Chapitre 19
« Je fixais mon regard sur ces froids gazons verts,
Et par moments, ô Dieu, je voyais, à travers
La pierre du tombeau, comme une lueur d'âme !
.
Oui, jadis, quand cette heure en deuil qui me réclame
Tintait dans le ciel triste et dans mon cœur saignant,
Rien ne me retenait, et j'allais ; maintenant,
Hélas !... - Ô fleuve ! ô bois ! vallons dont je fus l'hôte,
Elle sait, n'est-ce pas ? que ce n'est pas ma faute
Si, depuis ces quatre ans, pauvre cœur sans flambeau,
Je ne suis pas allé prier sur son tombeau ! »
Victor Hugo
Isaac Rowle claqua avec douceur la porte du manoir derrière lui. Il imagina le bruit résonnant dans le salon vide avec un frisson désapprobateur son père et sa sœur devaient encore être endormis et il aurait détesté les réveiller. Il descendit l'allée d'un pas vif, passa le portail de fer qui se referma par magie derrière lui. Le temps était brumeux et d'infimes pellicules d'eau se déposaient sur sa veste, perlaient sur ses cheveux. Bientôt le soleil apparaîtrait, sècherait l'air et réchaufferait la terre.
Isaac sortit une lourde montre en argent de son gousset, se retourna. Au bout du chemin, le manoir somnolait toujours et les rideaux des chambres occupées étaient tirés. Le jardin avait encore fière allure, bien qu'il se fût écoulé plusieurs semaines depuis la réception qui avait forcé les elfes à s'occuper du parc. Le regard d'Isaac dériva un instant vers la roseraie à peine visible depuis la route. Depuis que leur mère était morte, les rosiers avaient poussé en s'entremêlant, s'écorchant mutuellement de leurs épines acérées, et s'approchaient dangereusement de la véranda. Les tâches rouges et blanches de leurs fleurs dégageaient une odeur si entêtante qu'Isaac avait des maux de tête en passant à proximité.
Sans plus attendre, il transplana.
Le chemin de traverse était tranquille à cette heure matinale. Les portes étaient verrouillées mais la lumière provenant de certains bâtiments indiquait l'imminence de l'éveil du quartier. Quelques sorciers marchaient avec empressement dans l'avenue, rasant les murs et courbant l'échine. Isaac rentra la tête dans les épaules, regrettant d'avoir choisi un manteau sans capuchon, et accéléra le pas ce n'était pas la peur mais la prudence qui l'empêchait de se pavaner dans les rues. Bientôt il tourna dans une rue plus étroite où les murs sales et les vitrines délabrées se penchaient vers lui d'un air hostile. L'allée des Embrumes semblait vide, mais cela ne fit rien à Isaac, qui continua sa route d'un air déterminé. Il avait connu l'endroit plus peuplé, avant la guerre maintenant les gens se cachaient. Il s'arrêta devant le perron d'une maison plus haute que large, coincée entre deux bâtisses plus modestes. Les volets étaient fermés et les tuiles noires du toit menaçaient de tomber. Il frappa à la lourde porte marquée d'un vingt-trois en lettres d'or.
Un toc musical. Sept coups.
Du bruit se fit entendre à l'intérieur.
Il toqua de nouveau.
La porte s'ouvrit sur un œil méfiant. Isaac ne cilla pas et tendit une bourse de cuir garnie. Une main décharnée s'en saisit et lui offrit une épaisse enveloppe en retour.
-J'espère que vous avez fait du bon travail, dit Isaac en cachant l'enveloppe à l'intérieur de son pardessus. Je détesterais découvrir que je n'en ai pas pour mon argent.
Un rire fatigué fut sa seule réponse et la porte se referma lourdement, déplaçant l'air qui ébouriffa les cheveux d'Isaac. Le jeune homme inspecta les lieux déserts une dernière fois puis reprit sa route en sens inverse. Une fois dans Diagon's Alley, il redressa les épaules, soulagé mais le front toujours soucieux. Il avait hâte de rentrer pour ouvrir l'enveloppe, mais pour l'heure il avait rendez-vous.
Le chaudron baveur était à moitié rempli, ce qui était plutôt admirable en sachant que huit heures n'avaient pas encore sonné. La pièce principale était sombre mais chaude et agréable grâce à la chaleur dégagée par la cheminée et les fourneaux. Quelques sorciers étaient avachis sur leur table, délaissant la tasse devant eux pour finir leur nuit. Isaac s'assit dans un coin, dos au mur et attendit patiemment. Il n'avait pas pris la peine d'ôter son manteau tout son corps était tendu et attentif. La lumière tamisée de la lampe la plus proche faisait fondre ses iris en deux billes de vif-argent. Un serveur lui apporta une tasse de café brûlante et il s'obligea à contempler la vapeur du liquide s'élever vers le plafond.
La porte du fond s'ouvrit finalement sur Rosier. Le jeune homme s'immobilisa sur le seuil, en quête d'Isaac. Ce dernier se contenta de le fixer en attendant qu'il le remarquât. Rosier accrocha son regard avec rapidité et se dirigea vers lui d'un pas calme et assuré. Dès qu'il fut assis, le serveur posa une autre tasse de café devant lui et s'en alla précipitamment, les yeux baissés.
Ils restèrent un moment sans parler, appréciant la quiétude de ce début de journée. C'était l'heure durant laquelle la guerre n'existait pas réellement. Quand le jour et l'ombre se disputaient encore, chaque camp reprenait son souffle et laissait faire ces forces immuables. Rosier lui tendit un cigare et Isaac l'accepta avec reconnaissance car il ne pouvait contenir l'agitation se propageant dans ses membres et le faisant taper du pied. Il l'alluma et inspira longuement, savourant l'idée de la fumée envahissant ses poumons à la manière d'une marée noire tâchant la mer.
-Tu y vas, tout à l'heure ? demanda-t-il finalement.
Il se sentait un peu moins fébrile à présent. Rosier se rembrunit et haussa les épaules.
-Sûrement.
Isaac comprenait l'humeur maussade de son compagnon. La réunion s'annonçait houleuse. Alecto et Amycus Carrow avaient tous les deux échoué à infiltrer le Département des Aurors, ayant obtenu des notes insuffisantes aux examens d'entrée. Il allait sans dire qu'ils subiraient la colère du Maître. Fenrir Greyback serait sûrement de retour avec de nouveaux loups-garous fraîchement transformés et des nouvelles du nord. Isaac n'appréciait pas Greyback, même s'il concédait volontiers son utilité dans la politique de la terreur. L'idée de côtoyer un homme à moitié bête le dégoûtait et il évitait tout contact avec le lycanthrope.
-Ton père sera là ?
La question surprit Isaac et il hocha la tête d'un air distrait. Son père participait régulièrement, mais il n'aurait probablement pas pris sa défense si une partie du groupe avait décidé de lui en vouloir. Gordon Rowle était sévère et ne tolérait pas la faiblesse, tout le contraire de sa regrettée mère. Ses pensées dérivèrent vers l'enveloppe cachée sous son manteau et son cœur s'emballa d'excitation et de colère. La traque allait pouvoir commencer. Que découvrirait-il ? Et que ferait-il si ses soupçons étaient en fait avérés ? Il avait besoin de savoir, mais il se rendait compte qu'il avait peur de la réponse.
Isaac sentit sur lui le regard perçant d'Evan et frissonna c'était un regard froid qui le découpait de l'intérieur. Il détestait quand son ami le sondait de cette manière, il avait l'impression d'être mis à nu. Il se sentit obligé de prendre la parole :
-Tu vas chez Rodolphus, demain soir ?
Evan haussa les épaules, le regard perdu dans la salle. Les silhouettes encapuchonnées allaient et venaient mais les prunelles du jeune homme ne suivaient pas leurs mouvements, elles étaient devenues fixes et floues et son corps entier était parfaitement immobile. Isaac, plus nerveux, était toujours agacé par ce genre d'attitude. Il vivait dans l'instant présent, ne supportait pas l'inaction et la nonchalance. On lui reprochait souvent d'être trop impulsif, imprudent il avait essayé d'imiter la froideur de Rosier, sans trop de succès.
-Il faut l'aider à profiter un peu avant son mariage, poursuivit Isaac avec un ricanement. Il y aura sûrement Moon, aussi.
Rosier focalisa son attention sur Isaac mais fronça légèrement les sourcils, agacé. Isaac éclata de rire, toujours aussi dérouté par l'attitude de son ami. Melyna Moon, ravissante et riche sang-pur revenue des Etats-Unis, ne cessait d'exprimer son intérêt envers Rosier mais ce dernier refusait de lui accorder ne serait-ce qu'un sourire.
-Je ne comprends pas pourquoi tu la fuis de cette manière, poursuivit Isaac.
Lui-même la trouvait très jolie et il enviait un peu son ami. Evan balaya la suggestion d'un revers de la main.
-Je n'ai pas de temps à perdre avec ça.
-Pas même une nuit ? ricana Isaac.
Evan esquissa un léger sourire narquois mais secoua la tête.
-Cette fille est dingue, crois-moi.
Isaac sourit légèrement à la remarque de Rosier. Beaucoup auraient pu considérer que son ami était lui-même fou, mais Isaac savait que l'esprit d'Evan était lucide et clair comme l'eau de montagne. Il plaisanta plutôt :
-Je les aime bien comme ça.
Ils continuèrent à parler un moment. La conversation s'orienta vers le Quidditch et l'équipe britannique qui devait jouer le lendemain en Australie. Isaac avait lu le rapport entier de La Gazette du Sorcier consacré à l'arrivée de l'équipe à Redhead, une petite ville côtière à majorité sorcière à une centaine de kilomètres de Sydney, une semaine plutôt. Il se rappelait la photo dévoilant les joueurs en tenue d'entraînement posant sur la plage et derrière eux les rouleaux crachant d'écume de l'océan. Isaac était presque parvenu à sentir la brise salée sur son visage et ce souvenir l'avait rendu nostalgique. La dernière fois qu'il était allé à la plage, sa mère et sa sœur étaient avec lui. Aidlinn avait ramassé des coquillages et leur mère les avait rassemblés dans un grand sac. Il avait repensé à son large chapeau crème qui s'était envolé avec le vent. Isaac l'avait ramassé et sa mère lui avait souri en lui caressant les cheveux. Elle avait toujours eu un beau sourire, un sourire chaud qui sentait le soleil et l'herbe coupée. Aidlinn, bien que lui ressemblant, n'avait jamais eu le pouvoir d'illuminer une pièce comme leur mère. Son sourire était toujours incertain, comme si elle ne croyait pas à son propre bonheur, et elle avait les yeux tristes, gris comme ceux de leur père.
-Comment va ta sœur depuis l'autre soir ? demanda subitement Evan.
Isaac s'interrompit, se demandant presque si Rosier lisait dans ses pensées pour parler de sa sœur – bien qu'il sût avec certitude que ce n'était pas le cas. Evan ne demandait jamais des nouvelles d'Aidlinn. Son interlocuteur dut remarquer sa gêne car il précisa :
-Elle avait reçu un coup, je crois. Elle s'inquiétait de la réaction de votre père.
Isaac se rembrunit un peu en se remémorant le visage tordu de fureur et de mépris de son géniteur, son timbre cruel et la vitesse à laquelle sa large main s'était abattue sur le visage fragile de sa sœur lorsqu'elle lui avait avoué avoir été blessée par une simple moldue.
-Oui, mon père n'a pas vraiment apprécié l'incident… Mais elle va bien.
Rosier hocha la tête, l'air peu intéressé, et Isaac se demanda s'il n'avait pas finalement posé la question par simple politesse.
En rentrant, Isaac croisa sa sœur, assise dans le salon. Elle avait posé son livre et s'était tournée vers lui, son regard semblable à un rideau de pluie. Avec sa chemise blanche, sa taille fine et son air délicat, elle lui faisait penser à l'une des colombes que leur mère avait autrefois élevées et cette vision lui piqua le cœur, si bien qu'il se détourna.
Isaac savait bien que sa sœur aurait voulu qu'il passât du temps avec elle – il remarquait ses œillades pleines d'espoir, les efforts qu'elle faisait pour le rendre fier – et une part de lui aurait voulu la serrer dans ses bras, mais il se sentait toujours maladroit, lointain et incapable de faire comme si tout était normal lorsqu'ils se retrouvaient seuls dans cette grande maison avec le fantôme de leur mère et que lui-même suffoquait sous le poids de ses responsabilités. Sa sœur ne pouvait tout simplement pas comprendre pour le moment.
A Poudlard, il ferait plus attention pour l'heure, il était occupé.
Il grimpa l'escalier, remonta le couloir d'un pas vif et s'enferma dans sa chambre. Cette dernière avait été nettoyée en son absence et rangée selon ses souhaits. La fenêtre était encore entrouverte et Isaac alla la fermer, jetant son manteau en hâte sur une chaise. Il faisait chaud, mais le léger manteau était sa carapace contre la violence du monde et il continuait de le porter tous les matins.
Sans plus attendre, il décacheta fébrilement la lourde enveloppe, déversant son contenu sur son lit. Il y avait quelques photos, plus ou moins anciennes, ainsi que plusieurs pages de rapport soigneusement rédigées à la plume.
Alors, Isaac entreprit d'examiner la première photo.
Merci à tous ceux qui ont laissé des reviews, ça me fait très plaisir. :)
