11 _ Premier péché : Le réveil de Carmen
« La journée a été longue. Les professeurs ont bien tentés de faire cours normalement, mais allez faire entrer quoi que ce soit dans la tête d'élèves qui venaient de voir une fille s'écraser dans la cour de l'école après s'être jetée du toit.
»J'avais réussi à convaincre Ryuji de faire profil bas et de retourner en cours, mais nous nous sommes réunis dès que nous avons eut l'autorisation d'enfin quitter le lycée. Sa décision irrévocable. Malgré les risques, il voulait punir Kamoshida. Même si nous risquions de lui provoquer une rupture psychique qui entrainerait sa mort. Si le pire arrivait… eh bien ça ne serait pas une grosse perte.
»Morgana nous attendait devant le distributeur, comme s'il savait que nous y reviendrions, décidés à retourner dans le métavers pour voler le Trésor de Kamoshida.
_ Alors c'est décidé. On y va ! On va faire bouffer sa couronne à ce fumier !
_ SI vous préparez quelque chose contre Kamoshida, je veux en être.
»Ryuji et moi avons tourné la tête dans un bel ensemble, et Morgana a lâché un miaulement surprit. Takamaki nous regardait avec intensité, les yeux rougis. Je ne l'avais pas vue en cours de la journée, mais elle était visiblement revenue. Son visage reflétait une rage implacable. Ryuji a croisé les bras.
_ T'es pas concernée.
_ Pas concernée ? PAS CONCERNÉE ?! Ce monstre a violé ma meilleure amie, l'a poussée à tenter de se suicider et je ne serais pas concernée ?! Ce n'est pas quelqu'un que tu aimes qui est dans le coma en ce moment, Sakamoto ! Elle ne se réveillera peut-être pas ! Alors ne me dit pas que je ne suis pas concernée.
»Ryuji a baissé la tête en se mordant la lèvre.
_ Pardon…
»J'ai regardé Takamaki en réfléchissant. Le choix n'était pas compliqué. Soit on l'embarquait avec nous dans l'autre monde, soit on la laissait dans la réalité, avec le risque plus que probable qu'elle décide de régler ses comptes avec Kamoshida elle-même. Elle en était capable, elle en avait envie, et ses yeux rougis par des larmes de chagrin et de rage ne m'en laissaient aucun doute.
»Et… elle avait raison. C'était sa meilleure amie qui était concernée, c'était une affaire personnelle. Elle était concernée, encore plus que nous.
_ OK, viens avec nous.
_ Quoi ?! T'es pas sérieux, Ren !? On va pas l'emmener… là-bas !
_ Si.
»Takamaki n'a même pas cherché à savoir où nous comptions aller. Elle a hoché la tête en me regardant droit dans les yeux. Les hommes s'imaginant qu'une femme est faible se trompent lourdement. Il n'y a pas plus dangereux qu'une femme en colère. Et pour être en colère, Takamaki l'était ! Le Kamoshida du Palais n'aurait aucune chance face à elle.
»Nous avons quitté le lycée et nous sommes installés à l'écart, dans une ruelle qui aurait fait fuir n'importe quelle fille s'y retrouvant seule avec deux garçons à la réputation plus que douteuse. Takamaki est resté, et n'a pas bronché lorsque nous avons sorti nos téléphones et lancé l'application. Si le mien seul avait déjà réussi à nous envoyer ici, Ryuji et moi, je ne voyais pas pourquoi nous ne pourrions pas emmener Takamaki. J'avais vu juste et, en un clin d'œil, nous étions de retour dans le Palais de Kamoshida.
_ Alors ça… Sakamoto ? Amamiya ? C'est vous ? C'est quoi ces fringues ? Et cette mascotte bizarre, pourquoi elle me regarde comme ça ?
»Morgana a secoué la tête, chassant l'air énamouré de son visage félin.
_ Je suis Morgana…
_ Ann Takamaki.
_ Miss Ann…
»Takamaki m'a lancé un regard étonné devant le timbre absent de la voix de Morgana. Ryuji a soupiré bruyamment, le ramenant sur Terre, autant que peut l'être ce monde en tout cas.
_ Je reste persuadé que c'est une mauvaise idée de l'emmener… les Ombres vont rappliquer et ça va pas être beau à voir !
_ Si tu continues de hurler comme ça blondinet, c'est sûr qu'elles vont rappliquer. Prend exemple sur Joker, lui au moins, il reste calme.
_ Joker ? C'est quoi ce surnom à la con ?
_ C'est pas un surnom ! C'est un nom de code. Ça serait stupide de la part d'un Voleur fantôme d'utiliser son vrai nom dans un Palais ! Et en plus, c'est classe.
_ D'accord mais… Pourquoi Joker ?
_ Parce qu'il est notre atout ! Le Joker qu'on dégaine pour battre nos ennemis !
_ C'est un nom de méchant de comics, ça…
_ Moi j'aime bien.
_ C'est bien mignon de parler chiffon, mais vous pourriez m'expliquer où nous sommes.
»Takamaki semblait se moquer éperdument de cette histoire de nom de code. Je lui expliqué le peu que nous savions sur cet endroit, et notre but de voler le Trésor incarnant les désirs de Kamoshida. Qu'il risque potentiellement de mourir dans la manœuvre a parut… la réjouir.
_ Puisque Ren… Pardon, Joker, a dit que tu pouvais venir, tu viens. Mais tu restes derrière nous !
_ Pour que vous vous la jouiez hommes forts protégeant femme faible, c'est ça ? Désolée Sakamoto, mais le Moyen-âge c'est fini depuis plusieurs siècles ! Nous n'avons pas besoin de vous.
»Sur ce, Takamaki a contourné Ryuji et s'est dirigée droit vers la porte du château, les points serrés. Elle ne nous a pas laissé d'autre choix que de la suivre.
_ Takamaki attend, on ne peut pas entrer par la porte principale, Kamoshida doit avoir renforcé la sécurité depuis notre dernière visite. Ça serait du suicide d'entrer par là, ce monde est peut-être psychique, mais on y est physiquement, donc on risque réellement de mourir.
_ Alors on entre par où ?
»Nous l'avons guidée vers l'entrée détournée, toujours ouverte par je ne savais quel miracle. Takamaki a refusé notre aide pour se hisser dans l'ouverture.
_ Quelle femme…
»Morgana semblait incapable de la quitter des yeux. Il a sauté dans l'ouverture à sa suite, puis ce fut au tour de Ryuji et enfin le mien.
»L'intérieur du château grouillait de gardes en armure. Rien ne parvenait à effrayer Takamaki, elle qui avançait d'un pas déterminé, les poings serrés. Pour être franc, j'étais soulagé de l'avoir emmenée avec nous. Furieuse comme elle l'était, elle aurait sans doute été voir Kamoshida, le vrai, avec ce pas déterminé, et les choses se serait très mal finie. Peu importe ce qu'en dise les féministes acharnées, une femme a rarement la même force qu'un homme, physiquement parlant. Kamoshida lui aurait fait la même chose qu'à Shiho Suzui. Voir pire.
»Même deux armures immenses ne lui firent pas peur, même lorsqu'elles se changèrent en deux monstres terrifiants, l'un cheval noir cornu et l'autre roi d'Halloween, ou quel que soit le nom de ces créatures. Elle les aurait affronté elle-même si Ryuji, Morgana et moi ne nous étions pas précipités pour éliminer les Ombres.
»Morgana regarda Takamaki avec un air fier d'avoir réussi à vaincre le premier.
_ Miss Ann, c'est ça ? Tu ne crains rien avec nous !
»Elle a observé notre mascotte en haussant un sourcil. Elle finit par sourire, retrouvant un semblant de calme.
_ Merci, Mona.
_ Mona ?
_ Vous parliez de nom de code, tout à l'heure, non ? Ça te va bien, Mona.
»Elle n'aurait pas put lui faire de plus beau cadeau, Morgana semblait sur le point de fondre en larmes de bonheur. Son nom de code trouvé par Takamaki… C'était à croire qu'il était tombé amoureux d'elle au premier regard !
»Avec le recul, je me dis que c'était sans doute le cas. Oui, je sais, Morgana est un chat, mais c'est terrible comme on l'oublie vite, ce détail. Vous le connaitriez, vous vous diriez la même chose. Vous vous diriez aussi que le monde est injuste envers eux. Il l'est envers nous tous… mais je crois que c'est pour ça que je l'aime, ce monde. Après tout, c'est parce qu'il est ainsi que c'est le nôtre.
»Pardon, j'en étais où, déjà ? Ah oui, ça me reviens, notre exploration du Palais de Kamoshida.
»Nous avancions en rasant les murs pour éviter les Ombres au maximum. La décoration toute à la splendeur de Kamoshida était de très mauvais gout. Ce qui l'était encore plus, c'était la pièce dans laquelle nous nous sommes réfugiés pour échapper à une patrouille.
»Les murs étaient recouvert de photographies, totalement décalées par rapport à la décoration médiévale. Des dizaines et des dizaines de photographies. Toutes volées. Toutes représentant des jeunes filles plus ou moins dévêtues.
_ Mishima m'en a parlé…
»Takamaki était devenue blême, et Ryuji regardait les clichés avec dégout.
_ Les magazines érotique, c'est de la mise en scène, tout le monde le sait… Là c'est… c'est du vrai… Ce type est une ordure ! Comment il peut faire des trucs aussi dégueulasses ?!
_ Là… c'est Shiho… mon Dieu… Et là, je les reconnais ces filles, elles font parties du club de volley… Ah ! Elle non ! Et celle-ci non plus, elle est dans notre classe, Ama… Joker !
_ Alors il ne se contente pas de photographier les élèves sous sa responsabilité, mais carrément toutes celles de l'école… Logique, pourquoi il s'en priverait, il se prend pour le roi.
»Les photos me donnaient la nausée. Certaines étaient froissées et poisseuses rien qu'à les regarder, et je n'avais vraiment pas envie de savoir où il les avait frottées pour les mettre dans cet état. Si l'Ombre de Kamoshida faisait ça dans son Palais, et compte tenu de ce que m'avais raconté Mishima, je ne doutais pas qu'il faisait la même chose dans la réalité.
»Une belle pourriture.
»Nous avons quitté cette salle malsaine une fois certains que la voie était libre. Takamaki regardait d'un œil écœuré les innombrables portraits à la gloire de Kamoshida. Elle se figea devant l'un deux, trônant au beau milieu d'un couloir, encadré par des pots de fleurs en or.
_ Dites-moi que je rêve !
»C'était elle, sur le tableau, entièrement soumise à l'éclatante virilité de Kamoshida. Elle a arraché le tableau du mur, déchirant la toile à coups d'ongles rageurs, la réduisant en lambeaux. Elle jeta les restes de cette magnifique œuvre d'art sur le sol et cracha dessus pour faire bonne mesure.
»Plus loin, une statue d'or à l'effigie de Kamoshida se dressait en plein milieu de la jonction entre plusieurs couloirs. Il se tenait debout en brandissant une épée sur un tas… de gens. Les élèves qu'il tabassait à longueur d'entrainement, qu'il méprisait, qu'il piétinait, littéralement. J'ai reconnu le visage de Mishima, dans ce tas de jeunes hommes servant de piédestal à leur souverain au sommet de sa toute-puissance.
_ Cet endroit est à vomir. Il faut qu'on trouve ce Trésor au plus vite, je refuse de rester ici plus longtemps que nécessaire.
_ Et encore, tu n'as pas eut droit à un séjour dans les geôles ! Un endroit charmant…
_ Comment un type pareil peut-il être professeur ?
_ L'influence, la corruption, la peur, les possibilités sont nombreuses.
_ Miss Ann a raison, on doit atteindre trouver le Trésor, et le plus tôt sera le mieux.
»Nous avons prit le couloir de droite. Rapidement, la tapisserie a changé, devenant d'un rose lourd et écœurant. Une porte se trouvait en haut d'une volée de marche couverte d'un épais tapis d'un rose plus profond, une porte en bois indéniablement belle se trouvait en haut. Même depuis le bas des marches nous entendions les cris s'échappant depuis l'entrebâillement. Des cris… et des rires.
»J'avais peur, très peur, de ce que nous trouverions là-haut. Aucun de nous n'avait envie d'aller voir, et si Takamaki n'avait pas reconnu la voix de Suzui dans un cri plus fort que les autres, nous serions partis. A la place, elle s'est précipité en haut de l'escalier, Morgana la suivant sans discuter, et Ryuji et moi n'ayant d'autre choix que de faire de même.
»Pour être franc, nous n'étions pas prêts à voir ce que nous avons découvert là-haut. Non, vraiment pas, et surtout pas Takamaki. Elle est entrée la première, avant de se figer. Nous l'avons tous fait. Vous l'auriez fait aussi, Sae, si vous aviez vu…
»Kamoshida, toujours aussi nu sous son absurde cape de roi se trouvait au centre d'une pièce qui avait tout d'un donjon sadomasochiste. Non, je n'en ai jamais vu, mais si on m'avait demandé d'en décrire un, je l'aurais imaginé exactement comme cette pièce, avec son sol de pierre, ses murs capitonnés de rose, ses chaines pendant de poutre en bois du plafond et ses tas d'engins installés un peu partout. Je ne sais pas à quoi ils peuvent bien servir, et je n'en ai aucune envie.
»Le double psychique de Takamaki était là aussi, dans un nouvel ensemble de lingerie rouge plus indécent encore que le précédent. Elle applaudissait Kamoshida alors qu'il… bon sang, je n'ai pas envie de vous décrire ça. Vous avez vraiment envie de savoir, alors que vous devez bien avoir une idée ? Oui ? Sae, c'est du voyeurisme malsain, ça… Mais soit.
» Le double psychique de Takamaki n'était pas le seul double présent dans la pièce. Celui de Shiho Suzui était là également. Elle était agenouillée sur le sol de pierre, de grotesques oreilles de lapin dépassant de ses cheveux noirs sautillaient à chaque fois que Kamoshida s'enfonçait en elle avec un bruit de peau qui claque. Elle criait et pleurait, et ça faisait rire cette ordure. Avait-il rit ainsi lorsqu'il l'avait violée dans la réalité ? J'ai ma petite idée sur la question. Quant au double de Takamaki, ce n'était que débauche d'injures obscènes envers Suzui et d'encouragement envers Kamoshida. D'appelle à ce qu'il vienne vite la prendre à son tour, aussi. Ils étaient bien trop occupés par leur perversion pour faire attention à nous.
»Vous l'avez voulu, Sae, je vous l'ai dit que je ne voulais pas vous raconter ça. Mais la curiosité vous a dévoré. Ça doit être ça, votre péché. Pour quelqu'un d'aussi aveugle que vous, c'est assez ironique…
»Takamaki, la vraie, a plaqué sa main sur sa bouche pour étouffer un cri d'horreur. Elle secouait la tête, les yeux écarquillés. Je crois qu'elle a comprit à cet instant pourquoi Kamoshida avait violé Shiho : parce qu'elle-même s'était refusée à lui.
_ Ordure…
»Son mince filet de voix à suffit pour attirer l'attention de Kamoshida, stoppant net son rire. Il s'est retourné et la fausse Takamaki s'est précipitée vers lui pour l'enlacer en nous toisant avec dédain. Elle n'avait pas le moindre regard pour le double de Suzui, pas plus que pour le sang coulant sur ses cuisses. La vraie avait dû en passer par là aussi, Kamoshida n'aurait pas imaginé un détail aussi affreux.
_ Oh, mon merveilleux Suguru, nous avons des intrus !
_ Je vois ça…
_ Tue-les ! Tue-les pour moi ! Tu es tellement fort !
_ Ça t'exciterait ?
_ Oh oui !
»Takamaki les regardaient, de plus en plus écœurée.
_ C'est comme ça qu'il me voit ?
_ Oui…
»Elle a serré les poings en grinçant des dents, et j'ai sût avant même de voir les flammes bleues jaillir qu'elle était en train de libérer sa Persona. Comme Ryuji et moi avant elle, Takamaki a hurlé de douleur avant d'arracher le masque apparut sur le haut de son visage, masque félin de couleur pourpre.
_ Je t'entends… Viens à moi, Carmen !
»C'était une Persona ressemblant à une femme portant une robe de flamenco rouge, un masque noir couvrant son visage rose, et ses cheveux noirs attachés en couettes s'agitaient sous la force que dégageaient ses flammes. Quant à Takamaki, son uniforme de lycéenne avait cédé la place à une combinaison d'un pourpre brillant moulant chaque courbe de son corps, assortie à son masque, une queue féline accrochée par un mousqueton en bas de son dos. Des cuissardes plus sombres montaient le long de ses jambes.
»Elle a regardé autour d'elle et a ramassé d'une main gantée de rose un fouet pendant à un râtelier contenant menottes, cravaches et autres accessoires parfaitement à leur place dans un lieu aussi nauséabond. Elle l'a fait claquer, les yeux brûlant de rage. Encore plus forte qu'Indiana Jones, cette fille, elle ne s'est même pas écorchée ! La lanière a fendu l'air en sifflant et s'est enroulé autour du cou du double de Takamaki. Elles se sont toisées avec hargne, la vraie retroussant les lèvres comme un félin prêt à bondir. D'une violente détente, elle a envoyé son double s'écraser sur le mur capitonné, à l'endroit exact où saillait un crochet. Le double s'est désintégré en cendres noires mais Takamaki ne le regardait déjà plus, concentrée sur Kamoshida, le fixant de toute sa haine.
_ Tu ne poseras jamais tes mains dégueulasses sur moi ! ESPECE DE CREVURE ! TU NE TOUCHERAS PLUS JAMAIS SHIHO, NI AUCUNE AUTRE FILLE !
