L'émergence fut longue. Longue et ardue. Stiles avait fort bien dormi, là n'était pas le problème. Son souci à lui, c'était plutôt le fait qu'il ne voulait pas se sortir de cette bulle d'inconscience bienheureuse. S'il détestait le silence et l'inactivité, il en était doucement venu à apprécier lorsque le néant peuplait son esprit. C'était triste, mais reposant. Dans ces moments-là, il ne se torturait pas avec mille et une pensées, mille et une interrogations. Rien ne venait le parasiter dans son sommeil, à part quelques cauchemars de temps en temps. Mais pas cette fois.

Alors oui, Stiles avait très bien dormi mais voilà… Il ne voulait pas se réveiller. C'était pourtant le cas et il le ressentait, cependant… L'épuisement s'abattait déjà sur lui alors qu'il n'avait pas encore ouvert les yeux. C'était lourd, handicapant et il ne savait même pas pourquoi. En connaître la raison ne l'intéressait pas : il voulait rester dans cette ignorance rassurante.

A chaque réveil, c'était pareil.

Sauf que venait toujours un moment où il se sentait obligé de bouger, obligé de faire l'effort d'ouvrir les yeux… Et ledit moment arriva. Stiles fronça aussitôt les sourcils. Ces murs, il les reconnaissait vaguement – Magnus lui ayant un jour fait visiter l'entièreté de son immense appartement – et une interrogation le prit. Attiré par une ombre sur sa droite, Stiles tourna la tête.

Derek se trouvait devant lui, regardant la ville au travers de la fenêtre titanesque de la chambre. Les bras croisés sur son torse, il réfléchissait et ce, depuis un moment. Car s'il avait effectivement décidé de laisser une chance à Magnus, ce n'était pas de bonne grâce. En fait, si ça ne tenait qu'à lui, il serait parti malgré l'air sympathique et les bonnes intentions apparentes du personnage.

Mais il y avait Stiles.

Et ce simple fait l'obligeait à considérer les choses sous un autre angle.

- Derek ?

A l'entente de cette voix encore un peu endormie, Derek se retourna vivement. Stiles était pâle, mais bien moins livide que ces dernières heures et si des cernes continuaient d'orner ses beaux yeux ambrés, ceux-ci avaient retrouvé un semblant de vie. Derek y vit de l'étonnement, de la confusion mais surtout, quelque chose d'autre. Une forme d'apaisement, peut-être ? Il s'approcha alors jusqu'à s'assoir au bord du lit et retint les élans d'affection qui le prenaient.

- Tu… Qu'est-ce que je fais là ? Demanda l'hyperactif, sincèrement perdu.

Derek lui expliqua brièvement que lui et Magnus préféraient qu'il dorme dans un endroit fait pour cela et qu'ils seraient mieux ici que dans le salon.

- On ? Répéta Stiles, ne voyant sincèrement pas pourquoi Derek s'incluait là-dedans.

- Tu nous vois passer toutes nos nuits sur le canapé ? Rétorqua le loup-garou, un sourcil froncé.

- Mais tu… Tu restes ?

- Ça te dérange ?

- N-non pas du tout, au contraire, s'empressa de répondre l'hyperactif, un peu plus réveillé. Je ne pensais même pas que tu…

Mais Stiles ne termina pas sa phrase. Il baissa juste les yeux et la honte se mit à poindre dans son odeur. Un peu de peur, aussi.

- Tu pensais que je serais parti, termina Derek.

Le loup aurait pu être offusqué du peu de confiance que Stiles semblait lui témoigner. Tous les deux, ils en avaient beaucoup trop vécu pour s'abandonner l'un l'autre. Leur flirt, c'était la consécration de quelque chose de fort qui les liait depuis longtemps déjà. Alors oui, il y avait leur attirance et leur entente, qui comptaient toutes deux beaucoup. Mais Derek l'aimait. Beaucoup. Et même si ce n'était pas le cas, il ne l'aurait pas abandonné. Pas comme ça. Pas alors que Stiles était au plus mal.

C'était bête, mais il pensait souvent à ce que le jeune homme avait fait pour lui, à cet attachement étonnant qu'il lui montrait depuis longtemps. Combien de fois l'hyperactif était-il resté auprès de lui lorsqu'il était inconscient ? Lorsqu'il avait frôlé la mort ? Tout le monde s'en était allé à chaque fois. Mais pas lui. Il était toujours resté, lui témoignant toujours une surprenante et indéfectible loyauté. De celles qui ne s'effritaient jamais.

Une loyauté qui, dans leur cas à tous les deux, allait bien plus loin encore.

Derek se rapprocha du lit et Stiles, qui s'était redressé, repoussa les draps avant de doucement se lever. Mais, déjà, il baissait la tête, un timide « désolé » passant la barrière de ses lèvres. L'étreinte dans laquelle l'attira le loup-garou fit disparaître toute honte de son odeur tant elle était tendre. Un peu maladroite et un peu brusque, mais tendre. Derek faisait de son mieux pour être délicat même si ce n'était pas son genre.

Mais pour Stiles, il pouvait faire un effort. Parce que l'hyperactif qu'il connaissait n'était plus – du moins pour le moment. Celui qui se serrait timidement contre lui était devenu fragile, d'une fébrilité affolante. Alors Derek devait s'adapter, quitte à casser cette image dure que l'on avait de lui. Parce qu'il entrevoyait jusqu'où son humain en était arrivé. Le portrait que lui avait dépeint Magnus un peu plus tôt dans la journée se rappela à lui et bizarrement, Derek n'eut aucun mal à imaginer un Stiles des plus méfiants, muet et terriblement apeuré.

Derek baissa les yeux vers ce fichu foulard toujours fort bien enroulé autour de son cou et qui ne dévoilait rien malgré le temps qu'avait passé Stiles à dormir. L'envie de le lui retirer le démangeait, juste pour voir ce qu'il cachait. Le loup n'eut aucun mal à imaginer blessures, ecchymoses et compagnie. Pourtant, Derek était à peu près certain que son humain ne souffrait pas à cet instant – par souci de bien faire, il vérifia son odeur et n'y décela aucune souffrance physique. Mais alors, pourquoi le gardait-il ? Derek était d'accord avec l'idée de laisser à Stiles le temps nécessaire pour accepter ce qui lui était arrivé et le lui dire. Mettre des mots sur ce qui l'avait brisé. Oui, mais le loup avait besoin de savoir. D'avoir au moins un début de réponse. Quelque chose qui pourrait l'aider à s'adapter en conséquence. Stiles avait besoin de douceur et de délicatesse, oui. Cependant, Derek savait qu'il lui fallait davantage qu'une épaule pour progresser.

Et le loup ressentait le besoin irrépressible de le revoir sourire.

Alors, il éloigna légèrement Stiles de lui et caressa doucement sa joue. Ses lèvres bougèrent et au départ, l'hyperactif ne comprit pas vraiment ce que Derek lui disait, ce qu'il lui demandait. Ce ne fut qu'après quelques secondes qu'un éclair de terreur pure traversa les orbes ambrées de Stiles. Il se tétanisa là, dans les bras de Derek, sans toutefois perdre complètement contenance. S'il était capable de parler, il n'exprima toutefois pas le moindre refus, finissant même par hocher la tête si faiblement qu'il eut peur que Derek ne le voie pas. Et pour être honnête, Stiles n'était peut-être pas capable de réitérer alors il espéra que le loup avait noté son acceptation avant qu'il ne change d'avis. Une acceptation aussi instinctive qu'irréfléchie. Mais c'était Derek et il ne pouvait rien lui refuser, encore moins lorsqu'il prenait cette voix profonde, celle qui le faisait toujours craquer.

« Laisse-moi regarder, s'il te plaît », lui avait-il simplement demandé. Et Stiles savait qu'il le voulait aussi. Ne pas avoir à se cacher alors que loup avait l'air de vouloir rester auprès de lui. Puis… Il y avait cette petite voix en lui, ce reste de sa personnalité qui lui hurlait son besoin de céder du terrain à Derek. Si Stiles n'était effectivement pas en état de lui parler, de lui raconter la chose en tant que telle, la confiance qu'il plaçait en lui lui donnait des ailes. Pas suffisantes pour tout lui révéler, mais… Assez grandes pour que ses mains tremblantes se décrochent du haut de Derek et frôlent le foulard que Magnus lui avait insidieusement offert. Ses doigts entreprirent de défaire nerveusement le nœud qu'il avait discrètement mais maladroitement noué. La peur lui serrant le ventre, il arrêta son geste. Son regard empli de terreur et d'incertitudes croisa son opposé, porteur d'espoirs, si beau et tellement rassurant, de Derek.

- N'y touche pas, souffla l'hyperactif d'une voix brisée.

Il avait peur, se souvenait de la douleur qui l'avait marqué au fer rouge. Stiles ne savait toujours pas comment ça s'était passé, comment un… Tatouage pouvait causer une telle souffrance. Alors honnêtement, il craignait qu'un contact trop prononcé la fasse renaître. A ce souvenir, ses yeux s'embuèrent très légèrement.

Face à lui, Derek hocha la tête tout en tentant de garder un air stoïque. Doucement, ses mains prirent place en bas du dos de l'humain tandis que ses yeux le fixaient intensément mais patiemment. Lorsque Stiles s'anima à nouveau le loup-garou suivit chacun de ses gestes avec minutie et regarda le foulard s'échouer avec lenteur sur le sol sans un bruit. Ses yeux remontèrent pour se figer sur le cou blanc orné de grains de beauté.

Et d'un tatouage. Un tatouage d'un noir d'encre dont le symbole lui fit instantanément froid dans le dos.

- N'y touche pas, répéta Stiles, des trémolos dans la voix, en fermant fort les yeux.

Il avait peur. Toujours peur. L'émotion emplissait son odeur ou plutôt… Son odeur était devenue la peur. Si Stiles accordait sa confiance au loup-garou depuis déjà bien longtemps, il était clair qu'il luttait contre ses instincts atrocement mis à mal à cause de ce qu'il avait subi. Intérieurement, il se battait pour ne pas cacher l'horreur ancrée et encrée sur sa peau, il se battait pour ne pas s'évanouir, il se battait pour laisser à Derek la possibilité de voir ce qu'on lui avait fait. Pour Stiles, c'était un réel effort car il détestait mettre ses faiblesses en avant. Lorsqu'il lui arrivait malheur, il se débrouillait en général pour éviter d'en parler, voire de le montrer. Parfois, il réussissait à garder secrètes certaines déconvenues, y ses pensées et ressentis. Mais cette fois, Stiles avait besoin de se décharger.

Les yeux toujours fermés avec force, il ne vit pas Derek s'approcher, mais il le sentit. Et les lèvres qui se posèrent délicatement sur les siennes lui firent oublier, l'espace d'un instant, qu'il avait peur et que la marque sur son cou n'était plus dissimulée par aucun tissu.

En fait, le baiser dans lequel le loup-garou l'embarqua lui fit tout oublier.