"Frappe encor, Jupiter, accable-moi, mutile

L'ennemi terrassé que tu sais impuissant !

Écraser n'est pas vaincre, et ta foudre inutile

S'éteindra dans mon sang "

Louise Ackermann, Prométhée


Le Serpentard était resté presque une journée entière à l'infirmerie, bien plus de temps qu'il n'en fallait pour laisser la nouvelle se propager dans tout le château : "Severus Rogue, après un malheureux incident en cours de potion, avait pris feu et fini par ramper cul-nu devant tout le monde." De quoi se planquer dans les cachots jusqu'aux BUSE.

Pourtant, quand Rogue était entré dans la Grande Salle à l'heure du dîner, il avait ignoré les doigts pointés et les rictus moqueurs avec une dignité que James avait trouvée extraordinaire. Assis à sa place habituelle, il agissait avec une telle nonchalance que James crut un instant que ce qui s'était passé le matin même n'avait été qu'une simple hallucination collective. Un mauvais rêve.

Malheureusement, les bandages du Serpentard prouvaient le contraire : une large gaze couvrait sa pommette gauche et des pansements enveloppaient ses mains noueuses, doublant presque l'épaisseur de ses doigts. D'autres encore dépassaient du col de sa chemise pour former autour de son cou une minuscule fraise. Il devait souffrir le martyr - d'ailleurs, James ne comprenait pas pourquoi Madame Pomfresh l'avait laissé sortir de l'infirmerie - mais il n'en montrait rien. Il faisait preuve, comme d'habitude, d'une détermination qui forçait le respect, qui faisait naître en James cette jalousie maladive qu'il s'efforçait d'ignorer.

Curieusement, les autres Serpentards faisaient comme si de rien n'était. Pas un seul d'entre eux n'avait levé les yeux vers Rogue. Cela n'avait pas manqué de déboussoler James. Comment pouvaient-ils rester silencieux face à ce qu'il s'était passé ? Au départ, il avait trouvé cela absurde. Puis à force de les observer, il avait compris : ce n'était ni le respect, ni une quelconque pudeur qui poussaient les Serpentards à agir ainsi.

C'était la peur.

Si Rogue avait pendant longtemps été un garçon solitaire, il s'était fait de nouveaux amis depuis la rentrée. Des élèves généralement plus âgés, auxquels James n'avait pas prêté grande attention. Mais ce soir, Lucius Malefoy, le préfet des Serpentards, et les sœurs Black s'étaient joints à la bande. Ils formaient autour de Rogue une assemblée lugubre que les autres semblaient éviter du regard.

James détailla un instant les airs pincés de Narcissa et Bellatrix, dont la réputation de pestes n'était plus à faire. Elles avaient hérité de cette beauté froide, caractéristique de la maison des Black. Narcissa était grande et blonde avec d'immenses yeux bleus. Sa maigreur et son comportement glacial lui avaient valu le surnom "Le Courant d'Air" par Sirius. Bellatrix, à l'inverse, avait des allures de poupon avec un visage rond et pâle, encadré par une épaisse chevelure noire. Cet aspect enfantin était contrebalancé par la commissure tombante de ses lèvres qui lui donnait en toute circonstance une expression étonnement grave. Elle fascinait la plupart des garçons que James connaissait et lui aussi l'aurait trouvée belle s'il n'avait pas su à quel point elle était cinglée. Sirius l'appelait "Barjotrix" et, d'après ce qu'il lui avait raconté sur elle, ce surnom semblait tout à fait approprié.

Aussi envoûtantes que pouvaient être les deux soeurs, leur présence était presque effacée par celle de Lucius Malefoy. Le jeune homme brillait par ses traits délicats. Ses cheveux blonds, presque blancs, et sa peau claire lui donnaient des airs de veela. C'était un pur produit de la noblesse sorcière, sauf que lui ne souffrait d'aucune tare. Lucius était aussi grand que Sirius et doué dans tous les domaines. Meilleur duelliste de l'école, il excellait aussi en potions et ses rédactions servaient souvent d'exemple lors des examens. Comme si cela ne suffisait pas, il était en plus capitaine de son équipe de Quidditch et y exerçait le poste d'attrapeur, poste que James visait désespérément depuis son entrée à Poudlard.

Non mais, sérieusement, comment ce type faisait pour jouer aussi bien ? Le poste d'attrapeur nécessitait d'être léger et rapide et de pouvoir se faufiler facilement entre les poteaux du stade. C'était un rôle pour les gens de petite taille, les minus, les gens comme James. Mais ça personne ne semblait le comprendre. Surtout pas Julius Fincher, capitaine des Gryffondors, qui l'avait encore recalé cette année : "Non, James. Je pense que tu as bien plus ta place dans l'équipe en tant que poursuiveur. Et puis Maddy est une excellente attrapeuse. Il vaut mieux laisser les choses telles qu'elles sont."

Lucius Malefoy. Julius Fincher. Maddy Nielsen.

Il les détestait tous.

James regarda Lucius se pavaner en grinçant des dents. Le préfet s'était penché vers Rogue pour lui murmurer quelque chose à l'oreille, avec ce petit sourire en coin qu'il arborait constamment. Oh, qu'est-ce qu'il pouvait détester son visage si parf- Putain, c'était lui ou Servilus venait de rougir ? Non. Ce n'était pas possible…

Mais James se rendit bientôt compte qu'il ne rêvait pas. La joue encore visible de Rogue s'était colorée d'un rouge vif et un sourire niais avait pris place sur son visage. Gros Nez avait l'air d'être aux anges. Bordel, mais qu'est-ce que Malefoy avait bien pu lui dire pour qu'il se transforme en pivoine ? Servilus était presque méconnaissable. Bon, le fait qu'il fasse partie du fan-club de Malefoy n'était pas étonnant en soit mais il réagissait d'une façon si… surprenante…

Ça lui foutait les boules.

"James !"

"Sirius"

Sirius, qui venait de débarquer avec entrain dans la Grande Salle, haussa un sourcil devant la froideur de son meilleur ami.

"Heu… Ça va ?"

"Oui."

En face d'eux, Rogue semblait toujours aussi troublé. Qu'est-ce que Malefoy avait bien pu lui dire ?

Sirius posa une nouvelle question que James ignora, laissant Peter répondre à sa place. Un jeune homme à l'allure sinistre qui venait de s'asseoir entre Rogue et les sœurs Black attirait maintenant toute son attention.

"Sirius, tu peux me dire qui est assis à côté de Servilus et de tes cousines ?"

Ce fut Peter qui lui répondit, visiblement gêné.

"Heu, James... Il n'est plus là…"

Évidemment. Cela aurait été trop simple sinon…

"Mais je crois que le type dont tu parles s'appelle Rodolphus Lestrange…"

"Ah ?"

En voilà quelqu'un d'utile ! Qui répondait à ses questions au lieu de partir ! James se retourna vers lui, tout sourire.

"Peter. On va faire équipe toi et moi."

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À eux deux, ils avaient réussi à tous les identifier : Rodolphus Lestrange, Alvy Avery, William Wilkes, Evan Rosier et un certain Fabius Mulciber. Des sorciers de sang pur qui affectionnaient la magie noire. Rien d'étonnant jusque-là. Non, ce qui était vraiment surprenant, c'était la façon dont ils s'étaient soudainement tous réunis. Quelque chose avait dû se passer cet été, hors de Poudlard. Quelque chose qui ne présageait rien de bon, surtout si ça avait fini par quasiment attirer les Black au complet. Regulus avait en effet rejoint le groupe pour s'asseoir aux côtés de Narcissa qui l'accueillit en lui tapotant chaleureusement l'épaule, un sourire inhabituel animant son visage.

James fronça les sourcils avant de murmurer :

"Je sais pas ce qu'ils fichent tous ensemble, mais ça sent mauvais. Il va falloir qu'on les surveille."

Peter ne sembla guère enjoué par cette mission d'espionnage.

"Tu... Tu es sûr James ? Je veux dire... Ils sont peut-être juste amis."

"Juste amis ? Cette bande de psychopathes ? Tu parles. Ils préparent un mauvais coup. Regarde, à cause d'eux, personne ne fait attention à Gros Nez ! Alors que ce qu'il lui est arrivé c'est… C'est quand même terrible… Terriblement humiliant ! Si personne ne dit rien, c'est bien qu'ils fichent la frousse aux autres ! Crois-moi Peter, ils sont dangereux !"

Il crispa les poings en fusillant du regard le groupe de Sangs-Purs. Peter l'étudia longuement, hésitant à lui répondre :

"J'ai... J'ai comme l'impression que le soutien qu'ils apportent à Rogue te dérange…"

En face d'eux, Malefoy était, comme à son habitude, devenu le centre de l'attention. Il semblait raconter une histoire drôle au vu des rires qui fusaient autour de la table. Rogue aussi riait, d'un rire que James n'avait jamais entendu auparavant, dépourvu de sarcasmes, franc. Il dégageait soudainement une candeur qui le rendait méconnaissable. James écarquilla les yeux et contempla la scène d'un air hébété avant d'être envahi par une soudaine fièvre.

"Mais bien sûr que ça me dérange ! Regarde-le, là, à sourire et à tortiller du cul devant Malefoy et ses putains de cheveux décolorés ! Non mais, sérieux, c'est pas possible qu'ils soient blonds à ce point naturellement ! Et Servilus qui le regarde avec la bouche en cœur !"

"James, je…"

La voix de Peter fut étouffée par le choc du poing de James s'écrasant contre la table.

"Regarde ! Regarde comme il sourit, comme si de rien n'était, avec son corps tout maigre et ses petites côtes saillantes... Tu les verrais onduler quand il rampe, c'est fascinant…"

Oh, il les revoyait si nettement, les côtes battantes de Rogue. Sa colonne vertébrale qui pointait comme un aileron… Sa peau blanche et rose…

Pris d'un violent frisson, il secoua vivement la tête et tenta de se concentrer de nouveau sur Rogue et sa bande. Ces derniers avaient fini de manger et s'apprêtaient à partir. Lucius ouvrit la marche et tous le suivirent.

James se leva d'un bond.

"Ils s'en vont ! Faut qu'on le suive !"

"Mais j'ai même pas fini mon-"

Le regard que lui lança James dissuada Peter de finir sa phrase. Lâchant un soupir discret, il emboîta le pas au chef des Maraudeurs.

James et Peter suivirent le groupe de Serpentards jusqu'au hall d'entrée d'où partaient les multiples escaliers qui desservaient les étages du château. Comme d'habitude, ces derniers n'en faisaient qu'à leur tête et tournoyaient dans tous les sens, ne laissant que peu de temps aux élèves pour changer de palier.

"Il va falloir faire attention." murmura James, "Si on les laisse trop s'éloigner, on va les perdre. Mais si on s'approche trop près, ils vont se douter de quelque chose."

"On peut pas prendre ce risque." lui répondit Peter, apeuré. "S'ils s'aperçoivent qu'on les suit, ça risque de les énerver…"

"Je sais, je sais. On va les laisser s'éloigner un peu et voir où ils s'arrêtent…"

"Peut-être que c'est inutile de les suivre. Peut-être qu'ils vont juste dans leur cachot…"

Peter et sa couardise légendaire. James poussa un soupir exaspéré.

"Et depuis quand les Serpentards utilisent-ils les escaliers principaux pour se rendre dans leur cachot, Peter ?"

"Depuis que j'ai peur d'être la cible de dix mages noirs en herbe…"

La répartie inhabituelle de Peter le désarçonna et James resta silencieux, se contentant d'emprunter le premier escalier pour se positionner tout en haut des marches. Il se dressa sur la pointe des pieds et tendit le cou pour observer les Serpentards monter un à un les paliers. Ils semblaient se diriger vers le septième étage, là où se trouvait l'entrée de la salle commune de Gryffondor.

"On dirait qu'ils vont chez nous. Qu'est-ce qu'ils peuvent bien foutre au septième ?"

À côté de lui, Peter haussa les épaules.

"Peut-être qu'ils vont voir Flitwick. Son bureau est là-bas aussi. Ou alors ils vont dans la salle de divination. Ou dans la salle de lecture."

James haussa les sourcils.

"Y a une salle de lecture au septième étage ?"

"Ben ouais, depuis toujours. Bon sang, James, ça t'arrive d'étudier de temps en temps ? T'avais jamais capté qu'il y en avait une ?"

"Je… Ben…"

Peter passait décidément beaucoup trop de temps avec Remus. Il venait de refaire à la perfection son regard exaspéré. James se sentit bête pour le coup. Peut-être qu'ils allaient juste travailler ensemble...

Pourtant il sentait que quelque chose clochait.

Quand ils arrivèrent au septième étage, ils trouvèrent le couloir vide. La salle de divination et le bureau de Flitwick étaient fermés. Peter pointa du doigt l'entrée de la salle de lecture, une porte discrète, presque cachée dans un angle du couloir, et les deux s'y glissèrent en silence.

L'endroit était étriqué et biscornu. Des rangées de livres poussiéreux alternaient avec de petites tables en bois sombre. James emprunta l'allée principale, qu'il remonta en quelques pas à peine, pour atterrir au bout de la pièce et n'y trouver… personne. Enfin, pas « personne », il y avait bien deux jeunes Serdaigles qui discutaient dans un coin mais, à part ça, aucune trace de Rogue et sa bande. Où est-ce qu'ils avaient bien pu passer ? James se gratta la nuque, perplexe, avant d'interpeller les élèves :

"Hé, vous deux, vous n'avez pas vu passer des Serpentards ?"

Les Serdaigles les regardèrent d'un air intrigué avant de faire non de la tête et James resta interdit. Confus, il s'éloigna d'eux pour faire de nouveau le tour de la salle, réfléchissant, cherchant à démêler la situation. Peter lui avait emboîté le pas et le suivait docilement. De temps en temps, il émettait des petits bruits de gorge désagréables, signe qu'il désirait dire quelque chose. James s'obstinait à l'ignorer, persuadé que son intervention ne lui serait d'aucune aide.

La situation était frustrante. Rogue et ses amis semblaient s'être volatilisés. Pourtant, il les avait vus s'enfoncer dans le couloir… Il avait beau porter des lunettes, il n'était pas aveugle au point de les avoir croisés sans s'en rendre compte. Cette journée était décidément bien étrange. Rien ne faisait sens. D'abord Rogue avait… Enfin… Il avait été… Par leur faute. Et puis il était soudainement réapparu à l'heure du dîner avant de disparaître de nouveau comme par magie…

Comme par magie…

James eut un déclic et s'arrêta net entre les rayons, Peter lui rentrant dedans et poussant un petit couinement auquel James ne prêta pas attention. Il venait de comprendre. Rogue et sa bande avaient utilisé un passage secret. Un passage que les Maraudeurs ne connaissaient pas. Comment était-ce possible ? Ils étaient pourtant sûrs d'avoir fouillé tout le château.

"James ?"

Peter le regardait d'un air intrigué mais James lui fit signe de se taire, regardant de nouveau la salle, tournant sur lui-même pour tenter d'apercevoir un indice, un élément susceptible de dissimuler un passage. Il y avait bien une grosse armure dans un coin qui pouvait servir d'entrée mais si les Serpentards étaient passés par là, les Serdaigles les auraient forcément vus. C'était donc impossible. À moins que….

"À moins qu'ils ne soient dans le coup…"

"De quoi ? James, qu'est-ce que tu racontes ?"

James intima à Peter de rester silencieux d'un signe de la main. L'air tout à coup suspicieux, il se pencha pour observer les autres élèves au travers des étagères.

"Tu les connais ?"

Peter cligna des yeux, incrédule.

"Qui ? Eux ? Non. Ce sont des Serdaigles et en plus on dirait qu'ils sont en première année… James, tu peux m'expliquer ce qu'il se passe ?"

"Okay. Imagine. Rogue et sa bande sont introuvables parce qu'ils ont utilisé un passage secret. Et quelle meilleure entrée pour un passage secret qu'une salle de lecture où personne ne va jamais ?"

"Non mais il y a plein de gens qui viennent dans cette salle ! C'est juste toi qui-"

James ne le laissa pas finir, complètement emporté par sa théorie.

"Ils ont leur repère ici, juste à côté de la salle commune des Gryffondors, pour nous narguer."

Peter ouvrit la bouche, perplexe, semblant chercher ses mots :

"D'a… D'accord… Et comment t'expliques que les Serdaigle les aient pas vu entrer ?"

"Très simple. Ils les paient pour garder l'entrée. Malefoy est riche. Les Black aussi. Ça fait sens."

Persuadé d'avoir trouvé la clé du mystère, James s'attendait à une standing ovation. Mais il n'eut droit qu'à un long silence déconcerté. Peter, qui d'ordinaire était toujours le premier à encenser ses idées, le dévisageait avec inquiétude.

"James. Est-ce que ça va ?"

James leva les yeux au ciel.

"Quoi ? Allez, c'est pas si fou que ça ! De toute façon, il y a bien une explication ! Ils ne peuvent pas se téléporter !"

"J'ai appris pour le cours de potion de ce matin."

James se raidit à ces mots. Il n'avait pas vraiment envie d'avoir cette conversation maintenant. En fait, il préférait ne jamais l'avoir et se contenter d'enfouir tout ça dans un coin de son esprit.

"Ce sont des choses qui arrivent…"

Peter n'eut pas l'air convaincu.

"Rogue a pris feu. Rogue. Le meilleur élève en potion de toute l'école. C'est quand même un peu bizarre, non ?"

Le visage tendu, James lui lança un regard en coin. Peter soupira avant d'insister:

"Bon sang, James, Rogue a failli mourir ! Ça a quand même dû être un peu traumatisant, non ? Je veux dire… Ni toi, ni Sirius n'en avez parlé… Enfin, si, Sirius a fait quelques blagues sur le sujet mais je ne l'ai jamais vu aussi mal à l'aise. On aurait dit qu'il se forçait à les faire. Et toi… Toi, t'as juste rien dit. T'as pas lâché un mot de la journée. Et quand Rogue est revenu pour le dîner, t'es devenu complètement dingue. Et là, t'es en train de me dire que Rogue et Malefoy ont un repaire secret dans le château et qu'ils paient des Serdaigles pour le garder. Je… Je m'inquiète pour toi. Alors je te demande si ça va."

James resta silencieux, les yeux fixés sur ses chaussures. Qu'est-ce que Peter voulait qu'il lui réponde ? Bien sûr que ça n'allait pas. Son corps le faisait souffrir à cause de toutes les potions qu'il prenait. Il se sentait faible et inutile. Il avait encore échoué aux sélections de Quidditch et devait se contenter une nouvelle fois d'un poste qu'il détestait. La puissance des sortilèges de cette année commençait à lui poser problème. La fille dont il était éperdument amoureux lui préférerait Rogue, son pire ennemi. Il en venait à se sentir inférieur à lui, alors que c'était la personne qu'il méprisait le plus. Et ce matin, il avait manqué de le tuer à cause d'une blague débile qui maintenant le traumatisait alors que Rogue se portait comme un charme et avait même copiné avec Lucius Malefoy, le meilleur élève de l'école.

Pourquoi est-ce que, peu importe la situation, il finissait toujours par se sentir dépassé ?

"T'as raison. Ils ne sont pas ici. Je me suis trompé."

James tourna les talons pour se diriger vers la sortie, la tête basse. Peter poussa un nouveau soupir.

"Vous y êtes pour quelque chose, pas vrai ? James, attends-moi… Je-"

"Pourquoi t'étais pas là ce matin d'ailleurs ?" l'interrompit James, "T'as fait exprès de tomber malade parce que, sans Remus pour t'aider, tu savais que t'allais te planter en beauté ?"

James savait que c'était vrai. Dès que Remus était trop malade pour participer à un examen de potion ou de botanique, Peter souffrait soudainement de violentes nausées. S'il était loin de briller dans ces deux matières, il roulait sa bosse en sortilège et James le soupçonnait d'avoir conçu dans son coin un maléfice de vomissement. Avec un peu de chance, ses accusations lui permettraient d'échapper à leur conversation.

Son stratagème fonctionna et Peter devint rouge comme une pivoine.

"Qu-Quoi ? Non, c'est pas ça ! Je… Enfin, si, mais bon… On parle de toi là ! Pas de moi ! Je-"

"Sans déconner, t'as vraiment réussi à faire ça ? Comment t'as fait ? T'as trouvé un sortilège dans un bouquin ou c'est toi qui l'a créé ?"

"C'est moi qui l'ai mis au point. Je voulais pas que Madame Pomfresh s'en débarrasse d'un coup de baguette alors j'ai complexifié un sort déjà existant. Je me suis inspiré du sort de Crache-Limace…"

James sourit avec amertume. Même s'il était heureux que Peter soit doué en la matière, le savoir capable d'inventer des sorts à sa guise le renvoyait sa propre incompétence en ce qui concernait la magie.

"Ma parole, c'est que t'es vraiment doué ! Tu vas vraiment finir par bosser avec ton père au ministère si tu continues comme ça ! Ceci dit, t'aurais quand même pu nous en faire profiter ! Ça nous aurait empêché de nous prendre un F en potion !"

Ça leur aurait évité d'immoler Rogue, surtout, pensa James alors qu'il ouvrait la porte de la salle de lecture.

"Mais je voulais pas le tester sur vous car j'étais pas encore sûr des effets secondaires !", se défendit Peter, "Crois-moi, ça m'a sauvé mais c'était vraiment pas agréable ! J'ai cru que j'allais y passer ! Je… J'ai même craché une limace. C'était pas censé arriver. Et c'était dégueu'... En plus, j'ai dû la mettre dans ma poche pour pas que l'infirmière la voit. Franchement, je suis pas prêt de bosser au département des accidents magiques. Encore moins à celui des mystères… En fait, je-"

"Peter."

James s'était figé sur le pallier. Devant eux, Rodolphus Lestrange et Evan Rosier marchaient dans le couloir en discutant à voix basse. Ils venaient de la gauche, là où le couloir donnait sur une impasse. Cela ne faisait aucun doute.

James resta calme et attendit qu'ils empruntent le grand escalier pour ensuite courir vers le cul-de-sac. Il avait raison ! Il y avait bien un passage ! Il n'était pas complètement fou ! L'air triomphant, il se retourna vers Peter.

"Je te l'avais dit ! Il y a un passage secret ici !"

Il avait dit ça avec tant de joie que Peter ne put s'empêcher de sourire.

"Oui. Tu avais raison, James."

James laissa s'échapper un rire alors qu'il détaillait avec attention les murs du couloir, espérant repérer une quelconque entrée secrète. Mais il ne trouva rien. Rien à part une tapisserie représentant la tentative de Barnabas le Follet d'apprendre la danse classique à des trolls. Tentative ridicule qui se solda bien sûr par un échec sanglant. C'était l'une des rares choses qu'il avait apprises en cours d'Histoire de la Magie. James hésita un instant avant de soulever la tenture. Mais là encore, il ne trouva que le mur froid du château. Désemparé, il lança un Dissendium qui n'eut bien sûr aucun effet.

Il y avait forcément un passage secret quelque part. Encore un qu'ils ne connaissaient pas. Ce château était décidément trop grand. Même en cinquième année, ils avaient du mal à en connaître tous les recoins. Si seulement il existait un plan, un plan magique qui indiquerait toutes les salles du château, même les plus secrètes. Mieux que ça, une carte qui pourrait indiquer l'emplacement de chaque personne présente à Poudlard… Un plan qui leur permettrait de suivre tout le monde à la trace.

Nom d'une gargouille... C'était pas con ça...

"Peter."

"Oui ?"

"Viens, on va à la bibliothèque."

Peter se tourna vers James, les sourcils levés si haut qu'ils étaient dissimulés par sa frange blonde.

"Tu ne veux pas rester, pour voir si d'autres Serpentards viennent ici ?"

James secoua la tête.

"Non. On ne sait pas où ils sont. Peut-être qu'ils sont déjà tous partis. On les suivra mieux la prochaine fois. En attendant, je viens d'avoir une idée et je veux savoir si c'est réalisable."

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James et Peter avaient emprunté tous les manuscrits liés à la cartographie qu'ils avaient pu trouver, ainsi que des livres de sortilèges avancés. Après avoir lancé un Leviosa , ils étaient de nouveau en route pour le septième étage, suivis par deux énormes piles de bouquins. Quand ils croisèrent Lily, accompagnée de Mary Macdonald, la rouquine ne put s'empêcher de siffler, admirative.

"Eh bien ! Moi qui pensais que seul Remus savait lire !"

Le parallèle entre les blagues insultantes de Lily et celles de Rogue était de plus en plus évident. Elle sembla s'en rendre compte puisqu'elle s'excusa immédiatement.

"Je suis désolée. Je voulais juste dire quelque chose de drôle."

Les lèvres pincées, James hésita à répliquer avant de finalement abandonner. Comme d'habitude, Lily avait fait mouche. Mais il ne se sentait pas de lui faire une quelconque remarque. La façon qu'elle avait de sourire et de les regarder… Lily était triste. Et c'était probablement à cause de ce qui était arrivé à Rogue.

À cause de ce qu'il avait fait à Rogue.

L'estomac de James se noua. Est-ce qu'elle le soupçonnait de quelque chose ? Non. Si ça avait été le cas, elle se serait déjà jetée à sa gorge.

Lily s'était tue et ni James, ni Peter n'osaient redémarrer la conversation, restant face à elle, les bras ballants. Mary finit par se racler la gorge et Lily sembla revenir à elle. Elle s'excusa une nouvelle fois puis se dirigea vers l'escalier qui venait d'arriver à leur étage. Hésitante, elle regarda les marches avant de finalement se retourner vers les garçons.

"James, Peter... Je voulais juste vous dire... Pour Severus…"

Cette fois, l'estomac de James se contracta à lui en faire mal. Fuyant la rousse du regard, il se contenta de répondre :

"On est désolé pour ce qui lui est arrivé. Même lui ne méritait pas ça…"

En temps normal, il aurait dit ça pour ne pas la contrarier mais cette fois-ci, il fut étonné de sa propre sincérité. Rogue ne méritait pas ça. Pas avec toutes les blessures qu'il avait déjà…

Le corps balafré de Rogue lui revint dans un flash et James frissonna.

Lily hocha doucement la tête avant de reprendre :

"Vous savez... Il... Il ne faut pas être trop dur avec lui. Je sais que vous ne l'aimez pas. Je peux le comprendre. Mais vous ne savez pas ce qu'il vit quand il n'est pas à Pou-"

Elle n'eut pas le temps de finir que Rogue surgit dans le hall, Mulciber sur les talons. Le cœur de James rata un battement. Encore une fois, son apparition était inattendue. La mine impassible, Rogue descendait l'escalier d'une démarche raide et mesurée. Rogue, si laid et cependant si fort. Comment faisait-il pour rester parfaitement maître de son corps après les blessures qui lui avaient été infligées ? James l'ignorait. Lui se sentait comme un lierre décroché de sa branche, une tige molle et déformée. Sa salive s'acidifia et James eut du mal à déglutir. Il était partagé entre sa jalousie et sa culpabilité. Le mélange des deux avait un goût de bile.

Si Rogue sourit à la rousse, son visage devient d'une froideur marmoréenne à la vue de James. Le voir avec Lily lui déplaisait fortement. En quelques secondes, l'atmosphère devint électrique. Les yeux de Rogue, noirs et opaques, vinrent lui vriller l'âme et James sentit que s'il détournait maintenant le regard, il reculerait devant eux toute sa vie. Il ne fallait pas fléchir. Pas maintenant. Pas devant Lily.

En dépit de la tension presque palpable, James fut envahi par un bonheur obscur. Rogue et lui, s'affrontant pour Lily... La situation ne différait pas de l'ordinaire et était même étrangement réconfortante. Peut-être qu'avec un peu de chance, Rogue finirait par lui balancer une raillerie cruelle et James pourrait enfin s'oublier dans la colère. Dans un mépris salvateur qui anéantirait toute sa compassion, qui ferait taire tous ses complexes. Peut-être que la vie pourrait reprendre son cours normal et qu'il pourrait oublier le corps étrange et anguleux de Rogue rampant sur les pavés…

La voix grave de Mulciber le ramena sèchement à la réalité :

"Potter, au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, toi et tes petits amis bloquez complètement le passage. Poussez vos bouquins hors du chemin."

Mulciber était en sixième année et il ressemblait à un chérubin bodybuildé, grand et costaud mais avec un visage fin et des cheveux blonds et bouclés qui lui encerclaient le visage comme une auréole. En termes de force pure, il lui était nettement supérieur. Mais Mulciber était aussi connu pour être un pleutre. Un gars encore plus froussard que Peter et généralement long à la détente. James savait que, malgré sa petite stature, il n'oserait jamais s'en prendre frontalement à lui. Fixant de nouveau Rogue, James claqua sa langue avant de répondre :

"Alors, Servilus, on s'est trouvé un crétin pour jouer les gardes de sécurité ?"

"James !"

Lily était scandalisée mais James l'ignora. Ce qu'il voulait, c'était Rogue. Ce dernier grimaça, visiblement agacé. Mais alors qu'il s'apprêtait à répliquer, Mulciber voulut s'avancer vers James et balança sans le faire exprès sa main sur la joue de l'autre Serpentard, en plein sur son pansement. Les yeux de Rogue perdirent leur éclat belliqueux et sa peau devint aussi blanche que la gaze qui ornait sa pommette. Il vacilla avant de se rattraper in extremis à la rambarde, visiblement en souffrance.

"Severus !"

Ils avaient été deux à crier son nom, mais la voix de James avait étouffé celle de Lily. Il avait hurlé par instinct. Avec Severus, c'était tout son désir de retour à la normalité qui s'écroulait.

"Est-ce que ça va ?"

James avait franchi d'un pas le maigre espace qui le séparait du Serpentard avant de s'agenouiller auprès de lui. Réaliser que Severus avait été bien plus impacté par leur blague débile qu'il ne l'avait pensé l'avait submergé d'une terreur aussi soudaine qu'irrationnelle. Il l'attrapa sans réfléchir, l'aidant à se remettre droit. Ses doigts avaient dû appuyer sur une des brûlures de Rogue car ce dernier se mit à gémir. James s'excusa immédiatement.

"Pardon. Tu n'as pas trop mal ?"

C'était la première fois qu'il voyait Rogue aussi vulnérable. Qu'il se sentait aussi proche de lui, presque sur le même pied d'égalité. Souvent Rogue lui avait paru plus vieux, à cause de son intelligence et du cynisme dont il faisait preuve en toute circonstance. Un humour noir, bien loin des blagues puériles que James pouvait faire avec les Maraudeurs. Même ses expressions lui semblaient plus matures. Rogue avait souvent cet air grave, comme s'il avait déjà plus vécu qu'eux. Mais la sincère surprise qui se lisait sur son visage en cet instant lui donnait une nouvelle jeunesse.

Ses traits en paraissaient presque agréables.

Une mèche de cheveux barrait le visage du Serpentard et James l'écarta par réflexe. Une texture huileuse lui resta sur les doigts. Pendant toutes ces années, James s'était demandé qu'était exactement cette odeur aigre que Rogue dégageait. Pour la première fois, peut-être parce qu'elle était plus forte que d'habitude, il arrivait à l'identifier.

"Tu sens le soufre draconite."

James sentit de nouveau la matière sur ses doigts. En face de lui, Rogue lui lança un regard surpris avant de répondre.

"Oui. Je travaille sur une potion à base de soufre draconite pour mon concours de potionniste…"

"Potionniste ? T'as même pas fini Poudlard…"

"Il faut savoir voir loin."

La réponse arracha un sourire à James. Rogue, toujours aussi sérieux. Néanmoins, l'odeur lui évoquait quelque chose d'autre. Quelque chose de familier.

"Je connais cette odeur, elle ressemble… Elle ressemble à celle des médicaments que je prends…"

Ça y est. Ça lui revenait. Cette odeur désagréable. Celle de sa potion contre le nanisme qu'il devait prendre une fois par semaine. Avec ce goût terrible qui lui prenait la gorge à chaque fois. Est-ce que c'était pour ça qu'il ne pouvait pas piffer Rogue ?

Le coup d'œil qu'il jeta au Serpentard lui fit instantanément regretter ses paroles. Le visage de Rogue s'était crispé. Est-ce qu'il… Est-ce qu'il avait deviné ?

"Le soufre draconite est utilisé pour les potions servant à soigner les troubles cutanés et celles luttant contre les maladies des os et les problèmes de croissance. Il aide les os à se renforcer et à pousser."

Oh putain, l'enfoiré !

"À faire pousser les os ? Maintenant que j'y pense, c'est vrai que t'es court sur pattes. On aurait des petits problèmes de croissances, Potter ?"

Les remarques moqueuses de Mucliber firent éclater la bulle qui s'était formée autour de James et Severus pour toucher le Gryffondor en plein cœur. Secoué par la panique, James se retourna vers le grand blond, le teint livide.

"Qu-qu'est-ce que tu viens de dire, connard ?"

Il avait voulu paraître ferme mais sa voix avait flanché. Un sourire carnassier prit place sur le visage de Mulciber qui semblait se délecter de la situation.

"Oh putain, sans déconner ? Dis-moi pas qu'c'est vrai ! T'as vraiment des problèmes de croissance ? C'est pour ça qu'on te confond avec les premières années ?"

"Non, c'est… C'est pas ça du tout ! J'ai pas de problèmes !"

"C'est parce que t'as un complexe d'infériorité que tu persécutes les autres avec ta petite bande ? T'es un minus et ça te rend hargneux ?"

Sa voix résonna dans tout le hall et le front de James se couvrit d'une épaisse sueur. Il jeta par réflexe un regard paniqué à Lily, qui le regardait avec des grands yeux, visiblement gênée. Merde. Est-ce qu'elle avait honte de lui ? Derrière elle, il crut voir Mary sourire. Et Peter qui le dévisageait comme s'il était un putain de fantôme !

Les joues de James lui brûlèrent.

"Putain, mais tu vas la fermer à la fin ?"

Il sortit sa baguette pour la pointer sur Mulciber. Ce dernier perdit son air goguenard et recula d'un pas.

"Whoa, calme-toi ! J'y suis pour rien si t'es un nain !"

James s'apprêta à lui lancer un sort mais une pression sur son cou le fit se retenir. Rogue venait de poser sa baguette contre sa carotide.

"Tu paniques, Potter."

Rogue avait l'air… bizarre. En temps normal il l'aurait incendié du regard mais là… Il semblait faire preuve de retenue. Est-ce que c'était de la pitié ? "Tu paniques, Potter". C'était bien ce qu'il lui avait dit ? Il aurait pu l'achever mille fois et c'était tout ce qu'il trouvait à répondre ? Est-ce que c'était une façon de se moquer de lui ?

Pire, est-ce que Rogue avait pitié de lui ?

James chercha presque désespérément le regard de Rogue. Il avait besoin de lui. De son ennemi de toujours. Il avait besoin de voir que rien n'avait changé. Mais la façon dont Rogue détourna les yeux détruisit son maigre espoir d'un retour à la normalité.

Rogue le ménageait. Il avait pitié. Ce n'était pas possible. Il était en plein cauchemar. Il fallait qu'il rétablisse la situation.

Il voulait juste que tout soit comme avant.

"Mais ta gueule toi aussi ! Si j'étais toi, j'oserais même pas me balader dans le château ! Tiens, d'ailleurs, sympa ton spectacle de ce matin ! J'ai adoré les effets pyrotechniques ! Ton imitation de goule était pas mal non plus, mais elles sont un peu moins laides en général... Et plus habillées aussi…"

S'il vous plait, faites que tout soit comme avant.

James ne sut pas si c'était son souhait qui venait de s'exhausser mais il ressentit soudainement une douleur violente au niveau du visage. Il lui fallut quelques secondes pour réaliser que le front de Rogue venait de s'écraser contre son nez. Merde. James n'avait pas pensé qu'il s'en prendrait à lui physiquement. Il s'était préparé à dégainer sa baguette, pas à se battre à mains nues.

Il se sentait con maintenant.

"Severus ! James ! Arrêtez !"

Lily tenta d'intervenir mais Mulciber l'écarta d'un violent coup de bras, la faisant tomber au sol. Le reste se passa étonnement vite. Rogue chargea une nouvelle fois James, se précipitant sur lui pour les faire basculer par-dessus la rambarde de l'escalier.

Il y eut une chute brève, suivie d'un hurlement.

James ouvrit les yeux. Son nez lui faisait affreusement mal et il avait du sang dans la bouche. À quelques mètres de lui, Peter était penché au-dessus de la rambarde, sa baguette pointée dans sa direction.

Il lévitait ? Il ne sentait pas le sol…

Un nouveau cri retentit et il vit la tête rousse de Lily passer en trombe dans les escaliers.

"Severus ! Severus !"

Elle se précipitait vers le rez-de-chaussée. James tourna la tête comme il put.

Ah...Il le voyait maintenant. Quelques étages plus bas.

Le corps maigre de Severus, replié sur lui-même comme une araignée, dans une mare de sang.

Il avait merdé. Encore une fois.


Remus ouvrit brusquement les yeux et se redressa pour vomir de la boue. Le mélange de bile et de terre avait un goût et une texture immonde. Il mit longtemps à tout rendre.

Le petit étang avait doublé de volume suite à une pluie torrentielle et avait bien failli l'engloutir. Mais Remus l'ignorait. Il ne se souvenait plus de comment il était arrivé ici Il avait oublié la chasse et l'errance. Il avait oublié la souris et les planches. La vase et les têtards. Perdu au milieu de l'eau, en pleine nuit et loin des lumières du château, il avait juste l'impression de baigner dans le néant.

Un coup de tonnerre résonna au loin, venant mettre fin au silence et la pluie tomba de nouveau. Elle fut d'abord salutaire, Remus soupirant de plaisir alors qu'il relevait le menton, laissant les grosses gouttes déferler sur son visage, ôter de sa bouche le goût du fiel. Mais rapidement l'averse se transforma en déluge et son instinct lui cria de se mettre à l'abri.

Il tenta de prendre appui sur ses mains pour se relever mais celles-ci refusèrent de bouger. Elles étaient bleues et gonflées. L'eau et le froid les avaient raidies puis ridées. Jusqu'à les crevasser. Il semblait avoir froid...

Froid... Il avait froid.

Remus gémit. Il venait de se reconnecter au monde et ce dernier le faisait souffrir. Il la sentait maintenant, la morsure de l'air glacial sur son corps. La tempête s'engouffrait entre les mailles trempées de son uniforme pour venir lui dévorer la chair.

Mourir. Il allait mourir s'il restait ici.

Un éclair zébra le ciel, suivi d'un autre qui vint frapper l'un des piliers du stade de Quidditch. Remus tenta de se redresser mais perdit rapidement l'équilibre, ses pieds glissant dans la vase. Le Gryffondor geignit de dépit avant de se résoudre à maladroitement ramper vers le rivage, le visage à moitié immergé, buvant la tasse à chaque mouvement. Les violentes bourrasques et les crampes vinrent rythmer son parcours, le forçant parfois à s'arrêter pour se recroqueviller sur lui-même. S'il avait pu, il aurait hurlé. Mais sa gorge serrée ne laissait passer que de maigres soupirs, aussitôt étouffés par la tempête.

Il réussit finalement à sortir de l'étang, ses coudes s'enfonçant dans la terre pour traîner son corps sur la rive. Il vida ses poumons de l'eau visqueuse qui les avait remplis et trouva refuge contre un gros rocher, son corps couvert de boue venant se fondre avec celle qui recouvrait les bords de l'étang, jusqu'à en devenir indiscernable.

Il resta collé à la roche, grelottant, se crispant à chaque nouveau coup de tonnerre avant qu'une douleur, plus aiguë que toutes les autres, ne se fasse ressentir. Quelque chose dans sa poche venait lui percer les côtes.

Grognant, Remus tenta de se contorsionner pour attraper l'objet, ses doigts engourdis ne réussissant qu'au bout de nombreuses reprises à se saisir de ce qui semblait être un long bout de bois.

Un long bout de bois... Mais qu'est-ce qu'il foutait là ?

Remus le porta à son visage, l'observant un instant, confus, avant que ses prunelles ne s'écarquillent.

Sa baguette. C'était sa baguette.

Une chaleur soudaine envahit son corps et il réussit à puiser dans ses dernières forces pour se mettre debout au milieu de la tempête, les yeux toujours rivés sur l'objet. Avec ça il pouvait faire quelque chose... Il pouvait rentrer au château... Un sort. Il n'avait qu'à lancer un sort... Il fallait qu'il en trouve un, tout au fond de son esprit engourdi. Il fallait qu'il trouve un sortilège. Un qui lui serait utile... Juste de quoi retrouver son chemin dans l'obscurité... Créer un peu de lumière...

Un peu de lumière...

"Lumos…"

Malgré sa voix étranglée, presque inaudible, et son geste vague, une lueur bleutée apparut au bout de sa baguette. Remus sentit des larmes de bonheur dévaler ses joues déjà trempées et tenta de prononcer un "Merci" qui se perdit dans de violents sanglots. Sa main gonflée avait ramené la baguette contre lui et il refusait de quitter des yeux la lumière, de peur qu'elle ne disparaisse.

Enfin, il allait pouvoir rentrer chez lui. Mettre fin à ce cauchemar. Un léger sourire naquit sur ses lèvres violacées et, mû par une force nouvelle, il s'avança vers la pente douce qui menait jusqu'au château. Sa main tremblante brandit devant lui la baguette avant de soudainement se figer.

En bas, une créature l'observait.