écarter certaines pistes pour mieux en privilégier d'autres.

Alors non, il ne s'attendait nullement pas au moindre élan de vérité, et pourtant… Magnus le regarda un instant, avant de pousser un profond soupir et d'un coup, ce fut comme s'il laissait sa propre fatigue tendre et plisser les traits de son si beau visage tanné. Il détourna les yeux, mais n'attendit pas longtemps avant d'ouvrir la bouche :

- Tu sais, j'ai beau ne pas le connaître depuis aussi longtemps que toi, je me suis très vite attaché à lui, et tu sais pourquoi ? Parce qu'il est toujours plus facile de trouver un soutien parmi ceux qui ont vécu des expériences semblables aux nôtres.

Bien que son cœur battait de manière un peu irrégulière, il ne manqua aucun battement. Son odeur, elle, devint nauséabonde, tant et si bien que Derek se retint de se pincer le nez. Les émotions qu'il y percevaient… Elles étaient nombreuses et extrêmement piquantes. Magnus s'installa un peu plus confortablement dans son fauteuil et but une nouvelle gorgée d'alcool avec lenteur. Ainsi, il finit par reprendre :

- De mon côté, je pense raisonnablement pouvoir affirmer que je m'en suis sorti même si j'ai gardé quelques… Réminiscences, si je puis dire, parce que je n'ai pas pu recevoir tout de suite toute l'aide dont j'avais besoin. Alors quand je l'ai vu, quand j'ai su… Je ne voulais pas qu'il vive la même chose que moi. Il est encore jeune et il serait idiot qu'il perde le goût à la vie simplement parce qu'il est du genre à se renfermer sur lui-même. Ici, il sait qu'il peut parler, qu'il sera compris. Au départ, il ne me parlait pas, tu sais ?

Magnus fit une très légère pause et avala une énième gorgée d'alcool comme s'il était en train d'ingurgiter de l'eau.

- Mais ne t'inquiète pas, reprit-il, je ne le fais pas pour d'autres raisons que celles-là. Si ça peut te rassurer, je suis marié et follement amoureux. En d'autres termes, tu n'as rien à craindre de ce côté-là.

Magnus lisait-il dans ses pensées ? Derek commençait sérieusement à se le demander et même si l'entendre répondre à ses questions muettes le dérangeait un peu, il ne dit rien. Le sorcier cherchait à le rassurer et… Ses paroles étaient sincères. Tout chez lui montrait à Derek qu'il n'avait aucun souci à se faire.

- Néanmoins, mon champ d'action est assez limité, continua Magnus, l'air pensif. J'ai fait ce que j'ai pu et je doute honnêtement pouvoir faire davantage à mon échelle.

Et sur le coup, Derek fut obligé d'avouer qu'il ne pouvait que le croire. Il scrutait la moindre de ses expressions, le moindre de ses battements de cœur, ainsi que le moindre changement dans son odeur. Rien n'indiquait le mensonge, absolument rien, pas même ses paroles ! Ainsi, Derek fit néanmoins de son mieux pour ne rien montrer de son trouble qui, il fallait l'avouer, grandissait malgré tout au même rythme de cette espèce de sérénité qui le gagnait peu à peu. Comme si son loup intérieur commençait déjà à considérer Magnus comme son allié. Peut-être était-ce le cas, mais la partie humaine continuait de vouloir rester prudente.

- Maintenant, c'est à toi d'agir, sembla conclure le sorcier.

- Et qu'est-ce que je suis censé faire ? Demanda le loup, plus pour la forme qu'autre chose.

Il avait son idée, mais il attendait de voir ce que l'autre avait à proposer.

- Sois simplement là pour lui comme tu le fais et tu verras que ta patience finira par payer, fit Magnus avec un petit sourire sincère.

Parce qu'à son avis, Stiles ne mettrait pas bien longtemps à tout avouer à ce loup-garou particulier. Et c'était une bonne chose que Magnus lui souhaitait. Le silence n'était pas bon et le condamnait simplement à se détruire de l'intérieur. Ce jeune homme qu'il apprenait doucement à connaître et dont il devinait la lumière méritait bien mieux qu'une existence emplie de peur et de douleur. Même si ses tortionnaires avaient été arrêtés et virés, les conséquences psychologiques de leurs actes hanteraient longtemps son protégé. Ainsi, Magnus garda pour lui la révélation potentielle qu'Alec avait voulu lui faire l'autre jour. Qu'importe le choix que ferait Stiles, il serait libre de le faire sans entrave… En temps voulu et seulement une fois qu'il aurait repris du poil de la bête.

Et Magnus savait que le loup face à lui l'y aiderait.

Il en avait la certitude.