Derek peinait à dormir. Tout en lui n'était qu'angoisse et colère. S'il gérait plutôt bien la première, la seconde lui posait davantage problème dans la mesure… Où elle se révélait graduellement dévastatrice. Son ancrage actuel ? Dans ses bras. La peau du haut de son corps exposée, son cou aussi. La marque, toujours aussi nette, semblait le narguer. La lune aussi, puisqu'il s'agissait de l'endroit précis que ses rayons éclairaient le plus. Derek était un homme qui appréciait l'idée de dormir rideaux ouverts et regarder de temps à autres mère-lune lorsque le sommeil tardait à lui venir : cette fois-ci, elle était plus une gêne qu'autre chose. Ainsi, il se releva aussi discrètement que possible et une fois qu'il eut fermé les rideaux et plongé la pièce dans une pénombre aveuglante, c'est un peu plus calme qu'il regagna le lit, qu'il prit à nouveau son humain contre lui.
Derek n'était pas quelqu'un de foncièrement tactile. En général, il limitait les contacts physiques au minimum, à ceux qu'il considérait comme étant les plus utiles ou essentiels – et il fonctionnait également de cette façon lorsqu'il entretenait une relation intime ou amoureuse. Pour une raison qui lui échappait, il avait besoin cette fois-ci de passer outre ses propres habitudes, de les envoyer balader tant elles lui paraissaient idiotes au possible. En tout cas, avec Stiles… Se réfréner lui paraissait anormal. Sans doute était-ce son instinct protecteur qui parlait pour lui, mais… Seul son toucher lui permettait de garder un semblant de sang-froid – en cet instant du moins. En fait, il peinait à accepter la réalité, celle que lui avait dépeinte Magnus et que l'attitude de Stiles n'avait cessé de corroborer ces derniers jours. Il n'arrivait cependant pas à en douter, à se plonger dans un déni salvateur, un déni… Qui lui permettrait de rester froidement logique, d'aborder la situation sous un autre angle, bien moins juste par ailleurs. On dit souvent que la vérité fait mal : l'ignorance, elle, rassure.
Mais nier ce qu'il s'était passé, peu importe la raison, reviendrait à cracher sur les souffrances de Stiles.
Et ça, c'était quelque chose que Derek ne ferait jamais.
Lui vint toutefois l'envie de partir loin. Loin d'ici, loin de Beacon Hills aussi, loin de tout. De trouver un endroit simple et d'un calme si grand qu'aucune présence humaine autre que la leur ne viendrait troubler. Derek avait l'impression que c'était ça qu'il fallait à l'hyperactif, ça dont il avait besoin. Du temps et de la sérénité – ce que le loup-garou, de son côté, n'avait jamais eu. Cependant, leur constitution n'était pas la même, leur personnalité non plus… Si Derek avait déjà vécu la torture à de nombreuses reprises, il en connaissait la raison et y avait déjà été plus ou moins préparé par le passé. Stiles, ça lui était tombé dessus sans qu'il ne puisse s'armer pour y résister mentalement… D'autant plus qu'il n'avait rien fait. D'après Magnus, son innocence ne faisait aucun doute. Son emprisonnement et le traitement qu'on lui avait réservé étaient à vomir. S'il n'était pas particulièrement fan de la violence, il suivait depuis tout petit les préceptes des lois et mentalités lupines qu'on lui avait inculquées. Une vie pour une vie. Le sang pour le sang.
S'il n'irait pas torturer les bourreaux de Stiles, il n'était toutefois pas certain que ceux-ci s'en sortent avec tous leurs membres. Mais pour l'heure, ils pouvaient attendre – qu'ils profitent de ce répit qu'il leur accordait de bonne grâce. Sa priorité portait un prénom d'origine polonaise et un surnom qu'il utilisait depuis qu'il le connaissait. Derek savait qu'il aurait tout le temps d'agir et de faire payer ces monstres : Stiles, lui, ne devait pas attendre. Le loup-garou ne savait que trop bien à quel point la douleur d'une psyché brisée était dingue et à quel point le temps, s'il n'était pas utilisé savamment pour guérir ses maux, pouvait être destructeur.
Alors oui, il tendait doucement vers une attitude et un comportement bien plus doux et patients qu'à l'accoutumée. Stiles avait ce truc qui le poussait dans ses retranchements, à montrer cette partie de sa personnalité qu'il dissimulait au plus grand nombre. Il s'agissait de l'un de ces pans qu'il gardait pour le privé, l'intime. Peu de ses conquêtes ou précédentes relations y avaient goûté : Stiles était le premier avec qui il se montrait réellement honnête. Sa spontanéité et son honnêteté l'y poussaient. Parce qu'il était toujours d'une sincérité naturelle et que mentir ne lui prenait que pour se cacher des autres. Mais face à un loup-garou, Stiles préférait la stratégie du contournement – qui, de toute façon, ne fonctionnait pas avec Derek. Disons qu'il commençait sérieusement à le connaître, à deviner son cheminement de pensée et par extension, ses plans d'évitement.
Dans son état d'esprit actuel, Stiles n'était plus capable d'aucune stratégie. L'on avait broyé son esprit en une nuit au point que le jeune homme était devenu transparent, mais pas dans le bon sens. Il n'avait plus les moyens de se défendre mentalement, de se protéger d'aucune manière. Ainsi, toutes ses pensées, si elles ne se voyaient pas complètement, se devinaient aisément. C'était un peu comme une tortue… Sans sa carapace. On avait en quelque sorte amputé à Stiles une partie de ce qu'il était et sans laquelle il peinait à fonctionner. Evidemment, Derek avait bon espoir que celle-ci se reforme naturellement : mais il faudrait du temps, beaucoup de temps pour espérer voir ne serait-ce que le début de cette reconstruction dont Stiles avait si terriblement besoin.
Derek ne savait pas de quoi l'humain rêvait, cependant il sentait régulièrement son corps légèrement amaigri se parer d'une chair de poule certaine. Cette peau tiède un peu trop pâle se retrouvait victime de frissons qui semblaient s'acharner à faire leur effet. Redresser ses poils, trahir une pensée intérieure et inconsciente. La présence d'un rêve peu plaisant, peut-être le départ d'un cauchemar dont Derek ne saurait prédire la teneur. Néanmoins, il se savait prêt. Incapable de se rendormir pour l'instant, il resta aux aguets, à l'affût de la moindre variation dans les battements de son palpitant. Et lorsqu'il perçut l'irrégularité tant redoutée, il agit à l'instinct. Maître de lui-même et paré à sa manière, l'ancien alpha l'étreignit avec une tendresse qu'il espéra que Stiles sentirait même au travers de son sommeil. Pour l'aider, il décida également de faire quelque chose d'inédit pour lui. A voix basse, il lui dit tout ce qui lui passa par la tête. Des mots un peu doux, des promesses. La garantie qu'il le protègerait, que son enfer était définitivement terminé. Que jamais il ne le laisserait. Qu'il était fort, empli d'un courage peu commun. Qu'il avait confiance en lui, qu'il croyait en lui. D'aucuns pourraient continuer de trouver son attitude et ses agissements exagérés, Derek continuerait de n'en avoir rien à faire. Pour lui, les apparences ne comptaient pas… Encore moins lorsqu'il s'agissait d'urgence.
Et il n'avait aucune honte à dire que Stiles en était une. Sa priorité à lui, celle de son cœur. Celle qu'il se découvrait toujours plus forte chaque jour. Et pourtant, leur histoire partait de loin. Elle prenait ses racines dans une recherche et une provocation perpétuelle. Stiles cherchait à attirer l'attention de Derek et Derek se languissait de la prochaine bêtise de Stiles. Enfin au départ, ça l'agaçait. Puis, il avait commencé à s'y habituer, à trouver là un pattern rassurant et qui commençait doucement à lui plaire. C'était là qu'ils avaient commencé à se rapprocher, à se chercher. A partager leurs premiers baisers, à se sourire, se titiller dans le respect de l'autre, à se trouver. Il s'était agi du flirt le plus profond et léger que Derek avait jamais vécu, le seul qu'il avait véritablement apprécié.
Aujourd'hui, et même s'ils n'en avaient pas discuté, ce stade s'avérait largement dépassé. Parce que l'ancien alpha n'était du genre à se donner que dans de rares cas. Dans celui-ci, il ne mesurait pas ses efforts et tendait à en faire davantage au fur et à mesure qu'il découvrait l'ampleur de la cassure de Stiles. A ce sujet-là, il ne se posait pas la moindre question – c'était quelque chose qui venait naturellement. Seule « l'exagération » de sa douceur ne l'était pas, mais en même temps… Derek avait conscience que son côté brut de pomme n'aiderait en rien l'hyperactif. Il était du genre tendre dans l'intimité, il n'y avait pas de problème là-dessus, simplement… Pas autant, en général.
Mais il continua sa manœuvre et ce, en espérant que Stiles s'apaise, qu'il ne se laisse pas complètement happer par le songe qui menaçait de le prendre en grippe.
Par chance ou non, Derek ne saurait le dire, Stiles s'éveilla en sursaut, mais sans un bruit. Si nul cri ne sortit de sa bouche, l'ancien alpha l'entendit malgré lui, comme un écho silencieux à cette détresse qui inonda l'odeur de l'humain. Son étreinte se fit d'autant plus solide et forte sans toutefois le serrer à outrance, l'étouffer. Et sa voix, basse et grave, sembla faire son effet puisque s'il perçut le souffle tremblant de Stiles, celui-ci s'apaisa rapidement. Dès lors qu'il se fut suffisamment calmé, l'hyperactif se retourna dans les bras de Derek pour se retrouver face à lui. Et même si les rideaux étaient fermés, la pénombre n'était pas complète – ce soir, la lune avait vraisemblablement décidé de faire voir ses rayons sans timidité aucune. Alors, il devinait ses traits à peine éclairés par l'astre de nuit. Sa main, quelque peu tremblante elle aussi, vint effleurer l'éternelle barbe de trois jours du loup-garou qui, s'il se retrouvait soulagé de savoir son humain sorti de ses songes, se voyait incapable de prévoir la suite de cette nuit fragmentée.
Ainsi, il ne vit rien venir. Ni la façon dont Stiles se blottit contre lui, ni le baiser brusque et primitif dans lequel il l'embarqua. Oui, primitif dans son exécution car l'humain agissait par instinct et peur.
Il avait besoin de ça, de cette nuance de sauvagerie, de ce contact que Derek pouvait lui offrir. Besoin de concret, du réel, de tout ce qui pouvait lui faire oublier le cauchemar dans lequel il avait commencé à s'embarquer malgré lui.
Ainsi, il s'autorisa un peu d'indécence et apprécia plus que de raison la manière dont les mains de Derek vinrent attraper ses hanches alors leurs langues s'embarquaient dans un ballet endiablé empreint d'une certaine urgence.
