"Comment mesurer le pouvoir que nous exerçons autrement que dans le regard de l'autre ?"

Joyce Carol Oates


C'était le son de la vaisselle s'empilant sur les chariots de l'infirmerie qui avait réveillé Severus. Il était à peine 7 heures du matin et Lily avait déjà dévalisé la moitié du buffet de la Grande Salle. Severus la regardait entasser comme une folle furieuse les assiettes de toast et les pots de confiture à côté de son lit, riant intérieurement de l'absurdité de la situation. Entre sa position, à moitié assis à cause de la pile de coussins qui maintenait son dos droit, et la nourriture qui s'accumulait autour de lui, il avait l'impression d'être une sorte de divinité recevant des offrandes au pied de son trône. Plus sérieusement, qu'est-ce qu'elle comptait faire avec tout ça ? Il n'arriverait jamais à manger plus de deux tartines avec son appétit de moineaux, Lily le savait bien. En plus, après la nuit qu'il avait passée, c'était de sommeil dont il avait besoin, pas de nourriture.

"Tu es au courant que l'infirmerie est aussi desservie par les elfes de maison et qu'il me suffit de demander un petit-déjeuner pour qu'on me l'apporte ?"

La tête de sa meilleure amie dépassa de derrière le chariot, ses yeux verts le fixant au travers des poignées en métal. "Tu es au courant que, te connaissant, je sais que tu ne le feras pas et que je me suis donc donnée un mal de chien pour être sûre que tu manges quelque chose ?"

Severus ne répondit pas tout de suite, observant d'abord Lily qui soutint son regard sans ciller. Ah, Lily. Terrible Lily. Avec sa tête d'enfant sauvage et son mauvais caractère. Il devait avouer qu'il avait un peu râlé quand elle l'avait réveillé mais il était heureux qu'elle soit là. Après tous les ennuis qu'il avait eu, la voir être aux petits soins avec lui valait tout l'or du monde.

Il se gardait bien de le lui dire, cependant.

"Tu es un tyran, tu le sais ça ?"

"Si tu n'as rien de plus intelligent à dire", lui répondit Lily en se redressant pour venir s'asseoir sur le lit, "je te conseille d'occuper ta bouche avec un toast. Tiens, j'ai pris du jambon, au cas où tu veuilles manger salé et de la confiture de groseilles aussi. Je sais que c'est ta préférée. Attends, je t'en fais un de chaque, comme ça tu mangeras un petit-déjeuner complet."

"Je te remercie mais je n'ai pas besoin d'assistance."

Encore une fois, c'était complètement faux, Severus voulait bien dévaler tous les escaliers de la tour d'astronomie sur les fesses pour que Lily continue de s'occuper de lui comme ça. Elle le savait très bien, d'ailleurs. Le sourire aux lèvres, elle avait repoussé ses longs cheveux derrière ses épaules puis retroussé ses manches et s'appliquait maintenant à bien étaler du beurre sur l'un des toasts avant de positionner dessus la tranche de jambon, faisant en sorte que rien ne dépasse des bords. Severus se moquerait volontier de sa minutie ridicule s'il ne se savait pas capable de faire exactement la même chose. Il partageait avec Lily le même caractère pointilleux, parfois presque maniaque. L'une des innombrables raisons pour lesquelles ils s'aimaient tant.

Lily tendit le toast finement garni en direction de la bouche de Severus avant de le retirer quand il voulut s'en saisir, insistant pour le garder dans sa main. Le Serpentard pouffa avant d'arquer un sourcil. Bon, là quand même, elle allait un peu trop loin.

"Sérieusement, tu m'as pris pour quoi ? Un pigeon ? Tu crois que je vais venir picorer dans ta main ? Je sais que j'ai une commotion cérébrale, mais je pense être encore capable de me nourrir par moi-même."

Il tenta de nouveau de se saisir de la tartine mais Lily se recula pour la lever encore plus haut. "Tes mains sont couvertes de bandages. Si tu prends ce toast, tu vas les recouvrir de miettes, ce qui veut dire que Madame Pomfresh va être obligée de les changer. Et comme elle est d'une humeur massacrante ce matin, tu vas te faire exploser."

Malheureusement, en plus de la volonté de toujours bien faire, ils partageaient aussi le même entêtement.

"Premièrement", répondit Severus en tendant sa main gauche vers Lily, qui à son tour se pencha sur le côté pour mieux l'éviter, "Madame Pomfresh doit refaire mes bandages aujourd'hui. Deuxièmement ", insista-t-il en faisant mine de vouloir encore atteindre Lily pour changer rapidement de main et se saisir du toast, arrachant à la rouquine un cri outré tandis qu'une avalanche de miettes se déversait sur les draps, "Ah ! Même si c'était le cas, je serais prêt à affronter une armée de Madame Pomfresh pour sauver ma dignité !"

Assise au milieu du carnage, Lily lui jeta d'abord un regard boudeur avant de répondre, l'air de rien. "Quelle dignité ?"

Severus poussa un soupir faussement exaspéré, "Lily…"

"Sev…", elle l'avait refait à la perfection, imitant même sa position dans son lit, avec la tête qui pointait trop haut à cause de sa minerve et son dos immobilisé par son corset.

"Ah ouais ?", s'étonna Severus avec un sourire, "T'es comme ça, toi ? Tu te moques des handicapés ?"

"Seulement quand c'est toi", répliqua Lily, "En même temps c'est pas compliqué, tu ressembles à une vieille momie. Y a que ton grand nez qui dépasse des bandages."

Elle avait dit ça en lui tapotant affectueusement le bout du nez avec son doigt. Severus se dépêcha de poser son toast sur ses genoux pour mimer un cône devant son visage. "C'est pour l'aérodynamie."

Lily éclata de rire, "T'es trop bête ! Allez, mange ton toast ! T'as besoin de force ! Je vais t'en faire un autre en attendant ! Et peut-être qu'avec ça tu voudrais…"

Elle releva la tête à la recherche de quelque chose dans l'amas de nourriture qu'elle avait entassé sur le chariot puis fronça les sourcils. "Ben… Je l'ai pas pris ?"

"Quoi ? Qu'est-ce que tu n'as pas pris ?", demanda Severus

Lily ne lui répondit pas. Elle se contenta de remettre une mèche rebelle derrière son oreille puis de se pencher vers le chariot pour fouiller son contenu avant de se claquer le front, la mine déconfite. "Ah, je suis trop bête ! J'ai oublié le thé !"

"Ce n'est pas comme si le thé manquait ici", la rassura Severus, "On n'a qu'à demander à l'infirmière."

Se pinçant l'arrête du nez entre son pouce et son index, Lily poussa un long soupir, "Le but était de tout ramener ici pour qu'on n'ait rien à demander justement... Comme quand on déjeune ensemble pendant les vacances...", ses yeux errèrent sur les draps du lit tandis qu'elle se triturait les cheveux, enroulant ses mèches autour de ses doigts pour créer des boucles éphémères sur sa chevelure lisse. "Je... Je sais que ça paraît stupide mais, hier soir, c'est la seule chose qui m'a aidée à dormir... Je pensais au brunch qu'on avait fait chez moi. Je voulais refaire la même chose. J'espérais te faire oublier que tu étais à l'infirmerie. J'avais tout organisé dans ma tête... Je voulais vraiment que tout soit parfait. Je voulais me sentir utile..."

Soupirant de nouveau, elle s'éloigna de Severus pour s'asseoir sur le rebord du lit. Elle jouait maintenant avec ses bracelets, tentant d'intervertir leur ordre en les faisant passer les uns au dessus des autres sans les détacher. Avec délicatesse, elle resserra l'un d'entre eux, un cordon orné de fausses perles vertes que Severus lui avait offert pour son dernier anniversaire.

Severus l'observa faire, hésitant à répondre. Il savait déjà où allait les mener cette conversation. Après un silence, il tendit délicatement sa main vers elle pour la poser sur son épaule. "Mais non... Regarde tout ce que tu m'as apporté, c'est déjà parfait. Tu n'es pas inutile. D'ailleurs-"

"Hier soir, j'ai été inutile", le coupa Lily. Elle fit un geste vague de la main et des petits morceaux de toast tombèrent sur ses genoux, attirant son attention sur les miettes qui avaient recouvert son uniforme quand Severus s'était emparé de son déjeuner. La plupart s'étaient accrochés aux bouloches déjà présentes sur le tissus. Comme son meilleur ami, Lily achetait ses affaires d'occasion et la cape qu'elle portait semblait avoir connu des jours meilleurs. L'air morose, elle commença à les arracher une à une avant d'abandonner devant leur trop grand nombre, se contentant à la place de secouer ses vêtements.

"Qu'est-ce que tu racontes ?", finit par dire Severus, "Déjà c'est toi qui es venue m'aider en cours de potion. Et quand je suis tombé, t'es restée avec moi tout du long."

Il voulut l'aider en époussetant son épaule mais la tête de la jeune fille vint se poser sur sa main bandée.

"Hier soir, je suis restée avec toi mais je n'ai rien fait", insista Lily, "J'ai servi à que dalle… Je ne sais pas si tu te souviens de ce qu'il s'est passé après ta chute mais… T'étais au sol et tu saignais et moi j'arrivais pas… J'arrivais pas à m'approcher de toi…"

Elle plongea sa tête dans ses mains avant de se recroqueviller sur elle-même sous le regard mortifié de son meilleur ami. Il détestait la voir ainsi. Lily avait toujours eu la phobie du sang. Severus le savait. Jamais il ne pourrait le lui reprocher.

Malgré son corset et sa minerve, Severus fit de son mieux pour réussir à se tourner vers elle. S'il ne parvint pas à se pencher assez pour l'enlacer, il arriva à atteindre le haut de son crâne, caressant doucement sa tête. "Moi je me souviens surtout que c'est toi qui as envoyé les autres chercher de l'aide et que c'est toi aussi qui a dit à Mary quoi faire. Tu ne m'as pas abandonné, Lily. Je sais très bien que tu ne peux pas supporter la vue du sang. Pourtant t'es restée le plus près possible et tu ne t'es même pas évanouie."

Souriant, il secoua gentiment son épaule. "Hé. Tu t'es pas évanouie. C'est pas une première ça ?"

Lily ne répondit pas tout de suite, remuant son visage contre ses mains avant de baragouiner un petit "Moui."

"Bah, tu vois", continua Severus, "C'était un effort déjà colossal. Peut-être qu'à force de me blesser de toutes les façons possibles et imaginables, je vais t'aider à vaincre toutes tes peurs !"

La tête toujours entre ses genoux, Lily poussa un grognement étouffé, "Rigole pas avec ça. T'as failli mourir deux fois en une seule journée. Je flippe pour toi…"

"Moi aussi je flippe", avoua Severus, "Mais j'ai la certitude que les choses vont s'arranger et qu'on va enfin me laisser tranquille cette année. J'ai pris les devants."

"Qu'est-ce que tu as fait ?"

Lily s'était redressée pour se tourner vers Severus. Elle avait dû se retenir de pleurer car ses yeux avaient rougi. Ses joues aussi étaient couvertes de grosses plaques rouges, faisant presque disparaître ses taches de rousseurs par endroits. L'air toujours aussi maussade, elle se saisit délicatement de la main de Severus et inspecta ses bandages, en réajustant quelques-uns au niveau de ses doigts.

"J'ai pas pleuré", dit-elle simplement, "Je me suis juste frottée les yeux."

"Généralement, quand tu tires cette tête, c'est que t'en as envie", murmura Severus.

La main de Lily se resserra sur la sienne.

"Ou que je suis contrariée", répliqua-t-elle du tac-au-tac, "Et là, je suis très contrariée. À cause de Potter. C'est de lui dont tu parles, pas vrai ? C'est un danger public ce gars ! Et il en a vraiment après toi ! Qu'est-ce que t'as fait ? T'as contacté un avocat ?"

"Un avocat ?", rigola Severus, "Pour quoi faire ? J'y ai réfléchi pendant la nuit et ce serait inutile, on est tombé tous les deux de la barrière. Il ne m'a pas simplement poussé. Potter est un connard mais pas un meurtrier. De toute façon, il ne devrait plus me poser de problèmes. Hier soir, j'ai passé un marché."

"Un marché ?", répéta Lily en haussant les sourcils, "Avec qui ? Potter ?"

Severus ne répondit pas et désigna simplement la rangée de lits qui leur faisait face. Étendu de tout son long à côté de Lupin, ses pieds dépassant du matelas pour pendre dans le vide, Black dormait à poing fermé. Un ronflement sonore lui échappait de temps en temps et résonnait dans toute l'infirmerie. Le fait que Serveurs ait pu finir sa nuit malgré ce vacarme relevait du miracle.

En fait, plus il repensait à la nuit qu'il avait passée en compagnie des deux Maraudeurs, plus elle lui paraissait surréelle. Si absurde que, quand il s'était réveillé ce matin, il avait été persuadé d'avoir fait un simple cauchemar. Puis ses yeux s'étaient posés sur ce grand imbécile de Black et il avait réalisé que tout ce dont il se souvenait était vrai. C'était sa réalité maintenant. Une réalité aussi bizarre que stupide à laquelle il devrait s'adapter.

Ceci dit, vu la prouesse qu'il avait accompli hier soir, il s'en tirait plutôt bien pour le moment.

Lily suivit le regard de Severus et dévisagea elle aussi l'autre Gryffondor, confuse. "Quoi ? T'as conclu un marché avec ce crétin ?"

"Avec ce gros crétin, ouais", ricana Severus, "Et, crois-moi, entre ce qu'il s'est passé hier et les informations que j'ai maintenant en ma possession, c'est tous les Maraudeurs qui vont me lâcher la grappe !"

"Mais qu'est-ce que tu as fait exactement ? Tu me dis ça comme s'il s'était arrivé un truc de dingue !", interloquée, Lily jeta un nouveau coup d'œil à Sirius puis tourna la tête vers son meilleur ami, soudainement méfiante, "J'espère au moins que tu n'as pas enfreint les règles. Je sais que c'est sa spécialité. T'as pas fait un truc illégal, pas vrai ?"

Si Severus n'acquiesça pas, il ne la contredit pas non plus et les deux se regardèrent en silence. Le Serpentard faisait de son mieux pour s'empêcher de sourire, se délectant de l'expression de Lily qui continuait de le fixer, le visage de plus en plus rouge et les lèvres si pincées qu'elles commençaient à disparaître.

"J'y crois pas ! T'as fait un truc illégal !", finit-elle par crier, sa main lâchant celle de Severus pour lui donner une tape sur l'épaule, "Et avec cet abruti en plus ! T'es trop con !"

Severus aurait voulu rire mais le coup de Lily, bien que léger, avait ravivé ses brûlures. Grimaçant de douleur, il s'éloigna d'elle et replia son bras contre son épaule. "Aïe ! Tu m'as fait mal ! Je suis brûlé de partout, j'te rappelle !"

"Oh pardon !", s'écria Lily, sa colère aussitôt envolée. Elle tenta par réflexe de le toucher mais rabattit au dernier moment ses mains contre sa poitrine par peur d'empirer la situation, "Désolée je pensais pas que j'allais te faire mal ! Ça va ?"

"Ouais, ça va… T'en fais pas…", la rassura Severus alors qu'il continuait de protéger son épaule, "Évite juste de trop appuyer sur mes bandages. Ça me fait mal. J'ai passé une partie de la nuit à me trimballer un poids mort, ça a dû faire frotter mes pansements sur mes brûlures. En plus je suis tombé de mon lit et maintenant j'ai le dos en compote…"

"Quoi ? C'est quoi cette histoire encore ?", demanda Lily en haussant les sourcils, "Mais qu'est-ce que tu as bien pu faire hier soir ? Je.. Attends, installe-toi correctement, déjà. Viens, on s'allonge… Remets-toi bien sur tes coussins…"

Elle aida Severus à se réinstaller confortablement sur la pile de coussins qui envahissait le lit puis escalada elle-même la montagne d'édredons pour s'installer à ses côtés. Les oreillers en plume se tassèrent sous leur poids, faisant glisser leurs corps l'un contre l'autre, et la tête de Lily se retrouva bientôt collée à celle du Serpentard.

"Eh ben, on ne pourra pas dire que Madame Pomfresh est radine en coussins... Mes fesses touchent même pas le matelas...", souffla-t-elle en souriant, "En tout cas, t'as une belle vue de là-haut... Joli panorama..."

Il y eut un silence et, même si Severus ne pouvait pas tourner la tête à cause de sa minerve, il savait que Lily l'observait. La laine de sa cape se collait à sa blouse d'infirmerie, créant une vague de chaleur sur la moitié de son corps. Ce n'était pas la première fois qu'ils étaient aussi proches. En fait, ils avaient toujours été du genre tactiles. Combien de journées avaient-ils passés côte à côte à observer le ciel ou à simplement lire allongés dans le lit de Lily ? Combien de fois s'étaient-ils roulés en boule l'un contre l'autre dans sa propre maison pour faire face au seul chauffage encore en état de marche ? D'un point de vue extérieur, la situation ne différait pas de d'habitude.

Pourtant, Severus avait l'impression que leur relation était en train de changer.

Il n'avait pas vraiment d'explication logique à cette théorie. C'était plus un ressenti qu'autre chose. Cela avait commencé durant les vacances d'été, quand une fille lui avait parlé à la billetterie du cinéma où il travaillait. Une collégienne rendant visite à ses grands-parents qui lui avait glissé quelques compliments. Persuadé qu'elle s'était moqué de lui, Severus s'en était plaint à Lily. Si elle n'avait rien dit, se contentant de froncer les sourcils avant de changer de sujet, il semblait à Severus que son comportement avait changé depuis. Il le sentait dans la façon dont elle se rapprochait toujours plus de lui, celle qu'elle avait de poser sa tête contre la sienne dès qu'elle le pouvait, d'attraper sa main pour caresser ses poignets osseux. Comme si la situation l'avait fait réfléchir, fait naître en elle un nouveau désir.

Un tout nouveau chemin s'offrait peut-être à lui.

Et ça le terrifiait.

Bien sûr, ce n'était pas comme s'il n'avait jamais rêvé de franchir une telle étape. Combien de fois s'était-il surpris à espérer plus de leur relation ? Avec toujours la même honte, la même impression d'imposture qui l'envahissait. Lily était sa meilleure amie. Pendant longtemps, elle avait même été sa seule amie. Il s'était construit avec elle. Sur elle, même. Comme une cité accrochée à une falaise. Que se passerait-il s'il tentait de franchir le pas juste pour s'apercevoir qu'il s'était trompé ? Pire, qu'arriverait-il si Lily l'aimait vraiment mais que leur couple échouait ? Si ce changement qu'il avait pourtant désiré venait à détruire leur relation, à rogner leur socle, que resterait-il d'eux ?

Que resterait-il de lui ?

"T'es plongé dans tes pensées ou tu aimes juste me mettre des vents ?"

Severus revint subitement à lui en entendant la voix de Lily. La main de la rouquine s'agitait devant ses yeux, lui faisant des petits coucous pour essayer d'attirer son attention. Les rayons du soleil se réfléchissaient sur les bijoux en toc qu'elle portait à son poignet, avec au milieu d'eux celui que lui avait offert Severus pour son anniversaire. Les perles étaient formées de demi-sphères en plastique collées ensemble, créant une ligne de jonction subtile. Malheureusement, lorsque la lumière du soleil traversait le bracelet, cette ligne devenait plus visible, créant une ombre au milieu des perles.

"Allo ! La terre appelle Sev !", insista Lily, "Tu me fais quoi là ? Une mort cérébrale ? C'est la commotion que tu t'es faite qui a eu raison de toi ?"

Severus eut un léger rire avant de tendre la main pour délicatement se saisir de son poignet, continuant d'étudier le bracelet. "Désolé. Je me disais que j'aurais pu trouver mieux. Un jour je t'offrirai un beau cadeau."

Lily arrêta de gigoter et regarda à son tour les perles. En silence, elle se redressa pour apparaître dans le champ de vision de Severus. Ses cheveux roux vinrent encadrer le visage du Serpentard alors qu'elle se penchait au-dessus de lui, souriant. "Je le porte tous les jours, Sev. C'est déjà un beau cadeau."

Encore une fois, Severus ne répondit pas. Il contempla à la place les taches de rousseurs qui constellaient les joues de sa meilleure amie, remontant peu à peu le long de son visage jusqu'à enfin croiser son regard. Les grands yeux verts de Lily le couvraient d'une tendresse à laquelle il ne savait pas comment répondre. Qui lui provoquait une soudaine montée de panique. Il avait beau essayer de lui témoigner toutes les formes d'affection qu'il connaissait, il avait l'impression d'atteindre ses limites quand Lily le fixait comme ça. Comme si elle parlait soudainement un nouveau langage.

Il n'avait jamais connu un tel niveau d'amour auparavant. Comment réagir ? Comment faire pour aimer pleinement quand toute sa vie il n'avait été aimé qu'à moitié ? "Pas aimé, pas aimable", lui répétait parfois son père. Sa mère acquiesçait ou protestait au gré de ses humeurs. À quel moment avait-il mal agit ? Il ne le savait pas. Mais ça l'avait empêché d'évoluer. Il paraissait peut-être mature sur de nombreux sujets mais, malheureusement, ses parents lui avaient laissé un cœur en chantier.

Il n'avait juste pas les outils pour résister à cette pression.

"Hier soir, Lupin est devenu fou et m'a pris en otage avec ma propre baguette pour me forcer à l'accompagner voir Dumbledore. Le concierge nous a surpris, je l'ai projeté contre un mur parce que j'ai cru qu'on nous attaquait et il nous a menacés de nous envoyer à Azkaban. J'ai commencé à me disputer avec lui pendant que Lupin faisait une crise d'angoisse. Finalement, Black nous a rejoints et l'a assommé en le frappant au visage. Au lieu de le dénoncer, je l'ai aidé à effacer les souvenirs de Rusard et on l'a laissé dans le couloir pour retourner à l'infirmerie. Après on a fait un pacte : si je garde secret ce qui s'est passé cette nuit, les Maraudeurs me laissent tranquille."

Il avait dit ça d'une traite en fuyant Lily du regard. Il avait préféré garder sous silence le fait que Lupin était un loup-garou pour ne pas plus l'affoler mais il sentait déjà la tempête arriver. Perdait-il au change en transformant une scène intime avec Lily en dispute ? Probablement. Mais au moins, il savait gérer ce genre de situation. Et puis ce n'était pas comme s'il pouvait lui cacher ça plus longtemps.

Anxieux, il leva de nouveau la tête vers Lily mais celle-ci ne faisait plus vraiment attention à lui. Elle fixait simplement le vide, les sourcils froncés, alors qu'elle tentait de digérer toutes les informations qu'il venait de lui déballer.

"Tu as fait... quoi ?", finit-elle par demander en se redressant, "Tu as fait… quoi ?", elle avait répété le dernier mot d'une voix étranglée, semblant bouillir de colère.

Severus resta muet, à la fois apeuré et fasciné par le spectacle qui s'offrait à lui. Parfois Lily lui faisait un peu penser à sa mère mais il savait que si un jour il le lui avouait, la jeune fille sombrerait dans une crise existentielle. Peu de gens voulaient ressembler à Eileen Rogue, avec son tempérament de feu et ses humeurs changeantes. Son amour qui semblait aller et venir en fonction de son alcoolémie. Bien sûr, Lily ne ressemblait pas à sa mère sur ce dernier point, mais Severus reconnaissait chez les deux la femmes la même sensibilité, exacerbée au point d'en devenir handicapante, et qu'elles s'efforçaient de cacher sous de brusques accès de colère. Cela ne l'empêchait pas d'aimer Lily, au contraire, et, même s'il lui avait fallu du temps pour la comprendre et se rapprocher d'elle, il aimait aussi profondément sa mère.

"Mais tu es... complètement débile!" cria de nouveau Lily, "Est-ce que tu te rends compte de la mouise dans laquelle tu t'es foutu ? Tu... Tu n'es pas comme eux ! On n'est pas comme eux ! On ne peut pas faire ce qui nous chante, enfreindre toutes les règles sans jamais souffrir d'aucune vraie retombée ! Black peut faire ce qui lui plaît, il peut même se faire virer, il aura toujours sa famille pour le soutenir ! Pareil pour Potter ! Ils ne savent pas ce que c'est de devoir travailler, que ce soit à l'école ou pendant les vacances pour se payer leur matériel scolaire, de devoir suer sang et eau pour mettre de côté et espérer poursuivre leurs études ! Ils ne savent pas ce que c'est de devoir se mettre la pression constamment pour essayer d'obtenir une bourse ! Ils s'en fichent ! Même s'ils étaient les pires élèves du monde, ils trouveraient toujours un moyen de finir à un poste haut placé ! Je suis sûre qu'ils réuissiraient même à éviter Azkaban si un jour ils se faisaient pincer en train de faire une vraie connerie ! Mais c'est pas notre cas à nous ! Nous, on est... on est rien du tout. Mes parents sont criblés de dettes et les tiens sont à peine capables de garder un toit au-dessus de leurs têtes. Ils bossent tous dans une usine pourrie, située dans une ville pourrie, perdue dans la cambrousse. Ils peuvent pas nous aider. Pire, on va devoir les aider. Et, quand ils ne seront plus là, on sera obligé de payer à leur place...", elle marqua une pause pour reprendre son souffle, fixant Severus d'un air presque suppliant tandis qu'elle se penchait de nouveau vers lui, "On ne peut compter que sur nous-mêmes, Sev. Tu le sais ça, hein ? Si tu laisses emporter par leurs bêtises, c'est toi qui vas trinquer à la fin. Pas eux. Tu vises une académie d'excellence, Severus. Tu es destiné à bosser avec le Ministère. Jamais ils ne t'accepteront s'ils apprennent ce genre de chose. Alors, je t'en prie, tiens-toi éloigné d'eux. Reste avec moi", son ton s'adoucit et elle posa sa main sur la joue de Severus, seul endroit de son corps à ne pas être recouvert de bandage, "Faisons comme on a toujours fait. Juste toi et moi contre le monde entier."

Severus la dévisageait d'un air ébahi, ne sachant pas vraiment quoi répondre. Que répliquer face à une telle déclaration ? Il s'était attendu à ce que Lily l'engueule, pas à ce qu'elle lui tienne un discours aussi juste. Elle avait raison, il avait pris un risque inconsidéré hier soir. Même s'il avait réussi à retourner la situation à son avantage, il devait se montrer prudent. Les Maraudeurs étaient assez cruels pour chercher à l'emporter dans leur chute si la situation dégénérait. Lily et lui avaient pour projet de prendre une collocation après Poudlard. Il ne pouvait pas la laisser tomber.

"Toi et moi contre le monde entier", répéta doucement Severus, "Désolé de t'avoir fait coup-là..."

Lily prit sa tête entre ses mains et se massa les tempes. "Le refais plus surtout. Ça m'a fatiguée cette histoire. Heureusement que tu t'es pas fait chopper. En plus t'as de la chance, Peeves prétend que c'est lui qui a fait le coup."

"Peeves?", demanda Severus, incrédule,"Qu'est-ce que Peeves vient faire dans cette histoire ? Qu'est-ce qu'il a dit exactement ?"

Lily haussa les épaules. "Oh, il a juste débarqué dans la Grande Salle en se vantant d'avoir mis le concierge au tapis et quand les professeurs lui ont posé des questions, il a fait diversion en faisant léviter des brioches pour les jeter aux visages des premières années avant de s'enfuir. Rien d'inhabituel quoi... Ils vont sûrement le croire. Ça nous arrange..."

Ça les arrangeait, oui. Et cela n'avait rien d'inhabituel non plus. Peeves adorait se faire mousser et il était en guerre avec le concierge depuis son arrivée. Pourtant Severus trouvait la nouvelle quelque peu inquiétante. Qu'est-ce qu'il se passerait si Peeves les avait surpris hier soir ? "Tu penses que-"

"Mademoiselle Evans", les coupa Madame Pomfresh alors qu'elle arrivait en trombe dans l'infirmerie, visiblement de mauvaise humeur, "Je vous rappelle que les visiteurs n'ont pas le droit de s'asseoir dans les lits de l'infirmerie. Question d'hygiène. Si vous voulez vous installer près de votre ami, prenez un siège. Ce n'est pas comme s'il en manquait."

Lily bondit du matelas à ses mots, ses joues s'empourprant alors qu'elle se dépêchait de tirer vers elle une des chaises en métal. "Excusez-moi, Madame Pomfresh ! Je ne le ferai plus !"

L'infirmière continua de rouspéter, "Et je vous rappelle que l'infirmerie est aussi reliée aux cuisines et qu'il n'y a donc pas besoin de ramener de la nourriture ! Regardez-moi ça ! On dirait un buffet à volonté !", le visage pincé, elle remonta la rangée de lits jusqu'à s'arrêter devant celui de Black, "Il dort toujours", grommela-t-elle en posant ses mains sur ses hanches, "Quand je suis passée tout à l'heure, il était déjà là. Est-ce qu'il a passé la nuit ici ? Monsieur Rogue, savez-vous quand est-ce qu'il est arrivé ?"

"Très tôt ce matin, il me semble", répondit calmement Severus malgré le grognement étouffé de Lily, "Il m'a réveillé en tirant le lit. Mais non, il n'a pas passé la nuit ici."

L'infirmière ne semblait pas convaincue. Elle devait bien connaître l'animal en même temps. Elle finit par lui attraper vigoureusement l'épaule pour le réveiller, "Monsieur Black ! Levez-vous ! Regardez-moi ! Depuis combien de temps êtes-vous là ? Vous n'avez pas passé la nuit ici j'espère ! Vous savez bien que c'est interdit par le règlement ?"

Severus l'avait jugé cruelle sur coup, mais il fallait avouer que la tête de Black valait le détour. Le Gryffondor s'était redressé en sursaut, ses yeux encore collés par la fatigue et sa tignasse brune aplatie sur ses joues à cause de l'oreiller. La bouche ouverte, il regarda l'infirmière de haut en bas avant de marmonner avec difficulté, "Mince... C'est... C'est vous ? Ah... C'est que... Non, non... J'me suis... J'me suis levé très tôt... J'arrivais pas à dormir..."

L'expression de l'infirmière ne changea pas et elle resta plantée devant Black pour le jauger. "Je sais bien que vous êtes très investi dans les problèmes de santé de votre ami", finit-elle par dire, "Mais vous n'avez pas le droit de trainer dans les couloirs la nuit et encore moins de venir ici. Si j'apprends que vous lui faites des visites nocturnes, j'enlèverai des points à votre maison. C'est compris ?"

La gueule toujours enfarinée, Black hocha distraitement la tête. "Clair comme de l'eau de roche, oui..."

Encore une fois, sa réponse ne sembla pas satisfaire Madame Pomfresh mais elle n'insista pas. "Faites-moi plaisir et tenez-vous tous tranquilles. S'il y a un problème, sonnez la cloche. Je dois préparer de nouvelles potions pour soigner Monsieur Lupin."

"Comment va-t-il ?", demanda précipitamment Black tandis qu'il se tournait vers son ami. Ce dernier semblait dormir profondément, le visage plus pâle que d'ordinaire et les cernes noircis par la fatigue. La fragilité qu'il dégageait en cet instant allait à l'encontre de tout ce qu'il s'était passé hier. D'où venait la force herculéenne dont il avait usée contre Severus ? Le Serpentard l'ignorait. Il avait toujours du mal à croire que Lupin, d'habitude si effacé, ait pu représenter une telle menace. Il revoyait encore la fureur dans ses yeux alors qu'il serrait ses mains autour de sa minerve, comme si un autre avait pris possession de lui. Certes, il avait passé un marché avec Black, mais Severus se demandait s'il était vraiment judicieux de laisser un loup-garou fréquenter d'autres élèves s'il était capable de faire preuve d'une telle violence, consciente ou non.

"Il va mieux, mais il reste faible", répondit Madame Pomfresh, son visage s'adoucissant à la vue de Lupin, "Il a encore de la fièvre et il a attrapé froid. Il ne faudrait pas que cela lui descende sur les poumons. Je vais lui administrer plusieurs soins pour le requinquer un peu. En attendant, restez sage", elle tourna les talons et sortit de l'infirmerie, les laissant seuls.

Black se frotta les yeux et bâilla bruyamment. Il posa l'un après l'autre ses pieds sur le sol avant de lentement se lever pour s'étirer et Severus se demanda comment il avait été possible que les Black mettent au monde un enfant à la fois si grand et si bête. Tout paraissait trop long chez lui : ses jambes, son torse, ses bras. Sa bouche et ses yeux aussi étaient immenses, rendant ses expressions presque caricaturales. Cela ne l'empêchait pas d'être beau, comme tous les membres de sa famille, mais il se dégageait de Black un excès, que ce soit dans sa force, avec ses mouvements trop amples ou la façon souvent théâtrale dont il s'exprimait qui mettait Severus mal à l'aise au point de souvent l'irriter.

"Ah, chuis décalqué...", se plaignit Black en tendant ses bras en arrière pour contracter son dos, "J'ai mal partout... Hé, ça sent le toast grillé ici !", il renifla puissamment avant de relever la tête vers le chariot rempli de nourriture, "Wow! C'est quoi toute cette bouffe ? Ça tombe bien, je meurs de faim !"

"C'est moi qui l'ai ramené", répondit sèchement Lily en le dardant du regard, "Pour Severus."

"Comme s'il allait pouvoir manger tout ça", répliqua Black en souriant. Il s'agenouilla devant le chariot et commença à fouiner dans les assiettes. Après s'être saisi d'un toast, il le tartina avec du beurre et de la confiture et commença à le manger debout devant le lit. "Dommage qu'il y ait pas de thé, j'ai super soif."

Le visage de Lily devint livide et elle croisa les bras avant de rentrer le menton et de se tasser sur sa chaise. Severus se redressa dans son lit en réaction, foudroyant Black du regard "Elle n'est pas le service de chambre, Black. Si tu as tant envie que ça d'un petit-déjeuner, je te conseille de te rendre à la Grande Salle. En plus, nous ne sommes plus censés nous parler je te rappelle."

Sa dernière phrase fit hausser un sourcil au Gryffondor. L'air soudainement contrarié, il avala une grande bouchée de son toast avant de demander, "Elle sait ?"

"Si je sais quelque chose, elle le sait aussi", se contenta de répondre Severus.

"Et je tiens à ce que tu honores ta part du marché, Black", gronda à son tour Lily, "Alors t'as plutôt intérêt de nous laisser tranquilles. En plus je te rappelle que je suis préfète maintenant. Je n'hésiterai pas à t'enlever des points si je te vois t'approcher de lui."

Il était vrai que Lily avait été nommée préfète à la rentrée. Ça lui allait bien. Severus espérait qu'à leur septième année elle finirait préfète-en-chef. Elle le méritait.

Black allait pour répondre quand un gémissement se fit entendre derrière eux. Lupin venait d'ouvrir les yeux. Le visage exsangue, il regarda autour de lui jusqu'à poser les yeux sur Black, "Si... Sirius..."

"Remus !", Black lâcha son toast pour se précipiter vers lui, "Remus ! Est-ce que ça va ? Comment tu te sens ? T'en fais pas je suis là maintenant ! Je suis là, d'accord ?", Il passa l'une de ses mains derrière la nuque de son ami pour l'aider à relever la tête et mieux respirer, "Prends ton temps, respire bien. Madame Pomfresh est en train de préparer tes médicaments..."

"Remus est réveillé ?"

C'était Peter Pettigrew qui venait de poser la question. Il était entré dans l'infirmerie suivi de petits gâteaux, de tasses et d'une théière qui flottaient dans les airs. Il offrit un sourire gêné à Severus et Lily avant de prendre place aux côtés de Black. "J'ai ramené le petit-déj'... Où est James ? Il n'est pas venu ?"

"Non", répondit brusquement Black avant de porter à nouveau son attention sur Lupin, "Remus, est-ce que tu veux quelque chose ? Tu veux manger ? Boire ?"

Remus hocha difficilement la tête avant de prononcer d'une voix éraillée, "Boire."

"Il veut boire !", aboya Sirius à Peter, "Vite, donne-lui du thé !"

Peter se dépêcha de remplir une tasse que Sirius lui arracha presque des mains pour la porter aux lèvres de Remus, continuant de maintenir sa tête pour l'aider à boire. "Voilà, tiens. Fais attention, c'est chaud... Je suis là maintenant. T'as plus rien à craindre. Je suis là..."

C'était étonnant, la manière dont Black, qui occupait d'habitude tout l'espace disponible sans se soucier des conséquences, arrivait à soudainement se recroqueviller sur lui-même. Severus le regardait s'écraser devant Lupin, diminuer tout ce qu'il faisait qu'il était lui, sa taille, sa force, sa voix pour se mettre à son niveau, se faire accepter. La façon qu'il avait de fixer les lèvres de son ami pendant qu'il lui parlait, l'observant boire comme si sa propre vie en dépendait, déglutissant avec lui. Celle dont il le couvait du regard alors qu'il caressait de son pouce la base de son cou, pensant sûrement que personne ne pouvait le voir. Il dégageait soudainement une candeur qui rappelait à Severus celle dont il faisait preuve quand il était avec Lily. Avec cette volonté presque douloureuse d'aimer et d'être aimé en retour.

Ça lui sautait aux yeux tout à coup.

Sirius Black était amoureux de Remus Lupin.

Un gloussement incontrôlé franchit les lèvres de Severus, suivi d'un autre et bientôt il ne put s'empêcher de hurler de rire. Des larmes perlèrent au coin de ses yeux et il porta une main à sa poitrine pour tenter sans succès de reprendre son souffle. Il avait l'impression de délirer mais chaque nouveau coup d'œil vers Black semblait confirmer ses soupçons. Si c'était vrai, c'était vraiment extraordinaire ! Black amoureux de Lupin ! C'était la meilleure blague de l'année et elle ne faisait que commencer ! Oh, Severus avait hâte de voir la suite, vraiment ! Il était prêt à se faire étrangler autant de fois qu'il le faudrait par Lupin s'il mettait un râteau à cet idiot en échange !

"Qu'est-ce qu'il y a ?", demanda Lily en le dévisageant avec inquiétude, "Pourquoi tu te marres d'un coup ? Tu vas bien ?"

Severus eut du mal à lui répondre. Il rigolait si fort que son corps lui faisait mal, son corset lui rentrant dans les côtes alors qu'il ne pouvait s'empêcher de se plier en deux, emporté par son fou rire. S'essuyant les yeux, il parvint enfin à articuler, " Je… Je crois que... Ha... Je t'en parlerai plus tard... Tu verras... Toi aussi… Toi aussi tu vas trouver ça incroyable !"

Toujours hilare, il voulut discrètement montrer à Lily comment Black tripotait le cou de Lupin mais cette dernière s'était figée. Severus suivit son regard par réflexe, se tournant vers l'entrée avant de soudainement perdre son sourire.

Les cheveux en bataille et son balai à la main, James Potter se tenait devant la porte de l'infirmerie.

"James !", s'exclama Pettigrew en se levant, "Viens voir ! Remus est là et il s'est réveillé !"

Potter ne répondit pas. Il ne lui jeta même pas un regard. Il restait immobile, la mine sombre, les yeux fixés sur Severus. Sa présence semblait avoir aspiré toute la joie qui se trouvait dans la pièce, à la manière d'un Détraqueur, et le Serpentard déglutit avec difficulté. Que voulait-il de lui ? N'en avait-il pas eu assez après ce qui s'était passé hier ? Son combat contre lui n'avait-il pas suffi ? Qu'avait-il l'intention de faire ? Le traîner jusqu'aux escaliers pour le pousser de nouveau du haut de la balustrade ?

Sans quitter Severus du regard, Potter s'avança vers lui d'un pas pesant, la main si crispée sur le manche de son balai qu'elle en devenait blanche. Mais avant qu'il ne puisse l'atteindre, Lily sauta de sa chaise pour l'arrêter dans son élan, se plaçant entre les deux garçons. "James ! Si tu fais encore un pas dans sa direction, je te jure sur Merlin que tu auras d'abord affaire à moi et tu n'aimeras pas ça ! "

Potter marqua bref un arrêt et fixa la rouquine avant de simplement la contourner. Toujours en silence, il se rapprocha du lit et Severus tenta de deviner à sa démarche ce qu'il allait bien pouvoir lui sortir pour lui faire mal. Une raillerie ? Une remarque défiante ? Potter ne manquait jamais d'imagination quand il s'agissait de le rabaisser. Ah, ça, il était fort pour amuser la galerie aux dépens de Severus. Faire glousser ses petits camarades. Les Gryffondor étaient les premiers à se vanter d'être les plus courageux. Où était ce courage quand ils se liguaient tous contre un même soufre douleur ? Severus l'ignorait. Les Serpentards ne jouaient pas les hypocrites au moins. Ils assumaient leurs vices.

James entrouvrit les lèvres et Severus s'attendit à ce qu'il se déchaîne sur lui. Pourtant le Gryffondor resta muet, se contentant de sortir une bourse en velours rouge de sa proche pour la triturer entre ses doigts, le visage tendu. À quoi pensait-il ? Comparé à Black, il avait toujours été difficile à décrypter. Depuis leur première rencontre, il se contentait d'afficher la même colère quand ils se voyaient. Cette fureur sourde qui lui fermait les traits, qui dégageait autour de lui cette aura noire qui continuait d'impressionner Severus malgré les années.

"Tu te crois spécial mais tu ne l'es pas". C'était ce que Severus lui avait dit dans le train lorsqu'ils s'étaient rencontrés. Force était de constater qu'il s'était trompé. Quand Potter était là, tout devenait plus complexe. James Potter, le gosse de riche, le sang-pur né pour attirer les foules, sentir le soleil briller sur son visage. James Potter avec ses traits d'esprits et son caractère impétueux, son charisme qui faisait qu'on lui pardonnait toujours tout. Severus l'avait méprisé au début. Puis il l'avait détesté, jalousé de tout son être jusqu'à l'excès. Seule la colère que James éprouvait pour lui lui offrait du répit. Il avait trouvé un plaisir égoïste, presque sadomasochiste, dans le besoin désespéré qu'avait Potter de l'humilier. Parce que cela voulait dire que Potter voyait quelque chose en lui que Severus lui-même ne voyait pas. Si James désirait tant que ça le détruire, c'était qu'il en valait la peine, non ? Severus savait que la rage dont il faisait preuve à son égard dépassait les simples mesquineries d'adolescents. Elle dépassait la frustration amoureuse que James pouvait ressentir pour Lily. La blessure d'amour-propre qu'il avait subi dans le wagon. Il y avait quelque chose de plus brutal, de plus primaire dans la façon que le Gryffondor avait de le haïr, de traquer le moindre de ses gestes pour tenter de les retourner contre lui. Et cela plaisait à Severus. Il ne l'avouerait jamais. Ni à Lily, ni à quiconque tant il en avait honte, mais tout au fond de lui, la haine de James le faisait se sentir désiré.

Ça n'empêchait pas Severus de vouloir mettre un fin à cette relation. De vouloir la paix. Lily avait raison, s'il continuait à se frotter aux Maraudeurs, il finirait par y laisser des plumes. Mais Severus savait que, même si l'éloignement de Potter lui serait bénéfique, il finirait aussi par lui manquer.

Mon dieu, qu'est-ce qu'il disait ? Peut-être que sa mère avait raison au final. Si Severus attirait autant le malheur, c'était parce qu'il aimait se vautrer dedans.

"Je suis désolé."

Il fallut quelques secondes à Severus pour réaliser les mots qui venaient de sortir de la bouche de James. Des mots déroutant de banalité, mais prononcés d'une voix si sinistre. Hier aussi, il lui avait glissé quelques paroles gentilles, avec le ton qui correspondait cette fois, quand Mulciber l'avait bousculé et que Severus avait vacillé sous la douleur. Qu'est-ce que ça lui avait fait peur quand James avait hurlé son nom. Ça l'avait ému aussi. Ce qui lui avait fait plus peur encore. Il n'était pas habitué à cette douceur et son instinct lui avait hurlé de ne pas se laisser faire. À raison, puisque son sang avait fini par se répandre sur le sol du château. Et dire que James avait joué son petit numéro pour faire croire à Lily qu'il se souciait de son sort...

Non, cette fois-ci il ne se ferait pas avoir.

"C'est tout ce que tu trouves à dire ? J'en ai rien à faire de tes excuses." Il fallait que Severus contrattaque. Qu'il montre à James qu'il n'était plus dupe. Que rien de ce qu'il pouvait dire ou faire n'avait d'emprise sur lui. Pourtant c'était dur d'afficher un regard dédaigneux quand il voyait le visage de James, si crispé qu'il paraissait souffrant.

La langue du Gryffondor passa nerveusement sur ses lèvres et il serra contre sa poitrine la bourse de velours, ses doigts s'enfonçant dans le tissu jusqu'à le déformer. Qu'est-ce qu'il y avait dedans ? Pour que James s'y accroche autant c'était qu'elle devait être précieuse, non ?

"Qu'est-ce que je suis censé dire ?", la voix de James s'éleva avec la même rudesse, faisant sursauter Severus, "Je ne veux pas...", Peut-être qu'il parlait aussi abruptement parce que sa gorge était nouée, il paraissait avoir du mal à s'exprimer, "Je ne veux pas..."

Derrière James, Lily regardait Severus avec de grands yeux, visiblement aussi déconcertée que lui par la situation.

La bourse de velours vint soudainement taper contre le bras de Severus. James avait élancé vers lui sa main avec une rapidité surprenante et ses doigts lui broyèrent l'épaule jusqu'à le faire geindre.

"Je ne veux pas que tu disparaisses."

Les yeux de James ne montraient aucune émotion, pareils à deux flaques sombres. Deux flaques dans lesquelles Severus était prêt à sauter à pieds joints.

Si Eileen Rogue l'apprenait, elle se moquerait sûrement de lui : "Irrécupérable, celui-là. Comme moi."


Voici encore un gros chapitre qui nous permet d'avancer un peu plus dans l'histoire ! C'est le premier POV de Severus et j'espère que sa façon de penser vous plaît. Même si les différences entre les POV restent légères, j'essaie de donner à chaque personnage un ton qui lui est propre.

Je tiens aussi à dire qu'à cause de la fin du discours de Lily, j'ai écrit tout le reste du chapitre avec "Toi et moi contre le monde entier" de Claude François dans la tête. Voilà, c'est tout. Je voulais pas être la seule à l'entendre en boucle dans mon cerveau. Maintenant, vous l'avez aussi. De rien. x)