Chapitre 4 : Tavya

- Cela faisait bien longtemps mon ami, déclara Gandalf au mage bleu en lui proposant de la main de quitter la foule pour trouver un peu de quiétude au-dehors. Nous avons tant de choses à nous dire et quelques instants avant que tout ne commence.

Aidé de son bâton, le concerné acquiesça de la tête tout en le suivant à l'air libre. Sortir du brouhaha et des regards de la foule le fit soupirer d'aise, satisfait de quitter toutes ces mondanités ne serait-ce que pour un court moment. Aucun des deux magiciens ne reprit la parole avant d'arriver au parapet de la cour royale qui dominait la Cité Blanche baignée par de fugaces rayons de soleil. Nostalgique devant cette vision illustrant la grandeur de la civilisation des Hommes, le mage bleu dit :

- Ces deux derniers millénaires sont passés si vite. J'ai l'impression que c'était hier que nous partions pour l'Est.

- Pour être franc avec vous, le souvenir-même de votre existence commençait à s'estomper aux yeux du reste de la Terre du Milieu., avoua Gandalf.

- « Le temps efface même les plus grandes des empreintes sur le monde », récita Alatar.

- Un des adages préférés de Saroumane, se remémora le magicien blanc songeur.

- En effet. J'ai été attristé d'apprendre sa chute dans les ténèbres.

- L'attrait du pouvoir est tentant même pour les plus sages d'entre nous. Une leçon que nous devons tous garder en tête.

- J'ai ouï dire qu'il serait toujours prisonnier de sa Tour ?

- En effet et placé sous bonne garde. Bien que ses pouvoirs lui aient été enlevés, il demeure une menace pour les peuples libres.

- Vraiment ? Ne le pensez-vous pas capable de repentance ? Avec la disparition de Sauron et de l'Anneau, l'emprise maléfique dont il a été victime doit l'avoir quitté.

- Une seconde chance lui a déjà été donnée et il l'a balayé d'un revers de main. Non mon ami... Nous ne pouvons rien faire de plus qu'espérer qu'il trouve un jour la paix de lui-même.

- Les Valars puissent-ils lui montrer la voie, pria le mage bleu.

- Comme vous dites, mais malheureusement le cas de notre ancien supérieur n'est pas une priorité à l'heure actuelle. Cette guerre a laissé ces terres à la merci du chaos. Entre les créatures des ténèbres qui se sont dispersées lors de la Bataille de la Porte Noire et ceux qui veulent profiter de la situation, la sécurité sur ces terres reste très sommaire. Il faut non seulement rebâtir une armée forte mais aussi assurer la reconstruction en commençant par nourrir le peuple. Les combats ont ravagé les cultures et ceux qui s'en occupaient. Avec l'hiver approchant les stocks de nourriture sont au plus bas et la famine guette.

Le Mage Bleu dodelina de la tête, conscient de cet état de fait. Le futur s'annonçait bien sombre pour la Terre du Milieu malgré la défaite du Mal. Cependant, et assez ironiquement, le fait que le Gondor se trouvait dans une situation aussi précaire arrangeait ses projets.

- Les hommes de l'Ouest ne peuvent y arriver sans aide, déclara Alatar.

- Surtout si un nouveau conflit venait à éclater. Quelles nouvelles pouvez-vous m'apporter à ce sujet ? Il est difficile de cerner ceux avec qui vous êtes arrivé. Doit-on redouter quelque chose lors de cette entrevue ?

- Je pense que non. Tout du moins pas comme vous l'imaginez mais sachez que nous avons tous à cœur l'établissement d'une paix durable.

Gandalf médita quelques instants sur la tournure de cette réponse sans plus insister. De toute évidence le Mage Bleu tenait à conserver encore quelques secrets.

- Le second Mage Bleu partage-t-il cet avis ? En vous voyant je ne peux m'empêcher de me demander ce qu'il est devenu ?

- Pallando est resté à Rhûn auprès de la Reine Ludmilla. Si le territoire de Rhûn est plus ou moins stable, il y a encore fort à faire là-bas.

- Ludmilla... Murmura Gandalf. De nombreuses rumeurs sont parvenues jusqu'à nous. Ses troupes sont craintes tout le long de la frontière et menacent l'équilibre fragile que nous tentons de maintenir. Est-elle vraiment la descendante de Khamûl ?

- Je ne peux ni confirmer ni infirmer ces rumeurs car moi-même je l'ignore.

- Peut-être pourrez-vous dans ce cas m'éclairer sur cette histoire de Dragon ? En possède-t-elle vraiment un ?

- Cela est vrai mon ami. Un œuf qui était gardé à Dol Khamuur a éclot récemment. C'était une surprise pour moi aussi. Nous qui les pensions en voie d'extinction. Je soupçonne les Sayyad'nuur d'en être à l'origine.

- Les Sayyad'nuur ? Répéta le magicien blanc incrédule. Les Sorcières de l'Ombre ont disparu il y a fort longtemps.

- C'est ce qu'elles ont fait croire. Cet Ordre a porté de nombreux noms au fil du temps et il est difficile d'en remonter la source. Elles sont réapparus il y a peu, lorsque Ludmilla a commencé à prendre le pouvoir. Leur Matriarche conseille la nouvelle Reine mais je pense qu'elle a également ses propres plans en tête.

Gandalf fronça les sourcils, inquiet de cette révélation pour le moins inattendue.

- Je ne trouve que peu de réconfort devant tant de mauvaises nouvelles. Vous comprendrez qu'Elessar craint une union des Cité-Etats de Rhûn, surtout avec un dragon. Nous ne pouvons-nous permettre une nouvelle guerre.

- N'ayez crainte, mes projets œuvrent en ce sens. J'espère juste que vous saurez me soutenir le moment voulu.

C'est sur ces mots mystérieux qu'une cloche se mit à résonner pour annoncer le début de la cérémonie. Les deux Magiciens s'en retournèrent avec la foule qui s'était scindée en deux côté dans la salle du trône, dégageant une allée où allait défiler les différents ambassadeurs avec leurs présents de paix. Arwen Undómiel se tenait à la gauche de son mari, remerciant la présence de leurs invités.

Commencèrent les envoyés des différentes Maisons Elfiques, suivis des délégations Naines d'Erebor et des Montagnes Bleues. Armes, armures et tissus précieux furent les principaux cadeaux qui avaient été amené. Eomor, le valeureux Rohirim devenu le premier souverain de la troisième lignée royale du Rohan offrit en gage d'amitié plusieurs chevaux qui aideraient à travailler la terre et équiper son armée. Enfin vint le tour de la délégation de l'Est. Eloquent par nature, Arkann avait été choisi pour représenter la délégation. Il s'avança avec la Sœur Daï de la Maison Huan et s'inclina avec elle.

- Roi Elessar, je vous transmets mes respects ainsi qu'à votre Dame. Soyez sûr que nous sommes honorés de nous trouver ici en si plaisante compagnie. Représenter les terres de l'Est est un privilège qui j'espère éloignera à jamais l'ombre de la guerre.

Il prit un moment pour laisser ses paroles imprégner la foule avant de poursuivre.

- Comme vous le savez désormais nous sommes accompagnés d'un des deux Mages Bleus, envoyés il y a fort longtemps par vos divinités Valars afin d'apporter la paix et la prospérité sur ces terres, dit-il en présentant le concerné. Sa présence, témoigne de notre volonté commune d'apaiser les tensions entre nos peuples et assurer un meilleur avenir à nos enfants.

Quelques applaudissements polis se firent entendre, signe indéniable que ces mots faisaient échos avec la volonté de certains dignitaires et représentants du peuple d'éviter toute forme de conflit.

- Bien que mes paroles soient sincères, je sais qu'elles ne suffiront pas à apaiser vos craintes. Aussi, nous avons amené un cadeau très spécial qui vous permettra de nourrir votre peuple avec satiété et passer les prochains hivers avec espoir en l'avenir.

Il gratifia d'un hochement de tête l'Orientale qui s'avança pour déposer aux pieds du Roi un petit coffret finement ouvragé. Gandalf ressentit en même temps un léger frisson, tout comme les deux autres porteurs d'Anneaux Elfiques présents : Dame Galadriel et Elrond de Fondcombe. Lorsque l'envoyée de Rhûn dévoila son contenu aux yeux de tous, un brouhaha s'éleva de la foule devant tant de surprise. Elessar se tendit, tentant de ne rien faire paraitre de son état de fébrilité en dévisageant l'objet. Il ne pût s'empêcher de lâcher :

- Un Anneau...

Content de son petit effet, Arkann acquiesça avant de reprendre son plaidoyer, prenant à témoin les autres invités.

- Un Anneau, mais pas n'importe lequel. L'Anneau de de la Forêt et la Terre, aussi appelé Tavya en langue Elfique. Crée par un maître forgeron d'Eregion qui fût volé lors de la guerre avec Sauron.

Arkann le prit entre ses doigts, l'exhibant au-dessus de lui. L'émeraude qui luisait était sertie sur un anneau couleur bois et irradiait de son éclat. Tous le regardaient, comme hypnotisés.

- Je ne vous parle pas d'un Anneau destiné à la guerre ou à la conquête... Mais de par sa nature vouée à réparer et amplifier les effets de la nature... Comme la fertilisation des champs ou encore accélérer la pousse de légumes.

- Les Anneaux ont tous perdu leurs pouvoirs lors de la destruction de l'Unique, annonça le Roi d'une voix forte.

- C'est vrai pour les anneaux ayant un lien avec l'Unique. Ce qui n'est pas le cas de Tavya.

L'Haradrim dévisagea les visages qui l'observaient, certain de l'impact de ses paroles. Il se retourna enfin vers le Roi du Gondor et son épouse.

- Voici notre cadeau. L'assurance d'avoir assez de nourriture pour votre peuple et ainsi éviter la famine et les morts qu'elle engendrerait.

Alors qu'Aragorn allait répondre, Arkann ajouta :

- Cependant un tel présent nécessite une contrepartie de votre part, Roi. Une de celle qui assurera que vos troupes ne violeront jamais nos territoires. Une de celle qui garantira un futur commun à nos peuples en nous unissant.

Tandis que Gandalf redoutait le pire et comprenant que devant tant de promesses il serait obligé d'aller jusqu'au bout, Elessar posa la question fatidique.

- A quoi pensez-vous ?

- Vous avez deux enfants premiers-nés de votre union, un fils destiné à diriger ainsi qu'une fille. Nous demandons en échange de cet Anneau et de la paix que vous nous confiez votre héritière. Elle sera instruite et traitée comme l'une des nôtre. Ainsi la princesse connaîtra notre culture et sera un jour à même de réconcilier nos peuples.

Des exclamations s'élevèrent alors, mélange de stupéfaction, de colère et de consternation. Legolas du royaume Sylvestre était prêt à dégainer ses lames tout comme son compagne nain Gimli pour réparer l'offense. Alatar choisit ce moment si crucial pour intervenir.

- Roi Elessar, je sais la peine que cela va vous infligé mais réfléchissez à cette offre. Je suis garant de sa sécurité et elle vous sera rendue. Elle peut devenir l'élément qui manquait pour rapprocher enfin l'Ouest et l'Est.

Dans le tumulte qui s'amplifia, personne ne vit la Reine qui tremblait de tout son corps, terrorisée à l'idée de perdre sa fille. Si elle avait d'abord trouvé cette demande insensée à peine avait-elle passé le seuil de la bouche de cet Haradrim, l'ancienne Elfe comprenait petit à petit que l'étau se refermait tout doucement. Elle entendait les arguments des uns et des autres. La famine guettait et la mort avec elle. Serait-ce le prix à payer pour éviter ces temps de malheurs ? L'Ouest pouvait-il faire confiance à l'Est pour tenir parole ? Elle voyait bien qu'elle n'était pas la seule à tourner et retourner ces pensées. Que se passerait-il s'ils refusaient cet Anneau en même temps que cette proposition ? Nombreux étaient les représentants du peuple du Gondor présents qui allaient y voir un moyen d'échapper à la faim et aux révoltes qui risquaient de s'en suivre. Si tenté que les paroles de ce Haradrim étaient vraies.

C'est alors qu'un flash lumineux suivit d'un vertige la gagna.

Regardant autour d'elle, la Reine du Gondor constatait qu'elle ne se trouvait plus dans la salle du trône mais dans les Champs de Pelennor en fleurs en fisant face à la Cité Blanche qui resplendissait. Un regard derrière elle et l'ancienne Elfe aperçut une Osgiliath rebâti. Une femme se dirigeait vers elle. Peu à peu, ses traits s'affinaient, jusqu'à ce que l'inconnue ne soit plus qu'à quelques mètres. Cheveux noirs coupés courts, elle portait une tunique couleur des sables et lui souriait en désignant l'horizon.

- Eledhwen... Chuchota Arwen qui était convaincue de faire face à sa fille.

- Nécessaire, entendit-elle d'une voix lointaine lui répondre. Avenirs possibles.

Puis tout se brouilla. La fille d'Elrond observait désormais une Minas Thirit en feu. Des cris de terreurs et de la fumée noire s'élevaient au-dessus de la Citée des Rois. Des cris lui déchirèrent les tympans lorsque des créatures ailées passèrent au-dessus d'elle. Choquée, Arwen assista impuissante au déferlement de flammes qui s'abattaient sur la Cité.

- La Darasuum doit s'éveiller... murmura du bout des lèvres sa fille en désignant de la main une direction : celle de l'Est.

Sur ces mots la Reine revint dans le présent, le souffle erratique. Elle se trouvait de nouveau aux côtés de son mari. Etait-ce l'avenir qu'elle avait entrevu ? Un d'avertissement ? Pouvait-elle vraiment y porter crédit ? Bien que différente, cette vision était-elle aussi importante que celle qui l'avait poussé à ne pas quitter la Terre du Milieu et à pousser son père à reforger Anduril avec les fragments de Narsil, la lame brisée ? Cette-même lame qui avait permis de commander l'armée des morts et à renverser le cours de la guerre ?

Comme dans un rêve, elle se leva de son trône, imposant le silence par ce seul geste. Arwen dévisagea le Mage Bleu, puis cet Arkann. Elle savait que son mari ne pourrait jamais avoir la force de faire ce qui était nécessaire.

- Nous donnez-vous votre parole ? Demanda-t-elle à la surprise générale, la voix enrouée par l'émotion. Que rien ne lui arrivera ? Qu'elle sera traitée décemment et nous seras rendue ?

Perturbé par sa prestance, le Haradrim acquiesça de la tête doucement.

- Je vous en fais le serment. Lorsqu'elle sera en âge elle vous reviendra.

Aragorn dévisagea son épouse, incrédule.

- Tu ne vas pas...

Celle-ci posa une main qu'elle se voulait rassurante sur l'épaule de son mari. Elle se pencha vers le creux de son oreille pour lui chuchoter.

- Mon cœur saigne à cette idée, mais même loin de nous je préfère savoir notre fille vivante avec l'assurance d'une paix durable. Nous ne pouvons laisser passer nos intérêts personnels au détriment de notre peuple. Combien de parents risquent de perdre leurs enfants à cause de notre refus ? J'ai... Vu les différentes conséquences de la décision que nous devons prendre. Il nous faut réfléchir.

Aragorn dévisagea sa femme, perdu et sous le choc que cela impliquait. Laisser sa fille partir avec ceux de l'Est... Ne la revoir que lorsqu'elle sera devenue une jeune femme éduquée par les ennemis ancestraux du Royaume du Gondor. Est-ce vraiment possible ? Comme un père pouvait-il l'accepter ? Comment pouvait-il l'accepter ? Après toutes les épreuves traversées, il semblerait que le Destin n'en avait pas fini avec lui. Les paroles d'Arwen le troublaient. Le Roi la savait capable de préscience, comme son propre père Elfe. C'est une vision qui l'avait à l'époque poussé de ne pas rejoindre les Terres Immortelles. C'est une vision qui avait poussé le Seigneur de Fondcombe à forger Andùril. Cette même-épée qui lui avait permis de prendre le commandement de l'Armée des Morts. C'est une vision qui avait sauvé le Royaume. Ses yeux s'embuèrent de larmes, conscient de la décision qu'il devait prendre. La Paix serait établie. D'autres fils, d'autres filles à travers la Terre du Milieu ne connaitraient pas la souffrance et la mort. Laisser sa fille partir n'en était pas plus facile mais l'idée que ce sacrifice serve une cause supérieure à son existence arrivait à rendre la chose presque supportable.

- Ce ne sera qu'un au revoir, souffla Arwen à son oreille, la voix tremblante.

Le Roi vit des larmes perler le long de ses joues et dût se retenir pour ne pas s'effondrer ou passer par les armes les dignitaires de l'Est. Il se tint devant Arkann et Alatar et s'exprima d'une voix froide et dénuée d'émotions :

- Nous allons réfléchir à votre proposition.