"L'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête."
Blaise Pascal
"GREYBACK !"
Le corps tendu comme un arc et les yeux révulsés, Remus se redressa en hurlant. Son front et sa gorge lui brûlaient. Il avait du mal à reprendre son souffle. Mais ce n'était rien comparé à la souffrance abominable qu'il ressentait au niveau de sa jambe. La pression de la mâchoire était encore là, intacte. Elle lui perçait la chair et lui déchirait les muscles. Poussant un nouveau cri, Remus se saisit de sa cuisse, appuyant ses doigts contre la large cicatrice. Non. Elle ne saignait pas. Il fallait qu'il se calme. Il fallait qu'il respire.
"Greyback…"
Il gémit presque son nom, sa tête incapable de se tenir droite se balançant dans tous les sens.
"Greyback…"
Remus leva les yeux à la recherche du monstre mais ne trouva que l'obscurité. Un noir si profond qu'il le laissa étourdi. Où est-ce qu'il était ? Est-ce que Greyback le poursuivait encore ? Il était sûr de l'avoir vu plus tôt, dans la forêt. Il se rappelait des cris et des flammes, du souffle frénétique du monstre galopant sous les arbres…
Ses pupilles élargies par la nuit s'agitèrent, fouillant l'obscurité à la recherche d'un indice, d'un détail auquel se raccrocher. Mais les larmes et la fièvre déformaient sa vision jusqu'à le faire halluciner. Dans chaque recoin, la bête s'animait. Émanant des ténèbres, elle surgissait de la moindre flaque d'ombre, son visage grimaçant faisant germer en Remus des terreurs innommables.
Terrorisé par le spectacle, Remus voulut fuir, prendre appui sur ses mains pour se redresser et détaler à toutes jambes. Mais ses doigts se perdirent dans un sol bien trop mou. Hébété, il gratta ce qu'il pensait être de la terre avant de glapir en sentant le tissu cotonneux sous ses ongles. Il n'était plus dans la forêt. Un matelas inconfortable avait remplacé le lichen et la mousse.
Un lit inconnu.
Greyback était là. Il allait surgir de sous les draps.
Il allait mourir.
Il ne sut pas vraiment s'il avait seulement pensé ces mots ou s'il les avait hurlés à pleins poumons. Sa confusion s'en était retournée en un flot de panique qui le jeta au sol. Il sentait partout sur lui le regard du loup. Cette langue qui le goûtait, ces mains percluses de griffes qui le palpaient sans relâche.
En pleurs, Remus avança à l'aveugle, rampant sur le carrelage glacé. Des choses dans le noir le frôlaient, le piquaient, le poussaient. Puis il y eut un bruit de tonnerre et la pièce toute entière s'illumina, révélant brièvement les rangées de lits de l'infirmerie avant d'être à nouveau engloutie par les ténèbres.
La respiration haletante, Remus s'immobilisa. Prostré contre le sol, il attendit l'arrivée d'un nouvel éclair pour s'assurer qu'il n'avait pas rêvé.
Quand la foudre frappa de nouveau, il balaya la pièce du regard. L'infirmerie. Il était à l'infirmerie. Comment était-ce possible ? Qui l'avait retrouvé ? Des visions lui remontaient comme des vapeurs d'alcool : les yeux du loup, les sorts lancés, la course folle. Est-ce que Dumbledore était au courant de ce qui s'était passé ? Avait-il vu Greyback ? Remus était persuadé qu'il était encore là. Il pouvait sentir sa présence dans le château, dans la pièce, contre son propre corps…
Un frisson d'horreur s'empara de lui et il se cramponna aux barreaux d'un des lits pour se hisser sur ses pieds. La froideur du métal contre ses mains abîmées le fit gémir. Le souffle raccourci par les spasmes qui secouaient son corps, il tenta de rassembler ses forces. Il fallait qu'il avertisse Dumbledore du danger avant que Greyback ne fasse d'autres victimes. Peut-être même qu'il était déjà dans l'école, en train de se glisser dans l'un des dortoirs… Il devait…
Quelque chose remua dans l'obscurité et Remus sentit toute sa vie se réfugier au creux de sa gorge, là où son cœur battait si fort.
"Qui ?"
La voix de Remus n'était qu'un mince filet. La fièvre lui asséchait la gorge et les mots avaient du mal à trouver leur chemin. Il dut se forcer à répéter sa question :
"Qui… Qui est là?"
Seul le silence lui répondit.
Il pria pour qu'un nouvel éclair inonde de nouveau la salle de lumière mais le ciel se montrait avare. La pluie roulait contre les vitres en ronflant de colère, les gouttes frappant le verre avec la force de la grêle. L'ombre était de nouveau si épaisse qu'il ne distinguait plus le sol.
Pourtant, malgré le vacarme, il lui semblait sentir un autre souffle que le sien. Quelque chose était là avec lui, dans les ténèbres.
"Greyback ?"
L'obscurité restait figée, si profonde que Remus ne savait plus où se trouver. Où commençait son corps ? Où se finissait-il ? Il n'y avait plus d'épaisseur ni de nuances. Juste le noir qui le rongeait.
"Greyback..."
Sa voix aussi se faisait dévorer. L'ombre le prenait à la gorge. Il pouvait la sentir palpiter, toute pétrie d'horreur alors qu'il demeurait immobile, les yeux fixés en direction du mouvement qu'il avait aperçu. Greyback était partout et nulle part à la fois. Il sentait ses dents sur sa nuque puis il le devinait sous un lit, caché dans le plis d'un drap, à quelques pas de lui.
"Greyback !"
Était-ce l'envie de se battre ou celle d'abandonner qui le poussait à crier ainsi ? À chaque fois qu'il prononçait son nom, il ressentait cette même douleur insurmontable. Pourtant il continuait d'appeler le loup, s'époumonant dans les ténèbres. La morsure de la nuit lui faisait perdre ses esprits.
Il fallait que ça cesse.
"Montre… Montre-toi… Montre-toi !"
Quelque chose bougea de nouveau et Remus vit se dresser une silhouette encore plus noire que l'ombre, prête à bondir, habitée d'une hargne identique à la sienne. Son corps pétrifié ne tenait plus debout que par miracle et il s'étonna de respirer encore.
Les yeux remplis de larmes, il attendit la bête.
"Tu commences vraiment à me fatiguer avec ton Greyback…"
La voix qui venait d'émerger des ténèbres était empreinte d'une profonde lassitude. Le ciel aussi devait s'être lassé de la situation puisqu'il se décida finalement à éclairer l'inconnu. La lumière vive fit apparaître une forme blanche quelques lits plus loin et Remus crut d'abord à une apparition avant de réaliser que l'individu était tout simplement recouvert de bandages. Si l'orage n'avait éclairé que brièvement son visage, Remus avait immédiatement reconnu son nez anguleux.
"Rogue."
Le dit Rogue ne répondit pas tout de suite. Il alluma d'abord la bougie qui se trouvait sur son chevet du bout de sa baguette avant de la pointer vers son visage pour murmurer un sort. Sa tête enturbannée ne tenait droite qu'à l'aide d'une minerve et, si ses bras avaient échappé au plâtre, ils demeuraient raides, emmitouflés dans des pansements trop épais alors qu'un corset enserrait le bas de son abdomen. Sa main n'arrivait que difficilement à tenir sa baguette qui finit par glisser d'entre ses doigts pour tomber sur la table de nuit. Rogue la regarda chuter avant de soupirer. Il avait du mal à garder les yeux ouverts à cause de la fatigue, en témoignaient les cernes noirs qui lui creusaient le visage, faisant ressortir ses pommettes saillantes.
Il jeta à Remus un regard blasé.
"Tu te rends compte que je t'ai entendu hurler alors que je m'étais jeté un sortilège de bouche-oreille ? C'est censé me rendre pratiquement sourd, Lupin. Et pourtant je t'entends. Depuis que tu es là, je t'entends. Est-ce que tu sais au moins combien de fois tu m'as réveillé ? Bien évidemment, Madame Pomfresh ne répond pas quand je la sonne, sinon ce serait trop simple ! Je suis obligé de nous gérer tous les deux ! Écoute, je vois bien que tu fais des terreurs nocturnes, ou du somnambulisme, je n'en sais rien, je ne suis pas un expert dans le domaine. Peut-être même que là je parle dans le vide car tu es toujours en train de dormir, parce que, mine de rien, ça fait déjà plusieurs heures que j'essaie de te réveiller et que tu ne réagis pas. Mais, pour l'amour du ciel, Lupin, si tu es conscient, j'aimerais vraiment que tu fermes enfin ton clapet parce… Hé ! Qu'est-ce que tu fais ? Lâche-moi ! Lâche-moi, je te dis, tu me fais mal ! Lupin !"
La flamme avait réussi à repousser l'obscurité sur quelques mètres, créant au sol un halo vers lequel Remus s'était précipité, échappant à la nuit qui s'était pressée dans son dos. Il l'avait senti, ce vide béant qui s'était agrippé à ses épaules tandis qu'il bondissait vers la lumière. Cette obscurité vorace, prête à lui manger le coeur.
Puis il avait couru vers Rogue, le pas désordonné, la respiration haletante, et sa main s'était jetée à sa gorge avec la hargne d'un fauve.
"Pourquoi ? Pourquoi ? Je… Qui m'a…? Ici. Qui m'a amené ? Greyback… Greyback ! Dis-moi ! Ah…"
Sa température avait chassé la salive de sa bouche et il ne réussissait plus qu'à balbutier des questions brouillonnes. Rien ne venait. Pourtant, il s'acharnait à essayer de parler, jusqu'à ce qu'il ne lui reste plus un seul mot. Jusqu'à ce qu'il ne puisse plus que claquer ses lèvres et racler sa gorge. Comme un animal.
"Lâche-moi ! T'es complètement fou !", hurla Rogue complètement paniqué alors qu'il tentait d'échapper à son emprise, "Dégage ! Ne m'approche pas !"
Chaque nouvel effort faisait rouler un peu plus les yeux de Remus sous ses paupières. Pourtant il refusa d'abandonner.
"Pourquoi… je suis là ? Est-ce que… Greyback ? Un… loup-garou ? Besoin de savoir… maintenant !"
Le Serpentard leva le bras pour se protéger, le giflant sans le vouloir et les oreilles de Remus se mirent à siffler. Il ne sut pas si c'était à cause de la terreur qui le submergeait, ou de la fièvre qui lui perçait les tempes, mais il se sentit basculer dans un autre monde. Avec une force incontrôlable, un corps devenu sauvage, insensible à la douleur et qui resserrait son emprise sur Rogue jusqu'à blanchir les jointures de ses doigts. Sa peau toute entière haletait, suffoquait, se rebroussait comme une fourrure, ses poils se dressant sur sa nuque alors qu'il fixait Rogue d'un oeil que ses pupilles dilatées avaient laissé noir. Rogue, sa seule porte de sortie, sa seule possibilité d'enfin échapper au cauchemar dans lequel il piétinait depuis son réveil.
Il ne fallait pas qu'il lui échappe.
"Dis-moi !"
Ses mains animées de spasmes continuaient de serrer la minerve du Serpentard, l'étranglant presque. Entre ses doigts, Rogue siffla comme un serpent, essayant de s'extirper de sa poigne avant d'abandonner, terrassé par la douleur. Désespéré, il finit par cracher :
"Je t'en supplie, calme-toi ! Tu vas m'étouffer ! Je sais pas vraiment ce qu'il s'est passé ! Je dormais quand t'es arrivé! ! Je me suis réveillé parce qu'ils ont fait du bruit en t'installant ! Il y avait l'infirmière et une autre personne ! Plus tard, je sais pas quand, je me suis rendormi entre temps, Dumbledore est arrivé. Il a parlé de toi je crois, il a dit que t'avais mis le feu à la forêt, quelque chose dans le genre ! Il a parlé d'une histoire de monstre, que t'en avais vu un je crois, mais il a dit que c'était faux et qu'il y avait pas à s'inquiéter ! Et tu sais quoi ? Ça m'étonne pas ! Ça m'étonne pas que t'aies des hallu' et que t'aies foutu le feu parce que toi et les pauvres abrutis qui te servent d'amis êtes tous complètement cinglés ! Au départ je pensais que c'était juste eux qui avaient un problème mais en fait, t'es encore plus fou qu'eux ! Et moi qui pensais que c'était Potter le psychopathe du groupe ! C'est à cause de lui que je suis là, tu le sais, ça ? Il a manqué de me tuer ! À cause de ce connard, j'ai le crâne fracturé avec une putain de commotion cérébrale et j'ai faillit me briser les cervicales ! Alors, pour l'amour du ciel, laisse-moi tranquille ! Fais ce que tu veux, vas où tu veux, je dirai rien, c'est promis ! Mais laisse-moi tranquille ! Tu me fais peur ! Je.. Putain, tu fais quoi là ? Non ! S'il te plaît ! Me soulève pas comme ça ! Lupin, tu me fais mal !"
Remus avait lâché le cou de Rogue pour tâtonner jusqu'à ses côtes et tenter de le tirer hors du lit, le visage crispé par l'effort mais gardant une incroyable détermination. Dumbledore ne savait pas ce qu'il s'était vraiment passé. Il ne mesurait pas l'étendue du danger. Remus était le seul à pouvoir empêcher un drame de se produire. Plus jamais il ne laisserait les dents se planter dans les cuisses tendres. Plus jamais il ne laisserait le sang couler sur les draps.
Plus jamais il ne laisserait quelqu'un souffrir par la faute de Greyback.
À commencer par Rogue.
Mais ce dernier ne se laissa pas faire. Si ses bras, emmaillotés dans leurs bandages, et sa minerve limitaient ses mouvements, il réussit quand même à coller ses mains contre le visage de Remus, appuyant ses doigts contre ses yeux pour le forcer à s'écarter de lui. Le geste arracha un gémissement à Remus mais il ne céda pas et continua d'agripper Rogue avec une force déroutante, comme s'il préférait le sauver en le broyant plutôt que de le laisser au monstre.
"Mon Dieu… Mais pourquoi…est-ce que… tu…. refuses de me… foutre la paix ?", geignit Rogue.
Il accentua la pression aussi fort qu'il le put et Remus fut pris d'un vertige.
"Parce que je veux pas… qu'il t'arrive… du mal ! Je… Si je te…ici… Il va te… Jamais, je ne le laisserai… Même pas à toi ! Tu vas…. voir Dumbledore… avec moi… Tu vas… venir… AVEC MOI! "
Sa voix, d'abord fêlée, avait fini par enfler dans le creux de sa gorge jusqu'à se transformer en un rugissement qui résonna si loin que Remus s'arrêta soudainement, persuadé qu'un autre que lui venait de parler. Pourtant quand il se retourna, il ne trouva que lui.
"La seule personne qui me fait du mal ici c'est toi !", hurla Rogue.
Il voulut profiter du moment pour lui donner un coup de pied mais les ongles de Remus s'enfoncèrent dans la jambe du Serpentard et il prit appui sur le cadre du lit pour le tirer violemment vers lui. Rogue poussa un cri strident et ôta ses mains du visage de Remus pour tenter, en vain, de s'accrocher aux draps alors que les deux chutaient sur le sol.
Emporté par l'élan, Remus percuta violemment le carrelage. Le choc le sonna et il poussa une longue plainte, ses mains tâtant d'abord son crâne avant de venir frotter ses yeux que le combat avait rendu aveugles. À ses côtés, Rogue tentait de se relever en vociférant:
"Mais t'es un grand malade ! Je t'ai dis que je m'étais fait mal aux vertèbres ! T'aurais pu me paralyser à vie en faisant ça ! Mais qu'est-ce qui ne va pas dans ta tête ? Putain de cinglé ! Pourquoi faut toujours que ça tombe sur moi ? Oh non… Non, non, non ! Je vais jamais m'en sortir… Je… Tu sais quoi, Lupin ? Tu as gagné… Tu veux voir Dumbledore ? D'accord… Je ne sais pas de quoi tu parles, mais si tu penses qu'on est réellement en danger, on va aller le voir… Ça… Ça te va ?"
Remus tenta d'ouvrir les yeux. La silhouette floue de Rogue se découpait dans la lumière alors qu'il tentait de prendre appui sur le lit pour se redresser.
"Il faut qu'on aille… Dumbledore", la tête de Remus lui faisait encore mal et il n'était pas sûr d'avoir bien articuler sa phrase, mais Rogue répondit quand même après un silence :
"Oui, oui. Je te l'ai dit. Je vais venir. Tu as gagné. Laisse-moi juste prendre la chaise roulante qu'il y a derrière mon lit. Madame Pomfresh me l'a laissé et, dans l'état où je suis, je doute de pouvoir marcher seul. Je vais m'installer sur la chaise et on va aller voir le directeur, d'accord ? Tu veux bien me laisser me relever ? "
Quelque chose dans la voix de Rogue avait changé. Il parlait maintenant avec une voix bien trop douce, prenant des intonations presque enfantines. Comme s'il tentait d'apaiser Remus, de l'endormir.
Quelque chose n'allait pas.
Remus se força à suivre Rogue du regard. A moitié affalé sur son matelas, le Serpentard tendait maladroitement son bras vers sa table de nuit.
Sa baguette. Cet enfoiré était en train d'essayer de récupérer sa baguette.
"Donne-moi ça."
La main de Remus s'était agrippée à la cheville de Rogue avec tant de force qu'elle craqua sous ses doigts. Ce dernier poussa un cri surpris avant de tourner la tête dans sa direction, complètement hors de lui.
"Lâche-moi, pauvre taré !"
Il tenta de lui donner des coups de pieds mais Remus tint bon. Ses bras ramenèrent la jambe de Rogue contre sa bouche et il planta ses dents dans son mollet. Rogue eut un sursaut, son bras balayant au sol tout ce qui se trouvait sur son chevet. Dans une pluie de pilules et de bandages, la baguette atterrit sur le carrelage avant de rouler jusqu'au visage de Remus. Si Rogue essaya de lui écraser les doigts pour l'empêcher de s'en saisir, Remus fut plus rapide.
La mine sombre, il pointa l'arme sur Rogue.
"Dumbledore. Maintenant."
Il y eut un silence. Rogue, le dévisagea d'un air apeuré, ses mains posées sur ses jambes meurtries, avant de finalement murmurer :
"Lupin, tu me fais vraiment flipper…"
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"Est-ce que je pourrais au moins savoir qui est ce Greyback ?"
Rogue n'avait eu d'autre choix que de s'avouer vaincu. Il ouvrait la marche, installé dans le fauteuil qu'avait ensorcelé pour lui Madame Pomfresh. La chaise roulait seule mais à un rythme lent, zigzagant parfois au lieu d'avancer en ligne droite, ce qui faisait pester le Serpentard. Derrière, Remus le suivait en boitant, s'éclairant à l'aide de la baguette.
Dépourvus de fenêtres, les couloirs du château étaient encore plus sombres que l'infirmerie. Remus sentait le noir se resserer autour d'eux. L'obscurité avide marchait dans ses pas, soufflait dans le creux de son cou. À chaque regard en arrière, la nuit lui frôlait le visage comme un voile humide. À moins que ce ne soit sa propre sueur ? Il lui semblait dégouliner. L'adrénaline qui l'avait porté jusque-là diminuait à chaque pas et son corps se faisait de plus en plus rigide.
L'une des roues du fauteuil émit un grincement sinistre et Remus sentit l'angoisse lui tordre le ventre. Ils étaient affaiblis et complètement à découvert. Si Greyback les surprenait, ils ne pourraient pas fuir.
Peut-être qu'ils auraient mieux fait de rester cachés dans l'infirmerie.
Peut-être qu'en tentant de sauver Rogue il l'avait maudit lui aussi.
L'air lui paraissait de plus en plus épais. La chaleur de plus en plus acide. Les couloirs semblaient se mouvoir, respirer. Remus avait l'impression d'être mâché par cette obscurité vivante, comme s'il s'aventurait dans une bouche géante. D'un pas à l'autre, tout se déplaçait sans cesse autour de lui : le sol, les murs, le vide.
En proie à un profond malaise, il se mit à avancer comme les bêtes, le flanc serré contre la paroie, les yeux exorbités. À chaque croisement, il s'arrêtait pour renifler dans le noir, ahuri, alors que de grosses larmes commençaient à couler sur ses joues, se mélangeant à sa transpiration. Son visage lui brûlait et il ne respirait plus que par la bouche maintenant, la langue sèche, pressée contre le bas des dents. Il avançait à petit pas, ses chevilles se dérobant parfois sous son poids alors que des courbatures commençaient à se faire sentir, le forçant à prendre appui contre le mur. Qu'est-ce qu'il lui arrivait ? Il sentait ses forces décroître… Pourtant il ne pouvait pas s'effondrer maintenant. Pas après ce qu'il s'était passé avec Greyback. Pas après ce qu'il avait fait à Rogue…
Ah, si seulement James était là… Lui aurait sûrement su quoi faire. Se sortir in extremis des situations dangereuses, c'était sa spécialité. Peter l'aurait soutenu en lui donnant quelque chose à manger. Et puis Sirius… Sirius l'aurait sûrement porté dans ses bras, comme d'habitude. Et Remus aurait fait semblant de ne pas aimer ça….
James, Peter, Sirius… C'était la première fois que Remus faisait quelque chose de dangereux sans eux… En fait, depuis cet été, il avait de plus en plus de mal à passer du temps avec le groupe. Il s'isolait beaucoup et, les rares fois où il était présent, il peinait à les suivre dans leurs activités.
Est-ce que ça finirait par lui porter préjudice ?
Il ne voulait pas être de nouveau seul…
"Hé, Lupin, ça va ? Regarde-moi, je suis là, regarde-moi."
La main de Rogue se saisit brusquement de son épaule et Remus sursauta.
"Lupin ? Tu m'entends ? Tu es tombé."
La flamme de la bougie éclairait le visage du Serpentard par en dessous, faisant ressortir ses grands yeux noirs et les cernes terribles qui lui creusaient les joues. Remus le dévisagea en clignant des yeux, incrédule, avant de réaliser qu'en effet, Rogue le surplombait. Il était à genoux, la tête posée contre le mur. Depuis combien de temps était-il dans cette position ?
"Je… Ah…"
Sa gorge était si serrée que les mots ne parvenaient plus à s'en échapper. Il ne respirait plus que difficilement, par à-coups, l'air se faufilant jusqu'à ses poumons dans un sifflement sinistre. Il n'y avait plus rien qu'il pouvait ordonner à son corps qui, harassé par la fatigue, se montrait réticent au moindre mouvement.
Derrière Rogue, l'obscurité se tassait sur elle-même, prête à bondir et Remus fut secoué de frisson. Il se sentait si petit devant le vide. Si insignifiant. Comment avait-il pu penser qu'il pouvait échapper à la nuit ? À Greyback ? Il pouvait sentir le regard du loup au travers de l'ombre, ses yeux perçants qui lui fouillaient le corps. Et s'il décidait de s'en prendre à Rogue aussi ?
Il n'avait pas seulement mis sa vie en danger. Rogue était maintenant exposé lui aussi, pris au piège dans son fauteuil, affaibli par leur combat. Jamais ils ne pourraient s'enfuir si Greyback décidait de les attaquer.
Les larmes aux yeux, Remus releva la tête vers Rogue, désirant s'excuser, mais la lumière du Lumos l'aveugla. Rogue tenait fermement dans sa main la baguette que Remus lui avait volée un peu plus tôt. Le visage fermé, il lui balança d'une voix sèche :
"Dis moi ce qui pourrait m'empêcher de te laisser là et d'aller chercher moi-même Dumbledore en lui disant que tu m'as frappé et menacé avec ma propre baguette."
La bouche de Remus resta béante alors qu'il reposait contre le mur, la face blême, comme vidée de son sang. Les larmes qui dégoulinaient sur ses joues emplirent les commissures avant de répandre un goût salé sur sa langue.
"Je…"
Qu'est-ce qu'il pouvait bien répondre à ça ? Rogue disait vrai. Remus l'avait violenté. Et maintenant ils risquaient peut-être de mourir ici. Par sa faute.
Ce n'était pas un sauvetage. C'était une condamnation.
"Je suis… désolé…"
Sa voix étranglée par la fièvre et l'émotion était si faible que Rogue dut se pencher pour l'entendre. :
"Je ne voulais pas… Je ne voulais pas te faire de mal… Je voulais juste l'empêcher… "
Un gros sanglot vint se loger dans la gorge de Remus et il se mit à hoqueter, ses joues virant au rouge alors qu'il avait de plus en plus de mal à respirer. Rogue le remarqua et attrapa son visage pour le forcer à regarder vers le haut et l'empêcher de se recroqueviller sur lui-même.
"Hé, ne te roule pas en boule. Tu vas t'étouffer si tu fais ça. Concentre-toi sur ta respiration. Ne me claque pas entre les doigts maintenant, ce serait le bouquet."
Entre ses doigts, Remus secoua vigoureusement la tête, se débattant avec son propre souffle. Il leva vers Rogue ses yeux brouillés de larmes. Sa voix tremblait maintenant, les phrases ayant du mal à se suivre. Toutes serrées et pantelantes.
"Je voulais pas.. qu'il t'attrape… Je voulais pas qu'il te fasse… la même chose qu'à moi… Je voulais juste te protéger… Je suis désolé !"
Sa dernière phrase avait résonné dans le couloir, lui arrachant au passage un gémissement de douleur et Remus se cramponna à la main de Rogue par réflexe, cherchant un réconfort dans son contact.
Le Serpentard l'observa en silence avant de tourner son regard vers la main agrippée à son poignet. Ses traits s'adoucirent. Il semblait moins en colère. Plus soucieux aussi.
"Hé… Ça va. T'en fais pas.", finit-il par répondre, hésitant dans le choix de ses mots, "Je te crois, d'accord ? Je te pardonne… Par contre, c'est moi qui décide maintenant. Et je pense qu'il vaut mieux retourner sur nos pas. Tu n'es pas en état de marcher et tu m'as l'air d'avoir une sacrée fièvre. Attends…"
Il murmura un sort puis posa sa baguette contre le front. Il ne fallut que quelques secondes pour que le bout de l'objet se colore en rouge et qu'une fumée épaisse s'en échappe, dessinant un "4" et un "0" dans les airs.
"Mince, s'exclama-t-il, t'as 40 de fièvre ! C'est pas Dumbledore qu'il faut qu'on trouve, c'est Madame Pomfresh ! Et vite ! On doit repartir à l'infirmerie !"
"Non…"
C'était tout ce que Remus avait trouvé à dire. Il savait que Rogue avait raison. Il se sentait partir. Mais il ne pouvait pas abandonner sa mission. Il ne pouvait pas laisser Greyback faire du mal aux autres.
Rogue, par contre, ne sembla pas de cet avis et il agrippa comme il put les épaules de Remus pour tenter de le relever.
"Rah, mais c'est pas possible ! Tu vois, Lupin, j'ai toujours pensé que tu trainais avec Potter et les deux autres crétins parce qu'ils t'empêchaient de devenir un des souffres douleurs de cette école. Mais je m'aperçois que, non seulement t'es aussi taré qu'eux, mais qu'en plus t'es encore plus borné que les trois réunis ! Tu vas mourir si tu restes assis là toute la nuit ! Tu as besoin de soins ! Madame Pomfresh t'avait apparemment administré un remède de cheval à ton arrivée et là les effets commencent à s'estomper. Faut que t'ailles la voir maintenant si tu veux pas développer une pneumonie ! Allez, viens ! Monte sur mes genoux, je vais nous ramener à l'infirmerie. Les appartements de Madame Pomfresh ne sont pas loin. On peut aller toquer chez elle."
"Mmh…"
Il n'arrivait plus qu'à gémir et, malgré ses propres protestations, il se hissa de lui-même jusqu'à la chaise roulante pour venir s'asseoir sur ses cuisses de Rogue. Sa tête vint se poser contre l'un des coins du fauteuil alors qu'il fixait le plafond du château.
"Faut… Dumbledore… Greyback…"
"Non mais, sans rire, tout ce cirque pour ça ! "Greyback, Greyback !" T'as que ce nom à la bouche ! C'est qui ce "Greyback" à la fin ? J'ai quand même le droit de le savoir !"
Remus continuait de fixer les voûtes du château, tentant tant bien que mal de se focaliser sur sa respiration. Il se racla la gorge avant de prononcer avec difficulté :
"Loup…garou."
"Un loup-garou ?", répéta Rogue,"Pourquoi est-ce qu'un loup-garou tenterait d'attaquer Poudlard ?"
"Moi."
"Pourquoi ?"
"Tuer."
"Oui, mais pourquoi ?"
"Se venger…"
La chaise arrêta tout à coup d'avancer et Remus se demanda s'il n'en avait pas trop dit. Rogue était loin d'être stupide. Il était capable d'assembler tous les indices et de le démasquer. Il pouvait très bien le faire virer de l'école si cela lui chantait.
"Je…"
Remus secoua longuement la tête, cherchant quoi dire pour sa défense. Mais Rogue ne lui laissa pas le temps d'ouvrir la bouche.
"Ce n'est pas la pleine lune, Lupin. Ton histoire ne tient pas la route."
La voix de Rogue était si basse que Remus peinait à l'entendre. Il pencha un peu la tête en direction du Serpentard qui semblait s'être figé dans la chaise, le regard braqué droit devant lui. Est-ce qu'il pensait que Remus mentait ? Remus savait que ce qu'il racontait n'était pas logique. Pourtant, c'était la seule explication qu'il avait trouvé.
Rogue devait le penser fou. Au moins, il ne tiendrait pas compte de ce qu'il avait dit à propos de Greyback.
"Stupide. Je sais…"
"Pourtant, je crois qu'il est là."
"Quoi ?"
"Lupin. Je crois qu'il est dans les escaliers."
Remus releva brusquement la tête avant de se figer lui aussi. Au bout du couloir, dans les escaliers qui menaient à l'étage, progressait une lumière. Son faisceau blanc et pur, presque aveuglant au milieu des ténèbres, découpait en ombre chinoise un visage de profil, au nez plat et au menton saillant, entourré d'un pelage épais et surmonté de deux oreilles pointues.
Un gémissement monta de la bouche de Remus, étouffé d'abord, puis enflant pour finir en un cri insupportable.
