"Mieux vaut un ennemi sage qu'un ami stupide."
Proverbe ourdou
Rogue commença à opérer. Il soigna d'abord comme il put les marques sur le visage du concierge avant de s'appliquer à réciter une longue incantation en formant de la pointe de sa baguette des symboles compliqués que Sirius tenta de mémoriser avant de finalement abandonner. Tant pis, il ne serait jamais un grand sorcier. Il se contenterait d'être un bon ami.
Sirius tourna le dos au Serpentard pour se concentrer sur Remus. Il n'avait pas bougé d'un pouce depuis son arrivée et il était difficile de voir s'il avait repris des couleurs à cause du manque d'éclairage. Seule se distinguait une griffure profonde sur sa joue droite.Sûrement l'œuvre d'Azazel.Putain de chat.
Soucieux, Sirius prit délicatement Remus dans ses bras avant de le soulever du sol et de le ramener contre son torse. Remus était si léger que ça en devenait effrayant... Il lui avait fallu des années pour arriver à un poids stable et en l'espace de deux mois à peine il avait bien du perdre cinq kilos. Madame Pomfresh l'avait déjà prévenu que s'il devenait trop maigre, il risquait de ne plus pouvoir prendre certains traitements mais, malgré cela, Remus mincissait à vue d'œil. La façon dont ses pommettes commençaient à pointer sous sa peau diaphane lui rappelaient les sculptures de défunts qui ornaient les tombeaux de la famille Black. Avec ses joues creuses et ses lèvres entrouvertes, Remus semblait déjà mort.
Un bruit métallique résonna du côté de l'armure et Sirius leva les yeux, cherchant Azazel à travers l'obscurité. Le chat avait sorti la tête de derrière le bouclier, le dos arqué, prêt à bondir mais se ravisa quand Sirius fit un pas vers lui, se contentant de feuler en sa direction. Le bougre était connu pour chercher son maître ou les professeurs en miaulant comme un fou dès qu'un élève enfreignait les règles. Sirius doutait qu'il puisse alerter qui que ce soit au beau milieu de la nuit mais, après ce qu'ils venaient de faire subir à Rusard, Azazel était bien capable de camper devant le bureau du directeur jusqu'au petit matin pour le guider ensuite jusqu'à eux, pointant dans leur direction comme un chien de chasse. D'ailleurs, quoi qu'il fasse, c'était sûrement ce qui allait se passer. Même si Rusard avait perdu la mémoire, Azazel continuerait de les harceler et les professeurs finiraient par se douter de quelque chose…
"Dis-moi, ça marche sur les chats les sortilèges de modification de mémoire ?"
Rogue haussa un sourcil à sa question, ses grands yeux noirs le dévisageant avec curiosité.
"Pourquoi ça ? Ce n'est qu'un chat."
"Comment ça ce n'est qu'un chat ? Tu ne sais pas ce dont Azazel est capable ?"
"J'ai entendu dire que parfois ils suivaient les élèves pour attirer l'attention du concierge."
"Tu plaisantes ? Il ne les suit pas. Il les traque ! Il les chasse en hurlant à la mort jusqu'à ce que tout le personnel de l'école le remarque. Et ils savent tous que, quand un élève est suivi par Azazel, c'est qu'il a fait une connerie ! Ce chat c'est comme une marque maudite. Une fois qu'il te colle c'est foutu ! C'est une balance !"
Rogue cligna des yeux, incrédule.
"Personnellement, j'ai jamais eu de problème avec lui."
Sirius eut bien envie de lui dire que c'était parce qu'il était lui aussi un balance de première, mais se retint de justesse.
"Ben maintenant t'en as un. Et un gros même. Donc je te repose la question, est-ce que ton truc marche avec les animaux ?"
Rogue leva les yeux vers l'armure derrière laquelle le chat se cachait, semblant réfléchir avant de grimacer.
"Eh bien, ça devrait fonctionner, oui. J'imagine qu'on va bien vite le savoir."
"Donne-moi ma baguette", dit Sirius en tendant le bras, "Je te l'amène."
"T'as besoin d'une baguette pour gérer un chat ?", demanda Rogue d'un ton moqueur.
"J'ai besoin d'une baguette pour gérer CE chat. En attendant, je te confie Remus."
Jamais de sa vie il n'avait pensé dire ça à Rogue un jour. Encore moins déposer Remus sur ses genoux. Mais bon, il ne s'était pas non plus imaginé devoir attraper le chat du concierge en plein milieu de la nuit alors que des relents d'alcool lui secouaient encore le crâne. Sa vie était surprenante. Jamais dans le bon sens, malheureusement.
Il avança d'un pas lent vers la cachette d'Azazel. Rogue éclairait le couloir mais il était difficile de distinguer le pelage du chat dans la pénombre. Il semblait s'être recroquevillé derrière le bouclier.
"Azazel. Viens par là… T'en fais pas, j'vais pas te faire de mal…"
C'était faux. Azazel avait l'air de le savoir aussi puisqu'il répondit avec un grognement menaçant. Srius finit par apercevoir ses grands yeux jaunes luire entre les jambières en métal de l'armure. L'animal lui jeta un regard meurtrier et releva son arrière-train, prêt à se défendre. Il fallait que Sirius l'attrape ou lui jète un sortilège de Stupefixion avant qu'il ne bondisse. Tout était une question de rapidité.
"Toi, j'vais pas t'rater."
Sirius se précipita sur Azazel mais le chat l'esquiva et l'attaqua à son tour en lui mordant le bras. Maudit chat ! C'était pas comme s'il n'avait que ça à faire ce soir ! Remus attendait dans les bras de Rogue qu'on le ramène à l'infirmerie, une situation beaucoup trop bizarre à laquelle il devait mettre un terme immédiatement.
Azazel ne voulait pas coopérer ? Tant pis pour lui !
"Ah, tu veux pas aller voir Servilus, hein ? Très bien ! C'est moi qui vais m'occuper de ton cas ! OUBLIETTES !"
Une lumière verte jaillit de sa baguette et éclaira un bref instant tout le couloir avant de disparaître. Sirius se demanda s'il avait réussi. Derrière l'armure de chevalier, Azazel se tenait immobile, ses yeux écarquillés fixant le vide.
"Black, qu'est-ce que t'as fait ?", cria Rogue, visiblement contrarié, "Je t'avais dit de me l'amener !"
"Je nous ai fait gagner du temps", répondit Sirius en grommelant, "J'allais quand même pas perdre un bras en tentant d'attraper un chat. On n'a pas le temps pour ça."
"Mais ce n'est pas un sort à prendre à la légère ! Il touche directement le cerveau ! Tu peux le tuer si tu le lances mal !"
La remarque de Rogue tira une grimace à Sirius et il s'empressa de se pencher vers l'animal pour vérifier qu'il allait bien. À sa grande surprise, Azazel se laissa approcher et même prendre dans les bras. Ses grands yeux étonnés vinrent détailler le visage de Sirius avant de regarder tout autour de lui, l'air toujours aussi hagard. Un vrombissement étrange lui faisait trembler le corps. Pourtant il semblait calme.
"Il est vivant ?", demanda Rogue.
"Il est vivant, oui. Bizarre mais vivant. Il émet un drôle de bruit."
"Montre."
Sirius approcha Azazel de Rogue et les deux écoutèrent l'animal.
"Il ronronne", finit par déclarer Rogue d'une voix blasée.
"Il ronronne ? Ah bah oui… Il ronronne, oui."
Bon, maintenant que Rogue le disait, ça semblait évident, mais, jamais Sirius n'aurait cru qu'Azazel était capable de faire ça. Ronronner. C'était les chats normaux qui faisaient ça. Pas les créatures des Enfers comme Azazel. Rogue aussi semblait avoir des doutes puisqu'il continuait d'observer l'animal, attendant une réaction supplémentaire de sa part. Pourtant le chat se contenta de se tortiller dans les bras de Sirius en détaillant les alentours comme si c'était la première fois de sa vie qu'il voyait les couloirs du château.
"Bon", reprit Rogue, "Je ne sais pas ce que tu lui as fait exactement mais on dirait qu'il va bien."
"Tu crois que j'ai exorcisé un démon qu'il avait en lui ?"
"Si c'est le cas, tu as fait fort. D'après ce que tu m'as dit, si ce chat est possédé, c'est par Satan en personne."
Azazel s'agita un peu plus, manifestant son envie d'être reposé sur le sol et, après une hésitation, Sirius le relâcha. L'animal atterrit sur les pavés de pierre dans un saut élégant. Ignorant Rusard qui comatait à quelques mètres de lui, il continua d'observer le couloir de ses grands yeux jaunes, s'éloignant des adolescents pour aller renifler les pieds d'une statue. Sirius l'observa en silence avant de lâcher à Rogue :
"On est d'accord qu'un chat ça peut pas jouer la comédie, hein ?"
"Je ne pense pas", répondit Rogue, pensif, "Il a vraiment l'air d'avoir changé. Et s'il est assez intelligent pour nous duper, ma foi, je suppose qu'il mérite de gagner…"
Les deux continuèrent de fixer Azazel. Après avoir inspecté soigneusement les murs, ce dernier se dirigea vers les grands escaliers, son poil noir se fondant dans l'obscurité jusqu'à complètement disparaître.
"Il est parti, là", déclara Sirius, toujours nerveux à l'idée qu'Azazel puisse les berner.
Rogue haussa les épaules.
"De toute façon, on ne peut pas le ramener avec nous à l'infirmerie. Cela éveillerait les soupçons. Il va falloir te faire confiance sur ce coup là."
Et voilà, ça lui retombait dessus, comme toujours. Tout ça parce qu'il s'était énervé contre un chat… Mais bon, même si ça lui faisait mal de l'avouer, Rogue avait raison, il fallait parier sur la réussite de son sort.
"Ouais… On déclare que tout va bien et on s'occupe de Remus ?"
"On déclare que tout va bien et on s'occupe de Remus."
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Rogue avait insisté pour jeter sur Rusard un sortilège de chaleur pour l'empêcher de tomber malade ainsi qu'un sort de réveil, censé ramener le concierge à lui d'ici une heure ou deux, bien plus de temps qu'il n'en fallait pour retourner à l'infirmerie. Puis, après s'être assuré que Remus était bien installé et qu'il ne risquait pas de glisser des bras de Rogue, Sirius s'était empressé de pousser le fauteuil roulant jusqu'aux appartements de Madame Pomfresh. L'infirmière avait intérêt à être là. Il était hors de question de laisser Remus dans cet état plus longtemps. Si personne ne leur répondait, c'était Sirius lui-même qui irait chercher Dumbledore par la peau des fesses pour le ramener à l'infirmerie.
"Vas-y, toque", ordonna-t-il à Rogue.
"Remet d'abord correctement ta cape. Elle ne doit pas te voir."
Rogue avait dit ça d'un ton nonchalant, la main déjà posée sur le heurtoir de la porte qui menait aux appartements de l'infirmière. Sirius ressera la cape autour de lui avant de rabattre la capuche sur sa tête. À cause de sa grande taille, le bas de ses jambes dépassaient de sous le tissu et il dut se reculer de quelques pas pour les dissimuler dans la pénombre.
"C'est bon."
"Bien. Tais-toi maintenant. Il ne faut pas qu'elle t'entende."
Rogue toqua plusieurs fois à la porte, attendant quelques secondes entre chaque nouvel essai mais personne ne leur ouvrit. Non, mais, c'était quand même incroyable ça… Y avait que le concierge de présent la nuit ? Où était passée l'infirmière ? Pourquoi personne ne leur répondait alors qu'ils avaient désespérément besoin d'aide ! C'était lui qui allait finir par frapper à la porte, et à grands coups de pieds !
"Non mais, sérieusement, y a personne ?"
"Arrête de parler, Black. Je te rappelle que t'es pas censé être là."
"Ouais, ben l'infirmière elle est censée être là, elle ! Et elle répond pas !"
Sérieusement, ils avaient fait tout ça pour ça ? Rester devant une porte comme des clampins ?
"Si elle ne répond pas dans la seconde, je te jure que je défonce la porte !"
Rogue roula des yeux.
"C'est quoi que tu comprends pas quand je te demande de te la fermer ? Arrête de gueuler, par pitié. Si on se fait choper maintenant, tout ce qu'on a fait avant ne servira à rien. Et puis si elle est vraiment pas là, à quoi ça servirait que tu défonces la porte ?"
"Ça servirait que j'irai voir le dirlo et que je lui dirai qu'il n'y a personne alors que Remus a besoin d'aide !"
"Il va vraiment falloir que tu apprennes à contrôler tes émotions. Et arrête de secouer ta jambe comme ça, je vois ta chaussure bouger dans le noir."
Sirius gonfla les joues comme un môme à la remarque du Serpentard. Le calme de Rogue l'énervait encore plus. Il pouvait dire ce qu'il voulait, si Madame Pomfresh ne répondait pas maintenant, là, tout de suite, il irait réveiller Dumbledore dans son propre lit en le tirant par la barbe.
Rogue toqua encore une fois. En vain.
"Non là, c'est le pompom !", explosa Sirius, "Je vais aller voir Dumbledore !"
"Rah, mais ta gueule !", lui répondit Rogue, lui aussi excédé, "Pour l'amour de Merlin, de Dieu, de ce que tu veux ! Tais-toi ! J'en ai marre de te répéter que-"
"Ah ! Par Merlin ! Monsieur Rogue ! Monsieur Lupin ! Vous êtes là ! Je vous ai cherché partout !"
La voix de l'infirmière avait résonné, non pas de l'autre côté de la porte mais tout au bout du couloir. Encore vêtue de son uniforme, Madame Pomfresh se précipita sur Rogue et Remus, les dévisageant à tour de rôle visiblement morte d'inquiétude.
"Je suis sincèrement désolée ! J'ai dû accompagner deux élèves à Sainte-Mangouste pour une crise d'appendicite ! Et puis il y a eu ces premières années qui ont eu la terrible idée de boire une potion de gonflement. Ils sont tous devenus gros comme des montgolfières et se sont retrouvés coincés dans la chambre de leurs dortoirs ! Sans compter deux élèves qui se sont jeter des sortilèges de transformations animalières lors d'une dispute ! J'ai dû courir après deux furets en panique dans toute la tour des Serdaigles ! Je… Oh, je suis si désolée de vous avoir laissé seuls ! J'aurais dû envoyer quelqu'un pour vous surveiller durant mon absence ! Je… Par Merlin, qu'est-ce que vous faites ici ? Comment va Monsieur Lupin ? Il est conscient ? Je vous ai entendu parler !"
La panique dans sa voix balaya d'un revers la colère de Sirius. Madame Pomfresh semblait sincèrement mortifiée par la situation. Pauvre femme, gérer tous les élèves du château ne devait pas être de tout repos. Puis il suffisait de voir la manière dont elle avait pris le visage de Remus entre ses mains pour comprendre à quel point elle l'appréciait. Elle le tenait comme un enfant. Comme son enfant. Sirius ignorait si Madame Pomfresh était mère -avec son travail, cela lui semblait compliqué- et il avait parfois l'impression qu'elle utilisait Remus pour combler un vide, s'occupant de son ami comme s'il était un poupon géant.
N'empêche, il était rassuré de la savoir à ses côtés…
"Non. Lupin est inconscient. C'était moi qui… parlais tout seul…", Rogue avait murmuré la dernière phrase entre ses dents, visiblement à bout avant de prendre une grande respiration pour tenter de garder son calme, "Madame Pomfresh, Lupin s'est réveillé au milieu de la nuit et a fait une crise de paranoïa. Il a pris ma baguette et a tenté de me convaincre d'aller voir Dumbledore au sujet d'une attaque qu'il aurait subit plus tôt dans la forêt interdite. Heureusement, il a perdu connaissance avant que nous puissions sortir de l'infirmerie. Je vous ai appelé mais, comme vous ne répondiez pas, je suis venu ici avec lui. J'avais peur de le laisser seul. Il respirait mal."
Rogue avait repris son aplomb habituel, fixant l'infirmière droit dans les yeux. Il mentait bien, Sirius devait l'avouer. Même si l'avait fait sortir de ses gonds juste avant, Rogue continuait de le couvrir.
Il faudrait quand même qu'il parle de tout ça à James. Avec ce que Rogue venait de faire, c'était tous les Maraudeurs qui lui devaient une fière chandelle…
"Je suis sincèrement désolé pour ce que vous avez vécu, Monsieur Rogue ! Tout ceci est de ma faute ! Je n'aurai jamais dû vous laisser seuls ! Venez, nous allons vous ramener à l'infirmerie !"
En un coup de baguette, Madame Pomfresh souleva Remus dans les airs puis empoigna le fauteuil de Rogue pour le pousser dans les couloirs, Remus flottant derrière eux. Le Gryffondor fut remis au lit, ensorcelé de multiples façons puis perfusé avec une grande poche contenant un liquide nacré que Sirius observa avec curiosité tandis que l'infirmière s'occupait maintenant de Rogue. Il aurait voulu lui poser mille questions sur les soins qui venaient d'être prodigués à leur petit protégé. Il espéra pendant un moment que Rogue le lui demande à sa place mais ce dernier était trop épuisé pour faire la conversation. Il se contenta de se recoucher dans son lit avec l'aide de l'infirmière, les yeux déjà mi-clos, emportés par la fatigue.
"Pourriez-vous me donner quelque chose pour que je dorme mieux ? J'ai mal partout… Ma peau me brûle encore."
"Je vous fais ça de suite. Une potion antidouleur et des calmants. Je vous referai vos bandages demain."
Rogue tenta d'hocher la tête avant de grimacer de douleur à cause de sa minerve.
"Oui. Très bien."
"D'ailleurs, demain, et tous les jours qui suivront jusqu'à ce que je vous donne mon feu vert, vous resterez ici. Je ne veux plus que vous me faussiez compagnie, Monsieur Rogue. Vous m'avez compris ?"
"Je vous promets que je ne m'enfuierai plus."
"Parfait."
Madame Pomfresh avait repris son ton strict habituel mais Sirius voyait à quel point la situation de Rogue l'inquiétait. Il était dans un sale état lui aussi, il fallait l'avouer. Il faudrait peut-être qu'il s'excuse un jour de ce qu'il lui avait fait. Enfin, s'il réussissait à trouver un moyen de s'excuser sans que Rogue ne se retourne contre lui et tente de lui arracher la tête… Putain, c'était vraiment un gamin. N'importe qui aurait put se douter que sa blague de merde allait mal finir. N'importe qui, sauf lui. Il avait vraiment un demi cerveau, c'était pas possible…
Soupirant discrètement, Sirius s'assit sur un lit à distance de Rogue et de l'infirmière, patientant pendant que celle-ci terminait d'administrer à Rogue ses derniers soins avant de se retirer.
"Il y a une cloche sur votre table de nuit. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, secouez là et elle sonnera directement dans ma chambre. Je serais là, d'accord ? Je suis là maintenant."
Elle l'avait répété un nombre incalculable de fois avant de quitter l'infirmerie, Rogue ne lui répondant même plus à la fin, se contentant de garder les yeux fermés, allongé dans son lit.
Quand elle partit enfin, Sirius sauta du matelas et s'approcha de Remus. Il semblait aller mieux depuis l'intervention de l'infirmière. Il n'avait toujours pas repris conscience mais son expression était plus paisible. Avec un peu de chance, il se réveillerait demain et Sirius pourrait enfin lui expliquer ce qu'il s'était passé dans la forêt interdite.
Est-ce que Remus lui pardonnerait ? Et s'il décidait qu'il ne voulait plus être son ami après avoir appris ça ? Qu'est-ce qu'il ferait ? Qu'est-ce que sa vie deviendrait ?
Sirius l'aurait bien mérité, ceci dit…
Il avait peut-être réussi sa mission de sauvetage, mais ce fut la mine défaite que Sirius tira un lit de l'infirmerie pour le coller à celui de Remus. Il songea un moment à garder sa cape d'invisibilité sur lui mais finit par la retirer pour la plier et la caler dans l'élastique de son pantalon. À tous les coups, il allait s'endormir et il ne valait mieux pas que Pomfresh ne voit qu'une paire de jambes étalée sur un lit le lendemain. C'était plus prudent.
"Si tu commences à déménager toute l'infirmerie, je te jure que je fais comme ton taré de pote : je me lève et je te mords."
Sirius tourna la tête vers Rogue. Avec les coussins qu'avait mis l'infirmière sous son dos pour le surélever de son lit et tous ses bandages, il ressemblait à un ancien pharaon qu'on venait de ramener à la vie, à moitié dressé dans son sarcophage. L'image arracha à Sirius un sourire qu'il camoufla comme il put.
Puis l'information que venait de balancer Rogue lui monta au cerveau.
"Attends, Remus t'a mordu ?"
"Il était comme un fou. Quand j'ai voulu prendre ma baguette, il m'a chopé le mollet. Heureusement que mes pansements sont épais. Il aurait pu me mordre jusqu'au sang."
"Je… Je suis désolé. Il n'est pas comme ça normalement. Il devait être dans un état second…"
"Oh, il l'était", affirma Rogue, "Pour être tout à fait honnête avec toi, il m'a vraiment fait peur. À un moment donné, j'ai cru qu'il allait me tuer."
Le regard de Sirius se perdit dans le vide à la remarque de Rogue. Il était bien incapable d'imaginer que Remus puisse agir de la sorte...Ça ne lui ressemblait vraiment pas de faire preuve d'une telle violence. Est-ce que Remus pouvait devenir un danger pour les autres ? D'ailleurs, est-ce que la morsure d'un loup-garou, même non transformé pouvait avoir des effets ? La question effleura Sirius mais il se doutait que s'il en parlait au principal intéressé, il se braquerait immédiatement. La seul raison pour laquelle James, Peter et lui avaient découvert sa maladie était qu'ils avaient voulu lui faire une surprise un soir à l'infirmerie et qu'ils avaient vu Madame Pomfresh l'emmener hors du château, jusqu'à l'entrée secrète située au pied du Saule Cogneur. Remus avait eu droit à un interrogatoire complet après ça. Mais, même s'il ne leur cachait plus ses symptômes ou sa fatigue, Remus restait muet au sujet du reste.
"Je te promets que je ne ferai plus de bruit. Je m'installe juste à côté de Remus."
"Tu comptes passer la nuit ici ?"
"Oui. Je dirai à Madame Pomfresh que je suis venu tôt ce matin car je n'ai pas réussi à dormir. Elle me connaît. Elle comprendra."
"Hm."
Il y eut un léger silence avant que Rogue ne reprenne à voix basse.
"Est-ce qu'avant de dormir, je pourrais enfin savoir le fin mot de cette histoire ?"
"C'est-à-dire ?"
"Qui est Greyback ? Qu'est-ce qu'il s'est passé dans la forêt interdite ? De quoi souffre Remus ?"
Sirius se crispa dans son lit. D'accord, il venait de vivre une nuit plutôt intense en compagnie de Rogue mais, même après ce qu'il avait fait pour eux, ces informations restaient beaucoup trop sensibles…
"Je ne peux pas te le dire."
"Ben voyons…", souffla Rogue
"Non, vraiment", renchérit Sirius, "Tout ce que tu as besoin de savoir c'est que ce qu'il s'est passé dans la forêt était de ma faute. Je… J'ai merdé. J'ai beaucoup merdé aujourd'hui… D'abord, j'ai fait un blague stupide et ensuite ça…"
Merde, est-ce qu'il allait vraiment parler de sa culpabilité pour tout ce qui s'était passé aujourd'hui avec Rogue lui-même ?
"Je ne comprends pas. Tu as fait une blague stupide à Lupin et ça l'a terrorisé ? C'est ça ? Mais ce Greyback, il existe, non ? C'est vraiment un loup-garou qui a voulu tuer Remus ?"
Sirius releva la tête et échangea un regard silencieux avec Rogue. Merde, Remus lui avait dit tout ça ? Pourtant eux avaient dû le harceler pendant des mois pour qu'il le leur avoue !
"Je… Non… C'est pas qu'il existe pas… C'est que c'est son père qui a eu un problème avec lui. Tu sais, il bosse au Ministère comme chasseur de spectres… Il l'a combattu mais ça a traumatisé Remus. Et moi, comme un con, je lui ai fait une blague avec ça… J'ai pas réfléchi, comme d'habitude…"
Un nouveau silence envahit l'infirmerie, plus épais cette fois. Rogue fixa Sirius de ses grands yeux noirs avant d'observer les draps de son lit d'un air grave, semblant réfléchir à ce qu'il venait de dire. Il finit par répondre d'une voix détachée :
"C'est bien que tu admettes que ta tête est désespérément vide."
Sirius eut un rire sans joie.
"Tu peux pas imaginer, y a même de l'écho…"
Rogue claqua sa langue.
"J'aimerais en rire, mais, vu la situation dans laquelle ça nous a mis, j'en ai même plus envie…"
"Je suis vraiment désolé pour ça… Et pour ce qui est arrivé avant, aussi… Je veux dire, c'était pas juste ce qu'il s'est passé. Tu le méritais pas…"
L'énorme noeud qu'il sentait dans son estomac en disant tout cela était terrible. Sirius avait l'impression d'avoir avalé une pierre. Est-ce que Rogue finirait par comprendre que c'était lui le responsable de l'accident en cours de potion ? Il en doutait. Rogue était beaucoup trop centré sur Remus. Pourtant, il avait presque envie qu'il le devine, histoire de pouvoir enfin lui lâcher tout ce qu'il avait sur le cœur.
"Tu me dis ça pour le cours de potion ou pour le fait que ton cher ami Potter m'a poussé de la rambarde du deuxième étage ?"
Attendez, quoi ?
Sirius se redressa dans son lit, ses yeux écarquillés braqués sur Rogue.
"Quoi ? Pardon ? Qu'est-ce qu'il a fait ?"
Le Serpentard souffla du nez.
"Tu ne le savais donc pas. Tu crois que c'est pour quoi que j'ai une minerve et un corset ? Le feu ? Non. C'est ton connard de pote qui s'est battu avec moi dans les escaliers alors que j'étais déjà dans un sale état. Il m'a fait basculer de la rambarde. Tout ça parce qu'il y avait Lily et qu'il n'a pas supporté que Mulciber le remette à sa place devant elle. Je précise quand même que c'est lui qui nous a agressé en premier. On voulait juste qu'il vire ses bouquins du passage. Je savais que c'était suspect de le voir se trimballer avec des livres… Honnêtement, j'hésite à porter plainte. J'ai failli crever. Je me doute que les Potter doivent bénéficier d'une armée d'avocats mais je pense avoir de nouveaux appuis de mon côté."
Sirius ne trouva rien à lui répondre. Les yeux dans le vide, il tentait d'assimiler au mieux les informations que venaient de lui balancer Rogue. Sirius pouvait facilement vérifier la véracité de ses propos en discutant avec James ou Lily donc il n'avait aucun intérêt à lui mentir. Pourtant la situation lui paraissait incroyable. Quand même, James ne pouvait pas déconner à ce point ! Est-ce que… Est-ce que c'était pour ça qu'il avait agi de manière aussi étrange quand Sirius était venu le voir ?
"Non, mais… Il… Il a vraiment fait ça ? Je… Ça s'est passé quand ? Je suis sincèrement désolé ! Je suis sûr qu'il ne l'a pas fait intentionnellement ! Je-"
"Je me moque de tes excuses", l'interrompit Rogue, "Je veux que ça cesse. Ce n'était peut-être pas le but de Potter mais j'ai failli y rester. Connaissant l'amour de la direction pour les spécimens dans votre genre, je me doute que, même s'il se fera punir, cela en restera là. Je comprends, pourquoi défendre les élèves venant de milieux modestes quand on peut protéger les sacs à fric qui donnent bonne réputation à l'école…", il avait dit ça avec une telle aigreur qu'il lui fallut quelques secondes pour se reprendre, "En tout cas, avec ce que je viens de faire pour toi cette nuit, je pense avoir maintenant des arguments en ma faveur. Alors, ce que je te propose c'est que, dorénavant, toi et tes petits camarades, vous me laissiez tranquille. Vous ne me parlez pas, vous ne me regardez pas, vous ne pensez même pas à moi. De mon côté, je fais pareil et on continue de s'ignorer comme ça jusqu'à la fin de nos études. Non, mieux, on continue de s'ignorer jusqu'à la fin des Temps. En échange, moi, j'éviterai de balancer ce qu'il s'est passé cette nuit et le fait que Remus Lupin est un loup-garou."
Sirius sentit son souffle se couper à sa dernière phrase, fixant Rogue d'un air ahuri. La réponse sembla satisfaire le Serpentard et il ricana dans son lit.
"Parfait. Merci d'avoir confirmer mes soupçons. Je suis d'accord avec toi, ta tête est vraiment vide. Petit conseil pour la suite : quand tu mens, n'invente pas des histoires sur le tas en hésitant à chacune de tes phrases. Au pire, dis simplement que ça ne me regarde pas."
"Mais je n'ai pas menti !", cria Sirius. La panique l'avait fait sortir du lit et il s'avançait maintenant vers Rogue. Oh, et dire qu'il s'était senti désolé pour lui juste avant ! Peut-être que Rogue méritait vraiment ce qu'il lui arrivait en fait ! Cette putain de vipère ! "Je… Oh, Rogue, je te jure que si tu racontes ça ne serait-ce qu'à une seule personne, je…"
"Tu ne vas rien faire du tout", répondit calmement le Serpentard, "Je te résume la situation : vous me laissez tranquille, je vous laisse tranquille. C'est aussi simple que ça."
Sirius s'arrêta pour dévisager Rogue qui souriait de toutes ses dents.
"C'est quand même dégueulasse de menacer un gars qui est malade", reprit Sirius, "Tu n'as aucune idée de ce qu'il doit endurer."
Rogue redevint plus sérieux.
"Je me doute bien de ce qu'il doit endurer. Je n'ai aucune envie de sacrifier Lupin. J'imagine que si je le disais, des parents d'élèves feraient pression pour qu'il s'en aille. Après ce qu'il m'a fait, je serais plutôt du même avis. Mais j'ai bien vu qu'il n'était pas dans son état normal. En plus, j'imagine que Dumbledore a mis en place tout un stratagème pour les nuits de pleine lune…"
"Il l'a fait, oui !", se dépécha d'insister Sirius, "Remus ne représente aucun danger. Tout est sous contrôle !"
"Tout est sous contrôle sauf quand tu lui fais des blagues qui le poussent à mettre le feu à la forêt puis à m'attaquer au beau milieu de la nuit…"
Le coeur de Sirius se serra à cette remarque. Le salaud. Il avait raison au final, mais ça faisait quand même mal...
"C'était pas une blague. C'est plus compliqué que ça."
"C'était quoi alors ?"
"Ça ne te regarde pas."
La remarque sembla plaire à Rogue puisqu'il eut un léger rictus.
"Tu apprends vite en fait. Moi qui pensais que tu étais lent d'esprit… Donc, ce deal, il te convient ?"
Sirius se mordit la lèvre supérieure en essayant de rester aussi calme que possible, refusant de se mettre de nouveau en colère devant Rogue. Il savait que cela lui ferait beaucoup trop plaisir.
"Il me convient, oui."
"Alors serrons-nous la main. Deal."
Rogue tendit vers lui sa main bandée et Sirius fut traversé par l'envie de lui écraser les doigts avant de finalement renoncer. Rogue avait beau être retord, si ce qu'il lui avait dit sur James était vrai, il avait une bonne raison de leur faire du chantage. De plus, de ce que Sirius avait vu cette nuit, le Serpentard était capable de tenir sa langue quand ça l'arrangeait.
De toute façon, ce n'était pas comme s'il avait vraiment le choix, pas vrai ?
Sa grande main vint se refermer sur celle de Rogue.
"Deal."
