Stiles savait qu'il n'était pas censé craindre Alec dans la mesure où Magnus lui avait juré qu'il ne lui ferait pas le moindre mal. Techniquement, ils étaient d'ailleurs du même côté et… L'homme tatoué le lui avait prouvé en essayant de le rassurer, l'autre jour. De lui expliquer ce qui lui était arrivé tout en condamnant les actes qui avaient été perpétrés sur sa personne. Stiles avait conscience de tout ça, mais il était loin de savoir contrôler ses émotions et réactions. Il lui faudrait apprendre et avec le temps, ça viendrait – il l'espérait. Pouvait-on toutefois le blâmer de craindre ce qui l'avait détruit ? Alors oui, ce n'était peut-être pas la faute d'Alec, mais le fait est que des gens comme lui avaient décidé de lui faire vivre l'enfer le temps d'une nuit. Il était aisé de lui dire que tout était terminé, quand la torture s'était stoppée dans le monde réel pour continuer à vivre dans sa tête… Quand ses geôliers éphémères n'avaient plus aucune prise sur lui mais que leur œuvre continuait d'exister malgré tout…
- Si tu fais un pas, je t'égorge.
Stiles reprit brutalement pied au son de la voix tranchante de Derek. Elle lui faisait l'effet d'un coup de griffe alors qu'il savait que l'agressivité qu'il percevait ne lui était pas destinée. Son cœur se mit à battre à cent à l'heure. L'hyperactif s'efforça de relever les yeux et vit la figure perplexe d'Alec… Mais ne réussit pas à croiser son regard. L'homme aux nombreux tatouages ne l'évitait pas : c'était Stiles qui n'arrivait pas à le regarder dans les yeux. Sa peur, ou plutôt sa terreur, mettrait un moment avant d'être domptée – et Stiles ne garantissait pas qu'il y arrive un jour, même s'il l'espérait néanmoins fortement.
- Derek… Derek, stop, parvint-il à articuler sans grande conviction.
Car s'il continuait de vivre sous le joug de cette terreur indicible, Stiles n'était pas idiot. C'était vrai : Alec ne lui avait rien fait. Alors pourquoi punir un innocent pour un crime que d'autres avaient commis ? Ils faisaient peut-être partie du même groupe, sans pour autant partager les mêmes valeurs. Alors, il ne désirait pas que Derek croie quelque chose de faux, qu'Alec était à l'origine de son état, même s'il serait effectivement plus facile pour lui de le prétendre. Mettre tout le monde dans le même sac nécessitait beaucoup moins d'efforts et d'énergie pour entreprendre sa propre reconstruction. Or, Stiles n'était pas comme ça. Dans sa tête, il fallait que les choses soient et restent justes. Ses valeurs, voilà peut-être tout ce qu'il lui restait.
Ça, et cette confiance presque viscérale qu'il accordait à Derek. Viscérale, parce qu'il n'avait d'autre choix que ceci pour rester dans ce monde. S'il cessait de croire en son presque amant, il ne vouerait rien d'autre que de la méfiance à tout le monde, jusqu'à s'avérer incapable de s'approcher de qui que ce soit. C'était quelque chose qu'il sentait au fond de lui, un élan aux allures de dernière chance. Diable qu'il se détesta de penser ainsi… De savoir ce qu'il était devenu !
Mais sa maigre demande fut entendue car Derek ne bougea pas, ne prononça pas un mot de plus. Il gardait l'air menaçant, les prunelles cyans, sa force lupine prête à se libérer. Mais il se contenait grâce à son sang-froid bancal et surtout parce que Stiles le lui avait demandé. Et s'il savait l'hyperactif parfois plus mesuré sur certains sujets, ce n'était que rarement sans raison. En l'occurrence, l'empêcher d'attaquer cette menace potentielle était criante de vérité. Cet homme lui faisait vraisemblablement fort peur, mais il n'était peut-être pas complètement contre lui. A moins que Stiles veuille d'abord lui expliquer de quoi il en retournait… Avant de le laisser réduire l'autre en charpie.
- Je t'écoute, fit-il d'un ton un peu brusque, sans se retourner.
Derek n'était pas dans un moment où il avait la capacité d'être doux. Alors que Stiles l'excuse pour son côté un peu abrupte, mais il y avait des limites au contrôle qu'il pouvait exercer sur ses instincts.
De son côté, Stiles comprit qu'il avait le pouvoir de l'arrêter, ou bien de le lancer. Donne-moi une bonne raison de ne pas l'étriper sur-le-champ. Voilà ce que signifiaient, à ses yeux, les mots de l'ancien alpha. Et bizarrement, les avoir interprétés dans ce sens le rassuraient.
- Il est innocent, finit-il par souffler.
Ces mots étaient durs à sortir, mais nécessaires. Non, Stiles ne se voyait définitivement pas condamner un homme qui ne lui avait rien fait – même s'il avait sans doute ses chances face à Derek. Ces tatouages, et puis les petits « bâtons » que ces gens-là utilisaient… C'était puissant. Était-ce toutefois assez pour faire trembler un loup ? Stiles n'était pas certain de désirer connaître la réponse à cette question qu'il regretta instantanément de s'être posée. Penser que Derek puisse avoir la mainmise sur la situation et mettre n'importe qui à terre le rassurait. Disons que Stiles peinait à se sentir en sécurité… Alors qu'il en avait terriblement besoin. Sa santé mentale ne tenait plus à grand-chose.
- C'est pas lui qui m'a… C'est pas lui.
Stiles vit les poings de Derek se serrer et sentit le regard d'Alec le brûler. Il ne disait rien… Et peut-être était-ce mieux ainsi car l'hyperactif n'était pas certain que son loup-garou écoute gentiment un inconnu qui avait suscité une telle réaction chez lui, si vive qu'il était impossible de l'ignorer. D'un côté, Derek savait qu'il avait raison puisqu'il n'avait pas décelé la moindre once de mensonge lorsque Lightwood lui avait dit être contre la torture, mais de l'autre… Stiles avait eu peur. Peur. Très fortement. Ainsi, il devenait finalement fort difficile pour lui de se positionner clairement, de savoir quoi faire… D'autant plus que la fureur qui l'animait le poussait à vouloir se défouler sur le premier venu – en l'occurrence, cet homme aux tatouages particuliers.
Stiles poussa un petit soupir et laissa son regard fixer non pas le sol, mais la main droite de Derek. Avec une lenteur toute particulière, ses doigts vinrent attraper son poignet. Outre le fait qu'Alec soit innocent dans cette histoire, l'hyperactif n'avait pas réellement besoin d'assister à un massacre – ni même qu'il y en ait un, tout simplement.
- J'ai juste eu peur à cause… De ses marques. Ils avaient… Ils avaient les mêmes. Mais c'est pas lui.
Stiles ne pouvait pas se montrer plus honnête et déjà, il regrettait d'avoir parlé. Pas parce qu'il pensait en avoir trop dit, simplement… Il avait toujours eu un mal fou à accepter ses faiblesses, à avouer ce qui le rendait mal. C'était toujours vrai actuellement, peut-être même plus qu'autrefois. Sauf qu'il prenait tout de même la parole – le contexte l'exigeait. Stiles laissait son misérable égo de côté – existait-il encore ? –, histoire d'agir avec raison même s'il se sentait pris d'une fébrilité extrême. Il avait peur, oui. Pensait honnêtement qu'elle ne le quitterait peut-être jamais. Mais vivre, c'était passer outre, et il voulait vraiment y arriver. La peur ne lui retirerait ni sa volonté, ni sa personnalité, ni ces sentiments qui le rendaient curieux. L'air de rien, il désirait… Il aimerait vraiment voir où sa relation avec Derek pouvait le mener.
Et le pire, c'est que dire qu'elle le motivait à avancer ne serait, au final, pas si excentrique que cela. On était même très proche de la vérité. Il lui avait bien fallu quelque chose… Et ce quelque chose fonctionnait. Parallèlement à cela, Stiles continuait d'avoir peur que Derek le lâche, qu'il en ait déjà assez, que cette nouvelle version de lui le fasse fuir. C'était ce qu'il avait cru en se réveillant seul dans le lit, en se levant.
Mais Derek était toujours là, et prêt à en découdre qui plus est. Sauf que les choses ne devaient pas se passer ainsi.
- Tout va bien, murmura Stiles, je te le jure.
