"Nous sommes tous le monstre de quelqu'un."

Proverbe


Rogue tenta de faire taire Remus en lui plaquant une main sur la bouche mais ce fut peine perdue. Le jeune Gryffondor hurla à plein poumon devant la silhouette monstrueuse qui s'était figée dans les escaliers. Emporté par la terreur, il tenta de se lever du fauteuil mais ne réussit qu'à glisser des genoux de Rogue pour se vautrer sur le carrelage froid du château, le Serpentard réussissant à amortir sa chute de justesse en l'agrippant par le col de sa blouse.

"Lupin ! Lupin ! Tu m'entends ? Relève-toi ! Fuis !"

Remus ne bougea pas. Face à eux, l'ombre se jeta en courant dans l'escalier, faisant presque s'éteindre sa lampe en la secouant dans tous les sens pour dévaler plus vite les marches.

Rogue lâcha une flopée de jurons. Cédant à la panique, il jeta sa chandelle au sol et fourra sa baguette entre ses dents avant d'agripper Remus par les épaules et de se jeter en arrière sur le fauteuil. Le choc déclencha le sort de mobilité de la chaise roulante et elle partit en arrière, s'enfonçant dans l'un des couloirs qui bordaient le grand hall jusqu'à buter contre une lourde porte en bois. L'impact lui arracha une grimace mais il tint bon, secouant Remus dans tous les sens alors qu'il tentait de le dégager du fauteuil.

"Putain, Lupin, lève-toi de là, tu dois bouger ! Il y a une porte derrière nous ! Je peux peut-être l'ouvrir !"

Ses supplications restèrent sans réponses. Le regard halluciné, Remus hurlait toujours. L'obscurité avait de nouveau englouti le décor et partout où il posait les yeux naissait quelque chose d'effroyable. Cédant à l'horreur et la fièvre, son cerveau déversait ses terreurs dans le vide du couloir. La nuit toute entière était devenue une usine à monstres. Ils se matérialisaient devant ses yeux, prêts à se repaître de lui.

Ce n'était pas Greyback qui finirait par avoir sa peau. C'était son propre esprit.

"Pour l'amour du ciel, Lupin ! Perds pas la boule maintenant ! Réveille-toi ! Réveille-toi !"

La claque puissante qu'il reçut à l'arrière du crâne lui fit brusquement relever le menton, sa gorge aspirant l'air dans un râle avide. La sueur qui dégoulinait de sur son corps avait trempé ses vêtements et il crut s'être noyé. Ses yeux ahuris fixèrent d'abord l'ombre, craignant de voir de nouvelles chimères, mais ne rencontrèrent qu'un grand vide tout aussi angoissant. Ils glissèrent ensuite sur le visage de Rogue que l'horreur et les cris déformaient jusqu'à le rendre méconnaissable pour finalement être attirés par le faisceau aveuglant qui avait envahi le hall principal.

Remus se força à le scruter, espérant trouver dans la lumière quelque chose de rassurant auquel se raccrocher, une preuve que ce qu'il avait vu dans l'escalier était aussi le fruit de son imagination. Mais la réalité se montra plus menaçante que ses cauchemars. De nouveau se découpa la grande ombre noire. Avançant cette fois-ci pas à pas, elle progressa jusqu'à bloquer l'issue du couloir, son pelage sombre illuminé par la lampe achevant de faire germer en Remus une hantise qui l'habiterait en chaque instant.

Il n'eut même pas la force de crier cette fois-ci, se recroquevillant comme un enfant contre les genoux du Serpentard, seule personne capable de le protéger maintenant.

Ce dernier, complètement affolé, brandit sa baguette devant le monstre.

"PROJECCIO !"

La silhouette fut projetée dans les airs et s'écrasa contre le mur du château dans un grand gris strident suivi d'un feulement. La lanterne qu'elle tenait se fracassa au sol, illuminant cette fois-ci non pas une silhouette mais deux : celle de Rusard, le jeune concierge et de son chat Azazel, qui, le dos rond et le pelage hérissé, crachait comme un fou dans leur direction.

Rogue observa l'homme qui tentait de se relever avant de murmurer, abasourdi :

"Le concierge. C'est le concierge… C'est le concierge, Remus, c'est le concierge !"

Le joie presque hystérique qui s'était emparée de lui ne suffit pas à apaiser Remus. Toujours collé aux jambes de Rogue, il avait commencé à hyperventilé, incapable de reprendre ses esprits.

Le voir ainsi rappela au Serpentard la gravité de la situation et il perdit immédiatement son sourire :

"Oh merde, c'est le concierge. J'ai attaqué le concierge. Oh non, c'est pas vrai… On va avoir de gros problèmes… Je… Monsieur, est-ce que vous allez bien ?", sa voix s'était soudainement faite affable, alors qu'il tentait comme il pouvait d'écarter Remus de son chemin pour venir en aide à l'autre homme, "Je, écoutez, c'est un énorme malentendu, je ne voulais pas vous attaquer… Mon camarade est en pleine crise de folie et a besoin de soins de toute urgence !"

"Oh, vous, mon garçon", l'interrompit Rusard alors qu'il se relevait avec difficulté, "Je peux vous garantir que vous allez avoir de sérieux problèmes ! M'attaquer ! Vous venez de m'attaquer ! Vous m'avez projetté contre un mur ! Non mais, vous êtes malade ! Je suis sûr que vous m'avez cassé quelque chose ! Qu'est-ce que c'est que ce comportement ? Vous déambulez dans les couloirs la nuit et en plus vous aggressez un membre du personnel ! Cela vaut un renvoi ! Déjà, vous allez venir avec moi dans le bureau du directeur et il va vous faire déguerpir de ce château avant le lever du jour ! Mais ne pensez pas que je vais en rester là ! Oh non ! Je vais vous trainer jusqu'aux portes d'Azkaban ! Là où méritent d'aller les vermines de votre genre ! Vous pouvez me croire !"

La déclaration laissa Rogue livide, ce dernier balbutiant de nouvelles excuses tandis que le concierge tendait les restes de sa lanterne dans leur direction. S'il marqua un arrêt en voyant Remus geindre, prostré contre le sol et Rogue recouvert de bandages dans sa chaise roulante, il reprit de plus belle quand il reconnut son visage :

"Mais je vous connais en plus ! Vous faites partie de cette bande de Serpentards qui me harcèlent depuis que j'ai pris mes fonctions ! Ces petits écervelés qui ne jurent que par la pureté du sang ! Vous êtes toujours fourrés avec eux ! C'est un complot c'est ça ? Les brimades ne vous suffisaient plus alors vous avez tenté d'atteindre à ma vie ! C'est une tentative d'assassinat !"

Encore une fois, Rogue tenta vainement de se défendre :

"Monsieur, je n'ai jamais eu aucun propos négatif envers vous et je n'ai jamais participé à votre harcèlement, croyez-bien que ce n'était pas du tout mon but, je…"

Rusard l'interrompit d'un geste brusque: "Silence ! Vous venez d'essayer de me tuer ! Vos paroles ne valent rien ! Nous allons nous rendre de ce pas chez le directeur et je vais m'assurer de ne jamais avoir à recroiser vos sales petites faces ! Et donnez-moi vore baguette !"

"Monsieur, je.-"

"Donnez-la moi !"

Il s'approcha d'eux et arracha la baguette des mains de Rogue pour la fourrer dans sa poche avant de baisser sa lanterne et d'éclairer de plein fard le visage de Remus qui s'efforçait du mieux que possible ne pas s'étouffer.

"Et vous, qu'est-ce que vous êtes en train de faire ? Levez-vous ! Et sans histoires ! Pleurnicher ne vous sauvera pas !"

"Lupin", murmura Rogue, tentant d'apaiser du mieux qu'il pouvait la situation, "Lupin, lève-toi. On va aller voir Dumbledore. C'est ce que tu voulais, non ?"

Mais Remus n'arrivait pas à se lever. Il restait collé contre les jambes de Rogue, le corps humide de peur alors qu'il s'efforçait maintenant de garder les yeux fermés. L'ombre de Rusard avait ravivé ses traumatismes d'enfance. Le souvenir du souffle de la bête penchée au dessus de lui se superposait aux cris du concierge, faisant pulser son coeur jusque dans sa gorge. Sa cicatrice le brûlait tant qu'il lançait désespérément ses mains dans le vide, essayant d'ôter de sa chair des mâchoires invisibles.

"Je vous en supplie… Laissez-moi…"

Rusard ne l'entendît pas de cette oreille.

"Très bien. Vous ne voulez pas coopérer ? Soit. Je vous y emmènerai de force."

Il fourra la lanterne cassée dans les bras de Rogue, manquant au passage de le brûler vif une nouvelle fois, avant d'agripper de ses deux mains les épaules de Remus pour essayer de le traîner sur le carrelage. Effrayé, le Gryffondor se débattit à l'aveugle, tentant de l'écarter de lui jusqu'à ce qu'un feulement retentisse près de son oreille et qu'une vive douleur se fasse sentir au niveau de sa joue. Entre les jambes de Rusard, Azazel grondait comme un fauve, répondant aux mouvements brusques de Remus avec des coups de griffe de plus en plus violents. Un bref coup d'oeil dans sa direction lui révéla les yeux écarquillés de l'animal et Remus se figea de nouveau. La proie. Il était encore et toujours la proie. Est-ce qu'un jour cela finirait par s'arrêter ?

"Putain mais lâchez-le et virez votre chat de là !", cria Rogue, "Vous voyez bien que Remus est en pleine crise ! Il faut le ramener à l'infirmerie !"

"Je me fiche bien de sa petite comédie ! C'est votre complice, je le sais ! Il va venir avec moi et assumer les conséquences de ses actes !"

"Mon Dieu mais vous êtes fou vous aussi ! Lâchez-le je vous dis !"

Pour toute réponse, Rusard raffermit sa prise et Remus poussa un cri de détresse. Semblant obéir à une volonté autre que la sienne, il donna un coup de pied à Azazel, l'écrasant contre la jambe du concierge, avant d'hurler à plein poumons :

"LÂCHEZ-MOI ! LÂCHEZ-MOI TOUS ! ALLEZ-VOUS EN ! LAISSEZ MOI TRANQUILLE !"

Les griffes du chat s'étaient perdues dans le pantalon de Rusard qui geignit de douleur et Remus en profita pour se défaire de son emprise et commencer à ramper sur le carrelage. Il ne voulait plus qu'on le touche. Il ne voulait plus qu'on lui parle. Il ne voulait même plus voir Dumbledore. Il n'en avait plus la force. Tout ce qu'il désirait en cet instant, c'était de pouvoir se rouler en boule contre le mur le plus proche. Se sentir en sécurité, c'était tout ce qu'il souhaitait. Que quelqu'un le laisse faire tout en veillant sur lui. Qu'il le défende de tous les monstres, réels et imaginaires. Il voulait qu'on le protège, qu'on pose une compresse sur son front brûlant en lui murmurant que tout allait bien se passer. Que tout serait bientôt fini. Comme sa mère faisait quand il était petit. Comme elle le faisait encore parfois, quand il renonçait à son orgueil et qu'il lui demandait de rester à ses côtés parce qu'il avait peur de ne pas survivre à la nuit.

Est-ce qu'il allait survivre à celle-ci ?

Il se sentait mourir.

Au loin, dans l'obscurité du couloir, quelque chose semblait flotter dans les airs, éclairé par une faible lumière. Était-ce réel ? Remus la regarda se rapprocher de leur direction avant de fermer les yeux aussi fort qu'il le pouvait, tentant d'échapper aux hallucinations.

Au-dessus de lui, les voix de Rusard et Rogue se déchaînaient. Remus tenta de se concentrer sur ce qu'ils se disaient mais les mots se déformaient, se vidaient de leur substance pour ne devenir plus qu'un fond sonore, bientôt étouffés par des bruits de pas qui résonnaient dans son crâne avec de plus en plus de force. Un autre monstre ? Une armée de chimères ? Il lui semblait que quelque chose d'immense leur fonçait dessus. Une bête colossale.

La main de Rusard vint le saisir fermement par les épaules et Remus n'eut plus la force de protester cette fois. Dévorer. Il allait se faire dévorer. Une bonne fois pour toute.

"NE LE TOUCHE PAS !"

La pression du concierge se relâcha subitement alors qu'une voix puissante envahit le couloir. Confus, Remus ouvrit un œil mais la lumière vive d'une baguette à quelques centimètres de son visage les fit se refermer aussitôt.

Ce n'était pas une bête qui leur avait foncé dessus. C'était quelqu'un.

Quelqu'un était venu à son secours.

Qui ?

"BLACK !"

Le cri de Rogue résonna dans le hall et Remus eut un sursaut. Black ? Sirius Black? Sirius était ici ? C'était lui qui était venu ?

Il se força à regarder en direction de la lumière. Éclairée par la lueur de sa baguette, la tête de Sirius, et seulement sa tête, levitait dans les airs. Le cœur de Remus s'emballât de nouveau alors que les larmes lui montaient aux yeux.

Sirius. Il était venu pour lui. Pour le sauver… Ce n'était pas la première fois cette nuit, non ?

Il se souvenait maintenant. Il l'avait vu dans la forêt. Entre les arbres en feu. Il l'avait serré dans ses bras et il l'avait porté.

Sirius était là. Il était enfin en sécurité.

Il pouvait enfin abandonner.

Ce fut sa dernière pensée avant qu'il ne cède à l'obscurité.


Encore une fois, l'instinct de Sirius avait été plus fort que lui. Bien qu'ivre mort et sous l'emprise de l'herbe que lui avait refilé Calvin Hooper, il avait réussi à quitter le dortoir de ses trois camarades pour venir se glisser en douce dans le sien et piquer à James sa cape d'invisibilité. Puis c'était d'un pas lent et gauche qu'il s'était trainé jusqu'à l'infirmerie pour rejoindre l'objet de ses pensées. Savoir Remus seul l'angoissait terriblement. Il ne pouvait pas s'empêcher de l'imaginer dans son lit, fiévreux, perdu, tentant d'appeler Madame Pomfresh mais n'arrivant pas à atteindre la sonnette posée sur la table de chevet…

Au fond, Sirius savait qu'il flippait pour rien. Il était trop dramatique, comme toujours, et le mélange d'herbe et d'alcool qu'il avait pris n'arrangeait rien. Mais, même s'il était beaucoup plus probable qu'à cette heure-ci le loup-garou soit vautré dans les bras de Morphée, Sirius n'avait pas pu s'empêcher d'aller vérifier.

Et, quand il avait trouvé tous les lits de l'infirmerie vide et des traces de lutte, il s'était rendu compte qu'il avait bien fait.

"Oh non, par pitié."

Sirius était devenu livide en voyant le lit défait. Balayant les lieux du regard, il tenta de comprendre ce qu'il s'était passé avant de finalement renoncer pour se rendre directement chez l'infirmière, tambourinant comme un maniaque à sa porte. Il avait peur que Remus ait été transporté d'urgence à Sainte-Mangouste. Est-ce qu'il avait nécessité des soins d'urgence ? À moins que ce ne soit Madame Pomfresh qui avait jugé plus sage de l'y laisser en observation ? Connaissant la réticence de l'infirmière à transférer ses élèves là-bas, cela ne présageait rien de bon. En plus, Remus n'aimait pas les hôpitaux. Il y avait passé tellement de temps durant son enfance qu'ils lui faisaient horreur maintenant. Qu'est-ce qu'il allait penser s'il se réveillait là-bas au milieu de la nuit, tout seul ?

Madame Pomfresh ne répondit pas, laissant Sirius la boule au ventre. Cela ne ressemblait pas à l'infirmière d'être absente. Peut-être qu'elle avait décidé de passer la nuit au chevet de Remus. Elle semblait beaucoup l'apprécier après tout. De toute façon, si Remus n'était pas ici, c'est qu'il était à l'hôpital, non ? Il n'y avait que là que Remus pouvait se trouver…

Il n'y avait que là que Remus pouvait se trouver, pas vrai ?

Sa baguette tendue devant lui, Sirius observa nerveusement les couloirs sombres du château. Son esprit s'emballait et il commençait à imaginer tout ce qui aurait pu arriver à Remus durant son absence : faire une allergie à un médicament, tomber dans le coma à cause de son hypothermie, se faire attaquer par un autre élève de l'infirmerie atteint de la rage de gnomes, être enlevé par un groupuscule terroriste d'elfes de maison... Oh, par Merlin, peut-être que c'était encore plus grave que ça ! Peut-être qu'il n'avait pas survécu à ses blessures et qu'il était mort dans la nuit ! Il s'était blessé la tête, et s'il avait fait une hémorragie interne ? Oh non, et voilà, il paniquait ! Il devait se reprendre ! Peut-être que c'était juste un truc stupide, un mauvais timing ! Peut-être que Remus était parti tout seul de l'infirmerie. Après tout, ce n'était pas pas la première fois de la journée que Remus disparaissait mystérieusement pour se balader à l'autre bout du château. Oui, Remus était parti tout seul dans les couloirs du château, sûrement pour les rejoindre James, Peter et lui dans leur dortoir. Et en faisant ça il avait loupé une marche à cause de son état critique et il s'était craqué la nuque dans les escaliers... Oh, bordel, Remus était en danger ! Peut-être qu'il était déjà mort dans un coin du château ! Oh, cette fois il paniquait vraiment !

Il fallait qu'il aille voir Dumbledore immédiatement ! Tant pis si ça coûtait tous ses points à Gryffondor, tant pis si McGo' le punissait ou le renvoyait le lendemain ! On lui avait promis que Remus serait sain et sauf à l'infirmerie et force était de constater qu'on lui avait menti.

Il voulait des réponses, et tout de suite !

Ce fut d'un pas désarticulé que Sirius commença à parcourir les couloirs du château. Il voyait flou et avait du mal à marcher droit, son corps entrant parfois en collision avec les armures qui bordaient les couloirs dans un grand fracas métallique. Quand il n'était pas hypnotisé par le pavage en damier du couloir, c'était la cape de James qui se prenait dans ses jambes et le ralentissait, l'obligeant à s'arrêter pour se dépêtrer du tissu, ayant trop peur de le déchirer. Mais malgré tout, il tenait bon. Sirius avait une nouvelle mission et il comptait bien l'accomplir. Pour Remus. Pour son Remus.

Des cris glaçants résonnèrent au loin et Sirius releva brusquement la tête. Entre la distance et l'écho des couloirs, il lui était impossible de savoir s'il s'agissait de Remus. Mais, si c'était lui, qu'est-ce qu'il se passait ? Pourquoi Remus se mettrait-il à hurler comme ça ? Est-ce qu'il s'était cassé quelque chose ? Ou alors c'était Peeves qui l'avait attaqué ?

Sirius accentua le pas, à défaut de pouvoir courir, son corps trop imbibé ne lui permettant pas un tel effort. Au fur et à mesure qu'il approchait, des voix se faisaient entendre avec plus de netteté. Il pouvait distinguer celle d'un homme, visiblement en colère. Puis il y eut un nouveau hurlement, cette fois-ci clairement identifiable.

Remus. C'était la voix de Remus.

Le sang de Sirius ne fit qu'un tour et il démarra en trombe, courant comme il le pouvait dans sa direction. L'alcool et la drogue lui brouillait l'esprit, transformant le sol et les murs en des traits flous qui venaient danser sur les bords de ses paupières. La maudite cape de James avait glissé le long sa chevelure jusqu'à ses épaules et ses jambes s'empêtrerent plusieurs fois dedans, manquant de le faire chuter. Pourtant il continua de courir comme un dératé, sans réfléchir.

Il réfléchit encore moins quand il aperçut enfin Remus, roulé en boule contre le sol, la figure menaçante de Rusard le dominant. Emporté par la rage, il se rua sur lui, franchissant en quelques enjambées à peine la distance qui les séparait pour lui coller son poing dans la figure.

"NE LE TOUCHE PAS !"

Il frappa Rusard avec tant de force que son visage suivit jusqu'au bout la trajectoire de son poing. Les pieds du concierge se décollèrent du sol et son corps tout entier fut emporté par l'élan avant de s'écrouler sur le carrelage, complètement sonné.

La violence du coup manqua de déséquilibrer Sirius qui tangua d'un pied sur l'autre avant d'arriver à se stabiliser, la vue complètement floutée et l'estomac aux bords des lèvres. Merde. Il ne fallait pas qu'il vomisse. Pas maintenant.

Il ne sut pas si c'était Merlin qui avait entendu ses prières, mais une vive douleur dans le mollet lui fit rapidement reprendre ses esprits. Azazel, le chat du concierge, n'avait visiblement pas aimé la patate que Sirius avait mise à son maître. Le pelage hérissé, tout grondant de fureur, il avait surgit de l'ombre et s'était précipité sur sa jambe, lacérant de ses griffes son pantalon de laine. Sirius poussa un juron et secoua son pied dans tous les sens mais l'animal tint bon, miaulant comme un possédé, les yeux exorbités et les oreilles rabbatues en arrière. Ce ne fut que quand Sirius plia les genoux pour tenter de l'écraser entre le sol et sa jambe qu'il battit finalement en retraite. Le pelage gonflé de colère, il partit en crachant avec hargne pour se cacher derrière le bouclier de l'une des statues qui ornait le couloir. Sirius le regarda faire, feulant presque lui aussi, avant qu'une voix étranglée n'attire son attention.

"BLACK !"

Un élève aux allures de momie venait d'hurler son nom et Sirius fronça les sourcils. Il le dévisagea en plissant les yeux. C'était qui ce type ? Qu'est-ce qu'il foutait avec Remus ? C'était un ennemi ou un allié ? Il était censé le taper lui aussi ?

Grimaçant de plus belle, Sirius se força a bien observer ses traits avant d'écarquiller les yeux. Bordel, mais c'était Servilus ! Pourquoi est-ce qu'il était là ? Et qu'est-ce qu'il foutait en chaise roulante ?

Bordel, mais qu'est-ce qu'il se passait ici ?

Le Serpentard devait probablement se poser la même question puisqu'il gigota comme un lombric dans son siège, complètement hystérique:

"Bordel de merde, mais c'est pas vrai ! Je deviens fou, c'est pas possible ! Il ne manquait plus que toi ! D'abord Potter, puis Lupin, puis toi ! C'est pour ça, c'est pour ça que je vous DÉTESTE ! Parce qu'à chaque fois que je pense que j'en ai fini avec vous, vous en remettez une couche ! M'achever, vous voulez m'achever ! Surtout toi, toi et ta sale tête qui flotte dans les airs ! Tu m'as fait peur, putain ! Comment t'as fait ça d'abord ? Me dis pas que tu maîtrises un sortilège de désillusion, je te croirai pas ! Et par Merlin, pourquoi est-ce que t'as frappé le concierge ? On était déjà assez dans la merde comme ça ! "

Beaucoup de questions qui nécessitaient des réponses bien trop élaborées. Or, La raison même de sa présence était étendue au sol à quelques mètres d'eux et ne semblait plus bouger. Il fallait prioriser.

"Remus !"

Sirius se précipita sur son ami, tentant de le faire revenir à lui. Merde. Remus semblait salement amoché. Il était dans un plus mauvais état que quand il l'avait confié à Madame Pomfresh. Comment c'était possible ? D'ailleurs qu'est-ce qu'il faisait là, en pleine nuit ? Et qu'est-ce que cette saleté de Serpentard foutait avec lui ? C'était lui qui l'avait emmené ici ? C'était à cause de lui que Remus était dans cet état ?

La colère le fit se lever d'un seul bond.

"Toi !"

Il franchit la distance qui le séparait de Rogue en quelques enjambées à peine avant pour l'agripper par le col de sa chemise de nuit, le soulevant de sa chaise.

"Espèce de sale con ! Qu'est-ce que tu fiches ici avec Remus ? C'est toi qui l'a emmené ici ? C'était quoi le plan ? T'as vu qu'il était faible et t'as voulu te venger sur lui ?"

Complètement pris de court, Rogue regarda Sirius avec stupéfaction, la bouche grande ouverte, avant de se mettre à gueuler de plus belle lui aussi.

"Non mais tu te fous de moi ? Regarde-moi, Black ! Tu crois que je suis en état de faire quoi que ce soit ? Je suis à peine capable de bouger tout seul ! Tu crois vraiment que j'avais envie de me balader la nuit avec ton pote ? C'est ce taré qui m'a forcé ! Il voulait aller voir Dumbledore pour lui parler de Greyback. Il a que ce nom là à la bouche. Il est persuadé que c'est un loup-garou qui veut le tuer ! Maintenant lâche-moi, tu veux ? Tu me fais mal !"

Cette fois-ci ce fut au tour de Sirius de regarder Rogue d'un air ahuri. Remus croyait encore que c'était Greyback qui l'avait poursuivi ? Personne ne lui avait expliqué ? Il... C'était encore à cause de lui tout ce bordel ?

"Black, lâche-moi, il faut qu'on ramène Lupin à l'infirmerie !"

La phrase sortit Sirius de sa torpeur et il relâcha Rogue qui retomba dans sa chaise en poussant un gémissement de douleur.

"Non mais tu peux pas juste me reposer calmement ? Tu vois pas que je suis recouvert de bandages ? Et arrête de me regarder avec cette tête de demeuré ! En plus quand tu parles ça pue l'al… Attends, t'es bourré ? T'as bu ?"

La question prit Sirius au dépourvu. Merde. Ça se sentait de là ?

"Heu, non... Non, j'ai pas… Enfin…"

Rogue profita de sa confusion pour s'emparer de sa baguette et la tendre vers son visage. Complètement ébloui par la lumière du Lumos , Sirius recula d'un pas.

"Ah, putain mais tu fais quoi ?"

Il tenta de récupérer sa baguette mais Rogue la ramena rapidement contre sa poitrine.

"Bat les pattes, le drogué."

"Le... Hein ?"

Un frisson de panique parcourut l'échine de Sirius. Fumer laissait des marques visibles sur le visage ? Il avait quoi ? Des tâches sur la figure ? Un troisième œil au milieu du front ? Confus, Sirius se tâta les joues, vérifiant que tout était normal.

Rogue lâcha un petit ricanement méprisant.

"Je me disais bien que tu ne sentais pas que l'alcool. T'as les yeux éclatés. Ils sont rouges vifs. Ah... Je le savais... Évidemment que le grand Sirius Black se défonce. C'est pour ça que tu te comportes toujours comme si tes deux seuls neurones se battaient en duel. T'es juste constamment shooté ! Putain, les gosses de riches... Vous savez pas quoi faire de vos vies..."

Sirius prit une grande respiration. Okay. Rogue avait compris ce qu'il avait fait et la situation puait la merde. Mais il pouvait encore s'en tirer.

"Non mais c'est la première fois que je… Et puis, merde, déjà, comment tu connais ça, toi ? Genre, avec toutes les potions que tu trafiques tu fais pas ce genre de chose !"

Bon, là c'était sûr, il deviendrait jamais avocat. D'habitude c'était James qui embobinait les autres pour éviter les embrouilles, pas lui.

"Non. Je ne le fais pas. Je ne suis pas un sale gamin plein aux as qui s'amuse à se défoncer au lieu d'étudier, moi.", Rogue eut un nouveau rire, cette fois-ci presque joyeux alors que Sirius blémissait à vue d'oeil, conscient que la situation avait atteint un point de non retour. "Au moins, si on se fait pincer, on peut être sûr que ce sera toi qui te fera virer en premier. Tiens, ça me refait presque la soirée de savoir ça ! Je sais même plus si j'ai envie qu'on s'en sorte !"

Si ses grands yeux vitreux n'avaient pas été complètement asséchés par la drogue, Sirius se serait mis à pleurer. C'était fini. Quoi qu'il fasse, ce connard de Rogue se ferait un plaisir de le dénoncer et il se ferait renvoyer illico presto de l'école. Il ne reverrait plus ses amis. Il ne reverrait plus Remus. Même pas pendant les vacances. A tous les coups, ses parents l'enverraient à Durmstrang en pension complète où il finirait sûrement par se faire assassiner par un groupe d'apprentis mages noirs…

Peut-être qu'il le méritait au fond. Entre ce qu'il avait fait à Remus et ce qu'il avait fait à Rogue, l'univers lui rendait juste la monnaie de sa pièce...

A côté d'eux, Rusard gémit contre le sol. Rogue tourna la tête vers lui, perdant finalement son sourire en voyant l'état déplorable dans lequel Sirius l'avait mis.

"Par Merlin, Black, pourquoi t'as frappé le concierge ? Tu l'as complètement séché. Maudits Gryffondors avec leurs cervelles de moineaux… Bon, allez, va me chercher ma baguette. Il l'a mise dans sa poche. Je vais tenter d'arranger les choses."

La déclaration de Rogue surprit tant Sirius qu'il ne bougea pas, restant à le fixer, les bras ballants. Il venait de dire quoi là ? Qu'il allait les aider ? Qu'il allait l'aider lui, Sirius Black ? Son ennemi juré ?

"Black, t'es sourd ou quoi ? Je t'ai dis d'aller récupérer ma baguette. Je sais que t'es limité mais il va falloir faire un effort là. Je te rappelle que Lupin a perdu connaissance."

Sirius jeta par réflexe un coup d'oeil à Remus qui n'avait toujours pas bougé. Rogue avait raison, il ne fallait pas trainer, mais le voir aussi coopératif le rendait plus que perplexe. Il s'était plutôt attendu à ce qu'il refuse de fuir et tente de réveiller le concierge pour ensuite s'empresser de les dénoncer, se proclamant victime d'une terrible conspiration.

En toute honneteté, c'est ce qu'il aurait fait lui s'il avait été à sa place.

"Tu... Tu vas vraiment nous aider?"

"Je vais m'aider moi !", répondit sèchement Rogue, "S'il y a bien une chose que j'ai compris, c'est que quand je suis mêlé à vos histoires, ça finit toujours par me retomber dessus et je tiens à ma bourse d'étude !"

"Ta bourse d'étude ?"

"Oui, Black, ma bourse d'étude. Comme tu es aussi crétin que riche, j'imagine que tu n'en as jamais entendu parler mais les meilleurs élèves de cette école bénéficient d'une bourse pour continuer leurs études supérieures. Or, j'en fais partie, et je ne laisserai pas vos bétises gâcher mon avenir ! Je ne suis pas né avec une cuillère en argent dans la bouche, moi, je dois bosser au lieu de fumer des joints dans mon dortoir ! Maintenant, tais-toi, et passe-moi ma baguette !"

L'égoïsme affiché du Serpentard rassura quelque peu Sirius. Rogue agissait bel et bien dans son propre intérêt et la situation faisait de nouveau sens. Soulagé, il se pencha vers le concierge pour fouiller dans ses poches et en sortir la baguette. Une partie du visage de l'homme avait commencé à virer au violet et Sirius se demandait s'il n'allait pas finir avec un œil au beurre noir. Cela n'aurait rien d'étonnant vu le coup qu'il lui avait mis. Il l'avait cogné si fort que ses phalanges lui faisaient encore mal.

"Je sais que j'aurais pas dû le frapper…"

Il n'aurait pas dû, mais vu l'état dans lequel il avait mis Remus, il ne le regrettait pas.

"Sans rire.", répondit Rogue en attrapant la baguette que lui tendait Sirius. "Merci pour ton aide. Je garde ta baguette sur mes genoux si ça ne te dérange pas, j'en ai besoin pour m'éclairer. Je pense pouvoir lui rafistoler le visage mais pour ce qui est de ses souvenirs, ça va être plus compliqué."

"Ses souvenirs ?", demanda Sirius en haussant un sourcil, incrédule, "Qu'est-ce que tu comptes faire ? Un sortilège d'amnésie ? On ne l'apprend qu'en septième année !"

Non, là, Servilus était en train de bluffer. Il avait juste vu quelqu'un le faire devant lui et il pensait que ça lui suffisait pour maîtriser le sort. Si c'était ça, Sirus aussi pouvait le faire ! Il avait déjà vu sa cousine Andromeda en jeter un sur leur grand oncle Cetus le jour où ils avaient fait s'écrouler son lustre en jouant au Quidditch dans le salon ! Bon, ça n'avait pas marché, le vieil homme avait juste soufflé de la vapeur par le nez à la manière d'une locomotive et ça l'avait encore plus mis en rogne. Mais, il n'empêche qu'il avait assisté à cette tentative ! Est-ce que Rogue pouvait en dire autant ? D'accord, il était dans le top du classement de leur école, mais il n'avait quand même pas deux années d'avance sur le programme ! Il disait ça juste pour se donner un genre !

"Je maîtrise déjà le sortilège d'amnésie mais je ne pense pas que ce soit le plus adapté à cette situation. Si Rusard se réveille avec un trou de mémoire, cela éveillera les soupçons. Il faut qu'on le persuade qu'il est juste tombé dans les escaliers. Je vais essayer un sortilège d'altération de mémoire."

Ah, ben si. D'accord. Rogue savait faire ce genre de chose. Sirius pouvait aller se faire foutre. Le Serpentard semblait maîtriser la situation bien mieux que lui. Sans déconner, Sirius avait servi à quoi dans l'histoire ? À part mettre KO le concierge et attirer des ennuis supplémentaires à Remus ! Peut-être que tout ce serait bien terminé s'il n'était pas intervenu.

Merde, c'était rageant…

"Eh ben, si le grand Severus Rogue sait faire ça..."

"Le grand Severus Rogue, comme tu dis, n'est pas très sûr de lui. J'ai lu un livre de sortilèges co-écrit par un des oubliators employé par le Ministère. La méthode était plutôt bien décrite, mais je t'avoue que ce sera la première fois que je le ferais… Si je me loupe, cela risque d'aggraver encore plus notre situation."

C'était peut-être immature, mais voir Rogue douter de lui soulageait presque Sirius. Il y eut un silence pendant lequel les deux se dévisagèrent, Rogue ayant déjà levé sa baguette devant lui, prêt à opérer. Il n'attendait visiblement plus que l'approbation du Gryffondor. Ce dernier finit par soupirer avant de hausser les épaules.

"Bah, au point où on en est."

Parce qu'ils en étaient déjà dans une sacrée merde, oui. Alors, qu'ils s'y plongent jusqu'à la taille ou jusqu'au cou, quelle différence ?

Dans sa chaise, Rogue approuva son choix, un sourire aux lèvres.

"Parfait."