IMPORTANT : J'ai exceptionnellement ajouté des pensées à la première personne dans ce chapitre. Elles seront écrites en italiques, sans signes de dialogues, bien évidemment.


"On ne se fait pas toujours une langue propre à son coeur."

Denis Diderot

Le soleil ne s'était pas encore levé quand James glissa hors de son lit. Au travers des fenêtres, le ciel encore gorgé de pluie continuait de noyer le château d'une désolation infinie. Parfois l'averse cessait brutalement, laissant une buée opaque s'élever des bois pour envahir le paysage. Pendant un bref instant, les fenêtres de la chambre ne laissaient plus voir qu'un brouillard laiteux, presque paisible. Puis une déchirure s'ouvrait dans le flanc des nuages et, comme si toutes les eaux du monde s'étaient ruées par la maigre ouverture, la pluie recommençait à tomber dans un ruissellement diluvien. Alors la brume se tassait docilement sous les branches, patientant, rôdant entre les feuilles dans l'attente d'une nouvelle éclaircie.

James resta longtemps à contempler le cycle, nerveux, fébrile, avant qu'un grand souffle froid ne le fasse tressaillir. Les courants d'air humides qui traversaient la pièce contrastaient avec la chaleur étouffante qui s'était accumulée entre les tentures du baldaquin et il crut naïvement qu'enfiler son uniforme à la hâte le ferait cesser de trembler.

Malheureusement, les frissons ne le quittèrent pas. James pouvait distinguer, dans l'ombre, les contours frémissants de ses doigts qui continuaient de s'agiter dans le vide, pianotant sur des touches invisibles. Pris d'un soudain vertige, il retomba au creux de son matelas, où l'empreinte de son corps était encore chaude, et serra les mâchoires en fixant le ciel du lit. Il aurait aimé dire que c'était le froid, la fièvre, ou même l'un des nombreux effets secondaires de son traitement qui le faisait trembler ainsi. Il devait cependant se rendre à l'évidence, ce n'était pas la maladie, mais l'angoisse qui commençait à avoir raison de lui.

Il l'avait pourtant vaillamment combattue, hier soir. Toute la nuit, en vérité. Durant des heures, il était resté immobile à contempler les sculptures de bois qui ornaient le cadre du lit. Même quand la dernière bougie avait fini de fondre, il avait gardé les yeux grands ouverts pour scruter les vieilles armatures du baldaquin dans l'obscurité, s'acharnant à trouver un détail sur lequel se concentrer. Une rayure profonde, un nœud dans les planches, quelque chose qui lui aurait permis de focaliser son esprit. D'ignorer le malaise qui s'était emparé de lui quand l'infirmière avait emporté Severus et qui ne l'avait pas quitté un seul instant depuis.

Mais la peur n'avait cessé de grossir, d'enfler, jusqu'à prendre une forme monstrueuse pour s'asseoir sur sa poitrine, l'étouffant de tout son poids et l'empêchant de dormir.

Lentement, James remua un à un ses doigts pour essayer en vain d'en reprendre le contrôle. Les souvenirs de la veille tentaient de nouveau d'assiéger son esprit et il s'efforçait de ne pas y penser, sinon sous une forme vague, inachevée, préférant arrêter son attention sur la moindre sensation qui s'offrait à lui. Il n'avait pas ôté ses lunettes avant de se coucher et le plastique de la monture s'était enfoncé dans son nez jusqu'à creuser sa peau. James les arracha d'un coup sec avant de les enfiler à nouveau, fermant les yeux pour se concentrer sur la douleur. L'arête de son nez le brûlait. La pointe aussi, pas à cause de son geste, mais à cause du coup que Severus lui avait donné hier soir.

Ses poings se crispèrent à cette pensée, ses doigts s'enfonçant à sa surprise dans un tissu velouté. C'était la petite bourse rouge qu'il gardait avec lui depuis le drame, ayant enroulé les fils de soie qui servaient de cordon à son poignet pour être sûr de ne pas la perdre. Elle avait glissé de sa manche pour atterrir dans le creux de sa main. James l'avait presque oublié tant il l'avait triturée, tant il l'avait serrée contre lui jusqu'à ce qu'elle devienne comme un prolongement de son propre corps, accompagnant chacun de ses gestes de manière mécanique.

Cette petite poche de velours rouge. Avec à l'intérieur les éclats qu'il avait ramassés.

Les petits morceaux d'os que Severus avait laissés derrière lui au bas des escaliers…

Severus…

L'image se superposa à sa conscience, aussi soudaine que violente. Severus agonisant en bas des marches, les yeux exorbités et la bouche béante, du sang plein les cheveux. Encore une fois, James s'était laissé conduire par l'orgueil et la bêtise. Peut-être même une fois de trop…

Et si Severus n'avait pas survécu ? Pire - parce que James était persuadé qu'aux yeux de Severus, ce serait pire - et si le Serpentard était toujours vivant, mais souffrait de lourdes séquelles ? Et s'il n'était plus capable de penser comme avant ? Et s'il perdait tout ce qui faisait sa force, pour n'être plus que l'ombre de lui-même ? Retenu dans son lit, souffrant toute sa vie, privé de sa splendeur pour n'être plus qu'un être insignifiant, comme lui… comme James.

Quelque chose se tordit dans les entrailles du Gryffondor et il lui sembla que s'il avait pu pleurer, cela l'aurait au moins soulagé. Il aurait aimé fondre en larmes, hurler jusqu'à être obligé de coller sa main sur sa bouche pour ne pas réveiller Peter. Il aurait aimé souffrir jusqu'à ce que sa douleur crève comme une poche de fiel, se répandre en sanglots désespérés, dégoûté de tout, alors qu'il se sentait partir à la dérive. Mais ses yeux demeuraient secs, brûlés par les larmes qui ne s'épanchaient pas. La peur, la honte, la colère qu'il ressentait en cet instant précis, qui venaient envahir tout son être, se confondre avec lui, n'arrivaient pas à animer son visage. Il restait muet, immobile dans son lit, les yeux demeurant grands ouverts comme une poupée de cire.

Pourtant, il fallait qu'il les lâche. Toutes ces bêtes qu'il sentait rugir en lui. D'une manière ou d'une autre, il fallait qu'il les libère, qu'il les laisse courir, qu'il se vide. Ce n'était plus une question de volonté. C'était un besoin. Lâcher prise ou mourir.

Prenant son courage à deux mains, James rampa de nouveau hors de sa couche. Dans le lit voisin, Peter dormait toujours et, si Sirius était revenu fouiner dans leur dortoir durant la nuit, il n'était pas réapparu depuis.

Tant mieux.

Accroupi entre les piles de livres et de vêtements froissés qui envahissaient la chambre des Maraudeurs, James chercha désespérément sa cape d'invisibilité. Elle avait disparu de la chaise sur laquelle il l'avait posée et, s'il pensa d'abord qu'elle avait glissé du dossier pour disparaître dans le foutoir, il comprit bientôt qu'elle s'était tout bonnement volatilisée.

"Sirius… "

Les mains désœuvrées, le regard perdu dans le vide, James poussa un long soupir. Sirius. Encore et toujours Sirius. Sirius qui se permettait de lui faire la morale alors qu'il n'était pas mieux que lui. Sirius qui lui reprochait son comportement envers Remus sans se soucier un seul instant de ce que James avait pu vivre de son côté. Il avait vu son regard hier soir, la façon dont il les avait jugés, lui et Peter. Ce grand imbécile, enfermé comme à son habitude dans son petit monde et désirant que tout fonctionne selon ses seuls désirs… Il pouvait être si égoïste par moments…

Et pourtant, James savait qu'il était pire que lui.

Les souvenirs affluèrent de nouveau, déferlant dans son esprit dans une tempête de regrets. Il revoyait les gestes brusques, les éclats de voix, les paroles acerbes qui avaient précédé la chute. Toute cette violence qui venait de lui. Seulement de lui. La peur insupportable qu'il avait ressenti quand il avait vu qu'il ne maîtrisait plus rien. Et, la seconde d'après, l'absence de peur, juste cette vieille colère, rancie par les années, qui l'avait de nouveau possédé. Est-ce que Peter avait compris qui James était vraiment ? Où s'était-il concentré seulement sur sa propre honte, réalisant qu'il avait admiré toutes ces années un garçon encore plus faiblard que lui ? Peut-être qu'il ne s'en était pas rendu compte, mais Lily, elle, l'avait sûrement compris. Elle avait dû réaliser ce que James valait réellement. Qu'il était le pire d'entre tous. Qu'il y avait cette noirceur en lui, une vérité immonde que tous les autres prenaient pour une mauvaise plaisanterie.

Il avait toujours pensé que c'était uniquement la faute de Severus s'il se comportait ainsi avec lui. Que le Serpentard avait toujours fait exprès d'arracher à James ce qu'il avait de plus doux, de plus gentil, ce sans quoi il ne pouvait pas s'imaginer vivre pour qu'il veuille en retour le faire souffrir… Sauf que, tout ça, ce n'était que des excuses, n'est-ce pas ?

Peut-être que James aussi avait un monstre en lui. Comme Remus. Un monstre d'ego, crachant du feu par sa bouche quand il se sentait menacé. Un monstre qui ne pardonnait jamais. Un monstre qui châtiait.

Et, après cette nuit, peut-être même un monstre qui tuait.

Un nouveau tremblement le parcourut, mais cette fois-ci James trouva la force de se relever. Un désir irrépressible de fuir, d'échapper aux obsessions lugubres qui lui vrillaient l'esprit s'était emparé de lui. Ne pouvant plus tenir en place, il se précipita pour ouvrir la fenêtre de sa chambre avant de se saisir de son balai et de se hisser sur le rebord. Dehors, l'orage grondait encore, mais ni les bruits de tonnerre, ni la pluie qui ruisselait sur ses lunettes ne réussirent à le ralentir alors qu'il s'obstinait à enfourcher son balai à l'aveugle. Puis, toujours sans réfléchir, il se jeta dans le vide.

Le vent le flagella avec tant de violence qu'il dut garder les yeux clos. L'adrénaline monta en flèche dans ses veines, tendant ses muscles, faisant cogner son cœur si fort dans sa poitrine que James crût qu'il allait cesser de battre. Puis ses bras redressèrent instinctivement le manche du balai pour le propulser dans les airs avant même que ses pieds ne touchent le sol, son corps et son esprit se détachant du vide, transcendant les cieux.

Le rebord en pierre de la fenêtre, qu'il avait quitté un instant plus tôt, faillit lui fracasser les genoux quand James s'y posa hâtivement. Le souffle court, il contempla ses mains secouées par les spasmes, encore abruti par l'effort qu'il venait de fournir.

Encore.

Nouveau saut, nouvelles sensations, plus intenses cette fois. Une béatitude sans pareille s'empara de lui quand la pression de l'air souleva son corps de son balai. Sentir le vent tenter de le broyer faisait naitre en lui une nouvelle peur exquise qui le traversait de part en part, parcourait son échine dans un frisson glacial. Avec en face de lui le vide, l'immensité de l'espace qui faisait bourdonner ses oreilles. Et le bruit de ses chaussures qui raclaient le sol alors qu'il se reprenait de justesse, les pavés de la cour arrachant le cuir de ses semelles.

Encore. Plus haut cette fois. Plus dangereux.

Encore.

Sous ses pieds, les parapets glissants de la tour d'astronomie, les bancs de la cour qui ne ressemblaient plus qu'à des points noirs insignifiants. Cette longue chute qui lui faisait ressentir cette euphorie morbide, libératrice, qui drainait son esprit. James oublia l'espace d'un instant tous ses soucis, jusqu'à ce qu'il manque de s'écraser sur la vieille statue qui ornait le centre de la cour, se rattrapant in extremis, arrachant un bout de sa cape au passage.

"Mais que se passe-t-il ici ?"

La voix de crécelle du professeur d'astronomie s'éleva de la fenêtre qu'il venait d'ouvrir et James s'éloigna en piquet de ses appartements, plongeant au ras des arbres avant de se diriger vers un lieu plus discret.

Encore. Il en voulait encore.

De grands vents froids commençaient à balayer les nuages, lavant le ciel à l'approche de l'aube. Des flaques luisaient sur le chemin, étrangement brillantes dans l'ombre des arbres. Les branches qui s'y reflétaient frissonnèrent à son approche, dansant au rythme des bourrasques qui ridaient la surface de l'eau. Au bout du sentier, l'entrée du pont couvert se détachait en noir sur le ciel. La charpente, effondrée par endroit sous la pesée de l'eau, laissait filtrer au travers de ses trous les premiers rayons du soleil.

Une nouvelle rafale se leva en hurlant et courba les grands pins jusqu'à les faire gémir, forçant James à atterrir alors qu'il rentrait la tête dans son écharpe.

Tout lui paraissait sombre, triste, froid.

Comme lui.

Non, il ne fallait pas qu'il pense à cela. Encore, il lui en fallait encore.

Il partit se réfugier sous le pont, écoutant les grincements du bâtiment. Il semblait se rapetisser, s'écraser au ras du sol pour échapper aux rafales qui redoublaient de violence, chassant du toit une poussière d'eau qui courait dans le vent. Les planches gorgées d'humidité ondulaient le long de l'armature de bois, se chevauchant parfois, formant sous ses pieds un tapis mou qui absorbait le moindre de ses pas. La barrière ne paraissait tenir en place plus que par un miracle et pourtant James l'escalada sans hésitation dès que le vent tomba, son regard balayant le paysage avant de glisser le long du précipice.

Tapie au fond du ravin, la brume était là, épaisse, impénétrable, comme un mur blanc qui séparait le monde en deux.

Parfait.

Encore.

Fourrant à la hâte son balai entre ses cuisses, James plongea tête la première dans le ravin, fendant l'air à une vitesse vertigineuse pour se faire engloutir par le brouillard.

Le souffle du vent cessa brusquement, les crissements du pont se turent. Tout devint calme. La brume avait étouffé le moindre son, absorbé la moindre trace de vie, ne laissant plus que le silence. Autour de James se succédaient les nuances de gris, les tons clairs se mélangeant aux sombres, se mouvant selon leur bon vouloir en laissant derrière eux des traînées, comme des grands fantômes.

Un monde endormi, perdu dans les profondeurs, si paisible.

Pendant un bref instant, James espéra s'y perdre. Passer sa vie à errer dans ces limbes jusqu'à s'y dissoudre. Être réduit à de la simple buée. Une pauvre goutte.

Si seulement il-

Il y eut un violent impact et James fut projeté en avant, manquant de passer par-dessus son balai. Ce dernier dévia de sa trajectoire et partit sur le côté pour continuer sa percée en diagonale jusqu'à se heurter contre un nouvel obstacle. Le bois du manche craqua sous ses doigts et James chuta comme un poids mort, les pieds en avant.

Il agrippa de toute sa force le manche de l'engin et tenta de le redresser pour reprendre le contrôle de sa course, mais il semblait avoir été endommagé, refusant de stopper sa descente. Les yeux écarquillés, James regarda autour de lui, fouillant le voile blanc qui l'entourait à la recherche d'un endroit où atterrir en urgence à défaut de pouvoir ralentir.

C'est là qu'il les vit. De grandes masses noires sortant de la brume, se dressant autour de lui comme des spectres surgissant de la nuit. L'une d'entre elles jaillit devant son visage et il dut se courber pour l'éviter, la chose frôlant ses cheveux, en empoignant quelques-uns au passage pour les lui arracher.

Des branches. Des branches gigantesques, leurs silhouettes énormes s'étendant dans toutes les directions, ondulant autour de lui, paraissant vouloir l'agripper, le saisir.

Comme une proie.

Son balai ne paraissait pas décidé à freiner alors James accéléra, fonçant à travers leurs silhouettes. Il contourna avec difficultés les premières, mais elles paraissaient bouger d'elles-mêmes, se déplaçant dans le brouillard, disparaissant avant de soudainement réapparaître, leurs écorces rugueuses attrapant ses vêtements. Et puis d'autres, plus petites, invisibles, qui lui écorchaient les joues et les bras quand il tombait trop près d'elle, l'empêchant de garder les yeux ouverts tandis que les arbres se transformaient en une masse compacte dont les extrémités griffues coupaient comme des lames.

Le cœur de James paraissait lui être remonté dans la gorge, palpitant, l'empêchant de respirer correctement l'air humide. Il fallait qu'il se calme. Qu'il reprenne le contrôle. Il pouvait le faire. Il s'était entraîné comme un forcené durant des années pour devenir un joueur de Quidditch professionnel. Il devait croire en lui. Il pouvait le-

Une branche lui rentra violemment dans les côtes, expulsant l'air de ses poumons en un sifflement aigu, et il fut éjecté. Immédiatement, la forêt s'empara de lui, mais la vitesse folle à laquelle il tombait alourdissait son corps et les branches craquèrent bientôt toutes sous son poids, le laissant tomber d'un branchage à l'autre, rebondissant parfois contre les troncs les plus épais. Plus haut, son balai suivait le même chemin et James tendit désespérément une main dans sa direction, essayant de s'en saisir alors qu'il cherchait de l'autre un point d'accroche pour ralentir sa chute. Il réussit finalement à attraper un bouquet de tiges et s'y accrocha de toutes ses forces, sa paume râpant contre les nœuds du bois.

Ce ne fut que quand sa main atteignit l'extrémité des rameaux qu'il s'immobilisa, le corps suspendu dans le vide. La laine de son gant déchiré et les cordons de soie de sa bourse s'étaient entortillés dans les nœuds des branches fines, constituant son unique soutien, mais déjà James entendrait les fils se rompre les uns après les autres. Il tenta de remuer les jambes pour chercher un appui, mais ne trouva que le néant. Il avait atteint la fin des feuillages et le sol dansait quelques mètres plus bas, prêt à le happer, l'engloutir dans ses racines. Perdu quelque part dans les arbres, il pouvait entendre son balai continuer sa dégringolade, fracassant les feuilles.

Il fallait qu'il tienne. Juste encore un peu. Le temps de l'attraper.

Des tiges cédèrent et James chuta de quelques centimètres. Sa main se tordit sous son poids, se relevant pour glisser de son gant au rythme des secousses qui animaient les branches. Ironiquement, ce fut l'impact de son balai contre ses doigts qui finit par lui faire lâcher prise et James tomba de nouveau, serrant contre lui le manche qui s'était écrasé sur son visage avant de le lever dans les airs.

"DEBOUT !"

Dans un sursaut brutal, le balai se redressa subitement, figeant sa course. L'arrêt brusque ébranla violemment le corps de James et il fut précipité deux mètres plus bas, dans un lit de feuilles mortes et de boue.

Le souffle coupé, James regarda devant lui, ses yeux se perdant dans les ramures épaisses des arbres, si denses qu'elles masquaient le ciel, avant de porter ses mains à son visage. Il resta longtemps ainsi, les mains sur les yeux pour ne plus rien voir, ses paumes abîmées frottant contre les plaies de ses joues. De temps à autre, un mouvement convulsif parcourait son corps inerte, le froid glacial du sol pénétrant ses os, ajoutant à sa misère. Puis un grand cri jaillit d'entre ses lèvres. Un hurlement chargé de chagrin et d'orgueil, si pur qu'il ricocha sur les troncs avant de revenir vers lui dans un puissant écho.

D'autres suivirent, se répandant à travers la forêt, se mélangeant aux arbres et aux feuilles, emplissant l'air jusqu'à le rendre irrespirable. Des cris primaires, de bêtes sauvages, de désespoir et de rage. Des cris contre l'injustice du monde, contre la douleur qui déchirait son cœur. Contre la vie qui s'acharnait à le briser. Des cris contre lui-même, contre ses faiblesses et ses erreurs.

Puis de grosses larmes roulèrent enfin sur ses joues, trouvant un chemin tracé d'avance dans les cernes qui fendaient son visage et, après un silence, les cris reprirent, plus hystériques encore cette-fois, soulagés, libérés, teintés de joie.

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James avait remonté pas à pas la pente glissante qui menait au pont, trébuchant à chaque pierre humide. Un geignement de douleur s'échappait parfois d'entre ses dents alors qu'il s'accrochait à son balai pour le planter plus fermement dans le sol. Il avait renoncé à l'enfourcher après les chocs qu'il avait subis, s'en servant à la place comme d'une canne.

Les sorts qu'il avait utilisés pour nettoyer son uniforme étaient mal maîtrisés et il lui avait fallu repasser plusieurs fois sur les différentes couches, ôtant centimètre par centimètre la boue de ses vêtements. La bourse de velours avait aussi été soigneusement décrassée avant d'être rangée en sécurité dans sa poche . S'il n'avait pas réussi à résorber le bleu énorme qui lui dévorait les côtes, les plus petites écorchures avaient été soignées, avec une attention particulière portée à celles sur son visage.

James paraissait propre, entier, solide, incassable.

Il ne l'était pas, mais c'était important que les autres puissent le penser. Ce n'était pas le moment de s'attirer d'autres douleurs. Il devait continuer de renvoyer cette image qu'il s'était efforcé de se construire à son arrivée. Celle d'un garçon, charmant en apparence, mais qu'il valait mieux laisser tranquille pour ne pas s'attirer ses foudres. James Potter, accepté, mais craint par ses pairs. Celui qu'il valait mieux ignorer ou suivre, au risque de devenir sa nouvelle cible.

Une carapace qu'il avait mis du temps à mettre en place. Patiemment, un mensonge après l'autre.

James ignorait combien de temps, il avait passé au fond du précipice, mais le château semblait s'être réveillé. Il croisa quelques élèves dans la cour puis dans les couloirs, saluant ceux de sa maison d'un geste bref, répondant sobrement à leurs questions étonnées: "Oui, je suis parti très tôt m'entraîner au Quidditch.", " Oui, tout s'est bien passé. J'ai réussi ce que je voulais faire. ".

Il avait réussi à pleurer, oui. Il était prêt. Il avait abandonné une partie de ses démons au fond des bois, et, quand il rentrerait dans l'infirmerie, il se libérerait du reste.

Il demanderait pardon.

Et, peut-être même qu'avec un peu de chance, Severus accepterait ses excuses, à défaut de l'accepter lui.

Severus… James espérait vraiment qu'il se portait bien. S'il gardait des séquelles de la chute, le Gryffondor ne se le pardonnerait pas. Jamais.

Severus…

James aurait aimé répéter son discours, choisir soigneusement ses mots, mais se prit à la place à prononcer son nom, accompagné de phrases incohérentes, des paroles sans suite qu'il répétait à voix basse, l'air absent.

C'était étrange, la façon dont une obsession naissait, s'enracinait comme une mauvaise herbe pour ne cesser de grandir, étouffant peu à peu toute idée cohérente. Celle que James nourrissait pour Severus lui semblait sans espoir. Pire que ça, elle paraissait dégradante. Pour Severus comme pour lui. James n'avait jamais trouvé aucun soulagement durable à se montrer cruel avec Severus. Il savait maintenant qu'il devait simplement se montrer bon. S'excuser, montrer patte blanche une bonne fois pour toutes puis ne plus s'approcher de lui semblait être la meilleure solution. Devenir raisonnable. Sensé. Dire pardon, même en bafouillant. S'écraser platement puis garder ses distances. Ne plus jamais faire de fixation sur Severus Rogue, ne plus jamais se laisser étourdir à cette simple pensée.

James hocha distraitement la tête durant le trajet, le pas agité d'espérance, tentant de se convaincre que cette résolution était la bonne. Son cœur battait d'impatience, d'appréhension aussi, alors qu'il longeait le couloir qui menait aux portes de l'infirmerie. Il ne fallait pas qu'il panique. Tout allait bien se passer. Severus se portait sûrement à merveille. Madame Pomfresh avait veillé sur lui et James l'avait déjà vu arracher à la mort des joueurs de Quidditch après de graves accidents de vols. Elle savait ce qu'elle faisait, et, même si la situation s'était dégradée, il y avait toujours Ste-Mangouste, le meilleur hôpital de la région. Des élèves avaient été transférés chez eux par le passé. L'infirmerie devait y être reliée. Après tout, Poudlard était l'une des meilleures écoles au monde et elle prenait soin de ses élèves. Il devait être possible d'accéder directement aux urgences depuis le château.

Les portes de l'infirmerie étaient entrouvertes et James se glissa discrètement entre les battants, parcourant déjà la salle du regard. Il aperçut d'abord ses trois meilleurs amis. Sirius et Peter se démenaient pour faire boire Remus qui peinait à suivre le rythme. James fut frappé par sa pâleur, par l'expression de souffrance qui émanait de son visage mince, affaibli par la maladie, la pesanteur de ses paupières blanches. Une culpabilité immense l'étreignit. Il savait qu'il avait été négligent, qu'il avait laissé ses propres préoccupations prendre le dessus sur ses amitiés. Il avait eu tant de mal à les construire… Une fois la situation réglée avec Severus, il faudrait qu'il leur demande pardon à eux aussi. Il devrait se démener pour remonter dans leur estime…

Un bruit insolite vint perturber le calme de la pièce : un rire vibrant, hilare, presque enfantin.

Assis dans son lit, Lily à son chevet, Severus était courbé sur lui-même, en proie à un puissant fou-rire. Malgré les épais bandages qui recouvraient son visage et la minerve qui lui tenait le cou, il semblait se porter comme un charme. Il avait l'air radieux, même, rayonnant de vie.

Severus allait bien. Même après tout ce que James avait pu lui faire, Severus allait bien. Il avait survécu à l'explosion, aux flammes, à la chute. Il avait repris des forces pendant que James s'enlisait dans ses tourments, comme s'il s'était nourri de sa douleur pour en tirer une vigueur nouvelle. Avec cette puissance dans son regard brillant, dans le sourire qu'il arborait devant les autres Maraudeurs…

Oui, Severus allait bien. Il était même plus fort, plus vivant qu'auparavant. Parce que Severus avait toujours un coup d'avance sur James, peu importe ce qu'il faisait. Même quand James se démenait pour le faire tomber, pour l'écraser sous le poids de sa colère, Severus trouvait un moyen d'échapper à son emprise, de se reconstruire indépendamment de lui, laissant James se noyer seul dans sa noirceur. Si James souffrait de la situation, Severus s'en fichait. Il demeurait intouchable, indestructible, avec Lily à ses côtés pour veiller sur lui…

N'était-ce pas ce que James avait souhaité ? Que Severus s'en sorte, qu'ils mettent fin à leur jeu stupide et qu'ils reprennent chacun leur chemin ?

Alors pourquoi se sentait-il aussi amer ?

"James ! Viens voir ! Remus est là et il s'est réveillé !"

La voix de Peter ne suscita aucune réaction de la part de James. Seul importait Severus. Ce dernier tourna la tête dans sa direction et son sourire s'effaça à sa vue. Il se fit un grand silence qui pénétra les vieux murs de l'infirmerie, dans l'attente d'un mouvement que James ne fit pas, restant figé devant la porte. Lily qui avait reconnu James en premier, secouait la tête d'un air grave, comme si elle s'apprêtait à dire une chose importante au Serpentard, et James ne put s'empêcher d'aller et venir entre leurs deux regards. Sous leurs longs cils, leurs yeux partageaient la même froideur, la même intelligence aussi. Une profondeur pensive qui attirait… Qui attirait quoi ? Qui ? James ? Lily l'attirait, oui. Il y avait de la beauté dans tout son corps, dans sa démarche, dans les inflexions de sa voix et dans ses silences. Une force impalpable émanait constamment d'elle, et quand James l'avait vu, il s'était mis à l'aimer de tout son cœur, avec la volonté naïve de la rendre heureuse. Mais, Severus… James n'en savait rien. Il ne pouvait certainement pas dire qu'il était beau, et il avait cette façon de toiser le monde qui déplaisait au premier abord. Mais, quand on s'y habituait et qu'on le regardait longuement, on était séduit par son génie et un charme finissait par exhaler de sa personne. Comme une petite fleur chétive, maltraitée par le vent, mais dont l'odeur restait tenace, inoubliable.

Un parfum qui attirait James et qui l'épouvantait à la fois, une sensation indéfinissable de passion et d'horreur.

Comment est-ce qu'il en était arrivé là ? Comment avait-il pu laisser germer ces sentiments ? Ce qu'il ressentait pour Lily lui semblait pur, pourtant... "Pur", quel mot idiot quand il y pensait, mais il n'en trouvait pas de meilleur. C'était comme ça que le vrai amour, devait se qualifier. Quelque chose de "pur", de "doux", et en même temps si "profond", si "fort", qui venait remplir peu à peu remplir toute l'Existence. C'était l'amour qui poussait James à faire des détours pour rencontrer Lily sur les chemins du château. C'était l'amour qui le faisait fanfaronner autour d'elle dans l'espoir de voir un sourire flotter sur ses lèvres.

C'était l'amour, n'est-ce pas ?

Alors pourquoi son regard ne cessait de dévier sur le visage de Severus ? Pourquoi est-ce que c'était lui qui faisait naître dans son ventre cette chaleur, cette flamme terrible qui remontait jusque dans sa poitrine, venait lui lécher le cœur ?

Tout se brouillait dans l'esprit de James pendant qu'il regardait tours à tours Severus et Lily. L'envie d'être avec elle, le besoin d'être avec lui. Avec toujours ce feu qui ne cessait de gonfler, qui lui hurlait de s'approcher. Ce besoin viscéral qui lui intimait de l'attaquer. Le blesser à défaut de pouvoir le toucher. Cette envie d'exister à ses yeux, de le faire au moins s'intéresser à lui s'il ne pouvait l'aimer…

Merde, qu'est-ce que venait faire l'amour là-dedans ?

James n'en savait rien. Il était perdu. Tous les tourments, toutes les angoisses des années passées, toutes les rancunes et toutes les jalousies envahissaient sa mémoire jusqu'à former un gros nœud noir qui d'instant en instant devenait gigantesque, l'empêchant de penser correctement. Un bouquet mal arrangé d'émotions où, étrangement, prédominaient la peine et la peur de l'abandon.

Pris d'un sursaut de folie, il se hâta vers Severus comme s'il l'avait appelé. Ses nouvelles résolutions s'étaient envolées. Il les avait entièrement oubliées. Le fait même d'avoir fantasmé pareilles possibilités lui paraissait tout à coup ridicule. Quel choix avait-il ? Comment pouvait-il faire autrement ? Il était si désolé, si meurtri par ces sentiments qui l'avaient pris d'assaut qu'il se sentait incapable de les garder rien que pour lui. Mais que faire ? Que dire ? Comment exprimer ce que lui-même avait tant de mal à comprendre ?

"James ! Si tu fais encore un pas dans sa direction, je te jure sur Merlin que tu auras d'abord affaire à moi et tu n'aimeras pas ça !"

Lily s'était levée, toute blanche, prise d'un mouvement de colère qui la jeta devant les pas de James. Encore une fois, elle intervenait au moment où les sens de James l'emportaient sur sa pensée, où il perdait tout contrôle. Lily avec sa voix puissante, son regard franc qui le forçait à puiser dans ses dernières ressources pour essayer de se calmer. Il ne voulait pas qu'elle voit encore une fois sa noirceur, au risque qu'elle le fuit à tout jamais. Oh, il espérait tant qu'elle comprenne ce qu'il traversait, que son existence même était douloureuse, qu'un danger terrible le guettait et qu'il ne savait pas comment y échapper. Elle était son seul espoir maintenant, la seule à pouvoir le tirer du piège qui se refermait sur lui. Si seulement elle pouvait rester auprès de lui, le prendre dans ses bras et lui dire que tout allait s'arranger. Si seulement elle pouvait accepter de sortir avec lui. Peut-être qu'en gravitant autour d'elle, une fille si gentille, si compréhensive, James finirait par trouver la clarté, par reprendre le contrôle de sa vie…

Il voulait seulement qu'elle le comprenne, même si tout semblait insensé, même s'il n'y avait rien à comprendre. Qu'elle réalise que c'était lui, et uniquement lui, qu'elle devait sauver. Qu'elle prenne sa main et l'emmène avec elle, l'arrachant à sa propre violence, pour ne le garder que pour elle. Pour qu'il ne la garde que pour lui.

Qu'elle l'aime comme James sentait qu'elle aimait Severus. Simplement, brutalement même, un peu comme les bêtes. Avec cette affection instinctive qui la rendait prête à se saisir de lui au moindre danger, à montrer les dents et à fondre sur celui qui l'aurait fait crier.

Avait-il seulement le droit de lui en demander autant ?

Lily jeta un bref coup d'œil à Severus, puis elle reporta son regard sur James, sa rage toujours présente, inchangée et James sentit un trou se creuser dans sa poitrine. Lily ne comprenait pas. Peut-être même qu'elle ne voulait pas comprendre, qu'elle s'en moquait. Tout ce qui lui importait, c'était Severus, pas lui. Une jalousie atroce s'empara de James à cette pensée, même s'il ne savait pas vraiment lequel des deux il enviait le plus.

Une vérité trop fragile pour être exposée ainsi.

Le pas lourd, James contourna Lily en silence, la mâchoire serrée et les yeux noirs. Un sanglot monta dans sa gorge, mais il réussit à l'étouffer, le gardant prisonnier dans un silence parfait. Il ne fallait pas qu'il cède, non, il devait garder tout pour lui, ne pas donner aux autres le spectacle de sa douleur. Il se sentait si blessé, si furieux qu'il manquait de trébucher à chaque pas, les jambes cassées par l'émotion.

Severus était si près, à peine séparé de lui par ce silence pesant, rempli de choses inexprimables. Severus avec son menton levé bien haut, ses pansements plein la face et ses cheveux plaqués en arrière. Cet air faussement sournois sur son visage, comme s'il pouvait tromper James, comme s'il pensait réussir à cacher la peur diffuse dans son regard. Est-ce qu'il craignait que James lui fasse du mal, l'humilie encore une fois ? Ou bien, au contraire, avait-il peur que cette fois-ci, il ne le fasse pas ? Qu'il sorte des sentiers battus où ils tournaient en rond depuis des années maintenant, la tête en avant ? Si James avait peu grandi, Severus n'avait plus l'air d'un enfant. C'était un jeune homme osseux, au grand nez maigre et au visage en lame de couteau. Un physique plus austère. Plus noble aussi. Sous le tissu nacré de sa peau, ses veines bleues transparaissaient, donnant à sa physionomie une étrange délicatesse qui émouvait James en cet instant.

Le cœur de James battait si fort dans sa poitrine qu'il pouvait l'entendre distinctement. Qu'allait-il se passer désormais ? Qu'était-il censé faire ? Se mettre à nu ? Très tôt dans sa vie, James avait appris à ses dépens que se montrer vulnérable ne payait jamais. Quand il avait enfin vu le jour, après une série de fausses couches et d'enfants morts-nés, ses parents avaient hurlé leur joie sur tous les toits. James avait été gâté, initié à une existence pleine de mollesse, où il était sans cesse encensé sans qu'il ne fasse le moindre effort. Son père, surtout, répétait à qui voulait l'entendre qu'il était le plus beau, le plus gentil, que, plus tard, une fille serait bien contente de l'avoir et James avait longtemps ressenti cette confiance, ce sentiment de supériorité envers les autres.

Malheureusement, la situation s'était dégradée. Si leurs proches avaient au départ partager la joie du couple, ils avaient fini par se concentrer sur les défauts du fils miraculé. "Quel enfant malingre !", entendait-on dans les salons. Pas seulement ceux des autres familles, chez les Potter aussi des voix s'élevaient, hypocrites, étouffées, mais qui perçaient suffisamment les murs pour que les rumeurs ne cessent de se répandre. "Il est bien trop petit pour son âge et il n'a toujours pas montré de signe de magie, peut-être que c'est un cracmol?", "Un cracmol ? Quelle honte ce serait !", "Chut, n'en parles pas, c'est tabou !" . C'était tabou, oui, pourtant tout le monde se passait le mot et les paroles glissaient d'une bouche à l'autre, sortaient comme des fontaines de la gorge des parents pour se déverser dans celles de leurs progénitures. " Tes parents n'arrêtent pas de dire qu'ils t'aiment, mais s'ils avaient pu choisir entre toi et un autre enfant, sans tare celui-ci, tu crois qu'ils t'auraient quand même choisi ? " C'était ce que le cousin de James lui avait demandé un jour. La réponse le hantait depuis, tout comme la façon dont les autres enfants l'évitaient. Comme si à s'approcher trop près de lui, ils auraient pu être contaminés, voir leur magie se faire aspirer.

James avait fini tant bien que mal par maîtriser ses maigres pouvoirs mais il n'était pas entier. Quelque chose en lui manquait et exister simplement n'était pas suffisant. C'était ce qu'il avait confusément compris en grandissant. Il était né cassé et, si ses parents l'adoraient, c'était parce qu'ils n'avaient pas réussi à avoir d'autre enfant. James n'était que leur lot de consolation. Que se passerait-il quand ils s'en apercevraient ? Que se passerait-il quand James atteindrait ses limites, bien plus vite que tous les autres, et que ses parents ne pourraient plus faire semblant d'avoir le fils parfait ?

La simple idée que ses parents puissent le rejeter à leur tour l'avait rempli d'une telle terreur qu'il s'était démené pour masquer ses failles. Il avait appris à se déguiser, à reporter l'attention des autres là où il le désirait. Comme un illusionniste avec ses tours de passe-passe. Comme un conteur, avec son petit théâtre d'ombre, projetant sur les murs une image soigneusement construite. S'il n'était pas grand, il savait se montrer intimidant, s'il n'était pas brillant en classe, il prétendait le faire exprès en jouant les bouffons, préférant susciter les rires plutôt que de les attirer. Divertir plutôt qu'apitoyer. Il avait tout fait pour ne pas devenir l'ennemi commun, la tête de Turc dont tout le monde se servaient pour se faire des copains. Sa répartie et son charme factice étaient devenus ses armes principales, son bouclier.

Si cela lui avait pris des années, il avait finalement réussi. Malgré ses difficultés en cours, il restait un élève populaire. Mieux encore, il passait pour quelqu'un d'oisif, peu intéressé par les études, car déjà riche, et il savait que beaucoup l'enviaient. Il s'était fait de très bons amis, certains issus de familles plus importantes encore que la sienne et, si son petit groupe faisait toujours parler de lui, ils étaient aussi craints.

Il avait gagné son pari. Il était passé dans l'art du mensonge. La stratégie des détours.

Et, pour la première fois de sa vie, cela le desservait.

Ce que Severus méritait, ce n'étaient pas des histoires, c'était la vérité. Une vérité qu'il avait évitée tout au long de sa vie. Comment allait-il survivre sans ses petits stratagèmes habilement construits, sans ces artifices qui l'avaient protégé jusqu'à présent en lui donnant ce faux sentiment de supériorité si précieux, si vital ?

James entrouvrit les lèvres, mais resta muet. Toutes les belles paroles qui d'ordinaire jaillissaient de lui avec aisance semblaient s'être évaporées, le laissant démuni. Aucun mot ne lui paraissait adéquat, digne de la situation. À moins que ce n'était le comportement de Severus qui le troublait. Il se montrait si calme, si patient que James ne savait pas si c'était la colère ou la résignation qui le poussait à l'attendre ainsi.

Peut-être qu'il valait mieux se passer de mots en fin de compte. Peut-être que James n'avait pas à rompre le silence, qu'il pouvait s'exprimer seulement par ses actes ?

Ses doigts effleurèrent la bourse de velours au fond de sa poche, et James se sentit submergé par une vague de nostalgie. Elle était précieuse à ses yeux. Elle avait contenu jusque-là la chevalière de son père, offerte par ce dernier à l'occasion de sa onzième année, symbole de l'héritage et des attentes qui pesaient sur ses épaules. Pourtant, il l'avait temporairement remplacée par ces fragments d'os teintés de rouge, soigneusement recueillis au pied de l'escalier.

Peut-être qu'en voyant le soin que James avait mis à les collecter, Severus comprendrait. Comprendrait quoi ? James l'ignorait. Il ne savait pas lui-même ce qu'il attendait de cette action. Il espérait juste que la situation s'apaiserait. Que tout puisse redevenir comme avant, tout en étant différent…

James hésita un instant, prêt à tendre la bourse à Severus, mais un éclair de lucidité le frappa de plein fouet. Qu'était-il en train de faire ? Bien sûr que Severus ne comprendrait jamais le sens de cette collection morbide. Qui d'autre ramasserait les restes laissés par ses victimes à part un putain de psychopathe ? Qui voulait d'une personne comme ça dans sa vie ?

Quelque chose ne tournait décidément pas rond chez lui. Il était en train de s'égarer. Lily et Severus avaient raison. Il était un danger public. Il fallait mieux qu'il sorte de leur vie, même si ça lui coûtait terriblement. S'il voulait préserver le peu qui lui restait d'intégrité, il devait mettre fin à cette mascarade dès maintenant.

"Je suis désolé." James fut le premier surpris de son ton colérique. Il ne savait pas s'il y avait de la rage en lui. Tout ce qu'il ressentait était une soudaine envie de disparaître, de se fondre dans le monde autour de lui.

"C'est tout ce que tu trouves à dire ? J'en ai rien à faire de tes excuses."

La sévérité et le mépris avec lesquels Severus s'était essuyé les lèvres d'un large revers de la main, impressionna plus James que ses paroles en elles-mêmes. Il lui sembla d'abord buté dans sa rancune. Puis James aperçut quelque chose dans l'attitude de Severus. Une subtile altération dans son regard, un tremblement contenu dans le coin de ses lèvres.

Severus était ému.

James se sentit soudainement mou, plus léger qu'une plume. Il lui semblait que sa chair se vidait, que ses os étaient creux, qu'il devenait une chose immatérielle. Il ne le montrait pas, il ne remuait pas d'un pouce, mais il était ému lui aussi. Gagné par un attendrissement insolite, il dut se retenir de ne pas parler d'une voix mouillée, toute empreinte des sanglots qu'il se refusait jusque-là à délivrer.

"Qu'est-ce que je suis censé dire ?", si son ton était rude comme à l'accoutumée, James espérait que Severus comprenne qu'il l'implorait. Comment l'émouvoir de nouveau ? Il voulait tant aller dans le bon sens, sortir de cette impasse, ne plus tourner en rond. Est-ce qu'il devait se montrer plus honnête encore ? Ça lui faisait si peur. Il n'était pas sûr de ce qui sortirait de sa bouche, et cela le terrifiait.

"Je ne veux pas… Je ne veux pas… "

Je ne veux pas te perdre, mais à chaque fois, c'est pareil, quand tu es là, je fais vraiment tout à l'envers. Je dis des choses sans les penser, j'enchaine les faux pas et finis par toujours nous blesser. Je me sens dépassé par toutes les choses dans lesquelles je suis impliqué. Par tous les aspects de ma vie. Ça me plonge dans une détresse absolument indescriptible, insoutenable. Où tout ce qui me revient, c'est cette chaire de poule, ces tremblements, cette fièvre, là, dans la tête, dans le torse… J'aimerais pouvoir me passer de toi. Me défaire de ce cœur que je ne contrôle pas. Mais quand tu n'es pas là, c'est l'enfer. Je n'arrête pas de compter toutes les heures qui nous séparent, je me renferme. Je ne peux m'empêcher te chercher des yeux. J'espère te croiser à tous les coins de rues et tous ceux qui te ressemblent me consolent un peu. Mais ils ne sont pas toi. Personne n'est toi, en fait. Pourquoi est-ce que personne ne me semble intéressant, à part toi ?

Tout le monde me dit toujours que les problèmes que j'ai avec toi, c'est des disputes de gamins, des chamailleries inutiles qu'il vaut mieux oublier. On me dit que c'est bête, totalement irrationnel, complètement infondé. Sauf que je me fous de ce que les autres peuvent penser. Je sais que c'est plus profond que ça. J'espère que de ton côté, tu le sais aussi.

Est-ce que toi aussi, tu te promets toujours qu'on ne t'y reprendra pas, que tu vaux mieux que ça ? Puis, quand tu te sens forcé de revenir vers moi, est-ce que toi aussi, tu te détestes ? Est-ce que tu te demandes pourquoi est-ce que tu es là ? Pourquoi est-ce que tu restes ? J'en ai marre qu'on se contente de s'attendre aux tournants. J'aimerais que l'un de nous prenne les devants, le dessus même. J'aimerais ne plus ressentir cette frustration. J'aimerais pouvoir tout reprendre du début, même si avec ce que je t'ai fait, c'est sûrement foutu. Même si je manque de profondeur et de vocabulaire, même si je manque de tout ce qui te compose, de tout ce qui fait que tu es toi, même si je suis trop bête, trop vulgaire… J'ai envie de m'accrocher. Je ne veux pas que ce qu'on vit disparaisse… Je ne veux pas…

"Je ne veux pas que tu disparaisses."

Ce son, c'est toi ou c'est moi ? Ton gémissement rend ma peau moite. J'ai peur que tu aies peur. J'aimerais voir de l'espoir dans tes yeux. J'aimerais être la lumière qui les traverse. J'aimerais… J'aimerais que tu me laisses une chance de te satisfaire, d'être celui que tu attends, pouvoir faire un bout de chemin avec toi, sans qu'on se sente jamais perdu. Parce que j'ai l'impression que je marcherai mieux à tes côtés, même si je n'ai aucune idée de là où je vais… Parce que j'ai longtemps caressé l'idée que l'on s'était toujours un peu plu… C'est la première fois que je le dis ouvertement. J'ai toujours essayé de nier cette réalité, de dissimuler ce sentiment, de l'attribuer à de la jalousie ou de la haine, mais ce n'était que des mensonges.

En vérité, je crois t'aime…

Qu'est-ce que je vais devenir dans un monde où je t'aime ?


Je l'ai enfin fait. J'ai posté ce chapitre. Je ne pensais jamais y arriver ! J'ai eu beaucoup de soucis ces derniers temps. Les rares moments que j'avais pour moi, je les passais à phaser sur mon canapé et tout ce que j'écrivais me paraissait terriblement laid.

Je voulais qu'on sente toutes les émotions de James, mais je n'arrivais pas à bien les retranscrire. Sans parler de la déclaration à la fin qui m'a semblé interminable à composer et dont je ne suis toujours pas satisfaite. En fait, j'ai fini ce chapitre la semaine dernière, mais je refusais de le poster pour réécrire sans cesse certaines parties. Comme je sentais que j'allais finir par tout effacer, j'ai décidé de le poster quand même. Il faut bien que l'histoire avance. De toute façon, j'ai passé tellement de temps devant le texte que je ne suis plus capable de dire s'il est bon ou mauvais.

La bonne nouvelle est que le prochain chapitre sera beaucoup plus simple à développer (merci à notre himbo de service, Sirius, pour sa grande tête vide qui me rend le travail bien plus facile) !